‹ Terre et cielChapitre 9 sur 15 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

AU

Messieurs,

La condamnation d'un livre est un acte grave et délicat. On ne saurait l'entourer de trop de précautions et de lumières, surtout quand le procès s'instruit et se conclut dans l'absence et à l'insu de l'écrivain que l'on inculpe. Il arrive en effet, que, faute de s'être éclairé par la contradiction, on s'expose à formuler des arrêts qui tombent à faux, et que, l'autorité du juge s'abaissant, l'accusé prend le droit de se faire accusateur à son tour.

Telle est précisément. Messieurs, la position dans laquelle je me trouve en ce moment devant vous. Je me

Le concile de Périgueux, formé par la réanion d'un certain nombre d'évêques de nos départements de TOuest et du Midi, a eu lieu dans le courant de Tannée 1857, mais ses décrets n'ont reçu l'approbation pontificale que dans le courant de la présente année. Voici ce qu'en dit, dans llnstruction adressée à son clergé, en juillet 1858, l'évèque de Poitiers, l'un des membres de ce concile, Instruction dont nous avons eu récenmient connaissance , en même temps que des décisions du concile, par le journal VVnivers : « Cette Instruc-

plains de ce que, dans les canons décrétés par votre concile et récemment revêtus par vos soins de Tapprobation du saint-siége, vous m'ayez attribué des doctrines qui, en réalité, ne m'appartiennent pas, et que vous ayez ainsi prononcé à mon égard ce qu'il est permis, je crois, de nommer sans exagération un jugement erroné et téméraire. Je regrette vivement que, suivant la jurisprudence qui avait généralement cours autrefois dans votre Église, vous ne vous soyez pas déterminés à me donner, au préalable, avertissement de vos intentions. Sans me croire obligé de me soumettre aveuglément à votre juridiction, je me serais empressé toutefois, par déférence pour vos lumières et pour l'autorité dont vous investit la confiance d'une partie de la population, de me rendre à votre appel et de m'efforcer d'éclairer votre religion par toutes les explications désirables. Tout en écartant de vous Terreur, je me serais ainsi garanti moi-même d'un inconvénient sensible; et si vous aviez persisté à vouloir me condamner, du moins ne l'eussiez-vous fait qu'à bon escient et sur mon propre fonds; tandis qu'en mon absence, réduits à juger sur écriture, peut-être sur ouï-dire, vous avez commis à mon égard, comme je viens de vous le dire et vais vous le prouver, de profondes méprises. Souffrez donc. Messieurs, qu'avec tout le respect et toute la modération possibles, je vous fasse voir comment vous avez péché à mon égard, et comment votre arrêt, dans ses parties principales, passe à côté de moi.

tion, prononcée à la suite du synode de 1857, n*ayait pas été publiée jusqu'ici, par la raison qu'elle reproduit et commente plusieurs chapitres du concile de Périgueux, lequel («te) n*est revenu de Rome et n'a été promulgué dans nos diocèses que depuis quelque temps, n Nous insérons, à la suite de notre réponse, les canons du concile relatifs au livre de Terre et Ciel, tels que nous les donne la traduction contenue dans la susdite Instruction.

'C'est ce qui résultera, si je ne me trompe, de la simple indication des différences qui existent entre ce que j'ai écrit et ce que vous m'avez attribué. 11 sera ensuite facile au public, votre juge naturel cqmme le mien, de prononcer entre nous; et je crois pouvoir vous assurer d'avance que, quel que soit son sentiment sur mes idées, sa décision sur votre infaillibilité vous sera peu favorable.

Voici votre premier canon contre moi : « Nous dé- ] clarons, avant tout, condamnable et tout à fait inad- j missible la doctrine enseignée çà et là dans cet ouvrage : que là créature angélique ou humaine, à raison de la liberté et de l'activité dont elle est douée par l'essentielle et immuable .condition de sa nature, est et sera toujours dans un état d'épreuve, sans pouvoir parvenir jamais au terme de sa destinée; de telle sorte que si, en vertu des mérites de sa vie précédente, • cette créature était mise en possession dû ciel, elle pourrait encore et toujours, par l'abus de sa liberté, se précipiter dans l'enfer; de même que, reléguée pour ses démérites aux lieux des châtiments, elle pourrait de nouveau, après avoir satisfait à la justice divine par une expiation égale à ses offenses, remonter au ciel, sans être toutefois assurée de n'en pas déchoir encore. »

Or, je déclare que non-seulement je réprouve aussi énergiquement que vous une pareille doctrine, mais qu'il ne saurait y avoir, dans mon livre, un seul passage oh. Ton puisse dire qu'elle soit enseignée, même insinuée, car elle est diamétralement opposée à mes ' sentiments comme au dessein particulier de cet ouvrage ; si bien qu'à l'inverse de votre assertion , c'est justement la doctrine opposée qui s'y trouve disséminée en maint endroit. Ainsi, opposant l'idée du mouvement des créatures dans le ciel à la vreille idée de

