LUCHON
oscillent; un rayon de soleil filtre à travers ce chaos. C'est comme un coup de baguette, La terre délivrée sort des limbes, fraîche comme à sa première aurore. Des lambeaux de montagne, un pan de forêt, une prairie avec ses granges, l'arête vive d^un rocher se révèlent, flottent comme des îles dans l'océan tumultueux des nuées. Bientôt l'horizon familier se découvre. Les villages, les cultures, les cascades dans la fente des précipices jouent dans la jeune lumière. Les brouillards se sont évanouis; de leur troupe en déroute, il ne reste plus que des flocons épais, des fumées qui glissent à la cime des forêts, sur le velours humide des prairies si légères que l'herbe et la forêt transparaissent sous leurs voiles.
J'avais vu la vallée d'en haut; j'ai voulu la voir d'en bas de plain-pied. A côte de l'humanité en parade de la ville d'eaux, à côté des parcs soigneusement peignés, où les fleurs parlent, alignées en forme de lettres, comme des fleurs savantes, j'ai visité l'humanité, la nature montagnarde. La nature est belle, l'humanité misérable.
Le long de la route de Montauban à Saint- Mamet, entre les rigoles d'eau courante bor-
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dées de reines des prés, de saponaires, les cultures se succèdent, activées par l'humidité chaude de Tété pyrénéen. On fauche les seig-ies, on sème le blé noir, on cueille les poires dans les vergers où monte la toison verte des regains. Parmi les carrés de chaume, le ma& étire joyeusement ses pousses tendres, ses épis qui commencent à blondir. Des crépis blancs, des luisants d'ardoise signalent les maisons blotties sous les arbres. Des frênes balancent leurs palmes ingénues près du seuil ; une source s'épanche dans une auge moussue; des abeilles festonnent autour des ruches, et, dans le jardin, entre les claies de bois enguirlandées de liserons et de clématites, s'épanouit la tribu des fleurs paysannes, les touffes de flox, les rubis des coquelourdes, l'ostensoir des tournesols. Un vrai décor d'idylle pour le promeneur qui passe sur la route; mais gardez-vous de franchir le seuil. De loin, c'est du bonheur; de près, c'est la misère. 11 fait noir, il fait triste dans ces masures. Des marmots demi-nus grouillent dans la vermine, les femmes en haillons noirs, la figure creuse enfoncée dans l'ogive du foulard noué sous le menton, cuisinent de vagues nourritures. On vieillit vite à la montagne ; la sai-
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son d^aimer y est brève comme le printemps pyrénéen. Le saroq est pauvre, saturé de lymphe. Chaque villag-e a ses goitreux, ses innocents, monstres en jupons qui gloussent en se dandinant, la main tendue pour l'aumône, le long des routes. Mais ceux-là qui ne comprennent pas leur mal ne sont pas les plus à plaindre.
Sur le chemin du Portillon, à l'entrée du val de Burbe, j'ai rencontré l'autre jour, accroupie dans l'herbe au bord du fossé, une vieille édentée, poussive, lamentable. Près d'elle, un outil d'homme, une cognée de bûcheron énorme.
Elle m'explique. Elle est sortie pour faire sa provision de bois; ses forces l'ont trahie; la cognée a échappé de ses doigts ; elle est tombée là, elle n'ira pas plus loin. Haletante, avec des pauses pour ménager le soufflet crevé de ses poumons, avec des gestes qui écartent les mouches logées au creux de ses larmiers, elle me lamente son histoire. La montagne lui a pris ses hommes, son mari tombé dans un précipice, son fils disparu dans une tourmente de neige. Elle est seule, elle est pauvre. La faillite d'un hôtel où elle avait travaillé douze ans comme lessiveuse a emporté ses économies. Elle
n'a rien, elle n'espère rien que la mort. Et, à en jug-er par l'accent dont elle l'invoque, elle lui fera meilleur accueil, la triste bûcheronne, que le bûcheron de La Fontaine.
