‹ Terre et cielChapitre 3 sur 15 · LES A6KS. IM · texte numérisé non relu

LES A6KS. IM

fient pas de r&nnie précise où Jésus^Christ yint ao monde, dit avec une belle simplicité Bossuet dans son ffistoire universelle» et Ton convient qne sa vraie nais» sance devance de quelques années notre ère vulgaire; il sufBt que nous sachioïis qu'elle est arrivée environ Tan 4000 du monde...» diversité qui provient autant de rincertitude des années du monde que de celle d^ la naissance de Jésus-Christ. » Si nous ne connaissons et ne pouvons connaître que par à peu près la position des deux pivots de Thistoire» la naissance du premiet homme et celle du Rédempteur, il faut nous résigner à ne pas en savoir davantage sur les autres époques, et comprendre qu'il s'établit même par là un certain équilibre entre notre manière de posséder l'avenir et notre manière de posséder le passé.

LK PHILOSOrKB.

Je vous prie de remarquer que notre savoir est aou^ mis ici à une loi fort simple. Il en est de la distance des objets dans le temps comme de leur distance dans l'espace : plus les objets sont voisins de nous, plus noua jugeons facilement leur position; plus ils s'éloignent, plus ils se confondent C'est au rebours de ce principe élémaitaîre que vos chronologistes sont allés choisir ponr point de départ l'ère de la création, qui de toutes les époques était naturellement la plus incertaine, étant la plus reculée ; et de là tout s'est brouillé. Et de mèioe pour la naissance de Jésus-Christ, qui, n'ayant marqué qu'après coup, n'a pas su graver sa date dans les an* nales contemporaines. Mais, en calculant les temps à partir du point que nous oceupons, ou, ce qui revient au même, à partir d'un point autbentiquement lié à eelm-ci, l'infirmité de la chronologie n'a plus une aj^

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parence aussi absolue, puisque rindétermination ne se produit que suivant une loi progressive et pour ainsi dire mathématique, à mesure que l'on vise à des antiquités plus lointaines.

Quant à l'avenir, je ne fais aucune difficulté de reconnaître notre ignorance, tant à l'égard de la distance des événements qu'à l'égard de ces événements eux-mêmes : nous cheminons sur la route des âges à la manière d'un voyageur qui, enfermé dans une voiture dont l'ouverture est placée par derrière, voit le chemin parcouru se perdre graduellement dans la brume ou la poussière, et ne découvre les choses situées devant lui qu'à mesure de son arrivée à leur hauteur. Mais j'avoue que je me suis senti piqué de ce que vous disiez que de ne pas connaître l'histoire future de la terre, c'est flotter au hasard sur l'abîme. Le drame \ dans lequel nous sommes directement intéressés n'est \ pas celui de la terre, c'est celui de notre propre vie; \ et, si nous en ignorons les péripéties et la durée, nous savons du moins le dénoûment que, grâce à Dieu, nous sommes maîtres de lui donner. Puissions-nous tous, parvenus à ce dernier moment et jouissant alors de la vue complète de la série de nos jours, trouver les mêmes motifs de nous y complaire que l'artiste contemplant l'œuvre que ses soins viennent d'achever! Dans ce cas, nous n'aurons pas à nous tourmenter beaucoup de ne pas sentir notre curiosité plus satisfaite sur le détail des aventures à venir des habitants de la terre : il nous suffira d'avoir conscience qu'à ce foyer de perfectionnement destiné à devenir, de siècle en siècle, plus efficace pour lésâmes qui .le traversent, nous avons apporté notre part d'amélioration; et que, si faible et si secrète qu'elle soit, cette action se propagera de conséquence en conséquence jusque dans la

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postérité, et en y produisant môme des effets infinis par son influence sur les immortalités qu'elle impressionnera. *Dès lors, abandonnant la société du genre humain à Dieu qui veille sur elle et qui saura bien tirer de ses progrès un parti digne de lui, nous pourrons, en toute confiance, repousser du pied le globe terrestre pour prendre joyeusement notre essor dans rinconnu de Tunivers. Ainsi, croyez-moi, laissons là les accidents qui attendent les âges futurs, puisque nous n'avons rien à en tirer, et tâchons seulement, en nous inspirant autant que possible des enseignements du passé, de bien comprendre quel est le caractère de la résidence où nous vivons aujourd'hui, afin d'y préparer pour l'avenir les conditions les plus avantageuses que l'application de notre vie puisse produire.

C'est par là que je reviens à la classification des phénomènes-dé rhistoire. Votre système ne me satisfait point; je ne saurais accepter qu'un seul de vos âges, celui qui est caractérisé par la pleine possession de l'idée du Médiateur. Sans entrer dans le débat, de votre déluge, qui, supposé même qu'il eût été universel, serait encore moins propre à constituer un âge que votre Babel, symbole de la cessation de l'unité de société et de langage, je reconnais volontiers que vos trois autres âges sont excellents quant à l'histoire du peuple juif : âge de la confusion et de l'enfance de la nationalité d'Israël, âge de sa plénitude sous l'empire du temple et de la royauté, âge de l'assujettissement successif aux quatre monarchies; mais il est évident que ces âges sont trop étrangers aux révolutions du reste du monde pour convenir à l'histoire universelle. Peu importe que la petite nation de la Judée fût secrètement destinée par la Providence à couvrir plus tard de son nom et de ses écritures le monde entier : on ne s'est jamais

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«visé d'ériger en événements fondamentaux les traits du bas âge d*an conquérant, bien qu'ils soient au fond le préhide de ses actes fatai^. Autant vaudrait mettre tout de suite hors la loi tous les autres peuples de l'an» tiquité, comme des excroissances parasites d'un genre liumain qui, vous l'avouerez, aurait fait dès lors biea peu de figure.

On ne petit assurément adresser à votre sixième âge im reproche du même genre : il n'y a pas un point da globe que l'Évangile n'ait tonché, et d'autant mieux que le Coran ne laisse pas d'en porter malgré lui quelque chose. Mais les changements que nous réserve l'avenir, d'ici à la transformation de notre humanité, se-^ Tont*ils tellement limités que nous ne devions nous at^ tendre à leur voir dépasser tout ce qu'a vu le moyen âge? Mesurons la vitesse croissante avec laquelle change le monde depuis deux ou trois siècles, et transporlons-nous en imagination à cinq ou six mille ans d'ici; nous ne pouvons nous empêcher de pressentir des variations prodigieuses.^ Où s'arrèteront-elles? Je vois tant de siècles accumulés i l'horizon, que ma vue se perd avant d'en trouver le fond. Prenons donc plus de liberté, et renonçons de commun accord à ces subdivisions étroites auxquelles je CQnstate Tolontia?s que votre créance ne vous engage nullement Pourquoi ne pas permettre à l'histoire de la terre d'étaler à nos yeux, dans l'avenir aussi bien que dans le passé, toutes les grandeurs dont nous apercevons en elle le principe? Pour ma part, au lieu d'aller chercher dans vos révé^ lations et vos prophéties des inductions plus ou moins ingénieuses, j'aime bien mieux regarder tout simplement quelles sont les idées populaires, en prenant ce mot dans sa grande acception, qui ont eu cours su»-

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cessiyement sur les âges. Pennettefr-iDoi de tous en remettre le tableaa sommaire soits les yeux.

Nous ne {K)ssédons aucune théorie du genre hnmain pins ancienne qne la fable des quatre âges. Elle flotte dans tonte retendue de oe courant des pétales du IGdi, dont l'histoire constitue pour nous le fond principal de l'antiquité. On dirait que l'homme possède dès lors un si profond et si invincible sentiment de la perfeo* lion dont sa nature est capable, qu'il ne peut s'empêcher de lui donner réalité quelque part; et que, désolé dans le présent, désespéré dans l'avenir, trop humble pour prétendre au ciel, il ne lui reste d'autre ressource que d'imaginer cet état idéal dans un passé sans retour. Sans doute, il y a là une erreur, mais non pas tant sur le principe de la croyance, puisqu'il est évident que Dieu a dû créer le premier couple dans l'innocence et par conséquent dans un bonheur relatif, que sur la forme dont la croyance s'est revêtue par l'exagération des peintures du premier âge et la supposition d'une dégénérescence continue. C'est dans les monuments de llnde que l'on découTre, à ce qu'il semble, les apparences les plus lointaines de cette théorie, et, s'il n'est pas permis de les regarder comme constituant la source primordiale, on peut estimer du moins qu'elles en sont une des dérivations les plus prochaînes que nous ayons. Selon la déclaration attribuée par Manon à Brahma lui-même, le genre humain tourne éternellement dans un même cercle partagé en quatre âges.

t( Les périodes des Manous, dit la loi, sont innombrables, ainsi que les créations et les destructions du monde, et l'Être suprême les renouvelle comme en se jouant. Dans le Crita-Touga, la justice, sous la forme d'un taureau,* se maintient ferme sur ses quatre pieds; la Térité règne, et aucun bien obtenu par les hommes

ne dérive de l'iniquité. Mais dans les autres âges, par l'acquisition illicite des richesses et de la science, la justice perd successivement un pied, et, remplacés par le vol, la fausseté et la fraude, les avantages honnêtes diminuent graduellement d'un quart. Les hommes, exempts de maladies, obtiennent l'accomplissement de tous leurs désirs et vivent quatre cents ans pendant le premier âge. Dans le Tréta-Youga et les âges suivants, leur existence perd par degrés un quart de sa durée. Certaines vertus sont particulières à l'âge Crita, d'autres à l'âge Tréta, d'autres à l'âge Dwâpara, d'autres à l'âge Cali, proportionnellement à la décroissance de ces âges. »

Sauf la forme, cette fable indienne est presque identique avec celle que nous rencontrons chez les Grecs. Relisons ensemble ce vieil Hésiode, qui a dominé les siècles presque à l'égal d'Homère.

« Dès que furent nés les dieux ainsi que les mortels, les dieux, habitants de la demeure céleste, créèrent la race d'or chez les hommes aux langages divers. Ces hommes étaient soumis à Saturne, qui régnait alors dans le ciel. Doués d'une âme tranquille et affranchis du travail et de la peine, ils vivaient semblables aux dieux; la triste vieillesse n'existait pas; les pieds et les mains toujours également fermes, comblés des fruits de la terre, amis des dieux, ils passaient leur vie dans d'heureux festins sans connaître le mal; ils s'endormaient pour mourir... Les habitants de la demeure céleste firent ensuite la race d'argent, inférieure de beaucoup à, la première, différente à la fois par les habitudes du corps et par l'esprit. L'enfant demeurait cent ans auprès de sa mère prévoyante, faible et nourri dans le sein du foyer domestique. Une fçis arrivés à la jeunesse et sortis de la puberté, les hommes, accablés

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de maux, à cause de leur folie, se trouvaient déjà voisins de la mort. Ds ne savaient pas s'abstenir de Tinjustice les uns à regard des autres, et ne voulaient ni adorer les dieux, ni sacrifier sur les autels des bienheureux, suivant la loi des coutumes antiques. Jupiter les fit disparaître... Jupiter créa alors une troisième race parmi les hommes aux langages divers, la race d'airain, entièrement différente de la race d'argent, tirée du firêne, véhémente, robuste. Leur passion fut pour les jeux de la guerre et les violences; ils ne mangeaient d'aucune nourriture; mais, durs et grossiers, ils avaient une âme de diamant... Égorgés les uns par les autres, ils descendirent sans honneur dans la sombre demeure de l'horrible Pluton. Après que la terre eut couvert leur race, sur cette terre, nourrice d'un grand nombre, Jupiter fit une quatrième race plus forte et meilleure, race divine de héros, appelés demi-dieux du premier âge sur la terre immense. Ceux-ci eurent aussi les guerres funestes et les dures batailles : ils périrent, les uns devant Thèbes aux sept portes, la ville de Cadmus, les autres devant Troie, où ils trouvèrent la mort ap^ès avoir traversé sur leurs vaisseaux la vaste étendue des mers à cause d'Hélène à la belle chevelure... Ohl pourquoi ai-je été mêlé à la cinquième race ! Que ne suis-je mort avant elle, ou que ne suis-je né plus tardi Maintenant, en effet, c'est l'âge de fer : durant le jour, le labeur et la misère; durant la nuit, la corruption. Cette race donnera aux dieux de grandes peines. »

Si la version indienne est trop peu naïve pour être jugée primitive, à l'inverse, il y a, dans la naïveté même de celle-ci, un signe qui indique assez clairement qu'elle n'est pas primitive non plus. Ne remarquez-vous pas de quelle manière la loi de décroissance perd brusquement sa simplicité, pour faire place,

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entre le troisième et le cinquième âge, à une anomalie qui n'a d'antre raison que de ménager la smceptibilité de la Grèce à l'égard des temps héroiqnes de son. histoire? Mais la m<»alité de la fable n'en est point altérée, car elle est tout entière dans le contraste en premier et du dernier âge : les hommes d'anjourdliui ne sont toujours qu'une race déchue !

La même tradition respirait dans le Latium. Elle est le fond de l'intéressant discours sur les antiquités de cette contrée, mis par Yirgile dans la bouche d'É- Tandre. Gomme Hésiode, c'est au règne antique de Saturne qu'il rapporte l'âge d'or, a A ce roi appartienuent les siècles qu'on appelle les siècles d'or... Mais peu à peu un âge décolorié et dépravé, la rage de la gifêrre, l'amour de posséder, leur succédèrent. » Dans le poëme des C^orgiques, à propos des conditions de l'agriculture, hien qu'on j respire comme un vagnie sentiment des progrès accomplis par le genre humaÎB dans cette période malheureuse, c'est encore la même thèse. Ovide, dans ses Métamorphoses, n'a garde d'en omettre une si radicale, et, sans marquer les mêmes égards qu'Hésiode pour la mémoire des héros, il chante la transformation régulière de l'âge d'or en âge d'argent, de l'âge d'argent en âge d'airain, eË de celuici en âge de fer, qui est le nôtre. Horace, avec vue cruelle acrimonie, généralise la même idée et lait de la dégénérescence une loi continue : « L'âge de nos pères, plus mauvais que celui de nos aSeux, nous a enfantés, nous plus dépravés encore, et qui donnerons naissance à une race pire que la n6tre. » Il n'y a pas jusqu'à Tibulle qui ne joigne sa voix à ce concert de malédictions contre l'âge présent, et ne regrette l'âge heureux et harbare où n'existaient pas encore les

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granées rooleft ouvertes entre les peaple» par le glaiye de Borne :

Qnàm heaé Saturao TnreA>ant rege, prias qQ&m Tefius m long» esl palefMa tm !

Enfin, cette doctrine décourageante enveloppe le pag^sme grec et romain tout entier : elle naît avec lui, le couvre dans toute son étendue, et se maintient tant , ^'il dure. C'est la croyance courante, que tout le inonde accepte avec la vie, dont nul .ne songe à se défaire, qui résonne sur toutes les lyres et se reflète sur toutes ckoses. Lea plus émînents phUosophea se courbeat devant elle, et Platon luinoiême,. ce maître suprême de l'antiquité occidentale,, s'en nourrit,, sans avoir l'audace et la vertu de protester contre elle au nom du genre humain.

Trausportezi-vous au foyer du mazdéisme : les mêmes idées ; ont cours, et avec un caractère théologique Uen supérieur. Dans la première période, le principe du bien règne seul : c'est l'âge de l'Éden. Dans la seconde, le principe du mal se mêle à celui du* bien : c'est notre âga Dans la troisième, le principe du mal r^nporte^ et la terre apparti^it tout entière à Ahri- ■lan : c'est le règne futur de l'Antéchrist Enfin, comme lous le savez, dan& la quatrième période^ la sanctification univ^selle sa produit, a Ormuzd, dit le Boun- Dehescb, savait, par sa science souveraine, que, dans le cours de neuf mille ans, lui, Ormuzd, pendant trois mille ans, devait toujours marcher seul; que pendant trois mille ans, les opérations d'Ormuzd seraient mêlées; que les trois derniers mille ans seraient à Ahriman; et qu'à la fin Ahriman serait sans force, et l'auteur du mal éloigné des créatures, y^

Les traditions relatives à l'antique patriarche Dien>-

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chid, dont les Naçkas nous ont conservé tant de traces, sont très-frappantes aussi au même point de vue. Elles s'accordent également à supposer que l'harmonie, l'abondance et la longévité régnaient sur la terre dans ces périodes reculées. «Le pur Djemchid me répondit : Je rendrai heureux le monde qui vous appartient; je rendrai votre monde fertile et abondant; j'en aurai soin; je le nourrirai, j'en serai le chef, je le gouvernerai, pourvu que pendant mon règne il n'y ait ni vent froid, ni vent chaud, ni pourriture, ni mort, que les Dévas disparaissent lorsque je prononcerai votre parole. , Le saint Ferouer de Djemchid, fils de Vivengham, fut grand devant moi. Ensuite il régna. L'effet suivait promptement ce qu'ordonnait sa langue sublime. Je lui donnai, à lui et à son peuple, la nourriture, l'intelligence, la vie longue, moi qui suis Ormuzd. » Jusque dans le Deçatir, qui est évidemment un des derniers souffles de cette grande religion, le même esprit se soutient encore. «0 Djemchid! fils de Tehmourets, je t'ai appris tous les arts qui font l'ornement et les délices du monde; ma lumière se reflète sur ta personne; ma parole est dans ta bouche... Maintenant les hommes ne font que du mal : ils suivent la route des crimes et des rapines; ils méconnaissent, 6 Djemchid, la mission dont je t'ai investi; mais je te retirerai du milieu de ces malfaiteurs; je te rapprocherai de moi, tu demeureras à jamais avec moi, et ils supporteront la domination des tyrans étrangers ! »

Enfin le peuple juif lui-même, malgré la profonde originalité qui le distingue, entre ici, peut-être par suite de ses communications avec l'Egypte et la Chaldée, dans des sentiments analogues à ceux de tous les*autres peuples du Midi. Non-seulement le principe de la déchéance fait également le fond de sa théorie du genre

humain» mais on découvre une sorte de correspondance avec le reste de Tantiquité dans les formes dont ce principe est revêtu. A la vérité, les âges ne sont pas aussi catégoriquement séparés les uns des autres dans la tradition juive que dans celles qui viennent de passer sous nos yeux; et c'est un point qui mérite d'être compté parmi les adoucissements apportés par le génie hébreu à la croyance primitive, car il en résulte que l'unité du genre humain demeure d'autant mieux en évidence. Mais, sous la trame continue des tableaux, des divisions parfaitement semblables à celles des âges ne se laissent pas moins sentir. D'abord, sous la figure de rÉden, on voit paraître l'âge d'or, le règne d'Ormuzd : la terre est fertile et produit spontanément tous les fruits; l'homme vit en paix, exempt de toute souillure, ami de Dieu, immortel. A la suite de cet âge d'innocence et de bonheur, la dégénérescence commence; et ici, nouvelle particularité qui atteste admirablement la supériorité de l'hébreu : c'est par un pur effet de la liberté de l'homme, et non par l'action d'une puissance méchante ou par un décret aveugle du destin, que le changement s'opère. C'est bien toujours, comme dans le mythe de l'Arie, l'affreux serpent qui est la cause du mal; mais il ne le produit pas d'autorité, et ne réussit à s'introduire dans le monde que parce que l'homme se fait volontairement son complice. Pendant l'âge qui succède à l'invasion du péché, la justice et le culte de l'Éternel se soutiennent dans la descendance de Seth, les saints prospèrent, la civilisation développe ses bienfaits, la vie humaine jouit, comme dans Hésiode, Manou et Zoroastre, d'une durée incomparablement plus grande que dans les temps postérieurs. A la fin de cet âge, une troisième race fait tout à coup irruption dans l'histoire. Qui ne serait

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frap^ des rapports de cette race de géants, Tioleote, impie, avec la race d*airain si vivement caractérisée par Hésiode, et des forfaits de laquelle, au dire d'Ovide, Jupiter se résout enfin à faire justice par le déluge? « En ce temps4à, les fils de Dieu s'étant unis aux filles des hommes, et celles-ci ayant engendré, il y eut sur la terre les géants : ceux-ci furent les robustes, les hommes de renom. Mais Dieu, voyant que la méehaoceté des hommes était grande, et que toutes les pensées de leur cœur étaient constamment dirigées vers le mal, se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre, n Déjà, en malédiction de cette race, une nouvelle dintî" nation de la vie humaine avait été arrêtée. «Mon esprit ne demeurera pas toujours dans l'homme, parce qu'il est chair, et ses jours seront de cent vingt ans seule* ment. » L'anathème est prononcé, le déluge engloutit les géants et la terre les recouvre!

La race qui suit le déluge, au lieu d'avoir, comme chez les Grecs, une origine à part, provient simplement de la lignée des justes préservée de la destruction universelle par une faveur spéciale. C'est bien la qua* trième race, la race de fer. A l'exception de la période occupée par les patriarches, et qui, sous d'autres couleurs, rappelle à certains égards la période héroïque dHésîode, le crime et le malheur se disputent les hommes de cet âge. Du veau d'or à Moloch, de la captîvîté d'Egypte à celles de Ninive et de Babylone, les plaintes et les accusations des prophètes ne cessent de retentir. « J'ai cherché parmi les hommes, dit léhovah dans Éxéchîeî, j'ai cherché un homme qui pût servir de barrière, et qui s'interposât devant moi en faveur de la terre, afin que je ne la dissipe point, et je ne l'ai pas trouvé, et j'ai répandu sur eux mon indignation, n Les philosophes sont animés du môme sentiment que

le& prophètes. Ds le ooafimieDt en y adaptant leurs théories. Pbiloii enseigne que le premier homme a été fait effectivement à l'image de Dieu, comme le rapporte la Genèse, mais qu'à la suite du premier homme, les copies faites les unes sur les autres, et non plus d'après l'original dirin, se sont éloignées de plus en plus de rineiSable re^aoïblance. Il compare le souffle du Créateur, renfermé dans Adam, à la force de l'aiannt qui s'affiiiblit en se communiquant de proche en piroche. « Celui des anneaux d'une chaîne de fer qui Umche à l'aimant, dit-il dans le traité sur la Création du monde, y adhère fortement; celui qui vient ensuite adhère déjà moins; et cependant le troisième demeure suspendu au second, le quatrième au troisième, le cinquième au quatrième, et ainsi de suite pendant une longue série, en raison d'une même force qui attire et retient tous les anneaux, mais non pas tous de la même manière; car, plus ils sont éloignés de la source, plus ils se relâchent, la force attractive diminuant et ne pouvant tes retenir tous également. Quelque chose de semblable paraît être arrivé au genre humain, les générations successives étant, de siècle en siècle, plus faibles quant aux forces et aux qualités du corps et de l'âme. » Le spectacle des souffrances et des opprobres de la nation sainte sous le second temple ne justifie que trop ces théories désolantes, u J'ai loué ceux qui sont morts plus que les vivants, dit l'Ëcclésiaste, et plus encore celui qui n'est point né et n'a pas vu tous les maux qui sont sous le soleil.» Isaie, Ëzéchiel, Jérémie, Ions les poètes de Jéhovah, et à la suite des poètes, les commentateurs et les philosophes, les rabbins, les pharisiens, toutes les sectes, unissent du fond de l'abtme leur voix gémissante à celle du monde païen, et le; bean Ters d'Bésiode est dans tous les cœurs et toutes

les langues : a Hélas! pourquoi ai-jeété mêlé à la cin* quième race ! Que ne suis-je mort avant elle, ou que ne suis-je né plus tard ? »

Que ne suis-je né plus tard ! Yoilà le principe d'une conception des âges toute différente. L'homme ose soupçonner que la terre n'est peut-être pas condamnée à une infortune éternelle. L'affliction que lui cause la vue de ce monde engendre en lui l'espérance, cette fille ^ du ciel, bénissable inspiratrice des prophètes, consola* trice indéfectible de tous les malheureux. Dans la fable des Grecs, elle se trouve associée au fait même de l'invasion du mal: Jupiter confie à la discrétion de la femme le vase fatal qu'une curiosité téméraire doit ouvrir, et duquel tous les maux s'épancheront; mais l'espérance y est enfermée avec les maux, et, moins prompte à s'enfuir, elle y demeure. De môme, Jéhovah, après que la femme, en portant la main sur le fruit défendu, a donné l'essor à tous les maux, livre les générations humaines à leur déplorable sort, mais en leur laissant l'espérance : l'espérance repose au fond même de sa menace, et il prédit à Satan que la postérité de la femme l'écrasera un jour. Cette foi dans la destruction future du principe du mal n'est pas moins à découvert dans la mythologie mazdéenne. Le sentiment de l'espérance, résultat infaillible de toute élévation vers Dieu, devait en effet respirer dans la prière de tous les justes, bien que nulle part sans doute il ne l'illuminât plus profondément que chez les adorateurs du Dieu unique. On le trouve dans toutes les traditions des Juifs, dans.toutes leurs écritures, jusque dans les chants les plus sinistres de leurs prophètes. C'est à lui seul que remonte cette prédiction du règne du Messie, qui va grossissant de siècle en siècle, et qui, sous des formes diverses, surgissant simultanément

chez les sibylles et chez les mages, ranplit de ses éclats le monde entier, et nous permet de dire, tant sa naissance et sa propagation sont naturelles, que la partie la plus manifestement inspirée des livres saints en est aussi la moins miraculeuse.

De Texplosion de ce sentiment universel, trop ému par le spectacle fies afflictions croissantes de la terre pour se contenir davantage, résulte la conception d'un nouveau système sur les âges. Si je ne craignais de donner à ma pensée une forme paradoxale, j'oserais dire que tout le changement apporté dans le monde par le christianisme se réduit à l'affirmation d'un cinquième âge. Les hommes ne se considèrent plus comme faisant^ partie de l'âge de fer. Ils se croient, et entrent par là même dans l'âge de la rédemption et du salut. La nature humaine, avilie et maudite dans l'âge précédent, est réconciliée avec Dieu dans celui-ci ; et pourvu quC/ la volonté y consente, toutes les grâces spirituelles sont prêtes à affluer dans les âmes. La conscience du Médiateur leur est donnée, et, par l'intercession du Médiateur, le commerce avec Dieu devient aussi assuré icibas qu'il peut l'être dans le ciel. Le caractère de l'âge nouveau est vivement résumé dans ces belles paroles mises dans la bouche de Jésus par saint Jean : « Gomme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » De même que, durant son séjour au désert, Israëi, en proie aux morsures venimeuses, demeurait prosterné sur la terre ou mourait dans le désespoir et l'horreur, de même le genre humain dans l'âge de fer et de malédiction; mais, de même qu'en attachant leurs regards sur le symbole érigé par Moïse, les tribus se relèvent, de même en s'unissant au type idéal de l'Homme-Dieu

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jusqu'à taire eorps avec lui, les hommes doivent se ^érir des maux qui, depuis tant de siècles, ies obsô* dent et les suppiîcient

La raison tiiéologique de cet âge ci sa connexioii avec les âges antérieurs sont égslemeûi définies avec une grande simplicité dans ces paroles eélèlures de saint Paul : <( Cest pouiquoi, comme le pébbé est entré dans ie monde par un seul lK)mme, et la mort par le péché, et qu'ainsi la mort s'est transmise à tons les bommes par im seul en qui tous ont pécbé; 'comme donc c'est par le péché d'un seul que tous les hommes sont tombés dans la condamnation, ainsi c^est par la justice d'nn seul que tous les hommes reçoivent la justificatioa qui donne la vie. i Les âges de déchéance sont laccHi» séquence d'Adam : l'âge nouveau est la conséquence de Jésus; et comme Adam était l'auteur de la nipture de l'alliance, Jésus est Tauteur de la réparation. C'est saint Paul qui a eu ia gloire d'entendre ie premier qu'il né s'agissait pas ici d'une révolution particulière au peuple juif, mais d'un âge véritable destiné à envelopper dans ses bienfaits le genre huniain tout entier* O comprit que toute l'antiquité, sans distinction de temps ni dé nation, s'étant jugée dans un état commun d'abaisséiDent et de di^râce, avait des droits égaux à reprendre Tie dans l'Évangile. Le monde, longtemps accablé, releva donc la têto et crut à ia divinité du Christ qui lui ouvrait par cette croyance môme un âge nouveau, parct^ qu'il avait cru à la déchéance universelle dans Adam, et qu'empreint cependant de l'idée impérissable de la miséricorde infinie, il n'avait jamais pu abandon*ner l'espérance d'un avenir meilleur.

Convenes toutefois que l'âge nouveau n'avait jamais été ima^né par ses précurseurs sous les formes dont il s'est revôtu. Si les prophètes ont quelqn^ois entrevu

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les persécutions et les misères chez le Messie expiateur^ iis se sont toujours représenté, munédiatenient à la smte de t*épreuve, la giorification et le trîoniphe. Ils n'ont pas soupçonné, et, il £amt bien le reconnaître, <m ne soupçonnait pas dayantage parmi les apôtres, Texis* tence de cette longue période qui a déjà pris à pen près autant de temps qu'il s'en est écoolé depuis Abraham jusqu'à rÉyangile, et dans laquelle, tandis que la léconciliation de la nature homaine est déjà opérée en principe, les antiques promesses sur le rétablissement du monde demeurent cependant en suspens. Comment, du jour oè la bouche du Tout-Puissant a prononcé le pardon, cette parole, comme un rayon chassant la nuit, n'a-t-elle pas fait disparaître de la terre tous les effets de vengeance que la malédiction de l'Ëden y avait fait sorgir? « De même, dit Isaie, que la pluie et la neige descendent du ciel et n'y reuKAtent pas, mais enl<^ ment la terre et s'y confondent et la font germer, en donnant la semence à celui qui sème et le pain à celui quia faim, de même sera ma parole quand elle sortira de ma boocbe : elle ne me reviendra pas vide; mais tout ce que j*ai voulu elle le fera, et elle prospérera dans ceux à qui je l'ai envoyée. » Aussi les Juifs n'ontils jamais voulu reconnaître l'accomplissement de leurs prophéties dans ce triste moyen ige, prosterné de jour et de nuit dans la cendre et la poussière, flagellé, foulé auK pieds, torturé par la tyrannie, la crainte et la misère, sublime au dedans, mais déplorable par tous ses dehors, et, toujours sous le coup de l'anathème primî* fif, retenu loin de llËden pendant dix-huit siècles par le chérubin impitoyable. Le spiritualisme le plus exalté pouvait seul se contenter d'une réparation si peu seiH sible, et, se eoncentrant dans les essences mystiques, malgré les réclamations de la nature, se faire un néant

desr joies de la terre, en vue dès cieux ouverts et inon* dés. Tel est en effet le caractère le plus profond de cet &ge de douleur et d'espérance, que le christianisme a inventé, et qui se pose lui-même, comme un intermédiaire, entre les âges de la déchéance et celui de la réhabilit^ttion définitive.

