LE GIEU
ce chétif univers du moyen âge, retenu durant une suite innombrable de siècles dans la tranquillité de la pensée divine, puis apparaissant un jour dans le tumulte de la vie, pour rentrer presque aussitôt, en face de son auteur, dans l'immobilité et la passiveté; et demandez-vous quelles influences pouvaient se dégager d'une telle conception, sinon le mépris du monde, le dégoût de la coopération à ses misérables phénomènes, le désir d'une existence absolument détachée des objets temporels, ûxée à Dieu seul, modelée sur le type de rÉternel dans les abîmes de sa contemplation de luimême. Ce n'est pas là ce que réclame aujourd'hui l'édiûcation des sociétés humaines : elles brûlent d'agir^ et il faut que le ciel se mette en harmonie avec elles et les encourage, si l'on ne veut qu'elles se déshabitueni; d'attacher au ciel leurs regards et leurs espérances.
LE TH£0L0&IEM.
Avant d'empreindre les hommes du sentiment de sa grandeur. Dieu tient à les empreindre de celui de son existence, et voilà pourquoi il a voulu que l'ancienneté du monde fût courte, afin que l'on vît d'autant plus clairement, derrière le monde, la main de json auteur. Votre distinction de deux infinis, celui du temps et celui de l'éternité, serait une thèse trop délicate pour le vulgaire ; tandis que le contraste entre l'éternité et le simple écoulement de quelques siècles fournit au contraire une saisissante leçon. Du reste, votre observation, que l'univers contracte le caractère de l'infinité, de cela seul que l'on y conçoit l'immortalité, est d'une justesse évidente; et, quoi qu'en aient pu dire certains théologiens comme certains philosophes, il ne paraît pas y avoir de doute qu'étant infinie dans le temps
quant à l'avenir, la création aurait pu y être également infinie quant au passé, si c'avait été le dessein de Dieu. Il n'y a aucune contradiction dans une telle symétrie du présent et de rayenir, ni aucun danger de confusion avec Dieu dans un tel recul de l'origine des choses. L'École, tout en tenant la question pour résolue en fait par le dénombrement formel des sept jours dans la chronologie de la Genèse, n'a jamais hésité à cet égard : ce n n'est pas nécessaire que le monde ait toujours été, dit saint Thomas, attendu qu'il procède de la volonté de Dieu, mais cela eût été possible si Dieu l'avait voulu. Avant que le monde fût, ajoute-t-il, il était possible que le monde fût, non point à la vérité en raison de la puissance passive qui est la matière, mais en raison de la puissance active de Dieu. » Vous n'avez même fait, ce Bœ semble, que donner du développement à ce que le grand docteur formule excellement en deux mots au même chapitre : « Lors même que le monde aurait toujours existé, il ne serait pourtant point assimilable à Dieu dans l'éternité, parce qu'il est de l'essence divine d'être tout à la fois sans succession, et qu'il n'en est pas de même du monde. » Sur ce point, le fond de notre différend repose donc sur l'interprétation de ce fameux terme de Jour dont se sert la Genèse ; sur quoi j'avoue sans peine que l'Église n'a rien défini, encore que l'opinion générale soit assurément très-opposée à l'extension illimitée que vous proposez de donner à la durée qui sépare l'instant où la lumière a pris naissance de celui où nos continents se sont formés.
1^ donc vous vous contentiez de l'infinité du temps, tout en vous combattant au nom de nos textes, je ne vous ferais du moins aucune opfK)sition au nom de la raison, puisque nous enseignons nous-mêmes que la nouveauté du monde ne peut être démontrée autre-
ment que par la révélation. Mais je vous vois venir, et je pressens que vous allez réclamer aussi Tinfinité de rétendue. Ici je vous arrête absolument, même sur votre terrain. Il y a entre le temps et l'étendue une différence qui rend toute analogie illusoire. La théologie en tire son argument topique pour établir que, si l'infinité du temps est possible, l'infinité de l'étendue ne l'est point. En effet, le temps n'est pas en totalité dans Tactuel; il n'y entre que successivement, tandis que Tétendue est au contraire tout à la fois dans l'actuel : l'infinité de l'étendue, si elle existait, ne serait donc pas seulement virtuelle, mais réelle, ce qui répugne. Ajoutez à cela un, second argument, qui a suffi à la scolastique pour retenir toutes les imaginations, et qui est plus saisissant encore : c'est que l'univers matériel ne peut être infini, attendu que tout corps a nécessairement une superficie, et que toute superficie est une limite. Ainsi, même pour l'abstraction géométrique, il est absurde qu'aucune substance corporelle soit /l'une étendue infinie.
LE PmLOSOPHE.
Permettez-moi de vous répondre qu'aucun de vos , deux arguments n'est valable, car ils reviennent tous deux à dire que notre capacité ne va pas jusqu'à comprendre l'infini, ce dont je conviens parfaitement. Tout corps dont nous avons une idée complète possède une superficie, parce qije tout corps dont nous avons une idée complète est fini. Mais rien ne nous empêche d'imaginer que cette superficie soit douée d'un mouvement continu de distension, et nous entrons attisi dans une conception qui nous mène à l'infini, bien que nous ne puissions la suivre jusqu'à son extrémité; à peu
près comme lorsque nous imaginons le temps dans un aeci'oissement indéfini, dont il nous est aussi impossible de compren<y:'e le dernier terme qu'il nous Test de comprendre, dans le cas dont il s'agit, la superficie finale. Quant à votre prétendue différence du temps et de rétendue, elle n'est non plus qu'une chimère ; car, si vous traduisez la question dans notre esprit, Tinfini de l'étendue y est aussi peu en acte que l'infini du temps, puisque notre entendement est également impuissant à saisir cet infini sous une autre forme que celle du mouvement ; et si vous traduisez la question devant Dieu, l'infini de la durée y devient aussi actuel que l'infini de l'étendue, car Dieu, dans sa capacité suprême, les embrasse tous deux de la même manière et en perfection.
Reconnaissons plutôt que les idées primitives d'espace et de temps sont toutes deux de même caractère. Toutes deux se témoignent pareillement dans la pensée sous la forme d'un courant, où l'imagination, une fois embarquée, ne trouve plus aucun arrêt, car tout point où elle arrive est identique avec celui d'où elle vient, et la même course y recommence. Nous ne comprenons rétendue qu'à la condition de nous y mouvoir en esprit, exactement comme nous comprenons le temps; et s'il nous est impossible de concevoir un temps au delà duquel il n'y aurait plus de temps, il nous est tout aussi impossible de concevoir une étendue après laquelle il n'y aurait plus d'étendue. Supposez l'univers aussi vaste que vous le voudrez, et transportez-vous à sa superficie, vous apercevrez au dehors d'autres étendues, et vous aurez beau vous élever encore, vous en apercevrez toujours autant au-dessus de votre tête, et vous ne sauriez vous figurer que ce phénomène puisse jamais finir.
II y a, au fond, une telle analogie entre ces deux principes fondamentaux de l'ordre qui existe entre les créatures, d'une part da&s la succession, de l'autre dans la simultanéité, que les mêmes raisonnements peuvent, pour ainsi dire partout, se transporter de l'ua à l'autre; et, en même temps, les grandeurs qui les représentent sont si intimement associées dans notre esprit, qu'elles ne peuvent cesser de marcher de pair que nous ne soyons affectés de ce défaut de corres* pondance comme d'un péché capital contre l'har* monie. Saint Augustin, bien différent à cet égard de Tos scolastiques, était si pénétré de cette corrélation, qu'il va jusqu'à se faire un argument de la petitesse des dimensions du monde contre ceux qui niaient la nouveauté de sa création. « Puisqu'ils conçoivent un seul monde, dit-il, grand, à la vérité, mais fini néanmoins et compris dans un espace déterminé, et qu'ils reconnaissent que c'est Dieu qui l'a fait, qu'ils se répondent à eux-mêmes touchant les espaces infinis de temps antérieurs à la création, durant lesquels Dieu serait demeuré oisif, ce qu'ils répondent touchant les étendues infinies qui existent en dehors du monde, et dans lesquelles Dieu ne fait rien. » Parallélisme logique, mais duquel il résulte que si l'étendue de l'univers était infinie, sa durée devrait l'être aussi, et réciproquement; car, dès que le temps se prolonge au delà de toute limite, il faut de toute nécessité, à moins que la symétrie ne se détruise absolument^ que la grandeur suive la même loi. Gomment, si l'univers est digne du Créateur par sa durée, n'en serait-il pas digne par son étendue? Et s'il en est digne par son étanlue, comment n'en serait-il pas digne à la fois par sa durée? L'étendue et la durée sont deux puissances qui s'appellent l'une l'autre, et les deux infinités qu'elles con-
stituent dans la réalité comme dans Tidéal, ressemblent à deux piliers qui, se fortifiant mutuellement, élèvent l'univers au-dessus de nos sens, et le font monter jusqu'à Dieu.
Du reste, en laissant même de côté l'analogie métaphysique des deux principes, des motifs tout à fait pareils à ceux qui nous prouvent quç la durée de l'univers ne saurait être qu'infinie, peuvent être directement invoqués quant à l'infinité de son étendue. £n eilet, si l'univers est limité, quelles que soient d'ailleurs ses dimensions, construisons en imagination, dans l'espace^ un cube capable de le contenir, et par un système de plans équidistants et parallèles, concevons l'immensité tout entière partagée en cubes semblables à celui-ci; il est évident que toutes choses seront absolument égales, quant à l'étendue, dans chacun de ces cubes, et qu'il ne saurait y avoir en aucun d'eux une raison suffisante pour y attirer la création qui n'existât aussi dans tous les autres, ni une raison suffisante pour la repousser qui ne se retrouvât aussi la même dans tous les autres. Donc, si la création n'existe pas en tous lieux, elle ne peut exister raisonnablement dans aucun; et si elle existe en un seul, elle existe en même temps et par la même raison dans tous les autres. Mais, la création remplissant dès lors l'immensité, le même argument ne s'applique plus à l'inégalité des conditions locales qu'elle présente; car il se conçoit fort bien qu'il y ait, dans son .ordonnance générale, des raisons de symétrie suffisantes pour déterminer l'établissement de caractères particuliers à chaque lieu aussi bien qu'à chaque époque.
On est même en droit d'ajouter que l'univers, s'il était borné, ne pourrait être que sphérique. En effet, tout étant absolument égal autour de lui dans l'im-
mensité environnante, il n'y aurait pas de raison pour que sa superficie pût offrir ilne saillie dans une direction plutôt que dans toute autre. L'uniformité y régnerait donc, et par conséquent la figure sphérique aurait seule qualité pour déterminer la limite entre le vide de l'espace et le plein de l'univers. C'est ce que l'antiquité et le moyen âge avaient instinctivement senti, lorsque, imaginant que le monde était borné, ils lui avaient donné pour enveloppe cette prétendue sphère de l'empyrée que nos astronomes ont si bien mise en éclats.