Cette rencontre m'a g-âté le paysage. J'en veux au soleil d'éclairer tant de détresse, j'en veux aux fleurs de déguiser tant de noirceur. Le chant d'un oiseau qui passe s'accorde à ma mélancolie. Ce chant, je l'ai entendu déjà. C'est une modulation légère qui s'achève en mineur sur une note résignée, triste infiniment. L^imagination populaire a mis des paroles sur ce chant, et ces paroles recueillies par le folklore sont d'une réalité poignante. « Je n'ai ni pain, ni chair, ni vin! » dit le bruant au paysan qui l'écoute en menant sa charrue dans la plaine, en abattant du bois à la montagne. A moi, il pourrait dire : « Je n'ai plus ni foi, ni jeunesse, ni amour! » La plainte humaine est de tous les pays, de tous les temps, de tous les âges. Les échos de l'Ile Fortunée en gémiraient eux-mêmes, si cette île existait et si elle avait des échos.
La vallée de Luchon n'est pas la vallée du bonheur, puisque le bonheur n'est pas de ce monde. Mais on peut dire qu'elle est la vallée
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de l'illusion : illusion de joie, illusion de santé, illusion de jeunesse.
Tant qu'il y aura des malades et des tristes, Luchon ne manquera pas de visiteurs.
LA RAMIERE
Ne dépliez pas vos cartes, ne consultez pas vos indicateurs ; vous ne trouveriez pas la Ramière. La Ramière n'est pas une ville, pas même un village : rien qu^une commune rurale dans un pays perdu, en plein causse, là-bas, sur le plateau qui s'étend entre le Lot et TAveyron. Limog-ne est le chef-lieu du canton, et Limogne lui-même est un bien petit endroit. On n'y va g-uère que les jours de foire, pour acheter ou pour vendre, et, sans doute, acheteurs et vendeurs ont terriblement soif, car on y compte autant de cafés et d'auberges que de maisons. Oh ! ces auberges du dimanche, cette odeur de bière aigre et de vieille pipe qui vous prend à la gorge, et ces tables de buveurs qui tripotent des cartes graisseuses en s'entretenant des Russes et des Japonais ! A part le nombre des cafés, il n'y a d'ailleurs rien de remarquable à Limogne : une église neuve,
LA RAMIÈRE. IsS
une halle neuve, des rues maussades. Un quart d^heure suffit à voir cette capitale et à vous dispenser de la revoir.
Adieu donc, Limogne, et en route pour la Ramière I Henri Marre, le bon peintre montatbanais, et moi, nous allions à la découverte d'une villégiature de vacances, d'un pays intime et suggestif, pittoresque assez et pas trop, — je veux dire pittoresque sans exclamation et sans surprise, — tel, enfin, qu'il nous mît en goût de travailler chacun de notre état, et même de paresser à l'occasion. Tout cela, on nous avait promis que nous le trouverions à la Ramière.
Pourtant, ce que nous avions devant nous en quittant Limogne n'annonçait rien de pareil.
C'était la médiocrité d'un causse cultivé, des champs de blé sertis de murs en pierres sèches, des alignements monotones de chênes taillés en quenouilles, et, çà et là, sur l'étendue striée d^ondulations minces, la tache grise d'un village, la tour en ruine d'un moulin à vent désemparé.
Avec ce grand découvert, cet horizon panoramique montant en échelons jusqu'aux plateaux du Ségala, jusqu^aux pays du Cantal, le
paysag-e ne manquait pas de caractère. Maïs ce n'était pas ce que nous cherchions. A Beauregard, à Promillanes, ce n'était pas ça encore : des villages plats au bord d'une route plate, des rues mornes, ensommeillées par les offices du dimanche. Après Promillanes seulement, vers Loupiac, le pittoresque apparaissait. L^arête vive des rochers trouait la pâle verdure des seigles ; l'entonnoir d'une igue, d'une excavation naturelle, se creusait brusquement, attestait les bouleversements du sol ancien.
L'événement de la journée était proche. Le chemin raboteux, inégal, que nous suivions depuis Loupiac, penchait tout à coup, tombait en un gouffre de verdure, borné de tous les côtés par des versants herbeux et boisés. Des maisons s'accrochaient aux pentes, des ruelles bordées de vergers en fleurs montaient, descendaient en un fouillis inextricable ; entre les branches des ormeaux, des noyers, dans l'intervalle des bâtisses, des perspectives s'ouvraient, plongeaient dans la fraîcheur de la courbe, se haussaient vers l'horizon des bois.
Nous étions à la Ramière. Et c'était bien^ cette fois, l'endroit souhaité, la villégiature idéale : un nid dans les feuilles, un coin d'inti-