PÉRIGUEUX. I
Viennent enfin la sécurité, la sag*esse du grand siècle, l'activité intellectuelle et commerciale du dix-huitième. Périg'ueux se transforme, Périg'ueux fait craquer son corset de remparts ; les fossés comblés portent de larges avenues; une esplanade en suspens sur la rivière ouvre une noble perspective sur l'amphithéâtre des collines. Bientôt la ville moderne apparaît à son tour ; on alig-ne des rues, on perce des boulevards; au bord des routes, les faubourgs s'allongent, s'avancent sur les campagnes; les Barris, Sainte Georges, s'étagent par delà les ponts, sur la rive droite de l'Isle. Le long des promenades, des architectures officielles s'élèvent : théâtre, palais de justice, hôtel de la préfecture. La troisième République y ajoutera des casernes, une bibliothèque, un musée. La superficie de Périgueux a doublé depuis cinquante ans, et la ville s'étend encore ; les maisons montent à l'assaut de la colline Saint^Georges, elles descendent au Midi vers la rivière, reprennent possession de l'antique Vésone. Quelques années encore et la vaste boucle tracée par la rivière aura peine à contenir la capitale du Périgord.
J'ai voulu suivre cette évolution dans les livres, sur les cartes, avant de visiter Périgueux. La
bibliothèque de la ville est riche, le bibliothécaire-adjoint, M. Daubège, érudit autant qu'hospitalier. Sous son aimable direction, j'ai feuilleté à peu près toute la bibliographie locale : histoire, voyages, monuments. J'ai parcouru les ouvrages de l'abbé Audierne ; je me suis arrêté un moment à la relation de François de Belleforest, un polygraphe bavard du seizième siècle, qui a donné du Périgord et de ses habitants un portrait des plus flatteurs. « Les hommes, dit^il, sont dispos, gaillards et de longue vie, propres à toutes honnêtes actions et exercices... » Que voulezvous de mieux? « Les femmes, plus belles que mygnardes ny curieuses de leur cointise, y sont chastes, modestes, bonnes ménagères et sans autre soing que de leur famille... »
Le tableau est enchanteur ; mais en voici, de la même époque, un autre qui y ajoute quelques ombres. Jodocus Sincérus, de son vrai nom Zinzerling, philologue thuringien et auteur d'un « Itinéraire des Gaules » qui fut comme le Bœdecker du dix-septième siècle, n'est rien moins que charmé de son passage à Périgueux. Cet Allemand a la main lourde : « Les rues de la ville sont étroites et sales, prétend-il; les maisons ne brillent pas par leur propreté. » Suit
PBRIGUEUX. I05
l'adresse d'un hôtel à l'enseigne des Saints-Anges; l'autre hôtel, dédié à sainte Madeleine, n'est qu'une mauvaise gargote. Sévère pour la ville, Jodocus n'est pas plus bienveillant pour le beau sexe. Il n'a rencontré que des laiderons ou des infirmes, des bossues ou des boiteuses — et mal fagotées qui pis est. Ces admirables choses sont écrites en latin qui brave Thonnêteté, comme on sait, et se passe de galanterie. Jodocus a mal vu, ou la race s'est singulièrement transformée depuis son voyage. Les Périgourdines contemporaines ressemblent davantage au portrait de Belleforest qu'aux caricatures de Jodocus.
Il est vrai que les rues, au moins dans le vieux quartier, sont toujours étroites et obscures; aussi font-elles mieux ressortir la blancheur de Sainte Front qui s'élève au-dessus de ce dédale moyenâgeux. Et cependant j'ai eu une déception en face de la célèbre basilique; il y a dans son aspect quelque chose d'exotique qui s'accorde mal avec ce paysage resserré, montagneux, avec ce ciel d'hiver, chargé de pluie. Le désaccord cesse, paraîl^il, à la belle saison. Par les soirs d'été, les coupoles blanches s'harmonisent avec la limpidité de l'azur, avec les splendeurs du crépuscule. Une magie d'Orient transfigure le
I06 TERRE d'oc.
monument et le paysage; quand un croissant de jeune lune se pose sur la basilique, rien n'empêche de rêver de Sainte-Sophie et de prendre risle pour le Bosphore. J'irai peut-être un jour admirer ce phénomène. En attendant, je constate avec les archéologues l'architecture à peu près pareille de Saint-Front et de Saint-Marc de Venise. J^essaie de m 'exalter sur cette vraisemblance. Mais le clocher nuit à l'illusion. Et puis, une restauration trop complète, un état de neuf trop évident me gâtent l'effet de l'édifice. Je cherche, je regrette le prestige du passé, la patine des siècles, tout ce que le culte ancien, la vénération des âges abolis ajoutent de sérieux, de gravité aux vieilles églises. Je n'ai devant les yeux qu'un fac-similé de Saint^Front. Malgré moi, je pense au Sacré-Cœur de Montmartre construit par le même architecte, et cette pensée est fâcheuse. Je revois Tépais gâteau de Savoie avec son aboyante savoyarde, assis sur la Butte, et cette image ne me dispose pas à l'admiration. Je quitte Saint-Front, je me rends à Saint- Etienne; autre basilique, autre coupole, autre restauration, car l'ancienne cathédrale, brûlée et à moitié démolie par les calvinistes, fut presque entièrement reconstruite au dix-septième siè-