Le dix-huitième siècle a vu poindre, vous le saver, une théorie des âges bien différente de toutes celles-là : c'est la théorie de la perfectibilité. La prétendue dégénérescence de l'homme, qui a tant occupé les siècles précédents, ne paraît plus à celui-ci qu'une fable puérile. Qu'importent, s'écrie-t-on, les croyances dont s'est payé le passé? le sage ne doit désormais ajouter foi qu'aux déterminations de la raison ! C'est d'après l'observation des conditions réelles de l'espèce, et non d'après les préjugés et les rêveries de son enfance, que l'on aura désormais à écrire l'histoire ! Le mal est une loi naturelle et de tous les temps, mais dont les effets, grâce au développement de l'esprit humain, vont sans cesse en s'amoindrissant. A peine jeté par la nature sur le globe, Thomme, par suite des obstacles que les besoins de son organisation y rencontrent, se trouve exposé à toutes sortes de souffrances : il est obligé de lutter pour soutenir sa vie; mais, à mesure qu'il lutte, son intelligence se dégage, ses instincts sociaux se développent, sa puissance sur le monde physique se fortifie, son perfectionnement se réalise. De même que l'antiquité était supérieure à la sauvagerie primitive, de même le moyen âge est supérieur à l'antiquité; et nous, élevés dès à présent par la liberté de la pensée à une telle hauteur au-dessus des superstitions de nos pères, nous ne sommes que des enfants en comparaison de notre postérité, dont nous avons du moins la vertu de pressentir de loin la grandeur. A moins d'une

explosion de la planète ou d'un choc fortuit contre les astres, il est impossible d'assigner aucune limite aux progrès futurs du genre humain, et, maîtres de nos destinées dont nous possédons enfin le secret, nous marchons fièrement à notre apothéose. /

Aussi, voyez quelle manière nouvelle d'écrire l'histoire ! Il ne s'est pas écoulé un siècle depuis que Bossuet esquissait, pour ll'enseignement des rois, Qe tableau des sept âges que vous rappeliez tout à l'heure, et dans lequel, à côté d'un Dieu si absolu, vous ne trouvez qu'un genre humain si misérable et si humilié ; transportez-vous en pleine Sorbonne, en séance solennelle, et écoutez ce discours : c'est le prieur de la Sor-C bonne s'expliquant devant un auditoire d'élite sur les / lois fondamentales de l'histoire : « Tous les âges, dit- i il, sont enchaînés par une suite de causes et d'effets qui lient l'état du monde à tous ceux qui l'ont précédé. Les signes multipliés du langage et de l'écriture, en donnant aux hommes le moyen de s'assurer la possession de leurs idées et de les communiquer aux autres, ont formé de toutes les connaissances particulières un trésor commun qu'une génération transmet à l'autre ainsi qu'un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle, et le genre humain, considéré depuis son origine, parait aux yeux d'un philosophe un tout immense, qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès... L'histoire universelle, ajoutait-il ailleurs, embrasse la considération des progrès successifs du genre humain et le détail des causes qui y ont contribué : le genre humain, toujours le même dans ses bouleversements, comme l'eau de la mer dans les tempêtes, et marchant toujours à sa perfection. » Qu'eût dit Bossuet à ce discours de Turgot? Rien qu'à ce mot de perfection du genre humain, n'eût-

iSt LES AGES.

il pas stmpçcmé qnerâge dont il atail fait partie s'était eùticla en sa personne et qu'un âge nofnremi s^'anaoKiçaît ! Tonte la philosophie de ee temps était imbue dea mêmes pensées. Bnffon, en terminant son discours sue les Époques de la natnre, si différent^ de son eôté^ de la thèse da moyen âge snr la même qoestion, jetait sur Fhomme ee coup d'eeil empmni éa. sentiment de la merveilleuse puissance de cette espèce snprèsne. « Ëb I que ne pourrait pas Fiiomme sur luî-mênie, >e veus dire sur sa propre espèce^ si la tokmté était toujours dirigée par Fintelligenee? Qui sait jusqu'à qaéï point l'homme pourrait perfectionner sa nature^ soit au moral, soit au physique? T a-t-il une. seule nation qui puisse se vanter d'être arrivée au meilleur gouverne» ment possible? » Toilà, jusque dtt sein de la zoologie, le eri de la parfeelibilîté,. l'appel à la révolution, l'at* tente des améliorations indéfinies dâctt est susceptible la nature terrestre !

j Persomie n'a été, à cet égard,, pins logjqne et phis affîrmafîf que Gondoreet. Élè^e des encyclopédistes, il a donné une preuve vivante du progrès en s'élançant dans la carrière bien au delà de ses maîtres. Son Tan bleau des progrès de l'esprit humain est,» à mon avis, un des legs tes pins estimables de la révolution française; et 9Xksù &iot-il reonninaitre 99'en £ait d'histeire universelle, notre généralion y a pris plus dlnspisa^ tiens qoe dans les mythes d'Héiiode et de Moïse, Hlialgré ses imperfections et ses erreurSy pennettes-moi d'admker cet on^n^ dans sa tendance générais,, et plus encore dans la vertu de son auteur : qu'estrce qu'Archimède poursuivant un problème de géomtoie au mîMeu du sac de Syracuse, auporès de CU»idoreel poursuivant celui de la destinée du genre humain an nnlieu de l'épouvantable bouleversement dont il n'était

LES A6E& f»

foe trop Sfertî, puisqa^il s'en voyait la Tietime? Son K^re est, eomme le discours de Socrate^ le testaioent é^mk philo60i»he mourant^ et de Dombrenx héritiers Font reçu qui en seront les exéculeiirs. C'est avee la méthode d'observation à laquelle il anait été attaché foute sa ¥16 qne ee grand homine ose aborder rhistoire, et c'est en calcidateiir qu'il prétend déterminer les calaetères naturels non^-seolemeot des âges passés, mais des âges liitiirs. « Les observatioas sur ce que Thoimne a été, sur ce qn^ est aujourd'hui, dit-il, conduisent aux moyens d'ass»rer et d'accélérer les nouveaux progrès que sa nature lui permet d'espérer encore. Tel est le but de l'ouvrage que j'ai entrepris, et dont le résultat sera de montrer par le raisonnement et par les âiits qui! n'a été marqué aucun terme a« perfectUmoement des facultés bamames ; que la perfectibiKté de l'hcmime est réellemeni îndléfinie; que les progrès de cette per>feetibilité, désornaais indépendants de toute puissance qui voudrait les arrêter, n'ont d'autre terme que la durée do globe oè la nature nous a jetés. » La réhabilitation de la nature féminine, demeurée accablée depuis tant de ûèc^ sous l'anathème que fait peser sur elle le récit de l'Éden, lui apparaît comme un des traits essentiels de l'flge nooreau, et la condition même de ses progrès. « Parmi les progrès de resfHit humain les plus importants pour le bonheur général, dît41, nous devons compter l'entière destruction des préjugés qui ont établi entre les deux sexes une înégalilé des droits fiineste k eehii même qu'elle favorise. Cette inégalité n'a eu d'autre origine que l'abus de la fic^ce, et c'est vainement qu'on a essayé depuis de rexeuser par des sophismes. n Enfin, dans son rapport à la Convention sur l'instruction publique, il se résume dan» une for^ nrak de charité, devenuejustementcélèbreetquipeut

6lre considérée comme le programme de toute législation républicaine : «Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l'amélioration, sous le rapport physique, intellectuel et moral, de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » Voilà donc le droit public en mouvement, cherchant non plus la fixité, mais le progrès, et se gouvernant sur un but ouvertement emprunté à la morale de TËvangile, Tamour du pauvre. C'est de cette source que va procéder la célèbre formule : « L'âge d'or est devant nous, nos pères ne l'ont point vu, nos enfants le verront, et c'est à nous à leur en préparer le chemin. »

Mais ce n'est pas assez pour consacrer, comme elle doit l'être, la force de cette opinion, d'invoquer ici. le témoignage des philosophes : il se pourrait que la voix de ces précurseurs, comme celle de Jean, se fût perdue dans le désert. J'atteste la nation elle-même. Emportée dans ce mouvement tumultueux de la révolution, que l'on peut à tant d'égards considérer comme un mouvement prophétique, la France a si bien senti l'approche d'un âge nouveau que, rejetant du pied le moyen âge dans l'abîme du passé, elle s'est empressée d'ouvrir au développement de cet autre âge la liberté d'une ère nouvelle : c'est ainsi que Colomb, encore en proie aux agitations de l'Océan, reconnut, dit-on, au changement de l'atmosphère, la proximité du monde nouveau. Vous voyez que je fais appel au fameux décret defrin^aire. — «Art. !•'. L'ère des Français compte de la fondation de la république, qui a eu lieu le 22 septembre 1792 de l'ère vulgaire. » Puisque nous faisons de l'histoire, il ne saurait vous déplaire d'en voir citer les monuments, et vous me permettrez donc d'insister. « L'ère vulgaire dont la France s'est servie jusqu'à présent, ajoute la Convention nationale dans

rinstruction jointe au décret, pendant dix-huit siècles n'a presque sem qu'à fixer dans la durée les progrès du fanatisme, Tavilissement des nations, le triomphe scandaleux de l'orgueil, du vice, de la sottise, et les persécutions, les dégoûts qu'essuyèrent la vertu, le talent, la philosophie, sous des despotes cruels ou qui souffrirent qu'on le fût en leur nom... L'ère vulgaire fut l'ère de la cruauté, du mensonge, de la perfidie et de l'esclavage. Elle a fini avec la royauté, source de tous nos maux. Le temps ouvre un nouveau livre à l'histoire, et, dans sa marche nouvelle, majestueuse et simple comme l'égalité, il doit graver d'un burin neuf et pur. les annales de la France régénérée. La révolution fran* çaise, féconde, énergique dans ses moyens, vaste, sublime dans ses résultats, formera pour l'historien, pour le philosophe, une de ces grandes époques qui sont placées comme autant de fanaux sur la route étemelle des siècles. » Et n'y a-t-il même pas lieu maintenant^ de soupçonner qu'en ouvrant de la sorte l'ère de la perfectibilité, la France n'a peut-être fait que ressaisir d'instinct la trace si longtemps délaissée des nations celtiques?

LE THEOLOGIEN.

Je vous écoute patiemment I Nous nous proposons de chercher un mode légitime de division pour les événements généraux de l'histoire, et, au lieu de vous y appliquer, vous vous amusez à nous récapituler un ramas d'opinions divergentes. En résumé, que concluez-vous de tout ce discours?

LE PHILOSOPUE.

Je conclus que nous sommes au but. La série d'opi-

nions divergentes que je viens de vous rappeler constitue précisément, selon moi, la division que nous cherchons. S'il est incontestable que la conduite de Thomme est principalement déterminée par Tidée qu'il se forine de sa personne, 'comme cette idée n'est elle-même qu'une conséquence du système qu'il se forme sur la condition de l'humanité dans sa résidence terrestre, il suit que la conduite générale des hommes varie de la même manière que ce système, et que, par conséquent, les changements qu'il éprouve correspondent aux changements les plus profonds de l'histoire. La suite des âges n'est donc au fond que la suite des opinions qui ont successivement régné touchant les âges.

Laissons de côté la période mystique, siècle d'or, Éden, âge d'innocence, et venons tout de suite à l'ère du travail ; j'aperçois un premier âge qui se caractérise justement par l'absence de toute opinion sur les âges. Occupés avant tout, et tous également, des expédients nécessaires à l'entretien de leur vie, les hommes ont trop à faire avec la nature pour prendre souci de théoriser sur les rapports qui existent entre leur condition et celle de leurs pères. Ils ne s'appliquent pas plus à dresser devant eux l'histoire du passé qu'à résumer la leur pour la transmettre à leur postérité. Chacun ne voit que son temps, comme chacun ne voit que son canton. C'est l'âge an té-historique. Il n'y a pas alors d'autre civilisation sur la terre que celle dont nous rencontrons peut-être quelques traits lointains dans les tribus sauvages les plus bénignes. Déjà, cependant, malgré les difficultés qui s'élèvent de toutes parts, le progrès du genre humain est en activité. De même qu'à aucun âge les développements organiques ne sont plus vifs que dans l'enfance, de même, à aucune époque, il n'y a plus de mouvement que dans celle-là. La

mythologie est excusable de s'y représenter les dieux, ear jamais il ne s'est produit dans le monde tant d'heureuses inspirations et d 'intentions étonnantes. Pas à pas et gagnant chaque jour du terrain, la population se dissémine silencieusement et occupe enfin toute la terre; la variété des races se confirme par la variété des résidences; les langues se forment; les animaux utiles s'apprivoisent ; les végétaux propres à l'agriculture s^ découvrent; les arts s'inventent; les rites et les symboles prennent naissance; la propriété, les lois, les gouvernements s'instituent; et, quand nous découvrons à l'horizon des monuments et des annales, nous avons déjà devant nous des théologies et des empires. Au second âge règne dans la masse générale des nations ridée de la déchéance. Cette croyance, toute fautive qu'elle soit, est un progrès, car elle implique la solidarité du genre humain et procède d'un sentiment formel de la justice de Dieu. Elle sert, en effet, à résoudre l'antinomie qui semble exister à première vue entre les souffrances de ce monde et la droiture du Maître suprême de l'univers. Si, dès notre enfance, nous sommes malheureux, se disent les hommes, ce doit être en expiation des crimes de nos pères, et, si les maux de la terre ne cessent de croître, c'est que la dépravation de ses habitants ne cesse d'augmenter. La religion vit de terreur et ne sait imaginer, pour plaire à la divinité irritée, que l'offrande du sang, même du sang humain. Dépourvue de formules solides, elle se perd de plus en plus dans les superstitions et les cérémonies, et n'a pas la vertu de retenir les masses sur la pente de la folie et de l'immoralité. Les justes euxmêmes sont arrêtés. Ds peuvent bien espérer confusément qu'un jour il leur sera donné d'apaiser la vengeance céleste, mais ils ne possèdent pas le moyen de

se relever dès à présent. S'ils aspirent à se rapprocher de Dieu, ils n'aperçoivent entre leur être et le sien que l'abîme effroyable de l'infini, et il ne se découvre à leurs yeux, au sortir de cette vie, d'autre alternative que de renoncer à l'immortalité, ou de rouler perpétuellement dans un cercle semblable à celui de l'existence présente, ou de courir à leur propre dissolution en cherchant à se résorber en Dieu. Aussi la plupart des nations finissent-elles par renoncer à cette inaccessible et impraticable divinité, pour se jeter à l'envi dans le culte des faux dieux, ou pour parler plus régulièrement, des anges imaginaires de la tradition et de la poésie. Les religions deviennent dès lors innombrables comme les civilisations qu'elles conduisent. Faute d'une liaison convenable avec Dieu, l'humanité, tout en commençant à éprouver une perception vague de son unité, n'est cependant pas capable d'unir spirituellement ses éléments dispersés, car elle conçoit tout au plus son unité dans l'enchaînement de fait des générations, sans la sentir immanente dans la conspiration unanime de tous les hommes en leur commun auteur et vivificateur. La communauté spirituelle faisant ainsi défaut, les individus demeurent donc étrangers l'un à l'autre; les races s'entretiennent dans une antipathie réciproque ; chaque peuple n'entend que soi, ne vise qu'à soi, et, sous l'autorité de ses symboles nationaux, poursuit isolément la spécialité qui lui est attribuée dans l'œuvre universelle. Les vieux empires de l'Inde et de la Chine nous conservent aujourd'hui encore, comme des fantômes du passé, les traits fondamentaux de cet âge reculé que tout le monde reconnaît sous le nom d'Antiquité.

Ce que vous me permettrez de comprendre d'une manière générale sous le nom de Moyen âge compose

ma troisième période. Elle se caractérise ea ce que les hommes, tout en continuant à croire à la condamnation du genre humain, croient en môme temps à sa réhabilitation par l'efficacité du sang expiatoire offert à la justice divine par Jésus-Christ. Ainsi les vagues espérances nées dans la période précédente commencent à se réaliser. On prend universellement possession de Dieu. Dans les contrées les plus reculées, comme dans les classes les plus abandonnées, les âmes, entrant en relation familière avec Tauteur de toutes bénédictions, agissent à volonté par ce commerce mystique sur le fond même de leur nature, et, par suite, sur le cours à venir de leur immortalité. C'est à l'introduction de la croyance au Médiateur que l'humanité doit ce bienfait. Renonçant aux tentatives impuissantes de l'antiquité sur le Dieu abstrait et absolu, la religion conçoit, à la limite de la perfection, une personne humaine revêtue d'un caractère assez élevé pour se lier à Dieu, et c'est à cette sublime personne que les créatures adressent désormais leurs prières, afin que, par son intermédiaire, ces prières puissent arriver à leur fin. Le problème de la sanctification se trouve donc rejeté sur la manière dont s'opère l'union de ce type idéal avec l'Être suprême, et l'enthousiasme de la foi, on triomphant de ce mystère, assure à tous la possibilité du salut En effet, grâce à la présence de ce Médiateur, qui d'un côté touche à l'humanité et de l'autre à Dieu, la communication avec le souverain principe de la béatitude se trouve établie, et, en môme temps, par l'imitation des caractères humains de ce môme Médiateur, la justification s'accomplit d'une manière fondamentale et d'autant plus efficace, que les créatures sont dès lors animées de la pleine conscience de leur travail sur elles-mêmes. Voilà ce que l'antiquité n'a ja-

mais soupçonné. Les Juifs, qui ont tant exalté Moïse» se sont bornés à faire de ce prophète un émissaire de Jéhovah, sans avoir jamais eu Tidée de Tériger en intercesseur et de s'appliquer à lui. £t aussi le mahométisme, et plus encore le bouddhisme, méritent-ils d'être regardés comme dominant à cet égard le judaïsme; car, bien qu'ayant manqué le vrai type du Médiateur, en le confondant. Tune dans la nature humaine et l'autre dans la nature divine, ces deux religions ont eu du moins tendance à chercher un intermédiaire, et se sont ainsi tournées vers le chemin de la perfection. Le christianisme seul y est entré. C'est lui qui a eu la sainte audace de placer sur l'autel l'Homme-Dieu, ni homme, ni Dieu, mais homme et Dieu tout ensemble, réconciliateur, rédempteur, sauveur, et, sous l'empire de cet impérissable idéal, le ravissement de l'humanité dans la carrière céleste est décidément commencé.

Enfin, je crois vous avoir tout à l'heure indiqué des avant-coureurs évidents d'un autre âge. Ce quatrième âge consiste dans une phase nouvelle de la grande religion qui domine le moyen âge, et qui était déjà en expectative dans les demi-lueurs de l'antiquité juive et païenne, et môme de la période antérieure à l'histoire. Combien il est différent de l'âge qui le précède! Il se fonde sur la réhabilitation complète de la nature humaine dans sa résidence terrestre, par la conception d'un progrès continu, qui se poursuit depuis l'origine des choses jusque dans les merveilleux lointains des temps futurs, et le moyen âge ne peut compter que pour une simple introduction à cette ère majestueuse. Au moyen âge, la nature humaine est à la vérité considérée comme réconciliée avec Dieu, mais dans son abstraction seulement, et non dans les conditions réelles de son existence mondaine. La terre est toujours sous le

coup de ranathème de TËden. Elle n'engendre à ses habitants que des ronces et des épines ; Taffreux Satan y circule en liberté, et l'homme, assujetti aux privations, aux labeurs, aux tyrannies de l'épée, à toutes les • angoisses d'une carrière troublée, y vit dans la terreur de la mort avec gémissement. C'est le fumier de Job. Homo natus muliere, brevi vivens te mpore^ repletur multis miseriis. Aussi la religion n'a-t-elle alors de meilleur conseil à donner aux justes que de renoncer à ce monde d'un jour, d'y passer comme n'y étant pas, de ne chercher que le règne mystique du paradis et de n'aimer rien autre. Rejice transitoria^ dit le génie sévère qui trace à cette époque les règles de l'Imitation de Jésus-Christ, et quare œtema.

Mais si les hommes sont réellement en grâce devant Dieu, peuvent-ils sans inconséquence considérer comme un fruit de la colère céleste les conditions qui régnent dans la demeure qui leur est attribuée? Si, par l'expansion de toutes les facultés dont le Créateur les a doués, ils s'appliquent à faire graduellement disparaître tout ce qui gêne ici-bas leur essor, n'entrent-ils pas ainsi plus profondément qu'ils ne l'ont jamais fait dans la vérité des desseins de la Providence sur ce monde ? Que la réalisation de tolis les biens que l'imagination peut se proposer sur la terre soit donc désormais le but des nations. Que le globe, dépouillé de son indépendance primitive, soumette toutes ses puissances à nos lois; que, moyennant un travail de moins en moins onéreux, il nous fournisse, comme un serviteur fidèle, tout ce qui est nécessaire à l'aisance de notre vie; que, par les progrès de la politique, la pauvreté, la guerre, les tyrannies, s'anéantissent ; par les progrès de l'éducation, Tignorance, le vice et la mé* cfaanceté; par ceux de la morale et de la science, les

maladies; par ceux de la croyance à Timmortalité, les terreurs désolantes dé la mort; que les relations de l'âme avec la matière convenablement appropriée à ses appétits légitimes, loin de l'entraver, ne soient pour elle que des motifs d'admiration, d'enthousiasme et de reconnaissance envers l'auteur de la nature; enfin, qu'au lieu de nous offrir pour modèle le célibat et de rejeter comme des causes d'égarement les sympathies que l'instinct de la vie nous porte à contracter, la religion, laissant tomber un reflet du ciel sur tous nos liens d'ici-bas pour les sanctifier et les tourner à notre profit éternel, puisse dire à Tinverse du moyen âge : Transitoriis quœre ceterna : « Par les choses transitoires,

/ cherche les éternelles. » Telle est, en effet, la parole qui formule le plus justement nos rapports avec la terre, comme avec le reste de l'univers. Nous ne rencontrons rien dans l'univers qui ne puisse servir à nous élever, et nous ne pouvons nous élever réellement qu'en nous aidant de ce que nous offre l'univers. Les astres eux-mêmes, dans leur sublime hiérarchie, ne sont que

; les degrés superposés par lesquels nous montons progressivement vers l'infini, et les anges du ciel, aussi bien que nous pauvres citoyens de la terre, ne vont à ce qui est éternel que 'par ce qui est transitoire. C'est dans cet esprit seulement que l'on peut donner à l'imitation de Jésus-Christ touje la valeur morale que cette doctrine renferme; car toutes nos démarches, dans cette vie comme dans la suite de notre immortalité, n'ont dès lors pour objet que de nous faire glisser à , travers des états successifs de plus en plus rapprochés de l'idéal suprême.

En même temps que, sous l'influence de ces idées,

/ le genre humain prend une conscience de plus en plus assurée de son élévation graduelle dans l'avenir, il entre

de plus en plus nettement dans le secret de son élévation graduelle dans le passé. Le souverain principe de la perfectibilité illumine à ses yeux tous les temps. Ses âges antérieurs lui apparaissent comme les termes réguliers de son progrès. Il les voit tous au même titre sous la main de Dieu. Il justifie les afflictions qui les ont inégalement désolés, car elles se présentent à lui comme des épreuves appliquées par la Providence à la correction des êtres qui ont mérité de traverser la terre durant ces siècles tourmentés ; mais il veut que désormais, par le perfectionnement intellectuel et moral des générations et par leur coalition en faveur de la purification de la société terrestre, ces épreuves aillent en diminuant et se tempérant de plus en plus. Il se rend compte avec la même clarté des opinions diverses qui ont dominé successivement les âges. Il conçoit, comme l'antiquité, que Thomme n'a pu naître que dans un état de paix et d'innocence; mais il entend que, vu l'imperfection de toute vie naissante, cet état n'a pu être qu'un régime précaire et relatif. Il comprend, comme le moyen âge, que la vraie béatitude ne doit être cherchée que dans l'union de l'âme avec Dieu; mais il entend que cette union ne se trouve qu'à l'extrémité d'une chaîne infinie dont la terre constitue un des anneaux, et dont les autres doivent sans doute offrir à notre vie, dans un degré supérieur, des conditions analogues à sa condition actuelle. Conformément aux aspirations prophétiques qui agitent si puissamment les temps mo-v dernes, il sent qu'à la considération des progrès dej l'individu dans l'immortaUté, il est désormais obliga-^ toire d'ajouter la considération du progrès général de j la terre; mais il n'entend pas que l'amour de la terre/ soit destiné à faire perdre l'amour du ciel. Il tend à ce que ces deux amours s'identifient avec l'avenir et ne

fassent plus qu'un, le ciel se reflétant sur la terre pour

l'anoblir, et la terre se reflétant sur le ciel pour éclai^-

rer ses mystères. « Nous cherchons la cité future : F«-

turam civitaîem quarimus, disaient les premiers chré-

iens à leurs bourreaux, en leur montrant le ciel. Nous

cherchons la cité future, doivent dire de même à leurs

> persécuteurs les apôtres de l'âge nouveau, mais en leur

' montrant à la fois la terre et le ciel.

Tels sont, en résumé, les caractères de cet âge, tels qu'il me semble permis de les soupçonner à travers les principes qui ont commencé à se poser en contradiction de ceux du moyen âge, et dont l'empire s'étend ouvertement de jour en jour. C'est à la France qu'ap* partiendra principalement l'honneur d'avoir inauguré ^cette grande époque. Sans me dissimuler ni les erreurs de la philosophie du dix-huitième siècle, ni les emportements de la révolution qui le couronne, je m'incline avec respect devant l'anhonciation faite par cette philosophie et cette révolution. Pour être à demi voilée par les nuages, l'aurore du jour nouveau ne mérite pas moins d'être saluée par ses contemplateurs. C'est aux rayons de cette lumière que le monde s'ébranle en vue de l'avenir qui l'attend. Il ne peut y avoir d'autre terme à ce mouvement que celui qui est assigné, dans les plans de la Providence, au genre humain lui-même : tout progrès possible y est compris, et, quand le genre humain ne verra plus devant lui aucun progrès à accomplir, le signal de sa palingénésie ne se fera^sans doute pas longtemps attendre. Une période nouvelle succédera à la période actuelle, mais elle sera le premier âge d'un genre humain nouveau. £n attendant ces événements, que la marche du monde nous fait dès à présent juger inévitables, appliquons-nous avec ferveur au service de l'âge dans lequel nous sommes nés. Ne sentez-

TOUS pas qu'il nous entraîne à Tamour de Dieu et da prochain avec plus d'énergie qu'il n'y en a jamais eu dans aucun des âges qui nous précèdent? Entrainement invincible puisqu'il est juste! Que la réhabilitation, conçue d'abord pour la nature abstraite, s'étende donc<>j par nos efforts jusqu'à la nature humaine développée t en nations, et que l'humanité, sortant de ses limbes, puisse prendre enfin place au soleil dans tout l'éclat de la gloire dont elle porte secrètement en elle le principe I C'est le salut du monde comme de nous-mêmes, et, pour vous exprimer ma pensée d'un seul mot, déroulant dans toute la profondeur de sa substance la parole de saint Jean, j'oserai vous dire : « Gomme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que le genre humain soit maintenant élevé, afin que quiconque croit en lui ne périsse point. »

LE THEOLOGIEN.

Si vous ne jugez pas, comme nous, le dix>huitième siècle digne d'être à jamais rayé de la liste des siècles, du moins n'en rayez-vous pas, comme lui, le moyen âge. Quelques idées différentes des nôtres que vous vous fassiez, à ce qu'il me semble, de la mission du Crucifié, vous ne croyez pourtant pas, grâce à Dieu, que la philosophie soit fondée à nous enseigner l'immortalité, à la manière des païens, sans tenir le moindre compte du type ineffable qui vit sur nos autels comme dans le ciel. Si grandes que soient vos espérances, relativement à l'avenir réservé au genre humain, ces espérances, en admettant même qu'elles dussent se réaliser, ne seraient jamais, selon vous, qu'une suite de la parole qui a relevé de son abaissement héréditaire notre race déchue ; et d'ailleurs, vous ne faites sans doute pas difficulté

d'en convenir, tous vos problèmes de science, d'industrie, de politique, si féconds pour le bonheur des hommes que vous les supposiez, paraîtront toujours bien secondaires à côté du problème fondamental de la justification, dont s'est tant préoccupé le moyen âge et qui ne pourra manquer de dominer le monde jusqu'à la fin de tous les siècles. Aussi, pourrais-je ne pas vous faire une guerre trop vive sur ce nom d'Introduction qu'il vous plaît de donner aux dix-huit siècles qui nous précèdent, si vous vouliez confesser ouvertement que, dans cette Introduction, sont renfermés les principes essentiels de toutes les améliorations qui pourront venir au jour avec le temps. Puissent les perspectives que vous entrevoyez n'être pas illusoires ! car, si la charité nous fait un devoir de désirer avant tout que le nombre des bons s'accroisse sur la terre, nous ne devons pourtant pas faillir à souhaiter que le nombre des âmes qui accomplissent ici-bas leur épreuve dans les tourments et la misère aille, s'il se peut, en diminuant; et c'est môme à combattre, autant que j'en suis capable, ce mal physique, contre lequel vous semblez prêt à invoquer une croisade, que je m'applique chaque jour dans la mesure de mes aumônes.

