‹ Terre et cielChapitre 8 sur 15 · La Libre recherche, t. XVIIL · texte numérisé non relu

La Libre recherche, t. XVIIL

mencement : elle est le passage vers une nouvelle existence où se continuent, en se perfectionnant sans cesse, les existences antérieures. Mais cette existence immortelle, n'ayant pas conscience d'elle-même, ne sauve pas, en réalité, Timmortalité de Tindividu. »

Vous vous méprenez ; vous ne donnez pas dans le vrai sens de ma pensée : je crois au contraire, sans hésitation, que la pleine possession d'elle-même, et par conséquent de son histoire, est pour l'âme la première condition de son immortalité bienheureuse. C'est par cette noble croyance que nous sommes assurés de ne point voir s'éteindre dans le néant la conscience de nos efforts et de nos dévouements dans cette vie, si faibles qu'ils aient pu être, et de parvenir un jour, pour notre récompense, au sentiment de la parfaite identité de notre personne actuelle avec la personne sublime que nous avons pour mission d'en dégager. Que serait, en effet, une béatitude qui nous mettrait dans un si grand oubli de nous-mêmes que nous n'aurions plus envie de savoir ni d'où nous venons, ni quelles péripéties nous avons traversées, ni par quelles actions nous avons réussi à nous élever? Ce ne pourrait être que cette espèce d'enivrement rêvé par les mystiques et causé, selon eux, par l'absorption de la personnalité individuelle dans celle de Dieu; mais, pour ceux qui repoussent, à l'égal de l'anéantissement, la perspective d'une telle fusion, et qui font consister, au contraire, la béatitude dans le développement le plus complet de la personnalité, n'est-il pas évident que l'ignorance de soi-même mettrait dans le ciel, non-seulement une imperfection capitale, mais un principe permanent de trouble et d'anxiété? Il y a plus : à moins que nous ne reprenions un jour toute mémoire, il faut donc que nos attachements d'ici-bas ne soient

que de ces liaisons éphémères que le matin voit éclore et le soir disparaître; en dehors de la foi du moyen âge, qui nous maintenait, jusque dans l'autre monde, les eorps qui ne nous ont été donnés que pour les usages spéciaux de celui-ci, il n'y a en effet possibilité de se reconnaître d'une vie à l'autre que par la communauté des souvenirs. Laissez-nous nos souvenirs, et quels que soient les organismes nouveaux que nous aurons revêtus, amis, parents, époux, nous nous retrouvons bien vite, et avec quelles délices et quelles surprises ! Otezles, vous ne brisez pas seulement nos liens avec nousmêmes, vous nous brisez nos liens avec tout ce que nous aimons; et cependant, Dieu sait que si nous nous élançons avec des aspirations si vives vers l'immortalité, c'est moins encore en vue de notre propre conservation qu'en vue de la conservation de ces affections si chères, le premier de tous nos biens, et sans lesquelles rien ne nous touche plus ni sur la terre, ni dans le ciel. Vous le voyez, je suis bien loin du sentiment que vous m'avez attribué, et je dis d'un mot, pour me résumer : à moins de nous parler de réminiscence, que Ton ne nous parle point d'immortalité bienheureuse. Voilà ma profession de foi : mais ce n'est pas assez de l'avoir énoncée pour vous montrer combien j'y tiens, et vous me permettrez d'y ajouter quelques lignes pour vous indiquer comment je la justifie. Le sujet est, d'ailleurs, assez intéressant par lui-même pour mériter, puisque l'occasion s'en présente, qu'on s'y arrête un instant. « L'immortalité de l'âme, dit très-justement Pascal, est une chose qui nous importe si fort et qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. » Or, mon raisonnement, pour arriver A savoir, sur le point dont il s'agit, ce qui en est, me

