LE THE(MX3GIEN
Je crains que vous ne prouviez seulement qu'un excès de zèle peut quelquefois tromper. Dieu n'est pas moins
ami du repos qoe du trayail , et c'est aussi l'imiter que de chereher la paix. Nous ne la rencontrons pas sur la terre, mais nous la découvrons dans le ciel, et nous ayons Tespérance que le divin rémunérateur nous l'y donnera. Lassés et épuisés par les agitations de ce bas monde, nous n'avons aucun scrupule de tout sacrifier, hormis l'amour de Dieu, qui en est le fond, pour nous assurer la perspective d'une béatitude si digne d'envie. C'est un point sur lequel nos maîtres sont, en effet, comme vous le dites, inflexibles : rien ne leur coûte pour le rendre absolu; et s'il est effectivement néces» saire de dépouiller la nature humaine de quelque chose pour l'approprier à ce calme éternel, nous l'en dépouU^ Ions. Vous nous objectez le désir naturel de se perfec* tioniier : mais si tous les justes arrivent à aimer Dieu parfaitement, tous devront se trouver parfaitement résignés à la condition qu'il lui aura plu d'assigner à chacun d'eux, car ils seront, sans nul doute, moins attanchés à ce qui leur convient personnellement qu'^à ce qui convient à Dieu; et d'ailleurs, les bienheureux n'auront-ils donc pas désormais assez de sagesse pour ne point ambitionner ce qu'ils sauront pertinemment ne pouvoir, en aucun cas, leur être concédé? Il suffirait donc que vous voulussiez bien vous persuader que cette loi de fixité, que vous cherchez en vain à contre* carrer par votre loi du progrès infini, est véritablemeni celle que Dieu impose à ses élus ; et, du côté de ces derniers, vous verriez bien vite, grâce à la plénitude de l'obéissance, toute àifficuité s'évan<^uir.
Que parlez-vous d'amis et de parents? Sur la terte, je le proclame aussi haut que vous, cet entourage nous est utile ; mais dans le ciel il n'y en a plus besoin : toute liaison particulière s'y efface devant l'inefibble liaison que les âmes y entretiennent avec Dieu. Saî&t
•323 LE CJEIi,
Thomas traite spécialement, dans la seconde partie de la Somme, la question : Utrum requiretur in cœlo socie^ tas amicorum; et sa discussion ne laisse pas subsister la moindre incertitude quant à la négative. « Bien que pour la béatitude de la vie présente, conclut-il, la société des amis soit requise, afin que Ton soit aidé, réjoui, exercé par eux, toutefois cette société n'est point nécessaire pour la vie future. »
Vous vous égarez de la même manière en ce qui concerne Tenfer; et je crains que vous n'apportiez, pour juger de ce grand spectacle, plus de sensibilité que de fermeté de caractère et de raison. Loin de redouter son effet sur les élus, nous n'hésitons pas à leur en proposer la contemplation comme une de leurs plus magnifiques jouissances ; et, en effet, la toute-puissance de la justice de Dieu ne s'y témoigne-t-elle pas en traits aussi éclatants que dans le ciel? Lisez seulement la déclaration par laquelle se termine cet illustre livre des Sentences, dont l'autorité domine tout le développement théologique du moyen âge, et vous y trouverez pleine réponse à vos appréhensions, (i Les bienheureux, dit le Maître des Sentences, sans avoir besoin de sortir de la place qu'ils occupent, en sortiront cependant d'une certaine manière, en vertu de leur faculté d'intelligence et de vision distincte, afin de considérer les tortures des impies; et en les voyant, non-seulement ils ne ressentiront aucune douleur, mais ils seront comblés de joie, et ils rendront grâce à Dieu de leur propre délivrance en assistant au spectacle de l'ineffable calamité des impies. »
Gela vous semble dur? Mais la logique le veut ainsi ; sans quoi, on verrait donc les bienheureux, en désaccord avec Dieu qui se satisfait dans sa vengeance, se précipiter à l'envi hors de l'enceinte du ciel, pour cou-
rir au secours de tous ces misérables, et la confusion actuelle des justes et des méchants se reproduire de la sorte éternellement. Et que serait-ce donc, en définitive, que les jugements de Dieu, si ces jugements ne possédaient qu'un caractère provisoire? Vous représentez-vous les âmes des trépassés, comparaissant, au sortir de cette vie, devant ce tribunal que nous n'entrevoyons que dans les ombres d'un effrayant mystère, et, la sentence une fois prononcée, rentrant dans la libre disposition d'elles-mêmes pour une carrière nouvelle, dont leur bonne ou leur mauvaise conduite déterminerait, cette fois encore, la direction et l'issue? Mais alors, à vrai dire, il n'y a donc plus de tribunal de Dieu, mais seulement de secrètes impulsions de la Providence, analogues à celles dont nous sommes chaque jour témoins dans le gouvernement des choses de la terre.
LE PmLOSOPHE.
J'estime qu'en vous élevant au-dessus des symboles grossiers dont se paye la foule, vous reconnaîtriez sans peine que le tribunal de Dieu n'est pas une chose aussi définie que vos catéchistes se plaisent à le marquer. De votre aveu même, le mystère l'enveloppe; et ce mystère est le signe de l'indépendance laissée à votre esprit sur ce grave sujet. Profitez donc de ce que vous ne savez réellement rien, pour chercher du moins ce qu'il peut être permis de soupçonner. Abandonnés ici à nos propres ressources, et sans autre principe pour nous glisser dans les secrets de la métempsychose céleste que le principe de la simplicité des voies divines, permettez-moi de soulever l'idée que les phénomènes du monde spirituel sont peut-être réglés par des lois aussi simples que celles qui président aux phénomènes du
monde matériel. De même que les astres, par le seul effet de leur assujettissement aux lois du ciel, accomplissent la destinée qu'il conyient au Créateur de ïeur faire suivre, tant à Tégard de leur transport d'un point à l'autre que de leur changement d'état, sans que le Créateur soit obligé de se découvrir en personne à chaque variation; de même les âmes ne pourraient-elles pas, dans la diversité infinie des chemins qu'elles par- C(mrent au sein de l'univers et des mutations correspondantes qu'elles éprouvent dans leurs conditions d'existence, être tout uniment conduites par l'effet d'une obéissance naturelle à des lois générales? Je me complais à penser que la théodicée, derrière ses voiles que notre ignorance décore à sa guise, repose vraisemblablement sur des principes aussi réguliers dans leur action, et aussi féconds dans la multiplicité de leurs conséquences que ceux à l'aide desquels s'expliquent tous les problèmes de la physique et de l'astronomie; si bien qu'à notre insu, il existe peut-être une science, familière à des êtres plus éclairés que nous, et qui donne raison des déplacements et des incarnations des âmes, sans faire appel à aucune intervention miraculeuse du juge souverain, tout comme, à l'insu de nos pères, il en existait une pour donner raison des circulations et des métamorphoses les plus merveilleuses des corps organiques.
Telle est la science qui serait véritablement digne de se revêtir du nom de psychologie dans toute l'ampleur de ce grand nom. Au lieu de se borner à nous faire la description des forces virtuelles de l'âme, elle nous ferait entrer dans la connaissance des effets que produisent naturellement ces forces , lorsque l'âme , délivrée des engagements qui l'attachaient à la terre, devient libre de se porter oil l'appellent les innéités
que ses habitudes ont développées dans sa substance. Ne jouirions-nous pas ainsi d'un progrès analogue à celui que nous avons ressenti sur un autre théâtre, lorsque, cessant de regarder les étoiles comme des créatures fixes, dont la science n'avait à connaître qu'eu égard à leur éclat et à leur situation du moment, nous avons commencé à comprendre que nous avions là sous nos yeux des créatures indéfiniment muables et mouvantes par le simple jeu de leurs énergies intrinsèques? Sans espérer que rious soyons jamais admis à tant de savoir, je me figure que notre postérité, plus métaphysicienne que nous, jugera un jour ceux qui se croient obligés de rapporter directement les âmes au tribunal de Dieu afin de leur faire articuler de sa bouche les arrêts promoteurs des changements qui se produisent, à la mort, dans leurs destinées, à peu près comme nous jugeons aujourd'hui les anciens, qui, n'ayant pas encore pénétré les intimités de la nature physique, étaient obligés, pour rendre compte de l'explosion de la foudre, d'en placer les traits dans la main de Jupiter, ou, pour comprendre la régularité des courses du soleil, de donner les rênes de l'astre à Apollon; et, en attendant d'une autre vie des illuminations meilleures, je me satisfais en concluant de la simplicité ordinaire de la Providence dans l'exécution de ses desseins, que les âmes des morts se trouvent sans doute amenées où il convient à leurs mérites ou à leurs démérites par des ressorts aussi spontanés que ceux qui gouvernent la matière, montant d'elles-mêmes à une condition plus haute ou descendant à une condition plus basse, conformément aux règles de la justice, de la même manière que les corps, qui, en raison des variations de leur pesanteur, montent ou descendent dans notre atmosphère.
Il me semble que cette idée, si satisfaisante pour la raison, ne Test pas moins pour la piété, car elle justifie d*une manière assez plausible diverses croyances, inconciliables par toute autre méthode, qui se sont partagé la foi du genre humain touchant la nature de Tautre vie, et que la Providence a, pour ainsi dire, sanctionnées en les adoptant pour attacher à son service une foule d'âmes dévouées et généreuses. Suppo- . sons, en effet, que les âmes, secrètement attirées vers le point auquel tendent leurs, aspirations habituelles, aillent, à leur mort, dégagées alors de tout empêchement, se précipiter d'elles-mêmes dans la demeure et au milieu de circonstances pour lesquelles il s'est développé en elles, durant la période qui vient de s'écouler, des affinités suffisantes, n'est-il pas évident que la diversité des vies futures annoncées par les différentes religions ne sera plus qu'une juste conséquence de la diversité des penchants qui régnent parmi les hommes et de la diversité infinie des conditions d'existence qui se rencontrent dans l'univers? Ne me blâmez donc pas d'arborer une théorie qui s'ajuste si bien avec le respect que nous accordons tous à Dieu, et si bien, aussi, avec celui que nous devons tous pareillement au genre humain. Il m'est doux de penser que tant d'hommes, à la haute vertu desquels je ne saurais refuser de rendre hommage, ne se sont pas trouvés dupes, après leur trépas, de leur fidélité aux principes religieux sous l'empire desquels il avait plu au souverain dispensateur des naissances qu'ils fussent nourris, et que le Dieu de jrérité ne se prête point à ce que les promesses faites en son nom, au sein de ces grandes institutions théologiques qu'il accrédite lui-même en leur donnant le temps et la puissance, soient jamais des promesses menteuses.
Au fond, dans leurs descriptions contradictoires de la vie à venir, toutes les religions seraient donc vraies. Plus ou moins enveloppées de nuages', et se référant à un idéal plus ou moins élevé, Texcellence des biens qu'elles assurent à leurs élus serait précisément en proportion de la perfection* des dogmes qu'elles enseignent. L'univers renfermerait en réalité tous les cieux dont les perspectives resplendissent dans l'imaginiation des habitants de la terre, et il n'y aurait pas ici-bas une vie de devoir, d'abnégation et de piété, qui, en définitive, ne dût recevoir exactement la récompense attendue. Ces nobles guerriers, qui, poussés par la Providence contre le paganisme , sont vaillamment tombés sur les champs de bataille avec la ferme confiance de retrouver ailleurs une vie plus féconde encore en combats et en émotions héroïques, n'ont donc pas été déçus par le dieu qui les guidait. Au sein même du paganisme, les amis de la' sagesse et des^travaux de i'esprit ont pu, sans avoir été non plus démentis au delà du tombeau, rêver pour une autre existence, sous la chaste invocation des Muses, des jours pius tranquilles sous des ombrages plus riants, et des entretiens plus ravissants avec des génies plus sublimes. Même dans cette Église primitive d'Israël, où, sans aucun souci de l'immortalité, les fidèles ne s'occupaient que du culte de Dieu et du gouvernement de leurs biens matériels , des entraînements correspondants n'ont pu manquer de se fonder et de déterminer dans l'autre vie, faute de visées plus élevées, la reprise d'une existence analogue à celle-ci. Et quoi de plus naturel , en effet, puisque la terre n'est sans doute pas le seul de ces innombrables mondes qui brillent au-dessus dç nos têtes, où les armes, manœuvrées parades mains intrépides, soient une des forces dont la Providence dispose
d3ft L£ CIEL.
pour les cbuigemeats qu'elle opère daos Tordre des nationalités; ni le seul où la recherche de la beauté et de la vérité se poursuive par les labeurs et les conversations des philosophes et des poëtes ; ni le seul enfin qui serve de berceau à des âmes encore naïves , et où Ton ait pour principale afEaire de conduire et de faire fructifier deflT animaux !
Vous voyez aussi que les ressources ne me manquent pas pour donner aux sympathies du moyen âge toutes les satisfactions nécessaires; car, tout en soutenant d'une manière générale la thèse de l'activité perpétuelle, je ne prétends pourtant pas que, dans certains cas, le désir du repos ne puisse devenir légitioae, et mériter par conséquent d'être exaucé. C'est ce qui a eu lieu durant ces temps désolés, d'où voici que nous sortons , animés d'une passion de progrès inconnue à nos pères. N'était-il pas inévitable que sous l'influence d'un tel régime, les âmes, révoltées par le spectacle de la société, dégoûtées du monde, découragées , en fussent venues à ne soupirer qu'après un ciel où l'on serait eniîn assis *en paix? Les mêmes motifs qui décidaient les plus fatiguées à quitter la famille pour le cloître, inclinaient sans peine toutes les autres à se délecter dans la perspective d'un dernier asile doué d'une tranquillité aussi parfaite. Contemplez sans prévention le tableau du paradis, dans lequel s'est complu toute la scolastique, et vous conviendrez qu'il ne représente autre chose qu'une messe magnifique. Tel était, en effet, l'idéal qui devait naturellement s'opposer à la réalité d'une existence usée par d'ingrats labeurs sur une terre sans avenir, et je ne doute en aucune manière que ceux qui ont aspiré avec ferveur à ce dimanche céleste n'en aient effectivement obtenu la jouissance. A Dieu ne plaise qu'à l'ex^nple de ce phi-
losoplie allemand, j'aille m'imaginer de faire élever la voix à tous ces trépassés contre le moyen âge, pour se récrier et lui dire : « Pourquoi nous as-tu trompés? « Je vous accorderai même très-volontiers que le moyen âge ne s'est point égaré lorsqvi'il a fermé si nettement son paradis à tous les sectateurs d'une discipline différente de la sienne. Comment admettre, en effet, que des âmes, pleines d'effervescence et de mouvement; que d'autres, sollicitées par le goût des conquêtes scientifiques oiï des beaux-arts; que d'autres, engagées dans les opiniâtres passions de la nature sauvage, eussent jamais pu s'incorporer avec satisfaction à une telle communauté, et en savourer, comme les disciples des ascètes, les molles quiétudes? N'aurait-il pas fallu que des leçons convenables les y eussent d'avance façonnées par des transformations plus profondes que celles qui peuvent résulter du fait accidentel de la mort? Et c'est ce que nous avons vu sur la terre, où .tant dé héros, tant de savants, d'artistes, d'hommes d'action, convertis par la prédication ecclésiastique, ont perdu peu à peu leurs premiers penchants, et, par l'efficacité de leurs penchants nouveaux, ont sans doute été ravis, à l'issue de ce monde , vers quelque foyer de contemplation et d'extase.
Mais aussi j'ai bien la conviction que ni les uns ni les antres n'y sont restés ! Tout en faisant droit au moyen âge, dans certaines limites, tant s'en faut que je souscrive à son aveugle emportement vers le repos éternel. Si, dans la succession des phases variées de notre immortalité, le repos peut devenir quelquefois la récompense des justes, c'est à la condition de n'être qu'une alternative passagère, et, comme le rafraîchissement après la fatigue, de servir seulement à réparer les forces pour de nouveaux efforts. C'est pourquoi j'ai
plaisir à me persuader que ces milliers de saintes âmes qui, conformément aux tendances assidues de leur vie, ont pu se trouver transportées dans une société analogue à celle que vous nous dépeignez dans votre paradis, loin de s'y ensevelir, comme vous Timaginez, y ont puisé, au contraire, une vitalité plus ardente qui les a déterminées à s'élancer au delà; soit qu'une religion secourable les ait aidées en leur enseignant une foi supérieure, soit que les seuls stimulants de Tempérance et de la charité aient suffi pour les entraîner de ' nouveau dans le divin tourbillon de l'activité et du ; perfectionnement.
En résumé, je me représente donc, pour donner une figure à ma pensée, que la mort est comme le point de départ d'un faisceau de routes qui rayonnent dans toutes les directions de l'univers, les unes s'élevaut, les autres s'abaissant ou demeurant de niveau. Et de toutes ces routes, me direz-vous, laquelle prendre? Celle qui monte tout droit, vous répondrai-je. Sur toute autre, vous êtes conduit à stationner, à louvoyer, à balancer, au lieu que celle-ci vous mène en ligne directe à l'infini. Et à quelle condition s'ouvre-t-elle? A condition que nous y mettions franchement le pied dès cette vie , et que nous ayons à cœur de continuer à y marcher toujours. Plus nous nous sommes appliqués à imiter ici -bas le Créateur, en développant en nous toutes les facultés qui nous confèrent sa ressemblance, plus nous nous sommes attachés profondément à son service en nous habituant à y concourir, plus nous nous sommes rendus insatiables de perfection à force de respirer en lui , plus aussi nous devenons capables , à notre mort, d'être entraînés vers Dieu sans détour et en pleine lumière. La direction que suivra notre vie future est dès à présent entre nos mains, car elle n'est
en définitive que le prolongement sublime de notre vie d'aujourd'hui. .
Et ne voyez-vous pas toute Timportance de cette voie centrale? C'est par elle que s'établit au sein de l'immense création le règne divin de l'unité, et que se restitue ce grand nom d'univers, que le principe de la multiplicité des mondes semblait au premier abord devoir anéantir. Elle forme, si je puis ainsi parler, Taxe de l'univers. C'est autour d'elle que tout s'agite , et c'est à elle que tout revient. De quelque point que partent les âmes, quelques perturbations qu'elles éprouvent, vers quelque foyer lointain qu'elles soient jetées par les tournoiements de leur destinée, c'est toujours à cette ligne qu'elles se rallient quand leur vrai ravissement commence. Elle est le rendez-vous commun des justes de tous les temps et de tous les astres : à proprement parler, elle est le ciel ; et tandis que, pour le moyen âge, c'était l'unité de la terre qui faisait celle de l'univers, c'est par l'unité de ce courant ascendant qu'il faut actuellement se figurer la solidarité qui existe entre toutes les parties de l'archipel infini.
Ainsi, le ciel n'est pas une demeure, c'est un che- \ min; et la hiérarchie céleste qui le remplit s'y élève I sans relâche comme une colonne d'encens. Mais qu'y-/" a-t-il à l'extrémité de ce chemin, et quelle est la fin de tout ce mouvement? Est-ce Dieu, dans les abîmes duquel les âmes aillent successivement s'engloutir, ainsi que l'ont rêvé, dans leur insensé mysticisme, les théologiens de Bouddha et tant d'autres qui, même sous la discipline de l'Église, égarés par l'amour de Dieu, sont tombés également dans le suicide spirituel? C'est ici, entendez bien, je vous prie, la déclaration que je formule, c'est ici que le christianisme triomphe; car, sur
cette question capitale, le christianisme seul donne ici- 'bas la vraie leçon. Non , nous dit cette religion supérieure, ce sommet mystérieux, ce n*est pas Dieu qui ■Toccupe : c'est Dieu et l'homme tout ensemble, c'est le type simultané des deux natures, c'est l'homme* Dieu, et si vous voulez votre propre expression, c'est l'exemplaire divin de Jésus-Christ; et ainsi, même à ce sommet inaccessible, c'est toujours l'homme, l'homme conçu par la foi dans la double perfection de son développement personnel et de son union personnelle avec la seconde hypostase; l'homme, en un mot, tel qu'il plaît et convient absolument à Dieu. L'homme est donc maître de s'élever sans fin. A aucun degré de cette ascension sublime, ni sa personnalité, ni son activité-, ni sa perfectibilité n'ont tendance à se perdre, car toujours il aperçoit au-dessus de lui l'idéal de l'homme, l'ineffable archétype de la création, le modèle commun de tous les êtres libres qui nagent dans l'étendue. Cette personne idéale, enfermée dans la pensée de Dieu et qui ne fait qu'un avec lui, est à nos yeux, pour continuer le langage figuré , l'étoile polaire sur laquelle repose l'axe de l'univers, et aux rayons de laquelle se gouvernent et les anges, et les saints, et les chrétiens de toutes les régions analogues à la nôtre. A elle seule appartient cette vision sans nuages de l'essence de Dieu, but suprême de toute ambition intelligente, que le moyen âge a prise pour une réalité pratique de la vie future, et qui ne doit l'être que pour une limite mystique dont les âmes, dans leur céleste essor, se rapprochent sans cesse, sans y atteindre jamais. Élançonsnous donc à l'envi vers ce type spirituel à travers lequel Dieu se plaît à contempler toutes ses créatures ! Poursuivons-le, non-seulement sur la terre, mais partout; et de monde en monde, de transfiguration en
transfiguratiQn, si nous sommes ambitieux d'acquérir • indéfiniment de nouvelles béatitudes et de nouvelle^ grandeurs, appliquons-nous à l'imiter par l'expansion d^ nos vertus. Par les choses transitoires, comme je vous le disais précédemment, cherchons les éternelles ! Vous ne m'accuserez donc pas de manquer à votre symbole en le rabaissant inconsidérément au niveau des choses d'ici-bas, car c'est moi qui, sur ce terrain^ prenant, en raison de mes principes, avantage sur vous, suis amené, au contraire, à porter contre vous une accusation capitale! Oui, j'accuse vos docteurs, par leuK fabuleuse doctrine de la fixité des âmes dans le ciel, | d'arrêter arbitrairement l'imitation de Jésus-Christ, là| même oîi cette imitation possède évidemment le plus! d'activité et d'efficacité. Je les accuse de n'être qu'à! demi chrétiens, puisqu'ils ne le sont réellement qu'en' ce qui concerne l'existence delà terre. Je les accuse de méconnaître l'universalité du christianisme, en étouffaut, dans l'étroitesse de leur système messianique, le > principe transcendant qui fait du christianisme la reli- ; gion commune de toutes les populations éclairées de i l'univers. Si, pour se révéler, le divin modèle a réelle-J ment besoin de s'engager dans la chair, va-t-il donc s'incarner à tour de rôle dans tous les mondes, et s'il ne le fait pas, y demeure-t-il donc ignoré? Au lieu de vous attacher à cette mythologie compromettante, sachez distinguer le principe d'avec celui qui ne fut parmi nous que son représentant, et, pour fondement du dogme, relevez dans l'Évangile cett* belle parole : C'est moi qui suis la voie, la vérité et la vie? Ne craignez pas de lui donner de l'air, car elle forme l'enseignement le plus général de ce livre plus prophétique encore que didactique. A la lumière de celui qui est la voie, on \ progresse toujours, comme à la lumière de celui qui .
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est la vie, on vit toujours. Le divin prototype n'est pas seulement notre intermédiaire devant Dieu, il est le régulateur de notre assomption à travers les ( mondes et le terme final de notre immortalité. Si nous avons à cœur de le suivre, ne nous arrêtons donc pas en atteignant le ciel, mais marchons toujours, car, si loin que nous allions, toujours nous le trouverons en avant. Voilà la semence que fournit le fond des textes dont vous êtes possesseurs et dont Tavenir développera, j'espère, la culture. 0 génie superbe de Rome, qui vous croyez maître en fait de religion parce que vous Têtes en fait de discipline, vous avez bien des leçons à recevoir encore de la postérité, après en avoir tant reçu, à la naissance de votre Église, du judaïsme et de Thellénisme !
LE THEOLOGIEN.
Nous n'avons pas, je l'avoue, en fait d'activité, le même zèle que vous : le souffle qui remue les temps modernes ne nous agite pas; l'amour de Dieu nous touche plus que l'amour de la vie, et l'espérance de la paix future nous suffit. Mais quelle témérité avez-vous de conclure de là que vous rendez mieux que nous à la nature humaine l'honneur qui lui est dû? C'est nous, au contraire, qui sommes ici en droit de vous accuser ! Si, en transportant l'homme dans le ciel, nous laissons évanouir en lui toutes les vertus mondaines, du moins respectons-nous l'iptégrité de sa nature. Grâce à la résurrection, l'homme est appelé à prendre place dans le ciel corps et âme, et quels que soient les changements qui l'attendent dans cette haute demeure, il ne lui sera pas difficile de s'y reconnaître, puisqu'il s'y retrouvera exactement tel qu'il était sur la terre. Pas un
LE CIEL. 34l
cheveu de votre tête ne sera perdu, dit Jésus-Christ à ses disciples en les encourageant au martyre. Quelle garantie de la conservation parfaite de toute notre substance*, de tous nos membres, de toute notre personne enfin, s*il n'est pas touché même à nos cheveux ! Certes; la nature humaine se trouve glorifiée ainsi complètement, puisqu'elle Test jusque dans les organes qui lui ont momentanément servi sur la terre, et qui, rendus inutiles par suite de la supériorité du nouveau mode d'existence, ne continuent pas moins à envelopper pour rétemité, comme de saintes reliques, les âmes bienheureuses. A la vérité, la réhabilitation n'est pas jusqu'ici tout à fait réalisée, puisqu'elle ne saurait l'être que par un mouvement d'ensemble, comme on le verra au jour de la résurrection universelle; mais le principe n'en est pas moins satisfait, puisque la foi nous rend toutes ces choses comme actuelles. D'ailleurs, la nature humaine, dans son prototype le plus accompli, n'estelle pas dès à présent dans le ciel, nous offrant à tous la représentation fidèle de la condition réservée aux élus; et n'y règne-t-elle pas, non point à cet état idéal de pure pensée dont il vous plaît de vous contenter, mais solidement, en chair et en os? Le Sauveur, par sa résurrection et son ascension, nous a donné à tous l'exemple de ce que nous sommes tous capables de devenir un jour ; et nous savons par des témoignages écrits que non-seulement il avait gardé dans son corps glorieux la ressemblance de son corps terrestre, mais qu'il a tenu à faire constater matériellement que ce corps glorieux était une substance palpable, et non pas un fantôme : sa chair et son sang sont éternels, et l'Église nous fait une loi de les adorer inséparablement de sa divine personne.
Et tandis que nous honorons ainsi la nature humaine
aA2 LE CIEL.
dans son double caractère, spirituel et physique, vous, qui nous reprochez de la mutiler, quelle consécration donnez-*vous à son organisation corporelle? Au lieu de demeurer mariés à jamais avec ces corps qui nous sont une si saisissante figure de notre personnalité, nous les laissons là, selon vous, la dernière heure une fois venue, pour ne plus jamais les revoir. Si je vous ai bien entendu, en changeant de résidence, nous changeons de corps et quant à la matière et quant à la forme, comme on change de vêtement quand on passe d'un climat à un autre climat ; et mêtne mourir, ce n'est pas seulement, pour vous, se déshabiller, c'est jeter au fumier ses vieux habits ; car voilà, s'il faut parler net, tout l'état que vous faites de cette substance corporelle que vous osez bien nous accuser de ne point assez caresser. Loin de la relever, comme nous, en l'associant à l'immortalité de l'âme dans une commune apothéose', vous la laissez, comme les matérialistes, dans l'afireufie humiliation que lui inflige la mort. .
LE PHILOSOPHE
0 magnificences du corps, combien il s'en faut que je vous méconnaisse 1 C'est vous, au contraire, que j'invoque pour compléter la thèse que j'esquisse. Comment me serait-il permis de faire de l'activité une propriété essentielle de l'^e, si je ne faisais en même temps du corps son instrument indéfectible? A moins que je ne me représente le corps, il m'est impossible de concevoir l'activité ; et l'ordonnance que vous m'accusez de sacrifier est précisément, à mes yeux, la condition première de l'exercice de ces vertus vitales que je me plais à élever jusqu'au ciel. A la rigueur, pour connaître que nous sommes, pour être connus et aimés
LE CIEL. y^3
de Dieu, môme pour le connaître et pour l'aimer, le corps ne nous est peut-être pas nécessaire, ou du moins les lumières de notre intelligence ne vont-elles pas jusqu'à nous faire apercevoir sa nécessité à cet égard ; mais dès qu'il s'agit de manifester notre /^ existence à d'autres créatures, il faut bien que nous ) soyons doués de la. faculté d'exécuter extérieurement certains signes, et que nos correspondants le soient de la faculté de percevoir ces signes et de nous en adresser à leur tour dont nous soyons avertis de la même manière; car de pénétrer directement dans la conscience les uns des autres, ce serait évidemment se confondre tous ensemble en un seul être. Or, cette faculté de signification, c'est uniquement à l'organi-x sation corporelle que nous la devons; d'ôû il faut conclure que si le corps n'est pas ouvertement indispensable dans la vie de contemplation, il l'est tellement dans la vie dé société, que cette vie n'est susceptible de réalisation que par lui. Donc, s'il implique contradiction qu'il y ait dans l'univers une seule créature véritablement solitaire, il implique pareillement 1 qu'aucune créature y soit sans corps, ^
Mais ce ne serait sans doute pas assez, pour honorer le corps autant que vous le voulez, d'établir ainsi la nécessité universelle des organismes, car vous pourriez vous plaindre de ne plus voir dans ce merveilleux appareirqu'une condition défectueuse, à laquelle, par l'effet môme de leur infériorité, tous les êtres créés seraient fatalement assujettis. Aussi, veux-je dire tout de suite que, loin de diminuer la ressemblance de la créature «t de son auteur, c'est au contraire le corps qui forme le complément de cette merveilleuse ressem* biance ; de sorte que, si toute créature intelligente est l'image de Dieu, toute créature intelligente, en raison
même de cette analogie sublime, doit être unie à un corps, et qu'en définitive, notre corps, au lieu d'être une marque de l'indignité de notre nature, €st, aussi bien que nos vertus les plus essentielles, le cachet de la divine matrice d'où nous sortons. En effet, Dieu, considéré dans la plénitude de ses attributs, ne se découvre pas seulement en cette qualité de Providence dont notre activité présente est la figure, il se découvre en sa qualité de Créateur, et c'est à cette haute qualité que correspond strictement notre condition corporelle. De même que l'univers est l'ouvrage de Dieu et n'est point Dieu, de même le corps est l'ouvrage de l'homme et n'est point l'homme ; de même que Dieu préexiste à sa création et la produit par une mystérieuse expansion de son essence, de même nous préexistons à notre organisme et le déterminons par une des plus mystérieuses puissances de notre âme ; de même que Dieu réside dans l'immensité de l'univers, de même nous résidons dans notre enceinte, et, à son exemple, nous y sommes aussi les maîtres du mouvement. Ainsi, sur tous ces points, c'est grâce h la présence du corps que se poursuit en nous la ressemblance de Dieu ; et, sans le corps, cette ressemblance nous ferait absolument défaut quant au caractère qui couronne tous les attributs de Dieu, et qui, en rayonnant jusqu'à nous, forme aussi notre perfection.
A la vérité, au lieu de tirer notre corps du néant, nous en puisons les matériaux dans la masse commune de l'univers ; au lieu de soulever un tourbillon sans défaut comme celui des mondes, nous ne rassemblons sous nos lois qu'un tourbillon imparfait ; au lieu de le posséder absolument et dans toute son étendue, nous ne l'occupons que sous certaines lois et dans certaine mesure ; au lieu de le gouverner souverainement et de
sentir sans exception les moindres événements qui s*y passent, nous ne jouissons que d'un système restreint et incomplet de sensations et d'actions; bref, notre corps n'est qu'une ombre de la création sidérale. Mais notre trinité, non plus, n'est qu'une ombre de celle de Dieu; notre activité, qu'une ombre de sa providence; notre immortalité, qu'une ombre de son éternité. Notre nature n'est, en tout, qu'un reflet ; mais c'est un reflet de l'infini; et c'est là ce qui fait notre gloire, car outre que ce reflet peut dès lors se perfectionner sans cesse, il est, dès ses commencements, conforme à tous égards à l'être qui le cause.
Quelque admirable que soit la structure du corps, ce serait donc se méprendre grandement que de regarder cette construction comme faisant partie de la nature humaine : elle n'en fait pas plus partie que l'univers ne fait partie de la nature de Dieu. Ce qui appartient réellement à notre nature, et ce qui en est, par conséquent, inséparable, c'est la faculté au moyen de laquelle nous composons, entretenons et gouvernons le corps. C'est là ce qu'il faut honorer, si l'on veut honorer l'homme dans ce qu'il a d'essentiel, car c'est là ce qui jouit en lui de l'immortalité: Le corps meurt, retourne au fonds commun, et ne ressuscite pas; mais la faculté dont cette agrégation fugitive était l'effet, unie aux autres facultés de l'âme, reste fixement attachée à nos personnes, et en quelque point que les lois de la destinée nous conduisent, elle nous met en mesure d'y entrer en relation avec nos alentours de la même manière qu'ici-bas.
Il faut entendre, en eff'et, que les actions naturelles de l'âme s'étendent bien au delà du cercle auquel on les limites , vulgairement. L'ânâe a non-seulement une puissance qui se réfléchit dans le domaine interne de
l'être, mais aussi une puissance qui prend carrière au dehors et qui ne lui est pas moins essentielle : c'est de celle^i que procèdent les assimilations, les transforma* tions, les sensations, les mouvements; c'est par elle que l'infini de l'âme et l'infini de l'univers se trouvent liés ensemble. En créant l'âme non point abstractivement de l'étendue, mais dans l'étendue, Dieu ne l'a pas mise simplement dans un rapport géométrique avec les lieux, il l'a mise concurremment en rapport avec la substance dont est pénétrée l'étendue, et qui ne s'en distingue que dans notre entendement. L'âme n'est donc pas seulement attachée au corps qu'elle occupe, elle le possède et y jouit de la double faculté d'y agir sur la substance éthérée, et d'y être à son tour impressionnée par elle. Gomme les ondulations que détermine le plus léger ébranlement à la surface d'une eau tranquille, toute action organique de l'âme rayonne instantanément autour de son point de départ, et occasionne dans l'éther ces vibrations souveraines auxquelles toute substance pondérable obéit. Voulonsnous tirer une conclusion, notre raison la déduit; voulons-nous rappeler une image, notre mémoire la cherche et nous la présente ; voulons-nous ployer ou roidir un de nos membres, notre puissance détone, et les vibrations provoquées ainsi dans le monde physique causent aussitôt la contraction voulue ; et de même qu'il se passe dans notre imagination et dans notre entendement des phénomènes dont nous n'avons ni dessein ni conscience, de même dans notre domaine externe s'accomplit-il une multitude de phénomènes qui viennent de nous à notre insu, et dont les plus importants sont à coup sûr ceux au moyen desquels nous réunissons, durant le sommeil de notre vie fœtale, les éléments de nos corps. Quel mystère inconcevable 1
direz-vous. Quels inconcevables mystères', vous répondrai-je, dans notre faculté de vouloir, dans notre faculté de raisonner, dans celle d'aimer! Expliquezmoi comment notre volonté excite en nous la pensée, et je vous expliquerai comment elle excite, en dehors de nous, les fluctuations de Téther : pour Tun des phénomènes comme pour l'autre , nous sommes réduits à constater le fait , sans apercevoir comment il s'opère ; mais après l'avoir constaté, il nous est pareillement permis d'en déduire scientifiquement les conséquences légitimes.
Grâce à cette vertu indéfectible qui nous rend maîtres des phénomènes matériels dans une certaine mesure et dans une certaine étendue, à l'image de Dieu qui Test absolument et dans l'immensité, le cours de notre immortalité peut donc se dérouler sans que notre corps nous fasse jamais défaut. Comme la limaille de fer que la force de l'aimant traîne à sa suite, les molécules d«H)t nous avons besoin nous suivent toujours; et, notre âme, quand elle s'élance d'une résidence à une autre, secoue seulement ce qu'elle s'était momentanément attaché, et reprend plus loin, dans les circonstances nouvelles de son existence, les molécules nouvelles qu'il lui faut. Ces organes, si admirables dans la beauté de leur ordonnance et la savante industrie de leurs combinaisons, à l'aide desquels nous accomplissons aujourd'hui notre vie, ne sont que les effets de cette force, qui, de même que toutes les autres facultés de notre âme, ne se laisse connaître à nous que par ses actes. Mais, de même que les actes provenant de ces autres facultés sont passagers, et que nous ne disons point, quand ils arrivent à leur terme, que les vertus dont ils tiraient origine se sont évanouies, de même les tourbillons provenant de notre faculté organique
prennent fin lorsqu'ils ont achevé leur temps, sans que nous ayons plus de raison de penser que le principe qui les entretenait et les gouvernait, après les avoir soulevés, ait lui-même pris fin : enfermé dans les profondeurs de Tâme, il s'est déplacé avec elle et règne toujours. La même harmonie qui existe entre les conditions morales du monde nouveau où Tâme se transporte et les tendances en raison desquelles Tâme s'y trouve amenée, existe aussi entre les conditions physiques de ce monde et la vertu plastique de Tâme ; soit que cette vertu ait secrètenient varié durant la vie, par suite de sa connexion avec les autres facultés ; soit que, toujours la même, la diversité des circonstances et des matériaux sur lesquels elle est successivement appelée à opérer, suffise pour faire varier à chaque fois, selon Tordre voulu, les formes de l'organisme qu'elle produit. Comme elle avait commandé aux éléments sur la terre, l'âme leur commande sans cesse dans quelque région de l'univers qu'elle prenne place : détournées par elle du courant qu'elles suivaient, les molécules viennent se grouper sous ses lois autour du point, point décisif pour sa destinée, à partir duquel elle commence à rayonner; semblable à un tourbillon qui surgit peu à peu, un corps nouveau paraît, et ce corps, que l'âme a créé par son énergie vitale, qu'elle met debout, qu'elle conserve, qu'elle fait mouvoir à son gré, est précisément l'instrument qui convient pour exécuter les actions, percevoir les sensations, nouer les rapports nécessités par le milieu dans lequel l'âme est entrée et par la vie particulière qu'elle doit y mener. Quand elle aura fini ce qu'elle avait à faire de cet instrument, elle le rejettera à la nature sur l'astre où elle l'avait ramassé, pour aller ailleurs s'en construire un autre qu'elle usera et renouvellera de la même manière.