leur fixité, je dis : «Le ciel Q*est pas une demeure, <î'est un chemin; et la hiérarchie céleste qui le remj^iit s'y élève, sans relâche, comme une colonne d'encensL » Et, m'expliquant au même lieu sur cette vision parfaite de Tessence de Dieu, que le moyen âge prenait pour une réalité effective, j'ajoute qu'il ne la faut prendre (c que pour une limite mystique, dont les âmes, dans leur céleste essor, se rapprochent sans cesse sans y atteindre jamais. » (2* édit., p. 287.) Ailleurs, au sujet de la vie céleste : « A quel point du développement les lumières de Dieu éclatent-elles dans les entendements avec une puissance assez triomphante pour que toute tentation s'éteigne et que l'impeccabilité soit acquise?» Et encore : « Si l'on considère la question telle qu'elle a été résolue d'inspiration, on voit que la nature des anges a été unanimement estimée perfectible, puisque après avoir commencé par être faillible, comme la nôtre, elle serait devenue digne de parvenir, comme nous l'espérons aussi pour la nôtre, à l'infaillibilité, o {Ibid,^ p. 371 et 367.) Et, sans avoir besoin de ramas* ser ici tant d'autres témoignages épars, qu'il me suffise de dire que je suis arrivé à résumer ainsi mon sentiment : « La plus grande différence qu'il y ait entre les bienheureux et nous consiste en ce qu'ils obéissent absolument à la loi du progrès, tandis que nous ne la suivons encore qu'en chancelant. Comme nous, ils seraient parfaitement libres de s'en écarter, s'il leur plaisait; mais ils sont animés d'une telle horreur du mal, que leur volonté ne sait plus admettre que le bien, et que la tentation est, par conséquent, sans aucune prise sur eux. Au lieu d'être confuses, hésitantes, souvent rétrogrades comme les nôtres, l^irs démarches sont toujours droites et en avant. Entraînés par la grâce qui, d'accord avec leurs propres tendances, rayonne

en eux souveraiaement, ils n'aiment que ce qu'aime Dieu, et ne connaissent désormais d'autre destinée que de toujours monter sans jamais choir. y> (3* édit., p. 367.)

Que voulez-vous de plus? Il n'y a pas jusqu'au titre de l'ouvrage que vous condamnez qui ne s'élève ici contre vous. En disant «terre et ciel», lorsque je refuse de dire «terre et enfer», j'indique implicitement que, malgré les profondes analogies que je conçois entre la vie des êtres supérieurs et la nôtre, il existe ; cependant entre elles, selon moi, une distinction fôn-' damentale; tandis qu'il n'y aurait évidemment de l'une à l'autre que des disUnctions accidentelles, si le mal, comme il vous platt de me le faire dire, avait effectivement son règne dans le ciel comme sur la terre.

Mais comment s'expliquer que des hommes aussi haut placés aient pu s'abuser à tel point? Il me semble apercevoir. Messieurs, dans le texte même de votre décret, les traces de ce qui, faute d'éclaircissements, a pu vous faire illusion et entraîner votre esprit à glisser sur les passages si propres à vous détromper que je viens de placer sous vos yeux. Ainsi, d'après l'analogie systématique qui m'est attribuée à tort dans le canon précité, il est sensible que vous avez dû conjecturer qu'enseignant la possibilité de monter, par le bon usage de la liberté et de la grâce, de la région de la peine à celle de la récompense, j'enseignais, par réciproque, que, de la région de la récompense, on pouvait toujours aussi, par le mauvais usage des mêmes principes, tomber à celle de la peine; ce qui n'est, heureusement, nécessité par aucune relation logique. Et de même, de l'idée qui forme en quelque sorte la sid»tance de tout mon livre, savoir, que les qualités essentielles de la vie actuelle se continuent à un degré éminent dans la vie d'en haut, vous avez encore con-

cla, par Teffet d'une supposition du même genre, que, la première étant exposée à faillir, la seconde, conformément à Tanalogie, ne pouvait manquer d*y être exposée pareillement; proposition qui n'est, en réalité, ni dans mon livre, ni dans ma pensée, ni dans les conséquences qu'elle implique.

Après vous avoir ainsi marqué en quoi nos sentiments s'accordent, ce n'est plus rien de vous fairp sentir en quoi ils se divisent. Prenant appui sur ce que dit Jésus dans saint Jean : « Voici venir la nuit où personne ne peut travailler, » vous en concluez, de concert avec l'enseignement ordinaire des écoles, que la vie supérieure est une vie purement contemplative, que leS' êtres qui en jouissent, satisfaits de la vision de Dieu à laquelle ils sont parvenus, cessent de déployer aucune vertu active, et n'acquièrent plus dès lors ni mérite ni changement d'aucune sorte; bref, suivant la définition que vous empruntez à l'Apocalypse dans ce même canon : « Touchant l'état de l'univers après le jugement, il n'y aura plus de temps. » Voilà votre thèse, et voici maintenant la mienne. A l'opposé de la vôtre, je soutiens que la vie supérieure ne saurait manquer d'être une vie souverainement active, et d'autant plus active qu'elle est plus élevée, c'est-à-dire plus rapprochée de ce modèle divin dont la vie s'épanche avec une infatigable activité sur tous les mondes; d'oti il suit que les êtres qui occupent les hautes régions de l'univers, loin d'y demeurer éternellement dans le même état et à la même place, comme vous le supposez, acquièrent continuellement de nouveaux mérites par l'exercice de leurs vertus, ne cessent de se perfectionner et de parvenir eu conséquence, avec le cours du temps, à des conditions d'existence de plus en plus sublimes. C'est ce qui me fait dire au sujet de l'homme