parait assez solide, car il se borne à réunir le principe du progrès à l'infini avec celui de Timmortalité. En quoi donc consiste en effet, sous le rapport de Tintelligence, le développement supérieur de Tâme? Évidemment, en premier lieu, dans Taugmentation de la connaissance d'elle-même. C'est en se connaissant de plus en plus profondément qu'elle prend de plus en plus possession des impressions primitives que l'éternelle vérité fait en elle et desquelles elle déduit, par le raisonnement et l'observation, tout son savoir; mais aussi ne peut-elle manquer de prendre en même temps une possession de plus en plus complète de tout ce qu'il y a dans sa substance, et par conséquent de toutes les impressions que la mémoire y a successivement déposées, ifi la compare à un temple qui a non-seulement ses lampadaires pour éclairer les sinuosités de ses voûtes, mais ses catacombes où le passé dort. Ainsi, à prendre les choses non dans le cadre étroit de cette vie mais dans l'ensemble de notre existence infinie, il faut nécessairement conclure que non-seulement le contenu virtuel de notre mémoire s'accroît indéfiniment avec le temps, mais que la perception que nous en avons s'accroît de même. C'est à peu près comme il arrive lorsque nous marchons vers le sommet d'une montagne : tant que nous ne sommes que sur les premières pentes, les arbres et les moindres replis suffisent pour nous dérober le chemin que nous avons suivi dans la plaine, mais dès que nous atteignons les hauteurs, tout change : ce que nous avions perdu de vue se dévoile de nouveau; nos regards, au lieu de raser le sol, planent sur l'horizon, et nous découvrons en pleine lumière et dans leurs vrais rapports tous les accidents de notre itinéraire.

Gomment en serait-il autrement? Le temps aurait-il

qualité pour faire réellement disparaître ce qui s'est une fois gravé dans notre substance? Le coup peut se guérir, la cicatrice reste. Les empreintes que produisent en nous les mouvements de la vie ont beau varier sous l'action de nouvelles empreintes, se dissimuler sous la complexité de leurs connexions, échapper même par leur subtilité à l'inspection imparfaite que nous exerçons sur nous-mêmes, elles ne subsistept pas moins ; que nous le sachions ou que nous ne le sachions pas, elles nous ont modifiés et nous demeurons modifiés. Suivant la gravité des événemente qui nous ont atteints, non-seulement notre mémoire se trouve chargée de traits que rien n'efface, mais notre caractère même éprouve des altérations permanentes, nos goûts et nos humeurs sont changés, nos forces morales sont augmentées ou diminuées, bref, nous ne sommes plus ce que nous étions auparavant; et lorsque d'autres événements viennent se jeter sur ceux-là, ils n'en détruisent pourtant pas la tnarque, car leur action sur nous n'est pas la même que si elle avait eu lieu avant nos modifications précédentes. Ainsi, lorsqu'on martèle un vase, la variation de forme occasionnée par chaque coup, au lieu de s'anéantir sous la variation occasionnée par celui qui succède, s'y implique en quelque manière et se continue; de sorte qu'à chaque instant, dans la forme générale du vase, se trouve virtuellement écrite toute l'histoire des coups qui l'ont tour à tour façonné; et si l'on objectait que deux vases peuvent aboutir à la même forme après des martelages trèsdifférents, l'objection ne serait que superficielle, car, en supposant que chaque coup produisît, en même temps qu'un changement de figure, un changement de densité, les deux vases auraient beau présenter la même forme, la différence de leurs deux histoires n'en