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Ainsi, il n'y aurait au fond, relativement à l'usage de la matière , d'autre différence entre toutes les âmes de l'univers que la diversité dont le système des organismes est susceptible d'un monde à l'autre. Mais cette diversité est infinie ! Le spectacle de la terre suffit pour nous laisser soupçonner d'une manière générale ce qui doit se rencontrer dans ces innombrables régions qui sont disposées de tous côtés autour de nous dans les profondeurs de l'espace; mais comment nous serait-il possible de réussir à nous en faire une juste idée? Comment percer les secrets de la nature, même sur les astres que nous voyons le plus distinctement? Comment deviner les modes de communication de la pensée qui peuvent y avoir cours, les façons de s'y incarner, de s'y mouvoir, de s'y nourrir, de s'y récréer, enfin les sensations, peut-être absolument étrangères à notre vie, desquelles il n'est pas improbable que les êtres supérieurs soient doués ? Figurons-nous, comme l'indique quelque part Galilée, un être aveugle et sourd, réduit aux impressions les plus obtuses du toucher, habitué à ramper péniblement sur la vase, semblable, en un mot, à ces êtres dont nous avons tant de milliers d'espèces dans l'Océan, et transportons-le subitement au milieu d'une forêt éclairée par les feux du soleil, en lui donnant tous les moyens nécessaires pour entrer en relation avec ce monde nouveau ; faisons-lui apercevoir tout à coup les fleurs se balançant sur leurs tiges, les verdures, les ombres, les rayons ; faisons-lui entendre les gazouillements dans le feuillage, le bruissement des vents et le murmure des fontaines ; faisonslui sentir le parfum des plantes, la fraîcheur des eaux, l'ardeur du jour ; apprenons-lui les alternatives du soir et du matin, celles des saisons, et les majestueuses vicissitudes du ciel, tantôt serein et tantôt orageux.
tantôt diapré de nuées et de lumière, tantôt noir et semé d'étoiles; montrons-lui cette multitude d'êtres inconnus s'agitant autour de lui dans l'atmosphère, ces formes étranges d'insectes qui fourmillent, de papillons qui voltigent, de tigres et de panthères qui bondissent, de troupeaux qui fuient, d'oiseaux se poursuivant de branche en branche ou planant dans les hauteurs de Tair ; ouvrons-lui toutes les avenues de ce splendide séjour, et de quelque intelligence supérieure qu'il nous plaise de douer pour un instant cet obscur enfant des eaux, demandons-nous s'il était possible que, dans sa précédente demeure, avec les témoignages restreints que lui, fournissaient ses organes, il eût jamais conçu la moindre idée des merveilles que nous venons d'étaler devant lui, et qu'un simple changement de lieu, comme du fond de l'Océan au rivage voisin, suffisait cependant pour mettre en sa présence?
Que serait-ce si nous nous étions avisés de le transporter au milieu du monde civilisé, de lui faire passer en revue les produits de notre industrie, nos machines, nos laboratoires, nos cabinets de physique, nos observatoires, nos musées, nos bibliothèques, nos monuments de toute sorte ; de le faire assister à nos spectacles et à nos concerts; de lui donner connaissance de nos vaisseaux, de nos locomotives, de nos attelages, de nos aérostats, de nos télégraphes, de toutes nos inventions pour activer et multiplier pos correspondances, de toutes les complications de notre vie politique et domestique, de toutes les diversités de nos cérémonies et de nos religions ; si nous lui avions fait faire le tour du globe, de manière à déployer successivement devant lui les scènes variées que, sur une étendue si minime, nous offre ce simple globe, depuis les glaces du pôle jusqu'aux richesses du tropique, depuis les huttes des
nomades jusqu'aux palais et aux temples de nos grandes capitales? Gomment donc, nous qui ne saurions seulement déterminer, avant de les avoir vus, les phénomènes qui existent à la surface du monde que nous habitons, qui n'avons idée de la variété des conditions d'existence qu'il présente que depuis que nous avons réussi à y porter nos pas dans tous les sens, qui ne serions pas môme capables de calculer la figure d'un seul animal nouveau ; comment voudrions-nous que la philosophie pût nous donner une définition, même approximative, de tant de mondes supérieurs, dont l'inimaginable histoire déjouerait peut-être notre intelligence, tout autant que leur éloignement dépasse l'effort de nos organes et de nos instruments?
I! suffit, pour l'aperçu dont nous, avons besoin dans notre vie actuelle, que nous soyons capables de soupçonner d'ici-bas la supériorité dont peuvent jouir à notre égard ces mondes sublimés. Tant s'en faut que notre condition, pour être la plus élevée qu'il y ait sur la terre, soit aussi la plus élevée qu'il y ait dans l'univers. En voyant, au-dessous de nous, la série des types ) monter graduellement jusqu'à nous, demeurons-nous ' maîtres de ne pas pressentir que la hiérarchie organique doit se continuer pareillement au-dessus de nous jusqu'à des types de plus en plus parfaits ? Serions-nous assez présomptueux, nous qui ne possédons que des ressources physiques si restreintes, pour nous persuaderx que les créatures ne sauraient être douées nulle part de moyens d'action plus puissants que les nôtres ; nous, qui nous savons aveugles en comparaison de certains anirnaux, sourds ou sans odorat en comparaison de certains autres, pour mettre en doute qu'il n'y ait en jeu, dans d'autres résidences, des organes sensitifs plus déliés que les nôtres, construits en vue de phénomènes
35'i LE CIEL.
qui nous échappent aujourd'hui, dont il ne noua est seulement pas possible de deviner la délicatesse, et par rapport auxquels la lumière elle-même ne nous donne peut-être que des sensations d'un ordre inférieur? Nous, qui ne faisons, pour ainsi dire, que bégayer, et qui, pour ordonner et communiquer nos peiisées, sommes réduits à ramasser çà et là quelques mots durcis dans les vocabulaires; qui entrevoyons pourtant, comme par éclairs, les effets transcendants d'éloquence qui sont susceptibles de jaillir du geste, de la physionomie, du regard ; qui commençons à éprouver un sentiment confus des mystères du langage musical ; qui sommes instruits, en outre, des secrets rapports qui existent entre les harmonies du son et les harmonies de la lumière, musique céleste interdite actuellement à nos sens, serions-nous assez téméraires pour nous imaginer qu'il n'existe pas de langage plus riche, plus facile, plus expressif, plus pénétrant que la parole humaine ? Ne craignons donc pas de nous abandonner à l'idée que, de même qu'il se rencontre dans les sommités de l'univers des âmes incomparablement plus rapprochées que les nôtres des perfections de la sagesse et de la vçrtu, de même il s'y rencontre des organismes incomparablement plus rapprochés que les nôtres des perfections de la puissance, de la sensibilité, delà beauté. Enlevés d'avance à la terre par l'espérance d'être admis un jour à participera ces modes supérieurs d'existence, nous nous détacherons sans peine, à notre mort, de notre pauvre corps d'aujourd'hui, et nous consentirons, sans la moindre affliction, à le rendre pour toujours à cette terre d'où nous l'avions tiré. Oui, comme vous le dites, à ma dernière heure, je lui jetterai volontiers le regard d'adieu qu'adresse le voyageur au vêtement qu'il laisse quand il s'éloigne et se dispose
LE ÈIEL. 353
à se recouvrir d'un costume nouveau mieux adapté au } climat et aux mœurs de la contrée nouvelle où il va / vivre : et qu'importent, en effet, la forme et la substance du manteau, pourvu que nous ayons toujours le manteau qui nous convient le mieux, et que, sous l'enveloppe changeante, le même cœur batte toujours !
LE THEOLOGIEN.
N'êtes-vous pas dans le rêve ? A côté du monde réel, fondé sur le fait de la résurrection universelle qui donne, si je puis ainsi dire, à notre ciel un plancher si solide et à nos espérances un corps si ferme, vous essayez de dresser dans nos imaginations un monde en l'air, plein de migrations, de métamorphoses, d'aventures, et que vous faites tourbillonner à l'infini. Laissez le roman, et revenez avec nous à l'histoire. L'histoire, c'est en consultant le sentiment général, si bien confirmé par les promesses de nos livres sacrés, qu'on la découvre. L'homme tient naturellement à son corps comme à lui-même : sa mort, c'est sa séparation d'avec son corps ; son immortalité, c'est la reprise de possession de son corps, avec l'assurance d'en jouir désormais à perpétuité. Que la philosophie ait l'impertinence de traiter ce corps de guenille, vous savez comme le bon sens la réduit d'un mot, en la forçant d'avouer du moins que c'est une guenille qui nous est chère. Notre attachement fait sa noblesse. N'entreprenez-donc pas de nous enlever une propriété si essentielle. Il nous est garanti que nous la retrouverons un jour dans sa sub* stance comme dans sa forme, et cette garantie est une des plus précieuses consolations du genre humain. Pas un cheveu, je vous l'ai déjà dit, ne nous sera ôté. H serait, à la vérité, ei^cessif de conclure de là que toutes
les laideurs qui se voient sur la terre seront exactement conservées dans le ciel; mais considérez qu'il n'y a pas une figure qui, tout en demeurant la même dans ses traits fondamentaux, ne soit susceptible de s'embellir parfaitement: il suffit de la faire converger vers son idéal, et c'e^ ce dont nos artistes nous donnent assez d'exemples. Combien donc ne sera-t-il pas facile à Dieu de réussir au même effet I Saint Augustin dit fort bien, à ce sujet, que Dieu s'y prendra comme le statuaire, qui, pour corriger sa statue, se contente de dilater ou de comprimer légèrement, oh il convient, la substance dont elle est composée, sans avoir 'besoin ni de rien ajouter, ni de rien ôter. « Ainsi, écrit-il fort sagement dans la Cité de Dieu, ceux qui sont trop maigres, aussi bien que ceux qui sont trop gras, ne doivent nullement appréhender de se trouver dans le paradis tels qu'ils ne voudraient pas être, même sur la terre, si cela était possible ; car la beauté du corps consistant dans une certaine proportion de ses parties, il n'y aura plus de difformité quand ce qui est mal aura été retouché, et que le Créateur, à l'aide des ressources qu'il possède, aura suppléé à ce qui nous manquait, ou enlevé, tout en conservant la totalité de la matière, ce qui était de trop. » Ainsi, en définitive, le divin principe du beau, imprimé par la main du Créateur dans la forme du corps humain, au jour de la jokaissance d'Adam, se délivrant des défectuosités qui, par la faute des générations, l'ont plus ou moins voilé, tous uos corps écl^ront, ayee leurs diversités personnelles, dans la pure splendeur de la beauté ; et le beau, vous le savez, est éternel comme le vrai.
^ £E YHnUOSOF&S.
Voulez«*yous donc que je vous altaqae de front? Sans
avoir besoin de croiser le iér, je crois qull me suffira d'appeler à mon aide les principes. Deyant eux disparaîtront, comme des fantômes, ces produits inconsistants de l'irréflexion et de Tignorance, que vous m'objectes sans autre argument que le bon plaisir de nos pères; et quand il sera devenu patent qu'il serait absurde de prétendre enlever un jour nos cadavres à cette terre, pour les embaumer dans le ciel, quel parti vous restera-t-il, à vous qui condamnez la thèse des spiritualistes aussi bien que celle des matérialistes, sinon de vous réunir à moi dans celle que je propose ? Permettez-moi donc de m'en prendre d'abord à la fonne, et mettons tout de suite à découvert l'erreur dans laquelle tombe votre esthétique, lorsque vous imaginez que, pour faire régner la beauté dans le ciel. Dieu n'a qu'à y transporter notre beauté corporelle d'ici-bas. Vous confondez le principe du beau dans la géométrie, avec le principe du beau dans la vie. Le beau dans la vie ne consiste pas seulement, comme le suppose saint Augustin, dans l'heureuse proportion des lignes; il consiste en même temps dans l'appropriation parfaite de chaque organe à l'emploi auquel il est destiné, et subsidiairement dans l'harmonie qui résulte de l'accord de ces organes divers dans une môme unité, qui est l'unité même de la vie. Si le corps de l'Apollon nous semble admirable, ce n'est pas simplement parce qu'il eiiste dans les dimensions de ses membres un certain rapport qui flatte nos yeux, c'est parce que nous sentons en même temps que cette taille est celle qui se prêtera le mieux à la souplesse des mouvements; que ces jambes sont celles qui, dans la marche, porteront le corps avec le plus d'aisance et de légèreté; que cette poitrine est libre et largement ouverte à l'air qu'elle respire; que cette tête préside no-
356 LE GiEL.
blement à tous les sens et commande avec intelligence l'action pour laquelle tous ces éléments, si heureusement balancés, viennent s'unir. Sans avoir besoin de nous en rendre un compte méthodique, nous voyons d'instinct que, si nos calculs pouvaient jamais arriver à la détermination directe des conditions corporelles les plus capables de satisfaire à toutes les obligations que notre engagement avec la nature terrestre nous impose, leur conclusion serait précisément le magnifique résultat marqué d'inspiration sur le marbre par la main du statuaire; et c'est en apercevant, dans les profondeurs mystérieuses du goût, cette savante convenance jointe à cette sublime harmonie de toutes les lignes, que nous jouissons de cette figure et nous délectons des rayonnements de sa beauté.
Car, je vous le demande, s'il ne s'agissait que d'une simple harmonie entre des lignes, pourquoi ne serionsnous pas touchés par le profil d'une volute ou d'une amphore aussi puissamment que nous le sommes par la grâce vivante? Et pourquoi l'art ne proclamerait-il pas que ces courbes algébriques, dont toutes les parties sont liées entre elles par des proportions tantôt si simples^ tantôt si compliquées, toujours si justes, sont les vrais types du beau? Toutes ces courbes sont, en effet, des types du beau, et la qualification d'élégantes est dans leur droit; mais ce sont les types du beau dans la géométrie, et non pas les types du beau dans la vie. Combinez artistement entre elles des grandeurs choisies, et sans avoir besoin de regarder au delà, vous aurez le beau dans la géométrie; mais si vous voulez le beau dans la vie, faites que la figure, tout en demeurant aussi belle en elle-même, soii combinée de manière à se lier harmoniquement à tous ses alentours et à s'encadrer ainsi dans l'ordonnance infinie. Les nom-
bres n'atteignent pas au sublime quand ils s'engagent tout uniment entre eux : ils n'y arrivent que lorsqu'ils s'engagent à la fois et avec eux-mêmes et avec les fonctions divines de l'univers; et ainsi le corps humain n'atteint à nos yeux la plénitude de sa beauté que lorsque nous le contemplons , non dans l'abstraction (les lignes qui le dessinent, mais aussi en vue de la terre sur laquelle il repose, et que nous entendons, fût-ce confusément, le concert qui s'élève entre cet astre et lui. Aussi ne me paraît-il pas douteux que s'il nous était jamais donné de découvrir avec nos télescopes les corps que se construisent les âmes dans les autres mondes, ces corps, supposé môme qu'ils fussent effectivement doués de la plus excellente beauté, ne produiraient sur nous, dans notre ignorance des conditions vitales auxquelles ils répondent, que des impressions sans enthousiasme. Livrez l'Apollon à des artistes étrangers à notre globe , et tout en le goûtant peut-être, comme nous goûtons les contours élégants d'un vase grec, ils demeureront insensibles à sa vraie magnificence et perdront la meilleure part de sa beauté, parce qu'ils ne sauront pas, comme nous, qu'à côté de ce corps, il y a cette terre, et que ce corps, si bien calculé pour l'élégance, l'est en même temps pour se mouvoir dans son domaine, pour s'y nourrir, pour y respirer, pour y combattre, pour y remporter des victoires.
Gomment donc vos docteurs s'avisent-ils de déranger un objet si solidement attaché à la place qu'il occupe, et ne comprennent-ils pas qu'en retirant la statue de sa base, ils la brisent? Ne méritent-ils pas . qu'on les compare à ces maladroits architectes qui nous apportent les temples de la Grèce pour en faire des halles ou des tribunaux, ou encore à ces musiciens
gui nous donnent pour chants d'église des airs d'opéra? Us détruisent à la fois tout principe de convenance et tout principe d'alliance avec l'œuvre infinie. Condamnons-les, car en outrageant l'esthétique, ils se trahissent ensHEnêmes I Quel goût éclairé ne serait choqué du spectacle de ce. paradis, où ils s'imaginent faire régner toutes les splendeurs du beau, et où ils ne réussissent qu'à faire éclater les plus criants contre-sens : ces élus ne prennent plus d'aliments, et ils ont conservé une bouche et des mâchoires; ils n'ont plus besoin de lutter contre la pesanteur, et leur corps se termine par deux appendices que Ton ne saurait même comprendre si la gravité ne les expliquait; ils n'ont plus rien à toucher ni à saisir, et ik ont des mains; ils ne doivent plus agir, et ils étalent un appareil de formes que l'action seule justifiait t et qui, devenues sans but et sans usage, n'ont plus aucun accord, ni entre elles, ni avec le monde où elles se voient. Ne m'empêchez donc pas de jeter à ces vaines idoles l'anath^me que le Psahniste jetait aux idoles de l'Egypte : « Elles ont des oreOles, et elles n'entendent pas; elles ont des narines, et ell^ ne sentent pas; eUes ont des nudns^ et elles ne palpent pas; elles ont des pieds, et elles ne marchent pas; leur poitrine ne rend aucun son ! »
Ainsi, vous passionnant inconsidérément pour une fleur qui ne croit que sur la terre, et qui se f&ne et s'enlaidit dès qu'on la transplante ailleurs, vous entrez dans la région des chimères; et lors même que vous vous réduiriez à vouloir seulement garder les cendres de cette fleur éphémère, sauf à les voir se revêtir sur un nouveau sol d'ime autre forme, n'y seriez-vous pas encore? Qui ne sait aujourd'hui que si la configuration de nos pers<Hmes est à nous, à part quelques changements,, pour toute la durée de ZK)tre existence, la
substance de nos corps ne demeure pas même intégralement en notre possession pendant un jour? Les molécules qui constituent nos organes sont dans un flux perpétuel. Celles qui s'y rencontrent aujoordlim appartenaient hier à d'autres tourbillons, et retourneront demain au fonds commun dans lequel de nouveaux êtres viendront à leur tour les puiser. Gomifie un lac dont les rivages conservent la même figure, mais dont le contenu se renouvelle sans cesse; ou mieux encore comme la flamme de la lampe, qui, à première vue, semble vivre d'elle-même, et persévérer dans sa substance comme dans sa forme, et qui, étudiée de plus près, n'est qu'un courant continu qui nous fait illusion parce qu'il ne nous est visible que sur une partie de son trajet, tel est le corps de î'komme. II n'est permanent qu'en apparence. Détacbez la flamme quand vous laissez la lampe, et vous pourrez enlever le corps quand vous abandonnez la terre qui le sustente. Et d'ailleurs, si vous avez tant d'attachement pour la poussière qui a eu l'honneur de vous servir ici-bas que vous ne puissiez vous résoudre à la licencier pour toujours à l'henre de votre mort, que ne réclamez-vous, pour les ravir avec vous au séjour céleste, toutes les sueurs que vous avez successivement rejetées dans le cours de votre existence terrestre? Tous ces matérianx vous sont essentiels au même titre que ceux qui formeront votre corps à votre dernier jour.
Lorsque je cherche dans vos Écritures un passage sérieux sur la résurrection, je m'arrête bien plutôt à cette parole de saint Paul aux Corinthiens, qui, dans sa demi-obscurité, se prête à un développement si naturel et si profond : a Insensé , dit l'Apôtre, ce que tu sèmes ne se vivifie qu'à la condition de mourir d'abord; et quand tu sèmes, ce que tu sèmes n'est pas le corps qui
existera un jour; c'est un grain nu, comme du froment ou d'autre espèce, et Dieu lui donnera un corps, comme il le Teut. » En insistant sur l'histoire de ce simple végétal, on en voit sortir en effet comme un symbole de l'histoire de l'àme. De même que nous vivons d'abord sur la terre dans un mode inférieur d'organisation, de môme la plante vit d'abord dans le sol sans connaître clairement le soleil, et durant cette première période, elle se découvre à nous sous une forme embryonnaire, et douée d'organes spéciaux pour des fonctions spéciales; mais, cédant à la lumière qui l'attire vers le ciel, et quittant sa ténébreuse demeure, elle se déploie bientôt dans un autre séjour, et en même temps sa figure change, et de nouveaux organes se produisent, appropriés à ce séjour nouveau et destinés à lui permettre d'y poursuivre sa vie. Humble et timide au début, et comme perdue dans les ombrages du gazon, c'est un bourgeon à peine ouvert; mais ce bourgeon se développe, et à mesure qu'il monte vers le soleil , son corps varie comme le mode de son existence, sa tige devient plus forte, sa respiration plus puissante, son feuillage plus épanoui, plus odorant, plus splendide* Toujours, par conséquent, soit qu'il germe dans l'ombre, soit qu'il commence à sortir de terre et à voir le jour, soit enfin qu'ayant acquis toute sa vigueur, il grandisse et fmctifie en plein soleil, toujours habile, en vertu des forces qui lui sont inhérentes, à se créer les organes qu'il lui faut, le végétal tombé de la main du laboureur se maintient en harmonie avec les circonstances diverses qui se déclarent successivement autour de lui, et marche continûment à sa perfection : telle est notre image dans le courant de notre immortalité.
Et le tourbillon par lequel ne cesse de se manifester
notre vie est un tourbillon toujours nouveau , non pas en vertu d'un simple changement dans ses proportions, mais par suite du renouvellement radical de sa substance. Admirons avec Tévangéliste cet arbre étincelant, qui, tout chargé de fleurs et de rameaux, étale sa richesse au sein de la campagne et donne asile, sous la protection de sa verdure, aux oiseaux fatigués : non-seulement il n'y a plus rien dans sa figure qui nous rappelle ce pauvre grain de sénevé, son premier corps, qui pompait jadis, loin du jour, les sucs de l'humus; mais il n'y a pas dans ses tissus ni dans sa sève un seul atome qui ait jamais appartenu à l'obscur embryon. La -substance qu'il avait à son service durant cette période, déjà lointaine, de son existence, livrée aux vents et dispersée par eux aux quatre angles de l'horizon, a fait place à une substance nouvelle, d'une nature différente, tirée d'autres sources et disposée sur un plan nouveau, pour des actions nouvelles, dans un nouvel habitat. En définitive, demeure, forme, substance, fonctions, tout a varié, et rien de ce que nos sens peuvent saisir n'est demeuré stable. Mais dans ce renouvellement général, il y a une chose, pourtant, qui ne s'est pas renouvelée; et cette chose qui est constante, tandis que tout est fluide et passager autour d'elle, cette chose qui persévère et maintient l'unité de la plante à travers toutes les phases de sa destinée, c'est le principe même de son être; autrement dit, cette puissance invisible qui, toujours vivante sous l'enveloppe mortelle, excelle à distraire continueUement de la masse flottante de l'univers les matériaux qui lui sont nécessaires pour accomplir sa vie et se construire les organes dont nous la voyons se revêtir tour à tour.
Ainsi, notre âme, passant alternativement d'un se-
jour à un autre séjour^ changeant de corps à chaque fois, et indéfiniment i^ariable dans les apparences sous lesquelles eUe se témoigne, poursuit, au rayonnement des soleils, de migration en migration, et de métamorphose en métamorphose, le cours diversifié de son immortalité. O docteurs, qui pensiez avoir purgé les croyances, par la spiritualité de vos systèmes, de toute grossièreté, vous n'avez 4<)iic pas compris que, sous le couvert de votre dogme de la résurrection de la chair, vous donniez la phis aveugle satisfaction au plus épais de nos instincts, celui qui nous porte à identifier les personnes avec la matière doni elles s'entourent pour se manifester! Que n'avez-vous appelé la science au service de votre dialectique, vous auriez réussi, grâce à elle, à jeter un coup d'œil plus pénétrant sur l'essence de nos corps ;^ous auriez vu que le jeu des âmes à la surface de la terre est, au fond, tout pareil à celui de ces souffles de l'air, qui, descendant sur la campagne, y soulèvent des tourbillons de poussière, qu'ils laissent bientôt retomber pour faire place à d'autres tourbillons qui se partagent à leur tour les mêmes éléments que de précédents coups de vent avaient déjà antérieurement promenés; et vous ne viendrez pas, en plein dix-neuvième siècle, au mépris de toute critique, nous proposer, sur la foi du moyen âge, cette avarice insensée à l'égard de quelques vieilles reliques I
LBi THÉÛLOGXEB»
Vous n'entendez pas à quelle énorme difficulté répond le principe d.e la résurrection : en admettant même que l'âme dût revêtir dans le ciel un corps aussi complètement difiérent de son corps actuel que vous le supposez, toujours est-il que son corps actuel lui fournirait le moyen le plus simple de parvenir à cette
organisation plus accomidie; de sorte que, même dans vos idées, notre croyance devrait vous plaire. La comparaison que vous avez enaq[nrantée à saint Paul vous le montre d'ailleurs bien clairement, car c'est à la con* dition de prendre appui sur un corps souterrain, que la* plante produit son corps aérien, et il n'y a aucune scission entre la première forme et la seconde. Voilà pourquoi nous disons, comme l'Apôtre, que le corps d'aujourd'hui ^est la semence. Mais vous qui vous privez de cette semence si naturelle, n'êtes-vous pas conduit à en chercher une autre? et oii la trouverez^ vous cette semence? J'ose à peine le pressentir d'après ce que vous avez insinué à cet égard. Comme l'âme est 'arrivée en ce monde ayant déjà, selon vous, vécu dans un autre, et n'a pas eu besoin de la résurrection pour s'y créer un corps, de même, dir^-vous, en arrivant dans le ciel, elle s'y donnera un corps de la même manière dont nous l'avons vue se procurer celui qu'elle possède ici-bas. Ainsi, pour mettre le comble à tant d'objets de la terre que la logique vous a successivement forcé d'introduire dans le royaume d'en haut, vous êtes maintenant amené à y transporter la génération, et sans doute aussi le mariage. Conséquence exorbitante, et dans laquelle vous devriez lire votre condamnation ! Comme toute chose doit devenir parfaite dans cette vie* merveilleuse, que vous vous plaisez à nous peindre sur le modèle de notre vie présente, la beauté le sera donc, et nous voilà dans les bouris ! Vous avez commencé par un ciel de Platon, et vous finissez par un paradis de Mahomet ! Rougissez, je vous prie, si vous n'êtes pas indigne du nom de philosophe, et hâtez-vous de rentrer avec nous dans la pudicité de cette belle parole de l'Évangile : In resmrreciùme nepte nubent neque nubentwr»
LE PHILOSOPHE
Fermez le ciel aussi strictement que vous le voudrez, moralistes sévères, à la Vénus impudique : ce n'est pas moi qui réclamerai pour elle ; mais laissez-y, de grâce, la Vénus Uranic. Si l'une est la tumultueuse enfant de nos instincts, l*autre est la fille divine du cœur, du goût et de l'esprit : le ciel est sa patrie, et vous n'en sauriez priver le ciel, sans détruire, par cet exil insensé, une partie essentielle de sa magnificence. Mais, que dis-je? à votre insu, malgré vous, ne l'y intronisezvous pas vous-même? L'idéal de la beauté n'est-il pas secrètement renfermé dans votre symbole de la résurrection des corps, et n'en surgit-il pas dès qu'on le développe? Si les corps sont admis à la gloire de l'apothéose, si, désormais radieux, purs, juvéniles, ils dépouillent â tous égards toute imperfection, n'est-ce pas la beauté physique qui, par eux, se déploie dans le ciel? Et quel motif , aurait-elle de s'y produire, si elle ne devait s'y faire aimer ? Pourquoi, en effet, les bienheureux ne s'en délecteraient-ils pas? Si l'on se figure volontiers que la musique :est une des joies du ciel, comment l'harmonie ne jouirait-elle pas, sous toutes ses formes, d'un privilège semblable ? La beauté qui se révèle à nous par la lumière serait-elle inférieure à la beauté qui se témoigne par l'intermédiaire du son? Non, sans doute : l'éther est à la fois le plus délicat et le plus universel des fluides, et si l'on gl^^rifîe les accords de l'air, on ne peut, sans inconséquence, condamner les siens.
Mais si la beauté physique est pleine d'amabilité par elle-même, n'est-elle pas encore infiniment plus aimable lorsqu'elle se joint aux attraits de l'intelligence et de la vertu; bien plus, lorsqu'à tous ses attraits
réunis, s'ajoutent les attraits souverains de la sexualité? Quoi ! dites-vous, la sexualité ! Oui ; et j'entends par là ce contraste profond dans la manière de sentir la vie, de s'y poser, de s'y conduire, lequel, loin de nous choquer par la dissemblance, nous attire, au contraire, avec une séduction invincible. Il n'est pas nécessaire d'avoir pénétré bien avant dans l'analyse du cœur, pour y distinguer les dilTérencos vitales qui séparent le caractère masculin du caractère féminin, différences dont celles des corps ne sont sans doute qu'une correspondance, ou même qu'une répercussion. Le système des oppositions et des prédominances qui se découvrent, d'un sexe à l'autre, entre les qualités et les inclinations de l'âme, forme une dualité composée des nuances les plus fines du sentiment et de la raison, de la tendresse et de la force, de la retenue et de l'audace, de l'action et de la passion, que je ne veux point m'exposer à écraser sous l'appareil des définitions métaphysiques, et que je laisse plus volontiers à l'appréciation de quiconque a observé la vie humaine avec goût. C'est sur les lois de ces nuances que repose le principe de la sympathie réciproque des sexes, dont le jeu essentiel consiste à nous faire apercevoir dans autrui les prédominances inverses de celles qui nous caractérisent, et à nous y attacher cordialement, parce que l'image qui prend ainsi naissance en nous à côté de la nôtre complète celle-ci en s'y mariant, et nous charme sur tous les points par ses contradictions délicates. Nous ne pouvons nous aimer sans aimer instinctif vement, par là même, ce qui remplit nos lacunes, et nous met, en s'incorporant avec nous, sur la voie de la perfection. Ainsi, ne cherchez pas dans l'homme solitaire cette miniature de l'univers dont parlait le philosophe antique : elle n'y est pas. C'est dans le couple
androgyhique, et non dans rindiviâu, que se trouve ce divin abrégé, car les antinomies ne se résument et ne s'accordent que dans une telle dualité; et c'est donc par la dualité, et non par la simplicité, que l'on s'élève à la plénitude de la vie. Tel est le fond du mystère de l'androgynie, qui ne fait que poindre sur la terre, et qui, malgré les développements qu'il ne cesse d'éprouver d'âge en âge, à mesure des progrès du genre humain, ne nous est sans doute enseigné jusqu'ici que par des ombres ; mais, comme tous les biens d'ici-bas qui sont en voie de s'agrandir et au fond desquels brille un trait d'infinité, celui-ci ne doit-il pas naturellement recevoir, dans les existences d'en haut, tous les perfecr tionnements qu'il appelle?
Si j'ai tant à cœur d'agrandir de la sorte l'idéal de la beauté féminine, et dans ses caractères psychologiques qui la font si différente de fa nôtre, et dans le mode particulier suivant lequel elle resplendit dans l'univers, croyez bien que ce n'est pas seulement pour prolonger dans le séjour céleste l'admirable combinaison qui Mt une des plus nobles félicités de la terre ; c'est aussi aûn de faire .rayonner sur l'institution d'ici-bas, pour la sanctifier par là même, l'institution du cieL C'est là ce qui manque absolument à votre théologie ; car nonobstant votre apothéose du sexe féminin poussée jusqu'à la stricte résurrection de tous ses • traits actœls, en quoi je ne vous imite pas, vous annulez en réalité toute sa valeur dès là que vous ne le voyez, au-dessus de nous, que dans un éternel célibat En vain consacrez-vous le mariage dans vos cérémonies : si aucun reflet céleste ne l'illumine, ce n'est qu'une chose basse et qui s'évanouit dans la tombe. £n m6qie temps que, par suite de ce défaut de pénétration dans l'un des mystères les plus abstraits de la vie, l'avenir se ferme
chez vous à Tordre conjugal, le passée par un défaut correspondant de votre tradition, porte implicitement la condamnation de l'alliance des sezes« C'est à cause de sa compagne que le premier homme est entraîné dans le mal et y précipite avec lui le genre iHunain tout entier ; et aussi, le Messie, type viril, vit-il sans femme, et sa mère^ réparatrice subordonnée du sexe féminin, sans époux véritable* Symboles culminants, à l'imitation desquels les prêtres, les moines, les religieuses, les anachorètes, propagent sur la terre, à l'opposé de la loi androgynique, la loi inhumaine du célibat, en même temps que les saints et les saintes, et toute la hiérarchie angélique, lui donnent, par analogie, un règne imaginaii^ dans le ciel I Loin de céder à votre critique, je m'y appuie donc pour prendre l'offensive contre vous ; et c'est moi qui vous accuse ici d'avoir failli, en vous laissant entraîner, par la réaction \ contre la sensualité antique, jusqu'à porter atteinte à ce j qui mérite d'être considéré comme le fondement | même* de la spiritualité la plus parfaite. j
Quant à l'incarnation, je pose en effet en principe, comme vous l'avez très-bien aperçu, que si l'âme, pour se donner sur la terre les organes qull lui faut, n'a pas besoin de les y apporter tout créés, après les avoir ressuscites ailleurs, cette méthode surnaturelle, inutile ici-bas, n'e^t pas non plus indispensable dans les mondes d'en haut, l'âme y étaitf même douée d'un empire encore plus énergique sur l'ordre matérieL Cherchons donc ce qu'est au fond ce phénomène, en le dépouillant de toutes les grossièretés dans lesquelles il reste eagsgé à notre égard, pour ne voir que ce qu'il renferme de |dus généraL Le nuage se rassemble dans des conditions et un entourage appropriés au développement qui se prépare; à peine disposé, une âme s^y
précipite et s'en empare ; au commandement de celle-ci, réther vibre, les molécules environnantes se mettent en mouvement, la respiration éclate, et sous le voile des formes embryonnaires, les formes futures se décident. Durant ces premiers instants, l'être est comme étourdi et plongé dans le sommeil; mais durant cette léthargie des autres facultés, la vertu organique, opérant sans distraction, n'est que plus active et plus efficace ; sous son influence, le nuage primitif se précise, s'accroît, devient un corps; et à mesure de l'achèvement de ce corps qui doit la servir et dont l'adjonction lui est peut-être même nécessaire pour qu'elle soit en état de se voir et de Jouir d'elle-même, l'âme se réveille, se reconnaît, prend connaissance du monde qui l'entoure, s'habitue à son nouveau mode de vie, et s'enhardit enfin à se lancer dans la société inconnue où la destinée vient de la faire éclore.
Voilà, en résumé, abstraction -faite de toute particularité, ce que le spectacle de la terre met devant nous; mais de combien de diversités ce même phénomène n'est-il pas susceptible ! Sans sortir de notre planète, l'embryologie des espèces qui en partagent avec nous le séjour nous oifre assez de dissemblances pour qu'il nous soit aisé de soupçonnier la variété qu'il doit y avoir à cet égard dans la multitude des mondes. Quelle est la condition primordiale du nuage germidateur?Par l'intermédiaire de quels agents et dans quelles circonstances ce nuage se produit-il? Quelle est sa forme au moment où l'âme s'en empare, et dans quel milieu le rencontre-t-elle? Quelle est l'étendue des modifications qui restent à effectuer pour lui donner sa structure définitive? De quelle manière l'être s'alimente-t-il, suivant quel plan opère-t-il, comment vit-il durant cette période où les organes dont il a besoin
pour se déployer en liberté lui font encore défaut? Quels secours lui est-il possible de recevoir de la part des âmes déjà incorporées parmi lesquelles il prend place? Avec quelle rapidité, comparativement à la longueur totale de sa vie, réussit-il à se donner son corps, à accomplir son introduction, à devenir enfin maître de lui-même? Sur tous ces points, et vraisemblablement sur bien d'autres dont nous ne sommes pas même capables de nous douter, les lois générales de la naissance peuvent varier, et ce simple sommaire suffit pour nous laisser entrevoir des possibilités à l'infini et des merveilles de puissance, d'art, de soudaineté, qui dominent de bien haut les allures lentes et embarrassées des incarnations de la terre.