Aussi n'est-ce pas tant la question des changements de l'économie temporelle du moyen âge qui me paraît élever de la difficulté entre nous, que votre tendance à transformer la suite historique des hommes en une sorte de personne morale sous le nom d'humanité. Si les hommes peuvent être considérés comme faisant corps, c'est dans l'unité de la religion et non pas dans la succession de leurs générations, qui n'est au fond qu'un phénomène purement accidentel. Il y a d'ailleurs une conséquence frappante de votre manière de voir que je veux vous montrer, et qui vous met singu-

librement en contradiction avec vous-même. Si Thumanité constitue, comme vous le prétendez, une personne véritable, ce que vous avez appelé Tâge anté-historique nous représente son enfance, l'antiquité son adolescence, le moyen âge sa jeunesse, et Tâge dans lequel vous nous faites entrer actuellement serait son âge mûr. Mais l'échelle des âges, vous le savez, est une échelle double. Rappelez-vous seulement cette image, devenue si populaire parce qu'elle est si juste, où, d'un côté, l'homme gravit à partir du berceau les degrés ascendants jusqu'à l'âge mûr, après lequel, les degrés s'abaissant en sens inverse, il redescend- par la vieillesse et la décrépitude jusqu'au tombeau. La personne de l'humanité, si l'on suivait exactement vos principes, aurait donc à parcourir ces mêmes âges, de sorte qu'après l'âge culminant dans lequel vous la placez aujourd'hui, il lui resterait à entrer dans une ère de décadence pour se précipiter graduellement vers sa fin. Voilà, sans contredit, un mouvement naturel ! Sans nous piquer d'attribuer aux lois de la nature un empire aussi absolu que vous le faites, remarquez que nous leur sommes pourtant ici plus fidèles que vous. En comptant sept âges dans l'histoire, nous ne faisons en définitive que nous conformer à l'exemple de l'hotnme, dont la vie nous présente également une série de sept âges, et, en prophétisant ce dernier âge que vous repoussez comme contraire à votre progrès continu, nous nous ajustons encore sur le type de l'homme. Que sont en effet les terribles fléaux que saint Jean nous décrit figurément au sixième âge, la conjuration du dragon, la tribulation des justes, la persécution de l'Antéchrist, sinon les analogues de ces symptômes d'affaissement qui se développent toujours avant la mort et la préparent? « Le jour du Seigneur ne vien-

dra point, dit saint Paul aux Thessaloniciens, que l'apostasie ne soit arrivée auparavant. »

LE PHILOSOPHE

Certes, je ne me rendrai pas à votre argument. S'il était fondé, la doctrine du progrès serait, je l'avoue, bouleversée. Mais j'ai d'abord à vous répondre que je ne veux nullement personnifier l'humanité au point qu'il vous plaît de supposer. Si l'humanité, prise dans l'unité de son histoire, peut être considérée comme une personne morale, ce n'est pas à dire qu'elle suive exactement les lois d'une personne réelle. Elle n'est pas dans la condition de l'homme qui, vivant dans un corps dont il n'est pas le maître, finit nécessairement par se ressentir des altérations qui ne tardent pas à en affecter le mécanisme. Le tourbillon planétaire auquel l'humanité est liée, bien que comparable à certains égards au tourbillon q\ie nous nommons le corps humain, en est pourtant essentiellement différent : loin de s'user i vue d'œil comme celui-ci, il ne connaît que les variations séculaires que nous avons considérées dans notre précédent entretien; et, bien avant que, par l'effet de ces variations, son activité vitale ait pu subir aucune diminution sensible, l'humanité aura gagné l'époque oit ayant rempli le globe et n'ayant plus aucun progrès à accomplir, ses générations devront se transformer pour une phase nouvelle. Donc aucune dégénérescence physiologique ne la menace. Quel que soit son âge, elle ne cesse pas de s'élever au-dessus d'elle-même, Don-seulement parce qu'elle est semblable à un individu qui apprend et s'instruit continuellement, comme le dit Pascal, mais parce que son mouvement est guidé par Dieu même, qui fait naître, quand il lui plaît, oti

îl lui plaît, tels qu'il lui plaît, les hommes de génie au commandement desquels elle obéit.

De plus, j'ai à vous déclarer que je rejette absolument votre échelle des âges. Qu'elle soit vraie pour les animaux, elle ne l'est pas pour l'homme. Notre vie est bien au-dessus de ce grossier symbole. S'il y a des degrés dans son cours, ces degrés, comme sur l'échelle de Jacob, montent tous vers Dieu. La mort n'est que le point où l'ascension de l'âme commence à se dérober à nos yeux, et, i défaut de nos sens, il est du moins permis à notre espérance de poursuivre à travers les inconnus du ciel cette marche divine. Serait-il concevable que la Providence eût ordonné notre existence de manière que les forces ou les circonstances propres à notre avancement moral pussent jamais nous faire défaut? Ne m'objectez pas la décrépitude : ce n'est qu'une agonie prématurée. Partons du berceau, et voyons si la réalité ne nous oblige pas à redresser votre échelle. Sur le premier degré, voici l'âme, à peine attachée d'hier à ce séjour, et qui, s'épanouissant déjà au sourire maternel, apprend pour ainsi dire à aimer en même temps qu'elle apprend à respirer. Au second âge, devenue maîtresse de ses organes, elle s'initie aux trésors amassés par les générations antérieures et se rend capable de prendre utilement place à son tour dans le concert de la société. Ln nouvel échelon se présente, et, s'élevant au-dessus de l'idée de la famille, elle entre dans la grande et substantielle idée de la patrie, soit que, pour y pénétrer par une pratique généreuse, il faille se sacrifier sur les champs de bataille, soit que tout autre service désintéressé doive l'habituer au dévouement et compléter son éducation par un exercice formel de la vertu. Le quatrième âge est venu : Thomme est prêt; il cherche sa compagne et achève de s'enra-

ciner dans le genre humain en y devenant la tige d'une famille nouvelle. C'est alors qu'il faut, tout en contribuant au bien-être commun, songer plus directement à soi-même et fonder par le labeur l'avenir et l'indépendance de ses enfants. Dans l'âge suivant, fortifié par l'expérience, entouré de l'estime publique, déjà plus riche de loisirs, le citoyen peut rendre derechef à sa patrie une partie de sa vie dans les magistratures et les fonctions de confiance auxquelles il est appelé. Bientôt l'heure de la vieillesse va sonner : c'est le moment du repos, le dimanche de la vie; loin d'être une période de dessèchement et d'envie, c'en est une de bienveillance, de piété plus sérieuse, de recueillement. L'échelle est à sa dernière marche : les sept degrés sont franchis; il faut se mettre en mesure d'en franchir bientôt de plus sublimes et d'un pas plus ferme et plus heureux. Tel est le secret de la mort, et il n'y a pas de quoi mener d'avance son propre deuil : l'homme n'est graduellement monté, à travers la vie, vers cette transfiguration finale, que pour y gagner une résidence meilleure, une forme plus parfaite et des vertus plus solides.

Je m'en tiendrais à ce redressement, s'il ne vous avait plu d'arguer aussi de l'exemple de l'homme en faveur de votre classification de l'histoire en sept périodes; mais j'ajoute que votre emploi du nombre sept ne me semble pas moins artificiel dans l'histoire de l'homme que dans celle du genre humain. Si j'ai accepté un instant, ce n'a été que pour vous combattre sur votre terrain même. Vous alléguez l'autorité du sentiment vulgaire, mais je vous oppose celle du sentiment poétique qui a consacré le tableau des quatre âges bien plus universellement et plus anciennement que la triste peinture à laquelle vous faites allusion. Et

quel sujet plus digne de Tart, en effet, que cet emblème des variations de la vie, composé simplement de quatre belles figures s'embrassant et se soutenant mutuellement! C'est d'ailleurs la seule division générale que la science connaisse : enfance, jeunesse, âge mûr, vieillesse. Le droit public lui-môme y consent ; un premier âge oii l'enfant est entièrement abandonné au gouvernement paternel ; un second âge où les pouvoirs publics lui ouvrent les écoles et veillent à Tesprit de son éducation ; un troisième où l'homme devient majeur; un quatrième où il est exempté de tout service public et rendu à lui-même. Quel sentiment profondément humain dans ce mot de retraite ! Combien il s'éloigne de toutes ces idées matérialistes de décadence et de prostration! L'activité extérieure diminue, mais afin de permettre à l'activité intérieure de redoubler, et, si l'âme se trouve alors moins portée à s'épancher, c'est pour qu'elle le soit davantage à se recueillir.

Mais que l'incident ne nous fasse pas oublier la thèse principale de notre entretien. Cette thèse, c'est la continuité des progrès du genre humain. Revenons-y donc, et concluons. J'invoquerai ici contre vous, pour en finir, un auxiliaire, que vous ne récuserez pas, car cet auxiliaire, c'est vous-même. C'est vous, en effet, qui nous avez mis sur la voie d'ériger le principe du développement progressif de la vie en loi fondamentale de l'univers. C'est vous, comme je vous l'ai déjà rappelé, qui avez commencé par y soumettre les actes de la Genèse; et, si le principe de la perfectibilité est implanté à ce point dans le sein de la création, comment pourrait-il ne pas s'y maintenir toujours? Comment, après avoir présida à l'institution des animaux, ne gouvernerait-il pas auiàsi celle de l'homme? Remarquez même que le progrès dans l'animalité n'existe en réa-

lité que par rapport à l'homme; car, ôté Thomme, ea quoi le mammifère a-t-il plus de perfection que Tinsecte? Mais eu regard de l'homme, au contraire, le progrès des animaux prend immédiaten^nt figure, car on voit leurs organisations s'élever d'âge en âge vers cette organisation culminante qui forme le dernier terme, et pour ainsi dire le but de ce long enfantement. C'est vous-même encore qui, après nous avoir enseigné ce premier mouvement, nous en montrez la continua-

^ tion dans l'établissement primordial des sociétés. Le chapitre de la Bible qui vient après le récit de l'Éden n'a pas d'autre objet. Nous y voyons les premiers hommes arriver nus et ignorants sur la terre, et leur postérité inventer successivement l'éducation des troupeaux, l'agriculture, l'usage des édifices, la musique, l'airain, le fer, le culte même de Dieu. « Et il naquit à Seth un fils qu'il nomma Ënos, et c'est celui-ci qui commença à invoquer le nom du Çeigneur. » Ce serait peu de chose, en effet, que le développement de l'industrie, des sciences, des beaux-arts, si la religion ne s'y joignait. Mais, de Noé à Abraham, d'Abraham à Moïse, de Moïse aux prophètes, des prophètes à l'Évangile, les ouvertures de la révélation ne s'agrandissentelles pas continuellement? « Je suis le Seigneur, dit

. Jéhovah dans l'Exode, qui ai apparu à Abraham, à Isaac, à Jacob, mais je ne leur ai point révélé mon nom d'Adonaï. d Ainsi, de l'aveu même de votre tradition, rhumanité ne cesse pas, durant toute Tantiquité, de s'élever, d'âge en âge, à des dogmes de plus en plus lumineux; et si, pour le fond même de la révélation, il répugne à votre théologie d'admettre aucun progrès depuis la prédication de Jésus-Christ, ne convenez-vous pas du moins que les conciles qui ont suivi l'époque apostolique se sont admirablement succédé de siècle

en siècle, ea dissipant graduellement les obscurités de la foi, tandis que, par un perfectionnement concordant, la propagation du christianisme s'étendait de plus en plus aux dépens des derniers résidus de Tordre antique? Voilà vos prémisses! £t c'est sur l'autorité de je ne sais quels fantômes de l'Apocalypse que vous consentiriez à les démentir I Laissez-moi espérer que cela ne sera point. Vous aimerez mieux céder que de vous briser; vous conclurez avec nous, car ce ne sera que conclure avec vos précédents, et vous avouerez que l'humanité, progressive depuis son origine jusqu'à nous, doit demeurer perpétuellement progressive. Que le temps se déroule devant elle : semblable aux immor* tels, elle ne sera pas moins toujours jeune. Et je termine, en effet, par une considération bien simple et qui me parait décisive : c'est que le genre humain étant constamment composé, et dans la même propor> tion, de jeunes hommes, qui sont les représentants par excellence de sa vitalité, il est dans sa condition natu-f relie de conserver indéfectiblement, jusqu'à sa fin, le earactèite et l'activité de la jeunesse.

LE TBÉowsaan.

Du moins ne nous séparerons-nous pas que vous ne m'ayez accordé satisfaction sur un point : c'est sur la majesté de noti*e divisâon septénaire^ Si je m'attache à ce mode de diviskui, ce a'est point par un goût arbitraire, mais parce qu'il me semble entrer dans l'essence même de l'univers. Le septénaire régit pour aous, vous le savez, le ciel et la terre, et ce n'est pas sans riis<m que saint Thomas le nomme le nombre universel. Armé de votre méthode expérimentale, qui ne domie place aux nombres qu'à la suite des choses, vous venez de

réliminer tour à tour du domaine de Tastronomie, du domaine de la Genèse, du domaine de l'histoire, du domaine de la vie; c'est vous-même que cet exil accuse. Sans parler de Texcellence de ce nombre sacré, de sa génération, de ses propriété^, de sa transcendance arithmétique, dont l'antiquité même témoigne, je vais vous montrer dans Tordre humain un monument inébranlable qui le porte, et d'oti il rayonne sur nous en souverain. C'est l'institution, si capitale, qui règle le système de nos labeurs et de nos repos sur la terre, la période hebdomadaire, en un mot, qui n'est elle-même, selon nous, qu'un reflet lointain de la grande semaine du Créateur. Voilà, sans contredit, une entité fondamentale, qui est digne par son importance de servir de modèle à toutes nos divisions, et dans laquelle, si je ne me trompe, vous serez bien obligé de respecter enfin ce nombre qui vous condamne.

LE PHILOSOPHE

J'admire assurément la belle parole : Mundum regunt numeriy mais je ne pense pas que le gouvernement du monde physique, si justement attribué par Pythagore à la métaphysique des nombres, éternel principe de toute harmonie, soit affecté par aucun privilège au nombre sept. Le jour où l'astronomie est venue attaquer ce nombre dans son fabuleux empire des sept planètes, ce nombre s'est vu frappé dans la source même de son autorité. Si donc j'ai adopté de préférence le nombre quatre, c'est qu'il m'a semblé plus valable que l'autre par son exactitude comme par sa simplicité, et je n'ignore pas que je le verrais vite démenti, si je m'avisais de l'ériger, à votre exemple, en nombre universel. 'Avouez d'ailleurs que si nous met-

lions ici Tarithmétique en cause, il ne me serait pas difficile de vous obliger à concéder que, ni par sa généalogie, ni par ses propriétés, le quaternaire n'a moins dé dignité rhythmique que celui qu'il vous plait de préférer.

Quant au septénaire de la semaine, je me borne à un mot, c'est que je ne lui reconnais aucun droit en dehors du service auquel notre économie l'applique. Je l'admire volontiers comme une des pièces les plus étonnantes de haute antiquité qui se soient conservées jusqu'à nous, et, tout étranger qu'il ait été à la civilisation exemplaire des Grecs et des Romains, je le respecte même comme un des monuments les mieux consacrés par le consentement général des hommes. Mais, à quelque haute ancienneté qu'il remontât chez les Hébreux, remarquez bien qu'il n'y était venu que de seconde main, car le type primitif de la semaine, qu'ils avaient dû connaître en Egypte et qui nous a été si merveilleusement rapporté du nord par les barbares^ ne se trouve chez eux que déjà effacé à demi. C'est donc bien l'homme qui a créé cette institution, et, qui plus est, c'est avec les inspirations les plus erronées de son enfance qu'il l'a créée. Son acte de naissance est écrit dans les noms païens que les jours portent encore. Ne vous croyez donc pas moins libre à l'égard de la période hebdomadaire que vous ne l'êtes à l'égard de tant d'autres institutions du droit mosaïque, dont le christianisme n'a reçu non plus l'héritage que sous bénéfice d'inventaire, et craignez, au contraire, par trop de vénération, de vous rapprocher de ces idolâtres qui se prosternent aveuglément devant les ouvrages de l'homme. Je me résume en vous remettant sous les yeux la belle sentence de Jésus dans saint Marc : « Le sabbat a été fait pour l'homme, et non pas l'homme pour le sab-

bal. » Que, par le perfectionnement des rapports entre le globe et le genre humain, la quantité de travail nécessaire à notre existence Tienne à subir une diminution suffisante, je n'aurais, je yous Tavoue, aucune répugnance à voir la longueur de la semaine s'abréger dans la même mesure; et, si jamais ce quaternaire, que tous me reprochez, pouvait étendre à ce point son empire qu'après trois journées consacrées aux labeurs de la terre, il en vint une consacrée aux choses du ciel, ce serait un progrès social et religieux dont les amis de Dieu et des hommes ne pourraient refuser de se réjouir.

LE THEOLOGIEN.

Vous avez cherché, en prenant appui sur les données les plus générales des sciences naturelles et de l'histoire, à nous définir les conditions extérieures de la vie terrestre; mais, de quelque espérance que vous vous soyez flatté relativement à Tamélioration future de cette vie, vous n*avez pu faire que la terre ne doive toujours demeurer un lieu d'affliction : il vous a fallu reconnaître que l'homme y est, en définitive, aux travaux forcés, et qu'il n'y a de choix pour lui qu'entre la prison et la mort. Comment donc expliquer tant de dureté, puisque Ton ne peut mettre en doute ni la toute -puissance ni la bonté de l'auteur du monde? Pourquoi ces ronces qui nous embarrassent et ces épines qui nous poignardent? Pourquoi cette sueur, non-seulement du visage, mais du cerveau? Pourquoi enfin cette triste préoccupation de la dernière heure, pour ceux que nous aimons plus encore que pour nous, et qui suffirait pour remplir d'angoisses toute notre existence? Vous ne savez rien, tant que vous n'êtes pas en état de rendre raison de cette question à laquelle viennent évidemment aboutir toutes les autres. Mais

i8Â LE PREMIER HOMME.

c'est ici qu'il faut quitter les surfaces, et je ne crains pas de nommer ainsi tous vos tableaux de la nature et de l'histoire, pour entrer dans les profondeurs métaphysiques de l'univers. Garantis contre toute distraction du dehors entre les murailles austères du lieu de retraite et de travail où nous sommes aujourd'hui réunis, essayons donc de nous enfoncer ensemble dans la région des mystères. Qu'il n'y ait plus d'autres problèmes devant nos yeux que ceux de la naissance et de la chute d'Adam. C'est sur vos prémisses mêmes que je vous fais sommation de me suivre. Trouvez, en effet, si vous le pouvez, ailleurs que dans le péché originel, la clef des conditions de la terre.

LE PHILOSOPHE

J'avoue, en substance, tout ce que vous venez de dire. Sans la doctrine du péché originel, il est impossible à un esprit logique, en présence de tant de maux qui entourent l'homme dès le berceau, de ne pas glisser dans le manichéisme. Je suis donc tout prêt à vous suivre sur le terrain où vous me conviez. Seulement permettez-moi de faire mes réserves sur la précipitation avec laquelle vous courez tout d'abord à la biographie d'Adam. Il y a une recherche préalable. Pour comprendre la manière dont les âmes se conduisent ou se sont conduites autrefois sur la terre, et quel est le genre d'accueil qu'elles y méritent à leur arrivée, il faut, s'il est possible, tâcher premièrement de découvrir d'où elles viennent. Autrement, leur histoire demeure forcément dans cette région extérieure au-dessous de laquelle vous voulez maintenant que nous creusions : elle se réduit à des faits auxquels on peut subordonner d'autres faits; mais, les premiers ne s'expliquant pas, il

s'ensuit qu'ils n'expliquent non plus réellement rien. Ainsi, afin de discourir avec méthode, commençons, s'il ne vous déplaît pas, par quelques explorations du côté de l'origine de l'âme.

LE THÉOLOGIEN

Il me semble que ces explorations seront bientôt achevées. On découvre à la vérité plusieurs voies; mais à i^exception d'une seule, il est aisé de reconnaître que toutes ces voies sont barrées. Jetons-y seulement les yeux, de l'entrée.

A commencer par la plus folle, c'est assurément celle qu'a ouverte le stoïcisme quand il a imaginé de ]faire de Tâme une particule de la substance de Dieu. Nous y trouvons les gnostiques, les manichéens, les priscillianistes, les panthéistes de tout temps, courant se précipiter les uns sur les autres dans un commun abîme oh Dieu même leur échappe; car, sa substance étant supposée identique avec la nôtre, comme la nôtre est susceptible de souillure, il en va donc de même de la sienne. Au fond le principe de cette folie consiste dans l'idée d'une certaine matière incorporelle qui remplirait le monde en s'y fractionnant d'elle-même à l'infini, ce qui est la plus extravagante image de Dieu que l'on puisse forger.

Tout à côté j'aperçois la voie qu'a indiquée Platon et dont Origène a développé si passionnément les chimères grandioses. Toutes les âmes auraient été primitivement des substances spirituelles, pures, lumineuses, bienheureuses; mais, déchues par leur faute de cette béatitude céleste, elles se seraient vues condamnées, soit par l'arrêt de Dieu, soit par l'effet même de leurs penchants insensés, à entrer dans la condition corporelle

de ce bas monde créé pour leur supplice. Les anathèmes de l'Église ont fait justice de ces rêveries gui déshonoraient la vie de la terre, tout en ébranlant la sublime fixité de celle du ciel.

Venons à TertuUien, dont l'opinion, par son apparente concordance avec le dogme du' péché originel, a préoccupé si longtemps l'Occident. Selon lui, la transmission de l'âme s'opère de père en fils par le sang, et ainsi, en remontant de proche en proche, toutes les âmes se trouveraient implicitement comprises dans le premier homme et auraient péché en lui et avec lui. De quelque manière qu'on l'entende, «ette thèse est insoutenable. Gomme le sentiment des panthéistes détruit Dieu, celui-ci détruit l'homme. En effet, est-ce le sang qui, par une secrète vertu , produirait l'âme? L'âme ne serait donc qu'un effet de la matière, et par conséquent matière elle-même. Ou bien, est-ce uac semence incorporelle qui, parallèlement au sang, se détacherait invisiblement de l'âme du père? Dès lors, dans l'unité de l'âme du père, il existerait donc quelque chose de susceptible de se détacher, autrement dit l'âme serait divisible, et, perdant sa simplicité, elle perdrait du même coup son immortalité et tout son être. Aussi, bien que cette idée ait eu, dans les premiers siècles, tant de prestige que saint Jérôme a pu dire qu'elle était acceptée de son temps par la majeure partie des Occidentaux, la discussion en a si bien découvert toutes les conséquences que la scolastique n'a pas balancé à la rejeter complètement. Nos théologiens sont unanimes à cet égard, et saint Thomas va juqu'à la déclarer hérétique : HcBieticum est dicere quod anima intellectiva traducetur cum semine. Bref, elle est si bien balayée que l'on ne pourrait essayer de la relever sans se faire moquer par tout le monde, et cependant je

crois qu'il ne serait pas trop malaisé de contraindre nos modernes hamanitaires à se retrancher dans cette extrémité ridicule.

Comme la vertu créatrice n'est pas plus susceptible d'être déléguée par Dieu que les autres attributs de son infinité, il ne reste donc plus d'autre parti que de croire toutes les âmes créées directement par Dieu lui-même aussi bien que celle du premier homme. C'est ce que dit excellemment saint Ambroise dans le traité De IVoë et arcâ : Modum quo anima in primo hxH mine fuit communem esse omnibus hominibus. « La manière dont l'âme a été dans le premier homme est commune à tous les hommes. » Mais les âmes ont-elles été créées toutes à la fois au sixième jour, et sont-elles simplement détachées, à mesure que la génération les appelle, du réservoir commun où elles sommeillent en attendant le signal de vivre? Ou sont-elles créées successivement en vue de chaque naissance? Voilà maintenant l'alternative sur laquelle il reste à se décider. C'est une décision qui n'est pas embarrassante. Comme il est dans l'essence de l'âme d'être unie à un corps, les âmes séparées doivent être regardées comme dans un état d'imperfection ; d'oft il suit que, si toutes les âmes dataient du commencement, ces œuvres de Dieu seraient d'abord imparfaites et demanderaient, pour leur achèvement, qu^il pMt à un générateur de leur donner le complément nécessaire à la perfection de leur existence. On serait donc amené ou à contredire l'omnipotence divine, ou à se jeter dans le spiritualisme absolu qui ne fait de l'union de l'âme et du corps qu'un accident. Ainsi, en résumé, il n'y a plus devant nous qu'une seule voie : c'est celle oti, depuis le xm* siècle, vous trouverez pour ainsi- dire tous les théologiens. Elle est toute coulante, et la formule au

moyen de laquelle nos écoles la définissent est bien simple : « Dieu crée les âmes quotidiennement et les infuse dans les corps, au sein dés mères, lorsque les corps sont prêts à l'animation. »

LE PHILOSOPHE

J'acquiesce à toutes vos condamnations : elles sont justes, et nul esprit réfléchi ne réclamera contre elles. -Mais pef mettez-moi de vous faire observer que votre énumération des opinions qui ont eu cours dans le sein de rÉglise, au sujet de l'origine des âmes, n'est pas complète. Il y en a une de très-grande conséquence, qui me semble môme beaucoup plus considérable que toutes les autres, et de laquelle vous n'avez rien dit. Cette opinion, c'est que l'Église n'enseigne rien de certain sur l'origine de l'âme. Voilà qui est assurément capital. Loin de se fermer, comme vous vous en flattez, avec votre dernière formule, la carrière se rouvre. La pensée, de l'aveu même de vos plus illustres docteurs, reprend dans cette direction sa liberté et tous ses droits, et, maîtresse de spéculer à son gré sur la vie antérieure des âmes, rien n'empêche qu'elle ne parvienne à projeter par là sur le système de l'univers les reflets les plus inattendus. Cette confession d'ignorance de la part de l'Eglise n'est en effet qu'un appel implicite à l'esprit humain, qui, par de nouvelles études et des combinaisons d'idées plus savantes, deviendra peutêtre un jour capable, comme je l'espère, de résoudre nos incertitudes actuelles et d'opérer dans les croyances nébuleuses du moyen âge toutes les transformations que le service de l'avenir semble dès à présent commander. Aussi ai-je à cœur de vous remettre sommairement sous les yeux les titres de cette grande opinion

qui, au fond, tout en paraissant refuser de rien affirmer, affirme tant par là même. Vous ne contesterez pas qu'elle me donne une excellente position devant vous, car, de là, pourvu qu'il n'y ait pas offense contre vos autres dogmes, je suis en droit de vous obliger à m'entendre, et, qui plus est, à me suivre.

Remarquez d'abord que le doute surgit de l'état de la question, tel que vous l'avez vous-même fixé. Vous avez successivement considéré toutes les opinions qui se sont fait jour jusqu'à présent sur l'origine de l'âme, et vous avez montré que toutes ces opinions étaient fausses, à l'exception d'une seule, dans laquelle vous avez à la fin trouvé à vous réfugier. Assurément, je ne nie pas que cette dernière opinion ne soit, comme vous le dites, toute coulante, mais c'est à la surface : dès que l'esprit y descend, il y trouve de tels obstacles qu'il est bien vite forcé d'en revenir ; et c'est ce qui explique comment elle peut entraînerai facilement le vulgaire après avoir opposé aux intelligences les plus profondes des empêchements invincibles. Il s'en faut que les scolastiques, tout en l'acceptant, aient jamais eu la prétention de l'ériger en dogme. Comme vous le faites vous-même, ils ne sont jamais arrivés à leur conclusion que par voie d'élimination. N'avouez-vous donc pas qu'une opinion fondée sur un mode de démonstration si peu ferme ne possède qu'une valeur d'hypothèse, et qu'indépendamment des difficultés qui peuvent la rendre plus ou moins chancelante, elle laisse toujours subsister la possibilité de quelque autre ouverture inaperçue par vos docteurs et plus plausible?

Je veux commencer par faire éclater contre vous toutes les difficultés que renferme l'opinion à laquelle vous vous croyez permis de vous arrêter ; et peut-être, en vous attaquant ainsi, pourrais-je craindre que mes

critiques, toutes valables qu'elles fussent, ne vous parussent à la fois trop hardies et trop dépourvues de l'autorité que je souhaite, si je ne trouvais heureusement pour auxiliaire contre vous le théologien même que l'Église latine considère unaniniement conomae sa tête principale : c'est assez nommer saint Augustin. C'est saint Augustin, en effet, qui va vous montrer luimême, par les arguments que je lui emprunterai, combien est faiblement assurée cette opinion qui s'est peu à peu accréditée par la lâcheté de l'usage, et sur laquelle vous vous flattez d'avoir assis à jamais l'édifice de l'univers.

Que les âmes nous apparaissent douées dès leur naissance d'aptitudes diverses, que les unes soient prédisposées pour l'industrie, les autres pour les sciences, que celles-ci aient inclination à l'obéissance et à la douceur, et celles-là au commandement et à la fermeté, pourvu que, chez aucune, il n'y ait privation des qualités qui sont essentielles à l'homme, je conviens qu'une telle diversité peut être regardée comme un pur effet de l'art infini avec lequel le Créateur varie toutes ses œuvres : chaque note est juste en elle-même, et de leurs différences, qui se combinent, résulte la perfection de l'harmonie. Mais que dirons-nous de tant d'âmes dont le mauvais naturel se fait jour dès le berceau? Les unes sont hébétées, les autres grossières et brutales : avant même qu'aucun acte d'intelligence se soit produit, les traits du visage attestent déjà que les plus méchants instincts sont présents et n'attendent que le réveil pour se donner carrière. Ces âmes ont à peine achevé de prendre possession de la vie, et les voilà déjà corrompues ! M'obligerez-vous à penser qu'elles sont sorties, dans un état si vicieux» des mains de Dieu, dont toute œuvre, avant de s'être elle-même

L£ PREMIER HOMME. iM

gâtée, ne peut être que parfaitement bonae? o Que dirai-je, demande à ce sujet saint Augustin à saint Jérôme, de la diversité, bien plus, de Tabsurdité des naturels? Cette diversité est voilée dans les petits enfants; mais, issue de leurs commencements naturels, elle se manifeste clairement cbez les adultes, dont les uns sont si paresseux et si oublieux, qu'ils ne sont pas même capables d'apprendre les premiers éléments des lettres; dont les autres sont d'une telle imbécillité qu'ils ne diffèrent pas beaucoup des animaux, ce qui fait qu'on les nomme communément idiots. On répondra peut-être que les corps en sont cause. Mais est-ce que, d'après l'opinion dont je souhaiterais que la défense fût possible, l'âme se serait choisi elle-même son corps et aurait erré en faisant un mauvais choix? Ou bien, est-ce qu'étant forcée d'^itrer dans un corps par la nécessité de naître, et le tourbillon des âmes s'étant déjà emparé des autres corps, elle n'en aurait plus trouvé d'autre que celui-là, et, de même que pour les places de spectacle, aurait pris, non pas la chair qu'elle voulait, mais celle qu'elle aurait rencontrée? Pouvons-nous dire ou penser de telles choses ? Ditesmoi donc alors ce que je puis penser et dire afin de donner raison de l'opinion qui fait les âmes nouvelles et créées particulièrement en vue de chaque corps. » — « Si les âmes sont envoyées par Dieu dans les corps, ditnil ailleurs, il faut croire sans aucun doute qu'elles coulent comme des dérivations d'une même source et qu'elles sont toutes de même nature, et non pas d'un côté bonnes et encore meilleures, et de l'autre non bonnes ou moins bonnes. Car de quelle manière poor* rait41 arriver que les unes fussent bonnes ou meilleures ' et les autres non bonnes ou moins bonnes, «inon, ou par l'effet de leurs propres mœurs conformément à

Tusage de leur libre arbitre, ou par la différence des tempéraments de leurs corps, étant, les unes ou les autres, plus ou moins alourdies par ce corps qui se corrompt et appesantit Tâme? Mais, avant que les âmes ne fussent venues dans les corps, il n'y avait eu aucune action qui eût pu introduire de la différence entre leurs mœurs , et ce n'est pas non plus en raison d'un corps moins alourdissant que le personnage de TEcclésiaste a pu dire son âme bonne, puisqu'il dit : « J'ai eu en « partage une bonne âme, et, comme j'étais bon, je « suis venu à un corps non souillé. » Il dit, en effet, qu'il a obtenu d'abord la bonté par laquelle il était bon, ayant eu en partage une bonne âme, de telle sorte qu'il est ensuite venu à un corps non souillé. Il était donc bon d'autre part, avant d'arriver à ce corps.