DANS

lions, notre âme ne conserve-t-elle pas mémoire? Que de choses auxquelles je n'avais même pas pensé depuis des années, que j'avais laissées tomber complètement de mon souvenir, et qui tout à coup, à Toecasion des lieux et des personnes, ou par un effort d'attention, se réveillent et reparaissent en moi ! N'y a-t-il pas là un indice de ce qui est susceptible de se produire plus tard dans des proportions sublimes? Nonobstant ces interruptions apparentes qui nous font tant d'effet, et que le vulgaire nomme en tremblant la mort, notre vie, considérée non dans le terre-à-terre d'un jour auquel les préjugés de notre éducation la réduisent, mais dans sa ligne infinie, est au fond aussi continue dans tout son développement que dans la courte période qui s'offre à nous à découvert, entre le berceau et la tombe. Les accidents, quels qu'ils soient, qui affectent notre vêtement corporel ne sont jamais que secondaires. Nous ne cessons, dans le courant de notre vie, de changer d'habits de jour en jour, mais pièce à pièce, tandis qu'à la an, nous changeons tout à la fois et loin des yeux de ceux qui nous entourent : voilà toute la différence, et c'est une chose que, du haut de ses stations élevées, l'âme ne doit plus guère regarder que comme une des singularités de son bas âge : étrangère désormais à de telles misères, elle en contemple le souvenir et reprend en souriant son vol dans l'immortalité. En admettant môme, comme il y a lieu de le conclure, de ce que nous éprouvons aujourd'hui relativement à toute existence antérieure, que la mort doive faire sur les natures qui ne sont pas encore assez préparées aux magnanimités de l'existence supérieure, l'effet d'un coup de massue, et qu'en les frappant, elle leur étourdisse, en effet, la mémoire ; l'étourdir n'est pas l'anéantir. De môme qu'après un choc violent, l'on se trouve

DANS L'IMMORTALITÉ. Il

en quelque sorte hors de soi, ne saichant plus ce que Ton faisait, où Ton était, qui Ton était, et dans un oubli complet de toutes choses, ce qui n'empêche pas qu'après un intervalle plus ou moins long, quelquefois de plusieurs jours, Ton n'arrive à se rasseoir complètement et à reprendre possession de son passé, comme si aucun accident n'était venu interrompre le cours des souvenirs ; de même en est-il peut-être de l'oubli momentané que nous sommes exposés à subir par l'effet du trépas. Après un temps dont la durée doit nécessairement se prolonger plus ou moins, selon l'état de la personne, fût-ce pendant toute une vie, le trépassé se remet, rappelle à lui ses esprits et voit toutes ses lumières reparaître ; et c'est ainsi que je conçois que nous puissions n'avoir aujourd'hui aucune réminiscence des temps antérieurs à la période actuelle, sans être pourtant obligés le moins du monde de renoncer à l'espoir de la récupérer un jour. Mais croyez-vous que cette perte de mémoire, qu'à moins de faire de grands efforts pour mériter enfin une condition meilleure, je suis en danger de rencontrer dans mon existence prochaine comme je l'ai rencontrée dans celle-ci, ne soit pas faite pour m'effrayer? Je tiens assez, je l'avoue, à ma personnalité pour être aussi profondément ému devant une telle perspective que le pouvait être le moyen âge devant son purgatoire. Que ' Ton ne dise donc pas que la sanction pénale de l'autre vie fait défaut, dès que l'on n'affirme pas que la conscience de l'identité de cette autre vie avec celle-ci demeurera en permanence. Quel est l'homme sensé, et tant soit peu intéressé à lui-même , qui ne serait épouvanté à ridée de tomber pour un certain temps dans la folie, avec perte absolue de mémoire, et d'être envoyé en cet état, jusqu'à ce qu'il se guérisse, dans les affreux

cabanons de Tancien régime? Voilà ce qui attend, en proportion de leur culpabilité, les âmes cou{»ables; et aussi veux-je que, loin de s*enivrer de hardiesse, elles tremblent plus qu'elles ne l'ont jamais fait devant les menaces de la justice de Dieu.