Assurément, dans l'ignorance où nous sommes des profondeurs de la nature, rien ne nous paraît s'opposer à ce que, dans d'autres inondes, la génération ne s'accomplisse d'une manière toute spontanée. Des statues produites par le simple jeu des forces physiques , comme se forment les cristaux qui se précipitent du sein d'un liquide, se trouvent disposées dans le milieu voulu, et les âmes, s'y abattant, chacune à sa convenance, n'ont plus qu'à mettre ces corps en mouvement, comme nous faisons, chaque matin, des nôtres à l'heure du réveil : c'est ainsi que, selon la Fable, la flamme vivante descendit un jour dans l'œuvre de Pygmalion, et lui donna la vie. Rien ne paraît empêcher non plus que la prise de possession ne se fasse sur une simple molécule, tirée du fonds commun du règne minéral, et autour de laquelle l'âme, dans la pleine indépendance de son rayonnement, grouperait successivement elle-même les matériaux nécessaires à la perfection de son établissement; et c'est ainsi, en effet, que le premier des êtres organisés qui est venu sur la terre y
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a sans doute opéré soa àpparitîoB. Km, tout en admettant k possibilité des ineantattoBS spontanées , même dans Tordre des faaotes extsteoces, je tous avoue que je n'aperçois point en quoi il pourrait être plos digne de r&omme de tirer les principes de son corps dn sein de la nature mmârale que de les tirer da seîn de la nature organique* Au Keu de surgir d'os obscur limon, notre corps surgit, au ccHmmndement de notre âme, de la substance que nous enpruatoœ au plus noble tourbillon que la main de Dieu fasse tittc sur la terre, le couple saeré de l'homme et de la femme ;^ et aussi nliésité-je point à dire que la loi des parentés, telle qu'on la sent poindre i travers les tumultes de ce bas monde, me semble d'un caractère li^bnment admirable.
Non-seut^Bent c^st su sein du cou^e mdrogynique
que nous venons contra^er alliance avec cette planète oii l'arrêt de la destinée nous envoie, et que nous nous élançons dans la vie, propriétaires du corps que nous allons développer et eomkdre; mais c'est dans le secret berceau des entrailles maternelles que nous trouvons l'aliment et l'abri dont nous avons besoin dans nos premiers moments. Mystères sacrés de l'allaitement intérieur, qu'y a*t-il dans l'univers de plus pur que vous? Et la mythologie de l'Église ne vous a-t-elle pas rendu eUeHOiême un suffisant h(Hnmage, lorsqu'elle s'est représenté le Verbe de Dieu venant s'incar&er, du haut du del, dans le chaste sein d'une vierge ! Est-ce en raison de cette première manière de vivre que, devant les habitants supérieurs de l'univers, nous pourrions avoir à nous humilier de notre condition prés^te? Nous serait-il {^us glorieux, au Heu de cette délicate tutelle, si bien appropriée à un si délicat ouvrage, de trouver tout simplement, coomie un obscur habitant des eaux.
quelque matière abandonnée dans les flots, k Técart de tout être vivant, et de nous y abattre pour la développer solitairement, sans avoir jamais rien dû à une mère qu'un bienfait instinctif ignoré d'elle-même? Dépouillez, je vous prie, tout préjugé; faites comme s'il s'agissait des lois d'un monde totalement étranger à nos habi* tudes; ne voyez les choses que dans leur esprit, à part de tout instinct comme de toute basse volupté» et dites ^ le mode d'incarnation que nous suivons n'est pas un mode réellement sublime par la majesté de ses principes, d'autant que si l'histoire des longueurs de notre enEsmce vous gêne» rien ne v(his empêche de concevoir des éclosions aussi promptes et aussi splendides que votre imagination le voudra.
En même temps que cette manière de venir au monde, non point confusément, au sein de la poussière ou du limon, mais humainement, par engagement avec un germe détaché des corps préexistants, semble d'un caractère assez élevé pour dériver d'une loi universelle, Tordre même de la famille» tel que nous l'apercevons ici-bi», parait digne égalemeadt d'être considéré c(Hnme réhauche d'un modèle céleste. Suivant quelque mode que se soit construit l'appareil organique par lequel les âmes se manifestent au monde dans lequel elles arrivent, il n'est pas à supposer que, dans aucune société, les âmes sment jamais réduites à s'introduire au hasard, brusquement, sans hospitalité : elles sont vraisemblablement partout, au moment de leur naissance, l'objet d'attentions spéciales, et doivent rencontrer toujours, aux alentours de leur endroit natal, l'appui de quelque protecteur sympathique, providentiellement institué pour faciliter leurs premiers pas, leur enseigner les r^les de la vie, les initier, en un mot, au concert auquel elles sont appelées à prendre part. Il y a là un
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trait si frappant de généralité que, sans le vouloir, le moyen âge lui-môme y a vaguement cédé dans la création de son paradis,- quand il y a institué le patronage des saints, sous l'invocation desquels les fidèles se plaçaient d'avance en les cultivant comme des introducteurs futurs. C'est par la famille que cette bienveillante prédisposition reçoit, sur la terre, son accomplissement. Dès notre arrivée en ce monde, avant d'avoir rien fait qui soit propre à exciter le moindre sentiment d'affection parmi ceux qui nous entourent, nous trouvons qui s'empresse, avec la prédilection la plus tendre, à prévoir tous nos besoins, à devancer tous nos désirs ; durant notre enfance, on nous donne la main, on nous instruit à parler, on nous éclaire sur la société dans laquelle nous allons vivre; on assiste, avec une vigilance soutenue, à notre réveil de l'autre vie, afin de nous mettrej dès l'abord, dans la meilleure voie de celle-ci, et d'affermir ainsi notre marche vers les foyers célestes; on travaille pour nous, on nous défend, on nous nourrit; bref, on nous comble de grâces et de bienfaits. Et quels sont ces merveilleux bienfaiteurs de notre enfance? Ce sont ceux-là mêmes qui ont déterminé notre incarnation en fournissant à nos tourbillons des éléments tirés des leurs, plus encore, en nous attirant vers eux par des correspondances sympathiques dont le mystère se perd dans les profondeurs les plus insondables de Tunivers ; et s'ils sont deux, quand il semble à première vue que le service d'un seul devrait suffire, c'est afin que le principe androg^nique ne nous fasse défaut dans aucun temps de notre existence, que nous soyons simultanément initiés à l'ordre moral par le type viril et par le type féminin, et qu'en sentant dans la profonde unité de l'amour filial ce qu'est un père et ce qu'est une mère, nous recevions, dès le berceau, les vivants
rayons de la nature humaine dans ses deux formes essentielles. Tel est à mes yeux le dernier mystère de la famille, et je ne crois pas me tromper en y reconnaissant, comme dans le premier, le cachet de l'infini.
LE THÉOLOGIEN
Ne craignez-vous pas, dans cette escalade à la gauloise, de trouver à la fin le sort des Titans? Il me semble que votre naturalisme, au moment môme où vous le croyez maître du ciel, culbute et se précipite; il porte avec lui la mort, et il en introduit le principe jusque dans le séjour de l'immortalité en y introduisant la naissance. Mais si Ton meurt dans le ciel, il n'y a plus de ciel. Ainsi , vous avez prétendu nous donner un aperçu des royaumes célestes, en partant, aux lueurs décevantes de l'induction, de cette terre que vous osez nommer l'ébauche du ciel ; et, en fin de compte, il se trouve que tous vos arguments, croulant d'eux-mêmes, vous rejettent tristement sur le sol, au-dessus duquel vous ne vous êtes élevé qu'en imagination.
LE PHILOSOPHE
Le sombre épouvantail de la mort, avec lequel vou^ vous flattez de me réduire, ne trouble en rien la sérénité de ma pensée. Ce n'est pas la séparation d'avec le corps qui fait le mal de la mort; ce sont les efl'ets dont cette séparation est ici-bas accompagnée. Je suis loin de nier la puissance de ces cruels effets, et c'est surtout d'après eux que j'ai dit, en regardant la terre, que la terre n'était qu'une ébauche du ciel; mais en même temps, je vois bien qu'ils ne sont pas tellement inhérents au principe général des variations corporelles ,
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quon ne puisse aisément concevoir leur diminution progressive, ou même leur disparition totale, dans im ordre supérieur d'existence. '
Et d'abord, je ne trouve rien d'impossible à ce qu'il y ait dans l'univers d'heureux quartiers, où la loi régnante soit de s'élever d'un monde à l'autre, moyennant une transformation correspondante des appareils organiques, sans aucun acte de scission, et en mariant, pour ainsi dire, ostensiblement la mort avec la renaissance ; c'est ainsi que nous voyons l'insecte, après avoir vécu premièretnent dans l'obscurité de la terre, rampé ensuite sur le sol, remanier lentement ses membres, se métamorphoser à vue d'œil, et s'élancer enfin de luimême, muni d'ailes brillantes et plein d'une ardeur nouvelle, au milieu de la population légère du monde aérien. Mon imagination ne se refuse nullement à se représenter, au sein de ces rassemblements d'étoiles que nous découvrons dans les lointains du ciel, des êtres acquérant de leur vivant, par l'exercice même de leurs vertus, des organes d'une nature plus relevée, à l'aide desquels, sans perdre un seul instant conscience d'eux-mêmes, ils se transporteraient successivement, avec d'inexprimables ravissements, en compagnie de leurs amis, d'une résidence aune résidence meilleure. Je les vois, comme dans la légende d'Élie, s'enlevant glorieusement sur des chars de feu, aux yeux de la multitude animée par leur exemple et enthousiasmée par l'espérance de les suivre bientôt. L'effet essentiel de la mort, qui est le départ d'un monde pour un antre, ne cesserait pas de se produire ; mais cessant d'être enveloppé dans la nuit, il changerait absolument de caractère, et le jour du trépas, au lieu d'être, comme ici-bas, un jour de deuil, deviendrait pour tous un jour de fête.
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Toi^foîs il faut dire que ces mondes eoatigus ne saraieot» en réalité, qu^un sail monde, partagé en oo&trées distinctes par une géographie plus transcoadante •que la oMre, mais isedé dans rétendue comme tous les autres astres. L'isolement est la loi commune, et la disfHToportion qui existe entre la grandeur des masses célestes et la grandeur des intervalles qui les séparent ordinairemait, suffit pour nous convaincre que le passage des âmes d'une sphère à une autre ne peut avoir lieu, en général, que par un phénomène purement spiritueL Nous rencontrons là, en eS^ des abîmes d'éther que la matière pondérable ne parait pas apte à franchir, mais que Tâme, dégagée de ce tourbillon corporel qui leur donne seul de la râleur, ne connaît pour ainsi dire pas, et doit vraisemblablement traverser, ds^is les entraînements de sa destinée, comme le trait de l'éclair. Donc, il est à croire que le dépouillement du corps constitue une condition universelle de transmigration, et il reste par conséquent à examiner si les effets de ce dépouillement sont nécessairemeaU de nature à se faire toujours sentir douloureusement
Si notre pensée se dirige vers ces mondes supérieurs dont je parlais tout à l'heure, dans lesquels rayonnent dans toute leur splendeur les divines lumières de l'immortalité, où l'instinct animal qui répugne au trépas est entièrement abattu par l'intelligence, où la mort enfin n'a point de surprises et s'accomplit comme un doux évanouissement, il est certain que nous ne saurions nous imaginer que l'abandon du tourbillon corporel soit de nature à y causer aux âmes de grauids troubles. Supposons en effet, que, conformément à un ordre régulier d'échéances, ou même par voie de récompense, notre tour fût venu de nous séparer d'une résidence où nous aurions mûrement achevé tout ce
que nous avions à y faire, et de nous rendre dans une résidence meilleure, placée d'avance sous nos yeux, explorée depuis longtemps par nos regards, habitée déjà par bien des êtres aimés soupirant, comme nous, après l'heure du rapprochement; dans laquelle nous serions assurés de voir tous ceux auxquels nous tenons venir successivement nous rejoindre ; où rien de ce qui est vraiment digne de conservation parmi nos biens actuels ne nous serait ôté, tandis qu'une multitude de. jouissances nouvelles dans le domaine du cœur et de l'esprit, comme dans celui des beautés de la nature, nous serait au contraire destinée; n'avouerons-nous pas que, lors même que le congé de partir ne devrait nous être accordé qu'à la condition de restituer préalablement à l'astre sur lequel nous résidions les poussières que nous lui avions empruntées, cette clause, presque indifférente, n'empêcherait nullement que le jour de la mort ne nous parût un beau jour, et qu'au lieu d'être entourés de larmes et de gémissements, nous ne le fussions que des félicitations et des transports de nos amis? Sans même avoir besoin de faire appel à l'inconnu, dans ce monde-ci, lui-même, malgré la froide obscurité de ses tombeaux et la tristesse qui s'exhale de cette nuit, ne pouvons-nous pas aller jusqu'à goûter une certaine satisfaction dans la mort? Une vieillesse honorée et paisible, à la suite d'une carrière complètement remplie, nous y a préparés, comme ce premier repos que nous sentons un instant avant de nous endormii", et qui nous amène peu à peu au plein çommeil. Cette sag^^ vieillesse, en nous inspirant plus de recueillement, nous a graduellement détachés de tous les objets qui, dans le feu de la vie, nous avaient peut-être momentanément éblouis; et nous faisant voir, comme d'un sommet, ' notre vie étendue tout entière sous nos pieds, elle nous
dispose à en désirer nous-mêmes le couronnement et à nous laisser glisser avec sérénité dans les bras bienfait sants de la mort. De quoi pourrions-nous être tourmentés à cette heure suprême, si notre conscience est en paix, si notre attente de l'immortalité est absolue, si notre foi dans la justice et la miséricorde de Dieu est sans nuage ? Nous avons appris, grâce à l'heureux exercice d'une longue vie, à dominer en nous les instincts, et la séparation en bloc d'avec notre corps, pour nous être extraordinaire, ne nous en émeut pas davantage ; ce que nous avions emprunté à la terre au jour le jour, il faut bien à présent que nous le rendions tout à la fois, puisque nous partons, et que nous serons tout à Theurc bien loin: c'est là toute l'histoire de notre dernier soupir, et vous conviendrez qu'il n'y a pas à en faire tant d'éclat.
Quant aux entreprises auxquelles s'est attachée notre vie, il n'y a pas à craindre que ce qui a pu s'opérer par nous sur la terre pour le bien des hommes, soit en danger de s'effacer parce que nous ne serons plus là pour y veiller : la Providence, qui veut que le brin d'herbe porte son fruit, y veillera pour nous ; sous le couvert d'actions nouvelles, produites par leur impulsion, nos bonnes actions, génératrices fécondes, se propageront, de conséquence en conséquence, jusqu'à nos derniers neveux, comme ces eaux cachées qui s'épandent sous les prairies qu'elles fertilisent, sans laisser apercevoir, ni la source dont elles sont issues, ni la trame compliquée du cours qu'elles ont suivi depuis leur origine. Les bienfaits qui réussissent à s'insinuer dans l'humanité, loin de s'évanouir en descendant la pente des âges, suscitent en effet sur leur passage, par un mouvement sans fin, d'autres bienfaits ; et ils prennent ainsi, tout modestes qu'ils soient, une sorte d'im-
iBortalité anonyiney par faMpieUe, malgré notre éloîgBement, se continue indéfectiUcfldent ici-bas l'ac^vité de nos personnes.
Plus douloureuse, assuréinent, est la séparation des amis que la mort nous contraint d'abandonner. Mais à cet endroit même, Tftme ne demeure-t-elle pas encore maltresse dans certaines limites delà loi des destinées? Si nous ayons eu la vertu de ne nous lier qu'à des amis dignes de notre prédilection par Tbarmonie de tous leurs penchants avec les nôtres, indissolublement unis par l'effet nécessaire de cette conformité spirituelle, nous ne courons aucun risque de nous voir détachés les uns des autres par une rupture éternelle. Partant du même p<Hnt, animés par les mêmes forces, visant au même Init, il est impossible que nous ne nous retrouvions pas au delà de cette terre. Rien ne nous empêche donc d'ordonner nos ezi^nces de manière à voyager à jamais de compagnie, à travers les abimes de l'univers, avec tous ceux que nous aimons. Amis, époux, parents, qui avez si prctfcmdément à coeur de ne point vous perdre dans la mort, resserrez-vous dans la même vie et les mêmes espérances, et vous vous rejoindrez là-haut, comme vous vous étiez rejoints ici. Si vous êtes condamnés par la misère de votre destinée actuelle à ne mourir que les uns à la suite des autres, ne vous affligez pas, ni vous qui partez, ni vous qui demeurez : en mourant les premiers, nous ne faisons que précéder, auprès de ceux qui nous ont devancés, ceux que nous laissons derrière nous, et nous marchons vers les jours désirés où nous serons devenus dignes de vivre inséparablement dans la pleine lumière de l'immortalité, nous et tous ceux dont nous aurons fait choix pour cette sainte et impérissable parenté.
Pas plus par le principe de notre mort que par celui
de notre naissance, ne nous considérons donc comme essentiellement au-dessoas du cîd. Wème dans notre naissance, nons sommes libres, car c'est nous qui en déterminons la condition. Si nous ressemblons à nos parents, c'est que nous leur ressemblions virtuellenient «iTant de naître ; si nous recelons telle éducation plutM que telle autre, c'est qu'il nous fallait justement cette éducation pour nous trouver r^lacés au tenne touIu de notre développement ; si nous sommes jetés ainsi, les uns dans des circonstances heureuses, les autres dans des circonstances contraires, c'est que nos mérites passés nous faisaient une loi d'être ainsi posés dans l'univers, et, vu ce que nous sommes, ce sont là les circonstances les plus avantageuses doat nous puissions profiter pour nos réformes, nos pénitences et nos progrès. N'accusons donc, en définitive, que nous-mêmes des adversités qui ont pu se rassembler contre nous dès notre entrée dans la vie, et appliquons-nous j nonseulement à les supporter avec courage, mais à les faire tourner, avec pleine conscience de leur utilité, au ser^ vice de notre bien futur. €onsolons-nous dans l'idée que rien de fatal ne pèse sur nous, et qu'il n'est aucun des maux auxquels nous sonmies aujourd'hui soumis, dont nous ne puissions, par le bon gouvernement de nos actions, nous délivrer radicalement par la mort. Si nous ne sommes pas les maîtres de son heure, nous le sommes du moins de ses effets : comme notre naissance, elle est à nous. Tâchons donc, après avoir vécu avec honneur, dévouement et piété, de mourir avec sérénité ; n'ayons pas la puérilité de nous cramponner à la vie, quand cette vie ne peut plus être utile à notre perfectionnement ni à celui des autres, car c'est là ce qui fait tant de lâches trépas ; ne nous attachons, ni à notre corps, nia ces autres objets qui pèsent de même
vers la terre, car c'est là ce qui amasse au chevet des mourants tant de regrets et de tourments ; soyons prudents dans nos amitiés, et n'en contractons de sérieuses qu'avec ceux que nous savons capables de demeurer fidèles à notre mémoire, et de nous rejoindre un jour au delà des abîmes. C'est ainsi que nous chasserons d'avance la tristesse de notre lit funéraire, et que, malgré les nuages qui couvrent l'horizon au delà de cette vie, nous nous préparerons à franchir avec ravissement les portes mystérieuses que la mort nous ouvre.
Il n'y a, en réalité, qu'un seul signe auquel nous puissions mesurer pleinement l'infériorité de notre condition actuelle, et ce signe qui nous marque en caractères si sensibles notre différence d'avec le divin modèle que nous poursuivons, c'est l'ignorance dont nous sommes affectés. Douée, dans toutes les directions, d'un si vaste empire sur notre vie, nulle part cette ignorance ne nous témoigne sa force d'une manière plus vive qu'en ce qui nous touche le plus intimement. Bien éloignés de posséder l'histoire de l'univers, nous ne possédons pas même notre propre histoire ; et comparé à l'éternel savoir, le peu de mémoire dont nous jouissons n'est pour ainsi dire qu'un néant. Non-seulement cette mémoire est absolument impuissante à l'égard des temps qui ont précédé notre naissance, mais elle n'est pas même capable de nous représenter tous les temps qui l'ont suivie ; elle nous fait défaut en une multitude d'endroits importants de notre passé ; elle ne nous conserve pas la moindre trace de la période qui s'est écoulée dans le sein maternel ; elle ne retient même presque rien des accidents et des évolutions de nos jeunes années, et nous ne nous souviendrions plus que nous avons été enfants, s'il ne se trouvait auprès de nous des témoins qui nous ont vus autrefois et nous apprennent
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ce que nous étions alors. Gomment nous étonnerionsnous donc de ne rien nous rappeler de ces époques , lointaines qui sont séparées d'aujourd'hui, non par le simple cours des années, mais par les coups répétés de la naissance et de la mort ? Nous sommes enveloppés de tous côtés par notre ignorance comme par la nuit, et à peine éclairés sur le présent, nous n'apercevons pas plus de rayons au delà de notre berceau qu'au delà de- notre tombe.
Aussi, quand on songe aux magnifiques clartés que la connaissance de nos existences antérieures répandrait à la fois sur l'ordre actuel de la terre et sur nos espérances touchant l'ordre du ciel, quel frappant symptôme notre défaut de mémoire ne nous donne-t-il pas de l'imperfection de notre constitution psychologique d'aujourd'hui ! Il semble que l'on pourrait justement nous comparer, dans notre ascension à travers les zones du ciel, à ces fusées, qu'au sein de l'obscurité du soir, nous voyons quelquefois s'élancer dans les airs, traînant après elles une longue lueur, sillage indicateur de l'orbite qu'elles suivent : elles montent, et de nouvelles lueurs se dessinent; mais en même temps, les précédentes lueurs s'effacent, et il n'y a jamais dans la lumière qu'une portion limitée de leur voyage. Telle est notre mémoire, traînée lumineuse laissée par nous sur notre route : nous mourons, et tout s'obscurcit derrière nous; nous renaissons, et la lueur, comme l'étoile dans la brume, commence à se montrer; nous vivons, 'et elle se développe, s'agrandit, lance ses gerbes, puis, tout à coup, elle s'efface de nouveau et reparaît encore; d'éclipsé en éclipse, nous poursuivons la ligne de notre destinée, et cette ligne, découpée par des obscurcissements périodiques, est une ligne continue, dont les éléments, disjoints seulement en iippa-
reiMe, demeurent partout endhaiiié;» l'on à Taotre par une solidarité régulttre. Toujours nous nous succédons à nous-mêmes; toi^qours nous déterminons, par notre marche prés^ite, la marche que nous suittous ^as tard ; toiijours nous portons œ nous la secrète piâss<m€e de monter. Essayez de me réduire en m'interrogéant sur notre passé, je tous répondrai, comme la fusée, que nous marchons, mais que la lumière ne colore notre trace que dans notre voisinage, et ^e le reste de notre chemin demeure perdu dans la nuit. Nous ne soyons pas d'où nous sonmies partis^ de même que nous ne soyons pas où nous sommes conduits; seulement nous savons que nous venons d'en bas et que nous allons en haut, et il n'en faut pas davantage pour nous intéresser à nous*-mâmes et nous apprendre quelle substance nous sommes.
Mais qui oserait assurer que notre être ne renfenae pas dans ses. profondeurs de quoi illuminer un jour tcms les espacées successivement traversés par nous depms noire première heure, comme il arrive à ces flamboyants m^^iles auxquels je viei»s de nous comparer, et qui, une fois parvenus dans les sommités de leur trajectoire, déployant soudain des feux inattendus, reprennent magni:^uement possession, par de longues cascades de lumière, de la ligne siUoimée par eux depuis l'humble niveau où ils ont commencé leur essor, jusqu'aux zones sublimes du haut desquelles ils dc»3inent actuellement la terre? Ne savons--noas point, par l'expérience même de cette vie, que des souvenirs qui nous semblaient absolument éteints, se ravivent parfois et nous rendent tout à eoiq» un passé que nous avions cru ex^louti à jamais dans les abîmes de l'oubli? L'étonnante faeulté que nous nomn»o&s la iHémoire est donc de nature à noi» garder au fond de nous-ibêmes.
à notre insu, des impre»à6iis, qui, pour arotr momeataném^it cessé â'0tre disposées de maaière à sui^r à nos appels, ne continuent pas moins ^ faire partie de no^ domaine où elles demairent comme dormantes; et dès lors, pourqucû n'en serait-il pas de son action à regard ^es éyénements qui ont précédé la période actuelle de notre e^ôi^tebce comme il era est ouTer* tement de son action à Tégard de tant d'antres éyénB^ mexsis qui se sont accomplis de notre viTant et dont nous voyons la trace, aprfes de longs ensevelissements, revenir au jour de temps à autre? Ce n'est pas vous qui nierez que cette faculté ne soit purement spirituelle, pmsque vous ne faites aucune difficulté de la prolonger, sans distinction, pour toutes les âmes, de cette vie jusque dans la suivante ; et si elle constitue en effet, comme on ne saurait le contester, une des propriétés les plus essentielles de l'esprit, comment pourrait-€lle éprouver de la part de la mort awnme atteinte radîdde? Son immortalité la garantit. Le coup du trépas fexii bien la troubler, mais comme un coup de vent trouble la diaphanéité de l'atmosphère qu'un autre coup de vent rétablit.
D'ailleurs, si notre progrès dans la béatitude ne consiste pas simplement dans une admission à des mondes meilleurs, mais avant tout, dans le développement des hautes facultés qui sont inhérentes à nos personnes, comment la pmssanee de noU« mémoire ne serait-eite pas destinée à s'aecrc^tre en même temps que toutes les autres puissances dont nous ne jouissons non plus adnellement que suivant le mode imparfait qui co»* vient à la terre? Et si elle augmente, n'est-il pas à crmre qu'elle arrivera donc tôt ou tard à l'énei^ie nécessaire pour ressaisir des im})ressi(ms trop délîeales et ^p lointaines pour ne pas être disproportionnées i
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son état d'aujourd'hui? C'est ce dont je ne doute pas, et ce qui achève de donner à mes yeux. toute solidité à une telle espérance, c'est de penser que nous ne saurions atteindre notre couronnement sans que les souvenirs mis en réserve dans les fonds de notre mémoire ne nous soient en efi'ct rendus, car ce ne serait nous posséder qu'imparfaitement que de ne point posséder complètement notre histoire. Pour jouir de notre immortalité en pleine lumière , il faut premièrement que nous sachions qui nous sommes, et c'est la contemplation de notre passé qui nous l'enseigne; et cette contemplation fait même plus, car c'est elle qui, par la comparaison, nous fait goûter notre béatitude dans toute sa profondeur, en nous montrant à côté de ce que nous sommes, ce que notre être a été. Arrivons donc à approcher nos lèvres de la coupe vivifiante du nectar, vous dirai-je en imitant le langage figuré des anciens, et nous sentirons tout l'eiTet des eaux pesantes du Léthé s'effacer aussitôt; méritons par nos efibrts de nous élever à une position supérieure, et non-seulement nous emporterons avec nous nos souvenirs actuels, mais la vivacité de notre vue percera peut-être jusqu'à des horizons, qui, tout importants qu'ils soient, demeurent aujourd'hui perdus pour nous dans le lointain.
Ainsi, pour former le complément de toutes les sublimités que nous pouvons dès à présent entrevoir dans l'ordre des existences du ciel, figurons-nous les trésors d'une mémoire enrichie par les souvenirs d'une longue suite d'existences, toutes différentes l'une de l'autre et toutes enchaînées cependant l'une à l'autre; à cette merveilleuse guirlande de destinées, ajoutons la contemplation des conséquences produites par nos actions dans chacun des mondes que nous aurons suc-
cessivement traversés; entourés d'amis, reconnaissons en eux les compagnons éprouvés de tant de vicissitudes antérieures; fortifions, en un mot, dans toutes les directions, les élans de notre vi^ à travers les régions profondes du passé, et, dominant l'immensité de l'espace et de la durée, marions dignement notre propre histoire à l'histoire générale des mondes. En nous appliquant à réunir en imagination tout ce qui s'offre à nous sous les traits de la grandeur morale, loin d'être en danger de dépasser la mesure, ne sommes-nous pas certains, au contraire, de demeurer bien au-dessous de ce que réserve l'avenir aux âmes bienheureuses? Et même, glorifier ainsi notre immortalité par le reflet de tous les attributs de la Divinité, y compris la parfaite conscience qu'elle a d'elle-même, n'est-ce pas, en définitive, glorifier Dieu lui-même, qui, dès notre origine, nous a tous prédestinés à reproduire l'image de sa céleste vie? Ministres de Dieu sur la terre, à la vue des divines empreintes qui se révèlent de toutes parts dans la substance de notre être, rappelons-nous donc sans cesse avec un légitime orgueil que les plus sublimes habitant? des zones les plus sublimes du ciel ne sont que nos frères aînés.
LE THEOLOGIEN.
Est-ce bien là votre conclusion?
LE PHILOSOPHE
Oui, et je la formulerai plus explicitement encore en disant que les conditions fondamentales de l'existence terrestre, l'ordre physique du globe, l'activité de l'âme, l'organisation du corps, la naissance, la mort, les ami-
tiéSy se rapportent toutes à un idéal céleste, dont les hommes, aussi bien que leurs égaux et leurs supérieurs des autres quartiers de runiirers, se rapprochent continueliemeQt d'incarnation ^i incamatiofa, «n même temps que le genre humain, par sa conspiration continuelle, s'en rapproche lui-même, sur kt teire, d'âge en âge.
LE THÉOLOGIEN
Comme vous avez, hier, invoqué le ciel de la nuit , permettez-moi d'invoquer aujourd'hui le ciel du matin. Quelle limpidité ! quelle splendeur I quelle élévation I quelle paix ! Les étoiles ont disparu , et le soleil ne!se montre point encore; pas un astre, pas un nuage, pas une poussière, ne troublent la diaphanéité de l'étendue. On n'y voit rien que de sublime. Tout nage dans une lumière presque immatérielle; chaque atome, éclairé par tous les autres, rayonne à son tour vers tous; et les zones de l'aurore, par la gradation régulier^ de leurs nuances et de leur éclat, dessinent à l'Orient une sorte de hiérarchie éthéréef.
C'est ainsi que je me représente la hiérarchie des anges. Rien ne me donne une image plus vive de ces êtres radieux que la suavité de cette splendide lumière. ' Tels étaient-ils, lorsqu'au matin de la création, comme dit Job, ils admiraient et louaient Dieu. Saints dès le principe et immaculés de tout temps, brillant de toutes les clartés de l'intelligence, enflammés par tous les feux de la piété, baignés dans une béatitude immuable, concentrés à Tenvi autour du trône de l'Éter-
nel, et s'unissant, par la conspiration spontanée de leurs esseaces, en un divin concert., pas une ombre n'altère leur ineffable sublimité, pas même Tapparence d'un corps. Purs esprits, conversant miraculeusement ensemble par le rayonneijient direct de leurs pensées, distingués simplement les uns des autres par la puissance de leurs entendements, ils ne connaissent la matière que par l'usage que Dieu en a fait dans l'ordre des créatures inférieures, et ils vivent en commun dans la spiritualité la plus parfaite. Voilà les fils du jour! Voilà les vrais immortels, qui n'ont jamais subi la honte de la mort ! Voilà ceux qu'il faut surtout avoir en vue quand on prétend s'instruire sur la population de l'univers I
Ce n'est pas seulement leur excellence qui nous les recommande, c'est leur multitude. Le genre humain, qui nous semble jouer un si grand rôle dans l'histoire du monde, quand nous ne regardons que lui, disparait pour ainsi dire devant l'immensité de ce peuple supérieur. Quand on réfléchit à la merveilleuse société qui occupe le ciel depuis son origine, et que l'on sent vibrer, dans les champs de l'invisible, les innombrables légions qui forment la partie la plus précieuse et comme le couronnement de la création, n'est-on pas saisi d'une émotion bien plus vive que celle que vous causent vos constellations, en y joignant môme toutes les suites que vous leur donnez? On n'a pas besoin ici, comme dans votre astronomie, d'apercevoir les objets pour ôtre assuré de leur existence : indépendamment même de la révélation, la logique nous découvre plus clairement cette foule magnifique, dans la profondeur qui la dérobe à nos sens, que vos yeux ne vous découvrent celle des astres. En effet, puisqu'il est manifeste que Dieu doit se complaire dans la perfection de l'œuvre
qu'il a daigné créer, il faut nécessairement qu'il y ait dans cette œuvre plus de créatures bienheureuses que de créatures imparfaites; donc, ce sont les êtres angéliques qui constituent la population principale de ce vaste temple de l'univers, dont la terre n'est que le vestibule. C'est là le fond du raisonnement de saint Thomas : « La perfection de l'univers , dit-il , étant ce que Dieu a surtout en vue dans la création des choses , plus les choses sont parfaites, plus est grande la proportion dans laquelle elles sont créées. » Donc, le nombre des anges l'emporte sur celui des hommes de la même manière que la perfection des anges l'emporte sur la nôtre; et cette conclusion, d'une fermeté géométrique, nous montre assez que nous ne connaissons que la préface des choses, tant que nous ne connaissons que ce qui se trouve engagé dans la condition de corporéité.
Aussi l'imagination des prophètes a-t-elle toujours abondé, relativement i la population céleste, dans le sentiment de l'innombrable. Saint Denis l'Aréopagite, qui a fait loi si longtemps à leur suite, déclare que la multitude des armées spirituelles dépasse la mesure étroite et mesquine de nos nombres matériels : « Infirmam et constrictam nostrorum materiaîium numerorum commensurationem »; et le docteur angélique n'hésite pas à conclure sa discussion sur ce sujet par une formule qui vous plaira sans doute, car elle s'approche, autant qu'il est possible, de cette condition d'infinité que vous avez tant à cœur. « Il est rationnel, dit-il, que les substances immatérielles l'emportent, quant au nombre, sur les substances matérielles, quasi incomparablement : quasi incomparabiliter. » Il n'y a donc, au fond, entre nous, sur la question du nombre des créatures, que la réserve comprise dans ce mot de quasi;
et il est d'ailleurs sensible que les anges ne tenant pas de place, leur multiplicité, quelque excessive qu'on la suppose, n'entraîne nullement un agrandissement proportionnel de l'étendue matérielle de l'univers.
LK PHILOSOPHE
Cette réserve, toute modeste qu'elle soit^ ne npus séparera pas longtemps : la logique eu fait justice. Arguant du principe, dont vous convenez vous-même, que le nombre ajoute à la perfection, je veux, puisque la perfection de la création dépasse nécessairement toute mesure, que vous m'accordiez tout net une quantité qui soit incomparablement supérieure à toute quantité assignable; car, essayeriez-vous de me satisfaire en m'oifrant le nombre qui est représenté par l'unité suivie d'un milliard de zéros, je vous demanderais en vertu de quel principe vous prétendez retenir la perfection de l'œuvre divine dans cette limite, et pourquoi le nombre des anges ne serait pas encore un milliard de fois plus considérable, et toujours de même, sans vous laisser jamais faire halte à aucun terme. Job est bien plus fort, d'un seul mot, que Daniel et saint Jean avec leurs expressions de myriades de myriades, et même que vos théologiens avec leurs hardiesses retenues : « Y a-*tr-il un nombre à sa milice? » demandet-il tout uniment, en parlant de la milice céleste. Voilà le vrai. L'immensité du chiffre de la population de l'univers est la contre-partie de l'inuiiensité des di-mensions de cette incompréhensible capacité; et je ne suis pas moins persuadé que vous, que le nombre des êtres supérieurs doit l'emporter de beaucoup sur celui de tous les autres. Au raisonnement dont vous vous êt^ servi pour mettre en évidence cette belle vérité»
j'ajoute que si les créatures s'élèvent depuis un temps infini, il doit s'en trouver infiniment plus dans les rangs supérieurs que dans les rangs inférieurs; à peu près comme les eaux d'un fleuve, qui sont bien plus abondantes dans la totalité de son lit que dans les ramifications qui avoisinent ses sources. Habitués à n'avoir de communications qu'avec des êtres qui commencent, une telle découverte de la manière dont est secrètement peuplée la majeure partie de l'univers, a sans doute de quoi nous surprendre ; mais cette découverte préliminaire ne saurait être, comme vous l'avez fort bien dit, qu'un encouragement à développer, autant que les ressources de notre intelligence nous le per* mettent, la connaissance de cette histoire transcendante.
Si j'ai bien pénétré le dessein de vos premières paroles, tous souhaitez que nous abandonnions aujourd'hui la méthode dont j'avais fait usage dans notre dernier entretien : au lieu de partir de la réalité visible pour monter graduellement jusque dans l'invisible, vous voulez vous élancer directement vers le type idéal, afin de l'étudier dans son absolu; et laissant de côté, comme une ressource inutile, le monde sidéral et ses analogies avec notre résidence actuelle, vous entrea de prime saut dans l'ontologie angélique. Je ne m*j oppose nullement; et je suis prêt à vous suivre, confiant, comme je le suis, que nous retrouverons dans cette voie, toute différente qu'elle soit, les mêmes vérités que dans l'autre.