A la vérité, supposé que l'univers fût très-grand sans être cependant infini, il se pourrait que ses frontières fussent effectivement conformes à l'ordonnance sphérique, sans que nous fussions en état de le reconnaître, vu l'énormité de la distance, qui rendrait ses frontières inaccessibles à nos sens. Mais, en pressant l'argument précédent. On est amené à conclure que si l'univers était borné, outre que son extérieur serait sphérique, l'ensemble des masses qui le composent ne pourrait offrir à l'intérieur d'autre système de variation que la variation concentrique; et c'est contre quoi témoigne ouvertement l'expérience, encore que le moyen âge, dans sa fidélité aux exigences du syllogisme, n'eût point hésité non plus à disposer dans les flancs de la sphère supérieure une série de sphères concentriques, constituant les cieux des divers étages, jusqu'à la sphère terrestre placée régulièrement au centre de toutes ces enveloppes. Cet argument, basé sur les lois de la logique et de la géométrie, et qui prend tant de force par la méditation, paraissait à Leibnitz d'un assez grand poids pour qu'il ait osé en conclure que la symétrie sphérique n'ayant pas été observée par Dieu dans la construction de l'univers visible, l'idée de l'espace.
de laquelle dérive la nécessité d'une telle symétrie, n'était qu'un fantôme de notre esprit. Mais j'aime bien mieux respecter la sincérité de cette idée que Dieu fait resplendir avec un éclat inné si puissant dans la foi de tous les hommes, et conclure de la nécessité de symétrie la^iéces^té d'une infinité qui seule peut lui donner satisfaction. Je dis, sans crainte, de l'univers, ce que Pascal ne se permettait de dire que de l'espace : « L'univers est une sphère immense dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » Dès qu'il n'y a plus de circonférence, il n'y a plus de disposition concentrique à attendre; mais il ne demeure pas moins conséquent que, dans cet incompréhensible univers, il y ait entre toutes les masses une régularité géométrique, soustraite à notre connaissance par la transcendance des éléments qui la composent, et non moins admirable dans ses incalculables harmonies que celle dont toute architecture de Dieu, susceptible de tomber sous nos sens, nous donne témoignage.
M'accuserez-vous de porter atteinte à la liberté de Dieu, en le soumettant de la sorte à la géométrie? Non, sans doute, car la géométrie n'est qu'une des formes de sa sagesse, et en se gouvernant d'après ses lois, il ne fait que s'accorder avec les éternelles inspirations de son Verbe. Craindrez-vous que par cette immensité dans laquelle s'échappe à mes yeux l'univers, je ne coure le risque de le voir s'échapper dans la substance de Dieu? Pas davantage : entre Dieu et l'univers, il reste toujours un abîme. Comme l'infinité du temps n'a rien de commun avec l'éternité, l'infinité de l'étendue n'a rien de commun non plus avec l'ubiquité. La matière a beau être sans fin, la partie de la matière qui est ici n'est point là, tandis que Dieu, qui est sans parties, est tout ensemble ici et là. De môme
qu'il vit simultanément dans tous les temps, il vit simultanément sur tous les points. L'étendue lui appartient selon le mode d'ubiquité, comme la durée selon le mode d'éternité. Tout entier partout, comme il est tout entier dans chaque instant, il n'est cependant contenu dans aucun lieu; car c'est lui qui, "au contraire, les contient tous, tout en résidant substantiellement en chacun. C'est par là que l'indivisible immensité qui le caractérise se distingue de l'immensité de son œuvre, n en est de sa présence dans l'univers comme de la présence de Fâme dans le corps, dont saint Augustin dît si justement : « L'âme est tout entière dans tout le corps, et tout entière dans chacune des parties du corps. » Mystère précieux, car il nous donne, en nousmêmes, comme une ombre de l'ubiquité de Dieu, qui, complétant l'image que notre vie nous offre de la sienne, nous laisse clairement sentir de quelle manière le Créateur se différencie absolument de l'étendue, fûtelle sans fin.
Comme l'infinité du temps répond au développement infini de l'activité des individus, l'infinité de l'étendue répond à la diversité infinie de leurs conditions d'existence. Tant s'en faut, en effet, que l'immensité de l'univers soit une immensité confuse. Cet empyrée, qui était censé former autour du monde une enveloppe de nuées et de lumière, et dont il vous plaît de chercher l'image dans Tatmosphère qui environne la terre, n'est qu'un fantôme de l'imagination de nos pères. Au delà des derniers soleils que nos télescopes nous permettent d'apercevoir, il y a encore des soleils et toujours, d'abîme en abîme, des soleils et des soleils. Ce sont les amas d'étoiles qui forment les vraies nuées et les vraies illuminations du ciel; et diversifiés à l'infini par leur forme, leur grandeur, leur richesse, l'éclat et
la muhitude de leurs foyers, ils flottent innombrablement dans Téther. Notre puissance visuelle ne peut éprouver un peu d'accroissement que le nombre des astres nouveaux qui s'offrent à nous ne remporte sur le nombre des astres que nous découvrions auparavant. Les millions s'accumulent sur les millions, et l'induction nous entraîne à conclure que la multitude deviendrait infinie si notre vue devenait capable d'aller à l'infini. Ce n'est pasdans l'univers que sont les bornes, c'est en nous, car c'est notre imperfection seule qui les cause.
Mais notre vue fût-elle même si courte, ou notre atmosphère si épaisse, que nous n'eussions aucun moyen de distinguer les astres les plus prochains en compagnie desquels nous naviguons dans l'espace, notre existence devrait suffire pour nous révéler la leur et nous enseigner la pluralité infinie des mondes. Si un monde , c'est-à-dire une enceinte construite en vue d'un certain nombre d'âmes qui viennent s'y unir et s'y développer ensemble, est une chose bonne en soi et agréable à Dieu, il est évident que deux établissements du même genre sont une chose encore meilleure et plus capable de plaire à leur auteur. Allons tout de suite à l'infini : il n'est pas dans le caractère de Dieu d'arrêter ses œuvres dans le chemin de leur perfection. Donc, en supposant que Dieu eût commencé par produire notre terre, il aurait dû continuer à en semer dans l'espace une infinité d'autres. Vous étonnez-vous de la hardiesse d'une telle logique? Je la tire de votre grand docteur lui-même. Il rejette la pluralité des mondes, qui se déduit du raisonnement dont je viens de me servir, en lui opposant, comme fin de non-recevoir, que de meilleur en meilleur, cette pluralité mènerait nécessairement à l'infini. « Lorsqu'on pose.
dit-ii, que plusieurs mondes sont meilleurs qu'un seul, on parle selon la multitude matérielle; mais un tel meilleur ne peut être dans l'intention de Dieu agissant, car, par la même raison, on pourrait dire, si Dieu avait fait deux mondes, qu'il eût été meilleur qu'il en eût fait trois; et ainsi de suite à l'infini. »
Saint Thomas nie donc la pluralité, et il est fondé à le faire, car la logique nous oblige effectivement d'opter entre l'idée d'un monde unique et celle d'une multitude de mondes infinie. Or, il est certain que notre monde n'est pas unique. Mieux instruits que le moyen âge, qui ne savait voir dans les planètes que des étincelles ambulantes, nous possédons aujourd'hui, de science certaine, cette vérité fondamentale. Si nous ne touchons pas de nos mains les mondes qui nous avoisinent, nous les touchons du moins de nos regards. Nous les connaissons, comme le navigateur connaît, sans avoir besoin d'y descendre, les contrées entre lesquelles il passe : il n'en distingue ni les habitants, ni les cultures, mais il les imagine d'après les conditions géographiques qu'il observe. C'est aussi ce que nous faisons à l'égard des planètes : nous mesurons leurs continents, leurs mers, leurs montagnes; nous connaissons leurs atmosphères, leurs climats, leurs calendriers, leurs saisons; elles sont pour nous ce qu'eût été l'Amérique, s'il nous avait été donné de l'apercevoir de loin avant d'être en état de franchir l'intervalle qui sépare de nous ce nouveau monde et d'entrer ainsi en alliance avec lui. Bref, nous ne pouvons les définir qu'en nous les figurant comme les terres d'un archipel flottant, dans lequel se trouve compris l'îlot où nous sommes présentement fixés. Ainsi, la croyance à une seule terre est désormais détruite, et va se détruisant de plus en plus à mesure
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que' de nouvelles lumières astronomiques prennent naissance. Donc, puisque l'unité est contredite par le fait, et que la logique s'oppose à ce que la simple pluralité soit acceptable, c'est à l'infinité qu'il faut croire.
Et je vous le demande, quand même l'astronomie, par ses révélations de chaque jour, ne nous contraindrait pas à nous élever à des idées plus sublimes sur la constitution de l'univers, ne serait-ce pas assez des progrès de la géographie pour nous y décider? £n même temps que l'astronomie ne cesse de nous agrandir le ciel, la géographie ne cesse de nous rétrécir notre monde. Le moyen âge a pu se contenter de cette terre : inexplorée, perdue dans le vague, sans autres bornes apparentes qu'un océan inconnu, pleine de fables et de mystères, elle se présentait alors aux imaginations comme une sorte d'immensité. Mais, pour nous, aujourd'hui, qu'est-ce que la terre? un globe que nous roulons, pour ainsi dire, entre nos mains, sur lequel notre compas se promène à volonté, dont nous avons presque épuisé tout le détail, qui, disproportionné dès à présent à l'ambition de nos voyageurs, ne sera bientôt plus qu'un jouet pour les touristes, hors duquel, en un mot, notre esprit, jaloux de découvertes, brûle à chaque instant de s'élancer pour aller courir les profondeurs du ciel. Considérons cette chétive machine, et considérons en même temps, si nous le pouvons, la majesté de Dieu : jugerons-nous qu'un objet qui nous parait à peine digne de nous, soit fait pour concentrer et rassasier les regards de l'être infini? Croirons-nous qu'un tel ouvrage soit assez magnifique pour avoir occupé à lui seul, de toute éternité, la pensée du Créateur, et déterminé par son attrait cette suprême puissance à sortir de son repos? Imaginerons-nous
qu'une pépinière si bornée lui mette sous les yeux autant d'âmes qae son inépuisable bonté en appelle, ou qu'une administration, dont nous nous estimerions pour ainsi dire capables, soit suffisante pour combler ses loisirs et tenir en éveil sa prodigieuse activité? Si la terre est si peu de cbose pour nous, qu'est-ce donc pour lui ! Dieu restreint au gouvernement de la terre, c'est Dieu dépouillé des sublimes vêtements dans lesquels il lui a plu d'envelopper de tout temps, par la création de l'univers, son ineffable splendeur; c'est Dieu mis en contemplation devant un grain de poussière tombé un beau jour de ses mains au milieu des vides infinis ; c'est Dieu lésé, j'ose le dire, dans son caractère infini de créateur, et, comme chez les idolâtres, façonné grossièrement à la mesure de l'homme.