Raisonnement solide, quelle que soit la validité du texte qu'il invoque, car il ne saurait y avoir aucun doute pour quiconque a étudié l'enfance avec attention, que, tandis que les uns ont en partage une bonne âme dans un corps pur, modéré, sans emportements charnels d'aucun genre, les autres ont, au contraire, en partage une âme dépravée dès le berceau dans un corps irritable et sensuel. Ainsi, les hommes ne sont même pas hors du sein maternel que leur caractère est déjà virtuellement formé, chez les uns pour la douceur, chez les autres pour la colère, et Dieu, qui les connaît dans le secret de leur enfantement, sait que, dans la vie qui va s'ouvrir, les uns trouveront la grâce et les autres le châtiment. Aussi n'ai-je pas d'hésitation à venir moi-môme au-devant de vous avec ce terrible passage de saint Paul : « Lorsqu'ils n'étaient pas encore nés, et qu'ils n'avaient encore rien fait ni de bien ni de mal, il leur a été dit, non d'après leurs œuvres, mais d'après celui qui les appelait: L'aîné servira le plus

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jeune, comme il est écrit: J'ai aimé Jacob et j'ai eu Ésaû en aversion. » Et je dis : si, dès le sein de leur mère où elles vivaient ensemble» n'ayant encore fait ici-bas ni bien ni mal, l'une de ces âmes a provoqué l'amour, et l'autre l'aversion, il faut conclure que ces âmes ne venaient pas d'être créées à l'instant, car Dieu ne crée que ce qu'il aime et non ce qu'il déteste. N'en« seignez-vous pas que Satan lui-même a été créé dans l'amour, et que, s'il a obtenu la haine, c'est d'après ses propres œuvres et non d'après la volonté de celui qui l'appelait ?

Je vous oppose une difficulté plus frappante encore : tout le monde convient que Dieu ne se résout à créer que par bonté ; et cependant, avant que l'âme qu'il vient, selon vous, de créer ait donné signe de vie, le voilà qui décide de sa pleine autorité de la joindre à un corps où elle ne trouvera que douleur et déchirements, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'à peine tirée par lui du néant et tout innocente, il l'envoie, sans autre procès, au supplice. Gela peut aller à la toutepuissance d'un Moloch, mais, pour nous, permettezmoi de le dire, une telle idée sent le blasphème. Aussi, voyez comme saint Augustin, dès qu'elle se présente à son esprit, en est ému. n Lorsqu'on en vient aux souffrances des enfants, croyez-moi, dit-il, je suis dans de grandes angoisses, et je ne sais absolument que ré* pondre : je ne parle pas seulement des peines qui sont causées aux enfants, après cette vie, par la damnation dans laquelle ils sont nécessairement entraînés s'ils sont sortis de leur corps sans le sacrement du Christ, mais des peines que, dans cette vie même, au milieu de nos lamentations, ils subissent sous nos yeux; et, si je voulais énumérer ces peines, le temps me manquerait plutôt que les exemples. Ils languissent dans les

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maladies, ils sont déchirés par les douleurs, tourmentés par la soif et la faim, affaiblis dans leurs organes^ privés de leurs sens, agités par les esprits immondes. 11 faudrait donc démontrer comment ils peuvent souffrir justement de telles choses, sans qu'il y ait aucune cause mauvaise de leur part ; car on ne peut dire ni que ces choses ont- lieu sans que Dieu le sache, ni que Dieu ne peut résister à ceux qui les font, ni que Dieu peut les faire ou les permettre sans qu'elles soient justes. Lorsque les hommes faits en souffrent autant, nous avons coutume de dire que leurs mérites sont examinés, comme chez Job, ou que leurs crimes sont punis, comme chez Hérode : d'un petit nombre d'exemples qu'il a plu à Dieu de nous rendre manifestes, nous concluons par conjecture à ceux qui demeurent obscurs. Mais ceci ne se rapporte qu'aux hommes faits. Pour les enfants, puisqu'il n'existe en eux aucun péché qui mérite d'être puni par de si grandes souffrances, expliquez-moi donc ce que l'on peut répondre. » fl y a des questions dont on juge bien sûrement quand le cœur y vient à l'aide de la raison : pour moi, je le confesse, les cris d'un enfant torturé, qui va mourir, ont une éloquence tout autrement vive que les arguments de récole ; je ne saurais les entendre sans m'élever à Dieu, et en rapporter cette conviction invincible que ce n'est pas Dieu qui a mis gratuitement cette pauvre âme dans une condition dont le moins miséricordieux d'entre nous se ferait une félicité de la sauver.

En même temps que les maladies des enfants pa^ raissent impossibles, dans l'opinion que vous défendez, puisqu'elles seraient en contradiction avec la justice de Dieu, leurs morts le paraissent aussi, parce qu'elles accuseraient sa providence. Que diriez-vous si nous apercevions d'ici'bas Dieu donnant naissance chaque matin

à de nouveaux soleils, et, tout de suite après, ces soleils^ faute d'avoir reçu une organisation convenable, tOBObant en poudre, et, sans avoir servi à quoi que ce soit, se dispersant pour aller courir d'autres aventures dans l'espace? N'est-K^e pas alors que les athées auraient beau jeu à nous persuader que la création n'est qu'un mouvement fortuit, dont quelques phénomènes peuvent réussir, mais où la préméditation de Tarchitecte n'entre pour rien ? Et je vous le demande, à vous qui affectionnez le fond des choses et ne vous laissez point éblouir par la grandeur matérielle des objets, qu'est-ce que la création d'un soleil en comparaison de la création d'un homme? Une pauvre âme d'enfant, sous les chétifs organes qui l'enveloppent, ne vaut-elle pas plus à elle seule que toutes les étoiles que nos yeux découvrent au firmament? Qu'importent les dimensions et la multitude de ces astres ! ce n'est jamais qu'une poignée de pierres couvertes d'étincelles, tandis qu'une Ame raisonnable, toute faible qu'elle soit, c'est l'image de Dieu et le germe de l'infini. Vous me répondrez que, si brève que soit son existence terrestre, l'âme de l'enfant a été créée par son auteur en vue du ciel ou en vue des limbes et qu'elle y va? Mais c'est là justement qu'est le défaut. Si cette âme est créée en vue du ciel ou en vue de l'abîme des limbes, pourquoi vient-elle sur la terre, puisque n'ayant rien à y faire, rien ne l'y appelle? Elle y perd son temps, et sa présence, y étant sans raison, est par là même une injure à la sagesse de l'ordon* nateur suprême*

Ce qui achève de doïmer à cette difficulté toute sa force, c'est qu'il ne s'agit point ici d'un phénomène accidentel, mais d'une loi véritablement régulière, tant elle est générale. Le nombre des hommes qui abandonnent la vie avant d'avoir franchi les limites de l'en-

196 LE PUEMIEH HOMME.

fance, avant même d'être venus au jour, est au moins égal au nombre de ceux qui parviennent à la plénitude de la vie. Notre race se divise en deux parts : Tune qui tient à la terre et y poursuit le développement de sa destinée ; l'autre flottante, et qui, n'ayant pas des attaches bien décidées à cette résidence, cède promptement à d'autres sollicitations et se rend ailleurs. De ce que nous n'avons de relations essentielles qu'avec la première moitié, il n'y a pas moins à s'occuper des mystères de la seconde. Nous ne pouvons nous flatter de comprendre le genre humain qu'à la condition de savoir le secret, non-seulement de ceux qui persévèrent dans la vie, mais de ceux qui n'y persévèrent pas. Ainsi, supposé que la terre soit la seule station entre le néant et le ciel, la clef de la terre nous fait défaut : il nous est impossible de rien entendre à ce qui se passe autour de nous ; il est abi^urde qu'il nous arrive, chaque jour, des milliers d'âmes qui viennent parmi nous pour manquer le but de leur incarnation ; il ne reste d'autre ressource à leur égard que de se prosterner, comme saint Paul chez les Athéniens, devant le dieu inconnu. C'est à peu près Je parti que prend saint Augustin : il soulève la difficulté, et, après avoir reconnu qu'elle n'a de solution que dans la théorie de la préexistence, il se hâte de la replonger dans les obscurités de l'univers. « Il ne nous est point enseigné, dit-il, et il est tout à fait éloigné de Tintelligence de l'homme, ou tout au moins de la mienne, pour quelle raison naît l'enfant qui est destiné à mourir tout de suite ou avant peu. ))

A la question : Que vient faire ici l'âme qui s'en va sans s'être seulement réveillée? s'ajoute naturellement la question : Que fera cette âme autre part? Saint Anus tin, dans le Traité du libre arbitre> l'effleure aussi

en passant, mais la rejette de même dans l'infini, reconnaissant de la sorte, comme malgré lui, qu'elle forme également une barrière infranchissable. « On demande, dit-il, quelle utilité y avait-il à ce qu'il naquit, celui qui a quitté la vie avant d'y avoir contracté aucun mérite, et quel compte en fera-t-on dans le jugement futur, de cet être qui ne saurait avoir place ni parmi les justes, puisqu'il n'a rien opéré de bon, ni parmi les méchants, puisqu'il n'a commis aucun péché? On répondra qu'en vue de la composition de l'univers et de l'enchaînement harmonique^ de toutes les créatures dans les lieux et dans les temps, aucun homme ne peut-être créé en superflu, quand il n'y a pas un brin d'herbe qui le soit; mais qu'il est superflu de s'inquiéter des mérites de celui qui n'a pas mérité, car il n'y a pas à craindre qu'il n'y ait pas quelque vie moyenne entre la vie juste et la vie coupable, et que la sentence du juge ne puisse trouver le milieu entre la récompense et la peine. » Or, qui ne voit qu'entre la vie juste et la vie coupable, il n'y a qu'une moyenne, qui est précisément la vie innocente des animaux? Admettriez-vous donc que ce soit pour continuer indéfiniment le mode d'existence qu'elles ont mené durant leur court passage sur la terre, que Dieu a mis au monde tant de millions d'âmes, douées en vain des sublimes facultés qui sont le plus bel ouvrage de sa fécondité? Ce serait admettre une inconséquence du Créateur. Et si vous entendez que ces facultés, demeurées ensevelies parmi nous, se développeront ailleurs, et produiront alors le mérite ou le démérite des âmes qui les ont reçues, vous supposez donc que ces âmes jouiront après la mort d'une vie analogue à celle-ci; ce qui entraîne au renversement de tout votre système, car, dès lors, il n'y a plus

de motif de vouloir que cette vie ne soit pas simplement, de son côté, une vie renouvelée.

Mais n'aurais-je point à vous objecter tant de difficultés que soulève la plus légère obs^ration de la condition naturelle des enfants, je vous barrerais la voie avec un argument qui saisit, pour ainsi dire, les sens, et duquel mon esprit ressent, je Tavoue, une impressioa plus profonde que d'aucun autre : c'est celui qui est tiré de l'occasion de créer. Hé quoi ! voici que s'apprête lai^lus grande manifestation du Créateur, la production d'une àme,^c'est-à-dire d'une puissance destinée à son service, à son amour, à sa gloire, préméditée dans sa sagesse pour les actions infinies de l'immortalité, image de lui-même, en un mot, et sa fille céleste; et qui enseignera à sa volonté le moment de tirer enfin du néant ce magnifique ouvrage, auquel il n'a pas encore jugé à propos d'ouvrir carrière hors des augustes retraites de son éternelle pensée? Prendra-t-il même conseil d'un autre que de lui-même, oîi rien ne dépend encore que de lui-même? Chose inouïe! bassesse de l'âme, et, si j'ose le dire, même en le rejetant, bassesse du Créateur! C'est lorsqu'un libertin, dans un accès lubrique, outrageant par le viol ou l'adultère toutes les lois du ciel et de la terre, fera un infâme signal à celai dont l'œil connaît tout, que la Toute-Puissance, se décidant à créer, donnera l'être à l'âme infortunée qui doit accompagner le fruit de la débauche. Telles sont les mstances à l'aide desquelles on oblige le Créateur à sortir de son sublime repos ! La passion la plus déshonnête ou la plus scélérate trouve en lui, dès qu'elle le veut, un coopérateur fidèle qui se hâte de venir couronner, par un complément infini, ce qu'elle lui a si misérablement préparé! Non, je ne vous accorderai amais que le miracle de l'apparition d'une âme nou-

yelle au sein de l'univers puisse avoir lieu sur une sommation de cette espèce; et, si telle était la vérité, j'aimerais encore mieux revenir à faire de Pâme, comme les matérialistes, un produit de la génération de rhomme, que d'en faire une création de Dieu, car l'impiété me répugne encore plus que l'absurdité. •. Voilà, je le répète, un obstacle que vous ne franchirez pas, car tous les théologiens y échouent. C'est un roc. En vain essaie-t-on de le tourner par des subtilités; ces subtilités même sont une reconnaissance implicite de sa hauteur et de sa fermeté. Après l'argument de saint Jérôme, qui consiste à dire que ce n'est pas celui qui fait lever dans son champ du blé volé qui est coupable, mais bien celui qui a volé le blé, saint Augustin ne trouve rien de mieu^ que de voir, dans cette association de Dieu et du malfaiteur, une preuve de plus de la manière dont Dieu réussit à faire sortir le bien du mal; oubliant que, s'il plaît quelquefois à la Providence de faire fructifier le mal, ce n'est pas du moins en mariant son acte à celui de Satan, mais en préparant de longue main, dans l'ordre des créatures, des circonstances cachées au milieu desquelles tombe le mal, et qui en détournent le cours. Ne reconnaissezvous pas, d'ailleurs, que, si Dieu a jamais daigné attacher des grâces au sang versé, c'est à celui des martyrs et non pas à celui de Néron? Y a-t-il une seule des arguties de vos docteurs à ce sujet, qui ne s'évanouisse d'elle-même aux rayons de la pure majesté du Créateur? N'est-il pas manifeste que tout ce qui entre dans l'essence de l'œuvre doit être nécessairement à la hauteur de l'ouvrier lui-môme? Considérez de quelle manière ce génie hébraïque, si admirablement pénétré de la Conscience de la nature divine, et devant lequel vous faites profession d'incliner votre foi, s'est représenté la

création de rhommcl Le soleil, les astres, la lumière, les continents, la longue procession des animaux, en composent l'illustre préliminaire, à la suite duquel Dieu lui-même relève de sa main un peu de terre, qu'il ne dédaigne pas de pétrir jusqu'à ce qu'elle ait atteint la forme désirée; et alors seulement, après de si nobles préparatifs, la grâce rayonne dans cette ébauche née de l'unique volonté du Créateur, et à son heure; un éclat plus grand que n'avait été celui de la lumière se répercute dans l'univers : l'homme parait. Pourquoi, demanderai-je maintenant à vos docteurs, tant d'ignominie sur la création de tant d'âmes que nous voyons naître journellement, quand il y a eu tant d'honneur à la création de la première qu'il ait plu à Dieu d'installer sur la terre? Dès que l'on refuse que l'âme se transmette du père au fils avec le sang, la création de l'âme humaine n'est-elle pas toujours un acte identique, et qui ne ressort que de Dieu seul? Comment donc celui qui est la constance même changerait-il si profondément de méthode, en passant, dans la série de ses œuvres, d'un terme à l'autre?

Ne me permettrez-vous pas de conclure qu'une opinion, dont tant de conséquences se montrent en contradiction directe avec les propriétés essentielles de la nature divine, et qui n'est d'ailleurs soutenue par aucune démonstration intrinsèque, ne peut être donnée pour certaine, et que, par conséquent, nous sommes parfaitement fondés à la considérer comme tout aussi insuffisante que celle des platoniciens ou des panthéistes?

LE THÉOLOGIEN

Nullement* Votre argumentation , eût-elle des côtés séduisants pour ceux qui ne reconnaissent que l'auto-

rite de la raison, ne saurait toucher de la même manière ceux qui obéissent au gouvernement de la foi. On attaquerait de la même manière tous les mystères. Aucun n'est exempt de difficultés logiques, et aucun n'est assuré non plus que par des démonstrations extrinsèques. Aussi me permettrez-vous, à mon tour, de n'attacher qu'une valeur philosophique à l'opinion d'après laquelle l'Église n'enseignerait rien de certain touchant l'origine de l'âme.

LE PHILOSOPHE

Cette valeur philosophique doit vous suffire, et, puisque vous refusez de vous rendre, je vais mainte* nant vous pousser dans ce dernier retranchement; ou pour mieux dire mériter votre reconnaissance en vous faisant apercevoir que vous êtes libre. En efi*et, l'opinion à laquelle il vous plaît de vous fixer est purement arbitraire aux yeux de la foi, car elle ne possède aucun des caractères dans lesquels la doctrine de l'Église fait consister la certitude extrinsèque. Ce n'est qu'un simple énoncé de l'Ecole, qui s'est peu à peu insinué dans la coutume, mais qui n'est pas plus fondé pour le dogme qu'il ne l'est pour la philosophie«

D'abord il faut reconnaître que cette opinion n'a pas la moindre base dans les monuments de l'Ancien ni du Nouveau Testament. S'il y a des passages que l'on peut essayer de tirer de son côté, il y en a d'autres qui se tirent en sens contraire, et même il n'y en a guère, comme l'a très-bien remarqué saint Augustin, qui ne puissent s'expliquer à la fois pour et contre. L'âme vient de Dieu : mais est-ce directement ou indirectement, au moment de la naissance ou dans les temps antérieurs, rien ne l'indique. Sans entrer dans les mi*

nuties de la discussion, je me rangerai derrière ce certificat de saint Augustin ^ « Je n'ai encore rien découvert de certain, dans les auteurs canoniques, touchant l'origine de Tàme, écrit-il dans sa vieillesse à Optatus. Aliquid ergo certum de anima origine nondutn in scriptu*ris cananicis comperi. » Aucun acte émané des conciles n'a jamais tranché non plus la question. Elle n'a été débattue qu'au seul concile de Gonstantinople, et, sans rien définir de général, ce concile s'est borné à rejeter la solution d'Origène, laissant ainsi le champ libre. Enfin, il s'en faut qu'il y ait unanimité de la part des Pères. Si les uns ont pensé que l'âme était créée immédiatement, d'autres ont pris parti soit pour la négation, soit pour l'incertitude. Ce n'est pas seulement saint Augustin que nous trouvons du côté de cette dernière opinion, et, encore que son autorité fût assurément suffisante, les textes ne manquent pas pour attester que les Pères les plus considérables de l'Église latine, tels que saint Grégoire, saint Isidore et autres, ont partagé là-dessus son avis. Je n'ignore pas que, si l'on s'en rapportait aveuglément au cardinal Bellarmin, on pourrait croire que l'accord unanime des Pères de l'Ëglise décide réellement la question dans le sens que vous suivez. Mais on ne doit voir dans l'assertion de l'illustre jésuite qu'un effet du zèle avec lequel il s'est constamment appliqué à fermer autant que possible toutes les portes, afin de retenir à jamais tous les esprits en paix et en silence dans l'édifice pastoral préparé par la théologie de son ordre; et certes la sagacité ne*lui a pas fait défaut, quand il a pressenti tout le mouvement qui était susceptible de s'opérer par cette seule ouverture, si on la laissait libre. Mais, après la réponse que lui a faite, au nom des augustiniens; le cardinal Noris, dans les Yindiciay je ne crois pas qu'il puisse rester le

LE PREMIEB HOMME. 208

moindre doute sur ce point. C'est un point de fait, et, comme dans tout procès de ce genre, la production des pièces a terminé le débat.

Ainsi, en résumé, votre système n'est soutenu ni par l'autorité biblique, ni par l'autorité ecclésiastique, ni par celle des Pères, ni par celle de la raison : qu'est-il donc, sinon une hypothèse de l'École? Donc, sur ce point, la philosophie est en droit de marcher et de vous commander, sans que vous puissiez vous prétendre en droit de la désavouer.

Je vous prierai de remarquer que, si j'ai tant insisté sur le témoignage de saint Augustin, ce n'a pas été seulement à cause de la haute valeur de ce théologien, mais aussi parce que jamais la question de l'origine de l'âme ne s'est posée plus solennellement que de son temps, et que c'est, par conséquent, à ce moment de l'histoire qu'il convient de se reporter, si l'on veut saisir clairement l'état dans lequel se trouve, aujourd'hui encore, cette discussion capitale. Trois partis étaient alors en présence : les disciples de Tertullien, en majorité dans l'Occident, qui, partant de l'idée de la propagation de l'âme par le sang, rendaient exactement compte du péché originel, mais en compromettant la spiritualité et la liberté; les partisans de la création quotidienne, qui sauvaient à la vérité la spiritualité, mais AUX dépens de la doctrine du péché originel, et en ouvrant, malgré eux, la lice à Pelage; enfin les sectateurs d'Origène, qui, avec leur théorie de la déchéance personnelle de toutes les âmes, satisfaisaient à la fois aux conditions du péché originel, de la spiritualité et de la liberté, mais en compromettant le principe de la fixité de la béatitude céleste et en sacrifiant de fond en comble la nature matérielle, que le christianisme avait bien pour mission de restreindre, mais

non d'abattre. Ces derniers, justifiés en apparence par leur accord avec les dogmes les plus essentiels de la foi, appuyés sur une tradition imposante, soutenus par la logique, favorisés par le grandiose et Tenchainement de toutes les parties de leur théologie, devenaient chaque jour plus menaçants. Établis en Egypte, en Palestine, dans tout l'Orient, ils commençaient à diriger vers l'Occident leur propagande ambitieuse. Déjà les livres d'Origène, traduits en latin, remuaient Rome. Les esprits les plus éminents s'en préoccupaient. Il devenait sensible pour tout le monde que la croyance qui allait prendre cours, relativement au système de l'univers, dépendait entièrement de la solution à donner au problème de l'origine de l'âme. Cependant ce problème fondamental demeurait en suspens. Les discussions des théologiens et les définitions des conciles avaient porté de préférence sur d'autres points; et, avant de chercher à s'entendre sur la nature de l'homme, il était conséquent, en effet, que l'on eût cherché à s'entendre sur celle de Dieu et du Médiateur. Dans de telles conjonctures, on ne pouvait manquer de s'adresser de toutes parts au plus célèbre docteur de ces temps, pour l'inviter à se prononcer et à faire loi ; et, ne l'eût-on point fait, le procès était assez urgent de lui-même pour attirer les méditations de ce grand homme. 11 est donc sûr que toutes les forces de son esprit ont été tendues sur ce point, et néanmoins, malgré le cri qui s'élevait à lui pour l'exciter à conclure, rien n'a jamais pu le satisfaire. Vos scolastiques et vos catéchistes modernes sont-ils donc plus favorisés à cet égard que saint Augustin? Possèdent- ils un seul argument qu'il n'ait connu, pesé, déclaré insuffisant? Comment donc prennent-ils tant d'assurance, là même où l'exemple de ce-

lui qu'ils proclament le flambeau de rOccident devrait leur commander tant de réserve?

Pour moi, je ne puis voir sans admiration cet éminent penseur, à mesure qu'il avançait dans la vie, c'està-dire à mesure que ses méditations s'accumulaient, entrer de plus en plus dans le doute sur la solution à laquelle, par suite du rejet de TertuUien et d'Origène, la chrétienté, dans sa pénurie, se préparait dès lors à donner les mains. Au début de sa carrière, alors que le débat n'avait pas encore acquis toute sa grandeur, il avait cru, comme on l'aperçoit dans le Traité du libre arbitre, pouvoir passer sans trop d'embarras par-dessus les obstacles que je vous ai tout à l'heure opposés; mais, en face du danger, il ressentit bientôt toute leur puissance. Rappelez-vous seulement sa lettre à saint Jérôme : rien n'est plus instructif sur ce point où il est si intéressant de s'instruire. Consulté infructueusement par un ami auquel il n'avait pu communiquer que son incertitude, cet ami s'était adressé à saint Jérôme, qui, âgé alors de plus de quatre-vingts ans^ et fixé en Palestine, où il continuait à faire tète contre l'origénisme avec une résolution invincible, semblait devoir nourrir sa fermeté dans les principes ; mais, soutenu par plus de passion que de savoir, saint Jérôme avait simplement répondu en s'en référant à l' évoque d'Hippone, qu'il chargeait de donner à sa place les explications nécessaires. C'est sur quoi celui-ci lui écrit afin de solliciter la communication des précieuses lumières dont il se figure, d'après cette correspondance, le solitaire de Bethléem en possession. Admirez avec quelle vivacité il professe son ignorance I avec quelle ardeur il aspire à en sortir! comme il se sent bien persuadé que la théologie n'a pas encore dit son dernier mot sur cette question capitale. « Tu m'as envoyé des disciples,

écrii-il, pour que je leur enseigne ce que je n'ai pas encore appris moi-même. Enseigne-moi donc ce que je dois enseigner, car beaucoup me sollicitent de les instruire, et je leur avoue que j'ignore cette chose comme bien d'autres ; et, tout en se retenant devant moi, ils disent peut-être en eux-mêmes : « Tu es maître tf en Israël et tu ignores ces choses... » Enseigne-moi donc, je t'en conjure, ce que je doLs enseigner; enseigne-moi ce que je dois croire, et dis-moi, si les âmes sont créées en particulier pour ceux qui naissent chaque jour, comment les âmes peuvent être à l'état de péché chez les petits enfants, de telle sorte qu'elles aient besoin de la rémission du péché par le sacrement du Christ, ayant péché dans Adam^ de qui s'est propagée la chair du péché; et, si elles sont innocentes, par quelle justice du Créateur sont-elles engagées dans le péché d'autrui, lorsqu'elles sont insérées dans des tnembres engendrés d'ailleurs... Et, comme nous ne pouvons dire de Dieu ni qu'il oblige les âmes à devenir pécheresses, ni qu'il punit des innocents, et que cependant il ne nous est pas permis de nier que les âmes qui sortent du corps sans le sacrement du Christ, même dans la première enfance, ne soient entraînées dans la damnation, dis-moi comment se peut défendre l'opinion d'après laquelle on croit que les âmes, loin de provenir de l'âme du premier homme, sont créées, de même que celle-là, chacune pour chacun. Aussi, bien que je désire, que je prie, que j'implore par les vœux les plus ardents, et que j'attende que le Seigneur dissipe par ton intermédiaire mon ignorance sur ce point; cependant, ce qu'à Dieu ne plaise, si je n'en suis pas digne, je demanderai la patience au Seigneur notre Dieu, dans lequel nous devons avoir telle confiance que, s'il ne nous ouvre pas certaines portes, même lorsque

nous y frappons, nous ne devons cependant pas murmurer. Je me souviens en effet qu'il a été dit aux apôtres eux-mêmes : «J'ai beaucoup de choses à vous dire, « mais vous n'êtes pas présentement capables de les « porter. »

Tels sont les sentiments dans lesquels ce puissant esprit est demeuré toute sa vie. Cette ouverture, dont les perspectives mènent si loin, et que le cardinal Bellarmin avait tant d'empressement à fermer, il a toujours voulu la laisser libre. Plus tard encore, dans sa pleine vieillesse, consulté par Optatus sur cette même question, toujours brûlante, il répondait : « Avant de donner à ta sincérité aucun conseil à ce sujet,^ je veux que tu sacbes que, dans un si grand nombre d'ouvrages que j'ai composés, je n'ai jamais osé prononcer sur cette question une décision formelle, et consigner indiscrètement dans des écrits, destinés à instruire le:^ autres, ce qui, cbez moi, n'était point encore résolu. » Avec la même bonne foi que dans sa supplique à saint Jérôme, il invitait son ami à s'appliquer à ce grand problème et à lui faire part des éclaircissements * qu'il pourrait avoir le bonheur de découvrir. « Si les âmes sont nouvelles, lui disait-il, cherche en quel lieu, de quelle manière, en quel temps, elles ont pu contracter la culpabilité, de telle sorte que tu ne fasses auteur de leur péché, ou de leur damnation dans l'état d'innocence, ni Dieu ni quelque nature non créée par Dieu. Si tu trouves la solution que je t'invite à chercher, solution que je n'ai point encore trouvée, je l'avoue, défends-la autant que tu le pourras, soutiens que les âmes des enfants sont d'une telle nouveauté qu'elles ne sortent d'aucune propagation, et communique-moi avec une amitié fraternelle ce que tu auras découvert. »

Optatus n'a rien découvert; saint Jérôme n'a rien ré« pondu; saint Augustin est mort sans avoir rien obtenu; depuis lui, aucune discussion sérieuse sur le fond de la question, ne s'est renouvelée. Le concile de Gon« stantinople, sans résoudre le litige, s'est contenté de condamner Origène; le moyen âge, en arrêtant l'agitation par l'adoption de la thèse sur laquelle les Pères n'avaient pas osé se prononcer, n'a fait que sacrifier les sublimités obscures de Tunivers à la commodité de la dialectique, et, n'ajoutant rien à la preuve, n'a rien diminué de l'incertitude. Ainsi, depuis le mémorable débat que je viens de vous rappeler et qui se rattache aux noms imposants d'Origène, de Tertullien, de saint Jérôme, de saint Augustin, le débat n'a pas fait un pas. Le même procès est toujours pendant. Le programme tracé par l'illustre théologien du cinquième siècle n'a reçu satisfaction de personne, et il est incontestable qu'aucun de vos deux Testaments n'y peut répondre. <( Si les âmes sont nouvelles, vous dirait aujourd'hui encore saint Augustin, cherche en quel lieu, de quelle manière, en quel temps, elles ont pu contracter la culpabilité. » Souffrez donc, puisque jusqu'ici aucune autorité suffisante ne vous certifie que les âmes soient nouvelles, que nous posions ensemble, en pleine liberté philosophique, le problème de leur culpabilité. Dût ce problème demeurer au-dessus de nos forces, ce serait beaucoup pour moi de vous avoir forcé de convenir que vous ne savez pas du tout d'où nous venons, et que vous ne sauriez, sans outre-passer vos droits, persister à professer que notre création et notre incarnation actuelle sont de même date.