Je vous denoanderai seulement de consentir à ce que nous ne procédions à cette étude délicate qu'avec une logique rigoureuse; et, en conséquence, nous reviendrons, s'il vous plaît, en deux mots, sur votre point de départ. Vous avez, dès le début, défini les anges en
qualité d'êtres supérieurs, incorporels, divinement illuminés , imoiuables , immaculés : il y a là une pétition de principes que je ne dois pas accepter, car il s'agit , avant tout, de savoir si les divers attributs que vous rassemblez ainsi dans la personne des anges sont susceptibles de concorder. Je n'en vois qu'un seul qui soit saisissable à priori : c'est celui de la perfection, ou, pour parler plus exactement, puisque la perfection véritable n'est qu'en Dieu , celui de la supériorité. Cet attribut résulte de ce que, la puissance de Dieu étant infinie, il est de la nature de Dieu, non-seulement de créer à l'infini, mais de créer des êtres de plus en plus rapprochés de son image ; et, comme il n'y a en Dieu aucun principe qui limite cette tendance, il s'ensuit qu'elle doit nécessairement avoir eu son cours, et que, ; par conséquent, il existe dans l'univers des êtres supérieurs à nous. Tel est donc le caractère le plus général et le plus immédiatement apparent de la nature angelique, et c'est ce caractère qu'il faut poser en principe, afin de chercher ensuite comment on peut en déduire les autres caractères que vous avez en vue, et quelle est au juste la manière de les entendre.
Ainsi, vous dites que les anges sont incorporels : prouvez-moi donc qu'il est dans la condition des êtres supérieurs de vivre indépendammetit de tout organisme. Je n'ignore pas que, grâce aux traditions de la scolastique, il s'est si bien accrédité dans le vulgaire qu'il existe de purs esprits, que la chose semble couler de source ; mais outre son intérêt philosophique, cette croyance a de telles suites, qu'elle vaut sans doute bien la peine que nous nous arrêtions un instant à vérifier ses titres.
LE THEOLOGIEN.
Quoi ! pousser le scepticisme jusqu'à mettre en doute la réalité des esprits ! Mais Tunivers entier en est rempli ! ils y sont dans un mouvement perpétuel, et ce n'est pas sans raison que je les ai comparés aux atomes de Fair, car ils forment une foule pour ainsi dire continue. « Tout est plein d'anges, nous dit saint Ambroise, l'air, la terre, la mer, les églises. » Cette foule est répandue jusque dans ces espaces que vous croyez vides et qui ne le sont qu'au regard de nos sens. Un ancien déclare énergiquement qu'il n'y a pas même dans l'univers une lacune à y glisser le doigt sans rencontrer sur son passage un esprit ; tant ce peuple invisible qui fait le plus bel ornement de la création y est abondamment répandu, là même où vous vous imaginez qu'il n'y a que des déserts, parce que vous n'y apercevez point les corps grossiers de vos soleils et de vos planètes.
Et vous me demandez la preuve de l'existence des esprits ! Cette preuve est d'une simplicité élémentaire et se lit dans tous les traités de théologie. Elle est renfermée dans le principe même que vous avez posé tout à l'heure. Vous convenez qu'il doit exister, dans l'ordre de la création, des êtres de plus en plus semblables à Dieu ; ce qu'il faut d'autant mieux admettre que la fin principale du Créateur dans les choses qu'il crée doit être le bien qui résulte de l'assimilation de ces choses à sa personne. Or, Tassimilation parfaite de l'effet à la cause s'obtient évidemment lorsque l'effet imite la cause dans la qualité même par laquelle la cause le produit. Mais Dieu produit les créatures par son intelligence et sa volonté ; donc, la perfection de l'univers exige qu'il y ait des créatures dont le principe soit l'intelligence et la volonté ; et ces qualités étant toutes spirituelles,
dOÂ LES ANGES.
les créatures en question le sont également. On peut même dire, en suivant un argument encore plus simple, que Dieu étant un être purement spirituel, il faut, pour la similitude, qu'il y ait au-dessous de lui des êtres purement spirituels ausisi. Ainsi, vous le Toyez, du pre^ mierpas on est au but.
L£ PHILOSOPHE
Votre argument n'est que spécieux, et c'est par un véritable abus que vos théologiens de catéchisme ont pris rhabitude de s'en faire, aux yeux de leurs disciples, une arme si décisive. Le docteur angélique, en le prenant pour point de départ de sa dissertation, n'a pas du moins commis la faute de le considérer comme concluant. En effet, il ne suffit pas de démontrer qu'il existe des créatures spirituelles, si l'on ne démontre en même temps que ces créatures, pour se mettre en rapport entre elles et avec le monde matériel, n'ont nul besoin de se lier à un appareil analogue à ce que nous nommons le corps, et dont nous savons si bien, nous qui n'hésitons pas à nous reconnaître aussi en qualité de substances spirituelles^ que nous ne sommes pas capables de nous passer. La preuve que votre grand docteur ne s'est pas mépris sur cette insuffisance, c'est qu'immédiatement à la suite de l'argument que vous venez de rappeler, il pose la question de savoir si les anges ont un corps qui leur soit naturellement unL Voilà le noeud. Toute la psychologie angélique y est en quelque sorte enveloppée. Si les anges, tout spirituels qu'ils soient, sont naturellement unis à des corps, les ai%es rentrent simplement dans la condition générale des hommes ; si, au contraire, l'organisation corporelle leur est étrangère, ils constituent dans l'ordre
LES AMGES. 396
de la création un genre absolument à part à tous égards. (( Il convient à Tàme humaine d'être unie à un corps, dit laSomme, parce que, dans le genre des substances intellectuelles, Fâme humaine est imparfaite et existe seulement en puissance, n'ayant pas la plénitude de la connaissance dans sa nature, et la tirant des objets sensibles, au moyen des sens corporels. Mais, dans tout genre oh l'on trouve quelque chose d'imparfait, il doit exister au-dessus quelque chose de parfait du même genre. Donc, il y a, dans la nature intellectuelle, cer^ taines substances parfaitement intellectuelles, n'ayant pas besoin de tirer leur savoir des objets sensibles. Donc aussi, toutes les substances intellectuelles ne sont pas unies à des corps; mais certaines de ces substances sont indépendantes des corps, et ce sont celles-là que nous nommons les anges. »
J'ai tenu à vous remémorer cet important passage, qui montre si bien que la question de la nature des anges est au fond la même que celle de l'origine des idées : il est le fondement essentiel de l'opinion que vous soutenez. Mais, sans entrer dans le flot de problèmes qu'il soulève, n'avouerez-vous pas qu'il m'est permis de m'armer aussi à mon profit du principe général dont il procède, et qui convient si bien au caractère du Créateur : « que dans tout genre où l'on trouve quelque chose d'imparfait, il doit exister audessus quelque chose de parfait? » L'argument peut, en effet, se retourner avec avantage ; et je dis à mon tour: si, dans le genre des organisations corporelles» destinées à produire la connaissance qhez les substances intellectuelles, il y a, ainsi qu'il appert par notre exemple, quelque chose d'imparfait, il doit exister au-dessus, dans le même genre, des organisations parfaites ; et j'ajoute, comme j'ai déjà eu l'occasion de vous le faire
remarquer, que le tourbillon corporel, loin de nuire à la ressemblance entre les substances spirituelles et Dieu, complète au contraire cette ressemblance, puisqu'il constitue, à Tégard de ces êtres, l'image de ce qu'est la création à l'égard de Dieu; d'où il suit que si Dieu est essentiellement créateur, toutes ses créatures sont au même titre essentiellement corporelles en même temps que spirituelles.
En prononçant que la plénitude de la connaissance chez les êtres supérieurs se lie à la condition d'un corps, je ne suis donc nullement réduit à leur infliger une organisation aussi imparfaite que la nôtre. J'accepte parfaitement, en ce qui concerne celle-ci, la parole du livre de la Sagesse, si chère aux ascètes : a Le corps appesantit l'âme, et l'habitation de la terre abaisse l'esprit qu'elle partage en une multitude de pensées. » Oui, j'en conviens, ce corps, approprié aux instincts d'animalité qui nous tourmentent toujours, réduit à un petit nombre de sens inexacts et de peu de portée, faible, infirme, indocile, exigeant, appesantit l'âme et l'empêche de vivre dans les hautes régions aussi librement que son organisation spirituelle l'y dispose ; oui, Thabitation de la terre, sujette à une foule d'entraves, de chagrins, de labeurs, de préoccupations infimes, abaisse l'esprit, le remplit d'objets indignes de lui et l'empêche de se concentrer, comme il sied à sa nature, sur les idées éternelles; je conviens de toutes ces imperfections : mais, quelles conclusions notre principe m'autorisera-t-il maintenant à en tirer? C'est que, sous ces mêmes conditions d'alliance entre la substance de l'âme et la matière, sous ces mêmes conditions de résidence dans un quartier déterminé du monde sidéral, il existe nécessairement quelque part des substances intellectuelles mieux douées que nous, et jouissant d'un mode
de connaissance plus parfait que le nôtre ; et ce sont ces substances intellectuelles que je nomme les anges.
Au reste, le défaut de Targument des scolastiques est à jour, si je ne me trompe, par l'argument même dont je viens de me servir. Il consiste dans la supposition que rame humaine représente un imparfait dans le genre des substances intellectuelles, tandis qu'elle est évidemment l'imparfait dans le genre des substances intellectuelles unies à des corps. Je ne conclurai donc avec vous à l'existence de créatures supérieures purement spirituelles, que lorsque vous m'aurez mis sous les yeux un imparfait de ce genre-là; et, jusque-là, vous me permettrez, puisque j'ai la logique pour moi, de m'en tenir à la définition de la nature angélique qui se déduit du développement de la nature humaine telle qu'elle est.
Estimez-vous que la création, engagée ainsi de toutes parts dans les lois de la matière, ne présente plus à notre admiration de types assez sublimes? M^is je vous rappellerai ce que je vous ai déjà indiqué touchant les magnificences qu'il nous est permis de soupçonner dans les natures corporelles qui planent au-dessus de nous dans les inconnus de l'univers. Rien de ce qui vous répugne ici-bas et vous fait accuser notre appareil organique de grossièreté, de pesanteur, de résistance, d'hostilité à l'égard de l'âme, ne s'y retrouve. Tous ces arrière-goûts d'animalité, qui sont la cause de nos passions et de nos vices, et que nous attribuons si gratuitement aux impulsions de la chair, ont achevé de se dissiper; le corps se présente comme une savante machine que l'âme s'est construite et à l'aide de laquelle elle satisfait à toutes ses relations; toutes les forces qui concourent à l'entretien et à l'emploi de ses diverses articulations sont à la disposition
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de l'esprit et lui obéissent aussi complètement que ses autres facultés; grâce à la puissance, à la jDomplexité, .à la délicatesse de ce riche appareil sur lequel il règne en souverain, l'être influe à volonté sur ses alentours, se déplace comme il l'entend, prend connaissance de tous les phénomènes sensibles qui l'intéressent, en un mot, observe, opère et converse librement dans toute rétendue de sa patrie céleste, et passe, sans jamais se lasser, de l'activité qui est sa vie, à l'extase de reconnaissance et d'amour qui est son repos. Pouvez-vous sérieusement refuser votre admiration à une aussi belle ordonnance que celle-là? Et si vous ne le pouvez, pourquoi contester son universalité, jusqu'à briser, plutôt que de l'admettre, la sublime unité de la population de l'univers ?
Et à tout prendre, que vous le vouliez ou ne le vouliez pas, pour ne point arriver à confondre en Dieu ces pures essences, vous n'êtes pas moins réduit à leur donner des corps; car, si parfaitement spirituelles que vous les supposiez, il faut bien que votre esprit les conçoive en un lieu spécial, sans quoi elles lui échappent infailliblement comme créatures et rentrent tout uniment dans la pensée de Dieu : ce ne sont plus des individualités, ce ne sont que des idées. Mais, je vous le demande, qu'est-ce que cette portion de l'espace à laquelle vos anges se trouvent liés, qu'ils possèdent exclusivement, puisque vous avouez que deux anges ne sauraient être à la fois au même lieu, qui forme en un mot leur propriété personnelle, sinon un corps véritable, encore que pour essayer de le soustraire aux lois générales de la nature, vous le fassiez vide et inerte? Le principe fondamental de la corporéité consiste en effet dans l'attribution à un être déterminé d'une portion déterminée de l'espace, et non dans la manière de jouir de
cette possession, ce qui n'est évidemment que secondaire. «Par Tapplicatiôn, suivant quelque mode que ce soit, de la vertu angélique à un lieu déterminé, Tange, dit la Somme, est dit exister dans un lieu corporel. » C'est exactement ce qui convient aussi à la relation de l'âme humaine et dp lien corporel qu'elle occupe ; et aussi votre théoricien ne manque-t-il pas de pousser l'analogie, quant à ce fait primitif, encore plus loin. « L'âme, ajoute-t-il, est dans le corps, comme le coatenant et non comme y étant contenue; et semblablement, l'ange est dit dans un lieu corporel, non comme y étant contenu, mais comme le contenant de quelque manière. » Ainsi, voilà, selon votre lourde scolastique, ce qu'il y aurait de commun : c'est que l'ange posséderait et contiendrait, de même que l'homme, un lieu déterminé; et voici maintenant ce qu'il y aurait de différent : c'est que l'homme, dans sa possession, loin de se borner à une simple occupation, produit à volonté, au sein de son domaine, les mouvements qui lui conviennent, est averti naturellement des changements qui s'y passent, bref y règne en souverain; tandis que l'ange, au lieu de régner dans le sien, y serait sans activité et sans aucune autre faculté que d'exclure toute autre. créature du même lieu; en un mot, n'occuperait sa place dans l'univers que suivant un mode négatif, n'y jouissant, à vrai dire, que de l'impénétrabilité, comme la matière brute. De ces deux manières de posséder rétendue, laquelle, à votre gré, devrons-nous considérer comme la plus éminente?
En résumé, je conclus donc qu'il n'est pas possible de concevoir des êtres purement spirituels , parce qu'il n'est pas possible de concevoir une créature / réelle en dehors des conditions de l'étendue. Aussi, que le moyen âge s'en soit ou non rendu compte, ses
prétendus esprits n'ont-ils jamais été que des incarnations correspondantes à son prétendu ciel. Contemplez d'une part ces êtres inimaginables, liés à des étendues vides et d'une forme indéfinie, étrangers à tout phénomène physique, aussi impropres à la sensation qu'à l'action, semblables de tous points à ces figures abstraites que notre intelligence conçoit dans la géométrie, et de l'autre ces espaces vides aussi, indéfinis aussi, dénués de toute substance aussi, qui remplissent nécessairement l'immensité dès que l'on n'y admet la création matérielle que dans un coin; et demandezvous si la population angélique, telle que les scolastiques se la peignaient, n'était pas en harmonie parfaite avec les régions supérieures, telles que l'astronomie les laissait alors supposer. Pour moi, la correspondance me semble parfaite. Où s'évanouissaient les qualités physiques du monde, il était juste que les qualités physiques de ses habitants prissent fin également. En restituant à l'univers sa plénitude, la science moderne me semble donc avoir fait implicitement justice de cette chimère des esprits*: ils ne sont plus possibles dès qu'il n'y a plus nulle part de lieu qui les appelle. Puisque partout vibre l'éther, souffrez que partout les créatures aient été ordonnées de manière à s'impressionner de ces ondulations magnifiques, et qu'elles soient ainsi engagées toutes ensemble dans l'unité de la nature sensible aussi complètement qu'elles le sont dans celle de la nature intellectuelle et morale.
LE THÉOLOGIEN
Sans nul doute, j'ai à cœur autant que vous le principe de l'unité générale des créatures ; mais pensez-vous donc, en insistant de la sorte, que je puisse céder à vos
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argumentations et renoncer, de par l'autorité de la logique, à une croyance aussi capitale que la croyance aux esprits? Si je ne vous en ai d*abord donné que les raisons philosophiques, ce n'a été que pour répondre à votre manière de procéder; et certes, si je n'étais retenu que par des liens de ce genre, je ne me sentirais pas aussi fortement engagé que je le suis. Mais l'idée de la réalité des esprits nous est imposée, vous ne l'ignorez pas, par l'autorité de l'Église. Ce n'est pas pour nous une question de science, c'est un article de foi. La souveraineté des conciles, qui n'a défini qu'un si petit nombre de points touchant la nature des anges, a précisément décidé d'une manière formelle leur spiritualité. Rappelez-vous ce préambule du concile de Latran que je vous ai déjà cité : Utramque de nihilo condidit creaturam^ spiritualem et corporalem, angelicam videîicet et mundanam. « Il a tiré du néant les deux créatures, la spirituelle et la corporelle, c'est-à-dire l'angélique et la mondaine. » Voilà qui est absolu : le concile oppose manifesten;ient l'une à l'autre la nature spirituelle et la nature corporelle, et ce sont les anges qui constituent pour lui la première. Dès son origine, pendant toute sa durée et au delà même de la consommation des siècles, l'ensemble de la population de l'univers se trouve donc divisé, par l'effet d'un impénétrable dessein, en deux classes tout à fait dissemblables, dans l'une desquelles les créatures sont à jamais unies à des corps qu'elles doivent conserver alors même que ces corps auront cessé de leur être pratiquement utiles, tandis que, dans l'autre, les créatures sont au contraire absolument étrangères à toute ordonnance matérielle.. Voilà- une dualité à laquelle il faut croire, quand bien môiniç on serait réduit à avouer qu'on ne peut la comprendre.
LE PHILOSOPHE
Après vous avoir laissé entrevoir que le perfectionneméat des conditions naturelles de la vie humaine suffit amplement pour nous donner Tidée d'une vie céleste, je vous ai démontré que votre théorie des purs esprits, outre qu'elle est en contradiction avec le principe capital de Tunité de la création, ne repose en définitive sur aucune base logique , et, par conséquent, en droit philosophique, mon opinion sur ce sujet est parfaitement assurée. Je pourrais donc m'en tenir là. Mais le sentiment que vous suivez est tellement répandu et se prête à tant de folies, que je me sens porté à vous solliciter encore ; et si je réussis à vous rendre évident que votre doctrine n'est pas aussi profondément enracinée dans votre tradition que vous le supposez, j'aurai achevé, ce me semble, tout ce que je pouvais pour vous en détacher et vous amener à nous.
Tant s'en faut que je prétende nier la gravité de l'embarras que vous suscite le préambule de Latran; mais cette décision, qui constituerait, comme on l'a dit, non pas un simple développement du dogme, mais une révélation spéciale, est- elle régulière? Vous savez combien les avis ont été partagés là-dessus. Le • cardinal Cajétan, suivi de tant d'autres, veut expressément que le concile n'ait pas entendu définir la doctrine en question comme article de foi, mais qu'il l'ait simplement déclarée la plus probable et la plus généralement répandue de son temps ; et saint Thomas, qui a bien connu les affaires de ce concile, puisqu'il en était contemporain et qu'il en a même écrit quelque chose dans ses opuscules, s'est cru si peu lié par la parole qui vous retient, qu'il traite la question de la simultanéité des deux créations comme toujours pen-
dante, malgré la formule de Latran, et conclut que Taffîrmatiye est probable, sans que la négative soit pourtant condamnable. Si donc la déclaration de Latran n'est pas jugée assez absolue pour arrêter ceux qui, dans leur enthousiasme pour le monde des anges, prétendent lui donner le privilège de Tantériorité relativement au monde corporel, pourquoi vous arrêteraitelle davantage au sujet de la corporéité de ces êtres supérieurs?
Considérez môme que jamais rincorporéité des anges n'avait pu trouver une formule plus expressive que la proposition de leur antériorité relativement au monde matériel; et que c'est précisément cette proposition qui est contredite par la déclaration de simultanéité formulée par le concile. Justement alarmé des débordements de Tascétisme séraphique, ce concile, tout en acceptant l'incorporéité des anges, ne voulait cependant pas que teur nature pût paraître aux fidèles tellement considérable et tellement indépendante de la nature matérielle, que Ton pût aller jusqu'à se persuader qu'un univers à part, complet en lui-même, indifférent à la révolution finale qui nous menace, et constituant à proprement dire le pur et primitif univers, se poursuivait, avec la majesté d'une longue préexistence, dans les abîmes du temps. Cette même déclaration, qui fait aujourd'hui l'appui de vos mystiques dans leurs rêves de spiritualité absolue, a donc été originairement conçue, tout au contraire, pour la défense du monde réel contre celui des fantômes; et sans lui donner plus de valeur que vos maîtres eux-mêmes ne l'ont fait, on serait peut-être fondé à la tirer dans mon sens tout autant que vous Têtes vous-même à la tirer dans le vôtre ; car, poser la simultanéité des deux créations, n'est-ce pas laisser soupçonner entre elles un rapport?
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A la rigueur, on aurait même le droit de dire que ce texte ne résout rien : il établit que les anges sont une substance spirituelle, ce dont je conviens, totalement distincte de la substance corporelle, ce dont je conviens encore, contemporaine de celle-ci, ce que je reconnais également quand je prétends que la vie angé- , lique ne peut s'accomplir sans l'intermédiaire des organismes; reste donc le véritable point de notre discussion : savoir si les êtres supérieurs s'unissent ou non à des corps ; et c'est sur quoi le concile se tait, puisqu'il ne s'explique catégoriquement à cet égard qu'en ce qui touche la nature de l'homme.
Mais il faut aller plus loin : ce concile ne vous obligeant pas, n'y en a-t-il pas quelque autre qui vous fasse loi? Un seul, outre celui de Latran, s'est occupé du sujet qui nous divise : c'est le second de Nicée. Le culte des anges agitait alors les esprits, les uns s'obstinant à demander des images de ces créatures, les autres s'obstinant à rejeter ces images comme menteuses. Le concile, pour mettre fin à ce débat, se fait donner lecture d'un livre du bienheureux Jean de Thessalonique, qui s'était formellement déclaré contre les iconoclastes. Permettez-moi de vous remettre sous les yeux ce passage décisif que je prends dans les actes mêmes du concile, cinquième action. « Le païen objecte : Les anges ne sont pas des hommes, mais ils sont appelés intellectuels, incorporels, existant simplement. — Le saint dit : Sur les anges, les archanges et sur leurs puissances, à quoi j'ajoute aussi nos âmes, l'Église car tholique pense ainsi : que • ces êtres sont à la vérité intellectuels, mais non pas complètement exempts de. corps, ainsi que vous autres païens le pensez, et doués au contraire d'un corps ténu et aérien ou igné, comme il est écrit : <( Il fait ses anges avec les vents, ses mi-
nistres avec le feu brûlant. » Nous savons que c'est ainsi que beaucoup de saints Pères ont pensé, parmi lesquels Basile, surnommé le Grand, le bienheureux Athanase et Méthodius, et ceux qui sont placés auprès d'eux. Il n'j a que Dieu seul qui soit incorporel et sans forme. Quant aux créatures intellectuelles, elles ne sont nullement incorporelles, et peuvent être imitées par la peinture, car elles existent dans un lieu et ont une surface. » Voilà ce que le concile a non-seulement entendu, mais ouvertement approuvé, puisque c'est sur cette lecture qu'on le voit décider tout d'une voix, à la demande du patriarche qui le préside, que les images des anges seront exposées dans les églises. Dites-moi maintenant s'il n'y a pas là une décision suffisante. Dites-moi, puisque vous déférez à l'autorité des conciles, si celui-ci ne vous oblige pas formellement à faire cause commune avec nous. Dites-moi, enfin, quelle est, au sentiment des Pères de Nicée, celle de nos deux opinions qui appartient à la droite tradition de la chrétienté, et quelle est celle qui appartient au contraire à l'enseignement des gentils.
Quand on examine d'un œil tranquille l'histoire ecclésiastique sur ce point si capital de la théorie de l'univers, on voit que l'opinion des théologiens s'y est partagée, comme sur la question non moins capitale de la préexistence, en trois partis différents : les Pères grecs, presque unanimement, se sont prononcés en faveur de la corporéité des anges ; les scolastiques, en faveur de la spiritualité absolue ; saint Augustin et son école, en faveur de l'incertitude : si bien que chaque parti se comporte, en définitive, pour la corporéité de la même manière que pour la préexistence. D'un côté Platon, de l'autre Aristote, et au milieu le doute et l'indécision.
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Aux autorités mentionnées au concile de Nicée, il me serait aisé de joindre contre vous, si je voulais vous accabler sous le poids des témoignages, celles de Clément d'Alexandrie, d'Origène, de Justin, de Lactance, de Cassien, de Gennade, sans compter TertuUien, conduit au même but par des voies si différentes* Bien que les commentateurs aient quelquefois essayé de détourner au profit de la thèse des scolastiques ce que disent les Pères de la subtilité des corps angéliques, n'esl-il pas évident qu'il y a un abîme entre la prétendue incorporéité et cette corporéité raffinée, qui n'est qu'une expression confuse et mal réfléchie de la perfection que Ton peut concevoir dans l'ordre des organisations supérieures? Origène lui-même, qui, dans les emportements de son ascétisme, est allé si loin dans la réprobation du monde matériel, n'a jamais pris à partie que cette matière épaisse dans laquelle il nous voyait emprisonnés, et que les conditions sous lesquelles elle se présente à nous, dans l'ordonnance particulière de la terre, ont bien plus compromise aux; yeux des spiritualistes que le principe même de sa pondérabilité. La formule approuvée par le concile de Nicée n'est pas plus nette que celle qui se lit sur ce point dans le Périarchon. « C'est le propre de la seule nature de Dieu d'être conçu comme existant indépendamment de la substance matérielle et hofs de toute association avec aucun agrégat corporel. » En un mot, tous ces grands esprits de la Grèce qui ont tant fait pour l'établissement des bases de la théologie, jusqu'au jour oii leur nationalité est allée s'engloutir définitivement dans les misères du Bas-Empire, s'unissent ici et nous indiquent, sinon la vraie disposition du monde supérieur, du moins \fL vérité de ses principes, consistant essentielle»
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ment dans Tempire donné à Tâme sur des organes plus obéissants et plus sul)tîls.
Dès le cinquième siècle, chez les Latins, la splendeur de ces idées commence à se troubler. Saint Augustin hésite : tantôt il incline au sentiment des Grecs, tantôt il le regarde comme incertain. Ainsi, dans la Cité de Dieu, il déclare formellement, au livre xv, que la question des corps angéliques est ambiguë, et subsidiairement, au livre xxi, il s'efforce d'expliquer comment les esprits diaboliques, lors même qu'ils seraient incorporels, pourraient ressentir les tortures du feu; tandis que, tout au contraire, dans sa lettre à Nébridius, il appelle les anges des animaux aériens ou éthérés. Sur quoi saint Thomas a beau dire que saint Augustin n'affirme pas, mais se sert de l'opinion des Platoniciens, non «»serendoy sed opinione Platonicorum utens^ vous conviendrez que c'est une pure défaite , car l'on ne se sert pas d'une opinion quand on ne la partage pas. Lorsque arrivent les extravagances de la mysticité scolastique, il n'y a déjà plus que quelques théologiens pour le parti moyen. Soutenu par les inspirations du bon sens, saint Bernard leur donne l'exemple ; comme saint Augustin, il admet encore qu'on puisse balancer: « Du reste, dit-il dans son cinquième sermon sur le Cadtique, les corps angéjliques sont-ils naturels à ces esprits, comme les corps sont naturels aux hommes? C'est une question sur laquelle les Pères paraissent avoir senti diversement ; je ne voi§ pas clairement coitoment enseigner l'une ou l'autre opinion, et j'avoue que je miii^ dams l'ignorance ; mais je pense aussi que la connaissance de ces choses ne serait pas d'un grand profit pour vos progrès. » Et cependant, malgré la pression des systèmes contemporains, s'animant, comme l'évêque d'Hippone, au souffle naturel de la vérité et d^ la vie.
on le voit quelquefois se prononcer presque aussi résolument, au sujet de la corporéité, que les Pères de Nicée : « Donne à Dieu seul, dit-il dans la sixième homélie sur le Cantique, de même que Téternité, Tincorporéité; à Dieu, dont la nature seule n'a besoin, ni pour elle-même, ni pour autrui, du soulagement d'un instrument corporel. »
Avec le flot de l'invasion du péripatétisme, toute indécision disparaît. La théorie des substances séparées vient confirmer la dévotion séraphique, et toutes deux, de concert, font bientôt tourbillonner le moyen âge. Le monde réel s'efface, et une sorte de nature magique vibre partout. Les anges, maîtres des imaginations, menacent de jeter dans l'ombre le reste de l'univers. «Les substances incorporelles, ose dire le docteur angélique, sont le milieu entre Dieu et les créatures corporelles. » Ainsi, voilà de nouveaux médiateurs, qui, sur la foi d'Aristote, s'offrent en foule aux fidèles, et bénie soit la religion du Dieu crucifié qui empêche, finalement, que, sous le couvert de ces divinités inférieures, un autre polythéisme ne se relève! Le génie de Platon, qui, par le canal des Pères, avait eu tant d'influence sur les principes de la religion, est vaincu et rejeté, et c'est à son illustre émule que l'on se consacre désormais exclusivement. Je ne veux pas reprendre ici les formules de la scolastique, ni rappeler l'histoire des querelles fameuses qu'elles renferment; mais laissezmoi dire *du moins que je viens de vous faire toucher le nid duquel se sont envolés ces êtres fabuleux, doués de mouvçmentj privés de corps, et dont les nuées, après avoir flotté si longtemps dans l'atmosphère du moyen âge, affligent aujourd'hui encore tant d'esprits.
On dirait^ en effet, qu'il y a, depuis le treizième siècle, prescription chez les Latins, en faveur de cet étrange
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système. Pas une voix ne proteste du côté de l'Église, et les philosophes eux-mêmes, avec leur manière d'enseigner l'immortalité de Tàme, quand ils l'enseignent, et les formes plus ou moins déguisées de leur aristotélisme, semblent y donner les mains. Mais rien de tout cela n'est valable, car rien de tout cela ne vit, ne marche, ne palpite. Si le christianisme, comme vous n'en doutez pas, est destiné à durer, transportez-vous un peu plus loin que nous ne le sommes de ce crédule moyen âge, et demandez-vous quelle sera alors l'autorité qui devra compter le plus, celle de l'École, que l'on verra régner sur une si pauvre période, créer si peu de chose et crouler sur elle-même si promptetnent devant Descartes et la renaissance, ou celle des Pères, et des Pères grecs surtout, si supérieurs à vos Latins, et qui garderont, quoi qu'il arrive, aux yeux de la postérité, l'éternel honneur d'avoir fait surgir du sein des légendes évangéliques les principes philosophiques de la théologie, et, s'il faut le dire, de la religion. Certes, la réponse n'est pas douteuse. L'autorité des Pères primera de plus en plus celle des docteurs ; et le monde incorporel, momentanément exalté par la mode, ne sera pour nos neveux, comme il l'est dès à présent pour tous ceux qui n'acceptent pas sans critique de mauvaises leçons, qu'un chapitre suranné de la longue histoire des aberrations de l'esprit scolaire.
Je me sens donc d'autant plus encouragé à vous solliciter de vous unir à nous, que je sens plus profondément combien ce spiritualisme aristotélicien est opposé au vrai génie de la chrétienté. Peut-on oublier que le grand et salutaire principe de l'union de l'âme et du corps est au fond des dogmes les plus essentiels de l'Église? Il s'y lit partout : dans les sacrements, fondés sur les relations mystiques de l'esprit et de la matière;
dans reucharistie, présentant à votre adoration IMea /' lai-mème sous des espèces sensibles *; dans votre symbolique, qui vous montre THomme-Dieu assis au ciel en chair et en os, et vous peint si vivement, sous l'emblème de la résurrection universelle, la sanctification des corps ; dans votre culte enfin, qui , jusque sur vos autels, vous expose des images, voire celle des anges; et partout, cependant, ce principe est manifestement outragé par les prétendus esprits de la scolastique. Inconséquence inouïe ! celui dont le nom, selon la beBe parole de saint Paul, est n au-dessus de tous les noms, et fait fléchir tous les genoux dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, » le roi de Tempyrée, le prototype de la création, est formellement rangé dans Tordre de la corporéité, et en même temps les êtres les plus élevés après lui dans la hiérarchie du ciel se trouvent dans un ordre absolument différent, et tirent de cette dissemblance même le titre de leur supériorité ! Mais ne voyez-vous pas que, s'il en était ainsi, vos anges, loin de nous dominer, devraient s'humilier devant lîous, car, prosternés avec nous aux pieds du même idéal, ils trouveraient en nous son image et la chercberaient en vain en tournant leur contemplation sur ieux*mêmes ?
n y a là quelque chose de si vif, qu'il est impossible de ne pas en être frappé. Je me rappelle que Bossuet lui-même, da^ son sermon sur la fête des anges, tout en répétant aveuglément, comme on en a pris l'habitude dans le clergé, la leçon des scolastiques, vient donner d'instinct sur cet écueil, et s'en relève avec un mouvement qui en laisse pourtant suffisamment entrevoir la valeur. « Remarquez, dit-il, que ce corps qui nous accable de maux, nous donne cet avantage audessus des anges de pouvoir souffrir pour l'amour de
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Dien, de pouvoir représenter en notre corps glorieux le corps glorieux de Jésus, en notre corps mortel et passible la yie souffrante du môme Jésus. Ces esprits immortels peuvent être les compagnons de la gloire de Notre-Seigneur, mais ils ne peuvent avoir cet honneur d'être les compagnons de ses souffrances... et si la charité le pouvait permettre, ils verraient en nous avec jalousie ces caractères sacrés qui nous rendent semblables à ce Dieu Souffrant. » Ailleurs, par une image plus saisissante encore, il bous peint ces mêmes êtres sans corps, à la suite du juste, comme les bardes à la suite du héros, se contentant de la gloire de chanter sans avoir eu la gloire de combattre : « Us voient qu'ils ne peuvent pas avoir cet honneur ; Ils «e saitisfont en le louant, ils suivent la pompe du triomphateur, et prenneuft part, à rhonneur du combat en chantant la vaillance du victorieux, »
0 musici«nâ célestes, oii est la supériorité dont les docteurs du moyen âge s'étaient avisés de vous gratifier? Que votre personnage devient embarrassé, quand on se représente votre ciel rempli, par la résurrection, de tanJt de trépassés glorieux ! Quelle étrange société feriez-vous avec des êtres si disparates, et ne seriez-vous pas alors bien légitimement conduits à solliciter du Créateur la grâoe de renoncer à votre spiritualité? Ou lïlutèt, en poussant à bout les argumentations des scolasiiques, n'arriverait-on pas à conclure que, puisqu'il est dans la condition des hommes de ne discerner les anges iju'à condition que ceux-ci soient enveloppés dans des o&rps artiificiels qui les manifestent, la même nécessité devra subsister dans le ciel ? D'où il suivrait donc qu'en définitive, tous ses habitants prendraient des corps, les uns des corps naturels, les autres dœ corps fictifs sous lesquels'ils se promèneraient étemel-
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lement comme sotis le masque. Folie ! Et après tout, en vue de quel avantage tant de difficultés? En vue de mêler à la droite religion de l'humanité je ne sais quelle religion hétéroclite, née d'un commentaire d'Aristote, et dont, eût-elle même autant de fondement qu'elle en a peu, nous n'aurions que faire, car elle n'importe ni à Dieu, ni aux saints, ni à nos semblables, ni à nous-mêmes.
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Je comprends à merveille votre insistance touchant la corporéité des anges. Vous dites, en effet : Si les anges ont des corps, ces corps sont nécessairement appropriés au mode d'existence de ces êtres et aux circonstances qui régnent dans les lieux qu'ils habitent; comme les anges se déplacent, ils ont des organes de locomotion calculés d'après la vitesse avec laquelle il leur est donné de se mouvoir, d'après l'intensité de la pesanteur sur. les astres où ils vivent et la nature des divers fluides qu'ils peuvent alternativement traverser; comme il est inévitable qu'ils participent à l'action de la lumière, ils ont des yeux construits, comme les nôtres, d'après les lois de l'optique, et sans doute avec des combinaisons plus savantes et proportionnées tant à la perfection de leur vue qu'à la finesse des rayons inconnus à nos sens qu'ils perçoivent; de même pour l'entretien et la conservation de ces membres, qui, étant continuellement en exercice, doivent sans doute avoir besoin, comme les nôtres, de réparations continuelles. Dès qu'il y a des anges et que les anges ne sont pas simplement des esprits, vous êtes autorisé à conclure que ces modes sublimes d'organisation dont il vous plaisait de supposer, dans notre dernier entretien.
que les hommes seraient appelés à jouir au jour de la béatitude, existent réellement aujourd'hui dans les zones supérieures de Tunivers. Comme vous l'avez dit, de même que les êtres qui peuplent TOcéan ne ressemblent point à ceux qui vivent dans la pleine lumière de la campagne, et que, dans chacune de ces résidences, il y a une quantité d'espèces dont nous ne saurions nous faire idée s'il ne nous était permis de les observer; de même les êtres attachés aux demeures innombrables qui se partagent l'immensité nous offriraient, si nous étions en position de les voir, une multitude d'organisations diverses et inimaginables, dont les plus élevées diffèrent peut-être de la nôtre, tant par leur beauté que par le nombre et l'excellence de leurs services, plus encore que nous ne différons nous-mêmes du mollusque et du ver de terre; en un mot, le corps humain n'est plus un type absolu.