considéré dans Tinfini de son immortalité : « Comme ces anges que le patriarche regardait monter sur une échelle mystérieuse de la terre au ciel, il voit se dresser devant lui une échelle sur laquelle il peut monter \ également, non sans effort, mais aussi longtemps et ( aussi haut qu'il lui plaît. » (p. 269.) Et ailleurs, en insistant sur les caractères de la foi populaire à l'égard de la nature des anges : a Non-seulement les imaginations n'ont pu s'empêcher de se figurer les anges se. consacrant au service de l'humanité souffrante; elles se sont emportées jusqu'à les voir s'aidant noblement les uns les autres à s'élever de plus en plus haut dans la lumière , et se sont ainsi représenté la charité à l'égard du prochain cherchant et trouvant son règne, même au sein des chœurs de l'empyrée, et y maintenant une activité infinie. » (p. 364.)

En un mot, selon vous, la destinée céleste consiste non-seulement à. ne plus déchoir, mais à ne plus faire aucun progrès; si bien que chacun y touche le terme final de sa béatitude, en même temps qu'il en touche le commencement; tandis qu'à mon sentiment, cette destinée reposerait bien en premier lieu sur la certitude de ne plus rétrograder, mais en même temps sur la faculté laissée à chacun de se rapprocher à volonté, par une imitation de plus en plus fidèle, du type divin dont nul ne saurait jamais atteindre la ressemblance parfaite, puisqu'il n'y a de semblable à Dieu que Dieu lui-même.

Tel est, Messieurs, dans la précision qu'il faut lui donner, le sujet de notre premier point de dissidence. Pour n'être pas aussi grave que celle dont vous aviez cru vous apercevoir, celte dissidence ne laisse pas, je l'avoue, d'être d'un poids considérable, tant par ellemême que par les suites qui en découlent successivement. Mais, n'ayant jamais été,. à ma connaissance, dé-

battue dans l'Église selon les voies canoniques, j'ose pourtant vous exprimer le doute que vos théologiens, si vou$ voulez bien les consulter sur la question, se sentent assez autorisés pour vous encourager à y porter condamnation contre moi.

Sur Tarticle suivant de votre décret, je me bornerai à vous faire observer qu'en ne me condamnant que sous forme négative, vous vous exposez à présenter mes idées sous un jour tout à fait faux aux populations qui vous écoutent. Ainsi, de leur dire en bloc que je nie la résurrection, sans indiquer en quel sens je la nie, c'est, si je ne me trompe, les mettre sur une voie toute différente de celle oix je suis lorsque je soutiens, à l'opposé du spiritualisme absolu, que les âmes reprennent dans l'autre vie des corps aussi justement appropriés aux conditions particulières de l'existence que ceux dont elles jouissent dans ce monde-ci. Et de même, en me reprochant dans cet article d'avoir dit : « Que sous le rapport de la félicité et de la sainteté que confère la vision de Dieu, l'état des élus est même inférieur à notre condition présente, » vous laissez croire à une véritable extravagance de ma part; tandis que, si vous aviez ajouté que lorsque je mets cet état, tel qu'il a plu à la scolastique de nous le dépeindre, au-dessous du nôtre, c'est sous le rapport de l'activité intellectuelle et morale, et conséquemment des bons sentiments, des bonnes œuvres, des mérites et des progrès de tout genre dont il se trouve, par vous, gratuitement destitué, le public ne serait sans doute pas incité à me juger aussi défavorablement. Mais, sans insister davantage sur ce côté de ma plainte, je veux en venir tout de suite aux observations que j'ai surtout à C(Bur de vous adresser au sujet de vos quatrième et cinquième canons.

DU CONCILE DE PÉRIOUEUX. il

£n effet, ici» faute d'avoir daigné donner -à mes paroles une attention sufûsante, tous m'attribuez d'une manière positive, relativement à la vie coupable, comme vous l'avez fait relativement à la vie heureuse, des opinions auxquelles non-seulement je n'incline point, mais que je repousse formellement. Votre condamnation principale, laquelle se retrouve pour ainsi dire en chacun de vos articles, jusqu'à votre anathème final par lequel je suis avisé « d'avoir encouru ces mêmes peines éternelles dont je nie l'existence, » roule sur ce que j'enseignerais absolument qu'il n'y a point de peines éternelles. Or, voici les paroles par lesquelles se résume toute ma théorie sur la pénalité d'outretombe : « Donc, en résumé, l'éternité des peines n'est , qu'une stricte conséquence de la liberté des créa- / tures, » (2* édit., p. 292.) Ces paroles, si décisives, vous oninelles donc échappé? Elles ont pour moi une valeur philosophique si capitale, que j'y appuie encore dans ma dernière édition, et que j'ajoute : « Ainsi, je ne le nie point, l'éternité des peines est possible; et certes, voilà un terrifiant rayon sur les extrémités auxquelles pourrait conduire l'habitude du vice. » (p. 393.) Donc je n'enseigne pas ce que vous m'imputez, et si vous voulez me condamner sur la question des peines éternelles, c'est dans une direction plus fine qu'il faut le faire.