LE THÉOLOGIEN

Sans faire un article de foi du dogme de la nouveauté

des âmes, j'estime que Ton est cependant autorisé à s'y attacher, en attendant les illuminations de l'autre vie; car c'est un dogme tranquille, suffisant pour nos besoins, et dans lequel, malgré des difficultés que je ne me dissimule pas, la conscience trouve à se reposer. Je vous rappelle à mon tour à cette belle parole de l'Évangile que vous mentionniez tout à l'heure : MuUa haheo vohis dicere, sed non potestis illa portare modo. Prenez donc plutôt patience avec nous. Fiez-vcjis à Dieu, puisque vous ne sauriez douter que l'ordre qu'il lui a convenu d'établir, quel qu'il puisse être, ne soit de toute justice. M. de Maistre formule, à cet égard, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, une fort belle règle, dont l'esprit de modération devrait vous plaire, car, tout en vous prescrivant d'accepter ce que notre euMignement vous présente, elle ne vous défend pour^ tant pas d'espérer davantage. « Si j'ai pu, dit-il, moi, chétif mortel, trouver une solution nullement absurde d'un problème embarrassant (c'est de notre solution qu'il s'agit), comment puis-je douter que, si ce système n'est pas vrai, il y a une autre solution que j'ignore et que Dieu a jugé à propos de refuser à notre curiosité? » Que faut-il de plus pour apaiser toutes les inquiétudes que vous soulevez? En refusant de vous fixer avec nous à cette thèse, sauf à la prendre, si vous le voulez, pt)ur un provisoire, voyez dans quel trouble vous nous jetez. Si les âmes ne sont pas nouvelles, elles ont donc, selon vous, vécu antérieurement, et voilà notre pensée qui se précipite dans les abîmes de la préexistence. Pauvre doctrine, et quia fait son temps! Origènc a montré ce qu'on pouvait en tirer, et vous reconnaissez vous-même la justice des anathèmes qui l'ont frappé. On peut sans doute essayer d'amender sa théorie, mais je n'imagine pas qu'on réussisse à lui

donner un tour plus acceptable. D'ailleurs , supposé que ridée d'une vie antécédente fût effectivement vraie, Dieu, nous ôtant toute mémoire de cette autre vie et n'ayant pas même voulu nous en révéler un seul mot, ne nous indique-t-il pas manifestement qu'elle doit être tenue par nous pour non avenue, et que le travail de notre salut doit être ordonné sans y avoir égard?

t IS PHILOSOPHE.

Voudriez-vous que la doctrine de l'immortalité fût tenue pour non avenue parce que notre esprit, abandonné à ses illuminations natives, n'aperçoit absolument rien au delà du tombeau? Et direz-vous que les Saducéens étaient fondés à arguer, contre cette vérité, du silence de Moïse sur les dispositions de l'autre vie? Je refuse votre quiétude. Dieu a bien pu dire à l'Océan : Tu viendras jusqu'ici et tu n'iras pas plus loin; il ne l'a pas dit à l'esprit humain. L'esprit humain ne reconnaît pas de limites au domaine qu'il a reçu : il bat et dévore éternellement ses rivages. Son flux monte sans cesse; ce qui était au-dessus de lui dans un temps est inondé par lui dans un autre, et c'est Dieu qui, en lui inspirant l'aversion de l'obscurité et la sublime curiosité de la lumière, l'a soumis lui-même à cette loi. S'abstenir n'est qu'une lâcheté de l'intelligence, çt je crains que de se fier à Dieu dans l'ignorance ne soit peut-être se méfier de la libéralité avec laquelle il traite celui qui cherche avec bonne volonté à s'élever à lui : Poussez, et l'on vous ouvrira, dit généreusement l'Évangile. Oîi serait le christianisme, si les Juifs, à la suite de Moïse, s'étaient tenus aussi tranquilles sur la question de l'avenir de l'âme, que vous nous recommandez de F'étre sur celle de son passé? Prétendez-vous que le

LE PREMIEK HOMME. 211

voile de rimmortalité, en se soulevant, les a fait tomber dans le trouble, parce que leurs yeux, habitués jusqu'alors à se borner à la courte perspective de cette vie, ont entrevu devant eux des abîmes qu'ils ne soupçonnaient pas? N'est-ce pas justement la connaissance de ces abîmes, qui, en enseignant à l'âme quelle est sa route dans l'univers, a communiqué à ses démarches sur la terre une assurance toute nouvelle? Pourquoi donc nous obstinerions-nous à empêcher notre vue de s'exercer à plonger dans les mystères qui précèdent le berceau, comme elle le fait, avec tant d'enthousiasme, dans ceux qui suivent la tombe? La porte par où l'on entre dans la vie, trop négligée jusqu'ici par la théologie, n'est peut-être pas moins importante pour notre édification morale que celle par où l'on en sort; et, vous-même, remarquez-le, du premier mot sur la raison des misères de la terre, vous n'avez pas manqué d'y heurter.

Oui, sans doute, c'est du côté de la préexistence que je me dirige : ne me suis-je pas appliqué, dès le début de notre entretien, à vous donner des marques de l'impossibilité que nous ne soyons dans le monde que d'hier? Mais où trouvez-vous que l'on puisse refuser à cette idée tous les caractères de la grandeur? Ëstrce en ce qui concerne sa tradition? Elle est plus universelle que la vôtre. L'Orient en est rempli depuis la plus haute antiquité, et elle a rayonné de là dans toutes les directions; tandis que je n'aperçois guère autour de votre dogme de la création immédiate que le triste moyen âge. Si l'oa examinait tous les hommes qui ont passé sur la terre depuis que l'ère des religions savantes y a commencé, on verrait que la grande majorité a vécu dans la conscience plus ou moins arrêtée d'une existence prolongée par des voies invisibles en deçà

comme au delà des limites de cette vie. Il y a là, en effet, une sorte de symétrie si logique, qu'elle a dû séduire les imaginations à première vue : le passé y fait équilibre à l'avenir, et le présent n'est que le pivot entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore. Le platonisme a ranimé cette lumière précédemment agitée par Pythagore, et s'en est servi pour éclairer les plus belles âmes qui aient honoré les temps anciens. Qu'elles aient fait fausse route, ce n'est pas du moins faute de sublimité, et cette sublimité, qui ennoblit leurs erreurs, donnera toujours à leur tradition une autorité imposante. Ceux qui nous ont appris les premiers à tenter les routes du ciel ont pu s'y égarer et se précipiter, sans que leur insuccès soit un motif d'abandonner leur exemple. Mais il y a plus, et pourquoi ne l'avouerais-je pas? de quelque respect que je sois animé pour le spiritualisme hellénique et alexandrin, le souvenir de la religion de nos ancêtres m'impressionne encore davantage. Le vieux druidisme parle à mon cœur. Ce même sol que nous habitons aujourd'hui a porté avant nous un peuple de héros, qui tous étaient habitués à se considérer comme ayant pratiqué l'univers de longue date avant leur incarnation actuelle, fondant ainsi l'espérance de leur immortalité sur la conviction de leur préexistence. Ils ne sont pas seulement nos prédécesseurs, ils sont nos pères : leur sang bat encore dans nos veines, et c'est peut-être lui qui prédispose instinctivement notre race à cette ardente possession de la vie en même temps qu'à cette superbe indifférence du trépas, qui lui sont toujours si naturelles. Que notre esprit en ait ou non la perception, qui nous dit que leur tradition n'est pas vivante dans les secrètes profondeurs de nos âmes? Oubliée dans les confusions du moyen âge, elle n'en subsiste pas moins à notre insu,

et n'attend peut-être que le signal de sa résurrection. La France, toujours fille de la Gaule dans sa substance, en a le ferme héritage, et ce serait manquer à la piété nationale que de la rejeter légèrement comme une leçon surannée et inutile à méditer.

. Vous-même, si vous alliez droit au fond de la tradition devant laquelle vous humiliez toutes les autres, vous feriez peut-être ici cause commune avec nous. C'est sur quoi je ne crains pas d'appeler votre plus sérieuse attention, car il s'agit d'un point historique capital. Chez les Juifs, la préexistence et l'immortalité marchent de pair. Si leurs monuments primitifs ne vous fournissent pas de témoignages en faveur de la préexistence, ils ne vous en fournissent pas beaucoup plus en faveur de l'immortalité. Mais si, au lieu de vous limiter aux textes de la Bible, c'est-à-dire, à peu d'exceptions près, aux empreintes laissées par la nationalité d'Israël antérieurement à son alliance avec les Ghaldéens et avec les Perses, vous prenez dans tout leur développement les idées dont elle a été postérieurement pénétrée, vous y rencontrerez au premier rang le dogme de la préexistence. Pour avoir été aussi étranger aux commencements de la religion que celui de l'immortalité, ce dogme n'arrive pas moins à dominer cette belle période, si riche en théologie, bien que si pauvre en écritures, du sein de laquelle s'est élancé Jésus. Cette même Église des Machabées qui vous enseigne si bien l'immortalité en vous enseignant la prière pour les morts, et sur l'autorité de laquelle toute votre autorité se base, vous enseigne avec le même droit la croyance à la vie antérieure des âmes. Cette croyance y a régné universellement. Elle y formait un des thèmes capitaux de cette doctrine orale qui, transmise de génération en génération comme la plus pure essence de

21/i LE PREMIER HOMME.

Tancienne loi, ne paraissait pas moins sacrée à la communauté des fidèles que celle des textes. Parcourez les écrits de ces rabbins dont Jésus, qui s^étaît élevé parmi eux, s'bonorait de porter le nom, et que vous vous êtes trop facilement babitué à jeter dans Tombre, la préexistence y jette des traits de lumière de tous côtés. Elle n'y forme pas un détail arbitraire, mais un complément logique de la doctrine du ciel et de Tenfer; et, si vous prenez cette dernière de confiance, il n'y a pas de raison de refuser l'autre, car l'Église d'avant Jésus-Cbrist vous la recommande également.

Je pourrais même vous mener plus avant encore sur ce terrain. L'idée de la préexistence ayant régné d'une manière si générale sous le second temple, il est inévitable, en effet, qu'elle ait laissé au moins quelques marques dans le recueil du Nouveau Testament, qui nous a ramassé tant de choses précieuses de cette période. Aussi la sent-on courir, en quelque sorte, sous les textes de l'Évangile. Voyez, par exemple, la préoccupation unanime du peuple, de laquelle tous les évangélistes témoignent également, au moment de l'apparition du prédicateur de Nazareth : il ne s'agit pas de savoir quels sont les parents du nouveau pi:ophète, ses antécédents, sa ville natale; il s'agit de savoir qui il est, quel est le personnage des anciens jours qui revit en lui? Est-ce Élie? Est-ce Jérémie? est-ce quelque autre? «Et il interrogeait ses disciples, est-il écrit dans saint Matthieu, disant : Qui les hommes disent-ils que soit le fils de l'homme? Mais ils lui dirent : Les uns disent que c'est Jean-Baptiste, les autres Élie, ceux-ci Jérémie, ou quelqu'un des prophètes, £t Jésus leur dit : Et vous, que dites-vous que je sois? n C'est un fait qui est répété, presque exactement dans les mêmes termes, chez saint Luc et chez saint Marc. Les inquiétudes

d'Hérode au sujet de Jésus sont également dépeintes dans les trois premiers Évangiles d'une manière tout à fait conforme à ce point de vue : <( Et le roi Hérode entendit ces choses, car le nom était devenu célèbre : et il disait : Jean-Baptiste est ressuscité d'entre les morts... et les autres disaient : C'est Élie; d'autres en* eore disaient : C'est un prophète ou comme un des prophètes. » Vous le voyez, non-seulement il y a là une croyance générale dans tout le peuple d'Israël, mais Jésus , lorsqu'il l'entend énoncer devant lui par ses disciples, ne la contredit pas, ne la condamne pas : il la laisse tranquille et porte ailleurs son discours.

n y a plus : à, côté de la question, Qui est Jésus? devait naturellement se poser, sous l'infiuence des mêmes croyances, la question parallèle, Qui est Jean? Or, c'est par Jésus lui-même que les Évangiles font répondre à celle-ci : <c Je vous le dis, en vérité, rapporte saint Matthieu, il ne s'est pas élevé entre les enfants des femmes un homme plus grand que Jean-Baptiste, et, si vous voulez le savoir, c'est lui-même qui est Élie qui doit venir. » Après la transfiguration, Jésus répète encore à ses disciples la même leçon : a Mais, je vous le dis, Élie est déjà venu, et ils ne l'ont pas connu, et ils ont fait de lui ce qu'ils ont voulu; et le fils de l'homme souffrira de même pour eux. Alors les disciples comprirent que c'était de Jean-Baptiste qu'il leur avait parlé. D Remarquez bien qu'il ne s'agit pas ici d'une assertion sans conséquence. La préexistence de saint Jean, ainsi déterminée, jouait un rôle capital dans la théorie messianique : elle levait la difficulté relative à la venue d'Élie, qui, selon la déclaration du prophète, alors présente à toutes les imaginations, devait, au jour du salut, précéder celle du Messie. Élie n'a pas encore paru, disait le peuple, donc il est impossible que le

Messie soit déjà sur la scène. « Les disciples Tinterrogèrent, disant : Que disent donc les Pharisiens et les Scribes qu'il faut qu'Élie vienne d'abord?» C'était une fin de non-recevoir en apparence invincible; mais Jésus y répond en déclarant que l'apparition d'Élie s'est réellement accomplie par la renaissance de ce prophète dkns la personne de saint Jean. Convenez-en, s'il avait plu aux Pères et aux scolastiques de tourner, comme Origène, leurs préférences du côté de la préexistence, ils auraient pu trouver là des points d'attache bien suffisants pour autoriser tous les commentaires désirables.

Mais où je reconnais encore mieux qu'aux membrures de sa tradition, si puissantes qu'elles soient, la force de cette doctrine, c'est à l'ampleur qu'elle communique à l'idée que nous portons en nous de nousmêmes. Ne vous semble-t-il pas que vous devenez en quelque sorte un autre être, lorsque, après vous être représenté, conformément au préjugé habituel, que vous n'êtes que d^hier dans l'univers, vous venez à vous représenter au contraire que votre naissance n'est en réalité qu'un des accidents d'une longue vie, et qu'il s'est écoulé déjà bien du temps depuis que vous vous mouvez à travers les mondes? Ne sentez-vous pas tout à coup plus de poids dans votre personne, y sentant plus d'ancienneté? Pour moi, je le confesse, cette idée, même en la prenant pour une simple possibilité, me remue jusqu'au fond de l'âme. Voyageur inconnu à moi-même, émergé, il y a un instant, du noir océan du passé, je me contemple avec étonnement. Je me vois lié, non-seulement au sol sur lequel posent en ce moment mes pieds, mais au prodigieux tourbillon qui m'entoure et dont les courants m'ont déposé évanoui sur cette terre; je voudrais sonder l'abîme, je voudrais

LE PHEMIER HOMME. 217

descendre dans les profondeurs de ma mémoire, je voudrais ressaisir le secret de ma première naissance et de mes destinées antérieures, et, bien qu'empêché par rignorance et l'oubli, je me trouve du moins réveillé sur un terrain où je dormais. Ne posséderais-je même que la nuit, c'est énorme pour qui ne possédait tout à rheure que le néant. J'ai le droit d'y plonger à volonté mes pensées et d'y retourner vivre, et d'autant mieux qu'il ne m'échappe point que cette nuit n'est qu'une simple défaillance de mes souvenirs, sous laquelle je sens palpiter secrètement des mystères infinis de ciel et de lumière. Motivées de si loin, les conditions de mon existence présente m'intéressent désormais davantage, et je prends même plus d'assurance à l'égard des éventualités de l'avenir, lorsque je me dis avec tranquillité : « J'ai longtemps pratiqué l'univers.» A Dieu ne plaise qu'une croyance qui agrandit ainsi notre domaine spirituel puisse jamais nous paraître indifférente I Qui sait d'ailleurs, si elle se déroulait en entier, toutes les ressources qu'y rencontrerait la théologie pour expliquer tant de choses qui, hors de là, sont inexplicables? Les obscurités de notre état présent n'attendent peut-être pour s'éclairer que le reflet de ces états antérieurs ! Si la doctrine de la préexistence est dans la vérité, il est évident que des flots de lumière ne peuvent manquer d'y être en réserve, car elle est capitale. Essayons-en donc, car ce n'est pas lorsque nous sommes pressés de toutes parts, dans l'ordre civil comme dans l'ordre religieux, par tant de problèmes inquiétants, qu'il peut nous être permis de passer à la légère sur un principe si puissamment recommandé par la préoccupation unanime de l'antiquité, si riche en lui-même et si imparfaitement ex<ploré jusqu'ici.

De ce qu'Origène est condamné, est-ce à dire que ridée générale d'une existence antérieure le soit aussi? L'imagination n'entrevoit-elle pas de prime abord, à l'horizon, des perspectives toutes différentes de celles qu'avait suivies ce grand homme sur les indications de Platon? Gomment, lorsqu'il y a tant de manières de se figurer la continuation de notre vie, n'y en aurait-il qu'une seule de se figurer ses précédents? Loin de là, toute vue sur la carrière future détermine une vue correspondante sur la cai-rière passée, et l'on trouve exactement la même variété dans l'un des domaines que dans l'autre. L'erreur d'Origène sur la préexistence n'a été que la contre-partie de son erreur sur l'immortalité, car le même fanatisme d'immatérialité les caractérise toutes deux. Ne pouvons-nous donc pas, en prenant appui sur les solutions qui nous semblent les plus plausibles à l'égard de notre avenir, chercher à en formuler de concordantes à l'égard de nos préliminaires? Appliquons-nous de concert à cette grande question, et je n'ignore pas avec quelle réserve ! N'eusséje aucun doute que la voie que je propose n'est point barrée à quelque endroit par des difficultés, de la même manière que les autres voies dont nous nous sommes occupés, je ne suis pourtant pas assuré d'y marcher assez avant et assez droit pour y apercevoir le vrai nettement; et, supposé môme que je le visse, rien ne me garantirait encore son opportunité. J'en découvre toutefois suffisamment pour me sentir jaloux de stimuler les intelligences dans cette belle direction, et, en agis-, sant ainsi, je ne fais d'ailleui^, vous le reconnaîtrez, que continuer le mouvement de votre argumentation et céder à l'impulsion logique de votre méthode. Vous avez pris successivement toutes les opiniétis qui^jieuvent être émises sur l'origine de l'âme, et vous avez

montré qu'elles devaient être toutes rejetées à cause des objections qu'elles soulevaient, jusqu'à une dernière opinion à laquelle vous avez cru licite de vous tenir; mais, comme les difficultés que cette opinion contient ne permettent pas davantage à l'esprit de s'y reposer, ainsi que je me suis appliqué tout à l'heure à vous le prouver, il faut bien aller de l'avant, et ehercber à se satisfaire autrement. C'est ce qui ne me semble pas imj^ossible, et, si l'opinion préférable est celle oix l'esprit se repose le mieux, j'ose espérer que vous ne repousserez pas celle dont il me reste à vous communiquer le sommaire, et contre laquelle vous ne sauriez vous dire engagé, puisqu'elle ne s'est point encore offerte à votre examen.

Avant tout, quels sont les principes les plus généraux du système de l'univers? C'est là ce qu'il faut avoir devant les yeux, car, rien n'étant plus essentiel au système de l'univers que l'âme, puisqu'elle en est le sujet, l'histoire de l'âme doit être naturellement tout empreinte de ces premiers principes, et c'^t d'eux, par conséquent, que doit émaner le droit sentiment de son origine. Ces principes se réduisent à quatre, sur lesquels il me semble que vous ne sauriez me faire la guerre. Le premier, que vous ne me contesterez pas, puisqu'il forme justement la base de votre opinion, c'est la création continue : la vertu créatrice de Dieu, loin de s'être bornée à une seule explosion» jouit d'une activité indéfectible et augmente sans cesse la multitude des âmes : «Mon père travaille toujours,!» dit l'Évangile. Le second principe, consacré plus fer* mement encore que celui-ci par l'autorité du christianisme, nonobstant les aberrations insignifiantes de la scolastique, c'est l'union de l'âme et du corps, autrement dit la tendance de toutes les créatures à se ma»

nifester par dès organes sensibles. Le troisième, admirablement indiqué, comme je vous Taifait observer, dans le livre de la Genèse, et dont on ne saurait trop reprocher au moyen âge de n'avoir point aperçu l'universalité, car elle était logique, c'est le développement progressif de la vie : en professant que la création de l'ordre terrestre ne s'est opérée que graduellement; que, d'Adam à l'Évangile et de l'Évangile aux conciles, les lumières de la religion n'ont cessé de s'accroître; de plus, que, par le perfectionnement de son existence présente, l'homme parvient à s'élever Jusque dans le ciel, on avoue évidemment cette vérité dans ce qu'elle a de plus fort, et ce n'est plus rien que de l'étendre. Enfin, le dernier principe, totalement étranger au moyen âge, mais auquel, malgré sa nouveauté et l'imprévu de ses conséquences, votre théologie ne peut désormais se dispenser de faire place, c'est la multiplicité des terres, suffisamment attestée par la multiplicité des planètes et des soleils. Loin de recommencer Origène, c'est donc précisément le contre-pied d'Origène que je veux vous proposer de prendre; car, en supposant les' âmes créées toutes ensemble au premier jour, dans Tincorporéité, dans la perfection ângélique, et précipitées ensuite, par l'effet d'une détérioration générale, sur cette terre, cloaque central de l'univers, ce théologien a sacrifié à la fois les quatre principes que nous venons d'énoncer. Je le condamne donc au nom de la philosophie plus résolument que vous ne le faites vous-même au nom de votre cinquième concile. Mais, parle même motif, je suis obligé de vous condamner aussi, vous qui, avec vos âmes créées dans leur condition actuelle et uniquement en vue de cette terre, seul lieu d'épreuve entre le néant et l'absolu, ne satisfaites qu'aux deux lois de la corporéité et de la

création continue, à l'exclusion des deux lois non moins considérables de la multiplicité des terres et du développement progressif de la vie.

L'idée que j'oppose à votre hypothèse est bien simple et ressort directement des quatre principes sur lesquels roule tout le mouvement de l'univers : c'est que toute âme humaine fait sa première apparition dans la vie, au degré de la hiérarchie où l'animal cesse et où l'être libre commence. L'histoire d'Adam est en substance^ l'histoire commune de tous les hommes. Par une opération spéciale du Créateur, au point du temps et de l'espace assigné par les lois de l'harmonie de l'ensemble, l'âme reçoit le souffle divin de sa perfectibilité, et du même coup s'éveillent en elle les puissances nécessaires à l'accomplissement de cette destinée : la raison brille, le cœur s'allume, la conscience s'ouvre, l'homme est créé. L'homme est créé, mais ce n'est pas dire qu'il soit déjà développé : à peine dégagée, son intelligence tente ses premiers efforts pour s'élever à ses premières connaissances, son caractère est encore flottant, sa volonté n'a contracté ni avec le bien ni avec le mal, l'innocence règne en lui, mais il n'y a jusque-là en lui ni béatitude ni sainteté. Il faut, pour se fortifier, que l'âme s'éprouve, qu'elle déracine en elle les puissances aveugles de l'instinct, qu'elle suscite à leur place les forces morales, en un mot, qu'elle se travaille elle-même; et les conditions d'existence qui lui sont attribuées, perpétuellement conformes à l'état de son développement, sont toujours le juste effet de l'emploi de sa liberté. De vie en vie, de monde en monde, disparaissant de l'un pour reparaître dans un autre, toujours portée, par les vertus attractives qu'elle a fait éclore en elle, au centre de la société qui lui convient, tou-

jours douée des forces plastiques nécessaires pour se former les organes dont elle a besoin, elle accomplit, avec plus ou moins de rectitude et de félicité, les phases successives de, son perfectionnement infini; et, née dans les bas fonds de Tunivers, ballottée dans ses régions moyennes, après une suite d'épreuves plus ou moins longue, elle en gagne les paisibles sublimités, ineffable récompense des mérites qu'avec la grâce de Dieu elle a su acquérir. Continuellement, par l'opération incessante du Créateur, des âmes nouvelles sortent du néant et prennent leur essor, chacune à sa manièi«, à travers l'immensité des mondes. Nous ne sommes ici que sur un lieu de passage et vous êtes dupe d'une illusion quand vous vous imaginez, sur la foi des apparences, que la terre est pour nous un théâtre de création quotidienne.

En quel temps donc, me direz-vous, et sous quel soleil êtes-vous né? Eh ! que m'importe ! C'est assez pour moi de pouvoir prendre, d'une manière générale, la mesure du temps depuis lequel j'existe, en voyant avec quel caractère déjà invétéré je suis entré dans cette vie, en considérant avec quelle résolution mes passions et mes défauts, qui certes viennent bien de moi et non de Dieu, ont éclaté en moi dès mon enfance, en observant enfin la lassitude profonde, bien disproportionnée aux courts labeurs de notre étape actuelle, avec laquelle, depuis que je réfléchis sur moimôme, j'aspire à mon arrivée dans une phase meilleure. Et, quant à mon lieu natal, je sais que je suis né dans ce tourbillon sidéral qui m'entoure : qu'ai-je besoin de connaître plus exactement en quel point? Que sont, en définitive, tous ces astres auxquels se lie secrètement notre histoire, sinon une gerbe d'étincelles fabriquée à notre usage, que nous enveloppons à volonté

dans la capacité de notre esprit et à laquelle, selon le mouvement de notre vie, nous venons tour à tour adhérer physiquement sur un point ou sur l'autre ? Que mon acte de naissance demeure couvert, tant que Dieu le voudra, d'obscurités de ce genre, ce n'est pas un inconvénient dont je puisse raisonnablement m'affeoter. Pour faire mon chemin, je n'ai pas besoin de savoir si exactement d'où je viens. Sais-je seulement quel est mon nom? Hier, on m'en a donné un que je perdrai demain ; mais Dieu seul connaît celui que je porte dans mon immortalité. Substance anonyme que le vent promènera travers l'immensité, je me suis fixé tout à l'heure sur cette planète où je cherche à me développer en me rendant utile, et j'aspire à y ouvrir mes ailes pour reprendre mon voyage vers des astres meilleurs : un soupçon de moi-môme quant au passé, comme un pressentiment de moi-même quant à l'avenir, voilà tout ce qu'exige, pour le moment, le gouvernement de mon existence, et la première de ces deux lueurs n'apporte pas plus de trouble dans ma conscience que la seconde.

LE THEOLOGIEIÏ.

Votre opinion, si hardie qu'elle soit, a certains avantages que j'aurai la franchise de ne pas contester. Elle offre, je le reconnais, des solutions assez plausibles aux difficultés que vous m'avez opposées, sous l'autorité de saint Augustin, et dont je ne sens pas moins que vous l'importance. Aucune de ces difficultés ne me touche plus que celle qui se résume dans la terrible parole de saint Paul : « Lorsqu'ils n'étaient point encore nés, j'ai aimé Jacob et j'ai eu Ésaû en aversion, » et le commentaire que vous en donnez, s'il était possible de

l'accepter, la rendrait à coup sûr toute naturelle. A combien d'enfants, hélas! cette sentence ne s'appliquet-elle pas, et avec quelle frappante évidence I Voilà une âme que Dieu envoie prendre naissance chez une femme perdue, au milieu d'un ramassis d'aventuriers et de libertins : il est écrit d'avance que cette âme ne recevra d'autre éducation que celle du vice et de l'impiété. La haine et les mauvais traitements l'accueilleront, et elle s'aigrira dès le berceau. On ne fomentera en elle, par les paroles et les exemples, que les plus détestables passions, et elle n'entendra le nom de Dieu que pour apprendre à le blasphémer. Peut-être, enivrée de crimes, disparaîtra-t-elle prématurément dans quelque rixe ou sous le glaive de l'échafaud, avant d'avoir eu le temps de sortir de ce tourbillon d'infamies et d'ouvrir les yeux sur sa conscience. Ah! que voilà bien une destinée. malheureuse, et qu'il est juste de dire avec l'apôtre que Dieu a eu cette âme-là en aversion dès le sein maternel I L'inégalité dans les souffrances m'émeut assurément bien moins que cette inégalité dans les conditions du salut. Pour les uns, la voie est facile, et un heureux caractère les prédispose dès l'enfance à la suivre; pour les autres, il n'y a, pour ainsi dire, pas un sentier qui ne mène au précipice, et, lors même que ces infortunés seraient entourés de tous les soins au lieu de ne l'être que des séductions les plus diaboliques, leur méchante nature suffirait, à ce qu'il sembje, pour les jeter dans la damnation. C'est véritablement là qu'est la pierre d'achoppement. Les adversités sont passagères, l'affliction qu'elles causent ne dure pas, et, pourvu qu'elles soient convenablement supportées, elles deviennent utiles; mais la contagion du péché affecte l'âme à fond et produit des effets qui persistent au delà même de cette vie. Ce ne sont pas les

douleurs, ce sont les tentations qui forment les dangers réels d'ici-bas, et c'est aux moins disposés à leur résister qu'est souvent assignée la part la plus lourde et la plus difficile. 0 justice de Dieu, combien s'atténueraient les nuages qui te couvrent, s'il était en effet permis de penser que ce monde n'est qu'un purgatoire où la disparité des conditions n'est qu'une suite légitime de la disparité des mérites ; où les moins coupables obtiennent, dès l'abord, tous les moyens nécessaires pour continuer l'opération de leur salut, fortifier leurs vertus, expier leurs fautes, se sanctifier; où les réconciliés se confirment, en recevant à la fois do grands troubles, de grandes élévations, de grands supplices; où les endurcis, poursuivant le cours de leur égarement, ne trouvent de grâce ni de miséricorde d'aucune sorte, avant l'heure à laquelle, ayant épuisé jusqu'à la lie la coupe satanique et soulevés enfin par le dégoût de l'horrible breuvage, ils commenceront à tourner leurs désirs vers la source céleste qui seule désaltère!