J'entrevois même par vos dernières paroles que vous avez dessein de pousser encore plus loin vos conséquences. Vous dites : Puisqu'il faut croire que, dans les plans du Créateur, toutes les populations de l'univers ne composent au fond qu'un seul peuple, il faut croire * aussi que, dans notre inunortalité, nous pourrons être appelés, si nous nous en sommes rendus dignes, à faire société avec les anges; donc, si les anges possèdent des corps appropriés à leurs fonctions naturelles, nous ne posséderons pas, à leur opposé, des corps inutiles et de pure parade. L'argument tiré de la similitude de condition, dont vous vous êtes servi tout à l'heure pour combattre l'incorporéité des anges, devient de la sorte entre vos mains un argument nouveau contre le dogme cle la résurrection pris à la lettre. Il ne semble pas possible que les anges, revêtus, comme vous le prétendez, de corps construits avec les éléments de leur ciel,
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ydeat jamais arriyer dans leur brillante compagnie les saints de la terre ayec la grossière figure et les grossiers oignes qui leur appartenaiei^ ici-bas, lesquels, dénués de toute convenance dans cette autre demeure, y choqueraient comme dépaysés; et par conséquent, de ce que la loi de corporéité règne chez les anges, il faudra conclure logiquement que celle du renouvellement des organismes règne chez les hommes; et, ne tournerez-vous même pas ici contre^ nous la parole de Jésus dans saint Luc : « Les fils de la résurrection se* ront les semblables des anges dans les cieuxl »
Ainsi, votre position est à part; vous ne voulez ni la pure incorporéité des êtres supérieurs, telle qu'elle a fini par prendre cours dans l'Église, ni les corps éthérés dont il est question dans les Pères. Si les oignes que vous imaginez sont subtils, ils le sont par la subtilité de leurs mouvements et de leurs sensations, et non par celle de la matière qui les compose. En définitive, vous n'êtes pas plus avec Platon qu'avec Aristote et les scolastiques, et je ne saurais au juste où vous inclinez, si je ne me rappelais ce passage de Lucain sur l'immortalité druidique : Idem spiritus régit artus orbe alio. « Le môme esprit gouverne des membres dans un autre cercle. »
Sans contredit, rien de tout cela n'est de notre goût; mais, j'oserais presque le dire, vos conclusions ne m'effrayeraient encore que modérément, si, derrière votre idée de la corporéité des anges, je n'apercevais quelque chose de plus grave encore. Tout s'enchatne en théologie : après avoir attaqué le principe de l'incorporéité au nom de celui de la supériorité d'existence, vous allez être entraîné maintenant à attaquer le principe de l'illumination angélique au nom de celui de la corporéité. Or, si nous tenons tant à la spiritualité des anges, c'est
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moisfi encore pour, af&aiichir ces ineffables créatures des lourdes diaînes du corps, qu-afin de pouvoir les adoiirer tout à notre aise dans les pures lumières de rintelligence. C'est ce que vouj» rendez impossible, dès que vous rejetez la spiritualité absolue. En soumettant les anges à la matière, vous les soumettez du même coup aux aveuglements que la matière implique. Si les anges ont des corps, ils ont des sensations; s'ils ont des sensations, ces sensations leur sont utiles; donc,ainsique vous avez été déjà conduit à Texprimer, les idées leur arrivent, comme à nous, par l'intermédiaire des choses sensibles. Ce n'est plus Dieu lui même qui les illumine; et voilà encore une des plus glorieuses magnificences du ciel que votre naturalisme dévastateur nous enlève en passant.
Non-seulement vous anéantissez ainsi ce qu'il y a de plus sublime dans la nature des anges, mais vous jetez par là même leur ensemble dans la confusion. I^es lois de leur hiérarchie se trouvent détruites en même temps que celles de leur entendement, car c'est justement sur les caractères de l'illumination dont ils sont l'objet que, selon nous, cette hiérarchie se fonde. En vain nous offrez-vous votre fastueux principe de l'innom* brable, si vous ne nous donnez à la fois celui de la variété, vous n'enfantez, en dernière analyse, que l'imperfection. Il y a plus de beauté dans la -symétrie d'une simple fleur des champs que dans le désert avec ses horizons de grains de sable, succédant uniformément à des horizons du même genre. Aussi, vos multitudes infinies, sans parler même de l'immatérialité dont vous les dépouillez, me paraissent-elles bien au-dessous de nos chœurs célestes, disposés les uns à l'égard des autres suivant une harmonie si bien étudiée et comme
les zones d'un vivant arc-en-ciel, se renvoyant mutuellement les splendides clartés du soleil divin.
Pour nous, vous le savez, n'ayant à compter ni avec les organisations, ni avec les résidences, 1er degré de perfection de la connaissance détermine seul les rangs de la hiérarchie supérieure. C'est une classification que nous trouvons en honneur dès les premiers siècles de rÉglise et qu'un philosophe devrait savoir respecter. L'Aréopagite, en nous en découvrant le secret, nous explique d'un trait tous ces noms et toutes ces gradations, qui ne nous apparaissent que comme de mystérieux éclairs à travers le langage inspiré des livres saints. ((Les anges supérieurs, nous dit-il, participent à la science dans un mode plus universel que les anges inférieurs. » Voilà donc ce que sont les anges les plus voisins de Dieu : ce sont les anges les plus intelligents. Ce trait a suffi à la scolastique pour les ingénieux développements qu'elle a su introduire dans une matière si naturellement élevée au-dessus de nous. Le docteur angélique, en particulier, a réussi à lui communiquer une précision pour ainsi dire mathématique. En Dieu, comme il le remarque fort bien, la plénitude de la science est contenue sous la forme de l'unité; mais dans les créatures, cette plénitude ne peut exister que d'une manière moins parfaite, et par conséquent moins simple; donc, ce que Dieu conçoit dans l'unité, les substances intellectuelles le conçoivent dans la multiplicité, et dans une multiplicité qui devient de plus en plus grande à mesure que ces substances s'éloignent de lui. C'est ce qui se comprend très-clairement par notre exemple, ainsi que le fait également remarquer le prince de l'École, car on voit des hommes qui sont tout à fait incapables d'entendre les choses, à moins qu'elles ne leur soient démontrées article par article, tandis
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qu'il s'en trouve d'autres, d'un esprit plus fort, qui saisissent sans peine une multitude de choses particulières dans un petit nombre de générales.
Il n'en faut pas davantage à l'illustre théologien pour nous rendre exactement raison de ces neuf grades de la hiérarchie céleste, dont les noms, comme je vous le rappelais, notis ont bien été livrés çà et là par les prophètes, mais sans aucun éclaircissement qui nous en fasse connaître le mystère : les séraphins, les chérubins, les trônes, les dominations, les vertus, les puissances, les principautés, les archanges, les anges. En effet, les raisons métaphystques, qui, par l'action surnaturelle de Dieu, éclatent spontanément dans les anges, peuvent être considérées de trois manières différentes, ce qui donne lieu, selon la logique, à trois classes d'êtres parfaitement distinctes : dans la première classe, les choses sont vues telles qu'elles procèdent de Dieu luimême; dans la seconde, elles sont vues telles qu'elles dépendent des principes universels créés; dans la troisième, elles sont vues dans la cause spéciale de chacune d'elles. Sans insister plus longuement sur le détail de cette tripartition, observons seulement, comme le fart notre maître, sa ressemblance avec ce qui se voit dans l'ordre politique de la terre, où souvent les populations qui, en raison de leur nature et de leurs habitudes, ne sont pas susceptibles d'être gouvernées identiquement de la même manière, se coordonnent, sous la main du même monarque, en autant de principautés différentes. De même, pour subdiviser en sections ces trois classes et arriver ainsi au chiffre des neuf chœurs célestes, vous pouvez aussi considérer simplement ce qui a lieu dans l'intérieur de toute cité bien réglée. «Toute multitude parfaite, dit notre docteur, a une tête, un milieu et une fin; d'où il résulte que, dans
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toutes les villes» il y a trois ordres d'habitants : les uns sont les supérieurs, comme les nobles; les autres, les inférieurs, comme la plèbe; les autres enfin, les moyens, comme les notables; et par conséquent, de la même manière, dans chaque hiérarchie angélique, il y a des ordres, selon la diversité des actes et des fonctions, et cette diversité se réduit à trois; » Peut-être jugerezvous que cette seconde tripartition est fondée sur des caractères moins précis que la première; mais il doit vous suffire, en thèse générale, qu'elle soit également philosophique, étant également calculée d'après les de^ grés de rintelligence angélique.
LE PHILOSOPHE
Convenez que, si j'y étais disposé, j'aurais bien sujet de vous entreprendre sur cette constitution angélique si naïvement calquée sur la constitution féodale et municipale dû moyen âge; mais le sujet que vous soulevez m'émeut trop pour me laisser le cœur à de telles critiques. Quelle magnifique science a eue là en vue la scolastique! Que ne puis-je, avec ces ailes que votre symbolique donne aux anges, m'élancer parmi eux, moins encore pour contempler leurs figures et les habitudes de leur vie, que pour apprendre d'eux comment s'éclaire leur intelligence, et comment, à leur exemple, je puis espérer de voir un jour s'illuminer dans mon esprit tant de problèmes qui m'environnent du côté de Dieu comme du côté de l'univers I Mais nous ne saurions seulement jeter les yeux sur une telle science sans apercevoir aussitôt combien nous en sommes loin! A peine réussissons -nous, avec toute notre philosophie, à nous faire une idée exacte des puissances intellectuelles qui existent en nous, et notre
pensée même nous est un mystère; par quelle méthode nous élèverions-nous donc à la détermination des lois psychologiques de ces êtres, en comparaison desquels notre entendement s'efface sans doute comme s'effa« cent devant l'éclat du jour ces lumières qui ne nous paraissent brillantes que dans la nuit? Et quand nous ne sommes pas même en état de nous représenter leur organisation physique, comment nous flatterions-nous de nous représenter jamais -leur organisation spirituelle?
Néanmoins, malgré notre faiblesse, peut-être même en raison de l'ambition que cette faiblesse nous inspire si naturellement de chercher à prendre position audessus de nous-mêmes, un invincible charme nous at« tire vers les régions invisibles. Nous pressentons d'instinct qu'en essayant de pénétrer jusqu'à ces grandes existences, nous nous occupons implicitement de nousmêmes, et que, s'il nous était donné de soupçonner un peu ce qu'elles sont, nous saurions bien plus clairement ce que nous serons un jour, et même, grâce à un certain reflet de leurs personnes sur les nôtres, ce que nous sommes maintenant. Je me rappelle de belles paroles de Sénèque sur ce sujet,, au début de ses Questions naturelles. « Autant il y a de différence entre la philosophie et les autres sciences, dit-il, autant y en a-tril, selon moi, dans la philosophie elle-même, entre la partie qui traite des hommes et celle qui traite des dieux. Cette dernière est plus haute et plus vivante. Elle s'est donné beaucoup : ne se contentant point de ce qui se voit, elle a soupçonné quelque chose de plus grand et de plus beau, placé par la nature au delà de nos regards. La première enseigne ce que l'on doit faire sur la terre, celle-ci ce qui se fait dans le ciel : la première étudie nos erreurs et nous met dans les main.<
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le flambeau qui doit éclairer notre Tie; celle-ci s'élève bien au-dessus de cette obscurité dans laquelle nous flottons, et, nous arrachant à nos ténèbres, nous conduit à l'endroit d'où vient la lumière... Combien je rends grâce à la nature quand je la contemple, non de ce point de vue qui est public, mais après avoir pénétré dans son intimité ! Errant alors parmi les astres, je me ris des fastueux pavages des riches, et de la terre, avec son or. Tum juvat inter sidéra ipsa vagantem, divitum pavimenta ridere et totam cum auro suo terram, n Quelle noblesse de langage! Que j'aime à me réciter ces paroles, et que j'ai souvent regretté que leur auteur se soit contenté d'un vol si court dans ces sublimes régions I Mais j'en veux surtout à Leibniz, dont le génie eût été si capable d'éclairer de telles questions, et qui s'est à peu près borné à nous laisser entrevoir combien il en appréciait l'importance; comme dans les Nouveaux Essais, lorsqu'il déplore si laconiquement « la facilité que l'on a eue de quitter l'ancienne doctrine des corps subtils joints. aux âmes, et l'introduction des prétendues intelligences séparées. » Outre l'intérêt qui s'attache à la connaissance des natures supérieures, il me semble même que rien ne serait plus propre à jeter de la lumière sur les problèmes si difficiles de notre entendement que de considérer cet entendement, non point tel que nous le voyons dans ses conditions actuelles, mais tel qu'il serait, si ces mêmes conditions venaient à revêtir, comme on peut le supposer dans un ordre d'existence plus élevé, des caractères plus parfaits. Sans doute, il n'est pas aisé à notre imagination de concevoir, du premier bond, la possibilité de nager en pleine lumière avec ces mêmes organes au moyen desquels nous rampons à peine aujourd'hui. Mais^ de; même que nous nous familiarisons avec la pensée d'un
mode plus excellent d'organisation physique, eu nous mettant devant les yeux les degrés qui se succèdent depuis lé plus humble des animaux jusqu'à nous, de même la considération des progrès qui s'observent en nous depuis le bas âge jusqu'à l'âge si justement nommé l'âge de raison, peut-elle nous être d'un grand secours pour la conception d'un type supérieur d'entendement; de sorte que l'étude de nos progrès dans notre vie actuelle nous conduirait à la détermination de notre idéal, et que cet idéal, une fois déterminé, réagirait à son tour sur notre présent qu'il nous ferait mieux comprendre.
Vous indiquer ici ce que je soupçonne des principes de la psychologie angélique, c'est assez vous avertir de la hauteur à laquelle je les sens planer au-dessus de moi. Ne craignez donc pas que je vous entraine trop loin : il faut bien que mon ambition se résigne, et je mci tiendrai satisfait, si je vous fais seulement entrevoir comment il y a peut-être moyen de rejeter, au nom de ces principes, votre théorie de l'esprit angélique, si injurieuse pour les vraies grandeurs de l'esprit humain. Au premier abord, j'en conviens, votre théorie parait tout unie : son fondement consiste, comme vous l'avez fort bien dit, à supposer que toutes les idées qui se trouvent dans l'entendement des anges, môme celles des objets matériels, y ont été imprimées par Dieu à l'instant même où il les a créés, à peu près, pour me servir d'une expression de l'École, comme l'empreinte qui se fait avec un anneau dans la cire. Ce sont bien là les idées innées sous la forme la plus exagérée qu'elles aient jamais reçue ! Au lieu de ressembler à cette table rase dont on a tant parL' pour le nôtre, l'entendement de ces êtres supérieurs serait plutôt comme un dictionnaire universel, déposé en eux tout écrit, et où ils
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n'auraient plus qu'à feuilleter pour tout connaître. Or, qui ne voit que rien ne pouvant attirer leur attention, à un moment donné, sur un sujet plutôt que sur un autre, il faudrait, de deux, choses Tunè : ou qu'ils eussent simultanément conscience de toutes les choses intelligibles, ce qui serait la confusion; ou que les pages de leur dictionnaire, venant à se tourner d'elles-mêmes, ou, pour mieux dire, par la main de Dieu, leur fissent lire, à chaque instant, en eux-mêmes, l'idée correspondante aux circonstances? Mais il est manifeste que des êtres soumis à de telles conditions, loin d'occuper le premier rang dans l'ordre de la vie et de l'immortalité, ne seraient que de purs réflecteurs, répercutant passivement, suivant un mode plus ou moins fragmentaire, les rayons divins, à peu près comme ces miroirs à facettes dans lesquels la lumière se brise. Infidèles au sens profond de ce mot Esprit, qui est si éminemment représentatif des idées d'activité et de mouvement, alors que vous vous targuez de nous faire concevoir l'excès de la spiritualité, vous ne nous offrez donc que l'excès de la passiveté, et votre prétendue théorie des esprits, frappée au cœur, s'afiTaisse sur son principe et retombe.
Cette conséquence est d'autant plus vive qu'elle appelle une contre-partie tout à fait analogue. Dès que l'on sépare d'une manière absolue les lois de l'entendement angélique de celles de l'entendement humain, on se trouve en effet conduit à mettre également ce dernier en dehors des conditions de la vie; car, si le privilège d'être en relation intellectuelle avec Dieu appartient en propre à l'entendement angélique, par contre, le propre de l'entendement humain doit consister à n*être en relation qu'avec les corps : le second mode de production des idées forme l'antithèse logique du
premier. Aussi n*est-il pas moins cher à TÉcole, et la fameuse formule dont on a tant abusé, Nihil est in in" telleetu quod non fuerit in sensu^ est Tarticle fondamen* tal de sa psychologie. Pour elle, pas de milieu : aux intelligences séparées, les illuminations de Dieu; aux intelligences engagées dans la matière, celles des sens. Donc, la nature humaine tombe, dès lors dans une passiveté aussi complète, quant à ses phénomènes intellectuels, que la nature angélique, puisqu'elle ne possède au fond que les impressions que lui donnent les .corps, comme la nature angélique ne possède non plus que les impressions données par Dieu; et, en raison même de cette opposition si tranchée entre les deux naturea, la vie leur échappe à toutes deux également. Et ne voyez-vous même pas que si, d'un côté, par l'idéologie céleste, la religion est ainsi en danger de se perdre dans le mysticisme, de l'autre, par l'idéologie terrestre, elle est exposée aux vides non moins redoutables du matérialisme? Car, n'y a-t-il pas plus d^apparence que les âmes humaines soient destinées à retourner un jour à la terre, d'bù la science fait sortir jusqu'à leurs idées, qu'il n'y en a à ce qu'elles soient jamais capables de s'élever à cette région des illuminations métaphysiques, qui leur est, dans ce système, si radicalement étrangère? Où il ne se découvre aucune échelle, quelle espérance de pouvoir jamais monter?
Aussi, je l'avoue, si notre entendement ne recevait d'idées que par le canal des sens, comme l'ont cru si obstinément les scolastiques, je renoncerais immédiatement à ma thèse du perfectionnement naturel des âmes; car, n'apercevant aucune possibilité de mettre notre intelligence en mouvement vers l'infini, les autres progrès de notre être ne me paraîtraient plus qu'une chose vaine et illusoire. J'aurais beau donner un ac-
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croissemeiit sans mesure à la somme de nos impressions corporelles ainsi qu'à Thabileté avec laquelle notre esprit les combine, tout cela n'arriverait pas à mettre en nous une étincelle de plus de la lupière de Dieu. Mais c'est ici qu'au nom du spiritualisme dont nous avons tous deux également la cause à cœur, je vous somme de reconnaître, contre le sensualisme illogique du moyen âge, la réalité de ce qu'on a si bien nommé les idées innées ; innées, en effet, puisque ce sont des dispositions qui existaient déjà en nous avant même que nos yeux se fussent ouverts au rayonnement du jour. Ce sont là des impressions que Dieu lui-même, sans aucune intervjention de la matière, fait dans nos âmes ; et aussi me semble-t-il y avoir une grande force dans cette expression de zépyra^ feux de la vie, par laquelle je ne sais plus quel philosophe caractérisait ces idées primitives. Elles sont de véritables jets de cet éternel foyer aux irradiations duquel l'École ne voulait ouvrir que les entendements angéliques. Si éloignés que nous nous sentions présentement de la perfection intellectuelle, ces jets divins ne pénètrent pas moins jusqu'en nous, et nous font sentir, dans la profondeur de notre essence, comme un avant-goût de la chaleur de Dieu. Tout en nous éclairant, ils nous commandent, 'Ct ils nous révèlent suffisamment de quelle source ils émanent, en nous obligeant à reconnaître ce qu'il y a d'absolu dans leur immuabilité, leur universalité, leur souveraineté. N'est-ce point là ce que saint Paul, que j'aime à vous objecter, avait confusément en vue, lorsqu'il opposait aux possesseurs de la loi écrite, c'est-àdire transmise par les sens, les Gentils, gratifiés simplement de ces lois générales que Dieu lui-même a tracées dans tous les hommes, « qui montrent l'ouvrage de la loi écrit dans les cœurs, la conscience leur
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fournissant le témoignage ? » £t en eil'et , quand on admet tant d'impressions de Dieu dans nos âmes en ce qui concerne la charité, comment pourrait-on, sans inconséquence, refuser d'en accepter aucune en ce qui concerne la vérité ?
C'est par cette disposition que se comble l'abîme imaginaire qui, aux yeux du moyen âge, séparait l'entendement humain de l'entendement angélique, et que s'achève notre apothéose, puisqu'il nous est dès lors permis d'élever en imagination notre intelligence jusque dans le ciel. Si les anges sont divinement illuminés, nous le sommes aussi. Le jour qui règne en nous sur les vérités nécessaires nous donne un aperçu lointain du jour qui les inonde. Augmentez la splendeur des clartés métaphysiques dont nous jouissons spontanément ; étendez-les jusqu'aux régions qui, en dépit de nos efforts, nous demeurent encore obscures; faites luire en nous, avec une vivacité croissante, les principes conveaables pour que tout ce qui nous est ignorance nous devienne connaissance, et, sans avoir rien changé à nos facultés essentielles, sinon le degré de leur puissance et de leur étendue, vous nous aurez mis sur la voie qui conduit à la perfection du savoir. Souffrez qu'à votre exemple, j'invoque à mon tour, pour en faire notre symbole, ce brillant phénomène de l'aurore. A peine commence-t-elle pour nous : la plus grande partie du ciel est encore dans la nuit, et les lueurs qui nous frappent montent à peine au-dessus de l'horizon ; mais cette pénurie de lumière n'est qu'un état passager : de moment en moment, l'éclat grandit et se propage dans les zones qui, tout à Theure, étaient encore dans la pénombre , et chassant majestueusement les ténèbres, l'illumination envahit peu à peu jusqu'au zénith. Attendons, et si Dieu nous en juge dignes, le
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soleil de Tintelligenee se lèvera bientfil poar nous, comme il s*est déjà levé pour ceux qui sont plus avancés que nous vers la région du matin.
Tant s'en faut, toutefois, qu'en concevant de la sorte le développement graduel du savoir chez les existences supérieures, il faille se laisser aller à penser que la lumière divine doive jamais envelopper pour elles la totalité des idées. Ce serait retomber dans la faute des scolastiques, revenir à la passiveté de l'entendement, et, par cette passiveté, à l'incorporéité. Si c'est à Dieu que remontent les vérités universelles, c'est des objets matériels que dérivent, par l'intermédiaire de la sensation, les vérités particulières. Comme les idées qui nous les représentent sont purement occasionnelles et transitoires, il n'y aurait aucune convenance ni à ce qu'elles fussent engendrées parla source éternelle, ni à ce qu'elles fussent empreintes dans nos âmes en caractères permanents. Quand il est nécessaire qu'elles paraissent, c'est par suite de quelque engagement de nos personnes avec les corps qui nous entourent, et ces corps, après leur avoir eux-mêmes donné le signal de naître, les laissent ensuite se voiler. Voyez votre ange RapbaSl sur la route de Rages avec son jeune ami, un obstacle se présente devant ses pas : en est-il averti, comme le veulent vos mystiques, par l'empreinte immuable que Dieu aurait faite, dès le principe, dans sa substance, de l'idée de cette pierre jointe à l'idée de cet instant? Non ; mais, comme ïobie lui-même, il en est averti parles ondulations lumineuses qui, émanées de l'objet, se propagent jusque dans le domaine de sa personne, et excitent en même temps dans son esprit les idées divines au moyen desquelles il connaît l'espace et s'y gouverne ; et loin de se trouver humilié dans sa haute nature par cette manière commune de s'éclairer, il s'y
complaît au contraire, car c'est grâce à elle que son intelligence est mise en demeure d'agir, et qu'il goûte en lui-même la spontanéité de sa raison.
Voici, en effet, le plus beau de l'institution des corps, et ce qui en fait peut-être ressortir le plus éloquemment l'universalité ; c'est que cette institution n'est pas seulement le principe des illuminations sensibles, mais le mobile fondamental de l'existence de la raison. Comme c'est la raison qui noue la chaîne entre les idées occasionnelles et les idées absolues, c'est par elle que s'opère la combinaison entre ce que notre entendement reçoit des sens et ce «qu'il reçoit de Dieu. Si donc, la sensation est utile à l'intelligence, c'est à condition que l'intelligence soit douée de la puissance de la raison ; et par conséquent, l'existence de la sensation, chez un être intelligent, équivaut à l'existence de la raison. Mais, au contraire, ôtez-nous les sens, supposez que nous soyons uniquement éclairés par en haut, comme il n'y a plus besoin d'aucune force d'enchaînement, toutes les idées se juxtaposant dans la même lumière, la raison cessera d'être un instrument nécessaire, et vous reconnaîtrez qu'à force de nous avoir rendus intelligents, vous nous avez dispensés de demeurer raisonnables. Aussi est-ce une conséquence devant laquelle la scolastique n'a nullement reculé. Comme elle avait fait les anges sans corps, elle a profité de l'ouverture et les a faits aussi sans raison. « Comme dans les choses qu'ils connaissent dès l'origine, par nature, dit votre docteur, les anges aperçoivent toutes les choses quelconques qui peuvent être connues dans celles-ci, ils sont nommés intellectuels. Au lieu que les âmes humaines, qui acquièrent la connaissance de la vérité moyennant un certain mouvement discursif, sont nommées raisonnables, ce qui vient de la débilité de leur lumière
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intellectuelle. » Ainsi, le corps que vous affectez si habituellement de mettre en opposition avec Tesprit, loin de nuire à celui-ci, est au contraire la cause occasionnelle de Tun de ses plus admirables attributs : où il y a le corps, si Ton veut Tintelligence, il faut aussi la raison ; et à moins qu'il n'y ait le corps, l'esprit, tout brillant qu'on le fasse, demeure sans mouvement et sans conquêtes, parce qu'il est sans la raison. Donc, en liant les êtres supérieurs à des organes sensibles, nous ennoblissons implicitement leur entendement, puisqu'au lieu de la passiveté, nous leur donnons par là même l'activité volontaire, et, par cette activité, la plus ferme conscience que les créatures puissent avoir de leur personnalité.
Voyez à l'œuvre un de ces êtres sublimes, dont le simple développement de la nature humaine nous donne l'idée, et mettez en comparaison de la magniGcence avec laquelle il produit en lui la lumière, l'inertie et l'impersonnalité de vos prétendus illuminés. Au lieu d'une collection de connaissances particulières toutes faites, Dieu a seulement déposé dans son sein les principes et les vertus par lesquels s'engendrent toutes connaissances, et, à l'exemple de son divin auteur, il se plaît à s'éclairer lui-même et à remplir les vastes capacités de son être d'une intarissable projection de gerbes lumineuses. A des notions primitives plus éclatantes et plus profondes, s'ajoutent, chez lui, une souveraine activité de logique et tous les trésors de détails que fournit une clairvoyance supérieure. 11 abstrait, il généralise, il conclut, il associe les idées, il les revêt de toutes les perfections de la beauté; il s'élève dans l'art, il descend dans la géométrie et la métaphysique, il rayonne à son gré sur toute la nature. Non-seulement il connaît : il invente, il imagine, il crée, et rien de
tout cela ne lui coûte ; il a les ailes tlu génie, et, en les ouvrant, il s'emporte où il veut dans la lumière. Comptez aussi qu'il n'est pas seul : il faut le concevoir dans une société digne de lui, jouissant d'être enseigné et s'exàltant à enseigner à son tour, épanchant les flots de son âme en toute sorte de langages et d'expressions, interrogeant non-seulement le monde matériel dans ses secrets les plus instructifs, mais interrogeant avec la même subtilité et la même aisance tous les êtres. A toutes les ressources du raisonnement, alliez dans son entendement toutes celles de l'expérience, toutes celles de la tradition, bien plus, toutes celles de la mémoire ; et quelles prodigieuses possibilités de savoir n'apercevons-nous pas de ce côté, dès que nous nous représentons une faculté de souvenir s'étendant jusqu'à la possession complète du passé ! Que d'observations réunies durant tant d'existences, au sein de tant de stations, à tant de degrés divers de la hiérarchie infinie ! Quel apprentissage de l'histoire et de la géographie de l'univers ! Quelle pratique du code des migrations et des destinées ! Quelle expérimentation des développements séculaires de l'âme, depuis cet âge d'enfance dans lequel nous sommes, jusqu'à ces âges de maturité qui nous attendent, et que, tout en les pressentant, j'essaye en vain de définir I
Voilà ce qui, dans l'étude de ces populations célestes qui nous entourent et à l'existence desquelles nous ne pouvons nous empêcher de croire, me touche bien autrement que les classifications artificielles auxquelles se plaisent vos docteurs. Du reste, je ne rejette pas absolument leur principe ; seulement, à mes yeux, la mesure des intelligences ne saurait être simplement donnée par la puissance de généralité avec laquelle sont conçues les idées^ car elle dépend aussi de la
multitude de ces idées. Cfest par là que je coiadamne votre hypothèse de trisection. Depuis la collection des principes spéciaux qui régissent chacun des innom* brables détails de l'univers jusqu'au principe divin qui les résume tous dans sa suprême unité, il y a en effet une gradation infinie; mais ces deux termes extrêmes, sur lesquels vous prétendez échafauder votre première et votre troisième hiérarchie, ne sont que des limites idéales ; et la série naturelle des créatures intelligentes, aussi peu disposée à Tinfinie fragmentation des idées qu'à leur infinie concentration, est comprise tout entière dans l'intermédiaire.
Mais, à moins d'être ébloui par l'esprit de système, qui pourrait se flatter d'imiter la vérité en se représentant, sous la forme d'une série tout uniment découpée en neuf tronçons, le prodigieux ensemble de créatures qui s'agite au-dessus de nous dans l'univers ? Ne doit*on pas considérer plutôt que les êtres supérieurs se lient nécessairement les uns aux autres par toutes sortes de transitions insensibles et dans une multitude de modes, en se donnant, pour ainsi dire, tous la main, sans faire scission nulle part? Non-seulement les cadres de la population céleste ne sont pas aussi carrément tranchés que vous les faites, mais ils ne sont pas fondés non plus sur une gradation aussi simple que vous le supposez : ici prédomine la généralité des idées; ici, leur étendue; ici, l'invention; ici, les arts et la poésie; ici, la science ; ici, le langage ; et, en dehors même . des variations dans l'entendement, chez les uns, la charité et les vertus affectives prennent le dessus ; chez les autres, le caractère, le commandement, la puissance d'action; chacun a ses qualités, chacun a sa manière spéciale d'agir et de s'élever.
Laissez-moi donc rejeter sans scrupule dans le do-
maine de la rêverie cette échelle systématique à étages ternaires, que rien ne justifie, et vous ramener en toute humilité au sentiment contenu dans cette déclaration de votre auteur préféré, à laquelle je me rallie, a Si nous connaissions parfaitement les fonctions et les distinctions des anges, nous saurions parfaitement que chaque ange a son office propre, ainsi que son rang propre, dans l'ensemble des choses, et à bien plus juste titre qu'aucune étoile, bien que cela nous soit caché. Et si nos lateau » Je vous dis de même : Puisque nous ne sommes pas en état de définir les étoiles, bien que nous les ayons devant les yeux, ni de déterminer l'ordonnance qui préside à leur ensemble, n'essayons pas de dresser le recensement des êtres supérieurs, que nous voyons encore moins; et, comme nous ne doutons pas que les astres ne soient exactement classés devant Dieu, bien que cela nous soit caché, ne doutons pas non plus que la population d'en haut ne le soit aussi. Contentons-nous, en attendant les illuminations futures, d'être en état de parvenir, par nos ressources actuelles, jusqu'aux principes généraux des différences qui doivent exister entre ces éminentes natures ; et au lieu de cet étroit système de trois chœurs à trois parties, entou^ rant de leurs neuf essaims le trône de l'Éternel, entrevoyons plutôt, dans les profondeurs sans bornes de l'étendue sidérale, une infinité d'ordres divers, se fondant et se mariant les uns avec les autres d'une infinité de manières, formant par la complexité de leurs combinaisons le charme de ces sociétés supérieures que notre imagination cherche à suivre, et réfléchissant, chacun à son point de vue et par ses propres forces, la magnificence de l'univers et la majesté mystérieuse de son auteur.
LE THÉOLOGIEN
Bien que je ne tienne pas à notre statistique des anges comme à un article de foi, je suis pourtant contrarié de vous voir prendre position sur un terrain si différent de celui que nous affectionnons. Dans la grande querelle qu'ont suscitée, comme vous le savez, à Tancienne école, à propos de Tentendement angélique, les théologiens des jésuites, vous affectez de n'être ni tout à fait; pour les uns ni tout à fait pour les autres; et l'on ne sait, pour ainsi dire, si l'on doit vous prendre pour adversaire ou pour allié. Sur les trois points fondamentaux qui sont en discussion au sein de l'Église, le degré d'universalité de la science des anges, la simultanéité des idées dans leur entendement, et le rôle de la raison dans leur intelligence, vous jetez, en effet, dans le débat, des opinions complètement à part.
Je ne veux pas entrer dans ce détail, mais je dirai seulement combien je regrette que vous soyez si formellement décidé contre nous sur le dernier chapitre ; car, tout à l'opposé de vous, qui semblez vous complaire à donner à vos êtres supérieurs une si baqte raison, nous refusons, en effet, sans aucune hésitation, cet attribut aux nôtres : saisissant dans un ^cte indivisible, en vertu de leur illumination surnaturelle, le principe, la conclusion et tous les intermédiaires, la connaissance s'opère chez eux d'une manière simultanée, et non par enchaînement et succession, comme chez l'homme. Nos adversaires nous ont déjà bien attaqués là-dessus, mais du moins se sont-ils, en général, bornés à des partis moyens , que je né vous interdirai pas de juger inconséquents, car, dès que l'on admet qu'il y a illumination, la raison devient évidemment sup.erflue. La diversité même de leurs sentiments
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est d'ailleurs un indice frappant de leur arbitraire. Molina, tout en soutenant comme vous que les anges sont capables de raisonnement, est d'avis qu'ils ne raisonnent toutefois que par accident ; Suarez les fait raisonner sur lout ce qu'ils n'aperçoivent pas intuitiveiïient, c'est-à-dire, selon sa doctrine, sur les futurs contingents, sur les pensées secrètes et sur les objets surnaturels; d'autres, enfin, déclarent que bien que, dans le fait, les anges, ainsi que nous le soutenons, ne raisonnent jamais, ces êtres excellents sont cependant libres de raisonner s'ils le veulent, et sur toute chose. Pour vous, aucun de ces atermoiements qui nous choquent ne saurait vous satisfaire ; et je ne vois, en définitive, que Scott qui ait osé s'avancer sur cette question autant que vous; car, selon lui, les anges raisonneraient, même sur les sujets qui leur sont naturels, attendu, dit-il, que si leur entendement n'engendrait point de conséquences, on ne pourrait pas les regarder comme étant dans la jouissance d'une science véritable ; ce qui est aussi votre thèse.
La diversité d'opinion qui règne ainsi depuis longtemps parmi nous vous marque suffisamment que je ne saurais m'alarmer beaucoup de vous voir introduire, Sur ces points controversés, des sentiments nouveaux, si la portée de vos principes ne s'étendait bien au delà du litige. Comme si ce n'était pas assez de changer, comme vous venez de le faire successivement, le système de la spiritualité des anges, celui de leur entendement, celui de leur hiérarchie, voici, en effet, que vous venez encore bouleverser leur immuabilité. Que vous le vouliez ou non, dès que vous appelez la raison, vous appelez implicitement le mouvement et le changement. Tout être qui fait un juste usage de sa raison est nécessairement en progrès : le cercle de s6s con-
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naissances s'étend, la fécondité de sa métaphysique augmente, et il est permis de penser que la force de son intelligence doit se développer par le seul fait de l'exercice qu'il lui donne. A ne considérer même qu'un simple raisonnement, la conclusion constitue, par rapport aux prémisses, un progrès manifeste; et cette conséquence est si ferme, que l'Ecole en fait un de ses meilleurs niotifs pour dénier aux anges toute raison ; car, s'ils sont raisonnables , on ne peut plus dire qu'ils soient immuables, et dès lors il n'y a plus, â proprement parler, de nature céleste, puisque c'est l'immua* bilité qui forme le caractère le plus général d'une telle nature. Après avoir détruit, avec votre astronomie, l'immuabilité de l'ordre sidéral, vous arrivez donc maintenant à détruire, avec votre logique, l'immuabilité de l'ordre spirituel, et il ne se voit plus dans l'univers un seul point fixe.
LE PHILOSOPHE
Laissez, croyez-moi, dormir dans la poussière qui les enveloppe déjà toutes ces minuties. Le temps est venu de renoncer ici, comme sur tout le reste, à la chimère de l'immuabilité. Le mouvement des cieux, je vous l'ai déjà fait observer, vous entVaîne. C'était pour se mettre en harmonie avec leur apparente fixité que vos docteurs s'étaient si opiniâtrement attachés à la prétendue fixité des intelligences célestes; mais, dès que la région d'en haut est en mouvement et en changement comme la nôtre, il n'y a plus de raison pour que les créatures supérieures ne soient aussi en mouvement et en changement comme nous : Dieu seul est immuable..