Cette thèse étant une des plus délicates de la théologie, permettez-moi de vous en faciliter l'examen en vous mettant mes propres définitions sous les yeux. Vous verrez bien vite combien vous vous trompez en me croyant tout uniment retranché dans cette lourde proposition : « Il n'y a point de peines éternelles. » V®ici ce que je dis, et c'est sur ce dire que repose notre dissidence. Je dis que les peines des méchants

peuvent 6lre éternelles, mais qu'elles ne le sont pas nécessairement; que l'âme conservant indéfectiblement, dans tous les temps de son existence, sa liberté et son activité, est toujours exposée, tant qu'elle n'a pas atteint l'état supérieur, à surajouter de nouvelles fautes à celles dont elle était déjà chargée; que chaque faute n'attire jamais par elle-même qu'un châtiment proportionné à sa valeur, c'est-à-dire d'une force et d'une étendue limitées, mais que de l'obstination dans le mal et de la répétition des délits, peut manifestement résulter une suite .sans fin; qu'ainsi les peines, bien que n'étant jamais actuellement éternelles, le sont toutefois potentiellement; que de même que le méchant est toujours le maître de s'enfoncer de plus en plus dans le crime et dans la punition, il l'est toujours aussi de se convertir et de remonter vers le bien, suivant des lois analogues à celles de cette vie; que, dans aucun cas, la capacité pour la vie céleste ne pouvant être le résultat d'un fait passif de souffrance, il est indispensable que l'âme, pour s'élever définitivement audessus du régime des épreuves, se fortifie elle-même par le déploiement de ses vertus actives, et que par conséquent il faut non-seulement que le coupable endure la peine qu'il a méritée, mais qu'il se repente et se perfectionne par l'efficacité d'une bonne vie : de telle sorte que j'arrive finalement à conclure que, pour écarter du tableau de l'univers l'idée de la damnation éternelle, il n'y a pas, en philosophie, d'autre méthode que d'invoquer l'espérance et la foi dans la miséricorde infinie, proposition que j'exprime en ces termes que je vous représente : « Il est à espérer que les âmes, parvenues à un certain degré de corruption, éprouvent par là même, ainsi que par l'efi'et croissant de leurs souffrances, un tel dégoût de leur mode d'existence,

qu'elles s'écrient, comme dans le livre de la Sagesse : Nous sommes lassées dans la voie de l'iniquité. » £t alors, Messieurs, ici j'ose ne point faire de doute, celui qui les a mises de sa pleine autorité sur cette pente terrible qu'on appelle la vie, sait trouver le moyen, comme nous le voyons parfois ici-bas pour les plus grands criminels, de venir à leur secours et de les aider à conquérir la fin en vue de laquelle il les a tirées de leur néant.

Vous comprenez maintenant, Messieurs, à quel point je suis touché de votre interprétation fautive, puisqu'elle reviendrait à conclure que je nie la liberté et l'activité de l'autre vie, tandis que j'en fais ah contraire le principe général de toute la théodicée; et vous n'êtes pas moins en tort à mon égard, lorsque vous donnez à entendre, comme vous le faites spécialement dans votre article quatrième, que mes idées sur la réhabilitation des pécheurs sont les mêmes que celles dont saint Augustin a fait autrefois justice dans son livre célèbre De la foi et des œuvres. « Saint Augustin, dites-vous rudement à cet endroit, avait déjà réfuté les mêmes rêveries. » Si les idées dont je viens de vous exposer la substance ne sont que rêveries, du moins sont-ce rêveries absolument différentes de celles que vous dites, car je condamne même ces dernières d'une manière bien plus radicale que vous n'êtes en mesure de le faire.

Pour vous en convaincre, souffrez que nous remontions un instant ensemble jusqu'à ces premiers siècles dans les hérésies desquelles vous voulez me confondre pour m'y accabler ensuite sous l'autorité de vos Pères. Vous vous rappelez qu'à cette époque, sous l'influence des doctrines de la Perse, divers théologiens, partant de la croyance chrétienne à l'efficacité de l'eau pour

ik A MESSIEURS LES MEMBRES

laver les souillures an péché originel, s'étaient laissa aller à supposer au feu une efficacité dû même genre. C'était sur saint Paul, tous tous le rappela arassi, qu'ils s'appuyaient de préférence, arguant de ce fameux passage de l'épttre aux Corinthiens, où l'apàtre peint la différence de ceux qui ont déposé sur le fondement de Jésus-Christ, soit de l'or et des pierres précieuses, soit du bois et de la paille : u Celui dont l'œuvre placée par-dessus aura résisté en recevra la récompense; mais celui dont l'œuvre aura brûlé en souffrira le dommage; toutefois, pour lui, il sera sauvé, mais comme par le feu, queisi per ign€m.}> Ils soutenaient donc que par la seule vertu de ce feu, les âmes demeurant aussi passives dans son sein qu'elles le sont dans celui des eaux baptismales, les effets produits par leurs péchés finissaient . par se trouver dissipés après un temps proportionné à la force et à la grandeur des taches; et comme durant ce temps, à raison de lem* passiveté, elles ne pouvaient se rendre coupables d'aucun péché nouveau, leor séjour daos les flammes ne pouvait, dans aucun cas, se poursuivre éternellemtènt, si bien que, moyennant cette disposition, tous les hommes, même les plus dépravés, sans avoir besoin iti de se repentir, ni de se corriger, pouvaient se tenir assurés de venir un jour, dans la compagnie des anges, participer à la béatitude étemelle. A ce point de vue, la purification par le feu constituait donc une sorte de complément du lavage par l'eau; et c'est ce qïic stigmatise révêque d'Hippone dans le passage que vous tournez contre moi : « Ils croient qu€ c^ix auxquels ils prometteîit, en raison de leur foi morte, le salut par le feu, ne feront que passer par ce feu, etc. » En définitive, l'erreur de ces hérétiques consistait donc, vous le voyez, à enseigner que les choses se passaient dans