Je sens aussi que vous n'êtes pas embarrassé non plus par la question des vices qui se découvrent dès l'enfance dans les caractères, dans les intelligences, dans les organisations, et dont le principe ne peut être cherché ni dans l'être lui-môme, s'il n'a encore rien fait, ni dans les parents, puisqu'ils ne sont pas les créateurs, ni en Dieu, des mains duquel nulle difformité ne peut sortir. Le genre humain, si vous me permettez une telle comparaison, n'est plus, pour vous, qu'une troupe d'écoliers, rassemblés de la veille et différenciés les uns des autres par l'effet de l'âge et des habitudes priifees : les uns très-jeunes, les autres plus développés, ceiix-ci de bonnes mœurs, ceux-là engagés dans de mauvais

précédents et soumis à un régime plus sévère. La diversité morale n'est plus une difficulté.

Sans lever entièrement l'étrange mystère dans lequel s'enveloppe la destinée de ces milliards d'âmes ho^ maines, qui ne font apparition que dans le monde obscur de la fœtalité, et qui meurent sans être nées, vous le diminuez, puisque, selon vous, ces créatures ont vécu et vivront ailleurs. A la rigueur, il y aurait à soupçonner, d'après vous, que leur préférence n'étant que faiblement déterminée à ce monde-ci, elles ont pu se borner à y prendre quelques instants de sommeil, en attendant que les circonstances élaborées ailleurs à leur convenance les in\itassent plus énergiquement. Elles ne seraient ici-bas qu'en dépôt, et quitteraient, sur l'appel de la mort, leurs berceaux provisoires à mesure que leurs berceaux définitifs se trouveraient prêts.

Surtout, suis-je touché, pourquoi ne l'avouerais-je pas? de la manière dont vous sauvegardez la majesté divine dans l'œuvre ineffable de la genèse ; car, ainsi que vous le faites observer avec une certaine apparence de raison, la création de toute âme nouvelle est un acte de même nature que la création d'Adam luimême, et au fond duquel il n'y a pas moins de sublimité, puisque Dieu y fait pareillement surgir du néant plus que tous les soleils du monde, une substance pensante, infinie, sa propre image. Ce qui donne tant de grandeur à l'œuvre du sixième jour, ce n'est pas qu'Adam soit le premier homme, c'est qu'il soit homme. Du reste, le texte même de la Bible semble indiquer assez clairement que la terre a cessé d'être un lieu de création à partir du septième jour; et peut-être, sans rien forcer, pourrait-il être permis d'y prendre appui pour imaginer, comme vous le faites, que la terre n'est donc plus

LE PREMIER HOMWK. 227

aujourd'hui qu'un lieu de passage pour toutes les âmes qui y naissent.

En tout cas, je ne ferai aucune difficulté de reconnaître que Ton ne saurait tourner contre vous la condamnation qui pèse sur Origène, puisque votre proposition est d'un esprit tout différent. Jandis que le fond principal de son erreur consistait à faire précipiter les âmes du haut du ciel par le courroux de Dieu, comme ont été précipités les démons, vous les faites, au contraire, continuellement monter vers le ciel depuis leur origine. Ce sont deux histoires qui forment précisément l'inverse l'une de l'autre. Aussi, à première vue, pourrait-on peut-être aller jusqu'à penser que votre opinion ne creuse pas un abîme entre nous, notre différence n'étant, après tout, qu'une question de quantité ; car, ^ en définitive, vous vous réduisez à dire que cette vie est un peu plus ancienne que nous ne l'imaginons d'après les apparences actuelles, et qu'au lieu de n'avoir changé de place, depuis que nous existons, que sur la terre, nous en avons changé sur un théâtre d'une dimension plus grande.

Vous voyez que, pour tout ce qui appartient, non pas au domaine de la foi, mais à celui de la discussion, je n'aurais aucune répugnance à laisser à votre esprit toute la liberté qu'il ambitionne. Tant qu'il ne s'agit que d'objets secondaires relativement au salut, on peut différer d'opinion et vivre en paix. Mundum tradidit dû" putationibus^ dit l'Évangile ; et qui a mieux connu que le moyen âge, dans son orthodoxie, la vérité de cette parole I Mais après vous avoir donné tous ces témoi-^ goages de mon bon vouloir sur le terrain de la philosophie, il faut bien enfin que je vous arrête. Ne sentezvous pas que notre débat, qui a l'air de pouvoir se réduire à une simple divergence sur la date de la nais-

sance de rame, nous entraine irrésistiblement vers un terrain d'une tout autre valeur? Vous ne sauriez faire un pas de plus sans mettre le pied sur le dogme. Déjà, vous l'avez dit, Adam n'est pas au sommet, mais au pied de l'échelle. Qu'est-ce donc alors que la chute d'Adam? Tout l'édifice de notre théologie est à bas : plus de chute, plus de privation des félicités de l'Éden; plus de chute, plus d'engagement de tous les hommes dans le péché et la condamnation de leurs premiers parents; plus de chute, plus de rédemption, plus d'avenir céleste, plus de religion. Hésiterais-je donc, pour conserver intacts des biens si précieux, à rejeter votre opinion, toute séduisante qu'elle puisse être superficiellement? Ainsi, nous voilà forcément ramenés par le courant de nos discours à cette suprême question du péché originel, que je vous avais d'abord proposée et que vous ne pouvez plus ajourner.

LE PHILOSOPHE

Abordons-la donc et en deux mots. Je ne recommencerai pas contre vous les argumentations logiques : tout a été dit à cet égard, mais, avec le mot de mystère, je sais que tout obtient réponse. Aussi ma prétention ne va-t-elle pas jusqu'à vous forcer dans un tel retranchement : je voudrais seulement, en vous faisant entrevoir une solution plus naturelle que celle à laquelle vous êtes habitué, vous exciter à réfléchir sur la gravité de la situation que votre fidélité exagérée aux errements du moyen âge fait à la religion. N'y a-t-il pas de quoi être effrayé de penser que toute son ordonnance repose sur la pomme d'Adam ? Cette pomme est devenue pour vous la clef de voûte du ciel et de la terré ! Le premier couple, doué de tous les traits de la per-

fection morale et de la beauté, est placé par sen auteur dans un jardin enchanté; mais il touche à un fruit défendu, et la colère de Dieu, allumée par cet attentat, n'a plus de bornes; la terre est livrée à la troupe inâme des démons, tous les crimes et tous les maux y prennent naissance, l'enfer ouvre ses portes, les deux coupables sont rejetés en emportant dans leur peine toute leur postérité, et l'univers serait à jamais perdu, si le Médiateur ne venait enfin réparer en personne les désastres causés par ce funeste fruit. N'apercevez-vous pas dans ce tableau quelque chose qui commence à vaciller comme dans les scènes magiques? Ne sentez-vous pas que l'esprit humain, dans le vol nouveau qui l'emporte sur les ailes de la philosophie et des sciences, s'éloigne chaque jour davantage de ces fantômes ? ils peuvent satisfaire encore les imaginations enfantines et les âmes dociles, mais pour les intelligences d'avantgarde la réalité n'est plus là. Le symbole est transpercé et s'évanouit. C'est un fait accompli, et ce n'est pas en récriminant contre lui que vous l'effacerez, ni en répétant obstinément le thème que le monde délaisse que vous ramènerez le monde. Vous accusez le protestantisme et le dix-huitième siècle d'avoir ruiné la théologie, et moi je vous accuse de ne la point relever. Vous vous liez sans nécessité à une leçon qui ne permet à quiconque réfléchit d'autre alternative que de nier, soit la justice de la Providence, soit la vérité du Médiateur, qui ne s'explique dès lors qu'aux dépens de cette justice, ou enfin de confesser qu'il faut renoncer à rien entendre à Tordonnance de l'univers; ce qui met dans tous les cas la théologie à néant. Cessez donc plutôt de nous réciter à la lettre les allégories d'un autre temps. Osez penser. Reprenez, à l'exemple des Pères, l'initiative des interprétations, et votre tradition, qui s'éva-

nouit si pitoyablement, retrouvera bientôt toute sa gloire. Compromise, non par un défaut qui lui soit inhérent, mais par l'inhabileté de ses commentateurs, elle ne demande qu*à être délivrée de Tenveloppe go* thique quiTétouffe, pour respirer encore et régner. En résumé, au lieu de prêcher la fixité de la religion, qui est la mort, appelez donc avec nous sa renaissance !

Non, assurément, je ne crois pas à FÉden féerique du moyen âge; je ne me représente pas le premier homme comme un être surnaturel, revêtu de toutes les perfections du corps et de l'esprit, comblé de toutes les béatitudes, conversant avec Dieu face à face, émule des anges : je vois dans ces exagérations des vanités que l'orgueil de race a pu faire imaginer aux Juifs, mais que nulle autorité, ni du texte primitif, ni des conciles, ne vous oblige de suivre. C'est un fol argument de la scolastique de conclure l'excellence d'Adam de ce qu'Adam sortait directement des mains de Dieu, car le même argument envelopperait avec la même force les animaux; tandis qu'il suffit évidemment pour la dignité du Créateur que toute créature, à l'instant de sa création, soit sans vice. C'est à quoi j'estime qu'il faut se borner à l'égard d'Adam. Comme les animaux, Adam était sans vice; mais, supérieur aux animaux, il portait en lui la liberté et par la liberté l'aptitude à toutes les perfections; virtuellement semblable à l'homme actuel, mais moins avancé dans son développement, il n'avait sur nous d'autre avantage que celui de l'enfant qui vient de naître sur l'enfant qui a déjà vécu, l'avantage de l'innocence : infans robustus. Telle est, en substance, l'idée que je me forme du premier homme en vertu du principe de l'ordre progressif de la vie, et, quelque différend que cette idée puisse instituer entre nous, je vous mets au défi de me montrer

qa'elle soit moms conforme à l'ensemble dn récit de la Bible que celle où vous prenez appui.

Reste à savoir de quelle manière s'est accompli Té^ tonnant phénomène de Tapparition du premier couple humain sur la terre : c'est là le problème fondamental de l'anthropologie. Mais l'avez-vous résolu de science certaine, pour prétendre imposer à cet égard votre sentiment aux autres ? En définitive, que vous donnent ces textes auxquels vous faites profession de vous référer comme à la source de toute lumière?Une seule parole: parole profonde, parole concise et que je ne refuse point. Voici, en effet, tout ce qui se déduit de la Bible : c'est que la puissance créatrice, en vue de l'introduction du genre humain sur ce globe, s'est d'abord portée sur l'élément minéral, et que, soulevant une portion de cet élément au-dessus du fonds commun, elle lui a imprimé, par une méthode qui ne se dit point, l'organisation convenable ; puisque , par un dernier miracle, qui est assurément le plus grand, elle a fait éclater, par l'insufflation de sa grâce, une âme d'homme dans cet organisme. Il n'est pas possible d'en tirer davantage. « Le seigneur Dieu forma donc l'homme du limon de la terre; il répandit sur son visage le souffle de vie, et l'homme devint vivant et animé. » Mais quelles sont les façons successives par lesquelles il a plu au divin statuaire de faire passer ce limon pour l'amener à sa der^ nière forme? Combien de temps s'est-il écoulé entre le moment où la matière brute a commencé à se modeler sous les doigts du maître et celui où, l'image ayant atteint sa perfection, le rayon céleste est venu la frapper et s'y réfléchir? Le développement de la vie a-t-il été instantané ou graduel? Le sang ne circulait-il pas déjà dans rébauche quand l'illumination s'y est faite? Les mouvements de l'instinct n'y avaient-ils pas précédé les

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mouvements de la raison? £n un mot, s'agit-il dans cette histoire de la métamorphose magique d'un peu de limon qui, en un clin d'œil, s'élève au-dessus du sol et devient homme, ou de l'une de ces lentes et méthodiques évolutions, qui sont l'ordinaire de la nature? vos commentateurs, avec leur goût pour les miracles, ne se sont pas fait faute de choisir ; mais d'où leur est venu le droit de choisir nous vient aussi le môme droit.

Saint Augustin, dans le traité de laGenèseà lalettre, posait déjà très-explicitement la question, en la résolvant, comme il était inévitable, dans le goût de son époque, mais en confessant, par cette position même, l'indécision de la théologie sur ce point capital. « Comment Dieu a-t-il fait l'homme au moyen du limon de la terre? Est-ce tout à coup, dans l'âge parfait, c'est-àdire viril et juvénile? ou bien l'a-t-il fait de la même manière qu'il le forme encore aujourd'hui dans le sein des mères ; de sorte qu'Adam aurait eu seulement ceci de particulier qu'il ne serait point né de parents, mais aurait été fait avec de la terre, et suivant de telles conditions que les mêmes espaces de temps que nous voyons attribués à la nature humaine auraient été employés pour son développement et son accroissement d'âge en âge? » Selon le théologien du cinquième siècle, il paraît plus conforme à la toute-puissance de Dieu d'imaginer que la production de l'homme a été instantanée, comme le changement à vue de la baguette de Moïse en serpent, que d'en faire le couronnement de longs préliminaires. Mais, s'il est plus conforme au sentiment que pous avons aujourd'hui des procédés du su* blime ordonnateur de la nature de soupçonner, dans l'enfantement primitif de l'homme, des phénomènes séculaires, déterminés par des lois dont les changements de l'embryon, dans les phases successives de son

histoire, nous donnent peut-être, dans Tordre actuel, un résumé, pourquoi ne serions-nous point libres de préférer ce point de vue?

Risque-t-on, par cette préférence, de diminuer la majesté du pouvoir créateur? Pas plus, assurément, qu'en voyant les continents se soulever au-dessus de la masse des mers, non par un coup de théâtre, mais graduellement et conformément aux majestueux principes de la géologie ; ou la hiérarchie animale, au lieu de faire explosion dans sa totalité en quelques heures, se composer et se diversifier peu à peu dans la longue carrière des âges. C'est affaire à nous de regarder d'un œil si différent les siècles et les minutes ; mais, aux yeux de l'Eternel, siècle ou minute, le temps n'est-il pas toujours l'instantanéité? Et, d'autre part, y a-t-il danger de diminuer ainsi la grandeur de l'homme, parce qu'en écartant les voiles qui nous dérobent les secrets de sa germination primordiale dans, le sein de la nature, on tend peut-être à découvrir dCvUcuvelles analogies entre le règne humain et le règne animal? Si de telles analogies étaient susceptibles de dégrader l'homme, conveqez que la dégradation serait consommée depuis longtemps par toutes celles qui frappent si vivement nos regards dans la génération de l'homme, dans le mode de formation de ses organes, dans son organisation même, dans ses sensations, dans sa manière de vivre, dans ses passions, dans sa mort. Ramenez l'homme en arrière en lui ôtant les facultés morales, que vous restera-t-il? Vous le savez assez, un animal. Est-ce à dire qu'il en soit un? Concevoir entre les choses des liaisons, n'est pas du tout les confondre. Le premier qui a osé dire que les poissons étaient les ancêtres du genre humain a commis un contre-sens aussi grossier que celui qui, arguant de ce que l'homme présente, durant

son existence fœtaie, des conditions aiiatomiques analogues à celles des êtres inférieurs, voudrait dire que rhomme commence aujourd'hui encore sa vie par être mollusque ou poisson. Mais, tout en rejetant ces tours exagérés, il est permis de conserver le droit d'induction et ses demi-lueurs. Si Thomme et le mammifère dans le s^in maternel, si l'oiseau dans sa coquille, si le poisson et le mollusque dans la liberté des eaux, si rinsecte dans l'air, sont également soumis, avant d'entrer en pleine possession de leur vie, à passer par les Jois d'une métamorphose progressive, n'est-on pas autorisé à penser que la formation du premier homme a dû être réglée par des combinaisons du même genre? Si aujourd'hui même, alors que les générateurs sont créés, il faut tant de préparatifs, tant de gradations et de périodes pour l'établissement du corps humain, ne serait-il pas inconséquent que le même établissement se fût accompli en un clin d'œil alors que rien au monde n'était disposé pour y aider? Si ce grand ouvrage avait jamais pu s'effectuer d'une manière si facile, comment se pourrait-il comprendre que Dieu, tant à l'égard de l'homme qu'à l'égard des animaux, eût abandonné des voies si sim.ples pour en adopter d'aussi complexes que celles dont il se sert maintenant?

Cette embryologie primordiale est une science qui demeurera peut-être toujours pour nous dans la nuit, comme y serait encore celle qui se rapporte à la production du corps humain dans l'ordre actuel, si l'esprit scientifique, écartant avec le scalpel tous les voiles, n'en était venu à mettre en plein jour, et l'embryon dans les diverses phases de son progrès, et les enveloppes même au sein desquelles s'accomplit sa mystérieuse existence. Les phénomènes qui forment la base de cette science transcendante ont en effet cessé de se

poursuivre au moment même où le genre humain a commencé d'exister; ils ne se répéteront plus, et il n'y a pas à espérer que nos investigations soient jamais assez fines pour ressaisir les traces légères qu'ils ont pu laisser sur le globe. Mais fussions-nous condamnés à ne jamais entrevoir cette histoire qu'à travers les nuages, le sentiment de son e:(istence suffît pour transformer de fond en comble toute la Genèse. Les tableaux féeriques s'évanouissent, et, à leur place, l'esprit ne découvre plus que les lentes et tranquilles évolutions qui conviennent si bien à la majesté de la Providence, et en faveur desquelles témoignent toutes les habitudes de l'univers. Au lieu de concevoir les jours de la Genèse comme autant d'actes séparés et indépendants les uns des autres, on les voit apparaître comme les termes successifs d'une œuvre unique, qui est l'enfantement de l'homme. Dès lors tout s'enchaîne dans ce prodigieux travail, et c'est l'homme qui, avant même de se montrer dans sa plénitude, ordonne en secret tout cet enchaînement. C'est lui qui constitue dans tous les âges ie pivot du mouvement, qui, après avoir débuté imperceptiblement, s'élève par degrés et s'étend peu à peu sur toute la surface du globe. Il mérite bien d'être nommé Roi de la création, dans toute la profondeur de cette belle parole : non>seulement il domine par sa prééminence tous les types que nous apercevons dans une agitation confuse autour de lui, mais, durant même sa période embryonnaire, il les entraîne à sa suite, et détermine les lois qui régissent leur organisation, en se dirigeant lui-même vers son achèvement. S'il traverse dans sa marche les phases de l'animalité, c'est comme ie triomphateur qui ébranle la foule derrière lui, à mesure qu'il s'avance. En lui et dans son auguste lignée a été déposé dès le premier jour le principe

sacré de la perfectibilité. Tandis que les générations animales, une fois produites, demeurent immobiles à travers les siècles, les siennes, ayant même qu'il en ait conscience, sont déjà dans un progrès incessant les unes à l'égard des autres. Sans entrer ici dans l'exposé de la science paléontologique telle que je l'entrevois, permettez-moi seulement de conclure que Dieu est infiniment plus admirable dans la continuité d'un tel développement que sous l'artifice de ces créations incohérentes qu'il plaisait à l'imagination de nos pères de lui attribuer. Je vois avec ravissement le torrent de la vie se précipitant à sa voix du sommet des âges, avec un grossissement incessant, et, à chaque temps de sa course, semant magnifiquement les animaux sur son passage, comme des témoins de son indéfectible fécondité, jusqu'à l'humanité, dans le sein de laquelle il s'engouffre en y grandissant encore. Loin de m'effrayer des éclaircissements que nous sommes encore en droit d'attendre des efforts combinés de la philosophie et de l'observation, je les invoque du fond de l'âme, car je pressens que les procédés de la puissance créatrice en recevront un caractère de plus en plus sublime, et, en résumé, commentaire pour commentaire, je ne crains pas d'assurer que le mien est tout aussi légitime que le vôtre, car jamais on n'y relèvera rien de contraire ni à la nature de l'homme, ni à celle de Dieu.

Si le principe du progrès, que nous trouvons si profondément écrit dans la paléontologie et dans l'histoire, n'est pas en défaut sur ce point capital, le premier homme n'est qu'un enfant. Il couronne la série des développements de l'animalité et ouvre celle des développements humanitaires. Au-dessus de l'animal par sa liberté et son intelligence, au-dessous de l'homme fait par sa simplicité, il forme, si l'on peut ainsi dire. Tin-

termédiaire. Certains philosophes ont prétendu nous découvrir la réalité de sa vie dans la vie actuelle des sauvages : c'est au fond la même erreur que celle qui tend à ideiitifier les types du règne animal avec les types paléontoiogiques et embryonnaires du règne huihain. S'il y a de l'analogie, ce ne peut être Qu'une analogie lointaine. Le premier homme est entraîné vers l'avenir par le courant de la perfectibilité dans lequel il plonge en plein, tandis que les tribus arriérées dont il s'agit ne sont que des écumes déposées çà et là par le fleuve sacré et immobilisées sur ses rives; et, dès que l'on réfléchit à la différence des deux situations, on se convainc qu'entre le sauvage et le premier homme, il y a toute la différence qui sépare une créature de rebut de la créature de prédilection dans laquelle se personnifie originairement le genre humain et se concentre tout l'avenir de la terre. En demeurant même dans le cercle des considérations purement naturelles, comment serait-il possible de concevoir qu'après tant de siècles et d'efforts consacrés à déterminer enfin l'apparition sur le globe de cette organisation culminante, la nature ait pu abandonner un si précieux ouvrage aux hasards d'une vie précaire et périlleuse? Rien n'est combiné pour la conservation du sauvage, et tout a dû l'être pour la conservation du couple primitif. Nés ensemble et l'un pour l'autre, les deux types ont dû être élevés dans le même berceau, entourés des mêmes soins, mis en liberté, loin de tout danger et de toutes misères, dans le même asile protecteur. Et comment n'auraient-ils pas - été exempts de toute souffrance, puisqu'ils étaient innocents? D'où leur serait venu le malheur, fils du péché, puisqu'ils n'avaient encore produit aucun mal? La bonté de Dieu leur avait donné naissance, et sa justice les

gardait. Anssi ne peut-on raisonnablement refuser de se les représenter dans les délices de ce monde. Les opulents bocages qu'ils habitent fournissent libéralement à tous leurs besoins, et, si leur industrie n'a point encore su leur créer de richesses, les magnificences de la naflire les dédommagent. Jusqu'à eux, qui en avait joui? Pour la première fois, sur ce globe, la vie sort du rêve égoïste dans lequel demeurent ensevelis les animaux, et prend conscience de la réalité des choses extérieures. Peut-être n'avons-nous pas idée, même par les plus frais souvenirs de notre enfance, de l'enchantement que doit causer à des âmes toutes neuves le spectacle de la lumière, des eaux, des fleurs, de la verdure. Quels ravissements réciproques du frère et de la sœur, de l'époux et de l'épouse, dans ces heures d'enivrement et de paix où l'univers entier leur souriait! Aucun trouble dans leur limpidité : semblables aux immortels, la mort n'existait pas à leur égard, puisqu'ils n'avaient pas appris à la connaître, et le présent, dans leur insouciance de l'avenir, flottait voluptueusement pour eux vers l'infini. Étrangers aux grandes jouissances du cœur et de l'esprit, ils étaient loin sans doute de la béatitude des anges, qui, parvenus aux supériorités de la vie, respirent les sentiments les plus sublimes de l'amour de Dieu, de la charité pour tous les êtres, de l'admiration pour le système général des mondes, animés, comme ils le sont, de la pleine conscience de leur coopération à l'œuvre du Créateur et de leur perfectionnement incessant, nourris de tous les arts et de toutes les sciences, entourés d'amitiés, entraînés dans la fête étemelle du ciel; mais, caressés par les idées confuses et par les satisfactions de rinstinct» ils goûtaient dans l'imprévoyance les joies pures et innocentes de l'enfance.

Tel a dû être, en résumé, cet âge d'or du sein duquel l'homme est sorti pour entrer dans la carrière des épreuves où, avec l'aide de Dieu, il se met en mesure de s'élever graduellement à la béatitude véritable, et, si je ne fais pas de la demeure du premier couple ce jardin d'Armide, si cher aux imaginations enfantines, je crois me montrer par là plus fidèle, non-seulement aux lois de la nature et de la philosop hie, mais au fond même de cette antique mythologie, devant la profondeur de laquelle je m'incline comme vous, et qui, sous le symbole de l'Éden, nous montre tout simplement, au début de l'histoire, une riante fo rèt sous un ciel favorable, des hommes nus, sans industrie, sans connaissances, sans méchanceté, vivant au jour le jour des fruits spontanés de la terre, aussi ignorants de la mort que de l'immortalité.

C'est également de la position du premier homme sur l'échelle des âges que découle sa condition morale. Il émerge du milieu de l'animalité, et, encore tout imprégné des lois de l'instinct, il tend à se dégager du monde de la nature par le libre arbitre et la raison qui le font homme, pour s'élever dans le monde de la grâce, où, maître de lui-même, il atteint finalement l'impeccabiUté. Provisoirement, il est d«nc entre l'ange et la bête , et, comme le dit Pascal, i^ y a en lui de tous detx, de l'un par ses aspirations, de l'autre par ses habitudes. De là, le mal, et, en conséquence du mal, les souffrances, qui ont pour but, et d'en effacer les souillures par l'expiation, et d'en détacher l'âme en le lui rendant de plus en plus odieux. Sous le pur empire de l'instinct, le mal n'existait pas, puisqu'il ne se produisait aucun acte qui ne fût l'exécution fidèle des ordres de la Providence pour le gouvernement des choses d'en bas; sous le pur empire de Tintelligenoe, il n'existe plus, puisque tous

les actes y deyiennent conformes au plan divin qoi se réyële alors dans son entrsdnante beaoté; mais, dans rintermédiaire, il a son règne, attendu qu'au même moment où la raison montre à Tâme la lumière d'en haut, l'instinct lui montre la jouissance d'en bas et sou^ vent l'y ramène. Analysez le mal sous toutes ses formes, et TOUS verrez, en le dépouillant des complexités dont la nature humaine le revêt, qu'au fond se trouve toujours l'animal, qui reparaît, et l'instinct de la brute, qui s'assouvit en entraînant l'intelligence dans une complicité sacrilège. C'est là l'antique serpent, le plus rusé des animaux, toujours si habile à découvrir le chemin du cœur. Dès que l'homme commence, il l'attaque. C'est de lui que dérive cet état de dissension, qui est le plus profond caractère de la nature humaine, et que saint Paul dépeint d'un trait si éloquent et si simple : « Je vois une autre loi dans mes membres, qui combat contre la loi de mon esprit et m'enchaîne dans la loi du péché qui est dans mes membres. » Ainsi, livrée à son libre arbitre par la haute bonté du Créateur, afin que sa gloire soit un jour d'avoir elle-même coopéré à son achèvement, l'infortunée créature se voit donc exposée, dès son premier pas, à se détourner de sa voie, et elle ne s'en détourne que trop tôt, en effet, et trop facilement.

Car nous persuaderons-nous que le premier pélhé ait été un de ces attentats dans lesquels la perversité s'unit à la réflexion et dont la monstruosité fait trembler? Se serait-il fait un saut brusque de l'état de grâce et d'innocence à l'état de crime et de damnation? Ou plutôt, ne penserons-nous pas que les premiers hommes ne sont tombés en faute que pas à pas, par une gradation insensible, comme l'enfant qui, au commencement, ne sait pas distinguer vivement le bien du mal,

et dont la culpabilité ne se développe qu'à proportion des progrès de l'âge et de la raison? Il est de principe que la responsabilité soit toujours à la mesure de Tin* telligence. L'enfant à la mamelle ne pèche pas, mêmc! quand il est sans pitié pour sa mère et qu'il la martyrise par ses exigences; il ne connaît que lui, et, comme l'animal, pour qui le monde extérieur n'est qu'une ombre sur laquelle il se jette pour la dévorer quand son appétit l'y excite, il rapporte sans scrupule tout à lui. Mais dès qu'il arrive à se faire idée de la réalité des personnes, à comprendre distinctement le moi et le toi, et, ce qui revient au même, le mien et le tien, alors aussi l'obligation prend naissance pour lui, et avec elle la possibilité du mal. Il ne voit plus autour de lui un seul monde, dont il occupe le centre : un monde plus complexe se découvre, dont il n'est qu'une partie, et dans lequel ses semblables doivent vivre comme lui. Sa raison éveille dans son âme la conscience de l'ordre, et par là même, de la justice, qui en est l'archétype divin. Par le sentiment du semblable. Dieu même se révèle, et qui offense le semblable, en tenant son droit pour non avenu, offense Dieu. Il y a des philosophes qui se sont imaginé que le mal était né sur la terre avec la clôture des champs; mais il est évident qu'il est né le jour où un homme a dépouillé un autre homme du fruH que celui-ci avait eu la peine de cueillir. Ce jourlà, l'égoïsme, à la sollicitation de l'appétit brutal, étouffant la conscience, a ramené l'homme en arrière, et, à la honte de sa nature, a relevé en lui l'animal : péché contre le prochain, péché contre soi-même, péché contre Dieu, tout a paru du même coup. Faible sans doute était le mal , mais comme ces fleuves dont la source se perd dans les herbes, et qui, accrus par des affluents continuels, dévastent bientôt leurs ri-

vages. Voyez avec quel art la leçon antiqae^ sous la figure d'un fruit dont il est défendu de manger, nous a indiqué à la fois et la légèreté de cette première feiiite et le peu d'élévation de ses auteurs! C'est sous la transparence de ce récit, et non dans les extravagances de Luljier ou les emphases de Milton, qu'il faut chercher la vérité : «Et la femme vit que l'arbre (était bon à manger, beau à la vue et d'un aspect délectable, et elle prit du fruit et elle en mangea, et elle en donna à son époux. » Ne semble-t-il pas entendre la simple histoire de deux enfants abandonnés par leurs parents dans un jardin, et qui osent désobéir pour la première fois? Et Dieu leur avait-il parlé, direz-vous? Oui, sans doute; au fond de la conscience, avec ce même langage par lequel il avait défendu à Caïn de tuer son frère !