J'accepte donc tout à fait la conclusion que vous
avez fort bien déduite du principe que les êtres supérieurs ne sont pas destitués de raison : sans ôontredit, la perfectibilité est une conséquence logique de ce principe. Toute intelligence qui agit est par là môme susceptible de se perfectionner; et pourvu qu'elle agisse en vue du bien, elle s'améliore jefFectivement de deux manières, et par les bonnes habitudes qu'elle acquiert et par la grâce de Dieu qui accompagne toujours tout acte méritoire. Et de môme que l'on ne peut retenir les ôtres supérieurs en dehors des conditions du progrès dès là qu'on leur accorde le raisonnement, on ne le peut non plus dès là qu'on leur accorde l'actualité de la vertu : en ainfiant et en opérant le bien, ils méritent, et en méritant, ils s'élèvent. Osez dire que, chez les anges ^ l'amour de Dieu est purement passif et ne détermine aucun acte, et vous serez alors en droit de professer que, chez eux, règne la loi fatale de l'invariabilité*
Mais ce sei'ait Une thèse contre laquelle^ vous le savez assez, protesterait trop éloquemment le consentement universel; Le sentiment qui, par une inspiration toute poétique, a fait éclore sur la terre l'idée de ces sublimes habitants du ciel, les a, dès l'origitie, revêtus de toutes les propriétés essentielles de la vie. Sans piairler de toutes les légendes dont ils sont le sujet, le nom môme que Vous leur attribuez atteste qu'on se les est toujours communément figurés comme des serviteurs de Dieu. Or, servir Dieu, n'est-ce pas entrer dans la conscience dé ses desseins pour le salut de tous les ôtres, et prendre part à leur accomplissement? Peut-on même concevoir aucune autre manière de le servir? Donc, si les anges sont, comme le veut l'opinion générale, des serviteurs célestes, ils coopèrent à ce merveilleux gouvernement de l'univers, auquel, malgré notre faiblesse et notre in-
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dignité, nous sommes noius-mêmes associés ; et en y coopérant, ils se perfectionnent également. Aussi voyezvous que, sous l'impression du zèle et de la promptitude de leurs actions, tous vos prophètes se sont accordés à se les peindre avec des ailes. Ces ailes ne sont pas un vain symbole. Je me rappelle à ce sujet une belle image d'Origène : il nous montre les anges, assistant avec émotion à toutes les péripéties de la généreuse mission de Jésus, enflammés de la sainte ambition de l'imiter dans son dévouement et ses mérites, et n'attendant que le signal de son dernier sacriflce pour se précipiter, à son exemple, sur la terre et en adoucir, par leur intervention, les fautes et les douleurs. Et nonseulement les imaginations n'ont pu s'empêcher de se figurer les anges se consacrant au service d6 l'humanité souffrante, elles se sont emportées jusqu'à les voir s'aidant noblement les uns les autres à s'élever de plus en plus haut dans la lumière, et se sont ainsi représenté la charité cherchant et trouvant son règne, même au sein des chœurs de l'empyrée, et y maintenant une activité infinie.
Le sentiment populaire est même allé plus loin encore sur ce terrain : il y a barré la route d'une manière si catégorique à vos théologiens, qu'il s'entend à peine qu'ils aient pu passer outre. Quoi de plus retentissant dans l'histoire des anges que le récit de leur chute, et quoi de plus contradictoire en même temps au prétendu principe de l'immuabilité de leur nature ! D'après la tradition à laquelle vous faites profession d'adhérer, et qui est pour vous le fondement même de la théorie du mal, il a existé un temps durant lequel les fils du jour ont vécu dans une condition tûorale tout à fait analogue à la nôtre; durant lequel, soumis comme nous à la tentation, les uns ont succombé et démérité,
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tandis que les autres ont mérité par leur persévérance de parvenir à une condition plus élevée qui se distingue précisément de la première par l'assurance de ne plus déchoir. Ainsi, dans cette histoire, telle qu'elle s'est finalement formulée, deux périodes distinctes : dans la première, l'idée de Dieu est encore assez confuse dans les entendements pour que le goût du péché puisse en balancer les effets; dans la seconde, cette idée, par suite de la défaite des mauvaises tendances, se revêt d'une splendeur souveraine, la grâce augmente, et la créature n'a plus d'inclination que pour le bien. Telle est la leçon éclatante qui ressort de l'épopée de Satan; et cette leçon revient évidemment à dire que l'histoire des êtres supérieurs est au fond la même que l'histoire de l'homme.
Aussi, après s'être tant divisés et évertués au sujet de rimmuabiîité de l'entendement angélique, combien vos théologiens se sont-ils encore donné de tracas sur ce point-ci I II leur était bien impossible de nier que la perfectibilité ne fût dans l'essence des anges, puisque c'était en vertu même de cette perfectibilité que les anges, au dire de la tradition, étaient heureux et méritaient de l'être : que pouvaient-ils donc tenter pour empêcher l'identité de la nature humaine et de la nature angélique de se faire jour par cette nouvelle ouverture ? Rien, sinon de modifier autant que possible les apparences du mouvement par la diminution indéfinie de sa durée. C'est ce dont ils se sont, en effet, donné à cœur joie, et vous me dispenserez de vous étaler ici les longues explications des écoles sur cette période instantanée, sur ce clin d'œil, nimMla^ durant lequel il fallait que les anges eussent trouvé le temps de passer du néant à la réalité, de s'illuminer, de mériter ou de démériter, d'être jugés, finalement d'être
précipités ou béatifiés. Les uns, vous le savez, ne voulaient admettre pour tout cela qu'un seul instant indi« visible; d'autres admettaient deux instants, Tun pour la création, l'autre pour le mérite ou le démérite; d'autres se permettaient de réclamer la bisection du deuxième instant, moitié pour le péché, et moitié pour la condamnation; d'autres encore, plus hardis, deman* daient pour le premier instant une faveur semblable, moitié pour l'introduction dans l'ordre de nature, et moitié pour l'introduction dans l'ordre de grâce. Controverses étranges, dans lesquelles se sont dépensés tant d'efforts et qui ne sont pas un des moins curieux exemples des aveuglements de l'esprit de système I Gomment éliminer, en effet, sans déraison, d'une histoire si composée l'idée de la succession et par consé* quent de la durée? Si l'instant est indivisible, nous voilà dans le manichéisme, puisque la création et le mal sont simultanés ; et s'il est divisible, que nous le voulions ou ne le voulions pas, nous sommes dans le temps ; et que la mesure de ce temps soit le millième d'une seconde, ou un millier de siècles, pour l'histoire il y a de la différence, mais pour la métaphysique, c'est tout un.
Je n'ai pas besoin, d'ailleurs, de vous remontrer combien sont arbitraires toutes ces spéculations dç Sorbonne par lesquelles vous ayez la bonté de vous laisser encore guider. L'Église ne s'est jamais prononcée à cet égard ; et s'il y a des textes de l'Écriture que l'on puisse invoquer dans un sens, il y en a d'autres qui peuvent être invoqués tout aussi bien dans le sens contraire; ce qu'Origène résume quelque part sous une forme saisissante, en disant que l'antique serpent n'a pas toujours marché sur le ventre. La carrière est donc parfaitement libre, et je vous avoue que je me suis
quelquefois étonné que les jésuites, qui, dans leur lutte contre lé protestantisme, se sont écartés de l'ancienne école sur tant de points considérables, n'aient pas jugé à propos de s'en séparer aussi sur celui-ci. Il semble que leur opposition à la doctrine du salut sans les œuvres aurait dû naturellement les conduire à réagir contre la trop grande facilité du moyen âge touchant les conditions du salut des anges. Si l'on érige en principe que les anges, par l'efficacité d'un seul acte de foi, ont pu mériter la béatitude éternelle, nedonne-t^on point par là bien de l'avantage à ceux qui prétendent qu'il en doit être de même pour les hommes, et que la foi sans les œuvres leur suffit? Pour moi, les deux doctrines vont de pair ; et si vous ne voulez pas de celle des luthériens, profitez donc de votre liberté pour ne pas vouloir non plus de celle des séraphiques.
D'où je conclus, en résui^aé, que votre thèse de l'immuabilité des êtres supérieurs est une thèse en l'air, ' car elle n'a pour elle ni tradition, ni raison. Si l'on considère la question en elle-même, il appert que la perfection des créatures consistant à connaître, aimer et servir Dieu de plus en plus, plus les créatures sont élevées, plus aussi elles doivent être naturellement portées à agir, à se développer, à mériter, et plus aussi elles doivent être providentiellement récompensées par le juste accroissement de leur excellence et de leur béatitude. Si l'on considère la question telle qu'elle a été résolue d'inspiration dans les monument primitifs auxquels l'Église se réfère, on voit que la nature des anges a été unanimement estimée perfectible, puisque après avoir commencé par être faillible comme la nôtre, elle serait devenue digne de parvenir, comme nous l'espérons aussi pour la nôtre, à l'infaillibilité; et il y aurait manifestement contradiction à ce que cette na-
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ture, ayant eu la capacité de se perfectionner dans sa période d'enfance, en fût dépouillée dans sa période de gloire, car mériter de ne plus mériter serait bien une peine et non pas une récompense.
Professez donc avec nous l'universalité de la loi du progrès. Toutes les créatures ^ui vivent dans la lumière et dans la liberté, les supérieures non moins que les inférieures, lui sont également soumises, et c'est même dans le ciel, bien plus encore que sur la terre, qu'elle a son règne. La plus grande difiFérence qu'il y ait entre les bienheureux et nous, conisiste en effet en ce qu'ils obéissent absolument à cette loi, tandis que nous ne la suivons encore qu'en chancelant. Gomme nous, ils seraient parfaitement libres de s'en écarter, s'il leur plaisait; mais ils sont animés d'une telle horreur du mal, que leur volonté ne sait plus admettre que le bien, et que la tentation est, par conséquent, sans aucune prise sur eux. Ils éprouvent pour la moindre défaillance la même aversion que tout honnête homme éprouve, parmi nous, pour certains actes qu'il se sent tout à fait assuré de ne jamais commettre, dussent-ils demeurer secrets et impunis, tant ils sont antipathiques à sa nature. Leur vie a beau s'épancher continuellement en toutes sortes de pensées, de passions et de mouvements, ils demeurent toujours dans la plénitude de la vertu conime dans celle de l'intelligence. Au lieu d'être confuses, hésitantes, souvent rétrogrades comme les nôtres, leurs démarches sont toujours droites et en avant. Entraînés par la grâce qui, d'accord avec leurs propres tendances, rayonne en eux souverainement, ils n'aiment que ce qu'aime Dieu, et ne connaissent désormais d'autre destinée que de toujours monter sans jamais choir. Moralement parlant, c'est cette assomption infinie qui fait le ciel.
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LE THÉOLOGIEN
Êtes-vous résolu à faire disparaître la classe des anges? Il n'y a pltis chez eux, selon vous, ni spiritualité, ni illumination, ni fixité. Ils agissent, comme nous, au moyen d'un corps disposé à leur convenance ; ils font usage, comme nous, de la raison ; il se développent et s'élèvent, comme nous, par le bon emploi de leur vie. Au delà de leur supériorité, je ne leur vois jusqu'ici d'autre avantage sur nous que leur impeccabilité. Reste la pureté Originelle. L'admettez-vous? Reconnaissez-vous qu'il existe des créatures que le péché n'a jamais déformées ? Expliquez-vous sur ce point. C'est ce qui décidera s'il existe réellement pour vous d'autres habitants du ciel que les saints ; car, tout ce que vous avez jusqu'ici attribué aux anges est identique avec ce que vous avez précédemment attribué aux âmes humaines dans leur état d'immortalité bienheureuse. A moins donc que vous ne confessiez qu'il y a des êtres qui, à la différence des hommes, ont persévéré dans le bien depuis leur origine, je vous refuse le droit de caractériser vos anges par un nom propre, et de par l'autorité même du consentement universel, je vous condamne.
LE PHILOSOPHE
J'ai déjà répondu implicitement à la question que vous m'adressez en ce moment; j'ai dit, en effet, que le premier homme, bien que sollicité par ses instincts, avait été parfaitement libre de ne point céder à cette tentation. S'il n'avait point cédé, son développement se serait donc opéré par une voie différente de celle qu'il a suivie, et dans laquelle il ne nous a attirés qu'en
raison de ce que nous avons primitivement succombé nous-mêmes comme lui ; il aurait poursuivi ses progrès dans le bien, au lieu de les poursuivre dans la condition de failli et de pénitent, et son histoire serait exactement la même que celle dont votre tradition fait le privilège des anges. Donc, en ce sens, si les hommes sont libres, il faut dire que les anges sont possibles,
A Dieu ne plaise, en effet, que j'imite ces philosophes qui, généralisant sans fondement ce qu'ils observent sur la terre, font du mal la condition nécessaire du bien! Ne voulant ni du péché originel, ni de la préexistence, et se bouchant les yeux sur Tabîme béant du manichéisme, ne sont-ils pas allés jusqu'à dire « que s'il n'y avait pas de mal, il n'y aurait pas de dévouement moral, et que ce monde serait mal adapté à la destination de l'homme ! » Comme si la source du mal se confondait avec la source du bien ; comme si Dieu avait engendré la peine avant que l'homme eût engendré le péché; comme si, dans son infinie bonté, il n'aspirait pas à voir toutes ses créatures s'élever à lui dans l'innocence et la béatitude ; et comme si, dans son infinie puissance, tout en leur donnant la liberté, il ne leur avait pas assuré la possibilité de se perfectionner sans sortir du bien, lui qui la leur assure alors même qu'elles ont eu le malheur de se jeter dans le mal I Si donc la souffrance nous est actuellement nécessaire, c'est nous-mêmes qui en sommes cause, et non pas Dieu. L'amour de Dieu et du prochain, pour produire de bonnes œuvres, et par ces bonnes œuvres, l'épanouissement de l'âme, n'a nul besoin qu'aucun tourment le stimule. Le dévouement aux desseins de la Providence, l'assistance envers ceux qui sont au-dessous de nous, l'émulation à l'égard de ceux qui nous dominent, la conspiration avec tous ceux qui tra-
yaillent, suffiseat parfaitement à Tentretien de toutes les vertus ; et le mal n'est pas plus nécessaire à leur activité sur la terre que dans le ciel. Donc, la souffrance ne fait point partie de Tinatitution primitive de l\ini* vers, et n'intervient dans son histoire qu'en seconde ligne, avec un caractère de contingence, en qualité de correctif des troubles occasionnés par la liberté donnée aux créatures. Donc aussi, sur ce terrain, loin de vous faire résistance, je vais plus loin que vous, puisque je conclus que, dans la prédestination de Dieu, tous les êtres intelligents sont des anges.
Mais, me direz-vous, ce n'est pas assez que des créatures étrangères à tout péché soient possibles. £xiste-t-il, en réalité, de telles créatures? Je l'espère et veux le croire ; il ne me parait nullement vraisemblable que parmi ces infinités d'âmes qui entrent en pleine innocence dans l'univers, il n'y en ait point qui réussissent à tirer parti de leur liberté de manière à demeurer, sans ^llir, dans le droit chemin ; et n'y eût-il qu'un seul exemple de persévérance pour des milliers d'éga* rements, voilà des infinités d'immaculés qui se pressentent. Bien qu'à la rigueur, il faille reconnaître que, la question ayant dépendu dans tous les mondes, comme dans celqi-ci, de' l'emploi du libre arbitre, la logique n'a pas le droit de rien formuler, cependant le doute est difficile, car le sentiment de la bonté divine, qui n'a pas dû rendre l'épreuve tellement périlleuse, nous entraîne, pour ainsi dire instinctivement, à l'affirmative ; et aussi, pour ma part, vous prêté-je les mains, sur ce point, bien volontiers.
Toutefois, je ne pense pas qu'il y ait lieu d'en faire autant d'étalage que vous en avez l'habitude. Je me fi* gure que, dans les hautes préoccupations qui les animent, les grandes âmes ne s'arrêtent pas à un
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compte si minutieux des accidents de leur enfance, Devant les splendides horizons que Timmortalité leur ouvre et au milieu de la pleine lumière où elles sont engagées d'anciqnne date, le champ lointain des épreuves ne doit guère, ce me semble, leur faire d'autre effet que celui d'une courte introduction devant un poëme sans fin. Dans la hiérarchie du ciel, comme dans celle d'une armée, c'est d'après leur valeur actuelle et non d'après le tableau de leur avancement dans les grades inférieurs, que les dignitaires prennent rang. Et d'ailleurs, puisque l'on mérite toujours et que l'on se perfectionne à mesure que l'on mérite, ne se peut-il pas qu'il y ait, dans les zones sublimes de l'univers, des âmes qui, n'y étant parvenues qu'après de longues agitations dans les zones moyennes, aient cependant fini par s'y élever, en dépit des égarements de leur passé, à des positions *tout à fait culminantes? C'est ce que vous imaginez vous-même à l'égard des saints, puisqu'une fois réconciliés, leurs epreurs, selon vous , sont en oubli. Si les erreurs sont en oubli, rien ne doit donc plus distinguer ceux qui ont failli dans leur enfance, de ceux qui ont eu l'avantage de n'y point faire de faux pas ; et l'Évangile doit être pris à la lettre, en effet, quand il dit en parlant des élus : Si^ miles erunt angelis ; les anges et les saints seront semblables, et il n'y aura pas deux castes dans le ciel.
Il y a même une dernière considération qui devrait vous paraître décisive : c'est qu'entre les épreuves accomplies dans l'innocence et les épreuves accomplies dans la plénitude du péché, il y a évidemment une gradation insensible, et qu'il n'est pas à croire que la justice divine mette un abîme entre une fidélité imperceptiblement troublée un seul instant et une fidélité sans défaut. Il n'y avait que le caractère de l'incorporéité
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qui fût capable d'instituer une démarcation formelle entre la nature des anges et celle des saints, et dès que ce caractère sévanouit, les deux natures, différenciées seulement par des accidents de conduite, rentrent dans les lois d'une stricte identité. Du reste, quelle différence y a-t-il entre les conditions du perfectionnement des âmes dans l'état d'innocence et celles de leur perfectionnement dans l'état d'humanité ? A quel point du développement moral les lumières de Dieu éclatentelles dans les entendements avec une puissance assez triomphante pour que toute tentation s'amortisse et que l'impeccabilité soit acquise ? Après quels efforts et après quel temps de persévérance ce divin résultat se produit-il ? Quels sont, dans l'innombrable variété des mondes, les innombrables variétés de l'épreuve, tant pour les innocents que pour les coupables ? A ces questions et à tant d'autres qui s'élèvent à l'envi touchant ces êtres sublimes, que pouvons-nous répondre de mieux que ces judicieuses paroles de la Sagesse, nous qui ne connaissons pas même tous les secrets de notre préparation présente : a Nous regardons comme difficile de juger des choses de la terre, et nous trouvons avec peine les choses qui sont devant nos yeux : mais qui pourra pénétrer celles qui sont dans le ciel ! »
L£ THEOLOGIEN.
A merveille 1 Vous vous regardez comme délivré de cette chimère des esprits, dont vous ne voulez à aucun prix, et cependant vous avez maintenu, d'une manière générale, la croyance aux natures angéliques, croyance que le sentiment unanime des nations vous recommandait si expressément Vous entrevoyez avec satisfaction dans les zones les plus splendidcs de votre ciel des
êtres supérieurs à nous par le degré de leur intelligence, de leur activité, de leur béatitude, par la grandeur et Tinfaillibilité de leurs vertus, même par la pureté de leur vie dans tous les temps. Mais ne chantez pas encore victoire, je vous prie : le sentiment universel ne témoigne pas seulement en faveur de l'existence des anges, il témoigne avec la même force en faveur de leurs apparitions sur la terre, et s'il a de la valeur pour le premier des deux faits, il faut qu'il en ait autant pour le second. Ainsi, les êtres supérieurs ne sont pas fixés, comme il vous platt de le supposer, dans des résidences spéciales ; ils sont les messagers du Seigneur; le Seigneur les envoie où il Tentendy même parmi nous ; et cette facilité d'aller du ciel à la terre, et de la terre au ciel, en se revêtant de toutes les apparences qui leur conviennent, oppose à votre naturalisme une preuve assez frappante pour que je n'en veuille pas d'autre. Ou taxez d'imposture tous ceux qui affirment avoir vu ou entendu des anges, et alors vous avez le même droit contre tous ceux qui ont observé des phénomènes que vous ne connaissez point pdr votre propre expérience; ou reconnaissez qu'il faut se faire de la liature des anges uile idée beaucoup plus déliée que celle dont vous vous conteniez, quand vous nous les représentez poursuivant en paix, sous les organes qui leur sdnt proprés, le développement de leur vie dans le cercle des sphères supérieures. Et d ailleul^s^ j'ose presque le dire, quel intérêt auraient pour noUs les anges, si Dieu li'avait voulu qu'il y eût un commerce continuel entre eux et nous? Lors même qu'à Paide de ces sensations transcendantes dont il vous plaît dé le^f gratifier, il ne serait pas physiquement impossible qu'ils nous aperçussent de loin, que nous' importerait dé leur servir ainsi de spectacle, si, en définitive, les propriétés
de leur essence ne leur donnaient le moyen d'agir sur nous, de converser avec nous, de nous, encourager, de nous aider? Voilà pourquoi les anges n'ont point de corps : c'est afin que devant leur vol sublime,' il n'y ait point de distance, et que, toujours présents où Dieu le veut, ils puissent être à notre égard comme la pensée de Dieu.
LE PHILOSOPHE
N*imaginez pas que je m'inscrive en faux contre tant d'autorités qui témoignent en faveur de l'apparition des anges : il n'en manque pas dont la sincérité est incontestable, et auxquelles je crois aussi volontiers que je croirais ^ ma propre expérience. Mais la question n'est pas de savoir si l'on a vu des anges, mais de savoir de quelle manière on les a vus. On peut voir suivant deux modes bien différents, l'un qui affecte l'imagination^ l'autre qui affecte les sens; l'un, purement subjectif, se rapportant à une idée qui fait effervescence en nous) l'autre à unt)bjet situé formellement en dehors de nous; l'un qui se nomme vision, l'autre qui se nomme réalité. Auquel de ces deux modes les angélophanies ap< partiennent-elles? Voilà ce qu'il faudrait décider, avant de se permettre de tirer d'un tel fait aucune conclusion dogmatique.
Je lie veux pas mettre ici en ligne toutes les raisons qui nous doivent persuader que les apparitions ne sont jamais qu'un simple phénomène psychologique prenant naissance dans les âmes surexcitées; mais je vous demanderai seulement s'il ne vous semble pas en dehors de toute sagesse, comme de toute mesure, que Dieu aille déranger les êtres les plus haut placés dans les magistratures de l'univers, pour des effets auxquels il lui est si facile d'arriver par une simple détente des
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ressorts naturels de l'imagination? C'est ce qui doit surtout vous frapper quand vous vous mettez devant les yeux le peu.de valeur des actions sur lesquelles roulent d'ordinaire ces événements. Certes, je porte une estime profonde au livre de Tobie, et quand je veux prendre une impression vive de la distance qui sépare l'antiquité hébraïque de l'antiquité grecque et romaine, je ne trouve nulle part dans la Bible une plus pure leçon de piété, d'humanité, de chasteté, d'honnêteté ; mais de se persuader que l'archange Raphaël, l'un des sept qui se tiennent devant le trône de Dieu, selon l'expression du narrateur , se soit démis des sublimes fonctions dans lesquelles il faudrait se le représenter, afin de venir sur la terre faire le métier de guide sur les grands chemins en faveur d'un jeune homme, et l'aider dans ses affaires matrimoniales et ses commissions de commerce, c'est à quoi je ne puis admettre qu'un esprit sensé condescende jamais. Et ;ne direz-vous qu'il n'est pas défendu de penser que le livre de Tobie est une moralité poétique dans laquelle le personnage de l'ange n'est qu'une allégorie ? Mais, c'est justement où je vous attends ; car je vous répondrai que dans la plupart des histoires d'apparitions, le rôle des anges n'est pas plus sérieux, et que si vous le jugez fictif dans Tobie, vous devez juger qu'il n'a pas plus de réalité dans toutes les relations du môme genre, encore qu'il puisse y reposer, non plus sur des légendes, mais sur des témoignages aussi authentiques et aussi cony^incus qu'on le voudra. S'il nous est parfois utile d'élever nos âmes par la contemplation des intelligences supérieures, tâchons du moins de ne donner à ces êtres célestes que des missions dignes d'eux ; habituons-nous, en les suivant en esprit, à faire monter, jusque dans les hauteurs du ciel, nos sentiments et nos pensées; et n'emploYohs,
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pour nous les peindre, que ce qu'il y a de plus divin dans nos imaginations et dans nos cœurs. Ce n*est qu'à cette condition que cette partie si délicate de la religion nous deviendra profitable. Permettez-moi seulement de vous rappeler à ce sujet deux mots du docteur angélique, dans lesquels je trouve une ouverture bien plus profonde que dans tous les récits d'apparitions qui nous sont faits dans la Bible et dans les Vies des saints : c'est à propos de l'étymologie des noms de Séraphin et de Chérubin : «Parla, dit-il, en parlant du premier de ces noms qu'il rapporte à l'idée du feu, est signifiée l'action que les anges de cet ordre exercent avec puissance sur ceux qui sont au-dessous d'eux, en les excitant à une ardeur sublime et en les purifiant par l'incendie. » Et pour les chérubins, qu'il rapporte à l'idée de la science : « Contemplant en Dieu même, dit-il, la beauté de l'ordre des choses qui dérive de lui, et remplis par cette divine connaissance, ils qn font sur les autres une effusion abondante. » Voilà, en effet, des sources inépuisables de services proportionnés à la dignité des anges! Ces hautes existences concourent au mouvement de l'univers, non point, comme se le figuraient les anciens, en manœuvrant les astres, mais en faisant rayonner audessous d'elles les éclatantes lumières qui les remplissent, en enflammant les cœurs de tendresse et de piété par leurs exemples, en activant partout le perfectionïicment des âmes et des mondes. C'est dans cet esprit ^u'il faut généraliser ce que votre théologie nomme leurs apparitions. Peut-être leur est-il donné en effet de faire apparition à volonté, tantôt dans une de ces sphères magnifiques qui nagent dans les hautes régions de l'éther et tantôt dans une autre, de s'y incarner, de s'y associer pour un temps à la vie commune dans les vues de lumière ou de charité que vient d'indiquer
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votre docteur; puis, leur mission tenninée, laissant là, peut-être à volonté également, l'appareil organique qu'elles s'étaient momentanément approprié, elles s'élanceraient pour aller, de la même manière, éclater quelque autre part dans le ciel. Les possibilités à ce sujet sont si vastes, que l'imagination peut hardiment y déployer ses ailes. Mais lors même que notre monde serait d'une condition trop inférieure pour convenir à de si sublimes épanouissements, comment pourriezvous dire que la nature angélique n'aurait nul intérêt pour nous? N'est-ce pas demain, peut-être, que vous pouvez être jugé digne d'aller rejoindre ces êtres excellents dans leurs heureuses demeures? Pour moi, je l'avoue, c'est une de mes joies les plus pures de penser que je suis propre à être un jour appelé à prendre place dans de telles sociétés, à jouir de la conversation et de l'amitié de tant de grandes âmes inconnues, à me développer par leurs conseils et leur imitation, à m'initier, grâce à elles, aux secrets transcendants de l'univers.
Mais, sans avoir même besoin de sortir de ce bas monde, ne peut-on s'y représenter des missions angéliques plus réelles et plus dignes que les éphémères apparitions de fantômes dont vous parlez? Prenez pour type cette belle et sérieuse mission du Crucifié, telle que nous la définit saint Paul : « Il s'est effacé lui-même, acceptant la forme de l'esclave, » Je me plais, en effet, à me représenter les êtres supérieurs, sollicités par les voix de la charité, implorant de la Providence, comme une faveur, la faculté de descendre dans les basses sociétés, s'y incarnant, s'y confondant, s'y dévouant jusqu'à en partager les misères, et jouissant en eux-mêmes, et de se sentir les ministres de Dieu dans cette servitude, et de mériter devant lui par cette immolation prémé-
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ditéé de leurs personnes ; et bienjqu'en général, il faille regarder la masse des habitants de la terre comme condamnée par son imperfection et ses démérites à cette triste résidence, je ne sais si quelques âmes élevées au-dessus de la condition commune ne l'ont point ainsi quelquefois traversée. Du moins ne me répugnet-îl point de voir sous cette apparence sublime tant d'illustres génies qui ont laissé parmi nous, en sillons de lumière ineffaççtbles, les traces de leur passage, et d'y comprendre même tant de saintes et modestes natures, qui, dans le sexe féminin surtout, n'ont marché sur la terre qu'en consolatrices et bienfaitrices: Pertransivit benefactendo.
LE THÉOLOGIEN
Bans accéder à ce dernier point de vue, qui n'est qu'un complément de vos idées sur la préexistence, oii pourrait y trouver de l'intérêt et de la nouveauté. Au lieu de nous obliger, ainsi que le faisait Origène, à considérer indistinctement tous ceux qui souffrent avec nous dans cette vallée de larmes comme des criminels qui ont mérité leur supplice, il nous permet de soupçonner çà et là, dans le milieu du genre humain, des âmes d'élite qui ne portent leur chaîne que volontairement et par commisération, à l'image de celles qui, sous nos yeux, se sont quelquefois dévouées à vivre dans la compagnie des plus vils condamnés, en vue de parvenir à les édifier; et j'espère aussi que votre philosophie voudra bien se donner ainsi ouverture, en même temps que sur la mission de Jésus-Christ, sur la mission de sa céleste mère, sœur des anges. Ce ne serait même point assez; car, ne dussiez-vous voir dans cette angélique nature qu'un symbole, dussiez-vous
même en conclure que, sans s'astreindre à des réalités historiques, la religion, comme la peinture et la statuaire, résume volontiers ses idées dans des figures emblématiques, l'aurais voulu, de plus, que vos principes, au lieu de tendre à Texaltation du type androgynique, vous eussent permis de maintenir avec nous, contre tant d'esprits ténébreux, la justesse de cette exclusive apothéose du type virginal.
Mais, en laissant même de côté le fait des apparitions, qui, vous le reconnaîtrez, n'a jamais eu dans notre histoire qu'une valeur secondaire, pourquoi les a,nges, sans se révéler à nous par aucun effet sensible, n'exerceraient-ils pas 3ur nos âmes, et, par suite, sur nos destinées, de secrètes et incessantes influences? C'est ici, surtout, que le principe de la spiritualité de leur essence npus est utile; et ce n'est pas sans raison que nous en avons fait le fondement de la théorie, puisqu'il est le fondement môme de la pratique. Le livre de Tobie me paraît mériter d'être entendu dans un sens bien autrement profond que celui d'une simple moralité : considérez-le, si vous tenez à le comprendre, comme la mise à découvert des rapports occultes qui existent chez tous les hommes entre l'âme et l'ange que la Providence a spécialement commis à sa garde. C'est range qui inspire à toute âme, comme au jeune Tobic, toutes ses bonnes pensées, môme dans les détails les plus familiers de la vie, qui combat en sa faveur les machinations du démon, à mesure qu'elles la menacent, enfin qui lui sert d'intermédiaire à l'égard de Dieu, et porte jusqu'aux pieds de la Majesté infinie les prières et les actions de grâces qui naissent dans ces bas-fonds où nous sommes. « Quand tu priais avec larmes, dit Raphaël au vieux Tobie, j'ai ofi^ert tes prières an Seigneur. »
LES ANGEIS. /i53
Souffrez que, pour donner plus de force à la pensée que je vous indique, je nie couvre ici des éloquentes paroles de Bossuet dans son sermon sur les anges gardiens. « Quand vous offrez à Dieu vos prières, nous dit ce théologien, quelle peine d'élever à lui vos esprits! Au milieu de quelles tempêtes formez-vous vos vœux! Combien de vaines imaginations, combien de pensées vagues et désordonnées, combien de soins temporels qui se jettent continuellement à là traverse pour en interrompre le cours ! Étant donc ainsi empêchées, croyez-vous qu'elles puissent s'élever au ciel, et que cette prière foible et languissante qui, parmi tant d'embarras qui Tarrêtent, a peine à sortir de vos cœurs, ait la force de percer les nues et de pénétrer jusqu'au haut dès cieux? Chrétiens, qui pourroit le croire? Sans doute, elles retomberoient de leur propre poids, si la bonté de Dieu n'y avoit pourvu. Je sais bien qUe Jésus- Christ, au nom duquel nous les présentons, les fait accepter. Mais il a envoyé son ange, que TertuUien appelle range d'oraison... Cet ange vient recueillir nos prières, et « elles montent, dit saint Jean, de la main de l'ange jusqu'à la face de Dieu! » Voyez comme elles montent de la main de l'ange ; admirez combien il leur sert d'être présentées d'une main si pure. Elles montent de la main de Tange, parce que cet ange, se joignant à nous et aidant, par son secours, nos foibles prières, leur prête ses ailes pour les élever, sa force pour les soutenir, sa ferveur pour les animer, n
LE PIlILOSOPnE.
Voilà, sans contredit, d'éclatantes paroles : elles m'ont frappé comme un écho lointain du langage biblique; mais je n'y ai reconnu, je dois le dire, le sou-
venir de TÉvangile que dans une parenthèse timide. Néanmoins, toute modeste qu'elle soit, cette simple réserve fait crouler à elle seule toute votre théorie* «Je sais bien, dit votre théologien, que Jésus-Christ, au nom duquel nous présentons notre prière, la fait accepter. )) Si vous savez que le médiateur suffît, à quoi sert range? Ne voyez-vous pas que la croyance à ces intercesseurs mystiques n'avait pris cours chez les Juifs, à qui vous l'avez inconsidérément empruntée, que parce que le type de Jésus-Christ ne s'était point encore mis en lumière, et qu'écrasées par le sentiment de l'absolu divin, les âmes étaient dès lors invinciblement portées à se réfugier sous l'abri de quelque protecteur idéal. De môme qu'après la captivité d'Egypte, Israël, n'osant soutenir le terrible rayonnement de Jéhovah, s'était retranché derrière Moïse et les grands prêtres, de môme, après celle de Babylone, se rangeat-il, avec un égal empressement, sous le patronage des anges. Il faut lire les rabbins pour avoir idée de ce déluge : non-seulement chaque individu, mais chaque vertu, chaque nation, chaque ville, chaque maison, chaque phénomène reçut son ange; et plus encore que son ange, son démon. De môme qu'aux yeux du polythéisme, la nature entière avait fini par se peupler de faux dieux, de môme, commença-t-elle à tourbillonner, pour le judaïsme égaré, parmi ces milliers d'habitants imaginaires du ciel et de la terre, fiévreux enfants d'une piété affamée et insuffisamment nourrie. Mais un christianisme plus éclairé et moins crédule que celu' du moyen âge ne prendra-t-il pas la force de faire définitivement justice de ces superstitions inutiles? C'est ce dont vous me permettrez de demeurer parfaitement convaincu; et d'autant mieux, que la croyance des anges gardiens, si je dois ici vous le rappeler,
est une croyance de fantaisie et que l'Église n'impose point.
J'imagine d'ailleurs que vous devez d'autant moins tenir à cette étrange doctrine qu'elle n'est pas plus au cœur de votre tradition qu'elle n'est au cœur de votre dogme. Ce n'est pas en terre sainte qu'il faut aller pour en découvrir les origines, c'est enMédie et au delà; et aussi me parait-il bien à propos que ce soit justement dans ces pays-là que votre légende conduise le jeune Tobie. Ces pays n'étaient pas étrangers à son guide, car les anges gardiens ne sont au fond que les férouers de l'antique mazdéisme. Ouvrez les Naskas, et vous y verrez, dans leur splendeur primitive, tous ces fantômes. Comme l'ange Raphaël, ils présentent à Dieu les prières de l'homme; comme lui, ils veillent sur le juste et lui donnent la paix, la pureté, l'intelligence et la santé; comme lui, ils combattent résolument les dé" mons et mettent à néant leurs hostilités et leurs em^ bûches. «J'invoque et je célèbre, dit le Vendidad, les purs férouers, forts et bien armés, les férouers des héros de la première loi, les férouers de mes proches, le férouer de ma propre âme. » Le nom de ces anges revient continuellement dans la liturgie; ils sont comparés à l'oiseau qui plane dans le ciel, et qui, toujours en éveil, se précipite au secours de l'âme fidèle, dès que celle-ci l'invoque. « Que les férouers, dit l'officiant, écoutent favorablement dans ce lieu celui qui veut leur plaire l Qu'ils prononcent des bénédictions sur le pur et sur le saint I Qu'ils produisent pour lui le bieni Qu'ils partent d'ici satisfaits et qu'ils portent avec magnificence nos prières au grand Ormuzd et aux Amschaspands ! » Je n'ai pas besoin de multiplier davantage les citations; vous avez suffisamment reconnu vos ministres célestes, vous pouvez même trouver parmi
/i56 LES ANGES.
eux le modèle des grands intercesseurs féminins, et vous les voyez ici dans leur vraie patrie et sous leurs traits natifs.
Seulement, avant de dire adieu à TOrient, permettez-moi de vous soumettre encore une parole que je trouve dans le Décatir, et dont l'éclat me plaît : «Tout ce qui est sur la terre est l'ombre de quelque chose qui est dans les sphères supérieures; cet objet lumineux est Tombre d'une chose qui est encore plus lumineuse que lui, et ainsi de suite jusqu'à moi*, qui suis la lumière des lumières. » Il me semble que cette parole me met sur la voie de ce que j'ai à cœur d'ajouter pour en finir avec la question que vous avez soulevée : c'est qu'il n'y a qu'une manière de donner un tour sérieux à la croyance des anges gardiens, laquelle consiste à les considérer, non point comme des êtres réels, mais comme les types divins de tous les êtres. Mais aussi çst-ce quitter la région dont il s'est agi jusqu'ici dans notre entretien, pour entrer dans la pure région des idées. En ce sens, j'en conviens, l'ange gardien n'est plus une illusion; je consens volontiers à le définir en disant qu'il est la pensée particulière que Dieu ' a eue en vue quand il a créé chacun de nous; et nonseulement cette définition me satisfait par sa lumière, mais elle me satisfait aussi par son accord avec Tantique doctrine de nos dfuides sur TAwen, ce principe sacré de la personnalité et de l'avenir céleste de tout homme. Interprétons de la sorte la sentence de l'Évangile au sujet de la dignité des petits enfants : « Leurs anges voient la face de Dieu, » et cette sentence devient aussi vraie qu'elle est sublime. Comme nous sommes tous appelés à la perfection, nous avons tous, en Dieu, un idéal parfait, et c'est d'après cet idéal que nous devons tendre à nous gouverner dans les épreuves
de la vie. Grâce à lui, nous pouvons les traverser avec toute rélévation désirable. Au lieu de dépenser nos efforts à lutter terre à terre, employons-les à planer un instant, à l'image de ce patron céleste, au-dessus de notre position effective, et nous triompherons sans peine de tout ce que notre condition nous oppose d'éphémère et de bas. Pour moi, j'en déduis une des règles de conduite les plus héroïques que je connaisse, et que je formule ainsi : Quelque abattu que tu sois par les difficultés de la vie, ose t'asseoir en imagination sur les marches du trône de TÉternel, et contemple de là les mouvements du monde et de toimême.
