LA RAMIÈRE. I
façons pouvaient être celles de trimardeurs préparant un mauvais coup pour la nuit. Ces appréhensions, ces hypothèses diverses se lisaient sur la figure du curieux. Bientôt, il ne fat pas seul à nous observer. On sortait de vêpres ; les hommes d'abord, selon l'habitude des campagnes. Vêtements sombres, visag-es rudes : les vêtements de la même couleur que la toison des brebis qui avaient fourni la bure, les visag-es rocheux ou lig-neux, anguleux comme une esquille calcaire, froncés, plissés comme une écorce de chêne. Ainsi faits, pesamment, avec l'allure musarde des dimanches, ils s'avançaient les mains aux poches, à moitié assoupis encore par les psalmodies liturg-iques. Une rumeur de bavardagpes les suivait de près, annonçait la sortie des femmes. Elles portaient toutes la coiffe nationale, la togne en pointe sur le front, avec le ruban en papillon sur les oreilles. Pas belles, la plupart massives, le visage osseux, mais d'une expression si touchante! expression de lassitude résignée chez les vieilles, de vivacité gauche chez les jeunes, chez ces deux-là, entre autres, deux sœurs sans doute, vêtues du même coupon de serge, qui s'étaient retournées pour nous voir passer,
étonnées et craintives, ainsi que deux chevrettes, le pied en l'air, à l'orée d'une éclaircie.
Les beaux portraits à faire 1 les belles études d'humanité paysanne à écrire, d'après ces types d'une rusticité primitive, presque vierge I Henri Marre et moi, nous nous exaltions déjà sur les résultats de notre campagne d'été à la Ramière. Encore fallait-il trouver le moyen de nous y installer, d'y avoir le vivre et le couvert. L'auberge? Il n'y fallait pas penser. Ce n'était qu'un bouchon, un débit pour la clientèle du dimanche. L'instituteur, qui aurait pu nous hospitaliser, passait ses vacances ailleurs, mettait la clef sous la porte. De maison bourgeoise il n'y en avait pas une dans le village, ni assez loin, ni autour. Restaient les logis indigènes... Un coup d'œil suffit à nous renseigner. Ah!
l'envers du joli décor que nous admirions tout à l'heure ! Pittoresques aussi les intérieurs de ces maisons dont les façades nous avaient enthousiasmés, délicieusement pittoresques avec les luisants des vieux cuivres sous les poutrelles enfumées, avec les nuances passées des courtines qui drapaient les vieux lits à l'ange. Mais la saleté séculaire, les relents d'humanité mal lavée; comment vivre là-dedans? Et com-