^ Il faut donc que la théologie accepte résolument l'obligation de partir d'une tout autre idée de l'univers que celle dont s'est payé le moyen âge. Le moyen âge n'a véritablement rien su du monde sidéral. Il a si peu soupçonné la nature des étoiles qu'elles ont été devant lui comme si elles n'existaient pas. De toute la création matérielle, il n'avait connu, et bien imparfaitement, que la terre; et de ce qui formait le centre unique de ses connaissances cosmograpbiques, il avait fait présomptueusement le centre unique de l'univers. Gomme il n'y a, dans la sphère, qu'un seul centre, il ne pouvait y avoir, dans l'univers, selon ses docteurs, qu'une seule terre. « Il n'est pas possible, dit saint Thomas, qu'il y ait une autre terre que celle-ci; car toute terre, en quelque lieu qu'elle fût située, serait portée naturellement à ce milieu où nous sommes. » Voilà qui est formel ! C'est sur cette chimère du placement central de notre résidence actuelle qu'était basé tout le sys-
' tème. Permettez-moi, pour bien préciser la révolution
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astronomique qui sépare notre âge de celui qui le précède, de remettre en deux mots sous vos yeux ce singulier système. « Autour d'un seul centre, dit le docteur angélique, il peut y avoir plusieurs circonférences; d'où, pour une seule terre, plusieurs cieux. On nomme Ciel, ajoute-t-il, un corps élevé et lumineux par acte ou en puissance, et incorruptible par nature; et selon cette définition, il y a trois cieux : le premier, totalement lumineux, que Ton nomme empyrée; le second, totalement diaphane, que l'on nomme ciel aqueux et cristallin; le troisième, en partie diaphane et en partie lumineux, que Ton nomme ciel sidéral; et ce ciel sidéral se divise en huit sphères, savoir : la sphère des étoiles fixes et les sept sphères planétaires, qui peuvent être nommées les sept cieux ou les sept sphères/» A quoi, en raison d'une certaine participation aux propriétés de lumière et d'élévation du ciel véritable, on ajoutait encore la sphère aérienne, placée entre la terre et l'orbite lunaire. En résumé, l'univers consistait donc, aux yeux de la chrétienté du moyen âge, en na appareil de douze sphères, emboîtées l'une dans l'autre, y compris celle de la terre placée au centre, et englobant elle-même dans ses profondeurs les cavités des limbes, du purgatoire et de l'enfer.
Que reste-t-il aujourd'hui de cette fabuleuse niaehine? L'astronomie moderne, est-il besoin de le rappeler, l'a cruellement brisée : elle a fait voler en éclats ces voûtes grossières, dissipé les eaux qu'on y avait déposées, dispersé à toute distance dans l'étendue la parure d'étoiles qu'on avait attachée à leurs parois, et, chose plus merveilleuse encore, tranformé en terres et en soleils ces scintillantes mouchetures. La terre, délivrée de son chimérique entourage, a été dépossédée du même coup de la position centrale que Timpéritie de
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nos pères lui avait fait usurper. L'infirmité de notre vue s'est dissipée comme par enchantement, et nous avons aperçu, en levant les yeux vers le ciel, un spectacle magnifique, au milieu duquel les hommes avaient vécu jusqu'à nous sans en avoir idée. L'univers s'est ébranlé ;et transfiguré. Nous avons senti qu'au lieu d'être immobile, le monde sur lequel nous sommes fixés flottait dans l'étendue; en promenant nos regards autour de nous, nous avons vu d'autres mondes, pareils au nôtre, échauffés et éclairés par le même soleil, naviguer de conserve avec lui, et nous avons mesuré leurs dimensions, étudié la durée de leurs jours et de leurs nuits, calculé jusqu'à la pesanteur de leur substance : il ne nous a manqué que de trouver le moyen de nous mettre en relation de signaux avec eux, et nous pouvons nous figurer sans déraison que notre postérité saura peut-être un jour le conquérir. Les étoiles, en devenant des soleils, ont reculé devant nos yeux, confondus par tant de grandeur, jusque dans des profondeurs oh notre compas n'est plus en état de les atteindre : les mobiles les plus rapides que nous ayons sur la terre, nos boulets de canon qui nous paraissent marcher comme la pensée, demanderaient des millions d'années pour arriver aux plus voisines. Nous ne saurions seulement les compter : plus nous pénétrons dans l'espace, plus nous en découvrons, et, si borné que soit notre horizon, des êtres plus habiles que nous seraient seuls capables de passer exactement en revue l'immense armée que nous entrevoyons. Quelles sont les innombrables variétés de ces foyers, séparés les uns des autres par des distances que notre esprit peut essayer de nommer, mais qu'il ne peut comprendre, et au milieu desquels notre monde, en y joignant même les mondes de sa compagnie, disparaît comme
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un citoyen obscur dans la population d'un empire? Que d'inégalités possibles dans leurs dimensions, jusqu^à des globes à la surface desquels notre terre roule* rait, emportée par le vent, comme un grain de sable ! Que de différences de Tun à l'autre, dans la nature et le régime des agents matériels, dans les phénomènes de la lumière, de l'électricité, de la chaleur et de tant d'autres affections de l'étber pour lesquelles nous sommes peut-être aveugles ici-bas! Quelles sont les conditions d'existence que présentent à leurs habitants ces milliards de résidences? Sous quel mode de naissance y arrive-t-on, dans quelles habitudes y vit-on et sous quelles formes? Que de diversités, sous les feux de ces lointains soleils, dans les destinées des personnes, dans les gouvernements des sociétés, dans l'étendue et la rapidité des progrès et des inventions, dans les révolutions séculaires de l'histoire I Quelle vanité sommes-nous, nous qui pensions n'avoir besoin, pour connaître l'histoire de l'univers, que de connaître la nôtre !
Et non-seulement tout cela est divers, tout cela est variable. Rien n'est fixe. Les mondes sont dans une activité et un changement continuels. Le ciel d'aujourd'hui n'est pas le même que le ciel d'hier, et celui de demain n'aura jamais eu son pareil. L'impulsion primitivement communiquée par la main du Créateur et la force de gravité qu'il entretient animent tous les astres, et les jeux de leurs balancements sont infinis. Une combinaison qui se produit en amène une autre qui ne s'était point encore vue ; et chaque soleil, soumis à des influences sans cesse différentes, lancé dans une route dont les pirconvolutions ne se répètent jamais, tourne, comme nous tournons nous-mêmes dans notre orbite, autour d'autres soleils obéissant eux-mêmes à l'attrac-
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tion d'autres centres. Abstraction faite des proportions de la grandeur et de la durée, ce sont, de toutes paris, des tourbillons semblables à ces tourbillons de poussière que le vent soulève dans nos cbamps, et promenés de même dans les cbamps infinis par le souffle de Dieu.
En même temps que les positions sidérales éprouvent une variation perpétuelle, les conditions intimes de chaque mond«, par suite du déplacement, changent aussi. Comparez l'état d'une comète, au plus haut point de sa course, alors qu'enveloppée par la nuit et condensée par le froid, elle marche dans une solitude de mort, avec Tétat de cette même comète quand elle viendra donner sur le soleil et se perdre dans l'éclat éblouissant de ses feux; suivez-la maintenant dans les perturbations que lui font éprouver les astres entre lesquels elle circule, et voyez son régime à jamais altéré, soit qu'abandonnant pour toujours notre soleil, elle commence un long et ténébreux voyage pour aller chercher près d'un nouveau soleil une fortune nouvelle, soit que nous revenant profondément modifiée dans sa forme et dans le caractère de son mouvement, elle demeure trop éloignée des feux solaires pour resplendir sous cette influence puissante, ou qu'elle s'en approche au contraire plus que jamais, ou même s'y précipite et y termine son existence indépendante, en donnant peut-être au soleil lui-même une vie nouvelle par cette adjonction; l'histoire des variations de la nature à la surface de cet astre, pendant ses longs circuits, est l'histoire possible de tous les astres de l'univers dans la suite de leurs révolutions séculaires. Il n'a sans doute été donné à nul d'entre eux de se spustraire à cette loi souveraine qui fait changer toutes choses avec le temps et qui règne dans le ciel non moins que
sur la terre. Les révolutions célestes sont plus ou moins rapides; mais pourvu qu'on leur ouvre ces abîmes du temps dans lesquels les siècles s'ajoutent aux siècles imperturbablement comme les tranquillds oscillations de l'horloge, les plus lentes finissent par s'accomplir de la même manière que les plus vives; et quand même il faudrait à notre soleil quelques millions d'années pour éprouver des changements analogues à ceux qu'éprouve en quelques jours une comète, qu'esirce en effet que cette durée qui, en comparaison de notre existence passagère, nous échappe par son énormité, mais qui nous échapperait peut-être par sa petitesse, si nous la mettions en regard de quelque révolution plus capitale encore dans l'histoire de l'univers? Depuis quelques siècles, quoique bien des choses se soient passées dans notre ciel sans que nous les ayons aperçues, nous avons été déjà témoins de changements considérables dans les mondes lointains : des soleils se sont affaiblis ou sont devenus plus brillants; des soleils ont changé de couleur; il y en a qui se sont éteints; d'autres qui se sont rallumés, d'autres qui ont apparu tout à coup. Sont-ce là des crises diverses d'un sort cojumun? Les astres auraient-ils leur mort comme jils ont leur naissance? D'où s'engendrent-ils? Que sont au fond ces nuées cométaires, répandues si abondamment dans les profondeurs de l'espace, en apparence sans ordre et sans utilité? Seraient-elles destinées à se coaguler en se mariant ensemble, au temps voulu, suivant certaines lois, et formeraient-elles ainsi la secrète semence des étoiles? se développent-elles journellement, ou sont-elles toutes aussi anciennes que le monde? Problèmes sublimes que tient en suspens dans nos esprits l'effrayante variabilité de l'abîme 1 Que de mondes ont eu leur
cours avant nous ! que de mondes se succéderont, alors .que nous et notre soleil aurons été balayés I
Ah! que je m'explique bien Tirritation du moyen âge au sujet de Galilée ! C'est une plaisanterie du dixhuitième siècle de n'avoir vu dans ce solennel débat que le miracle de Josué. Sous le thème de la fixité du soleil, se cachaient de bien autres questions : le globe terrestre cessant d'occuper le centre et de former le point de mire de toutes les parties de l'univers; le globe terrestre mis en mouvement dans l'espace aux mêmes conditions que les globes planétaires; renversement de toutes les idées reçues, le globe terrestre ayant désormais ses pareils I Où imaginerait-on maintenant le paradis et l'enfer? On vivait si posément dans l'édifice de la création tel qu'on l'avait compris jusqu'alors! Au milieu, le théâtre des épreuves; au-dessus, le théâtre des récompenses; au-dessous le théâtre des châtiments. On s'est quelquefois complu par malignité à comparer ce système à une maison dont le rez-dechaussée serait occupé par les ateliers, le premier étage par les salons, et les caves par les fourneaux des démons; mais c'était justement cette excessive simplicité qui en faisait le mérite. Un tableau si familier se logeait carrément et à fond dans toutes les intelligences. Chacun voyait le lieu de sa béatitude ou le lieu de son supplice aussi clairement que* celui de son existence présente, le premier dans les hauteurs de l'azur, le second, dans les ardentes profondeurs de la terre. Ce système, si critiqué aujourd'hui et si digne de l'être en effet, n'était sans doute qu'un symbole, mais, comme tous les symboles, il communiquait aux âmes, sous une forme imaginaire, un sentiment solide et vrai. Voilà ce que menaçait l'entreprise de Galilée. Tout cet échafaudage allait crouler, et dans quel but, pouvait
dire l*Eglise? Pour la satisfaction d*une indiscrète et périlleuse curiosité. Qui ne devait pressentir où menait une telle tendance? Après avoir ébranlé par les observations scientifiques la théorie de Tunivers, n'était-il pas naturel qu'en cédant à l'impulsion des mêmes principes, l'esprit humain se portât sur la théorie de la société et de la religion, pour la soumettre également aux calculs d'une vérification méthodique? A la suite de l'astronome arrêtant audacieusement le soleil, tout un monde nouveau apparaissait donc à l'horizon, dans une perspective confuse, troublée, orageuse; et au milieu des nuages accumulés sur les premiers plans et dérobant les vivantes éclaircies de ce nouveau ciel, il était bien permis aux représentants de la science des âmes de s'alarmer des conséquences lointaines et inconnues d'une telle révolution dans la science des astres.