LE THÉOLOGIEN
Laissez là, je vous prie, toute cette philosophie, et venons au fait. Le fait, dans son expression la plus ferme, c'est de savoir si, en définitive, les êtres supérieurs nous sont bons à quelque chose. Or, s'ils ne sont pas libres d'aller et venir entre la terre et le ciel, de pénétrer nos pensées et de nous communiquer en retour leurs influences, il est clair qu'ils ne nous servent à rien, et que leur idée, inutile à notre salut, forme tout au plus un objet de curiosité pour les esprits désœuvrés : ce sont tout simplement des saints étrangers à la terre. Voilà pourtant la conclusion finale de votre prétendu principe de la corporéité angélique. S'il ne détruit pas absolument les anges, du moins, je le répète, les détruit-il relativement à nous, ce qui, pour la pratique, est tout à fait la même chose. Plus de fêtes des anges! Vous donnez la main aux protestants, qui ont la sécheresse de proscrire de leur culte cette sainte commémoration; vous faites plus, vous qui te-
nez tant h la tradition universelle, vous rompez net avec elle, puisque, de votre aveu, les peuples les plus religieux ont constamment manifesté le besoin d'élever leurs esprits au-dessus de la terre par la contemplation plus ou moins assurée de ces natures supérieures. Ainsi, au point de vue de la liturgie, qui est après tout le plus essentiel, puisqu'il règle non pas seulement les connaissances, mais les sentiments et les mœurs, tout revient à ce principe de la corporéité des natures célestes, que vous prétendez introduire malgré nous, et qui, en dernière analyse, vous abat.
LE PHILOSOPHE
A Dieu ne plaise que je sois réduit à accepter votre arrêt dans sa pleine rigueur ! La commémoration des anges m'a toujours semblé une des plus belles ouver* jtures que nous ayons vers le ciel. S'il nous est utile de conserver l'histoire des grands hommes qui ont laissé gur la terre le souvenir de leurs vertus et de leurs bienfaits, ne nous le serait-il pas bien davantage de posséder l'histoire de ces êtres, plus excellents encore, qui poursuivent leur vie dans tout l'éclat de la lumière et de la grâce, et dont nos plus admirables modèles d'icibas ne sont que d'imparfaites copies? A défaut d'une connaissance plus précise, nourrissons-nous donc, autant que nous en sommes capables, du sentiment général de leur existence. Honorons nos grands hommes dans leur vie terrestre; honorons-les plus encore dans les perspectives poétiques de leur destinée céleste; mais en même temps honorons dans sa totalité cette grande hiérarchie dans le sein de laquelle s'engagent continuellement les saintes âmes que la mort détache de la terre. Sa pensée, je l'avoue, met en vibration tout
mon ôtre» lorsque» les yeux plongés dans les profon* deurô du ciel, j'arrive peu à peu h me représenter fortement que ces profondeurs sont le siège d'une infinité de sociétés angéliques. Je ne suis pas seulement frappé de la prééminence de ces frères inconnus, je le suis tout autant de Timmensité de la multitude qu'ils composent et qui occupe secrètement tous ces espaces dans lesquels mes sens, dans leur impéritie, ne savent me découvrir que des étoiles. C'est pour moi un grand sujet d'édiflcation de sentir que ce sont ces natures magnanimes qui constituent la population principale du firmament, tandis que nous, et tous ceux qui avec nous sont encore dans la période de transition et d'épreuve, ne formons, en regard de cet ensemble, qu'une minorité presque insensible. Entrevu ainsi, le firmament devient incomparablement plus admirable à mes yeux, car je ne l'aperçois plus seulement dans la splendeur de tant de millions de soleils qui l'inondent, mais dans celle de la beauté morale dont il est plein. L'ambition de m'élever dans ces rangs supérieurs m'envahit d'autant plus vivement, qu'ils m'apparaissent comme formant la condition la plus générale de ce merveilleux univers, et je m'associe autant que je le puis d'ici-bas, dans le plein épanouissement de, mon cœur, à ceux qui, d'abîme en abîme, jusqu'aux dernières limites de l'infini créé, chantent en ce moment même, autour de nous, l'auteur de tant de magnificences et de tant de bienfaits.
Et pour en venir maintenant à la question pratique dans laquelle il vous plaît de résumer toute cette discussion, aî-je besoin de vous dire que je suis bien éloigné de condamner en principe votre fête des ange^? Tant s'en faut que je me plaigne de vous voir accorder une trop large part dans votre liturgie à la mémoire des grandes âmes dont la vie s'écoule dans les horizons
U60 LES ANGI'S.
supérieurs à la terre; je vous accuserais plutôt de trop de parcimonie. Il y a bien plus d'animation sur ce sujet dans les sentiments populaires. Voyez avec quel empressement les habitants de nos campagnes ont partout relevé cette fête de la Saint-Michel, si peu considérable aux yeux de la dogmatique, mais qui, par la singularité môme du personnage qu'elle célèbre, a pris, dans les habitudes rurales, une importance presque égale à celle de Pâques ou de Noël. Certes, je ne dis pas que l'image de l'archange, telle que vous la dessinez, fasse voir bien clair dans le ciel à vos disciples; mais elle n'est cependant pas inutile pour leur donner une impression essentielle, qui, autrement, leur ferait défaut, dans votre enseignement. Ils comprennent vaguement, en agitant cette bannière, qu'il y a au-dessus de leurs têtes, parmi les feux des étoiles, des êtres qui n'ont jamais appartenu à la terre et tout autres que les hommes, doués d'une organisation différente et plus puissante, beaux, radieux, souverainement actifs, cuirassés contre les atteintes- du mal, armés pour la lutte, ne se bornant pas, comme les prêtres, à réciter des prières, mais sachant au besoin tirer l'épée pour la cause de la justice et de la vérité : Michael et angeli ejus praliabantur cum dracone, et draco pugnabat et angeli ejus. Les héros reparaissent, et le Gaulois se reconnaît. Je me garde donc de condamner; mais à condition de ne tenir, toutefois, cette mythologie que pour un enseignement provisoire, dont l'avenir, mieux inspiré par la science et par le' génie national, fera sans doute justice, et dont il nous est permis de préparer dès à posent la réforme.
Remarquez, en effet, puisque nous sommes descendus peu à peu du tribunal de la philosophie à celui des paysans, que ce jury populaire vous condamne égale-
LES AJNGËS. ^61
ment. Essayez d'ôter à vos anges leurs harpes, leurs ailes et leurs épées, et de prêcher à nos campagnes votre système des esprits séparés, le bon sens public vous répondra : on ne croit aux anges qu'en leur supposant une figure, et Ton se les imaginerait presque aussi volontiers sans âme que sans corps. Ainsi, au résumé, le principe que j'oppose à la folle spiritualité du moyen âge est aussi bien soutenu par le sentiment universel que par la raison; et comment, en effet, le sentiment universel et la raison ne s'accorderaient-ils pas en faveur de celui de ces deux principes qui simplifie le mieux le plan de l'univers, car il en consacre l'unité?
UENFER
LE PHILOSOPHE
L'affreuse soirée I le vent hurle, les arbres gémissent, la pluie fouette avec furie; les nuages, chassés par la tempête, semblent raser le sol et s'entassent sans intervalle l'un sur l'autre; pas Une ouverture ^ pas une étoile, pas un rayon d'eil haut; on dirait que ilous sommes emprisonnés entre la terre et uile calotte épaisse qili nous sépare des cieus: : bruit et agitation dans les ténèbres, voilà pour nous, en ce moment^ toute la nature! Qui pourrait voir les fleurs de nos champs les trouverait sads doute bieh à {)laitldre t bat-» iues par les rafales, froissées, souillées, tourmentées, elles paraîtraient au suppli(;e. Mais la crise qui les agite n'est qu'une intenlpérie passagère; demain le calme renaîtra, l'atmosphère resplendira de nouveau, et les plantes, qui périssaient aujourd'hui de chaleur et de sécheresse, rafraîchies, grâce à ces violences éphémères, relèveront au soleil leurs tiges plus verdoyantes et plus fermes et leurs corolles épanouies. Telle est l'image des colères de Dieu : ses vengeances mêmes sont des bienfaits.
L'ENFER. kM
LE THÉOLOGIEN
Je VOUS devine : votre logique vous amène actuelle^ ment à vous tourner contre Tenfer. Mais, je vous l'ai déjà dit, vous manquez ici de caractère. Faiblir dans l'accomplissement des vengeances légitimes n'est pas une vertu, c'est un défaut. La vertu consiste, au contraire, à goûter si vivement le sentiment de l'ordre, que le spectacle de la juste réparation imposée au criminel devienne pour l'âme une jouissance véritable. C'est une vertu que les moralistes anciens ont bien connue, et que le moyen âge a eu parfaitement raison d'exalter, à leur exemple, sous le nom de Némésis. Elle n'est au fond qu'un reflet du ciel. A côté de la divinité rémunératrice, il y a la divinité vengeresse, et celle-ci n'est pas moins sévère que l'autre n*est généreuse. Voyez les prophètes : ils ne sont pleins que des menaces et des représailles de Jéhovah. Iratuê est fiir tore Dominus in populum suum^ dit le Psalmiste, nous marquant ainsi que la justice de Dieu est tellement inexorable que ses effets sont en quelque sorte semblables à ceux qu'engendrent parmi nous l'emporte* ment et h colère. Non, certes. Dieu. n'a pas d'indulgence à l'égard des coupables ! C'est une de ses joies de les punir, car c'est une de ses joies que de faire rayonner autour de lui l'admirable justice dont sa substance est pénétrée. Soit qu'il décerne la récompense , soit qu'il décerne le supplice, il est toujours également dans la béatitude, car il est toujours également dans les ineffables effluves de sa vitalité, a Comme le Seigneur s'est réjoui en vous faisant du bien, dit le Deutéronome, ainsi se réjouira-t-il en vous ravageant et en vous renversant de fond en comble. » Nous pouvons modifier, selon nos actes , 16 caractère de cette joie
Ueii L'EN F EU.
éternelle; mais que ce soit la joie de vengeance ou la joie de grâce, la grandeur de cette joie ne change pas, et le juge regagne, par la satisfaction de l'arrêt qu'il prononce, tout ce que l'ingratitude de la créature aurait pu causer d'affliction au Créateur.
Ce n'est pas avec une sensibilité féminine qu'il faut se représenter ces choses-là, c'est avec virilité. Puisque vous écoutez si volontiers la logique , consultez-la sur ce point : elle vous fera trembler devant les explosions que doit naturellement provoquer l'insulte chez une majesté infinie. A peine s'il est possible de trouver des expressions capables de nous donner une idée des rugissements de ce prodigieux lion dans les mystères de sa divine fureur. Tout ce qui peut ajouter à l'éclat de sa vengeance, il l'emploie, car il faut que sa mesure soit comble. Non-seulement il frappe et renverse ses ennemis, mais il les insulte; et du même coup dont il les livre aux flammes et aux démons, il les livre au bafouement jet au mépris. Les témoignages de l'Écriture ne sont que trop formels à cet égard; « Nous lisons aussi dans les saints prophètes, dit Bossuet dans son sermon sur le jugement dernier, que Dieu et ses serviteurs se riront d'eux (des damnés), qu'ils leur insulteront par des reproches mêlés de dérisions et de railteries, et que, non content de les découvrir et de les convaincre, il les immolera à la risée de tout l'univers. » Et ne penfsez pas nous faire reculer en appelant cela de la cruauté : tout ce qui augmente la punition n'est que justice; voyez d'ailleurs ce que vous répond là-dessus le même théologien dans ses Élévations. «C'est, direz-vous, pousser la vengeance jusqu'à la cruauté! Je l'avoue; mais Dieu aussi deviendra cruel et impitoyable. Après que sa. bonté a été méprisée, il poussera la rigueur jusqu'à tremper et laver ses wiains
dans le sang des pécheurs. Tous les justes entreront dans celte dérision de Dieu, et ils riront sur Timpie, et ils s'écrieront : Voilà l'homme qui n'a pas mis son secours en Dieu. » Assurément, rien n'indique mieux que cette figure terrible quelle absence d'intérêt il y a en Dieu relativement aux réprouvés. Imitons-le, et ne nous laissons pas aller à larmoyer sur cette engeance. Les misérables se sont jetés dans le mal; qu'ils y restent et qu'ils n'espèrent pas I Et comment Dieu s'abaisserait-il désormais jusqu'à eux? Dieu est-il ou non l'opposé du mal? Donc, s'il en est l'opposé, il le déteste; et s'il le déteste , il le châtie aussi absolument qu'il le déteste.
LE PHILOSOPHE
Étendez un peu votre conclusion, et nous serons d'accord. Si Dieu déteste le mal, non-seulement il le châtie aussi absolument qu'il le déteste, mais il tend à le détruire à mesure qu'il se produit. Donc l'idée de Dieu et l'idée de l'enfer tel que se l'est imaginé le moyen âge sont deux idées contradictoires. 11 répugne à Dieu que le mal s'éternise. Ni sa puissance, ni sa sagesse, ni sa bonté , ne se prêtent à cq que le mal soit admis à constituer dans l'univers, à l'opposé de l'empire du ciel , un empire fixe et absolu. Le mal peut naître, puisqu'en appelant les créatures à concourir elles-mêmes, dès leurs premiers pas, à l'œuvre de leur développement, la Providence les expose naturellement à la chance de s'égarer; mais rien de ce qui peut servir à les ramener, sans porter atteinte aux lois fondamentales du progrès et de la liberté, n'est omis. Il y a, dans la constitution même de l'univers, toutes les forces réparatrices nécessaires; et sans quoi, il aurait donc pu
arriver que toutes les créatures , mésusant de leur indépendance pour se précipiter dans le mal, la création tout entière, échappant à sa prédestination, se fût irré* médiablement perdue sous les yeux de son auteur I Tel est le but des peines, si bien caractérisées 90us le nom de corrections, et qui partout s'attachent au mal. Ces peines, en se prolongeant et s'accroissant autant qu'il le faut, finissent, en effet, par dégoûter le coupable «n lui montrant, par les plus frappantes leçons, que la jouissance cherchée en dehors du bien n'est qu'un leurre, puisque ses suites inévitables^sont la soufl^auce; et grâcô à leur action salutaire, l'équilibre tQnd à se rétablir à mesure qu'il se détruit. Ainsi, la miséricorde de Dieu, qui est éternellement inséparable de sa justice, doit être bénie dans le châtiment tout aussi bien que dans la récompense, car, quelle que soit la rigueur avec laquelle Dieu sévit, tout châtiment de sa /^rt est un bienfait.
^ Renoncez donc à vous peindre la Majesté de Dieu sous ces traits effrayants qui peuvent bien appartenir à la religion de la Bible, mais qui ne sont point de celle de l'Évangile. Dieu est si grand, que toute offense lui est petite, et sa magnanimité, loin de s'irriter des injures, n'en a que pitié. S'il punit le méchant, ce n'est pas dans l'intention de se venger, c'est en vue d'ame* ner le méchant à se repentir, à lui demander grâce et pardon , et à bénir avec larmes les lois de sa justice et de sa miséricorde. Dieu est père, en effet, plus encore qu'il n'est roi, et il n'oublie pas que ses sujets sont ses enfants. D'ailleurs, que vous le vouliez ou non, il nous, est aussi parfaitement impossible de nous fixer dans les sentiments du moyen âge en religion qu'en politique; le mouvement des mœurs nous entraîne, et nous ne sommes pas plus maîtres de nous satisfaire en
L'ENFER, Zi67
attribuant à Dieu le caractère et les passions d'un juge des temps barbares, qu'en attribuant à sa législation la brutalité du système pénal des âges qui nous pré** cèdent. Loin d'accepter vos reproches, je les rétorque donc sans hésitation contre vous. C'est vous qui com"- \ promettez l'idée de Dieu par l'exagération de sa sévé- ; rite ; c'est vous qui l'outragez implicitement, en per* | mettant à l'homme de sentir plus de clémence et de ; mansuétude dans sa propre nature que vous ne lui en découvrez dans celle de l'être infini ; c'est vous, enfin, qui détruisez la croyance de l'enfer, en la rendant aussi antipathique à nos croyances que l'est désormais à nos cœurs l'afireuse parade des bourreaux et des. tortures. Quand l'ère des représailles aveugles est abolie sur la terre, comment pouvez-vous espérer de la maintenir dans l'idéal ? et comment la divinité ferait-elle régner dans Punivers ce que nous sommes conduits à repousser de chez nous ? Ou décidez-vous à laisser périr entre vos mains tous vos dogmes plutôt que de les laisser varier, ou consentez à les revivifier en les ouvrant aux bienfaisants effluves que tend actuellement à y verser l'humanité.
C'est donc précisément parce que j'apprécie dans toute sa profondeur la vérité des châtiments de l'autre vie, que je ne veux pas de la fable sous laquelle vous la dissimulez ; je m'inquiète de voir cette arme formidable devenir simplement, sous votre garde, une sorte d'épouvantail qui, pareil à ces peintures de tigres et de dragons dont se couvrent les Chinois, n'effraye plus que les enfants ; je sens que, faute d'une sanction sérieuse, l'ordre moral est menacé, et rien ne me semblerait plus urgent qu'une solide coalition de tous les théologiens, non pour maintenir une mythologie vieillie et désormais sans crédit, mais pour redresser fière-
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ment, sous une forme appropriée à nos idées, à tios sentiments et à nos mœurs, la pénalité de Dieu. Si Ton ne veut pas que le progrès moral s'embarrasse, ce progrès sans lequel toutes les autres améliorations de la société terrestre ne sont rien, il est temps que le péché apprenne de nouveau à trembler jusque dans le secret de ses attentats internes. La vie de la terre, qui appelle à grands cris la vie du ciel, n'appelle pas moins iaipérieusement celle de Tenfer. Qu'on lui rende donc, dans toute sa roideur, cette forme terrible de l'immortalité, car non-seulement cette forme est nécessaire pour refréner ici-bas les mauvaises passions, mais elle existe ailleurs pour les punir. Toute la question est de la faire resplendir, et c'est en spéculant, non sur des traditions plus ou moins arbitraires, mais sur la nature môme de l'homme et de l'univers, que l'on peut espérer d'y réussir.
En effet, si la vie dans les conditions de l'étendue est inamissible, si les âmes circulent sans cesse d'un monde à l'autre, si la création jouit d'unité comme son auteur, l'univers, pris dans sa totalité, n'est en définitive qu'une grande société ; et de la conception de cette société, comme de celle de toute société mélangée de bien et de mal , dérive logiquement la conception d'un système pénal correspondant. Ordonné par Dieu, dans la pleine lumière des causes et des effets, il est évident que ce système ne peut manquer d'être excellemment approprié à son but, et qu'en lui assignant toute perfection imaginable, nos pensées ne sauraient se méprendre: plus ses principes viennent de haut, plus aussi ses définitions doivent être précises, ses déductions régulières, ses dispositions adéquates à leur objet; et Ton peut dire que, grâce à son élévation, il doit être propre à nous éclairer là même où, malgré l'effort de
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nos jurisconsultes, nos lois criminelles, faute de planer au-dessus des ombres de la terre, demeurent dans l'indétermination et dans le trouble. Jetons donc ensemble, si vous le permettez, un regard rapide sur les fondements rationnels, de ce complément capital de la théorie de Tunivers : voici, en résumé, le sommaire d'après lequel je me gouverne.
Qu'est-ce que le coupable? C'est celui dont l'âme, par un faux mouvement, a pris une mauvaise forme. Le faux mouvement peut cesser, mais la déformation subsiste, et la réhabilitation morale n'est atteinte que lorsque cette déformation est corrigée. De même qu'en se comportant à l'égard de Dieu, d 'autrui et de soimême dans le sens voulu par les lois du perfectionnement de l'univers, l'âme- augmente sa ressemblance avec son divin modèle, de même, en se comportant à l'inverse, elle l'altère, et cette altération n'étant au fond que l'effet d'un écart de volonté, ce n'est aussi que par le redressement et l'application de la volonté qu'elle peut trouver sa fin.
Qu'est-ce que la peine ? La conséquence nécessaire de tout faux mouvement. Si le système de l'univers a été combiné par son auteur de telle sorte que les êtres, marchant dans la voie qui leur a été préparée, y trouvent satisfaction et bien-être, il faut bien que ceux qui cherchent à se faire jour autrement soient froissés par l'organisation même qu'ils contrarient et qui est plus forte qu'eux. Il y aurait évidemment contradiction à ce que le mobile atteignît le but quand il n'en suit pas la direction ; et de même que l'esquif qui ne demeure pas dans le fil de l'eau vient s'échouer ou se fracasser sur les rives, de même toute créature qui dévie se blesse elle-même.
Et puisque, dans l'ordre de la Providence, rien ne
saurait être nécessaire qui ne soit bon, quelle est Futilité morale de la peine? D'exciter le coupable, à force d'aiguillons et d'amertumes, à revenir sur ses pas vers la voie du salut, et de tendre ainsi au rétablissement continuel de Tordre dans l'univers. Considérée au point de vue de ses effets, la peine peut donc aussi se définir: le degré de souffrance convenable pour aider l'âme à réfléchir sur elle-même et à se dégoûter de ses difformités par l'expérimentation de leurs suites. C'est ainsi que, dans les plans magnanimes de la théodicée, le mal appelle le mal, non par une aveugle loi de talion, mais par une loi de grftce, et à peu près comme, dans le monde des corps, la maladie appelle la médecine.
Et au delà de cet effet, ne nous est-il pas permis d'en concevoir d'autres? Oui; mais à condition de ne pas oublier que, ce premier effet étant l'effet capital, tout le reste doit se subordonner à ses convenances. Que la peine soit strictement appropriée à ce que demande l'amendement des coupables, et sa perspective sera tout à fait suffisante pour intimider par l'exemple ceux qui seraient disposés à faillir, pour faire éclater aux yeux de tous la vérité de la justice de Dieu, pour donner à tout commandement de la loi sa sanction précise et sa mesure. Ne sacrifions donc point les convenances légitimes de l'action répressive aux convenances trompeuses de l'action comminatoire, car ce serait aller à la fois et contre la logique et contre Dieu.
Quelle est la mesure de la peine ? La proportion de la faute, répond sans hésiter le sentiment inné de l'équité. Ainsi, le degré de la peine est en raison de l'amplitude de la déformation, du déploiement de volonté qui l'a causée, de sa tendance à se reproduire, autrement dit, en raison de la gravité du délit, de l'élévation du délinquant, de l'intensité de l'habitude*
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Donc aussi, nulle punition ne peut être infinie, nonseulement parce qu'elle manquerait son but, qui est la réintégration du coupable, mais parce que aucun des trois termes dont elle dépend ne possède un caractère infini.
Mais, en raison de la répétition des fautes, la succession des peines ne peut-elle pas devenir infinie? Gomme Tftme est totgours libre, il est évident que Tâme est toujours maîtresse de mal vouloir, et, par suite, d'augmenter indéfiniment sa déformation et de s'enfoncer ainsi de plus en plus dans le mat du châtiment en même temps qpe dans le mal du crime. Donc, en résumé, Téternité des peines n'est qu'une stricte conséquence de la liberté des créatures. Ainsi, je ne le nie point, elle est possible ; et certes, voilà un terrifiant rayon sur les extrémités auxquelles pourrait conduire Thabitude du vice. Mais j'en éprouve, permettez-moi de le dire, tant d'effroi, que mon âme se rejette d'instinct \ vers la miséricorde suprême, et lui faisant appel, j'ose ^ espérer que les coupables, parvenus à un certain degré de corruption, éprouvent par là même, ainsi que par l'effet croissant de leurs souffrances, un tel dégoût de leur mode d'existence, qu'ils s'écrient, comme dans le livre de la Sagesse : « Nous sommes lassés dan& la voie de l'iniquité, )> et qu'ils demandent à Dieu ou d'être anéantis ou de changer.
Et quelle est la nature de la peine? Le genre de souffrance le mieux approprié à la nature particulière du coupable. Soit par la constitution défectueuse des organismes que l'âme se crée, soit par le défaut d'harmonie entre ces organismes et les circonstances au milieu desquelles ils prennent place, la Providence est assurément en mesure d'imposer aux âmes de cuisantes douleurs, bien capables de les soumettre et de leur faire
sentir le regret de leurs égarements ; mais, pour des créatures tombées de haut, il est des épreuves plus efficaces encore. Puisque la mort n'est pas une discontinuation de la vie, pourquoi toutes les tortures spirituelles qui nous affligent dans ce monde, et qui y fondent si bien l'égalité de tous les rangs, ne traverseraient-elles pas avec nous les portes du tombeau pour nous suivre au delà et nous faire peut être alors crier définitivement merci sous les effets de l'orgueil humilié, de l'ambition déçue, des attachements brisés ou trompés, des instincts déchaînés et hurlant dans le vide, des remords sans trêve, de l'évanouissement fatal de toute foi, de toute espérance, de tout amour? Certes, ces tortures du cœur et de l'esprit ne sont ni moins vives, ni moins efficaces que les autres, et le code pénal doitles édicter par conséquent dans tous les purgatoires aussi bien que dans le nôtre. ^
Et, finalement, quel est le lieu des peines ? Toutes les régions de l'univers d'une condition analogue à la terre ou pires encore. De même qu'en développant les principes de lumière, de vertu et de béatitude qui existent dans ce monde, notre imagination s'élève à l'idéal du ciel, de même par lé développement des principes d'aveuglement, de méchanceté et de souffrance qui se découvrent autour de nous, peut-elle arriver à des profondeurs assez affreuses pour mériter le nom d'Enfer. Assemblage de monstres de toute espèce, nature hostile, corps maladifs, et hideux, crimes, blasphèmes, tourments, désespoirs, toute misère est admissible, pourvu que la mort n'y manque pas, car c'est elle qui sauve tout, en ouvrant, au temps voulu, la porte qui, des quartiers les plus désolés du labyrinthe pénitentiaire, conduit les convertis à des quartiers meilleurs.
Tels sont, à mon sens, les traits les plus essentiels du système régulateur de la grande société de Tunivers. Conçue dans ces termes, la loi est juste, répressive, terrible; et, contrairement à la croyance du moyen âge, elle a le mérite de n'offenser ni le principe sacré de la miséricorde infinie, ni celui de l'immortalité naturelle de toutes les facultés essentielles de Tâme, ni celui de la prépondérance nécessaire du bien, fils du Créateur, sur le mal, fils de la créature. Grâce à elle, on peut dire que la société de l'univers est la meilleure des sociétés possibles ; non-seulement, comme l'entendait Leibniz, parce que cette société est la mieux dispo^ sée pour que les effets des actions mauvaises y deviennent des causes occasionnelles de bien, mais surtout et absolument, parce qu'elle est la mieux adaptée, par les souffrances de toutes sortes qui s'y développent, au redressement des âmes dont l'éducation s'y opère. D'où résulte, comme je l'ai déjà indiqué, une conséquence pratique de la plus haute valeur pour cette vie : c'est que les conditions d'existence attribuées à chacun de nous, si pénibles qu'elles soient en apparence, sont au fond les plus heureuses possibles ; elles constituent, en effet, vu notre état interne, état dont nous n'avons pas nous-mêmes clairement conscience, le meilleur régime auquel nous puissions être soumis dans l'intérêt de notre perfectionnement moral. Lors même que par les afflictions qu'il nous envoie. Dieu vise à nous punir, nous ne devons pas moins lui rendre grâce, car ces afflictions nous mettent en mesure, mieux que ne le pourrait faire tout autre genre de vie, de nous redresser, de nous fortifier, de mériter. Dans nos plus cruelles épreuves, au milieu même des gémissements que la nature violentée nous arrache, tenons-nous donc aussi tranquilles que possible ; car pourvu que nous nous
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appliquions à tirer parti, comme il convient, du tour involontaire que reçoit notre vie, nous corrigeons notre infirmité, réparons notre passé, assurons notre avenir, plus efficacement que nous n'aurions été capables de le faire au milieu des sérénités et des i&souciances d'une existence sans nuages. Ce qui est tèurment quand nous ne regardons que le présent, devient bienfait dès que nous tournons nos yeux vers l'immortalité. Ainsi, la bonté de Dieu est si parfaite, que ses créatures doivent le bénir, non*seulement dans les hauteurs du ciel, mais jusque dans les profondeurs de l'enfer ; car sa miséricorde règne en tous lieux et sur toutes choses aussi bi^n que sa justice, et sa providence ordonne tout pour le mieux, non-seulement quant à l'ensemble de l'univers, mais quant à chacun des éléments qui le composent.
Voilà comment Tenfer, au lieu d'introduire dans Tordre de la création une injustifiable dualité, rentre au contraire, par suite de l'amortissement continuel du mal, qui en est la suite, dans cette divine unité. Loin de représenter la damnation éternelle, il en est, à l'inverse, le préservatif, au moyen duquel Dieu, en communiquant à ses créatures sa propre liberté, les garantit paternellement contre les dangers d'une indépendance si redoutable. Si vous tenez, comme je le pense, à ce que l'amour de Dieu se propage et demeure en toutes circonstances aussi ferme que possible dans tous les cœurs, tournez-vous donc vers la voie que je viens d'essayer de vous marquer, car elle est à coup sûr plus édifiante que la vôtre.
LE THÉOLOGIEN
Et pensez«vous que nous soyons libres? Ne savez-
vous pas quelle étroite connexion il y a piour nous entre ridée de Tenfer et celle de son éternité ? Fussionsnous disposés à nous relâcher sur ce point de la rigueur de notre théologie, le pourrions-nous sans ruiner notre tradition et risquer de nous ensevelir nous-mêmes sous ses ruines? Voilà pourquoi nous sommes obligés de nous faire de Dieu ces images que vous nous reprochez, n faut bien que la rigueur du châtiment soit em* preinte à nos yeux sur la figure du juge. Laissons-y prédominer ces sentiments de clémence et de bénignité que vous vous plaisez à exalter, et l'arrêt, par le contraste de sa dureté, ne paraîtra bientôt plus qu'une vaine menace. Nous n'avons donc d'autre alternative que de renoncer aux flammes éternelles, et, par suite, à ^autorité de nos origines, ou de conserver à Dieu son attitude terrible. ^
Mais cet enfer que vous blfimez, n'a-t-il pas, en définitive, bien des avantages sur la législation tempérée que vous proposez de lui substituer? Admirez la net* teté de ses tableaux devenus si facilement populaires : au lieu de la sublimité du ciel, Tefirayante profondeur de la terre; au lieu de la paisible et perpétuelle lumière de l'empyrée, des feux qui ne s'éteignent jamais ; au lieu de la compagnie ravissante des anges, l'afTreuse domination des démons. Voilà qui est fait pour entrer carrément dans les imaginations et y causer de fermes impressions. Il n'y a que des esprits cultivés qui soient susceptibles de s'afi'ecter convenablement des perspectives moins colorées et moins précises que vous leur présentez. A moins d'une finesse d'éducation que je ne prévois pas, les masses n'en éprouveront jamais aucun effet. Otez-leur ces souterrains et ces flammes si bien adaptés à leur entendement, et elles ne sauront plus où est l'enfer, ni ce qu'il est; si bien qu'en cherchant à
rendre Tidée plus acceptable, vous n'aurez réussi qu'à la faire évanouir.
Et en supposant même que les progrès généraux, par Tespérance desquels vous vous laissez bercer, dussent rendre un jour plus communes la délicatesse de l'imagination et la sensibilité touchant les éventualités de l'avenir, ne voyez-vous pas encore tout le danger des adoucissements téméraires que vous sollicitez? Si, même en menaçant le péché des peines excessives que notre code édicté contre lui, nous ne parvenons pas à le retenir, que sera-ce lorsqu'il n'apercevra devant lui que ces peines purement proportionnelles que votre philosophie lui oppose I S'il n'est pas formellement stipulé que toute faculté de repentir cesse avec la vie, qui empêchera le criminel d'ajourner sa conversion à l^autre monde, et, en attendant, de se plonger ici-bas dans toutes les horreurs du vice? Craignez donc de compromettre inconsidérément les intérêts de la puissance préventive, si préférable à tous égards à la puissance répressive, puisqu'elle arrête le mal, au lieu d'être simplement réduite, comme celle-ci, au rôle de le punir. Le but principal de la religion n'est pas d'instruire plus ou moins exactement les hommes sur les particularités de l'autre vie, mais de les maintenir solidement, durant celle-ci, dans la ligne du bien. Nous sommes sûrs que tous nos défauts de savoir se corrigeront un jour, mais à condition que nous aurons su nous rendre dignes d'être admis au royaume de lumière. Occupons-nous donc du service de la morale avant de nous occuper de celui de la science; et s'il est nécessaire d'effrayer les âmes pour les empêcher de dévier, ne nous faisons pas scrupule de propager autour de nous cette épouvante salutaire.
D'ailleurs, à proprement parler, j'ose dire que ce
n'est pas Dieu qui punit le pécheur : c'est le pécheur qui se punit lui-même. Il peut se plaindre, mais comme rinsensé qui se serait aveuglé lui-même et qui reprocherait ensuite au soleil de ne plus luire pour lui. L'astre est toujours le même, mais les organes par lesquels pénétraient ses rayons sont détruits, et il n'éclaire plus parce que Ton s'est rendu incapable d'être éclairé. Malheur donc à ces criminels qui sont descendus dans la tombe avec une infirmité incurable! Livrés à euxmêmes, ils lé sont à Tétemel supplice : Dieu ne les connaît plus.
Enfin, il faut bien le dire, il y a dans votre enfer une difficulté qui le mine et sur laquelle le nôtre triomphe. C'est l'al^sence de mémoire. Une peine n'est efficace qu'à la condition que celui qui l'endure ait devant les yeux la faute pour laquelle il est puni. Autrement, soit qu'il faille voir dans la peine, comme nous le prétendons des tourments de l'autre vie, une simple vengeance de Dieu, et, pour aiijisi parler, un talion, soit qu'il faille la prendre, comme vous le supposez, pour le moyen de mettre les coupables sur la voie de se repentir et de se corriger, elle manque son but, car sa raison d'être disparaît. Or, sur cette terre, dont les quartiers perdus devraient, selon vous, nous représenter au naturel la constitution de l'enfer, nous n'avons nul souvenir des prétendues fautes que nous aurions commises avant notre naissance, et dont les afflictions qui nous accueillent à notre entrée dans la vie composeraient le châtiment. Donc, la terre, malgré les souffrances qu'on y subit, ne nous donne nulle idée du véritable enfer; donc aussi nous n'avons pas vécu antérieurement à notre existence actuelle; car, ou nous aurions alors mérité une vie de récompense, et nous ne l'avons certainement pas, ou nous aurions mérité
une vie de punition, et nous ne Tavons pas davantage. Comme vous le disiez, tout s'enchatne dans la théodicée, et cette môme pierre d'achoppement à laquelle vient se heurter votre théorie pénale fait choir du même coup votre théorie de la préexistence.
LE PHILOSOPHE
Je pourrais accueillir ce raisonnement par une fin de non-recevoir, et vous dire : répondez*vous à vousmêmes touchant le châtiment des fautes originelles personnelles ce que vous êtes habitué à répondre à ceux qui vous questionnent sur celui du péché originel commun,, duquel nous n'avons, certes, aucun souvenir et ne sommes avertis que par l'assurance qu'il vous platt de nous en donner. Mais comme votre syllogisme a quelque chose de philosophique et qui ne laisse pas dé faire illusion, je veux y répondre en pleine lumière. Voici par où il se résout. C'est qu'il n'est pas vrai que notre peine ne puisse obtenir son efPet qu'à la con» dition que nous sachions exactement le détail des fautes qui nous l'ont attirée. 11 suffit que nous sachions en général que par le mauvais usage de notre liberté , nous avions fini par contracter une mauvaise forme, et que c'est là ce que Dieu corrige en nous en ce ino« ment; et voulons-nous même discerner au juste dans quelle direction nous avons eu le malheur de pécher, c'est à quoi il n'y a aucune difficulté : notre propre nature est devant nous, et nous donne à cet égard toutes les informations nécessaires. Je n'ai qu'à voir quelles sont les tendances vicieuses et déjà invétérées dès mon enfance qui ont commencé à éclater en moi dès que j'ai commencé à me connaître, c'est de là qu'ont dû évidemment couler, avant mon entrée dans cette vie.
les mauvaises actions qui m'y ont amené. Loin de me plaindre de ne pas en avoir la liste sous les yeux, je rends grâce k Dieu d'avoir bien voulu éteindre en moi des souvenirs qui m'accableraient peut-être et sans profiter en rien à mon redressement. C'est bien assez, pour mon instruction comme pour mon repentir, que l'arbre défendu, sur lequel j'ai eu l'imprudence de porter autrefois la main, soit toujours devant moi; car je n'en déduis, hélas ! que trop clairement quels sont les fruits dont j'ai dû goûter dans ces temps obscurs qui précèdent les temps de mon berceau; et puissé-je, éclairé enfin par l'expérience, réussir à l'arracher jusqu'à la souche, et ne plus être jimiais tenté de toucher à ces funestes fruits dont l'apparence est si séduisante, dont les sucs sont parfois si enivrants, mais qui sont au fond si vénéneux et dont les effets causent plus tard de si cruelles tortures.