Mais, direz-YOus, ce n'est pas assez de trembler devant la peine ; il faut que celui qui endure la peine sache qu'elle n'est pas une souffrance gratuite, mais une souffrance méritée ; car, autrement, loin de jouir d'une action correctionnelle et par là même moralisante, elle risque de n'offrir au coupable qu'une occasion de douter de la justice éternelle et de s'engager ainsi encore davantage dans sa perversité. C'est de quoi je suis parfaitement d'accord ; et voilà précisément pourquoi jo soutiens qu'il est d'une importance capitale que nous soyons bien avertis que si nous souffrons en cette vie, ce n'est point par hasard, mais parce que nous avons encouru une telle disgrâce, par nos méfaits, dans une existence précédente. Dès lors, en effet, tious trouvant en mesure de tirer profit de la triste expérience que nous subissons, nous nous sentons formellement invités à ne point retomber dans les mêmes fautes au risque de retomber encore une fois dans les mêmes afflictions. Vous le voyez, l'objçctioo, dès qu'on la transporte sur le terrain de nos épreuves actuelles, nous conduit elle-même à reconnaître immédiatement le droit de la doctrine de la préexistence. Hors de là, pour donner raison de tous ces maux qui nous sautent pour ainsi dire à la gorge dès notre apparition sur la terre, il n'y a que deux voies : ou de prétendre que Dieu fait souffrir l'innocent pour le former à la vertu, ou de prétendre qu'il le fait souffrir afin de se venger sur lui d'offenses commises par ses pères. Mais notre conscience , en se récriant à l'injustice sur toutes deux,

ne nous permet pas d'hésiter à les condamner toutes deux. Dès lors, il n*y a donc plus d'autre voie que celle dont je parle, et l'on ne saurait l'adopter sans consentir en même temps à toutes les conséquences qui s'y lient, dont la première est que l'existence actuelle nous donne le type d'autres existences du même genre que nous ayons déjà traversées et qui nous menacent encore.

Je suis donc bien éloigné de considérer les interruptions momentanées de la mémoire comme un relâchement de pénalité. Il faut bien, en effet, accepter ce syllogisme : si la possession du passé est une jouissance, sa privation est une peine ; donc, si la première des deux conditions convient à la vie de béatitude, l'autre convient à la vie d'épreuve et de correction. Mais j'ajoute que la faiblesse de notre mémoire, tout en étant une suite naturelle de l'imperfection de notre développement, peut être considérée aussi comme un des moyens employés par la Providence pour nous faciliter dans les sphères inférieures l'accomplissement de notre tàcbe. Car n'est-ce pas assez pour nous du sou\enir de ce que nous avons fait de mal en cett? vie? S'il y a, comme le dit la parole évangélique, sept péchés par )our dans la conscience du juste, quel total effrayant ne s'en amasse-t-il pas en chacun de nous à mesure que nos années s'écoulent ? et quel accablement n'en ressentons-nous pas quand nous venons à penser en toute délicatesse de cœur à la responsabilité dont tant de fautes nous grèvent? Que serait-ce donc si, avant d'avoir acquis, à force d'épreuves et de repentir, assez de force pour nous trouver en état de dominer les malheureuses défectuosités de la trace que nous avons laissée derrière nous, il fallait ajouter dans notre conscience^ au poids du jour, tout le poids du passé? Ne serions nous pas exposés à perdre à la fois, par trop de

i!l DE LA MÉMOIRE

remords, confiance et espérance? Aussi n'hésité-je pas à le dire, vu notre imperfection morale d'aujourd'hui, l'obscurcissement des périodes qui ont précédé notre naissance me parait-elle un bienfait, en même temps qu'elle nous est d'autre part une humiliation et une peine.

Le moyen âge avait bien senti que, pour des natures coupables et chancelantes comme les nôtres, trop de préoccupation du passé peut constituer un danger; et, afin de soulager l'âme de temps à autre du fardeau de ses remords, il avait imaginé les rémissions périodiques de ses tribunaux de pénitence. La mort, par les ruptures de mémoire qu'elle occasionne, ne nous donne-t-elle pas un soulagement du même genre? Mieux encore, je me plais à la considérer à ce point de vue comme une sorte de grand sacrement d'institution divine dont le baptême n'est qu'un symbole. Par elle sont effacés tous nos actes condamnables; il ne nous en reste que l'infirmité morale qu'ils nous ont fait concontracter, jointe à la peine salutaire à laquelle nous satisfaisons dans cette vie, et qui doit nous servir à expier et à corriger notre passé. Quant à la coulpe originelle, elle n'est plus. Libres et allégés," sans autre charge que celle dont nos passions, si nous ne leur résistons pas avec assez d'énergie, peuvent cette fois encore être cause, nous sommes en mesure de reprendre, avec plus de facilité, notre marche ascensionnelle vers les sphères d'en haut.