Fénfer exactement comme vous enseignez qu'elles se passent dans le purgatoire, oh les âmes gagnent le ciel, iselon vous, par la seule action du feu; autrement dit, à ne pas reconnaître la différence infinie que vous avez instituée entre vos deifx catégories du péché mortel et du péché véniel.

Sont-ce là. Messieurs, les idées que vous avez rencontrées dans mon livre? J'en suis tellement Fennemi que la condamnation dont je les frappe se lie au fond même de mes principes et se trouve par conséquent assise sur des motifs incomparablement plus radicaux que les vôtres. Tandis que vous admettez que, pour relever les âmes des souillures occasionnées par les péchés d'une certaine catégorie, il suffit d'une simple exposition à la souffrance,' la théorie delà pénalité que j'oppose à celle du moyen âge part, à l'inverse, de ce que dans aucun cas, voire le plus léger, la souffrance, prise en elle-même, ne possède une efficacité suffisante, l'âme ne devenant digne du ciel que lorsqu'elle a fait effort et s'est amendée par les labeurs d'une meilleure vie. S'il vous plaît, cette fois encore, de me condamner, ne me condamnez donc pas sur ce que j'enseignerais, avec les hérétiques dont il s'agit, que l'enfer constitue un mode de purification analogue à votre purgatoire, mais, tout au contraire, sur ce que j'enseigne que votre purgatoire n'est pas plus acceptable que l'enfer que condamnait saint Augustin, que vous condamnez comme lui, et que je condamne aussi, mais, si je ne m'abuse, par un raisonnement plus clair et mieux fondé.

Des observations toutçs semblables s'appliquent aux condamnations portées jadis contre Origène, et dans lesquelles, par une confusion du même genre, vous m'enveloppez aussi. « Du reste, dites-vous, cette mon-

strueuse réhabilitation des démons et des impies a été condamnée dans Origène et les origénistes par le concile d'Alexandrie, avec l'approbation du pape Anastase, également par le cinquième concile œcuménique, etc. » Vous ne sauriez cependant ignorer, si vous avez bien voulu lire mon livre, que mes idées sont exactement l'opposé de celles de l'illustre théologien d'Alexandrie; et je vais, en effet, jusqu'à dire textuellement: «Loin de recommencer Origène, c'est donc le contre>pied d'Origène qu'il faut prendre; je le condamne au nom de la philosophie plus résolument que vous ne le faites vous-mêmes. » (2* édit., p. 201.) Comment donc, avec ces lignes sous les yeux, avez-vous pu me présenter au public comme enrégimenté dans la troupe d'Origène? » Ces seuls mots de « réhabilitation des démons et des impies » auraient dû, ce semble, vous remettre au juste en mémoire tous les traits de cette antique hérésie. Origène enseignait que le ciel avait été la résidence primitive, non-seulement des anges infernaux , ainsi que vous l'enseignez avec lui, mais de toutes les autres créatures; et que, déchus également, par suite de leurs péchés, de cet état commun de béatitude, hommes et démons étaient également destinés, par l'application des mérites du Christ, à y revenir. C'est là le sens qu'enferme, dans ses racines mêmes, ce mot de réhabilitation qui a formé le support des anathèmes de tous les conciles qui se sont occupés de la question. Or, il est évident que ces anathèmes ne m'atteignent pas, non-seulement parce que je ne crois pas à la réhabilitation des démons , ne croyant même pas à leur existence; mais, d'abord, parce que, loin de professer que le ciel est la patrie primitive de toutes les créatures, je pense que celles d'ici-bas, aussi bien que celles qui occupent actuelle-

nu cOiNciLt: de PÉniouEUX. n

ment les régions d*en haut, ont commencé par les de- , grés les plus bas de la hiérarchie de l'univers pour s'élever progressivement aux plus sublimes ; et, en second lieu, parce que, loin de m'imaginer qu'aucun être ait jamais pu tomber du ciel, je pense fermement, comme je vous Tai déjà exprimé, que quiconque a le pied dans les régions bienheureuses n'en sort plus.

D'oîi il suit que, sur ce chapitre-ci, comme sur le précédent, je suis, en définitive, bien plus écarté que vous de la condamnation dans laquelle vous vous estimez fondés à me comprendre, puisque les origénistqs, en enseignant que les âmes des hommes ont été jadis précipitées des hauteurs de l'empyrée, ne font, en somme, que donner un peu d'extension î\ l'antique légende que vous adoptez, et d'après laquelle une partie des anges aurait efi'cctivement éprouvé ce môme sort. Notre dissidence n'est donc pas là; et, pour vous la définir en deux mots, je pourrais vous dire qu'elle repose, non sur la manière de réhabiliter les êtres supérieurs, mais, \ ce qui est d'un esprit plus moderne et bien différent, i sur la manière de les habiliter.