Quelles qu'aient été au juste l'espèce et les circonstances de la faute, je n'avouerai pas moins que cette première faute constitue un fait capital dans les annales de la terre. Par elle, une révolution s'opère. Le régime de la planète se transforme. Le principe du mal, absolument étranger jusqu'alors à cette résidence, s'y inti;oduit et y jette les fondements de son règne terrible. L'instant est solennel, et, pour Dieu qui mesure les événements non dans leurs apparences, mais dans leurs suites, il y a là un coup prodigieux et qui ne vient pas de lui. Dieu condamne donc, car il voit dans ceUeul terme la chute de tous les hommes et toute la série de leurs égarements à venir; mais il condamne en père. La grandeur de sa colère ne dépasse pas la grandeur effective de la révolte, et sa sentence contient bien plutôt les dispositions nécessaires au développement de ses créatures dans la voie qu'elles viennent malheureusement de choisir, que des châtiments et des vengeances. Il sait que de ce chaos spirituel, dont il voit

LE PREMIER HOMJVfE. 2^3

apparaître sur la terre le premier tourbillon, résulteront un jour des inondes de lumière, et il règle avec sagesse et bonté les lois métaphysiques de leur enfantement. Lisez Tarrêt mis dans la bouche de Jéhoyah, et n'oubliez pas que, dans votre tradition môme, tout en frappant, la Providence pardonne, car, tout en frappant, elle promet.

A quoi se réduit, en effet, Tarrèt divin? A l'établissement des épreuves qui font la grandeur de l'homme sur la terre, qui lui servent à y préparer son avenir, et qui, au fond, ne sont que la conséquence de la supériorité qu'il y prend relativement aux animaux. En définitive, comme nous l'avons aperçu dès notre premier entretien, ne devons-nous pas reconnaissance au travail, qui nous permet de modifier à notre profit les dispositions de la nature et de nous sentir à chaque instant hors des chaînes de son esclavage? à la souffrance, au moyen de laquelle nous expions nos fautes, tout en nous corrigeant par l'expérimentation des effets inévitables du mal? N'en devons-nous pas, même à l'attente de la mort, qui, grâce à la religion, se transfigure pour nous en espérance de l'immortalité? Si Adam est expulsé du paradis après sa chute, c'est que, pour aller du paradis au ciel, il n'y a plus désormais pour lui d'autre voie que les étapes de la terre.

Et après tout, sommes-nous en réalité si à plaindre d'avoir quitté pour toujours la condition de l'Éden? Que serait l'homme, s'il ne lui avait pas été donné de sortir des tranquilles inerties de ce premier âge, même par la porte du péché, et sauf à entrer, pour un temps, dans la région du labeur et des orages? Sans besoins, mais sans activité ni industrie; sans connaissance du mal, mais aussi sans lutte contre lui, et par conséquent sans mérite; sans désir d'une résidence meilleure, mais

^Uli LK LM\EAIIËn HOMME.

aussi sans ravissement vers l'avenir céleste, il se serait donc trouvé réduit à perpétuité à la jouissance des voluptés sauvages de la nature! Quelle que soit votre complaisance pour les images du poëme biblique, ne convenez-vous pas de Timperfection d'un tel paradis? Ne convenez-vous pas que Tignorance du mal y constituait un défaut, que l'innocence ne valait pas la sainteté, que la religion ne pouvait révéler ses mystères, rien ne les appelant; enfin que le régime de la fixité eût été bien au-dessous du régime transcendant de la perfectibilité! Ne nions donc pas le dommage de la première faute, puisqu'elle a été le principe de tous les démérites et de toutes les soulTrances qui sont entrés dans la postérité du premier homme; mais reconnaissons en môme temps son utilité,^ puisqu'elle est aussi l'occasion de tous nos mérites et de toutes nos récompenses. Blâmons-la, mais bénissons-la, et ne craignons pas de nous, écrier avec saint Augustin : « Heureuse faute ! »

Voyez maintenant s'illuminer cette profonde doctrine du péché originel, dont vous faites si justement la clef de toutes les misères que nous rencontrons sur la terre! Nous sommes tous solidaires de la faute d'Adam, parce que nous l'avons tous commise. Dans l'obscur lointain des vies antécédentes, tous, à notre heure, nous avons été le premier homme. Créés originairement dans l'innocence, nous avons eu la faiblesse de nous en départir à la sollicitation de l'égoïsme et de l'instinct, et la dure existence que nous subissons aujourd'hui est la juste ;^ine de nos égarements antérieurs. Adam ne nous a engagés dans son infortune que parce que nous l'avions méritée comme lui. Si nous sommes venus nous incarner dans les ruisseaux de son sang, c'est que nous y étions personnellement prédis-

LE PREMIER HOMME. Sû5

posés, de telle sorte qu'en portant son héritage, nous ne faisons que porter la responsabilité de nous-mêmes. Tant qu*Adam demeure innocent, il n'attire à lui que des âmes innocentes ; c'est-à-dire que la création des âmes véritablement nouvelles peut se poursuivre indéfiniment sur la terre par son intermédiaire. Mais, dès qu'il a péché, il n'est plus capable que d'attirer des âmes pécheresses comme la sienne, c'est-à-dire des âmes ayant déjà vécu et succombé, et qui se précipitent dès lors par sympathie dans sa filiation. Et qu'est-ce au fond que ce secret effet du péché primitif sur la suite des générations, sinon une simple conséquence de la grande loi que nous révèlent manifestement toutes les générations de la nature : Generans gcnerat sibi similcy qu'il faut traduire ainsi : Toute âme attire à elle, par la génération, des âmes de condition analogue à la sienne. C'est en dirigeant ainsi ses regards sur le dessous des naissances, que l'on peut, à ce qu'il me semble, essayer de satisfaire en même temps à saint Paul, qui affirme la contagion du péché, de laquelle il conclut l'unité du genre humain et sa commune rédemption, et à Pelage, qui proteste contre cette contagion au nom de la liberté de l'homme et de la justice de Dieu. Oui, nous sommes tous coupables de nature, coupables en naissant, coupables avant de naître, et le Psalmiste est exact quand il s'écrie douloureusement : « J'ai été engendré dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans le péché. » Mais ce n'est pas à dire cependant que nous ayons à maudire la vie de notre premier père, ni à récriminer contre l'arrêt qui nous attache à lui : nous ne sommes pas pécheurs parce que nous sommes fils d'Adam, nous sommes fils d'Adam parce que nous sommes pécheurs. C'est là le mot de l'énigme. Enfermés tous ensemble, par notre naissance, dans son hé-

ritage général, et dotés chacun du legs particulier qui y convient à nos précédents et à notre destinée^ nous ne contractons pas seulement avec le sang et l'exemple du premier homme, mais avec sa culpabilité^ dans laquelle la nôtre se confond.

La multiplicité des personnes humaines n'est donc pas un obstacle à leur solidarité radicale. Grâce à Tintimité du lien qui enchaîne toutes les générations Tune à l'autre, le genre humain ne fait pas seulement un seul corps, il ne fait qu'une seule âme. L'humanité tout entière n'est qu'Adam qui se continue. Faites vivre indéfiniment le premier homme, et vous aurez en résumé l'histoire spirituelle de la terre. A peine affranchi des langes de l'Éden, son intelligence se développe, son industrie s'agrandit, sa richesse augmente; mais, au demeurant, la même lutte se poursuit toujours dans son sein, ses chutes redoublent et s'aggravent, son passé devient de plus en plus écrasant, son avenir de plus en plus incertain. Il a une idée confuse de Dieu; mais comment s'élèverait- il jusqu'à le toucher? Sur quel pont traverserait - il l'abîme qui sépare les deux natures? En vain s'adresse-t-il aux anges : les anges ne sont que des créatures impuissantes comme lui, et leur culte n'est propre qu'à l'étourdir et à l'éloigner encore davantage du ciel. Il faut Dieu pour le sauver, Dieu pour le consoler. Dieu pour le délivrer de l'esclavage de son passé. Dieu pour pénétrer jusque dans l'intimité de sa substance, et cependant il ne saurait joindre ce Dieu infini pour le fléchir et l'attirer à lui. Tantôt il le perd de vue parmi les fantômes d'une imagination en délire, qu'il confond insensément avec lui; tantôt il le noie dans le tourbillon de la nature; tantôt il le nie. Si parfois il l'entrevoit, ce n'est que comme un maître courroucé, vengeur du mal, impi-

toyakle^ L'homme, ainsi que nous l'avons déjà vu en contemplant le triste spectacle de l'antiquité, resterait donc à jamais abattu sous le sentiment de sa permanence fatale dans le péché, si la religion du Médiateur ne venait enfin le relever.

Pouf ne point augmenter inutilement nos désaccords, ne cherchons point ici de quelle manière s'introduit aiï-dessus du monothéisme antique et s'enracine dans les croyances cette idée rédemptrice et salutaire : quel que soit le procédé employé par la Providence pour son établissement ici-bas, le fait est que le règne du Médiateur se fonde et ravit le genre humain dans une ère nouvelle. Dieu ne s'y témoigne plus dans son formidable éloignement. Sa majesté s'humanise. Par la prière, l'âme remonte familièrement vers lui, et, par la grâce, il descend familièrement en elle. La réconciliation du Créateur et de la créature est accomplie. Par sa divinité, l'ineifable intermédiaire se confond avec l'un, par son humanité avec l'autre, et tous deux. Créateur et créature, se reconnaissent et s'allient dans ce même idéal : l'homme pour aspirer et recevoir; Dieu pour absoudre et vivifier; Dieu et l'homme pour s'aimer. Ainsi, après de longs égarements, grâce aux merveilleuses combinaisons des phénomènes de l'histoire, la voie du salut se découvre devant la postérité de l'Éden; le ciel s'ouvre, et l'homme s'y dirige en dévouant à cette fin magnifique tous les efforts et tous les mérites de son existence présente. S'il porte encore la peine d'Adam, il se sent du moins allégé de sa culpabilité originelle par la divine miséricorde, qui, en le ressuscitant par la naissance, le lave de ses souillures et le iait homme nouveau pour l'accomplissement de répreuve nouvelle qu'il va subir sur la terre. Affranchi de toute autre responsabilité que de celle de sa vie ac-

tuelle, appelant Dieu à descendre en lui et aie soutenir, se fiant au pardon et à Tamour de son auteur, il travaille à se perfectionner, et marche désormais en pleine lumière vers la béatitude, destinée finale de chaque homme, qui, par le progrès et la coalition des siècles, devient aussi la destinée finale de la terre. Quicumque crediderit et haptizatus fuerit^ salvus erit.

Si nous différons Tun de Tautre, du moins ne m'accusez donc plus de passer, sans les voir, par-dessus vos mystères. J'y tiens autant que vous, quoique autrement que vous, et je le prouve par mon désir de les approfondir, qui me semble plus digne à la fois et de la nature de Dieu et de celle de l'homme que votre parti pris de les accepter sans les coniprendre. A Dieu ne plaise, en effet, que je m'imagine que l'humanité, suivant les emportements du dix-huitième siècle et de ses sectateurs, va faire table rase de son passé, et ne verra plus désormais dans les monuments religieux de ses pères que les jeux de leur imbécillité ou de leur folie ! Autant vaudrait croire que le gouvernement de la Providence, si soigneux du sort de l'insecte et du brin d'herbe, demeure complètement étranger aux mouvements du genre humain; et, dès lors, pourquoi faire plus de fond sur le développement futur de cette agrégation désordonnée que sur son développement antérieur, et prendre tant d'intérêt à une destinée qui ne repose sur aucune garantie? Mais, par l'action même de la Providence , l'humanité se déplace continuellement, et, sans renoncer à tenir toujours ses regards attachés sur les mêmes monuments, elle les aperçoit, de siècle en siècle, sous des faces qui ne se montraient pas des points de vue qu'elle occupait auparavant, et de ces perspectives nouvelles elle tire sans cesse des enseignements nouveaux. Les symboles, si vous me permet-

tez une telle image, ne sont que les façades de la religion, et c'est par la connaissance de ce qui est situé derrière eux que Ton parvient à expliquer le secret de leurs ordonnances, et par là même à les admirer encore davantage. Profitons donc de toutes les ouvertures pour plonger autant que possible dans les intérieurs, et à ceux qui, jugeant d'après les incomplètes leçons du moyen âge, persistent à ne voir là que de ces étalages superficiels qu'un caprice élève et qu'un souffle renverse, répondons simplement en les invitant à considérer avec nous la profondeur de la construction et à en conclure sa solidité et sa durée.

LE THEOLOGIEN.

Vous m'avez demandé de réfléchir, et je ne nierai point que vous n'y donniez matière. Mais, avant tout, récapitulons un peu, s'il vous plaît, votre raisonnement. Vous commencez par rejeter la nouveauté de l'âme comme une hypothèse entièrement arbitraire, dépourvue de toute espèce de fondement et contredite en outre par des raisons formelles déduites des conditions dans lesquelles se fait l'apparition des nouveaunés; d'où vous concluez que l'âme, n'étant pas créée au début de cette vie, l'a donc été à quelque époque antérieure, et par conséquent le principe de la préexistence se trouve ainsi établi pour vous d'une manière générale. L'argument tiré de l'absence de mémoire vous semble nul, puisque au terme actuel de notre développement, notre mémoire est imparfaite comme toutes nos autres facultés, et que cet argument aurait d'ailleurs la même force contre les temps que nous avons passés dans le sein de nos mères ou même sur celui de nos nourrices, et dont nous ne nous souvenons

pas davantage. Dès lors il ne tous reste pins qu'à déterminer le mode suivant lequel a dû s'accomplir cette préexistence, et ici^ Vous fondant sur les principes qui sont communément acceptés conmie présidant à la constitution de Tunivers et arec lesquels Thistoire de rame ne saurait manquer d'être d'accord, vous déclarez que les âmes font leur première apparition hors du néant, dans un état de sommeil et d'instinct analogue à celui de l'embryon, et qu'après une période d'une durée indéterminée écoulée dans cet état, elles reçoivent de Dieu une illumination spirituelle, qui, analogue d'abord à ce qui se voit dans l'enfance, va en augmei>tant graduellement de vie en vie; de sorte, si je puis ainsi dire, que notre introduction à notre existence actuelle ne serait en définitive, depuis le premier instant oti notre germe a commencé à battre dans les enveloppes maternelles, qu'une répétition abrégée des vies que nous avons précédenoment traversées, par suite de laquelle nous nous trouverions insensiblement engagés dans ce monde avec les qualités bonnes ou mauvaises qu'ont occasionnées en nous nos actes antérieurs, et dans les conditions heureuses ou funestes qu'ils nous ont méritées. Enfin, loin de vous arrêter, l'histoire mystérieuse du premier homme tombe dans une lumière toute naturelle sous les rayons de votre théorie, dont elle n'est plus qu'un appendice logique, et je prévois même que vous allez en venir jusqu'à invoquer le secours de la vie future, car, si vous réussissiez à nous montrer que cette autre vie ressemble au fond à celle qui se déroule présentement, vous rendriez, par là, infiniment probable que celle-ci possède ellemême le caractère de vie future à l'égard d'une vie précédente oubliée»

Voilà, si je ne me trompe, toute la chaîne de votre

LE PREMIEn HOMME. 251

discours, et je ne disconviens pas que vous ne vous ouvriez ainsi une voie nouvelle. Mais ce n'est pas là, permettez-moi de le dire, toute la question. Lors même qu'il serait constant que la solution des scolastiques touchant le problème de Torigine de Fâme, encore qu'elle soit si bien acceptée, doit être délaissée; lors même que l'on reconnaîtrait à celle que vous proposez l'avantage d'éviter certaines difficultés qui embarrassent la première, je n'imagine pourtant pas que vous eussiez la prétention de nous obliger absolument à vous suivre. Il ne s'agit pas, vous en conviendrez, d'une démonstration de géométrie. Il s'agit d'un dogme, et, en dehors de l'autorité de la révélation, qui les impose, les dogmes ne s'introduisent qu'à la condition d'inspirer une sympathie naturelle, irréfléchie, et de séduire les âmes par l'apaisement qu'ils leur procurent. En un mot, les arguments qui ne s'adressent qu'à la raison ne suffisent pas, et, pour réussir, votre idée aurait besoin de plaire.

Je sais bien que vous appelez ici la tradition à votre aide, et que vous dites : L'antiquité orientale et même certaines sectes de la Judée, la philosophie grecque dans ses principales écoles, plus particulièrement encore le grand peuple des veines duquel est issu le sang qui bat dans les nôtres, ayant adhéré cordialement au principe de la préexistence, il n'y a pas de motif, si ce principe arrive à nous sembler raisonnable, pour que, triomphant des préjugés de notre éducation, nous ne nous laissions point aller à y adhérer aussi. Mais voyez, je vous prie, quels énormes changements l'adoption d'une telle croyance entraînerait I Sans les définir, je les pressens. En apparence, vous ne faites que modifier légèrement notre dogme, mais ce sont ses principes mêmes que vous tenez en main, et les conséquences,

vous le savez, sortent des principes comme le boulet, qui, par le déplacement le plus imperceptible du canon, change immédiatement de direction et de portée. Ainsi, par la solution que vous donnez au problème de l'origine de rame, vous atteignez implicitement l'histoire d'Adam, et, dans celle d'Adam, celle du Médiateur. Assurément, je ne soutiens pas que, dans le récit de la Genèse, tout soit écrit à la lettre : les Pères et la scolastique se sont toujours réservé la liberté de l'interpréter,-et Bossuet, lui-même, si scrupuleux, ne balance pas à l'égard de certaines assertions, a Ces choses en elles-mêmes, si peu convenables à la majesté de Dieu et à l'idée de perfection qu'il nous a donnée de luimême, dit-il dans ses Élévations sur les mystères, nous avertissent d'avoir recours au sens spirituel. » Mais ce n'est pas en ce qui touche à la colère de Dieu ni à la roideur de sa vengeance qu'aucun commentateur, ni catholique, ni protestant, s'est jamais avisé d'abairdonner le sens littéral. Je vois bien que votre théorie du progrès vous inspire nécessairement cette atténuation, et aussi nulle part cette théorie ne me paraît-elle plus redoutable. Elle a beau vous mener à l'opposé de Luther, elle ne vous mène pas moins à des extrémités; et qui supposera qu'il se produise jamais dans l'ordre général des croyances des variations d'aussi grande valeur?

D'abord, vous tendez à enlever au type du Médiateur sa consistance historique; car je vois bien que, selon vous, Jésus, au lieu d'être en réalité cette personne divine dont le miraculeux sacrifice a été nécessaire pour nous racheter, n'aurait été appelé qu'à faire naître ici-bas, par l'effet de sa sainteté combinée avec les événements contemporains, l'idée d'un tel médiateur; ce qui conduit à un christianisme purement idéal.

De plus , je ne crains pas de le dire , par Tessor que vous imprimez aux principes d'individualité et de liberté, vous n'allez à rien moins qu'à dissoudre le genre humain lui-même. Voyez combien de peines a eues l'Église pour obliger les hommes à faire corps ! Elle n'y a réussi qu'en les enfermant tous ensemble dans Adam pour les relever tous ensemble dans Jésus. Elle a établi entre eux une solidarité si absolue, qu'elle n'a pas hésité à les rendre tous coupables aux yeux de Dieu d'une faute qu'ils n'avaient pas personnellement commise, mais qu'ils avaient commise implicitement dans leur commun auteur; et voilà comment on est arrivé à concevoir que, tous ayant été perdus dans un seul, tous aient pu être rachetés par un seul. Telle est la voie solide et propre à toute autorité comme à toute discipline, dans laquelle nous nous trouvons engagés par ce dogme du péché originel que vous anéantissez avec vos suppositions de vies antérieures, et par ce moyen âge que vous cherchez en vain à rejeter en ne voulant y voir qu'une émanation du vieux génie romain. Cette voie nous mène précisément à l'opposé de celle qu'au nom de je ne sais quel génie de liberté, vous essayez de rouvrir en ranimant cet antique flambeau, je devrais dire cette torche de la préexistence, que notre scolastique a si bien fait de fouler aux pieds et d'éteindre. Réunissez contre nous, tant que vous le voudrez, vos vraisemblances, vos inductions, vos analogies, la foi, réfugiée dans ses mystères, brave tous vos assauts, car, sur ce terrain, nulle raison ne prévaudra jamais contre elle.

D'ailleurs, pour en finir, je veux même prendre votre idée de l'origine de l'âme intrinsèquement, en dehors de toutes les dangereuses conséquences que j'y entrevois, et je vous le demande, s'il y avait en elle une

ombre de vérité, comment notre théologie aurait-elle jamais réussi à Tétouffer? La vérité, une fois produite, peut assurément être persécutée, et qui le sait odieux que les chrétiens? mais, attendu qu'elle est de Dieu, il n'y a aucune force sur terre qui soit capable de la dé* traire. Ainsi, comme cette prétendue lumière s'est manifestement effacée devant celle que n^ous a donnée rÉglise, vous pouvez juger sans peine qu'elle n'était pas de la même source, et j'ajoute que, comme elle n'a pas convenu à nos pères du moyen âge, il n'est pas à présumer que nous soyons devenus assez différents d'eux pour qu'elle nous convienne davantage. Il y a là une dernière fin de non-recevoir, et je ne doute pas que vous ne la jugiez également considérable.

LE PmiOSOPHE.

Jugez-la considérable, mais ne la jugez pas absolue. Il en est des croyances comme des lois, dont Solon disait si bien : <( J'ai donné aux Athéniens, non pas les meilleures, mais les meilleures qu'ils pussent porter. » C'est là, selon moi, une des plus profondes paroles de l'antiquité. Moïse, en s'abstenant d'initier le peuple d'Israël à la doctrine des anges et de l'immortalité, aurait pu la répéter. Jésus, et l'on ne saurait trop le re* présenter aux chrétiens, l'a alléguée à ses disciples. Combien de théologiens, depuis les Pères jusqu'à vos catéchistes actuels, l'ont peut-être redite dans leur for intérieur plus d'une fois ! Moi-môme je me la rappelle et me l'oppose. Je n'ignore pas que ce n'est point assez, pour convenir, que des idées soient justes, et qu'il faut en outre que ces idées soient opportunes. Mais ce principe, tout en me mettant, pour le présent, dans une certaine anxiété, me permet cependant de donner à

votre question touchant le moyen âge une soiotion qpii me parait parfaitement suffisante.

En premier lieu, je vous prie de remarquer que le moyen âge n'a jamais connu l'idée de la préexistence sous la forme du progrès; il ne Ta connue que sous la forme que lui avait doniiée Orîgène à la suite de Platon, et qui est précisément l'antithèse absolue de celle-ci, puisqu'au lieu de nous faire monter, par la grâce de Dieu, des bas fonds de l'univers jusqu'ici, elle nous fait choir tout au contraire, sous le poids de sa colère, du haut du ciel dans cette vie. On ne saurait donc dire que cette idée s'est effacée devant les lumières de la scolastique, car vos docteurs ne l'ont pas même soupçonnée; et supposé même que, dès l'antiquité, dans les foyers du septentrion, elle se fût déjà témoignée par quelques préliminaires, rien n'empêche de concevoir qu'il ait fallu attendre une certaine époque du christianisme pour qu'elle pût, sans inconvénient, entrer en alliance avec lui et modifier utilement son dogme trop rude et trop sévère. Il est possible en effet que, tout en étant vraie, eile ne fût point encore opportune.

Or, sans parler des difficultés soulevées par l'histoire de Jésus, telle qu'il la fallait pour frapper les imagination dans ces temps plus amoureux de symboles et de miracles que de réalités, histoire qui, sous les rayonnements de la préexistence, devient, comme vous le dites, toute naturelle, j'aperçois distinctement plusieurs raisons très solides qui ont dû faire obstacle, et qui, pour bien des esprits, le feront peut-être longtemps encore au principe, qu'en vertu de la doctrine universelle du progrès, je mets ici en avant touchant l'origine de l'âme. Mais il n'y en a aucune qui ne me semble reposer tout simplement sur des contingences, et dont la valeur ne soit, par conséquent, de nature à varier en

même temps que les dispositions générales des âmes. Aussi, pour conclure, vous les indiquerai-je telles que je me les objecte et telles aussi que je me les dissipe.

La plus sensible, c'est que le moyen âge n'était point encore en mesure de s'occuper efficacement du système du monde, puisque Tastronomie, qui en est le flambeau, ne lui présentait encore à ce sujet que les ordonnances les plus illusoires. Quelle circulation raisonnable des âmes aurait-il pu imaginer dans cette singulière machine qui, à ses yeux, occupait la place de l'univers réel? Il était forcément conduit à y concevoir des mouvements d'une simplicité proportionnée à celle des trois régions élémentaires que dressait devant lui son savoir : la région souterraine, la région superficielle et celle d'en haut. Aujourd'hui, non-seulement cette raison n'existe plus, mais l'astronomie, après nous avoir découvert la véritable architecture du ciel, semble adresser à la théologie l'invitation tacite de s'unir à elle pour peupler ces immenses vides dans lesquels la froide géométrie nous a plongés, et il n'y aurait d^ailleurs, vous en conviendrez, qu'un ordre logique à ce que la religion, après s'être d'abord appliquée à la solution des problèmes relatifs à la métaphysique divine, eût attendu jusqu'à présent pour diriger son attention vers les problèmes, comparativement secondaires, qui se rapportent à la distribution et à l'histoire des créatures.

A cette raison toute scientifique, et si vous le voulez, tout extérieure, s'ajoutent des motifs beaucoup plus profonds et tenant aux penchants mêmes de l'âme. Le premier, c'est cet amour judaïque du corps, auquel le christianisme naissant n'a pu se dispenser de satisfaire, et qui incline l'âme à se persuader qu'elle ne saurait reprendre possession d'elle-même et goûter la perma-

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nence de son identité qu'à la condition de se rattacher au cadavre qu'elle s'était construit et dont elle îivait fait usi..ge durant son séjour sur la terre; tendance grossif'.'e, que la croyance au jugement divin dès l'heure de la mort et à l'entrée immédiate dans la peine ou dans la récompense contrarie au sein même de l'Église et affaiblit de jour en jour. Le second, c'est l'orgueil de race, qui, n'osant s'attacher à l'idée que les enfants soient pour l'âme, aussi bien qu'ils paraissent l'être pour le corps, l'œuvre du père, se rejette du moins à ce qu'ils soient tirés du néant uniquement à son intention, sur sa commande et par son sang; orgueil insensé, destiné à se confondre doublement devant les idées qui commencent à se faire jour, d'abord par la science, qui, en élevant au même rang les deux vertus sexuelles, détruit à jamais le système des généalogies masculines, et ensuite par le sentiment de la préexistence, qui fait des pères, non plus les remplaçants du Créateur, mais, conjointement avec les mères, les délégués de sa Providence dans le divin gouvernement des naissances. Là, sans doute, s'évanouit irrémissiblement le rêve des filiations nobiliaires; mais en revanche, la religion de la famille, s'éclairant par la conscience de l'égalité naturelle des deux parents et par celle des affinités antérieures à la vie et capables par conséquent de se perpétuer après elle, qui leur engagent les âmes des enfants, ne prend-elle pas une base plus équitable, des racines plus profondes et des mystères plus sacrés et plus tendres? et sur ce point, comme en ce qui concerne les généalogies, l'opinion inspirée par une sorte de révélation et délaissant instinctivement les mœurs du moyen âge, ne marchet-elle pas déjà d'elle-même au-devant de la philosophie? Le troisième des motifs auxquels je m'arrête,

c'est la secrète complaisance dont nous sommes possédés envers nous-mêmes, et qui, en se portant sur notre origine, nous entraine plus volontiers à nous imaginfir que nous sommes entrés dans cette vie parfaitement purs et innocents qu'à reconnaître en nous des débiteurs et des coupables; et n'est-il pas en effet plus se* duisant pour notre amour-propre de croire que si nous sommes condamnés à souffrir dans le cours de notre existence, ce n'est en nulle façon par notre faute, mais par celle du premier bomme qui nous a fatalement liés aux suites de son péché? ainsi que des enfants qui ne sont tombés dans la misère par aucun désordre de leur part, mais par une ruine survenue avant eux et dont ils ne sont pas responsables. Mais qui ne voit aussi qu'un tel sentiment n'a ni piété ni justice, et qu'il ne saurait se maintenir longtemps devant les saines remontrances du droit et de la raison, car il revient à s'innocenter en se sacrifiant ses pères, et plus encore, en se sacrifiant Dieu lui-même, dont l'équité se trouve ainsi atteinte?

J'en viens à ce qu'il y a de plus fort : c'est l'imperfection de la charité. Les natures peu sensibles ne demandent que des prétextes pour colorer à leurs propres yeux leur inhumanité et se dispenser de tout effort en faveur d'autrui : si donc l'orphelin a mérité sa misère, l'aveugle-né son infirmité, les mains, à leur rencontre, ne vont-elles pas se retirer au lieu de se tendre? L'égoïste passera devant eux et trouvera dans son acquiescement au jugement qui pèse sur eux l'excuse de son indifférence. Mais ne suffit-il pas, dites-moi, pour l'hon* neur de nos principes, que nous soyons parfaitement autorisés à lui rejeter son excuse? Même en suivant les vôtres, n'arrive-t-il pas à s'alléguer un aif^ument tout semblable? S'il voit son prochain dans la peine, c'est,

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à ses yeux, soit une épreuve à laquelle il a plu à Dieu de soumettre eette créature, soit une conséquence de la condamnation générale que s'est attirée notre race, et il pouarsuit sa route en respectant le mystère de cet arrêt d'en haut. Mais, pour agir et se dévouer, l'homme véritablement charitable ne va pas s'enquérir d'explications et de systèmes ; il marche à la souffrance, par enthousiasme, comme le soldat marche au feu; il suffit qu'il aperçoive le malheureux se débattant contre le mal, bien plus, sans le voir, sans l'entendre, qu'il le soupçonne dans ses alentours, pour qu'aussitôt, sans réflexion, sans théorie, sans calcul, il s'élance vers lui avec la même spontanéité que nous déployons envers nous-mêmes quand nous nous sentons gênés ou bles« ses dans un de nos membres. Et du reste, sa charité est-elle plus embarrassée, dans la doctrine de la préexistence, pour se faire justifier au tribunal de la raison que pour y faire condamner le paradoxe que vou^ drait lui opposer l'égoïsme? N'est-il pas évident que la punition se compose, aussi bien que l'épreuve, de deux termes, l'un qui comprend la souffrance, l'autre qui comprend le soulagement, et que c'est précisément sur nous que roule le seccmd? Oui, l'orphelin a mérité sa misère, mais une misère entourée de cœurs compatissants; et c'est pourquoi. Dieu, dans son juste arrêt, a voulu qu'il vint prendre place dans notre sein et non pas au milieu d'un désert ou d'une société de barbares. Si la loi particulière qui pèse sur lui implique le tourment, la loi plus élevée encore, puisqu'elle est plus générale, qui pèse sur nous, implique l'assistance. Dieu, en nous éclairant, fait de nous ses coopérateurs dans l'administration de& destinées, et il nous y laisse la plus belle. part, car, s'il garde pour lui le ministère de justice, c'est à nous qu'il remet le ministère de grâce.