Pour moi, lorsque je pense à tout ce que j'ai eu à supporter de peines et de douleurs dès mon enfance, l'ayant nécessairement mérité par ma conduite dans une existence précédente, car de Dieu ne saurait découler nulle rigueur gratuite, je ne puis douter que je ne sois arrivé sur la terre déjà chargé de grandes

fautes, et je ne me plains pas de n'avoir possibilité de les sentir que sous un voile. Pour savoir par où j'avais alors failli, je n'ai qu'à faire la revue de toutes les inclinations désordonnées qui ont commencé à se témoigner en moi, dès mes premières années , et contre lesquelles j'ai dû lutter pour commettre ici-bas le moins de mal possible. Il ne m'en faut pas davantage pour être en état de régler par mon expérience , en môme temps que par ma raison, ma vie actuelle, et de garantir ainsi ma vie future des conséquences que ma vie passée me fait endurer aujourd'hui. Les éviterai-je complètement? Certes, je ne suis pas assez présomptueux pour m'en flatter; quelle que soit ma confiance dans la grandeur de la munificence divine , qui , de vie en vie, augmente, je l'espère, le peu que nous avons gagné de nous-mêmes par les rémunérations qu'elle y ajoute, Je n'ose imaginer qu'elle puisse aller jusque-là; et mes réflexions sur moi-même, comme sur l'immense majorité de mes semblables, ne me donnent que trop de motifs de me persuader de la vérité de la célèbre parole : a Beaucoup d'appelés, peu d'élus. » Mais lors même que je serais encore destiné à traverser plus d'un stage obscur, comme celui dans lequel nous sommes engagés en ce moment, je n'ai pas moins la ferme espérance, parce que j'en ai la ferme volonté, de parvenir un jour à ces régions supérieures oîi l'on vit dans la pleine possession de soi-même et de ses amitiés , où l'on n'oublie plus, où l'on ne pèche plus.

Voilà, mon cher ami, avec un peu plus de développement, les idées que j'ai exposées à la fin du quatrième chapitre de mon livre de Terre et Ciel; elles consistent essentiellement, comme vous le voyez, dans la distinction de deux périodes différentes entre lesquelles se partage notre immortalité : une première

période composée d'une série d'étapes dont le nombre et la difficulté varient suivant les efforts et les mérites de 'chacun., et notre existence actuelle, si diversifiée dans ses formes, nous en offre le type général; une seconde, à laquelle nmis nous rendons aptes par refiCet des tendances que nous développons en nous à travers les épreuves de la première, et dans laquelle notre progrès se poursuit désormais en pleine lumière et suivant un mode continu. Dans Tune il y a éclipse de mémoire à chaque passage dans un milieu nouveau; dans l'autre, quels que puissent être les déplacements et les transfigurations de la personne, la mémoire se conserve pleine et entière. C'est cette distinction qui vous a échappé, et de là est résultée l'erreur dont je me plains; et toutefois, avant de vous accuser, je veux m'accuser moi-même, car si vous ne m'avez pas compris, il faut que ma définition n'ait été ni assez claire ni assez catégorique. Pour ne point m'exposer eepen^ dant à paraître trop en faute,, permettez-moi de rappeler ici, comme excuse en même temps que comme complément à mes explications, quelques passages du livre dont il s'agit.