Revenons donc à cette antique doctrine de la préexistence , que la presque unanimité du genre humain vous recommande et que votre dogme a eu si grand tort de délaisser. C'est elle qui répond à la difficulté qui vous arrête. Non-seulement elle nous débarrasse des voiles qui empêchent nos regards de plonger dans l'histoire de l'univers, mais elle nous met en mesure de profiter autant que possible de notre passage dans cette vie, en y faisant à notre éducation morale la stricte application des souffrances que nous y rtacontrons. N'est-il pas instant de ne pas nous méprendre plus longtemps sur le véritable caractère de cette vallée de larmes et de misères, et d'arriver à ce que tant d'affiictions de toute nature dont elle est le théâtre, au lieu de ne tourner qu'à notre punition, tournent désormais aussi à notre amendement? Nos peines ne nous coûtent-elles pas assez pour qu'il soit de notre plus se-
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rieux intérêt de leur faire porter tout leur fruit? Laissez des objections qui ne sont que spécieuses, et jugez hardiment de ce que doit être la vie de l'enfer, en comprenant à quoi peut servir, quand on y voit la suite d'une vie coupable, celle de la terre.
Aussi ne me défendrez-vous pas de penser que , si vous ne vous regardiez comme engagé par votre fidélité à l'enseignement sacerdotal, vous renonceriez sans trop de peine à tous les prétendus avantages que vous attribuez à votre enfer. Votre tradition lui donne seule crédit, et en dehors de cette tradition toute autorité lui manque. Repoussé d'instinct par tous les cœurs, il ne trouve pas plus df ccueil du côté de la raison. La théologie du moyen âge a eu beau mettre en jeu toutes les subtilités pour lui donner une apparence philosophique, elle n'y a jamais réussi; et il se découvre, en effet, dès le principe, par une considération bien simple, qu'aucun argument logique ne saurait exister en sa faveur. Si les lois actuelles de la vie sont instituées de telle sorte que le criminel, à quelque excès d'égarement qu'il soit parvenu, puisse toujours rentrer librement en lui-même, prier, se repentir, expier, mériter grâce, sur quels motifs conclure que la mort donne tout à coup naissance à une législation contraire? 11 est arbitraire de supposer que l'immortalité conserve la vie sans conserver en même temps la faculté du repentir comme toutes les autres. Les arguties à l'aide desquelles on peut essayer de justifier l'hypothèse de l'abandon des damnés se retournent immédiatement contre elles-mêmes, car elles conduisent avec la même force à l'idée que Dieu doit abandonner, dès à présent, sans rémission, toute âme coupable. L'âme coupable n'est pas aveuglée plus irrémédiablement après avoir passé par la mort qu'elle ne
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rétait auparavant, car la mort n'est qu'un accident aussi incapable de changer la nature de l'âme que de changer les dispositions de Dieu. Ce qu'était l'âme la veille du trépas, elle l'est le lendemain : il lui avait plu de fermer les yeux à la lumière, mais comme, de ce côté du tombeau, elle était maîtresse de les rouvrir, elle l'est encore de l'autre ; et d'autant mieux, que le divin soleil dont elle se prive dans sa folie n'est pas un soleil passif, mais un soleil qui se plaît à être contemplé, et qui en sait prendre les moyens en sévissant aussi rudement et aussi longtemps qu'il le faut contre les aveuglés volontaires.
Et ne dites pas que si Dieu re{|yise la faculté du repentir aux trépassés, c'est que sa miséricorde s'est lassée : ce qui est infini ne se lasse pas, et les raisons
qui militaient en faveur des coupables durant cette vie sont identiquement les mêmes durant toute la suite de leur immortalité. D'ailleurs, n'y à-t-il pas assez de criminels que la mort surprend sans leur laisser le temps de se reconnaître? Donc, la balance de Dieu étant égale pour tous, ces malheureux doivent trouver dans la vie d'outre-tombe les mêmes conditions de salut qui ont été données à leurs pareils dans celle-ci : si Dieu ne rompt pas brusquement avec les uns, et leur assure les moyens de se réhabiliter et de rentrer en grâce, il serait inconséquent qu'il n'eût pas, à l'égard des autres, la même longanimité et la même patience.
Mais il y a plus : tandis qu'il vous est impossible d'établir sur aucune preuve de raison que Dieu délaisse les âmes qui sont sorties de ce monde dans le péché, il y a une preuve incontestable qu'il ne les délaisse pas : cette preuve, c'est qu'il les conserve. Ces âmes égarées ne continuent à vivre, que parce que sa providence les nourrit, et s'il se détachait d'elles un seul instant, elles
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retomberaient immédiatement dans le néftnt au-dessus duquel il les soutient après les en avoir tirées sans que la prévision de leurs méfaits Tait arrêté. Mais, dites-vous, il ne les conserve qu'afin de les punir. Et cette punition est-elle absolument infinie? Non, répondent vos docteurs , car il s'ensuivrait que le mal constitue un absolu opposé à l'absolu de Dieu; et aussi la punition a-t-elle été limitée quant à l'intensité, pour ne demeurer infinie que selon \e mode de la durée. C'est là précisément que ma preuve vous frappe; car Dieu, qui a autant horreur de conserver le mal que de lui donner origine, satisferait naturellement sa justice par l'intensité de la peine plutôt que de la satisfaire par la durée. Ainsi, professez donc ou que la Providence, revenant ainsi sur l'œuvre du Créateur pour la briser, anéantit les coupables après l'expiaticm la plus prompte possible de leurs crimes, ou reconnaissez que si elle entretient indéfiniment leur immortalité, c'est que Dieu ne les réprouve jamais. Il ne peut leur faire la grâce de demeurer lié avec eux que parce qu'il sait que leur impénitence n'a pas de racines étemelles et que le traitement qu'il leur applique doit suffire pour les ramener, tôt ou tard, au but primitif de leur destinée.
Que parlez-vous maintenant d'avantages pratiques? Eievez-vous, sans autre préoccupation, à la recherche fie la vérité, et l'utile, sans que vous ayez besoin d'y honger, vous arrivera de lui-même; mais n'espérez pas que ce qui n'est pas assuré d'être vrai, le soit jamais irengendrer ce qui est bon. Une législation pénale qui, au lieu de procéder directement du principe du juste, se nonne pour but de terrifier, perd aisément la mesure, et devient coupable, même à son point de vue, .-ou par l'impifissanco, soit par l'excts. Eh effet, le
devoir de l'action préventive n'est pas seulement de s''opposer, autant que possible, au développement du mal, c'est aussi de se garder de toute influence nuisible au développement de la liberté morale : les âmes courbées sous l'habitude d'une terreur trop vive s'amortissent bientôt; absorbées par la crainte de mal faire, et réduites aux vertus négatives, elles tremblent, se resserrent et perdent peu à peu tout mérite en perdant tout ressort et^ toute activité. Voilà recueil que connaissent bien aujourd'hui tous les criminalistes ; et l'expérience ^eur a montré aussi avec quelle facilité les lois glissent, sur ce terrain dangereux, de l'extrémité où elles intimident trop à l'extrémité opposée où elles n'intimident plus. Trop violentes, elles finissent, en effet, par ne plus sembler à tout le monde que des paroles en l'air, car chacun sent d'instinct que le juge ne saurait avoir l'inhumanité de donner accomplissement à des peines si disproportionnées. Aussi, de même que par égard pour ces conditions capitales de l'action préventive, si bien liées avec le progrès général des sentiments de clémence et d'équité, les nations civilisées se sont accordées h laisser tomber en désuétude le code des temps barbares; de môme, le caractère comminatoire des châtiments édictés aux mômes époques pour l'autre vie est-il nécessairement condamné à se réformer par les mêmes raisons et de la même manière : les âmes timorées trembleront moins, et ce sera un premier avantage; mais toutes trembleront comme il convient^ et c'en sera un autre.
Loin donc d'admirer avec vous vos effroyables fournaises, je crois que leur perspective sera considérée un jour comme le témoignage le plus sensible de la grossièreté du moyen âge. On s'étonnera que l'esprit de
système ait pu séduire les cœurs au point de les laisser consentir à attribuer à la justice de Dieu une pénalité si monstrueuse. Le code qui formulait, si impitoyablement, la peine de mort, comme utile à l'exemple, contre les moindres délits de fraude et de braconnage, pâlira, si je puis ainsi dire, devant le code ecclésiastique soumettant les âmes aux flammes éternelles pour une pensée, pour un oubli, pour un seul faux pas. Modèle affreux des geôles, des chambres de tortures, des roues et des bûchers de ce siècle de fer, pêle-naêle sauvage des victimes les plus diverses, idéal des bourreaux, domaine infâme des démons, vous impressionnez assurément, aujourd'hui encore, les imaginations bien conduites, mais pour y exciter Thorreur et non pas répouvante, et soulever les âmes comme un détestable mensonge à la justice de Dieu I
Ce n'est rien encore, en effet, que de voir dans ces hideuses cavernes, sous le sceptre de l'ange maudit, des foules de malheureux, suppliciés à perpétuité pour des fautes que la justice humaine la plus rigoureuse ne couvrirait que de son indulgence, il faut y voir jusqu'à ceux qui n'ont péché que dans le domaine de l'intelligence, et qui, tout en cherchant du fond du cœur les voies de Dieu et Dieu lui-même, ont fait fausse route, seton l'orthodoxie, par défaut de méthode ou de logique ; bien plus, il faut y voir en compagnie des plus purs penseurs ceux mêmes dont l'ignorance a fait le crime. Fanatisme inouï, dont aucune religion de l'antiquité n'avait donné l'exemple, et auquel il a fallu pour berceau la dure et arrogante théologie de ces Pharisiens que combattit Jésus I Périssent, disent vos haineux docteurs, quiconque ne fait point corps avec notre doctrine î Que le maître du «iel rejette l'étranger dans l'abîme, et qu'il n'étende sa main que sur Israël I
Que tous ceux que nous n'avons point marqués soient à jamais privés de Dieu I Non, il ne me sera jamais facile de comprendre que des esprits élevés aient pu accéder à de tels anathèmes; ils ne se conçoivent que chez ceux qui ont excommunié et condamné aux abominables souffrances de la croix le doux prédicateur de rÉvangile.
Quand je me représente tant de millions d'àmcs qui ont traversé la terre sur les points où il avait plu à la Providence de les faire naître, soit dans les Gaules, soit dans rÉgypte, soit dans l'Inde, soit sous l'empire de Bouddha, soit sous celui de Zoroastre, de Confucius ou de Mahomet, sans autre préoccupation que de se concilier, par l'exactitude de leur conduite et de leurs sacrifices, la faveur céleste, et que j'aperçois si clairement que ces âmes n'ont pu manquer de recevoir la récompense de leur sainteté par le développement de leur éducation intellectuelle et morale au delà de cette vie, il devient prodigieux à mon entendement que, pour vous, ces myriades de créatures soient à jamais dans les flammes, confondues, en une commune détresse, avec les plus exécrables scélérats dont la présence ait déshonoré notre monde ! Je ne puis croire que cette conclusion fatale de votre système ne vous soit pas une secrète torture ; et je me persuade que, si vous vous trouviez dégagé de l'obligation logique de professer que Socrate, Épictète, Platon, et tant d'autres génies non moins bienfaisants et non moins purs sont pour toujours en enfer, dans la compagnie de Satan et de ses satellites, vous vous sentiriez débarrassé d'un grand poids. En vain, vos théologiens commencent-ils à essayer des faux-fuyants : à moins d'un parti radical, la logique vous ramène toujours dans le même cercle. Cette chaîne qui vous blesse, cette apparence d'inhu-
manité qui vous compromet, cette scission qui s'aggrave de plus en plus entre votre enseignement et nos mœurs, c'est votre tradition bien plus que votre religion même, qui en contient le principe. Cette tradition, je le dis la main sur le cœur, vous est mortelle : ou elle vous perdra, en vous faisant mettre, en fin de cause, au ban du genre humain ; ou vous arriverez à déclarer qu'elle ne vous engage pas, et vous rouvrirez ainsi avec nous les portes de l'avenir au Christ et à la liberté.
Ce n'est pas à moi de vous indiquer comment il vous serait possible de vous délivrer d'un si funeste engagement: ce serait quitter mon rôle pour entreprendre sur le vôtre. Mais je voudrais seulement vous conduire à remarquer que vous conservez peut-être plus de liberté à cet égard qu'on ne le pense d'ordinaire. On peut soutenir, comme on l'a fait, vous le savez, pour plus d'une question, que les Conciles, dans le petit nombre de paroles qu'ils ont prononcées sur cette matière, ont procédé sous forme de déclaration et non de définition, autrement dit, ont simplement marqué l'opinion la plus communément répandue de leur temps, sans la prescrire définitivement. Le cinquième Concile, qui est celui dont les actes sont le plus explicites sur l'autre vie, n'a condamné que la thèse particulière d'Origène et n'a rien formulé de général touchant l'éternité des peines. Les témoignages de l'Écriture ne sont pas plus décisifs. L'histoire môme de l'origénisme ne nous montre-t-elle pas en effet que de grands et sincères esprits, profondément versés dans la connaissance et l'interprétation des textes, aussi parfaitement convaincus de leur divinité qu'on l'ait jamais été au moyen âge, ont pu croire que ces textes étaient d'un caractère douteux et ne les enchaînaient pas? Qu'ils
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aient eu ou non raison de le croire, il n'est pas moiu» certain qu'ils l'ont cru, et cette certitude suffit pour attester le point dont il s'agit. Les yeux sur les mêmes passages qui vous arrêtent, ils ont jugé en conscience que ces passages n'obligeaient point, et il est par conséquent permis d'arguer de leur exemple pour agir comme eux.
C'est le terme d'étemel appliqué par l'Écriture aux peines de l'autre vie qui fait à première vue la difficulté la plus forte. Mais il faut ici se souvenir que;, suivant le génie des langues et des époques, le même mot se revêt souvent de valeurs diverses, et se demander si tel ne serait pas le cas de ce mot problématique. Le mot aioriy chez les Grecs, de môme que celui d'œtemus chez les Latins, et leur équivalent chez les Hébreux, n'ont jamais eu le sens précis qu'a fini par attribuer au mot éternel notre langage théologique, et ne représentent, dans l'esprit des écrivains qui les ont employés, que l'idée d'une durée indéfinie, ou plus exactement encore d'une durée si grande, que la pensée s'y perd. Au fond, c'est tout simplement la signification que conserve, aujourd'hui encore, le mot éternel dans le langage poétique et le langage populaire ; ec s'il en était autrement, ne seriez-vous pas vous-mêmes bien embarrassés quand le Psalmiste vous parle « des montagnes éternelles », quand l'Ecclésiaste vous déclare « que la terre e^t fondée pour l'éternité », et que Daniel vous annonce que ceux qui enseignent la justice « seront, comme les étoiles, dans des éternités perpétuelles »? Et aussi me semble-t-il que votre Vulgate vous donne justement l'ouverture nécessaire à l'interprétation doat il s'agit, lorsqu'elle fait dire à Moïse dans l'Exode : Le Seigneur régnera dans réternité et au delà, rtgnabit in aternum et ultra, u Voilà l'espèce
d'éternité durant laquelle les pécheurs demeureront dans la peine ; et quand viendra la période lointaine que le texte désigne sous le nom d'au delà, et sur les événements de laquelle aucun de vos prophètes ne s'explique, alors la délivrance commencera.
Je sais bien que l'Évangile ne se born« pas à prononcer que les méchants iront au supplice étemel, et qu'il donne quelque part confirmation à la parole d'Isaïe sur « le ver qui ne meurt pas et le feu qui ne s'éteint pas. » On pourrait, sans doute, répondre qu'il ne manque pas dans l'Évangile de textes plus catégoriques encore que celui-là, et qui ne peuvent cadrer avec les dogmes fondamentaux de la théologie que moyennant des commentaires bien plus développés que ceux auxquels il faudrait ici recourir; comme on le voit notamment quand il s'agit d'adapter à la doctrine du Verbe la parole attribuée à Jésus par les évangélistes, « que nul n'est bon, si ce n'est le Père, » ou encore « que nul ne sait l'heure du jugement, si ce n'est le Père. » On pourrait même ajouter qu'il y a bien d'autres opinions que celle de l'éternité de l'enfer, desquelles il est également fait mention dans l'Écriture, et qui, ayant universellement régné au moyen âge en vertu de l'autorité de la lettre, ont été ou ne tarderont pas à être définitivement abandonnées sous l'irrésistible pression des temps modernes; ne seraient-ce, pour me borner à ces exemples, que les anciennes idées sur le système du monde, sur les sept jours de la Genèse, sur le déluge, sur Babel, sur Josué ; et ainsi, vous ne manquez pas de précédents qui vous encouragent à user de liberté. Mais je croirais encore plus simple de regarder tous ces textes comme se rapportant non point aux peines individuelles, mais à l'institution même de l'enfer. Sur ce terrain, en effet, toute difficulté s'apla-
nit; et loin de vous contrarier, la philosophie vous vient en aide, en vous apportant la raison logique de cette éternité : si Dieu ne cesse pas de créer, Dieu ne cesse pas non plus de corriger et de redresser ; donc, l'éternité de Tenfer est une conséquence logique du principe de la continuité de création joint à celui de la liberté des créatures.
Mais abandonnez plutôt toutes ces minuties de la lettre, et mettez-vous sans crainte en plein courant: Tesprit de TÉvangile vous portera. C'est là que se trouve l'autorité véritable : les dires accidentels ne sont rien quand le sens général conduit à l'opposé. Qu'importe que la dure croyance des Pharisiens sur le rejet des pécheurs se soit fait jour çà et là dans les discours attribués à Jésus, si une miséricorde inépuisable fait lé fond de son enseignement I C'est du sentiment de cette miséricorde infinie qu'il faut vous inspirer, si vous voulez juger, conformément à l'Évangile, de la conduite de Dieu à l'égard de ses enfants coupables. Puisez donc à pleines mains dans les recueils de la nouvelle loi les textes qui vous y révèlent le Dieu d'amour et de bonté ; faites-en votre règle, et vous verrez votre dogme de l'enfer se transformer, non pas en dépit, mais en vertu même de votre véritable tradition.
Prenez, pour nous cacher l'antique figure de Jéhovah courroucé et vengeur, l'image du bon pasteur, dont la patience ne se lasse pas qu'il n'ait ressaisi la brebis égarée, et qui la rapporte avec joie sur ses épaules en criant à ses amis : «Félicitez-moi, car j'ai retrouvé celle qui était perdue » ; et dites résolument : Si le bon pasteur ne se lasse point. Dieu se lasse moins encore; si, à la fin, la brebis égarée se retrouve, à la fin, toute âme égarée se retrouve pareillement ; si l'on se réjouit dans le ciel quand un pécheur fait pénitence, on s'y afflige-
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rait donc si l'on pouvait croire que les pécheurs sont à jamais perdus. Rappelez-vous ranathème jeté au mer* cenaire qui voit le loup se précipiter sur ses brebis et qui les abandonne, et dites : Si le bon pasteur donne sa vie pour son troupeau, Dieu donne aussi la sienne, et sa vie, c'est sa providence avec les ressources infinies dont elle dispose ; et semblable au pasteur fidèle, il ne néglige rien de ce qui est nécessaire pour que le mal ne réussisse pas à emporter et engloutir une seule des âmes du précieux troupeau de Tunivers. Rappelez-vous encore la parabole du jeune homme qui, séduit par les mauvaises passions, abandonne son père pour aller vivre loin de lui dans l'abîme des sociétés corrompues, et qui, atteint bientôt, dans cette voie de perdition, par des flagellations salutaires, rentre en lui-même et tourne enfin les yeux vers la maison paternelle; et dites : Si le père de famille rouvre ses bras à l'enfant coupable, le père des mondes rouvre également les siens au pécheur qui, éclairé par l'expérience des suites inévitables du vice, revient à lui dans les larmes et le repentir; et la parole du bon père est une parole que, sous cet emblème. Dieu lui-même adresse dans le ciel à tous les siens : m II faut faire fête et se réjouir, parce que votre frère était mort, et voici qu'il revit ; il était égaré, et voici qu'il est retrouvé. » Enfin, sans insister davantage sur ce sujet si riche, relevez, pour l'appliquera la doctrine de l'enfer, la grande parole de samt Matthieu: « Vous savez qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi; mais, moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, afin d'être les fils de votre Père qui est dans les cieux et qui fait lever le soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir chez les justes et les
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injustes ; » et dites : Si pour se montrer fils de Dieu, il faut aimer ses ennemis et leur faire du bien, Dieu n*exècre donc pas les siens, et il ne se satisferait pas, s'il se bornait à leur faire du mal; donc, même en les punissant aussi sévèrement que le veut sa justice, il leur est aussi bienfaisant que le demande sa charité. Tels sont ies enseignements les plus caractéristiques de l'Évangile, véritables révélations sur la nature de Dieu, que nous ne saurions entendre sans y vouer absolument notre foi ; et si depuis dix-huit siècles nos cœurs en sont nourris, n'est-il pas temps que notre raison prenne enfin la liberté d'en produire les conséquences ? Veuillez donc, de votre côté, oubliant tout . parti pris, conclure directement, d'après ces prémisses, / les lois de l'univers, et vous conclurez avec nous en faveur de l'immortalité de la faculté de repentir et \ contre l'éternité de la damnation.
LE THEOLOGIEN.
Je ne me dissimule pas ce qu'a de séduisant l'apparente sentimentalité de votre méthode. C'est à nos cœurs que vous vous avisez maintenant de demander votre point de départ. Vous vous tournez vers leur côté le plus tendre et par là même le plus vulnérable, et vous les interrogez sur la question des flammes éternelles. Leur réponse, nous le savons tous, n'est pas douteuse. Abandonnés à nous-mêmes, notre instinct naturel de l'équité semble se soulever à l'idée d'une telle disproportion entre le châtiment et le délit; il nous parait indubitable que le tribunal qui siège au fond de notre conscience suit des lois différentes de celles que l'Église imagine dans le ciel, et nous nous sentons entraînés par une puissance invincible à ne
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déclarer juste qu'une pénalité moins sévère. Il ne vous en faut pas davantage. Sans vouloir écouter les argumentations à Taide desquelles nous faisons taire cette voix téméraire des cœurs, vous en tirez votre principe fondamental, et vous dites : Ce que notre conscience, interrogée dans ses profondeurs tes plus pures, juge indigne et inique, notre raison ne peut sérieusement entreprendre de le justifier, et notre foi ne peut, sans injure, l'attribuer à Dieu; donc les peines de l'autre vie ont une fin.
Au point de vue psychologique et logique , voilà , je ne le nie point, un raisonnement plausible, et vous le complétez en essayant de nous inontrer que nous ne sommes pas aussi fortement enchaînés à Topinion contraire que nous le supposons. Mais, ce premier point concédé, peut-on méconnaître que la place vous est livrée tout entière? Vous poursuivez en effet votre marche, et vous dites : On ne peut renoncer au principe de l'éternité de la peine , sans changer en même temps l'idée de la nature de la peine; car il serait monstrueux de donner au criminel le droit de calculer ainsi : « Je passerai ma vie dans l'impiété, et après avoir couronné la scélératesse de mes pensées par les actes les plus abominables, je descendrai en enfer; et là, comme dans un bagne, sans contrition, sans effort, sans avoir eu besoin de corriger les goûts et les tendances de ma première vie, par le seul fait d'avoir subi passivement ma peine, je serai réhabilité et viendrai, quitte de ma dette, m'asseoir au paradis parmi les élus et les anges. » Donc , il faut nécessairement qu'à l'idée de peine se joigne l'idée de réforme : la souffrance toute nue ne suffit plus.
Mais si les âmes, dans l'autre monde, ont non-seulement à souffrir, mais à se réformer, elles y conservent
donc tontes les facultés de la vie, car l'éducation morale n'est possible que moyennant ces facultés. Ainsi, au lieu de Tordre tranquille de notre purgatoire , où les âmes, renfermées toutes ensemble dans la fosse de douleur, n'ont qu'à se prêter à un certain traitement qui les lave et les purifie, nous retombons dans tous les tourbillons du siècle. La réhabilitation s'opérant au delà du tombeau suivant les mêmes lois qu'aujourd'hui, le purgatoire n'est qu'une continuation de la terre. Il n'y a de changés que les lieux et les circonstances. Les passions ne sont point mortes, et les vertus, toujours présentes, luttent toujours; on vacille, on s'égare encore, on se redresse, on s'éclaire, on se confirme, on se délivre; on se défend, on s'entr'aide, on se réunit en sociétés de tous genres; bien plus, l'expiation ne pouvant se réaliser que moyennant le repentir et les bonnes œuvres, il y faut donc la grâce de Dieu , et par conséquent on prie, on croit, on aime, on espère; en un mot, la religion, la morale, le culte, descendent, par l'ouverture que vous leur avez faite, dans ces terribles régions, et l'on y vit comme nous vivons ici-bas. Par conséquent, après nous avoir enlevé l'enfer, vous nous enlevez maintenant le purgatoire, puisque le purgatoire devient tout uniment pour vous un de ces mondes plus ou moins semblables à celui que nous occupons actuellement, et avec la perspective desquels vous vous plaisez à animer l'étendue.
Il ne m'échappe donc pas que vous vous mettez en mesure de regagner par cette nouvelle voie tous les principes sur lesquels se fonde la théorie de l'univers pour laquelle vous montrez tant de prédilection. L'existence du purgatoire ne pouvant être mise en doutr*, et le purgatoire étant analogue à la terre, il y a donc plus d'une terre ; et dès lors, il n'y a plus de raison de s'op-
poser à votre principe de la multiplicité indéfinie des inondes. A ce premier principe s'ajoutent, comme de simples corollaires, ceux de la permanence, de l'activité vitale et de l'incarnation continuelle des âmes. De plus, si le purgatoire est analogue à la terre, la réciproque s'ensuit; et par conséquent, les Âmes ne venant s'incarner dans le purgatoire qu'après avoir vécu ailleurs, il faut croire qu'il en est de même dans ce monde-ci, et que le dogme de la préexistence donne effectivement la clef des inégalités et des souffrances qui y régnent; ' ce qui nous ramène à ce que vous avez avancé touchant le caractère du péché originel et le motif des ronces et des épines qui embarrassent la terre. Enfin, il n'y a pas jusqu'à votre principe du progrès universel qui ne reparaisse; car, si les purgatoires ne sont pas de simples hôpitaux où chacun vienne isolément se guérir, mais des sociétés héréditaires dans lesquelles la santé morale gagnée par une génération se transfuse nécessairement dans la génération qui succède, il faut bien que leur condition aille en s'améliorant avec le temps de la même manière que celle des âmes qui les traversent.
Est-ce là tout? Ah I ce n'est pour ainsi dire rien encore ! Votre idée que Dieu tend à détruire le mal moral à mesure que le libre arbitre le suscite, et que les souffrances du corps et de l'âme sont les moyens qu'il emploie à cet effet, aurait, ce me semble, des suites énormes. Dès que la souffrance n'est plus la fin de la réparation, on ne peut plus entendre que la justice de Dieu soit satisfaite dès là qu'en regard d'un crime donné, une somme proportionnée de soufflrance . lui a été payée; par elle-même la souffrance ne lui est qu'un néant, car il ne la compte qu'en la voyant aboutir au redressement. Mais, si le crime n'est pas équilibré par
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le seul fait de la peine qui lui est appliquée, comment le crime du genre humain s'est-il donc effacé, devant le tribunal de Dieu, par le seul fait de l'application des souffrances de Jésus-Cbrist? €k)mment a-t-il été indispensable, pour que le genre humain rentr&t dans la grâce de son auteur, qu'un Dieu vint sur la croix solder surabondamment par son supplice ce que nous devions tous? Ce seraient donc les leçons de son Évangile et non pas le sang de ses plaies qui constitueraient le' legs réel de Jésus-Christ; sa mort n'aurait qu'un carac* tère d'héroïsme et de sublimité, et ne formerait plus le signal d'un revirement général dans les sentiments de Dieu et les dispositions de l'univers; le rachat du genre humain n'aurait pas été susceptible de s'accom* plir suivant une telle méthode, et par conséquent, aucune nécessité ne portant à l'incarnation du Verbe dans sa forme miraculeuse , cette incarnation ne pourrait plus se prendre que dans un sens symbolique, fort différent du sens historique sur lequel notre autorité se fonde; finalement, en admettant que la liturgie fût conservée dans ses cérémonies essentielles, du moins ne le serait-elle qu'à la condition d'entrer dans un esprit tout nouveau. Vous le voyez donc, l'éternité de l'enfer est si bien dans les fondements mêmes de notre Église, que l'on ne peut y toucher que de proche en proche l'édifice entier ne s'ébranle. Qae vous aviez bien raison de dire qu'à tout système social correspond un système pénal déterminé; car on ne saurait changer ce dernier, que l'on ne soit logiquement conduit à soumettre à un changement correspondant le système social lui-môme I
J'entends bien que ces conséquences imminentes du principe de la limitation des peines de l'enfer ne sont pas «l\in oaraietère à vous c-auser grand effroi ; elles ne
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font que rejoindre ce qu'à Finstigation de votre principe de la préexistence, vous nous aviez déjà laissa entrevoir de vos opinions sur la nature du péché originel et des réparations qu'il demande. Pourvu que la divinité de votre médiateur idéal vous soit laissée , il vous importe peu que la figure de son incarnation terrestre se trouble et rentre dans les nuages. Le temple est élevé, dites-vous, et les échafaudages qui ont servi à le construire ne sont plus utiles aujourd'hui et peuvent jse débâtir sans dommage. Ce que nous regardons comme réalité historique n'est plus, à vos yeux, que mythologie; et nulle part, peut-être, cette dissidence ne se marque-t-elle plus vivement que dans le sujet même qui nous occupe en ce moment, puisque la descente de Jésus-Christ dans les enfers, qui est pour nous un point de fait si précis et si authentique, ne saurait plus être, d'après vos idées, qu'une forme symbolique. Il n'y a plus, pour vous, dans les entrailles de la terre, un lieu où les âmes des justes aient été détenues jusqu'à la venue de leur Rédempteur, de même qu'il n'y a plus au-dessus des étoiles, un lieu opposé où ce même Rédempteur se soit élevé corps et âme , à travers l'atmosphère, en revenant de sa mission souterraine. Votre astronomie, votre géologie, votre histoire, donnent les mains sur ce chapitre à votre théologie. Mais, quelle que soit l'apparente fermeté de cette coalition, ne vous attendez pas que nous abandonnions la partie aussi facilement que vous vous en flattez. Le génie de Rome, de qui nous tenons notre institution, possède mieux qu'aucun autre le secret des méthodes qui sont propres à captiver et à gouverner les multitudes; le don de domination lui appartient de droit divin, et il ne cédera pas plus aujourd'hui qu'il ne l'a fait aux temps de la conquête militaire, devant
ces téméraires insurrections de l'esprit gaulois. Comme l'a dit, avec un pressentiment presque prophétique, le grand poète de Rome :
c Ta regere imperio populoe, Romane, mémento. »
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Nulle domination n'est stable. Que d'empires sont tombés après avoir épuisé jusqu'à la lie l'idée qui les sustentait! Que d'autres, après s'être, en quelque sorte à leur insu, lentement et obscurément préparés, ont tout à coup surgi et pris le premier rang I Dieu, môme en religion, transfère la primauté, selon les temps, d'un peuple à l'autre. Il est dès à présent évident, pour quiconque observe et réfléchit, que le dogme de l'éternité des peines touche à sa fin. Vous faiblissez sur ce point, et ce point une fois enlevé, tout le reste, vous le voyez vous-même, vous échappe. Invoquez le moyen âge pour vous défendre, toutes les législations modernes, expression de la vie nouvelle des nations, se lèvent les unes après les autres contre vous, et vous forcent dans cette impuissante défensive. Il faut donc, ou que vous arrêtiez ce formidable mouvement en contraignant les nations à rentrer dans les sentiments et les mœurs des temps barbares et à restaurer dans leurs codes les pénalités abolies, ou que vous consentiez à composer avec lui. Persévérez dans la roideur de votre résistance, et vous périrez justement par où a toujours failli ce superbe génie de Rome que vous exaltez, par la dureté du cœur. En s'élevant, par un généreux élan d'humanité, à la conception de ce que la pénalité doit être sur la terre, les sociétés sont entrées, sans vous, dans des préliminaires qui les conduisent, à l'opposé de votre discipline, à la droite
intelligence de la pénalité de Diea : la justice est absolue, en effet, et ce qui parait juste sur la terre tend, par une impulsion invincible de la conscience, à paraître juste partout.
Ainsi, dans leur propension à améliorer le coupable par sa punition même, nos lois criminelles sont dans le vrai, comme elles sont dans le juste; car, si elles n'aboutissent pas dans cette vie à une conversion définitive, nous sentons du moins qu'elles s'j accordent avec une action supérieure qui aboutit dans l'antre; et, après nous avoir fourni les principes de notre justice, notre conscience complète leurs effets en les ralliant avec confiance à ceux de la justice de Dieu. Voilà un terrain sur lequel nous sommes inébranlables. Nous y tenons la victoire, et cette victoire, en s'étendant, ne peut manquer de soumettre, de proche eo proche, à notre droit toutes les autres parties du système de l'univers. Ce ne sont ni les ironies de Voltaire, ni les doutes des sceptiques, ni les négations des athées, qui ont emporté votre doctrine de l'enfer : c'est la haute raison de nos jurisconsultes, quand elle a formulé ces déclarations si dignes de la sagesse éternelle : Toute peine est immorale qui n'est pas proportionnée à la gravité du délit qu'elle concerne. — Toute peine est .immorale qui respire la vengeance sans respirer la charité. — Toute peine est immorale qui ne tend pas à l'amendement du coupable.
Oui, l'esprit de la Gaule s'est réveillé, et son premier cri en faveur des droits de la pensée a fait trembler le moyen âge jusque dans ses fondements; il s'est réveillé, mais plus puissant qu'il ne l'avait jamais été, car à ses vertus natives s'ajoutent désormais celles de l'Évangile qu'il s'est à la longue assimilées ; il s'est réveillé, mais cette fois pour triompher, car, grâce à vos
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leçons, grâce à celles de l'antiquité, grâce à celles de la philosophie moderne, il a maintenant plas de savoir que vous. Ne voyez-vous pas assez clairement que vous reculez déjà devant lui? Votre impitoyable enfer s'obscurcit, et le ciel s'ouvre, comme chez nos druides, audessus de tous les vivants de l'univers. Pour arriver a ce résultat décisif, la foi dans la miséricorde infime, soutenue par la liberté de la raison, nous a suffi ; mais, sans contredit, c'est pour nous une confirmation éclatante, et dont nous ne pouvons trop nous réjouir, que de nous trouver ramenés de la sorte, pour ainsi dire involontairement, dans le plein courant de nos tradi- . lions nationales. Le génie de notre race nous seconde, J et, en contemplant nos pères, nous comprenons mieux qui nous sommes, et ce que nous devons faire. Sans nous lier à leur religion par une solidarité inconséquente, il nous est permis de nous satisfaire en y relevant, comme un legs à féconder, les leçons de leur sagesse sur la pénalité de l'autre vie. Que faute de jouir, comme nous, du droit sentiment de la bonté divine, ils aient erré dans la forme, leurs leçons ne sont pas moins d'accord, quant au fond, avec ce que nos propres lumières nous enseignent touchant la limitation des châtiments de l'autre vie et le renouvellement des épreuves de l'âme jusqu'à ce que son éducation soit accomplie. Reste à les développer. C'est à quoi nous sommes maîtres de travailler présentement avec indépendance et fermeté, éclairés, comme nous le sommes, par l'idée radieuse que c'est une Providence bienveillante, et non l'aveugle destin, qui a institué la loi des châtiments et qui nous l'applique lorsqu'il le faut. Espérons, en conséquence, que l'âme, afin de n'être jamais mise dans la souffrance sans être mise en même temps en demeure d'en profiter, ne perd jamais
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conscience et possession d'elle-même; que pour les individus, comme pour les mondes, Tâge du mal est toujours un âge d'enfance; que si Tenfer, considéré comme système pénal, est éternel, le principe divin du perfectionnement moral n'est cependant étranger à aucun de ses foyers. Invoquons la liberté, et, au nom du droit celtique, ouvrons hardiment devant nous, en religion aussi bien qu'en politique, les portes de l'avenir. Gomme le dit le génie druidique dans les Triades, en se résumant dans une formule qui enveloppe tout, puisqu'elle comprend le progrès dans tous ses modes : « Trois choses se renforcent de jour en jour, la tendance vers elles devenant toujours plus grande : l'amour, la science et la justice. Trois choses s'affaiblissent de jour en jour, l'opposition contre elles devenant toujours plus grande : la haine, l'injustice et l'ignorance. »