Telles sont les plaintes, Messieurs, que je n'ai pa« cru pouvoir me dispenser de vous adresser, et dont vous reconnaîtrez sans peine, je ne dis pas sans regret, la justice. La théodicée que j'ai essayé d'esquisser sous^ le titre de Terre erCieZ est bien simple, et, pour achever ' de vous l'éclaircir, il me suffira, je l'espère, de vous en soumettre maintenant le résumé. Le voici en deux mots : En réfléchissant sur le spectacle de l'univers tel qu'il se présente à nous du point de^ vue des temps modernes, il me semble que notre esprit se trouve naturellement conduit à se représenter qu'il existe, dans les capacités de l'étendue, une première série de

18 A MES ItlU LES M EMBUES

mondes plus ou moins analogues à la terre, dans lesquels les âmes, au début de la carrière sans bornes qui s*ouvre devatit elles, encore débiles et n'adhérant pas à Dieu asseis fermement, se trouvent exposées au régime de la tentation, y succombent ou en triomphent, se perfectionnent peu à peu, d'un monde à l'autre, au milieu d'épreuves toujours proportionnées au degré de faiblesse et de culpabilité, et parviennent finalement, après des labeurs plus ou moins prolongés, à mériter d être admises dans les mondes de la haute série. Là se produit la délivrance définitive de tout mal ; l'amour du bien règne désormais avec une telle puissance que

i nul ne démérite plus, et que tous,/ au contraire, animés du désir de s'élever et secondés dans leurs efforts par la grâce incessante de Ùieu et le concours des sociétés bienheureuses au sein desquelles ils vivent dans toutes

Iles splendeurs de la nature, déploient dans ce but l'activité de toutes leurs vertus, et se rapprochent par un

I progrès continu, plus ou moins rapide selon l'énergie de chacun, du type infini de la perfection. Telle est, dans sa vérité. Celte théodicée sur laquelle vous avez bien voulu diriger vos regards; etje crois, en conscience, que si elle n'est pas de nature à éviter de votre part de nouvelles foudres, elle respire pourtant une morale assez pure pour me mettre à l'abri de cette exécration de Dieu et des hommes dont vous me menacez.

Et j'en viens ainsi, Messieurs, à votre sixième canon, dans lequel vous effleurez à mots couverts la question si fondamentale de la certitude des idées. Vous y mettez en parallèle ceux qui ont adopté pour règle de leurs croyances les écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament, considérés par eux comme paroles surnaturelles, et ceux qui n'en ont d'autre que « les opinions diverses des sociétés humaines* » Mais ne vous apercevez-vous

pas que vous ne désignez par cette expression qtie le commun des hommes, et que vous oubliez les philosophes, lesquels prennent « pour i-ègle de leurs croyances, de leur conduite et de leur enseignement dans Tordre des choses divines, » non point les opinions diverses qu'ils voient courir autour d'eux, mais les vérités qu'ils parviennent à découvrir en eux-mêmes? C'est dans cette classe, Messieurs, que j'ai à cœur de me placer ; et je n'ai eu d'autre ambition, en écrivant le livre qut soulève votre indignation, que de me rendre digne d'y être admis.

11 est bien vrai que dans la recherche de la vérité, telle que je la pratique, je ne néglige point « les opinions diverses des sociétés humaines. » Mais si vous avçz bien voulu donner quelque attention à la méthode dont je me sers, vous avez dû remarquer que je fais de ces opinions, non pas un point de départ, mais seulement un moyen de contrôle. Après avoir cherché la lumière en moi-même, en m'înspirant de toutes les ressources légitimes de la raison, de la charité, de la foi, de l'espérance, craignant de me laisser aller à trop abonder en mon propre sens, je trouve une puissante satisfaction à me sentir d'accord avec des autorités que j'estime* C'est ce qui est écrit, ce me semble, en termes assez clairs dans la conclusion môme de mon livre, au sujet de cette question de l'éternité des peines, dont voua faites, à bon droit, votre pierre d'achoppement. « Pour arriver à ce résultat décisif, le principe de la miséricorde infinie, soutenu par la liberté de la raison, nous a suffi ; mais, sans contredit, c'est pour nous une confirmation éclatante et dont nous ne pouvons trop nous réjouir, que de noiis trouver ramené de la sorte, et pour ainsi dire involontairement, dans le plein courant de nos antiques traditions. » (S*" édit., p. 415.) J'estime

donc que, sur ce dernier article encore, vous auriez pu, en couronnement de vos délibérations, arriver à mon égard à des sentiments plus justes, et reconnaître même qu'en fait de soumission aux opinions d'autrui, j'étais plus à Tabri de reproche que vous qui faites profession d'abaisser votre raison devant les opinions de cette société particulière que vous nommez l'Église.