Et en effet, remarquez-le, car c'est à cette conclusion fondamentale que je prétends, l'astronomie est à certains égards la souveraine de la théologie, et c'est même cette souveraineté qui fait sa principale grandeur ; car autrement, je vous le demande, que toucherait en nous l'astronomie, sinon cette fantaisie légère qui nous excite à nous enquérir des choses qui nous sont personnellement étrangères? Mais il est manifeste que la conception des dispositions architectoniques de l'univers ne saurait changer qu'un changement correspondant ne s'introduise dans la conception des habitudes des âmes qui le fréquentent. Dans l'ordre divin de la nature, la destination des choses est en effet partout en rapport avec leur forme. Il en est de la circulation des âmes dans l'univers comme de la circulation du sang dans le corps des animaux : circulation élémentaire, si nous nous représentons un organisme élé-
mentaire; complexe, si nous nous représentons un organisme plus élevé. Or, à moins de vous insurger contre les faits, vous êtes bien obligé de reconnaître que le plan de l'univers d'après lequel se réglait le moyen âge est à jamais remplacé aux yeux des bommes par ua plan d'une ordonnance incomparablement plus savante. Donc, il est inévitable que les idées du moyen âge sur les évolutions des âmes soient transformées de fond en comble. Si l'appareil est infini, il faut que le mouvement de la vie y soit infini également.
LE THEOLOGIEN. i
Vous revenez malbeureusement toujours à votre infinité, et c'est surtout de votre infinité que je ne veux pas. Les planètes seraient-elles des mondes lointains, comme vous le prétendez, notre situation à leur égard, ainsi que vous le dites vous-même, ne serait pas essentielleipent différente de ce qu'a été pendant longtemps notre situation à l'égard de l'Amérique. Au lieu d'être séparés de ces mondes par une mer, nous en serions séparés par un bras de l'océan étbéré; et tant que l'Atlantique est demeuré infranchissable, c'aurait été de fait la même chose. A la vue de ces astres suspendus, comme autant de points d'interrogation, au-dessus de nos têtes, je confesserais donc simplement qu'il y a dans la création des termes inconnus, dont il n'a pas convenu à Dieu que nos pères eussent seulement soupçon; et je ne m'en préoccuperais pas autrement, sachant bien qu'il est dails la condition des sciences de ne rien nous apprendre qu'elles ne nous le fassent payer en nous montrant plus de choses encore dont elle& ne nous instruisent pas. Mais votre thèse de l'infinité va bien plus loin : au lieu de se borner, comme celle
de la pluralité, à modifier l'idée que nous avons eue jnsqu'îei de la terre, en nous enseignant que la terre n'est pas un globe unique, mais se divise, pour ainsi dire, en plusieurs sections dispersées sous le même soleil, elle nous oblige à changer désormais l'idée même du ciel. Ne vous attendez pas à ce que je vous cède, à cet égard, aussi facilement. J'aperçois dans votre forteresse un point faible, dont vous ne vous êtes sans doute pas avisé, et par oh il ne me semble pas impossible de vous réduire; le voici : Vous prétendez que les dimensions de l'univers sont infinies, vu que tout acte de Dieu est nécessairement empreint d'infinité, et que la durée ne suffit pas si l'étendue n'y correspond ; mais, d'autre part, vous convenez avec nous que Dieu crée tous les jours des êtres nouveaux, et vous ajoutez qu'il en a toujours créé et en créera toujours. Gomment donc concilier ces deux croyances? Si elles étaient vraies, l'univers serait plein depuis longtemps, puisqu'il aurait été à l'infini depuis son origine, et l'on ne devrait plus y trouver la moindre place pour les nouveaux venus. Il faut donc nécessairement, si je ne me trompe, que vous vous décidiez à opter jentre le principe de la création infinie et le principe de la création continue.
LE PHILOSOPHE
On ne saurait prononcer le nom de l'infini sans soulever par là même des mystères. Aussi ne me paraît-il pas légitime de se faire une arme d'un défaut de conciliation entre des principes qui enveloppent Finfini, car ces principes peuvent fort bien ne se mettre d'accord que dans des profondeurs où notre esprit n'atteint pas; et c'est ce dont la théologie nous donne d'assez frap-
pants exemples par les thèses contradictoires qu'elle n'hésite point à associer en Dieu. Je ne connais donc qu'une règle en pareille matière, c'est de chercher directement la vérité, sans s'inquiéter du mode suivant lequel peut s'opérer sa combinaison avec les autres faces du vrai. Toutefois il n'y a peut-être pas, dans la conciliation de la continuité de la création avec son infinité, des difficultés aussi invincibles que dans les conciliations qui se rapportent aux attributs de Dieu; et, si vous le voulez bien, c'est ce que je vais essayer de vous faire apercevoir, tout au moins dans un demijour.
Voici mon principe : c'est .que le Créateur étant infini et perpétuellement constant à lui-même, produit sans intermittence des créations infinies ; c'est-à-dire, en tant qu'il s'agit de l'ordre astronomique, des créations revêtues de l'infinité de l'étendue comme de celles du temps. Ainsi, représentez-vous un tourbillon de soleils et de planètes, fût-il aussi vaste que celui qui nous embrasse, nous et nos étoiles les plus éloignées, fût-il même composé d'un milliard de tourbillons semblables ^ celui-là, je ne crains pas d'affirmer que ce tourbillon, si prodigieux à notre imagination qu'elle s'y égare, loin d'être digne d'occuper une des journées du Créateur, serait indigne, non pas seulement de l'une des minutes, mais de l'un des instants infiniment petits de cette incomparable fécondité; et en effet, si tout acte de Dieu est naturellement empreint d'infinité, et si l'activité de Dieu est toujours la même, il faut de toute nécessité que la masse qui, à sa voix, sort incessamment du néant, soit une masse infinie. Concevons donc non plus un tourbillon égal au nôtre, ni même un tourbillon un milliard de fois supérieur, mais une infinité de tourbillons doués de cette dimension gran-
diose, voilà qui devient proportionné à la main du Créateur; et n^estimerez-vous pas que je satisfais suffis samment à mon principe, si je vous rends sensible qu'il n'y a aucune inconséquence à ce qu'un tel ouvrage soit le fruit de chacun des instants infiniment petits de la durée sans bornes qu'enveloppe l'Éternel? C'est ce qui est réellement fort aisé. Supposons, en effet, pour plus de commodité, que ces sphères énormes soient rangées côte à côte sur une ligne sans fin, nous aurons ainsi devant nous, à chaque coup, une file infinie; et comme ces files, sous l'effort continuel de l'énergie créatrice, se succèdent sans relâche dans l'étendue, après un temps déterminé, fût-ce une seconde, il se sera produit une infinité de files du même g^nre, que nous pouvons de même, pour plus de facilité, nous figurer rangées l'une à la suite de l'autre sur un même plan. Imaginant donc maintenant une série de plans garnis de cette manière, et placés les uns au dessus des autres, nous aurons une idée des assises dont se compose l'immense construction de l'univers, construction qui ne saurait évidemment prendre fin, comme vous le voyez, qu'avec la fin des temps, bien qu'il ne faille qu'un instant infiniment petit pour l'achèvement de chacun de ses éléments infinis, et moins d'une seconde pour chacun de ses étages. Image grossière, sans doute, par sa simpUcité même, mais qui nous donne cependant comme une idée lointaine de cet effroyable torrent qui fine perpétuellement dans l'abime en s'y éparpillant I N'est-ce pas, sous une autre forme, ce torrent de feu que le prophète voyait jaillir des pieds du trône de Jéhovah? Ses étincelles sont les soleils.
d#2 LE CIEL.