(c Qui oserait assurer, disais*je, que notre être ne renferme pas dans ses profondeurs de quoi illuminer un jour tous les espaces successivement traversés par nous depuis notre première heure, comme il arrive à ces flamboyants mobiles auxquels je viens de nous comparer et qui , une fois parvenus dans les sommâtes de leur trajectoire, déployant soudain des feux inattendus, reprennent magnifiquement possession, par de longues cascades de lumière , de la ligne sillonnée par eux, depuis Thumble niveau où ils ont commencé leur essor jusqu'aux zones sublimes du haut desquelles ib dominent actuellement la terre? Ne savons-nous point,

par Texpérience même de notre vie, que des souvenirs qui nous semblaient absolument éteints se ravivent parfois et nous rendent tout à coup un passé que nous avions cru englouti à jamais dans les abîmes de Toubli? » Et ailleurs, plus explicitement encore. « Si notre progrès dans la béatitude ae consiste pas simplement dans notre admission à des mondes meilleurs, mais, avant tout, dans le développement des hautes facultés qui sont inhérentes à nos personnes, comment la puissance de notre mémoire ne serait-elle pas destinée à s'accroître en même temps que toutes les autres puissances dont nous ne jouissons non plus actuellement que suivant le mode imparfait qui convient à la terre? Et si elle augmente, n*est-il pas à croire qu'elle arrivera donc, tôt ou tard, à l'énergie nécessaire pour ressaisir des impressions trop délicates et trop lointaines pour ne pas être disproportionnées à son état d'aujourd'hui? C'est ce dont je ne doute pas; et ce qui achève de donner à mes yeux toute solidité à une telle espérance, c'est de penser que nous ne saurions atteindre notre couronnement sans que les souvenirs mis en réserve dans les fonds de notre mémoire ne nous soient, en effet, rendus, car ce ne serait nous posséder qu'imparfaitement que de ne point posséder complètement notre histoire. Pour jouir de notre immortalité en pleine lumière, il faut premièrement que nous sachions qui nous sommes, et c'est la contemplation de notre passé qui nous l'enseigne. » En voilà suffisamment, ce me semble, pour ne vous laisser désormais aucun doute qu'en réalité nos deux sentiments sur la question de l'identité personnelle ne soient plus voisins que vous ne l'imaginiez. Je crois, en effet, aussi bien que vous, qu'à moins que la conscience de cette identité ne subsiste, l'on n'est point dans l'immortalité

véritable; mais je crois aussi, d'autre part, que rien n'empêche la prise de possession de ce sentiment d'être subordonnée à certaines conditions dont la réalisation n'est pas nécessairement immédiate, et qu'en attendant, le développement de l'âme n'en poursuit pas moins son cours d'une manière conforme à sa nature comme à la sagesse du suprême régulateur de l'univers.

Un mot encore, avant de finir, sur la tradition à laquelle je serais heureux de voir restituer par le monde moderne, après tant de siècles d'abandon, l'honneur et l'autorité dont elle a joui chez nos pères et qu'a trop vite abattus l'invasion des idées juives. Il est impossible de ne pas reconnaître qu'aucune tradition ne consacre en traits aussi éclatants les idées de liberté, de personnalité, d'immortalité. Délivré de toute contrainte, l'homme s'y présente comme l'auteur direct de sa destinée : ni fatalité, ni péché originel, c'est l'individu lui-même qui a déterminé dans une vie antérieure les conditions initiales de sa vie présente, comme il détermine dans celle-ci les conditions de sa vie à venir; et le monde terrestre, avec ses diversités de biens et de maux, nous donne l'image de celui où nous risquons d'entrer demain, à moins que nous n'ayons su mériter de nous élever plus haut. Au-dessus de la région des existences troubles et confuses dans lesquelles l'oubli prend place de renaissance en renaissance, se développe en effet la région des existences lumineuses, dans lesquelles la mémoire, acquérant toute sa force, rend à chacun, avec la pleine possession de son passé, la pleine identité de sa personne; après le cercle d'Abred^ le cercle de Gwynfydy et, au-dessus de tous deux, celui de Ceugant qui n'appartient qu'à Dieu.