Je ne saurais, du reste, douter que, dans le reproche que vous me faites ici, ce ne soit mon respect pour l'antique tradition de nos pères que vous ayez en vue, car c'est en effet à cette tradition, si odieusement défigurée par ses ennemis, que je me rapporte au premier chef. Bien que vous n'ayez pas jugé à propos d'articuler son nom dans vos canons, l'un de vous, dans l'Instruction qu'il adresse à son clergé pour les lui développer, se dispensant de cette réserve, a touché nettement le point blessant. « Peut-être, dit-il à ses subordonnés, m'avez-vous objecté intérieurement que l'ennui que le livre exhale est ijn préservatif suffisant contre les erreurs qu'il contient; que serait-ce si je vous avais dit que l'auteur s'y attache fortement à la doctrine des anciens Gaulois, et qu'il fonde ses principales espérances sur le prochain retour du génie français vers les traditions et les croyances druidiques?)) {Sec. Instr. synod,, p. 140.) Bien que la forme soit peu logique, puisqu'il n'est guère possible de connaître le défaut d'un livre et d'avoir besoin d'apprendre ce qu'il contient^ j'accepte parfaitement la dénonciation. ]\î.ais n'exagérons rien, Mes- . sieurs. En relevant la tradition de la Gaule, je ne me propose nullement de faire en sa faveur ce que vous faites pour la tradition hébraïque, et de l'ériger ainsi en règle souveraine. De morne qu'en ce qui concerne la.connaissance de Dieu, 1(\< Hébreux ont été admirablement inspirés par leur piétc, je crois qu'en ce qui

concerne la connaissance de rimraortalité, nos pères l'ont été admirablement aussi par leur sentiment profond de l'activité *dc l'âme. Tandis qu'autour d'eux on n'imaginait, sur la terre, pour les temps d'après la mort, que le repos ou dans la tombe, ou dans les Élysées, ou dans les Empyrées, seuls ils ont aspiré à la conservation de toutes nos énergies actuelles et à la plénitude de la vie dans des mondes vivants. Au-dessous de ce cercle céleste où ils se disaient destinés à reprendre de nouveaux corps et à grandir encore sans jamais atteindre au cercle divin, ils n'admettaient, vous le savez, qu'un seul cercle, ce cercle des épreuves que l'existence terrestre ne nous apprend que trop à connaître, et dans lequel, selon eux, les âmes étaient condamnées à demeurer tant qu'elles ne s'étaient point ouvertes, par leur héroïsme et leurs vertus, les portes mystérieuses de la demeure d'en haut. Voilà ce que les monuments de l'histoire nous découvrent comme ayant caractérisé la doctrine de l'immortalité telle que l'enseignaient aux nations ces druides que Rome a dissipés; et je ne pense pas que ces sublimes leçons, auxquelles je me réfère effectivement, puissent être jugées audessous des textes obscurs ou désolants que votre tradition leur oppose.

Sans doute, tout en m'appliquant ainsi à consolider, par leur accord avec les sentiments généraux de la race à laquelle nous appartenons, mes sentiments personnels sur les lois de pénalité qui régissent la grande société de l'univers, je ne néglige pas non plus de rechercher avec la plus sérieuse attention les ressources que je puis rencontrer, pour le même objet, dans les sentiments généraux du monde moderne. Loin de contester la distinction que vous établissez entre votre règle et la mienne lorsque vous faites cette déclaration

si nette, et à laquelle vous ne vous montrez que trop fidèles : a C'est à nous qu'il a été dit de prendre garde de ne 'pas nous conformer aux matimes du siècle » {Ibid,) , je reconnais volontiers que , pour cette fois du moins, vous avez frappé avec une précision irréprochable sur la vérité de ma pensée. Tandis que vous visez, d'après cette loi, à laisser courir les temps de-* vant vous, en restant obstinément vous-mêmes à la même place, j'estime absolument nécessaire, pour maintenir aux idées religieuses le profond crédit dont elles ont besoin, de veiller à ce qu'elles^ ne perdent jamais leur harmonie avec l'esprit des temps. Tout ce que nous découvre la science touchant la constitution de l'univers, les lois de l'organisme, les mouvements séculaires de l'esprit humain et de l'histoire; tout ce que nous révèlent de charité pour l'homme et d'amour pour l'incomparable mansuétude de Dieu, les cœurs épurés par la pratique d'une civilisation élevée et les leçons morales, sinon dogmatiques, du christianisme lui*même; toutes les supériorités enfin que possède le monde actuel, dans la double voie des sentiments et des idées, comparativement au monde des anciens, me paraissent des éléments indispensables à consulter pour toute autorité spirituelle qui veut durer; et c'est pourquoi, au rebours de votre maxime, je fais en effet profession de les honorer, et de m'en inspirer autant que je le puis.