LE THÉOLOGIEN
OÙ DOQS C0nduisez-Tous en accumulant au-dessus de nous tant de grandeurs? Je m'en émeus, et je me sens prêt à me récrier devant Dieu, au spectacle de ces abîmes dans lesquels vchii» menacez de m'engloutir. « Seigneur, dirais-je, pourquoi avez-vous permis qu'un savoir funeste soit venu dessiller nos yeux et nous révéler ces immensités de l'étendue et du temps, dont les tableaux de la nature ne nous donnaient nulle idée? Nous vivions sans rien connaître de plus vaste que cette terre jointe à la voûte étoilée que vous avez étalée sur elle comme une tente; mais nous vivions confiants et tranquilles, nous imaginant connaître au juste ce que pèse devant vous notre monde. Maintenant nous ne le savons plus. Gomment notre globe mériterait-il de compter dans cet univers qu'il vous a fallu faire si grand pour le faire digne de vous? Autant les dimensions de la terre et sa magnificence donnaient de contentement à nos pères, autant sa petitesse nous humilie aujourd'hui. Eclairés par nos voyages dans les immensités du ciel, nous ne saurions éprouver désormais que du dédain pour une habitation si misérable et si mesquine. Nous avons acquis un sentiment de l'espace et de la durée, devant lequel rien de ce qui est dans notre voisinage ne saurait valoir plus longtemps notre estime. Nous nous regardions, sur la foi de vos prophètes, comme les rois de la création et les maîtres du monde, et ne voilà-t-il pas qu'en regard des étoiles, nous ne sommes plus les souverains que d'un grain de poussière ! Gomment ne pas nous sentir perdus au milieu de ce terrible jeu des soleils qui tourbillonnent de toutes parts autour de nous, bien plus, qui ne cessent de se multiplier dans l'abîme avec une rapidité qui dé-
concerte nos pensées? La grandeur qu'il vous a plu de donner à la nature matérielle m'opprime, quelque résistance que je fasse; et tandis que nos pères nous avaient enseigné à ne nous abaisser, Seigneur, que devant vous, c'est devant l'armée des étoiles que notre personnalité sera maintenant réduite à s'incliner également. »
!£ PHILOSOPHE
A Dieu ne plaise que les sentiments que vous venez de m'objecter soient fondés ! C'est justement à susciter les sentiments inverses que je prétends.- Mais êtes-vous bien sûr de ne pas confondre ici l'impression que doit causer à l'esprit la pluralité des mondes avec celle qui résulte de leur infinité? Ce n'est pas en osant supposer l'univers infini que nous voyons notre globe se réduire, ^1 comparaison du tout, à la figure d'un grain de sable; c'est tout simplement, en tournant nos télescopes vers la voûte qui resplendit sur nos têtes, et en calculant la distance de ces millions de flambeaux dont la lumière emploie des millions d'années pour arriver jusqu'à nous. Voilà ce qui est étourdissant; et cependant la vérité de ces grandeurs ne fait plus question : nous en avons le chiffre. Récriez-vous au Seigneur contre l'énormité du système sidéral oix il lui a plu de vous plonger, et dans lequel la terre n'est assurément qu'un atome, vous ne ferez pas que le monde revienne jamais à ces dimensions modestes, en vue desquelles nos pères vivaient, dites-vous, si tranquilles. Elles sont perdues pour toujours. Choisissez donc : ou demeurez écrasé sous la masse de l'univers, tel qu'il se témoigne désormais à nos sens, ou essayez de vous délivrer de son oppression, en faisant appel à un idéal infini. L'infinité
VOUS ouvre, en effety» une tout autre voie que la multiplicité : vous cessez de vous y sentir dans la condition de ces bouddhistes, qui accablent en eux le sentiment de la personnalité par le grandiose des nombres dont ils s'entourent, et se disposent ainsi à s'anéantir par la contemplation même du ciel; vous échappez par eUe à la loi que vous faisaient les astronomes; vous vous redressez, et centralisez de nouveau l'univers autour de vous. Pour rendre à la terre cette position dont Ta dépossédée Galilée, il y a, en effet, un parti héroïque : c'est de faire de l'univers cette immensité sans circonférence dont le centre est partout. Notre dignité, privée de la ressource de ce domaine d'ici-bas, qu'on estimait jadis si magnifique, et qui nous semble à présent si mesquin, se relève, et plus sublime que jamais, car nous nous reconnaissons dès lors pour habitation le tourbillon infini de planètes et de soleils qui embrasse notre globe dans son harmonie comme un de ses éléments nécessaires, et le mène à Dieu en y allant luimême. Réfléchissez-y, et vous conviendrez qu'il y a là un pas devenu nécessaire. L'astronomie, liée à ses observations qui la retiennent forcément dans le fini, ne le franchira jamais; la théologie, contrariée par la science dans la simplicité de ses théories, et toujours touchée du ciel symbolique de nos pères, tient ses regards en arrière, et n'est pas disposée à se mouvoir; c'est donc à la philosophie à prendre cette initiative salutaire.
Quel soulagement donne à l'âme ce nouveau rayonnement de l'infini I II complète celui qu'elle reçoit par le rayonnement de l'immortalité. Vous pouvez du reste en faire, pour ainsi dire, un compte géométrique. La création a-t-elle des bornes, il s'ensuit que l'étendue, le nombre et la durée, tels que nous les percevons,
sont des choses revêtues d'un caractère absolu; il s'établit une mesure positive de toute étendue, de tout nombre et de toute durée, mesure choisie et imposée par Dieu lui-même, à laquelle doivent être conséquemment rapportés par les créatures tous les témoignages qui leur viennent de la matière; et cette mesure, c'est précisément le diamètre, le temps, la quantité de mondes qu'il a plu au Créateur d'assigner à la machine de Tunivers. Plus une chose est étendue, plus elle est durable, plus elle renferme d'éléments, plus aussi elle se rapproche de l'œuvre divine. Ainsi, nous avons dès lors grande raison de craindre, comme vous le prétendiez tout à l'heure, que le domaine du genre humain ne soit, dans les plans de la Providence, qu'un accident bien minime, puisqu'il ne fait qu'une si imperceptibh^ figure quand on le met à sa place sur le diamètre de la sphère éthérée, à sa place sur le tableau du recensement des mondes, à sa place sur les cadres de la chronologie générale.
Mais l'univers devient-il infini, la question change : il n'y a plus ni diamètre, ni quantité numérique, ni échelle des temps. Devant la mesure véritable de l'univers, mesure dont la perception ne s'opère qu'en Dieu, le très-grand et le très-petit se trouvent désormais de même condition. L'étendue, le nombre, la durée, cessent de posséder une valeur formelle. Les différences que nous pouvons observer à ce sujet entre la terre et les autres dépendances de l'univers ne sont relatives qu'à nous, et non plus à un étalon absolu, fixé par le décret du Créateur. Quelques excessives grandeurs que nous imaginions, au delà même des grandeurs qui existent entre nous et les astres les plus lointains qu'il nous est donné d'apercevoir, il n'y a aucune sorte de ressemblance entre ces grandeurs et
rininaaginable immensité de Tunivers. Ni le nombre, ni l'éloignccnent, ni les longues révolutions des soleils ne sauraient donc jeter ni tnmble ni découragement dans nos âmes, lorsque cessant de mettre ces chiffres comparés aux nôtres, en regard de Tunivers tronqué que l'astronomie nous découvre, nous les traduisons devant l'univers infini que la philosophie nous révèle- Appuyés sur la conscience de notre dignité spirituelle, il nous devient permis de dédaigner toute élévation matérielle, si haute qu'elle soit, puisque de telles élévations n'ont rien de solide, et de considérer les tourbillons du firmament du même œil dont nous considérons les tourbillons de la poussière. « Que nous importent vos grandeurs, pouvons-nous dire à ces astres dont les perspectives vous effrayaient tout à l'heure? Dieu ne vous regarde pas pour mesurer qui nous sommes. Il y a pour nous, aussi bien que pour vous, une infinité de grandeurs que notre grandeur domine ; et si vous regardez plus haut que vous, vous en trouverez une infinité d'autres qui vous dominent comme elles nous dominent nous-mêmes. Notre condition est, au fond, de môme sorte; car la différence qui vous sépare de nous, comparée à ces sublimités supérieures, va en diminuant à mesure que ces sublimités augmentent; et, s'il vous plaît que nous montions ensemble l'échelle infinie des grandeurs de l'univers, nous arriverons ensemble à son terme, où Dieu commence et où toute inégalité matérielle s'évanouit. »
Laissez donc de côté toute comparaison avec les objets matériels, si vous voulez vous élever, je ne dirai pas à ridée, puisqu'il nous est impossible de l'embrasser, mais au sentiment vrai de la nature de l'univers. Ce que nous nommons matière n'en est qu'une imparfaite image, comme nous ne sommes nous-mêmes
qu'une image de Dieu. Infiniment au-dessus de la matière, infiniment au-dessous de Dieu, infini par l'infinité de sa masse et de sa permanence, et nous enveloppant tous dans son sein, nous infinis d'un autre ordre, le Gosme est une substance à part. Unique et varié, il n'y a pas d'autre ciel que lui. Ainsi la parole humaine ne s'est point trompée lorsque, par un merveilleux consentement de toutes les langues, elle a donné le même nom au séjour de 1^'immortalité et à cette région étoilée qui resplendit mystérieusement sur nos têtes, et dans les profondeurs de laquelle nos regards se perdent. Cette lumière qui nous inonde de ses clartés, en ravissant d'admiration toutes les âmes, est la pure lumière de l'empyrée , et les innombrables soleils que nous voyons étincelerau loin sont les flambeaux qui échauffent et illuminent cette splendide demeure, en faisant régner dans son sein le jour divin qui ne cesse jamais, fies globes, disposés les uns sur les autres dans un équilftre parfait, et diversifiés dans leurs proportions et leurs ornements avec une magnificence sans égale, sont les matériaux qui composent le temple éternel, et c'est l'astronomie qui nous révèle les lois de son architecture. Ne cherchons plus, comme les poètes, à nous le, représenter par analogie avec les palais que nous construisons sur la terre, ou comme vos théologiens, par analogie avec les brillants tableaux de notre atmosphère : les plans du Créateur sont autres que ceux que trace à la surface de notre globe le caprice des architectes ou des vents. Les astres, dans leur inépuisable complexité, sont les quartiers de l'édifice; et les distances qui les séparent les uns des autres, et qui nous effrayent par leur énormité, tant que nous ne nous élevons pas assez haut pour leur ôter leur apparence absolue, ne son ten réalité que les portes dont Dieu se
a08 LE CIEL.
sert pour assurer l'indépendance de chaque lieu et l'isoler comme il lui plaît.
Gardons-nous donc de croire que ces séparations, qui n'ont pas même, en regard de la vélocité de nos âmes, l'épaisseur d'une cloison, soient pour nous des abîmes infranchissables : ce n'est point aux âmes qu'elles font barrière, mais seulement aux organes avec lesquels les âmes se trouvent passagèrement liées. Prenons "pleine confiance dans ce que nous annonce d'une voix assez haute l'unité du Créateur : savoir, que tous ces mondes ne sont qu'un seul monde donné en libre pratique au genre humain comme à tous les autres vivants de l'univers. Grâce à l'infinité dans laquelle la pluralité s'évanouit, le principe de l'unité, troublé un instant par celui du nombre, reprend la plénitude de son empire; et, comme il n'y a qu'un Dieu, il n'y a qu'un ciel. La fixité de ce ciel, c'est l'ordre inaltérable de ses changements; son incorruptibilité, c'est sa permanence; son immatérialité, c'est l'immensité de son étendue. Et cette terre, que nous foulons sous nos pieds, où nous venons tour à tour accomplir notre tâche en compagnie de nos semblables, sur laquelle nous apparaissons sans nous souvenir d'où nous sortons, de laquelle nous disparaissons sans apprendre où nous allons, où nous vivons sans pouvoir dire avec certitude qui nous sommes; cette terre roule dans le ciel, eit un des éléments du ciel, et nous constitue en résidence dans le ciel. Donnons à la religion cette belle parole que Kepler, brisant à jamais, dans ses Harmonies, les voûtes de l'antique firmament, jeta jadis à l'astromie comme un trait de lumière : Hoc enim cœlum est, in quo vivimus et movemur et sumus^ nos et omnia mundana corpora, « Gela est le ciel en quoi nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes, nous et tous les corps du
monde. » La, liturgie, mieux éclairée sur la nature des astres, proclamera peut-être un jour cette vérité en célébrant les fêtes de l'immortalité hors de ses enceintes de pierre, à Tair libre, dans la magnificence de la nuit, sous lé rayonnement des soleils, en vue de la sphère étoilée, le vrai temple de Dieu.
