PÉRIGUEUX
ractères, je crois voir entre eux une parenté qui vient de la souche commune.
Plus haut, vers le plateau central, la pensée se fait plus haute, plus âpre aussi, plus dogmatique; nous entrons dans le domaine de Pascal, de Bonald. Ici, à mi-pente, dans un air déjà plus vif, sur un sol plus tourmenté, mais généreux encore, où l'ardeur de la vigne se mêle à l'ingénuité des prairies et des essences forestières, il semble que les meilleurs dons de l'esprit français se soient rencontrés en même temps que les plus hautes vertus de la chevalerie nationale.
Comme trait d'union entre ces hommes de pensée et ces hommes d'action, je suis tenté de solliciter, non pas une statue — ce serait trop — mais un simple médaillon, en l'honneur d'un de leurs compatriotes qui fut à la fois de plume et d'épée. Il est vrai que son épée était de cour plus encore que de bataille et que sa plume a l'air d'être empruntée à son panache. N'empêche qu'avec ses gasconnades et ses histoires grasses, Brantôme représentait la verve, la gauloiserie des propos de table, au cours de ces repas plantureux et largement arrosés qui sont de tradition dans la province. Son médaillon
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serait un hommage indirect rendu à la truffe et au Monbazillac qui sont aussi des gloires, et fort appréciables dans leur genre, du terroir périgourdin.
LUGHON
Aux mois d'été, quand nos plaines flambent, incendiées de soleil, quand nos villes rouges, nos villes roses s'engrisaillent, ensevelies sous la housse des poussières accumulées, un mirage apparaît, une silhouette de neige et d'azur monte, comme une invitation au voyage, sur la torpeur lasse des crépuscules. Les Pyrénées!
Là, aux plis profonds des vallées, jaillissent les sources, roulent les gaves, bondissent les cascades. Les pics détachés de la chaîne signalent les stations connues, les oasis déjà visitées. Le Vignemale évoque Cauterets ; la Maladetta, Luchon; le Pic-du-Midi, Bagnères-de-Bigorre. Où irons-nous cette année?
Au plus près, à Luchon. Dès Montréjeau, le paysage change; les toits d'ardoise luisent parmi les vergers de pommiers, les vignes taillées en hautains se nouent aux érables, les bordures d'aulnes et de noisetiers encadrent les clos
d'herbes saturés d'eaux vives. Aux arrêts des stations, l'odeur des foins coupés nous arrive mêlée à l'arôme résineux des sapins plantés au seuil des fermes. Déjà, dans l'échancrure des vallées latérales, la g-rande montag'ne fait son apparition, les sept pointes calcaires du Gar s'érigent noblement sur l'azur. Puis, aussitôt après l'étranglement brusque d'un ravin, la vallée s'élargit d^e nouveau. A travers les rideaux de frênes et les fûts minces des peupliers, des toits fument, des blancheurs de villas éclatent : c'est Barcugnas, c'est l'allée de platanes centenaires qui conduit de la gare à Tallée d'Etigny, en plein cœur de la ville d'eaux.
A l'heure où j'y arrive, la vie de Luchon bat son plein ; les fouets des guides claquent, annonçant les cavalcades qui reviennent du Portillon, de Vénasque, de la vallée du Lys; les baigneurs, les baigneuses se pressent à la terrasse des cafés, aux fenêtres des hôtels, les cloches des tables d'hôte carillonnent à toute volée, les orchestres ambulants, les pianos de louage envoient aux échos des allées les musiques à la mode, les refrains connus, les airs de valse nostalgiques. Mon passé pyrénéen, le lyrisme des saisons anciennes me reviennent suggérés par le décor
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pimpant et frag'lle, par le bariolage des toilet^ tes, par la polychromie des étalages où voisinent les marbres du pays, les couteaux catalans, les lainages de la montagne.