Ainsi, pour me borner au sujet spécial dont vous commencez avec tant de raison à prendre tant de souci, quand se développent sous mes yeux tant de compassion pour le sort des malheureux qui gémissent dans les prisons et dans les bagnes sous le poids des condamnations les plus justement méritées, tant d'élans en faveur de leur réhabilitation morale, tant de désirs

DU CONCILE D£ PÉUIGUEUX. S3

que la punition ne leur soit pas seulement une souffrance, mais un moyen de redressement; quand les écrits des jurisconsultes, jadis si durs sur la crimina* lité, s'ouvrant d'eux-mêmes à la douceur des mœurs , ne veulent plus d'autre mesure que la proportionnalité des peines aux délits, et que le législateur, se retirant dans sa conscience, ne se juge plus autorisé à frapper sans se proposer en même temps de corriger; quand les langues elles-mêmes , résumant en quelque sorte la substance de tous ces changements, s'accordent à substituer partout aux mots barbares de geôles et de cachots , le mot si profondément religieux de péniten* tiaire, je ne puis supposer qu'au milieu de tant de mouvements d'opinion qui se produisent sur ses confins immédiats, le dogme de l'enfer, tel que l'avait formulé le moyen âge, soit de trempe à se conserver immuablement. Et d'autant qu'en interrogeant à cet (^'gard, en dehors de toute passion comme de tout préjugé, mon intelligence à travers laquelle je vois resplendir celle de tous mes semblables, elle me répond que ce dogme sauvage est non-seulement, selon votre assertion, a au-dessus de notre portée et impénétrable à la raison de l'homme, » mais, ainsi que j'aurais été heureux de vous conduire à l'apercevoir, contraire à cette même raison.

C'est là. Messieurs, c'est dans cette expansion, pour ainsi dire instinctive, des sentiments généraux de justice et d'humanité qu'il faut chercher les motifs de ce que l'évêque de Poitiers, dans son Instruction synodale, nomme si bien a une sorte de conspiration contre le dogme de la damnation éternelle, qui se produit* à cette heure, de toutes parts. » (p. 150.) En vain prétendriez-vous, au contraire, en faire, comme lui, l'effet de ces mauvaises passions qui, à l'entendre, auraient ac-

n A MESSIEURS LES MEMBRES

cueilli mon livre avec tant de faveur. Les mauvaises passions, croyez-le bien, pleines d'elles-mêmes, s'intéressent fort peu aux questions théologiques qui s'agitent ici; et si vous voulez prêter l'oreille aux murmures de toutes ces voix que les échos de tant de milliers de confessionnaux font monter jusqu'à vous, vous reconnaîtrez, je n'en doute pas, que les scrupules soulevés par votre dogme dans les cœurs qui vous sont le plus obéissants ne sont pas un des moindres symptômes de sa dégénérescence. C'est pourquoi, plein de bons senlifnents en effet, sinon pour la domination de Rome, du moins pour les intérêts de la religion, j'ose vous engager, au lieu de faire insister dans vos chaires sur cette funeste doctrine que vous déclarez inutilement « très-pieuse et conforme à la miséricorde » (art. 7), à concentrer dès à présent tous vos efforts pour trouver le moyen de vous en délivrer. Elle est devenue comme ce roseau rompu dont parle l'Écriture : celui qui s'y appuie se perce la main.

Mais vous y êtes attachés. Messieurs, avec une foi si passionnée, qu'en concluant le chapitre de votre concile que vous avez consacré h ma condamnation, en môme temps que vous mettez ma personne sous le coup de ces peines éternelles pour avoir protesté contre elles au nom de Dieu, vous déclarez pour vous-mêmes « que quand bien môme non-seulement un homme ou le monde entier, mais, par impossible, un ange du ciel enseignerait une doctrine contraire, la vôtre doit demeurer l'objet d'une foi très-ferme et tout à fait immuable. )) (Art. 7.) Il est impossible à l'homme, je l'avoue, de donner son dernier mot d'une manière plus formelle. Mais votre dernier mot. Messieurs, vous ne , sauriez me défendre de l'espérer, n'est peut-être pas \ le dernier mot du monde chrolien. Les générations»

J)U CONCILE DE PÉUIGUEUX. 25

sur celte terre théâtre de tant do changements, passent, vous le savez, comme le nuage; et les grands événements dont la perspective plus ou moins prochaine préoccupe toute TEurope, et qui nous sont, dès aujourd'hui, comme présents, nous laissent apercevoir assez clairement que la génération qui va nous succéder rencontrera, même au point de vue ecclésiastique, des conditions bien différentes de celles qui régnent sur nous. Supposez donc, Messieurs, ce qui, pour vous, ne saurait être une hypothèse inadmissible, que, soit à la fin de ce siècle, soit dans le cours du suivant, les populations chrétiennes, agitées par tant d'idées nouvelles qui surgissent dans le domaine de la théologie , s'avisent de vouloir reconnaître elles-mêmes leur propre fonds en se consultant sur ce qu'elles pensent, n'est-il pas tout au moins dans l'ordre des choses possibles que le résultat d'un tel concile soit précisément, comme vous me reprochez de l'avoir indiqué, l'abandon de la dure doctrine du moyen âge touchant la pénalité del l'autre vie? Il ne saurait m'appartenir, Messieurs, de vous remontrer, contrairement à votre déclaration précitée, que si le monde entier arrivait à vous enseigner de la sorte une doctrine opposée à celle que vous professez en ce moment, il deviendrait conforme aux lois adoptées par l'Église pour le règlement de la foi, de faire plier votre opinion épiscopale sous le poids d'une autorité si vénérable; mais il est assez évident que votre exemple, en présence de ce consentement général, n'aurait plus pour imitateurs que ceux qui, par attachement à de vieilles opinions, se résigneraient à leur tour à recevoir le nom d'hérétiques.

Quelle puissance en effet le monde serait-il en état d'élever en contradiction d'une assemblée représentative des sentiments généraux du monde, autorité qui

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