Que fera donc devant le malheureux, sous les rayons du dogme que vous repoussez, l'homme sincèrement humain? A l'aspect de cette misère, il s'élèvera vers Dieu pour le remercier, car il comprendra que si un affligé se présente sur son chemin, c'est que celui qui le punit a résolu dans sa clémence d'adoucir la peine, et il bénira la Providence d'avoir daigné le choisir, nonpour être, comme au fumier de Job, le témoin de ses mystères, mais pour être, comme Jésus devant la femme adultère, l'agent de sa miséricorde. Il ne se verra plus seulement comme le prochain qui aide, il se verra comme l'ange qui relève; et loin de sentir son zèle se ralentir, en plongeant ainsi dans les ombres du passé, il ne se trouvera que plus stimulé, puisque c'est par cette connaissance même que se révèle à lui toute la sublimité de la mission qui lui incombe.

n s'en faut donc que je tende à dissoudre, comme vous me le reprochez, le genre humain. C'est par la charité qui lie les uns aux autres tous ses membres que le genre humain fait réellement corps, et non par le prétendu crime qu'il aurait mystérieusement commis, sans en avoir conscience, dans la personne de ses premiers auteurs; et pour donner à la charité toute sa force, il est bien plus efficace d'élever les hommes par le sentiment de leur grandeur personnelle que de les abaisser par celui de la dégradation de leur race et de leur dépendance. Prenons nos liens dans la conscience de la destinée angélique qui nous est Offerte à tous en commun, et à laquelle la bienfaisance nous fait dès à présent.participer, et non dans les bas-fonds d'une contagion imaginaire dont nous serions ensemble les victimes. Ne craignons pas la liberté, si nous ne cherchons à la goûter qu'à l'image de celle qui règne dans le ciel. Pensez-vous que les anges ne soient pas aussi unis entre

eux que peuvent l'être les hommes? ont-ils donc besoin, pour se maintenir dans leur magnifique harmonie, de se lier par la croyance d'un péché originel, et ne leur suffit-il pas de sentir ce que chacun d'eux, dans sa libre personnalité, représente devant ses semblables et devant Dieu? Faisons comme eux. Tout en entretenant par nos sympathies les plus profondes le sentiment de la solidarité générale des créatures, évitons de les pousser par nos systèmes à des excès où celui de l'individualité pourrait s'anéantir. Vous admirez ce genre humain théorique que vous résumez à plaisir dans la personne d'Adam ou dans celle de Jésus, et moi je le redoute; car je crains, pour vous dire mon dernier mot, que vous ne le mettiez ainsi sur la voie d'aller se résumer avec la même logique dans la personne d'un pontife ou dans celle d'un empereur.

La véritable égalité des hommes, on ne saurait trop le leur rappeler, est l'égalité de leur liberté, et non pas celle de leur sujétion. La liberté est le principe suprême qui les distingue et les met dans un ordre à part de l'animalité et à part de Dieu; et s'ils y sont tous égaux, c'est avant tout parce qu'ils sont tous libres. L'objet de la terre n'est pas de former, sous le nom de sociétés, des troupeaux plus ou moins compactes et faciles à conduire, mais de semer dans le ciel, par l'intermédiaire des nations, des personnalités vives et actives. Voilà le service des agrégations politiques aussi bien qu'ecclésiastiques; les unes comme les autres, elles doivent être pour les âmes des écoles d'immortalité, et leur institution se fausse dès que les âmes ne s'y sentent pas dans la plénitude de leur dignité et de leur indépendance. Aussi est-ce dans l'émancipation des individus que consiste essentiellement le développement du genre humain. Ils se délivrent successive-

ment, grâce à la conscience des vertus inhérentes à leur nature, des tyrannies que leur imposent les k^s de l'instinct, des tyranmes que leur imposent celles du monde physique, des t]nrannies que leur imposent ks épées; et l'heure est venue où il impc^rte qu'ils se délivrent pareillement de celles que semble leur imposer la fatalité des destinées, en comprenant enfin que celte fatalité n'est qu'un vain mot, et que, même dams les conditions d'existence qui leur sont attribuées dans ce monde, ils ne sont soumis qu'à eux-mêmes. Ce sont les déterminations de leur libre arbitre qui les ont conduits où ils sont, comme elles les conduiront, s'ils le veulent, vers un état meilleur. Voilà en résumé quels sont les rapports de convenance dont je me flatte pour espérer que les idées sur le péché originel que je mets en regard des vôtres ne sont peut-être pas sans opportunité ; et c'est sur cette base que je m'appuie pour appeler le règne de la liberté sur la terre, comme vous y appelez celui de la passiveté.

Vous dfrayez-vous, dans l'intérêt de la juste hiérarchie des sociétés, de me voir porter le principe de liberté jusque dans ces nouvelles profondeurs? C'est moi-même qui, sur ce terrain, ferai l'attaque contre vous. A Dieu ne plaise que je soumette jamais la vâité des dogmes aux avantages de la politique! Mais ne voyez-vous pas que si l'utopie des égalitaires se propage et devient de jour en jour plus menaçante, c'est précisément parce que votre croyance, après lui avoir donné origine dans les institutions monastiques, Talimente toujours? Si nous ne sommes dans l'univers, comme vous le prétendez, que d'hier seuleinent, nous n'avons donc pas plus mérité ou démérité les uns que les autres, et nous sommes tous au môme titre fils d'Adam. Donc, par droit de naissance, nous sommes

tous absolument égaux, et par là même que nous portons tous également la charge du péché commun, nous devons tous jouir également du bénéfice des compensations que Dieu, dans son arrêt, a bien voulu laisser ici-bas à notre race. Partageons donc les biens de la terre comme nous en partageons les misères, puisqu^en vertu de la loi qui nous a tous compris en un seul, nous ne faisons réellement tous ensemble qu'un seul. N'est-ce point là ce qui sort logiquement de chez vous? Tandis que, selon nous, ceux qui sont sans appui sur cette terre ont bien le droit, en vertu de la loi divine de charité, de demander, comme Torphelin, aide et soulagement, mais non pas celui d'exiger, comme sous l'empire de votre mythe, partage et parité; et aussi, nous séparant des égditaires non moins que des indifférents, nous contentons-nous d'animer la politique avec la belle formule que je vous ai déjà citée : Amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus pauvre.

Les conséquences, ainsi que vous le disiez tout à l'heure, sortent des principes comme le boulet sort du canon : examinez doue bien comment est pointé le vôtre, car je ne crains pas d'affirmer qu'à l'opposé de vos intentions, il bat en ce moment la société. Le christianisme a donné suffisamment raison, contre le paganisme, au principe de l'unité du genre humain par l'unité de Dieu, l'unité d'origine, l'unité de religion, l'unité de salut ; mais, après avoir ainsi compté avec ce premier principe, il lui reste à compter avec celui de la variété. Ces deux principes, en effet, sont liés aussi profondément dans rhumanité qu'ils le sont dans l'uni- ' vers, et c'est dans leur équilibre que se trouve le droit avec la vérité.

2S!i LE PUEMIER HOMME.

LE THÉOLOGIEN

Quelque carrière que se donne votre ambition, vous n'êtes pas moins obligé de vous en remettre en dernier ressort à des contingences pour le succès de votre audacieux libéralisme. Qui vous assure que notre temps ait au fond d'autres tendances morales que le moyen âge? Suffira-t-il que votre doctrine de la préexistence paraisse jeter plus de jour dans l'univers et se mieux accorder avec les idées générales de liberté que notre doctrine dû péché, pour attirer les sympathies de la foule? Rien ne vous le certifie. Ne vous attachez donc point à des choses qui ne dépendent point de vous, et contentez-vous de celles oîi Dieu vous donne absolument empire. Ces dernières ne sont point sur la terre, ni au-dessous : elles sont au ciel. Voilà la vérité fondamentale! C'est au ciel qu'il faut viser. Le passé est douteux, le présent fugitif, l'avenir seul est valable; et puisque vous avez fait tant d'usage de saint Augustin contre moi, permettez-moi de conclure par un apologue que me fournit une de ses lettres à saint Jérôme. Un homme est tombé dans un puits; à ses cris, accourt son voisin : — Et comment, lui dit celui-ci, es-tu donc tombé? Ne cherche pas, lui répond le patient, comment je suis tombé, mais comment tu pourras m'aider à sortir d'ici.

LE PHILOSOPHE

Si votre patient ignore lui-même de quelle manière * il est tombé, votre patient a tort : il ne s'agit pas seulement pour lui de s'affranchir de son embarras du moment, mais de trouver le moyen de ne plus choir; et c'est à quoi l'expérience du passé lui servirait par-

faitement. Mais il y a plus, et le voisin est, en réalité, fondé à répondre : « C'est justement en étudiant comment tu es tombé que tu pourras apprendre comment tu peux sortir. » Si le passé, si le présent ont tant d'intérêt pour nous, c'est à cause des lumières que nous pouvons en tirer relativement à l'avenir : comme la terre éclaire le ciel, la préexistence éclaire l'immortalité. Aussi n'est-ce point en vue de ma curiosité, mais en vue du but auquel je tends que je cherche avec tant d'application, derrière moi et autour de moi, quelle est au juste la direction de la route. Ce que j'en entrevois, si vague que ce puisse être, me satisfait, et c'est pourquoi je n'hésite point à le communiquer aux autres, espérant que quelques-uns y trouveront peutêtre autant de satisfaction. Voilà, j'en conviens, ce qui ne dépend plus de moi, et vous avez raison de dire que, fussé-je certain de la vérité, je ne saurais l'être de la sympathie qu'elle inspirera. Mais aussi, ne parlé-je point en sectaire; je fais ce que tout philosophe doit faire : je propose et n'impose pas.

LE PHILOSOPHE

Profitons, si vous le voulez, pour reprendre notre entretien, de la tranquillité de cette belle nuit. Elle semble faite pour le favoriser. La terre a disparu dans l'ombre, et nous n'apercevons plus autour de nous que les flambeaux du firmament. Les poôtes nous parient des voiles que la nuit étend dans le ciel : n'est-ce pas la nuit, au contraire, qui enlève ceux dont le ciel demeure couvert pendant le jour? Si notre soleil nous manque, en voici d'autres qui se présentent à nous par milliers pour le remplacer, et, plus reculés dans les profondeurs de rétendue, leur perspective n'en reçoit que plus de grandeur. Autant la majestueuse multitude des mondes l'emporte sur le globe chétif où nous sommes en ce moment, autant le ciel de la nuit me paraît supérieur au ciel du jour. Pour ceux qui sont accoutumés à ne point séparer les impressions des sens des objets réels dont ces impressions donnent témoignage, le ciel de la nuit forme, sans contredit, le plus grand spectacle dont il soit donné à l'homme de jouir sur la terre; et je ne doute pas que s'il n'existait dans ce monde qu^une seule ouverture où Ton pût ainsi plonger ses regards dans le

mystérieux édifice de l'univers, on affluerait des contrées les plus éloignées vers ce lien privilégié; tandis que rhabitude de voir les étoiles finit par émoosser chez la plupart d'entre nous cette noble curiosité. Mais supposons que, n'ayant janoais eu connaissance que de l'enveloppe aérienne à laquelle le langage commun abandonne d'une manière si abusive le nom de ciel, nos yeux vinssent à se dessiller tout à coup et à nous faire apercevoir les soleils qui brillent aetuelleroient sur nos têtes, de quelle émotion, nourris dans l'idée d'une seule terre et d'un seul soleil, ne serions-nous point saisis à cet aspect?

Ce qui me touche le plus, ce n'est pas l'éclat de ces masses puissantes, ni les prodigieuses distances qui les séparent l'une de l'autre, ni leur entassement, ni les durées incomparables de leurs révolutions, ni même la merveille de ces pâles nébuleuses, suspendues dans les déserts de l'abîme et dont chaque poussière est un monde, c'est la présence des âmes que réunissent autour d'eux ces innombrables foyers. Je ne puis distinguer les populations^ mais je vois les fanaux qui les rallient, et j'admire que les rayons que nous percevons ici soient aussi les rayons qui éclairent tous ces frères célestes. Nous respirons tous ensemble dans la même lumière. Les scintillements des étoiles me sont comme une image des regards qui se croisent de toutes parts dans l'espace, et dont les plus clairvoyants descendent vraisemblablement jusqu'à nous et nous observent. Grâce aux révélations de la nuit, nous sommes en mesure de comprendre au juste oii nous sommes : l'immensité s'anime, et, sous la figure des astres, nous découvrons Taugnste assemblée des créatures assise en cercle, sous nos yeux, sur les gradins infinis de l'amphitbéâtre de l'univers. Gonsntnent n'être pas agité su

fond de Tâme, à Tidée de tant d'êtres inconnus et inimaginables qui nous environnent, partageant avec nous le même temps, le même espace, le même éther, et, sous la main du même souverain, se précipitant, à travers les tumultes variés de la vie, vers la même fin? Que d'organisations diverses! que de destinées! que d'alternatives de biens et de maux! que d'épreuves! que de passions en mouvement I que d'^élans, que de désespoirs, que d'adorations et de prières! Dans l'apparente immobilité des constellations, quel effrayant fourmillement! Ce ne sont pas seulement les jugements de Dieu qui se prononcent, comme dans votre vallée de Josaphat, ce sont les jugements de Dieu qui s'accomplissent.

LE TEéOLOGIEN.

Dieu est admirable, en effet, dans toutes ses œuvres, et il fait éclater sa magnificence jusque dans les ténèbres, comme pour nous enseigner qu'il veille toujours! Je ne saurais cependant m'associer à votre partialité pour la nuit. Le ciel du jour me ravit bien davantage. Si le soleil ne versait sa lumière qu'à la surface des campagnes, peut-être préférerais-je, comme vous, le spectacle des étoiles à celui de ces moissons, filles de la sueur, devant lesquelles tant d'esprits légers s'extasient, et qui ne sont au fond que le triste signe de notre condamnation et de notre déchéance; mais il éclaire ce sublime azur dont la consolation nous est restée, et qui, dans ses heures de sérénité, nous offre encore la même splendeur et la même pureté dont il coiu*onnait les cimes fleuries de TÉden. Mes regards, fatigués des minuties de la terre, aiment à se plonger dans le vague de cet océan de lumière; ces formes lé-

gères des nuages, qui flottent si librement au-dessus de nos têtes à l'opposé des pesantes grossièretés d'icibas, me sont une figure des ineffables supports des bienheureux; et loin de vous imiter dans votre sévérité d'astronome, je conserve de bon cœur à notre atmosphère le nom de ciel, puisqu'elle m'en offre l'image. Les poètes et les peintres en ont toujours jugé de même; et, comme eux, j'aime encore mieux la satisfaction de soulever en imagination, si je puis ainsi dire, un coin du voile du paradis, que celle d'entrevoir à demi toute la charpente de l'univers matériel. Les symboles me plaisent plus que les réalités imparfaites. Y eût-il dans quelqu'un de ces mondes que vous essayez de me faire soupçonner dans le lointain, des cieux analogues aux nôtres et même plus splendides encore, toutes vos hypothèses ne valent pas l'admirable tableau qu'il m'est donné de contempler de mes yeux. Quel qu'en soit le motif, fût-ce parce qu'elle m'assaille de moins de problèmes, je me trouve plus à l'aise sous la voûte du jour que sous la sombre voûte de la nuit. Celle-ci m'éblouit plus qu'elle ne m'encourage ; ma foi n*y reçoit aucun secours, et il me semble que d'être privé de sa vue ne causerait guère de dommage qu'à ma curiosité. N'allez cependant pas, je vous prie, tirer argument de là contre moi. J'honore ce grand ouvrage, sans avoir besoin de le comprendre. La religion de tous les temps me le recommande. Les patriarches , au milieu des dëserts de la Ghaldée et de la Mésopotamie, s'inclinaient déjà devant son impénétrable majesté; Moïse, dans l'histoire de la création, le met au-dessus de la terre : In principio Deus creavit cœlum et tetiram; et le Psalmiste consacré celte supériorité par une parole que notre liturgie répète encore : Cœli enarrant gloriam Dei,

LE PHILOSOPHE

Oui, les ci^ix racontent la gloire de Dieu; mais ils œ peuvent la racooiter que s'ils sont dignes de lui par leur inflaité 1 Gomment le fini réussirait-il à prononcer le nom de Tinfini? Gonmient, nous-mènskes, serionsHEKnis en état de le prononcer, si Dieu ne nous avait marqués de son propre cachet en nous créant à son image? Ne craignons donc pas, si nous voulons tirer de la contemplation de l'univers des sentiments proportionnés à la sublimité de son auteur, d'y anéantir en esprit toutes les limites de l'étendue et du temps. Plus l'œuvre nous confondra par sa grandeur, plus nous nous inclinerons devant la grandeur plus magnifique encore de l'ouvrier.

Il est si naturel de croire, avec la plupart des religions et des écoles philosophiques de l'antiqjuité, que l'univers a existé de tout temps, que l'on est réduit à se demander commient il est possible que l'opinion contraire ait pris naissance. £n effet, l'univers existant à un instant donné, il est aussi facile de concevoir qu'il existait aussi l'instant d'avant qu'il l'est peu de s'imaginea* que, l'instant d'avant, il n'existait pas; et cela seul suffit pour faire remonter de proche en proche, jusque dans l'infini,^ celui qui cherche l'origine des choses. Ce serait donc à ceux qui prétendent que l'uni*- \ers cesse tout d'un coup à un point déterminé des temps qui nous précèdent, à nous faire connaître la raison d'un changement si extraordinaire. Or, il est évident que cette raison ne saurait se déduire, ni de l'idée du néant, qui, n'étant rien, ne peut nen; ni de l'idée de l'univers, qui, une fois admise dans l'esprit, y porte avec elle l'idée d'avoir toujours été; ni enfin de l'idée de Dieu, car Dieu en présence d'un univers qu'il

L£ GI£L» 2n

aime, qu'il gouverne, qu'il inoude des rayons de sa propre béatitude, constituant un ordre souverainement bon puisque autrement il n'existerait pas, cet ordre, le plus convenable actpellement, doit être le plus convenable aussi pour tous les tem^ps imaiginables. Si la dualité de Dieu et de la création est meilleure que la dualité de Dieu et du néant, ne s'ensuit-il pas que la création, avec une date de sept mille ans, est préférable à la création avec une date de six mille, et ainsi de suite à l'infini? Non-seulement donc il n'y a nulle raison de mettre des bornes à l'ancienneté du monde, mais il y en a une très-solide pour n'y en point mettre. A quoi il faut ajouter que toutes les époques qui existent sur l'écbelle sans commencement comme sans fin des temps possibles, étant parfaitement égales devant Dieu, qui, lors même que rien ne devrait jamais les remplir, les voit éternellement devant lui, chacune à son rang, il n'y a aucun motif qui soit capable de déterminer Dieu à choisir, pour en faire l'origine des choses, un de ces temps préférablement à un autre, bien qu'il y en ait de très-suffisants, tirés de l'enchaînement des créatures, pour le déterminer à placer à une époque particulière chacune d'eUes. £hl direz-vous. Dieu n'est-il donc pas le maître des temps? Sans doute, et c'est justement parce qu'il en est le maître absolu qu'il ne s'y fait rien d'injustifiable.

II me parait donc plus exact de considérer la création de l'univers comme une opération métaphysique de la divinité que d'y voir, comme l'a fait le moyen âge, un événement historique. C'est un mystère qui prend naissance en Dieu, immédiatement à la suite de celui du développement des personnes, et dont la date se perd aussi dans une profondeur insondable. L'être infini existe, voilà le principe primordial; il a connaissance

(le lui-même, voilà le second principe s'engendrânt du premier et étemel comme lui, bien que logiquement postérieur; il aime à être et à se connaître, voil^le troisième principe, procédant consubstantiellement des deux autres, et constituant leur relation réciproque. C'est ici que votre scolastique s'arrête; et laissant la trinité avec elle-même dans sa majesté solitaire, elle retient arbitrairement, durant une suite infinie de temps possibles, la création, présente dans la pensée de Dieu et déjà toute prête à prendre essor. Mais si de toute éternité Dieu a eu la puissance de produire l'univers, si de toute éternité sa sagesse en a formulé l'harmonie, si de toute éternité sa bonté Ta conçu, n'est-il pas évident, comme nous l'apercevions tout à l'heure par une autre ouverture, que de tout temps possible l'univers a dû exister et comparaître en réalité devant lui? La création n'est autre chose que le produit instantané de la puissance, de la sagesse et de la bonté divines, se reconnaissant l'une l'autre et tendant de concert à communiquer extérieurement leur béatitude commune. Elle est la conséquence immédiate de l'existence du Créateur, c'est-à-dire de l'achèvement de l'évolution des personnes dans le sein de l'être absolu, et l'on ne saurait imaginer aucun intervalle entre la fin de cette ineffable évolution et le commencement de la procession des entités individuelles hors du néant. Il y a là un point que, du m lieu de ses ténèbres, la théologie de l'Inde a bien mieux entrevu que le moyen âge, lorsqu'elle a placé, sans intermédiaire, le développement des puissances cosmiques à la suite du développement des puissances divines secrètement contenues dans l'Éternel endormi.

Du reste, le moyen âge lui-même n'a jamais hésité à reconnaître que la création intéressait la trinité tout

entière, et constituait, après la prise de possession de lui-même, l'opération la plus essentielle de Dieu. <( C'est le Père du Verbe, écrit saint Augustin dans la Cité de Dieu, qui a dit : Que cela soit fait; et c'est par le Verbe que s'est fait ce qui a suivi cette parole; et quant à ce qui est ajouté : Dieu vit que cela était bon, cela nous montre que la création n'était pas pour Dieu le résultat d'une nécessité, mais qu'il n'a créé ce qui a été fait qu'en vertu de sa bonté et parce que cela était bon ; et si cette bonté désigne effectivement le Saint-Esprit, voici la trinité tout entière qui se montre à nous dans son ouvrage. » Comment donc une opération aussi essentiellement divine ne serait-elle pas immédiatement accomplie dès là qu'elle est possible? Comment la concevoir en suspens? Comment les divines bypostases pourraient-elles demeurer un seul instant en présence sans entrer aussitôt dans cette sublime et généreuse conversation dont le résultat est l'univers? Autant vaudrait supposer que, semblable à Brahma dans son imaginaire léthargie, le premier principe, avant de donner existence aux deux autres principes qui procèdent de lui, a pu subsister pendant une éternité dans son isolement et son indépendance.

Assurément, si; en m'éloignant ainsi du moyen âge en ce qui regarde l'ancienneté du monde, je courais le moindre risque de glisser dans l'abîme de ceux qui confondent Dieu et l'univers dans un caractère commun d'éternité, je m'arrêterais. Mais puis-je avoir la moindre inquiétude à cet égard? En comparaison du panthéisme, je suis véritablement le voisin et l'allié du moyen âge. Les mathématiques nous ont assez familiarisés, si l'on peut ainsi parler, avec le maniement de l'infini pour que nous entendions désormais qu'il y a une différence fondamentale entre ce qui est situé à

rinfini et ce qui n'existe pas du tout. Ainsi, bien qu'à la distance infinie où il se trouve, il nous soit impossible de toucher, même par la pensée, le point de tangence de l'hyperbole et de son asymptote, nous sentons pourtant que ce point existe dans la vérité absolue des idées, au lieu que nous sentons avec la même clarté que le point de rencontre de deux parallèles n'existe pas. De même, lorsque je dis que l'univers a un commencement situé à l'infini, j'affirme que ce commeiH cément, tout incompréhensible qu'il soit pour notre esprit, existe certainement ; tandis qu'il appert que le commencement de Dieu n'existe certainement pas, car à l'opposé de l'univers, qui ne peut venir que de Dieu, Dieu ne peut venir de rien. L'un est le principe, l'autre est la conséquence. Imaginons une main posée de tout temps sur le sable : il est impossible d'assigner à l'empreinte aucune date, puisque l'époque de sa formation remonte au delà de toute mesure, et cependant il est incontestable, et que l'empreinte est postérieure à \a^ main, et qu'elle doit à la main son origine. Dieu est la main, le sable est le néant, et l'empreinte est l'univers.

Je crains encore moins de faire naître ainsi du Créateur un infini qui, par son infinité môme, s'identifierait avec lui. Je sais qu'il y a des infinis de divers ordres, et que si l'univers est simplement infini, il n'y a aucun rapport de nature entre l'univers et celui qui, seul, est infiniment infini. Or, non-seulement l'univers se sépare de Dieu en raison de son origine, mais il s'en sépare plus ouvertement encore en raison du mode de son infinité : essentiellement différent de son auteur, il vit du temps et non de l'éternité. Telle est, en effet, la distinction infinie de ces deux infinités. Ce qui constitue l'éternité, ce n'est pas seulement d'être sans commen-

cément à côté du temps qui a nécessairement commencé, c'est d'être en permanence, tandis que le temps, \ par sa définition même, est perpétuellement succession et mouvement. Dieu ne change pas, et l'univers change sans cesse; car l'univers, fût-il même doué de fixité, ne prendrait pas moins, d'instant en instant, plus d'ancienneté, au lieu que Dieu, d'instant en instant, n'acquiert rien, ne perd. rien et conserve indéfectiblement sa constance. Dieu possède le temps, puisque c'est lui . qui le fait par Texistence qu'il donne à ce qui varie, mais il vit en dehors du temps et ne l'admet à aucun titre au règlement de sa personne. Il n'y a en lui ni passé ni avenir, et sa vie est toute présente à la fois sur chacun de ces points que la nôtre n'atteint que progressivement, et qu'il ne connaîtrait même pas, s'ils ne formaient la loi qu'il a donnée aux créatures. Accorder au temps l'infinité, ce n'est donc pas même lui accorder une ombre d'éternité. Le feriez-vous sans - commencement et sans fin, il n'aurait pourtant pas la simultanéité, car vous pourriez toujours y distinguer des éléments doués chacun d'un commencement et d'une fin, entre lesquels vous le verriez couler, tandis que l'éternité ne coule pas. Comme le dit excellemment Boëce, l'éternité est l'interminable possession de la vie tout à la fois et dans sa perfection. Voilà un caractère qui ne saurait appartenir qu'à Dieu, et qui le met nettement en dehors de toute durée, même de la durée infinie.

Mais, après tout, ne reconnaissez-vous pas, comme moi, que l'infinité est un des attributs de l'univers? Ce point n'est-il pas un de vos dogmes les plus fermes et le fondement même de toute la religion? Quelle différence y a-t-il, en efl'et, entre vous et moi sur la durée, sinon que vous ne voyez la durée s'élever à l'infinité

que dans l'avenir, tandis que je la vois infinie également dans le passé? Mais, pour n'être infinie que dans une direction, ce n'est pas moins l'infini ; de sorte qu'en dépit de vos scrupules, votre idée ne porte pas moins, aussi bien que la mienne, un principe d'infinité qu'elle étale magnifiquement dans les perspectives interminables du ciel. Ainsi, n'allez pas vous récrier, comme tant de pauvres logiciens,xiue je confère à l'univers un des titres de Dieu, lorsque j'ose rejeter son commencement à l'infini, car vous me mettriez en droit de vous accuser de tomber dans la même impiété en donnant à l'âme l'immortalité, puisque vous ne le pouvez faire sans donner par là même à l'univers l'infinité. Tout ce qu'il faut, c'est que l'infinité de l'univers ne soit en aucun cas celle de Dieu ; et tant que cette infinité ne règne que dans le temps, ce n'est rien, puisque Dieu n'y est pas. Réduite à ces termes, la question qui nous divise n'est donc, j'oserais presque le dire, qu'une question secondaire : il ne s'agit plus que d'une interprétation chronologique, et vos textes même ne vous obligent pas. Dans ces mots de saint Jean : Inprincipio erat Verbutn, vous entendez sans difficulté que le Verbe est de toute éternité. Dans ces mots de la Genèse : In principio Deus creavity entendez que l'univers est de tout temps, et appliquez ensuite où vous le voudrez sur cette échelle infinie l'histoire particulière de la terre.

Remarquez même que si l'un de nos deux sentiments donne sérieusement prise à la critique, c'est le vôtre. En attribuant à l'univers l'infinité du temps, j'ai soin de le dépouiller de toute apparence d'éternité. Dans l'avenir, aussi bien que dans le passé, je ne cesse pas de le voir toujours en mouvement, toujours se transformant de ce qui est en ce qui n'est pas, toujours dis-

tinct, par sa variation, de l'être qui ne passe ni ne change. Je n'imagine aucune identification entre la vie de la créature et la vie du Créateur. Ma pensée rejette absolument tout nîode d'existence qui fixerait la créature dans le sein de Dieu pour y respirer en lui, vivre de lui et ne faire qu'un désormais avec lui. Il m'est impossible de comprendre, sinon comme une limite dont les bienheureux se rapprochent toujours, sans être destinés à l'atteindre jamais, cette fin du monde dans laquelle vous immobilisez l'univers, au risque de lui communiquer, par cette immobilité fantastique, une qualité qui ne convient qu'à celui qui domine le temps par son inimitable constance. Voilà qui est bien autrement périlleux que la voie où vous craignez de me suivre, car vous froissez nécessairement la notion du Créateur en tendant à le confondre avec la créature, à moins que vous ne froissiez au contraire celle de la créature en tendant à la résorber, comme avant l'incarnation des choses, dans la substance éternelle.

Ainsi, j'ai sur vous l'avantage d'agrandir autant que possible l'idée de la création dans la carrière du temps, sans ombrager en rien l'idée de Dieu; et c'est à mes yeux le principal, car je mets assurément la gloire de Dieu avant celle des choses. Mais ne sentez-vous pas que j'acquiers encore, subsidiairement, un autre bénéfice qui me met en rapport avec les tendances de notre âge, si différentes à tant d'égards de celles de l'âge qui nous précède? En dressant devant nous une image plus sublime de l'univers, n'augmentons-nous pas l'amour et le respect, qu'à l'opposé des impressions mortifiantes de nos pères, la magnificence de ce divin ouvrage commence à nous inspirer? Et en relevant jusqu'à l'infini l'activité qui lui est propre, ne relevons-nous pas implicitepaent l'idéal de notre activité personnelle? Voyez

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