LE THÉOLOGIEN
Vos idées, si elles étaient vraies, donneraient, en effet, à la voûte de la nuit un caractère sublime. Assis tranquillement sur la nef de la terre, nous nous sentirions flotter dès à présent dans l'infini, notre éternelle demeure; et fléchissant les genoux, à la lueur des étoiles, nous nous prosternerions devant le Dieu du ciel, en Tadorant dans son incommensurable ouvrage. Mais vos idées sont-elles acceptables? Se persuaderat-on jamais que le ciel ne soit autre chose que le firmament, et que les élus et les anges n'aient d'autre résidence que ces astres qui, de votre aveu même, sont dans un perpétuel changement? Les astres peuvent convenir à des voyageurs comme nous, mais ils sont assurément sans convenance pour ceux qui sont arrivés et se reposent. Aussi, malgré vos arguments, demeuréje fidèle à l'empyrée : je laisse de côté toutes vos spéculations sur la géométrie et la mécanique de l'étendue, je transporte le débat sur le terrain de la vie, et là je vous renverse au nom des lois de l'immortalité. En efiTet, l'immortalité n'est rien si elle est sans récompenses, et ces récompenses elles-mêmes ne sont rien s'il n'existe quelque part un théâtre où l'on en jouit. Ainsi, l'immortalité appelle impérieusement -un empyrée, et, pour toute satisfaction, vous lui offrez un archipel de planètes. Croyez-moi, après avoir goûté le
pressentiment des béatitudes du paradis céleste, il n^est pas facile de se résigner à n'espérer que les délices d'un paradis terrestre, de quelques ;éclatantes couleurs qu'on le décore; on n'est plus guère tenté de demeurer à jamais le semblable des hommes, et c'est avec ravissèment que l'on vise à devenir, au jour de gloire, l'égal des anges.
LE PHILOSOPHE
C'est en quoi Ton aurait tort. Vous faites injure, par de telles aspirations, à cette nature humaine que le christianisme a si énergiquement sanctifiée, et vous abandonnez, pour un ascétisme illégitime, le véritable mouvement de la tradition religieuse à laquelle vous faites profession d'appartenir. C'est moi qui vous y rappelle; et si je m'engage sur le nouveau terrain où vous me conviez, c'est avec le ferme espoir de vous obliger à reconnaître que la nature humaine, mal pénétrée par vos docteurs, est capable, par le simple développement des facultés qu'elle met en activité sur la terre, de s'élever aux conditions les plus parfaites qu'il soit possible d'assigner à la vie des créatures. Je ne recule nullement, vous le voyez, devant l'extrémité où vous vous imaginez me réduire à demander merci, et je dis volontiers avec vous : Si le ciel est analogue à la terre, il faut que la vie des habitants du ciel soit analogue à la vie des habitants de la terre. Comme j'affirme le principe, j'affirme aussi la conséquence, que je veux formuler plus explicitement encore en disant : Que tous les caractères essentiels de la nature humaine sont dignes d'être portés dans le ciel, et que le ciel ne peut en être privé sans dommage. Trouvez-vous cette proposition trop hardie? Mais vous oubliez donc que
VOUS avez établi vous-même, au sommet de la hiérarv chie de l'univers, l'idéal de la nature humaine indissolublement uni à la nature divine en même temps qu'à la chair, et qu'entre nous et cet idéal, il y a place pour une suite innombrable de types, supérieurs à nous par le degré de leur perfection, mais semblables h, nous par le fond même de leur nature? Et même, sans avoir besoin d'invoquer le mystique archétype de l'Homme- Dieu, ne me suffit-il pas, pour vous obliger à accepter ma thèse, de vous faire souvenir que vous reconnaissez en nous l'image de Dieu? Si nous sommes réellement l'image de Dieu, quelque confuse que puisse être cette inoAge, développez-en successivement tous les traits, et devenant de plus en plus correcte, sans cesser de n'être toujours que l'image, elle se rapprochera de plus en plus de la divine excellence de son adorable modèle. L'homme est-il donc bien l'image de'Dieu? Voilà toute la question ; et vous ne pouvez, sans doute, la regarder comme indécise, encore que, retenu par les froideurs de la scolastique, vous ne vous montriez pas fort animé à mettre l'affirmative dans tout son jour, afin d'en déduire vaillamment les conséquences. En dehoVs même de l'autorité de la tradition, il y a là, en eifet, une de ces vérités qui saisissent tant elles sont lumineuses. Gomment Dieu n'aurait-il pas créé à son image ce qu'il lui a plu de créer dans la plénitude de son amour? Ne devait-il pas faire pour le mieux, et que pouvait-il faire de mieux que sa ressemblance? Permettez-moi seulement, pour vous encourager à me suivre, de m'autoriser devant vous de ce beau passage de la Cité de Dieu, où saint Augustin, sans crainte ni de diviniser l'homme ni d'humilier Dieu, poursuit Taualogie des deux natures, jusqu'à nous découvrir dans la nôtre le vestige des attributs les plus caractéristi-
ques de la divinité, a En nous, dit-il, nous pouvons reconnaître une image de Dieu, c'est-à-dire de sa souveraine trinité; et bien que cette image ne soit point égale à son modèle, qu'elle en soit, à vrai dire, considérablemejit éloignée, ne lui étant ni coéternelle ni consubstantielle, et qu'il lui faille le perfectionnement de la réformation pour s'en rapprocher quant à la similitude, il n'y a cependant rien, dans tous les ouvrages de Dieu, qui, par sa nature, soit plus voisin de la nature de Dieu; car nous sommes, et nous connaissons que nous sommes, et nous aimons notre être et cette connaissance que nous en avons; et, dans ces trois choses, aucune vraisemblance trompeuse ne nous égare, car nous ne les touchons point par quelque sens, ainsi que les choses qui nous sont extérieures; mais sans aucune illusion de rêves ou de fantômes, je suis parfaitement certain que je suis, que je connais et que j'aime... Puis donc que nous avons été créés à l'image de notre Créateur, dont l'éternité est véritable, la sagesse éternelle, l'amour éternel et véritable, et qui est lui-même l'éternelle, véritable et excellente trinité, sans confusion ni séparation, contemplons en nous son image, et, comme l'enfant égaré de l'Évangile, retournons à lui après nous être éloignés de lui par nos péchés. »
Ainsi que l'indique succinctement dans ce passage le grand théologien , l'homme n'est pas seulement l'image de la trinité, il est l'image du Créateur, l'image du Dieu souverainement vivant et actif qui communique à l'univers entier son activité et sa vie. L'homme seraitil, en effet, l'image véritable, s il n'était l'image à tous égards, et si, pareil à ces vaines peintures qui reproduisent seulement la figure des personnes sans reproduire en même temps leur mouvement, il n'était, si je
puis ainsi dire, qu'une image dormante? Dès lors, comme le modèle de Thomme est la vie dans Finfini, et que la vie est essentiellement le mouvement, ne faut-il pas que, pour rester toujours conforme à son divin modèle, Fhomme, dans son immortalité, soit ' toujours dans le mouvement, afin de demeurer, à rexemple de Dieu, perpétuellement dans la vie?
Mais quelle est, direz-vous, cette activité qui, susceptible de s'accroître et de se perfectionner sans cesse, mérite, par la sublimité de ses caractères, de se conserver en nous jusque dans le ciel? C'est, vous répondrai-je, ce feu sacré, grâce auquel nous sommes maîtres de nous faire les imitateurs de Dieu dans la création et dans le gouvernement de l'univers, et même, plus encore que ses imitateurs, ses associés. Dieu nous a doués d'un certain degré de puissance qui nous met en état de modifier, comme lui, ce qui existe; d'un certain degré de sagesse, qui nous permet de produire cette modification conformément aux plans généraux de sa providence; enfin d'un certain degré de bonté, qui nous fait diriger nos actions de la même manière dont il dirige lui-même les siennes, en vue du bien commun de tous les êtres. L'homme n'est donc point inerte; et tandis que tout agit autour de lui dans l'univers, il a qualité pour agir lui-môme, et ne pas le faire en vain : son divin coopérateur est en lui et l'inspire. *S'aperçoit-il que les choses qu'il voit à sa portée sont de nature à devenir meilleures, aussitôt son cœur désire cette amélioration, son intelligence en détermine les moyens, et, dans son plein courage, il se met à l'œuvre. Pénétrant les desseins de Dieu pour le perfectionnement des créatures, il les seconde, et l'on peut dire avec un noble sentiment d'orgueil et de piété qu'il prête ici-bas main-forte au Créateur.
3ili LE CIEL.
Ce n'est pas seulement sur ce qui existe en dehors de lui que cette participation à la vertu créatrice lui donne empire dès ce bas monde : chose admirable et dont nous ne saurions trop nous convaincre, elle lui donne prise sur lui-même ! Moyennant l'aide de Dieu, il agit à volonté sur sa propre nature. Cette réformation par laquelle il développe progressivement sa ressemblance avec le principe divin de son être, et qui tend à l'élever de plus en plus dans la hiérarchie infinie, Dieu a permis qu'il en fût lui-même l'auteur. Il comprend ce qui lui manque, en considérant de quelle hauteur le domine l'ineffable archétype que la religion lui propose, et il sent en même temps au fond de luimême qu'il est libre de corriger continuellement son imperfection; comme ces anges que le patriarche regardait monter sur une échelle mystérieuse ^de la terre au ciel, il voit se dresser devant lui une échelle par la- ,quelle il peut monter également, non sans effort, mais aussi longtemps et aussi haut qu'il lui plaît.