Voilà, en résumé, le dogme druidique tel qù41 nous apparaît d'après le témoignage des anciens, et surtout d'après celui des bardes qui, de main en main, l'ont fait passer, pour ainsi dire , tout vivant jusqu'à nous. Ce dogme est, selon moi, profondément conforme aux aspirations des temps modernes vers des conditions d'immortalité différentes de celles auxquelles s'était arrêté le moyen âge; et je suis si éloigné d'être conduit à ce sentiment par un parti systématique d'archaïsme, que j'avais été amené spontanément à des idées analogues en étudiant la question en elle-même à une époque où, faute d'avoir plongé assez avant dans , l'histoire de nos pères, je n'avais aucun soupçon de l'alliance que je nouais ainsi avec eux. Cette alliance, je ne le cache point, est à mes yeux d'une immense valeur, car je sens qu'elle donne le plus puissant appui à mes espérances; et aussi vous avouerai-je que lorsque après avoir écrit dans l'Encyclopédie nouvelle l'article de/, je me trouvai conduit à y écrire l'article DruidismeJ^ dont les conclusions s'harmonisaient d'une manière si imprévue avec celles du précédent, j'en éprouvai une des satisfactions les plus vives qu'il soit donné à l'homme de goûter dans les domaines de la pensée. — Eh quoi! me dites-vous ici, nous faire remonter jusqu'aux temps de Vercingétorix? — Pourquoi non, si nous y rencontrons les plus solides racines qu'ait dans le passé la croyance à l'immortalité? Est-ce chose nouvelle de se justifier par son accord avec l'antiquité? Et quand nous voyons sans étonnement le christianisme , le judaïsme, l'islamisme lui-même se référer pour leur croyance en l'unité de Dieu à l'époque des patriarches, sommes-nous en droit de nous récrier si, pour un autre dogme, l'esprit religieux se fait fort d'en appeler à l'autorité d'une époque de valeur analogue? Qu'im-

porte que, durant des siècles, la leçon soit demeurée dans Tombre? Le monothéisme dTsraël, qui règne aujourd'hui si puissamment dans le monde entier, faisait-il plus grande figure durant tant de siècles où ses représentants se réduisaient à un petit peuple étouffe dans ses montagnes entre les cultes brillants de l'Egypte et de l'Assyrie? « Je me suis réservé soixante hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal, dit quelque part Jéhovah à l'un de ses prophètes, et cela me suffît. » Voilà une magnifique parole qui nous résume l'histoire des incubations religieuses aussi bien que des incubations politiques! Où il s'agit de la vérité, les grandeurs matérielles ne comptent plus. Que son étincelle se conserve fidèlement dans quelques cœurs généreux, c'est assez pour qu'elle atteigne le jour où doit advenir son règne : Vitaï lampada tradunt.

Considérez, d'ailleurs, je vous prie, que l'alliance avec l'antiquité dont il s'agit ici jouit d'un caractère particulier qui augmente encore son mérite; c'est pour nous, si je puis ainsi dire, une alliance de famille. Au lieu de demeurer, comme nous l'avons fait si longtemps, sous la férule de l'étranger, nous reprenons la main de nos pères. S'il est vrai que chaque peuple soit doué d'un génie propre auquel les circonstances peuvent imposer momentanément silence, mais qui subsiste implicitement à travers les siècles , grâce aux innéités qui engagent chaque génération dans celle dont elle procède, n'est-ce pas une satisfaction digne de l'estime de tout homme sérieux que de se sentir en communauté d'esprit avec la race dans le sang de laquelle on se voit incamé? Et même ne s'ajoute-t-il pas ici à l'intérêt personnel un intérêt général? Quand, autour de nous, toutes les nations retrempent à l'envi le sentiment de leur autonomie présente dans celui de

leur originalité primordiale, pourquoi ne nous appliquerions-nous pas également à remettre nos titres d'institution en lumière? Pourquoi nous obstinerionsnous dans cette tradition latine qui n'a rien de com-j mun avec nos sources et que nous ne devons tenir! que pour un accident utile mais passager de notre his- ' toire? Nous avons vécu par nous-mêmes bien avant que ce souffle du dehors ne vînt sur nous et nous vivrons de même, je l'espère, longtemps après qu'il aura cessé de nous dominer.

Adieu, et à défaut de confiance en notre présent dans ce monde, confiance en notre avenir dans l'autre,

Jean Reynaud.

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