Cette allée d'Etigny, je l'ai vue, je l'ai fréquentée au temps de sa splendeur, sous le second Empire. Le Casino n'était pas encore bâti ; le parc de l'établissement s'ébauchait à peine. Toute la vie mondaine de la station se groupait alors à l'ombre de ses ormeaux. Elle s'est un peu éparpillée depuis. Luchon s'est étendu. Des rues, des allées nouvellement ouvertes se sont peuplées d'hôtels et de villas. La ville gagne chaque année vers les faubourgs, les bâtisses élégantes touchent presque aux masures de Saint^Mamet et de Montauban; quelques-unes se sont plantées au seuil des défilés sauvages qui conduisent à Vénasque. Le Casino est devenu la grande attraction de ce Luchon moderne. L'après-midi, le soir, les promenades se vident à son profit. On y danse, on y joue, on donne des concerts, on y tire des tombolas et des feux d'artifice. Les abonnés qui ne sont ni musiciens ni joueurs, peuvent encore prendre leur plaisir à regarder. Du haut des marches de ce petit palais, la vue est incomparable. Les
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montagnes se composent en décor, côté cour^ côté jardin; la fine dentelure de la Picade et de Vénasque, bleuie dans la transparence de l'air, forme une toile de fond digne de l'Opéra. C'est presque trop joli. On dirait que l'artifice du parc, la perspective des pelouses, des massifs, se continuent dans l'arrangement docile de la montagne. La nature est là comme en représentation ; elle s'accorde trop avec le cabotinage de cette foire aux vanités, où s'exhibe chaque jour — et en trois toilettes par jour — tout le persil et tout le gratin de Luchon.
La vogue du Casino a au moins cet avantage de donner aux promenades — sauf à l'allée des Bains et à l'allée d'Etigny — un charme de presque solitude. On peut lire, on peut rêver, si l'on veut, à l'ombre des peupliers qui bordent l'allée de la Pique. Les villas sont bâties en recul de la route ou de la rivière, précédées de jardins, ou masquées par les rideaux d'arbres du rivage. La montagne a disparu ; on la devine à peine à travers le fouillis des branches; rien que de l'eau et des feuilles ; mais de l'eau
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si pure, de la verdure si tendre ! Le Gave, c'est du cristal vivant, une coulée qui marche transparente sur la mosaïque bleue, verte et jaune des galets. Et ces galets ont des chatoiements de joyaux. La féerie de Teau a changé en saphirs et en topazes les cailloux de la montagne. Féerie pour les yeux, musique pour Toreille. La Pique chante. Rude et coléreuse aux crues d'orage, sa chanson s'alanguit aux belles journées. Après sa course désordonnée dans Ja haute montagne, après l'élan lyrique des cascades et du gouffre, elle s'apaise en idylle, entre les arbres et les fleurs, entre les plantes qui s'étirent pour la suivre et les arbres qui se penchent comme fascinés, qui la frôlent d'une caresse amoureuse.
Aux heures chaudes, quand le soleil fait miroiter la Pique, il sied de se réfugier aux lacets qui grimpent au-dessus du parc de l'établisse^ ment. Là commence Tadmirable forêt de Superbagnères : une muraille d'arbres qui s'érige, compacte, d'un seul élan, vers le ciel. Les hêtres, les bouleaux, les sapins, emmêlent leurs verdures , celles-ci lég^ères , frémissantes au moindre souffle, celles-là rigides, immobiles. Un esprit de lutte anime cette foule impatiente
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de vivre, de prendre sa part de lumière, de soleil. Lee clartés et les ombres s'éparpillent sous ces hautes voûtes. L'horizon s'ouvre et se ferme entre deux branches. Pour revoir la vallée, il faut arriver à l'esplanade de la Chaumière, ou mieux encore au balcon rustique de la Fontaine d'Amour, suspendu en plein fourré sur la cascade des futaies. J'ai passé là des heures à écouter les bruits de la vallée, le g^rondement des gaves, le roulement des voitures, les flons-flons des orchestres qui montaient atténués jusqu'à moi, à suivre l'évolution des nuages en marche sur les routes du ciel. Une curiosité les poussait, semblait^il, les invitait à regarder par-dessus Tépaule des montagnes.
Leur front d'argent les dépassait d'abord, puis lentement, ils se détachaient des rochers, se développaient dans l'azur. Et d'autres les suivaient. En troupe, ils s'en allaient à la découverte de pays nouveaux, de vallées inconnues. La vie éphémère des brouillards m'intéressait aussi quelquefois, si souple, si changeante ! Ils rampaient tout à l'heure, endormis à la base de la montagne; leur frange molle s'abaissait presque jusqu'aux maisons de Saint^Mamet, de Montauban. Un souffle passe; ils s'éveillent, ils