Outre qu'il est apte à se perfectionner, il est excité à le faire par un penchant naturel ; car il ne se contente pas d'aimer son être tel qu'il est, ainsi qu'il appartient à Dieu seul d'aimer le sien, mais cet amour qu'il ressent le porte à désirer d'accroître l'excellence de son être, afin de l'aimer et d'en jouir encore davantage; et c'est là le plus beau de sa nature. Ce désir suffit à lui seul pour le rendre meilleur; il l'encourage à fortifier sa piété, son intelligence, son énergie, et plus rapproché de Dieu, l'homme est désormais plus capable de satisfaire, par les plans qu'il crée et mène à fin, la charité qui l'anime. Donc, en même temps qu'il s'est avancé dans la voie de son perfectionnement personnel, il est devenu plus propre à coopérer au perfectionnement général et plus décidé à le faire; tandis que par une
réciprocité où respirent la sagesse et la bonté de l'ordonnateur suprême, il est impossible qu'il coopère au peifectionnement général sans se perfectionner par là même. En effet, nous ne saurions tenir notre charité en éveil et tâcher de remédier, par l'application de nos pensées et de nos actes, à tout mal que nous découvrons, sans redoubler infailliblement par un tel exercice, accompagné des faveurs qu'il mérite, la charité, la sagesse et la puissance que nous y déployons, et sans nous élever, pour ainsi dire naturellement et sans l'avoir cherché, à un rang supérieur, par l'oubli même de notre personne au service d'autrui. D'où il suittqu'en définitive, l'homme travaille pour lui-même alors qu'il ne s'occupe qu'à travailler pour les autres, et qu'il est sans autre moyen de travailler pour luimême, sinon de travailler en même temps pour les autres. Qu'il s'absorbe, tant qu'il le voudra, dans la contemplation solitaire de Dieu et de lui-même, il ne se rapprochera jamais de son modèle, s'il ne l'imite; et il ne peut l'imiter qu'à la condition d'épancher, comme lui, sa charité en vue de l'ceuvre universelle de grâce et de bonté que s'est proposée le Créateur.
Ainsi, reconnaissons résolument qu'aucun des principes fondamentaux de l'univers, sinon le principe même de l'existence des créatures, n'est au-dessus de cette activité bienfaisante, et ne craignons point d'étendre son règne de la terre au ciel. C'est par cette activité, comme nous venons de l'entrevoir, que la ressemblance de la créature et du Créateur parvient à son suprême complément ; c'est par elle que la créature, entrant en association avec le Créateur, parvient à dé* yelopper la perfection en elle et autour d'elle, et que la création, poursuivant son but, remonte incessam-. ment vers celui dont la bonté l'a suscitée et l'appelle.
De plus, c'est par cette activité seulement que Tâmc est en mesure de s'apaiser elle-même, en donnant satisfaction aux élans que lui inspirent à chaque instant Tamour de Dieu, Tamour du prochain, Tamour d'ellemême ; et ce n'est, non plus, que par elle que la destination imposée dès l'origine à la totalité de l'univers, et l'indépendance laissée en même temps aux individus qui le composent, arrivent à se mettre d'accord.
Supprimez, en effet, ce divin principe d'activité qui lie toutes les créatures l'une à l'autre pour les attacher à Dieu toutes ensemble, et les amener ainsi de concert à ces conditions supérieures d'existence auxquelles tout l'univers aspire; aussitôt tout se rompt, tout se disfout, et il n'y a plus que confusion : la vie est éteinte, le monde est amorti, et Dieu lui-même, privé de ce mouvement extérieur auquel il préside, se replie en lui, et rentre, comme Brahma, dans l'extase de la contemplation solitaire. C'est où en est venu, dans sa lassitude profonde, votre triste moyen âge avec son dogme glacial de la consommation suprême. A lui la responsabilité de cette interprétation aveugle du mythe antique de la transformation de la terre. A l'entendre, l'heure une fois sonnée et le jugement prononcé, tout, dans l'univers, doit prendre une position éternellement fixe et inaltérable. Plus de temps, plus de changement, plus jamais rien de nouveau; plus d'actions charitables de la créature à l'égard de la créature , plus de réflexions salutaires, ni d'emportements efficaces vers Dieu : les élus seront installés pour toujours, chacun à sa place, dans le paradis; les réprouvés, chacun à la sienne, dans l'enfer. L'époque sera passée où les bons pouvaient se délecter en aidant leurs frères à sortir du mal, et en sentant la création céder à leurs instances, et gagner chaque jour, grâce à eux, une nouvelle douceur et une
nouvelle beauté; où ceux qui ont eu le malheur de s'égarer pouvaient, après leur égarement, revenir à la lumière, et reprendre, en compagnie des fidèles, le droit chemin; où ceux qui éprouvaient la sainte émulation d'atteindre au même rang que les êtres plus parfaits qu'ils apercevaient au-dessus d'eux, et de savourer avec eux les délices d'un voisinage de Dieu plus intime, étaient maîtres de s'élever selon leurs désirs, et de se rapprocher continuellement de leur divin modèle. Il n'y a plus, dans l'effroyable suite de ces siècles de siècles, de progrès à espérer ni pour soi, ni pour les autres, ni dans le ciel, ni dans l'enfer, ni nulle part, et la loi de l'immobilité est désormais la loi unique de l'univers. Voici, sur les gradins de ce ciel étrange, les élus assis en ordre l'un près de l'autre, tous au rang que leur ont assigné les travaux de leur court pèlerinage de la terre, absorbés, sans que rien les doive jamais distraire, dans la rigidité de leur contemplation, et revêtus pour toujours des corps terrestres dans lesquels ils ont été saisis par la mort, comme du sceau fatal de leur immuabilité éternelle. Que font là ces fantômes? Sont-ce bien des vivants, ou ne sont-ce pas des morts? Ah ! Christ, que ce paradis m'épouvante, et que j'aime encore mieux ma vie avec ses misères, ses tribulations et ses peines, que cette immortalité avec sa paix béate !
Je pourrais peut-être m'en tenir là : il ne vous est plus permis de mettre en doute le caractère céleste du principe d'activité qui règne en nous, et qui est le promoteur de tous les mérites de notre vie, car vous ne sauriez sérieusement contester que ce principe ne soit susceptible d'un développement infini; mais je veux que vous jetiez au moins un regard sur tout ce que vous perdez en le sacrifiant. Voyez s'en aller toutes
ces chères vertus que nous estimions si haut sur la terre : adieu force de caractère, adieu bénignité, adieu clémence, patience, libéralité, gratitude, chasteté! Adieu prudence, modération, magnanimité, justice, vertus génératrices desquelles coulaient toutes les autres, et qu'un des Pères comparait éloquemment à ces quatre grands fleuves qui embellissaient et fertilisaient le paradis ! Nous n'avons plus besoin de vous, vous crie la théologie, votre temps est passé : il y avait des vertus sur la terre, il n'y en a plus dans le ciel; la logique vous expulse. « De toutes les vertus de notre activité présente, dit rudement saint Augustin dans FEnchiridion, nous nous réduirons à cette vertu unique de contemplation par laquelle nous contemplons Dieu, ainsi qu'il est écrit : Dès le matin, je serai devant toi et je contemplerai. Adstabo tibi et contempîabor, » Toute la scolastique, vous le savez, prononce le même arrêt. Arrêt arbitraire ! Cette vertu de contemplation. Dieu, qui doit être votre étemel modèle, s'y est-il enfermé? Vous découvrez bien, à l'origine de la métaphysique, l'être infini dans la contemplation exclusive de lui* même; mais, tout aussitôt, il en sort, et il crée, il se répand, il gouverne, il perfectionne, il agit, il nous donne l'exemple de sa vie, et c'est de son imitation que descendent à l'envi toutes les vertus qui décorent 'la terre, et dont nous apercevons l'idéal planant bien audessus. Non-seulement donc, en développant notre activité, nous nous rapprochons de Dieu, autrement dit, nous montons dans le ciel; mais en cessant d'agir, nous perdons la divine ressemblance, c'est-à-dire que nous tombons dans une position inférieure à cètle que nous occupons aujourd'hui dans l'univers.
Telle est^la position que vous donnez inconsidérément à vos saints. J'aurais beau jeu, si je le voulais, à
VOUS pousser sur ce chapitre, et à récriminer contre la tyrannie de votre esprit de système, au nom de la morale qu'il bannit si lestement de Tempire du ciel. Mais je me bornerai à vous faire remontrance de la misère que vous infligez à vos élus en les privant du libre exercice de ces trois vertus théologales, que le christianisme place avec tant de raison au-dessus de toutes les autres, et qui ^nt bien inséparables de la nature \ humaine, si c'est, principalement par elles, comme le proclament tous les théologiens, que la nature humaine se rapporte à Dieu.
La foi est cette force qui nous fait adhérer de toute notre âme à un idéal dont la vérité ne nous est pas logiquement démontrée, mais sous lequel nous sentons éclater la réalité de Dieu avec une telle puissance, que nous sommes entraînés, sans demeurer maîtres de douter que le sujet de notre croyance ne soit fondé ; c'est Targument des choses non apparentes, comme le dit éloquemment saint Paul. La question de savoir s'il est possible que la foi s'évanouisse dans la demeure céleste est donc au fond la même que de savoir s'il est possible de concevoir un idéal supérieur à la condition de cette demeure; car s'il y en a un, cet idéal devient infailliblement le principe d'une foi nouvelle, même dans le ciel absolu que les scolastiques nous dépeignent, puisque Dieu se réfléchit plus vivement dans l'idéal en (piestioQ que dans la réalité. Or, n'est-il pas évident que l'état qui se produirait si, tous les égarés arrivant tour à tour à se dégoûter du mal et à rechercher le bien, l'enfer se \idait continuellement; si tous les saints, dans le magnifique accord de leurs aspiratio&s, s'élevaient sans cesse à des degrés de perfection de plus en plus sublimes; si, toutes les créatures, enfin, consolidant progressivement leur union mutuelle et
avec Dieu, ne formaient toutes ensemble, au-dessous de la majesté infinie, qu'une même unité d'adorateurs , n'est-il pas évident qu'un tel état est incomparablement supérieur à ce paradis étroit où il n'y a place que pour une partie de la création ; où sont rangés des ^lus de rang inférieur, condamnés à rester à jamais en contemplation, sans aucun moyen de s'en rapprocher, devant les élus plus méritants et plas heureux qui les dominent; au-dessous duquel on entend mugir les fleuves de l'enfer et retentir les gémissements et les imprécations des démons et des damnés; dans lequel, en un mot, règne dans tous les sens l'imperfection? Transportées au sein d'une telle institution, les âmes seraient donc portées à se tourner, avec un élan invincible, vers un idéal meilleur; et leur foi se trouverait violentée, puisque, tout en conservant ce secret entraînement vers l'institution la' plus digne de Dieu, il leur serait cependant interdit de se satisfaire en croyant à l'existence effective de cet invisible objet de leur admiration et de leur amour.
Il en serait de même de l'espérance. Cette vertu qui est seule capable de concilier l'amour infini de nousmêmes, que Dieu a mis en nous, avec la conscience de notre infériorité présente, et qui, nous donnant confiance dans l'efficacité de nos efforts, brise le temps devant nous, et nous fait jouir à l'avance des biens que nous entrevoyons, que nous désirons et que nous ne possédons point encore; cette divine vertu est aussi morte, ou pour mieux dire aussi affligée dans votre ciel que sa sœur. « Dans la patrie, dit saint Thomas, l'espérance s'évanouit comme la foi : Spes sicut et fides evacuatur, » Gela est aisé à dire! Mais par quel miracle, Dieu, en nous ouvrant les portes de la patrie céleste, peut-il, sans nous anéantir nous-mêmes, anéantir en
LE C1£L. 32i
nous Tespérance? Tant que l'âme subsiste, Tespérance y rayonne; et lui ôter l'espérance, c'est lui ôter le zèle de l'immortalité, et par conséquent le ressort qui l'y entraine volontairement. C'est l'espérance seule qui fait notre grandeur; c'est elle qui dirige nos regards vers le ciel; c'est elle qui nous dégoûte du néant, et qui, dans notre petitesse d'aujourd'hui, enfants que Dieu appelle à lui, nous fait tous infinis, en nous rendant tous capables de vouloir l'infini pour dernier terme de nos progrès futurs. Comment donc des âmes, assises, comme vous l'in^aginez, dans la pure lumière du ciel, et se voyant dominées à la fois par la perfection du Créateur et par celle d'une série d'autres créatures plus voisines de lui, ne se sentiraient-elle pas animées de l'inextinguible désir de se rapprocher de ces béatitudes supérieures; et comment, se souvenant en même temps que leur état est fixé à toujours par le jugement, et qu'aucun progrès ne leur est désormais possible sur cette échelle où la main de Dieu les a clouées, ne se rempliraient-elles pas de tristesse et de mécontentement, et ne regretteraient-elles pas, dans leur désespoir, cette pauvre terre où l'on vivait et espérait? Et si vous vous réfugiez à dire, avec vos dialecticiens, que ces âmes, par le sentiment de la sainteté et de la félicité des autres âmes, éprouvent la même jouissance que si cette félicité et cette sainteté leur appartenaient à elles-mêmes, alors, sans doute, vous ôtez tout motif à l'espérance; mais toute personnalité s'efface du même coup, et votre paradis, au lieu de représenter l'ordredes individualités bienheureuses, n'est plus qu'une vaste dissolution d'existences confondues l'une dans l'autre, comme dans le pêle-mêle des panthéistes.
La charité est la seule des trois vertus théologales à laquelle vous fassiez profession de donner accès dans
\e ciel; mais tandis que la foi et Tespéraoce, ainsi que je viens d^essayer de vous en convaincre, s'y introduisent malgré vous, celle-ci, au contraire, quoi qu'il vous plaise de lui ordoniier, n'est pas en état de s'y fixer. Elle en rompt les portes, et demeure en suspens entre le paradis et l'enfer, sans trouver satisfaction nulle part. D'un côté. Dieu l'attire; de l'autre, les plaintes et les blasphèmes des créatures malheureuses l'attirent également, et elle n'a de calme ni dans l'anfer, dont elle essayerait vainement d'apaiser les dou* leurs, ni dans le paradis, où l'inquiétude la poursuit. La charité, en effet, ne saurait être un amour tellement absolu du Créateur, que la créature n'y ait part. On ne peut aimer véritablement Dieu, si on ne l'aime dans ce qu'il a fait; de même que l'on ne peut aimer véritablement les êtres particuliers, si on ne les aime en celui qui leur confère l'existence. La charité est une double force qui, nous attachant directement à la création, nous attache à Dieu par l'intermédiaire de son œuvre, et qui, nous attachant directement à Dieu, nous attache à la création par son auteur. Elle est le ciment de l'univers. Gomment donc le juste pourrait-il être témoin des souffrances d'une partie de la création, sans être instinctivement sollicité à y porter remède? et comment ne serait-il pas troublé dans la jouissance de sa béatitude personnelle, par la conscience de ces fatales défectuosités, et de sa fatale incapacité à leur égard? Ainsi, la charité, au lieu de s'épancher dans sa plénitude et sa paix au sein de votre paradis, y serait, au contraire, à demi étouffée sous des empêchements invincibles, et loin d'y former l'ineffable source de la félicité des élus, elle n'y serait pour eux qu'une source de désolations et de regrets.
J'ose le dire, le sort qui nous est assigné sur la terre
est plus doux que celui qui appartieudrâit, selon votre système, aux êtres supérieurs; car, en dépit de toutes les entraves qui nous arrêtent, nous sommes libres du moins de céder au noble instinct qui nous commande d'aider toute créature dans la peine, libres d'espérer dans Tefficacité de nos efforts sur nousmêmes, libres d'attendre avec confiance de la bonté de Dieu la fin de tout mal dont la vue nous afflige. Quel est celui d'entre nous qui, se transportant par la pe&sée dans les hautes demeures conçues par la fantaisie du moyen âge, se figurerait qu'il lui sera possible d'assister, sans révolte, au spectacle de la torture des dsmainés, d'apercevoir dans d'inextricables angoisses ses parents, ses amis, les objets de ses affections les plus profondes et les plus tendres en cette vie, sans les plaindre, sans désirer de leur tendre une main secourable, sans se déranger de la tranquille perception de sa propre béatitude? Que dis-je? sans éprouver luimême, par l'effet de son impuissance, le plus affreux supplice? 11 me semble voir mes amis désespérés, s'agitant au milieu d'un incendie, et moi, cloué par la paralysie sur un fauteuil, m'écriant vainement, ainsi que dans un rêve, sans pouvoir me lever pour courir à leur aide et les sauver! Ne dites donc pas que les clameurs du mauvais riche, implorant, dans sa détresse, le rafraîchissement d'une goutte d'eau, montent jusqu'aux oreilles de Lazare assis avec délices dans le sein d'Abraham, et que Lazare entend cette prière sans que sa charité soit émue : malgré notre imperfection présente, nous deviendrions, en comparaison de tels élus, trop fiers de notre humanité, et nous cesserions de
nous incliner devant ceux que vous prétendez faire trôner au-dessus de nos têtes; il nous répugnerait de penser que nous pourrons prendre place un jour à côté
d'eux, et que la mort aura là force de nous altérer assez profondément pour nous faire partager, sans horreur de nous-mêmes, leur égoïsme barbare. Croyezmoi, laissons sans scrupule ces vaines imaginations à V^ge malheureux dont elles sont le produit. Elles ne sont en harmonie qu'avec ces mœurs dures qui permettaient aux plus humains de se donner le spectacle des tourments infligés par le bras des bourreaux, et sous l'empire desquelles les estrapades et les auto-da-fé étaient considérés comme des fêtes. Élevons-nous à des croyances plus saines. Cessons de croire à la réalité d'un paradis que nous embellirions en y laissant tomber le reflet de nos vertus. Ayons le principe de notre activité assez à cœur pour renoncer à notre existence même, plutôt que de consentir à le perdre. Proposonsnous, quelque heureuse que devienne jamais notre vie, partout oii nous verrons une créature en souffrance, de nous efforcer de la ramener vers le bien ; partout où nous verrons une créature au-dessous de nous, de nous efforcer de la faire monter jusqu'à nous ; et partout oti nous en verrons une au-dessus, de nous efforcer de monter à notre tour jusqu'à elle. Appuyés sur la foi, sur l'espérance et sur la charité, élançons-nous avec conflance dans l'immortalité.
Permettez-moi de résumer toute cette thèse : je le ferai dans une simple prière, que je supposerai dans la bouche des justes, au moment où, quittant la vie, ils attendent du souverain dispensateur des destinées une condition nouvelle, et que je vous mettrai au défi de condamner. «Mon Dieu 1 s'écrient ces âmes suppliantes, combien la vie que vous venez d'arrêter a été peu fructueuse ! Les perfections que nous avons acquises ne sont que le commencement des perfections dont nous sentions capable l'immortelle essence qui est en nous, et
nous avons confiance que nous serions devenus meilleurs si vous nous aviez fait vivre davantage. Ce que nous avons accompli pour Tavancement de nos frères et pour Tamélioration de l'état général de la société terrestre n'est presque rien en comparaison de ce que nous voyons encore à tenter; et les maux que nous laissons derrière nous touchent tellement notre cœur, que la plus douce récompense que nous puissions souhaiter serait d'avoir le bonheur d'être admis par votre providence à en guérir encore. Accordez-nous donc de reprendre, dans le nouvel asile où vous nous transportez, la suite de nos travaux interrompus dans-celui-ci; faites que nous ne cessions point d'être ce que nous étions sur la terre, et que notre éloignement de cette demeure ne soit point une peine pour nous; permettez que la mort que nous venons d'éprouver ne soit qu'un simple accident, incapable de rien changer aux forces qu'en nous créant il vous a plu de mettre en nous, et laissez-nous croire que les accroissements que nous avons pu donner ici-bas à nos vertus ne resteront pas confondus dans un commun néant avec les vains lambeaux de nos organes terrestres. Si nos labeurs ont mérité d'attirer sur nous les bienfaits dont votre toutepuissance dispose, consentez à ce que nous espérions que la position nouvelle qui nous est destinée sera supérieure à celle que nous quittons; que nous y trouverons une éducation moins lente et plus solide avec un savoir plus vaste, un foyer de perfectionnement plus accompli et une puissance personnelle plus grande, une vie plus efficace à notre égard comme à l'égard des autres et des béatitudes plus vives et plus partagées. Dussions-nous même, dans cet autre séjour, être exposés à souffrir encore des maux analogues à ceux que causent dans celui-ci l'ingratitude, la méchanceté, l'i-
gnorance, les misères, les infirmités, rendez-nous libres d'y aller prendre part à cette œuvre dé perfectionnement pour laquelle la création tout entière s'agite depuis son premier jour, et de gagner par nos efforts, grâce à ce ferme courage que vous savez entretenir en nous, un degré de perfection plus élevé, une résidence plus digne, et le contentement d'avoir ramené au bien une partie des créatures qui sont en ce moment dans la souffrance et dans le mal. Soyez-nous favorable, à nous qui voudrions encore grandir, ainsi qu'à tant de nos frères que notre dévouement pourrait encore aider; n'éteignez pas les saints transports qu'excitent en nous la foi, l'espérance et la charité ; récompensez-nous, non pas en nous assurant une retraite dans les tranquilles splendeurs de l'empyrée, mais en donnant pleine carrière à l'impérissable activité qui est le plus bel attribut de notre nature, puisqu'elle est le dernier trait de la ressemblance qui nous unit à vous; et au bonheur d'obtenir daignez ajouter, dans votre grâce, le bonheur plus sublime de mériter encore ! »
Une telle prière est-elle, à votre avis, une prière de bonne ou de mauvaise volonté? Si elle est de bonne volonté. Dieu l'entend et l'exauce ; et d'autant mieux qu'elle doit nécessairement entrer, en raison même de sa rectitude, dans l'esprit des dispositions adoptées dès l'origine par sa providence pour le gouvernement de l'univers. N'est-il pas évident que les plans de Dieu ne sauraient manquer de se trouver partout en harmonie avec les aspirations des âmes justes?