‹ Terre latineChapitre 11 sur 82 · VILLE D HIVER I Ç · texte numérisé non relu

VILLE D HIVER I Ç

Louis XIV et la Montespan : « Il y a douze ans, madame, que j'endure votre mauvaise humeur. — Et moi, .sire, douze ans que je supporte votre mauvaise odeur. ») Elle disait vrai, il avait les pieds et le gousset fins, et quand la feue reine-mère coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en être terriblement parfumée. »

Il convient d'arrêter à ce point la citation, car le morceau devient terriblement scabreux. Je ne voudrais pour rien au monde incornifustibuler la vérécondie de mes lecteurs. Mais j'ai pris tant de plaisir, ce matin, à la lecture du médisant rétrospectifqueje pensai bien faire en substituant à mon écriture celle du vieux Tallemant. Que si l'on me reproche de n'avoir pas loué comme il sied la chère Gabrielie, je rejetterai ma faute sur le temps qu'il fait; car, pour finir par une pointe dans le goût de l'époque, on ne saurait louer dignement le soleil de tels yeux, quand les Hyades automnales embrument l'horizon.

Pau, le 7 décembre 1S96.

Le Décor de THeplaméron

est une bien étrange dévotion que l'on voit aux concierges des palais nationaux. Si oncques le sentiment monarchique récemment exhumé dans Bruxelles par le michet de la femme Armstrong se laissait choir en quenouille, on le retrouverait intégral et déférent chez ces honnêtes portiers. Il y a quelques années, un Alsacien — car tous les Tedeschi d'alors pleuraient dans le mouchoir tricolore de l'exil, — un Alsacien démontrait la chapelleexpiatoire, hachait de la paille sur le tombeau de « nos rois ». Une prédilection lui était venue pour ce Montame Elissabeth,zette ferdueuse brincesse qui futl'egsemble de la Vranze et la cloire de la grédienté ». Il gémissait comme un hobereau de province à l'évo-

cation de l'infortuné Louis XVI, encore que ce prince, comme le remarque si à propos Eugène Chavett'e, fut mort depuis longs jours, eût-il même évité le désagrément du 21 janvier.

A Blois, à Fontainebleau, dans ce désert d'Anet que magnifia jadis le croissant équivoque de Diane, partout, mon Alsacien se retrouve, pipelet anachronique et respectueux. Il déambule, comme un vampire familier, à travers les sonorités des appartements vides que peuplent, seuls, de leur allégresse emphatique et surannée, les personnages des tapisseries, les divinités plafonnantes des trumeaux. Vases de Sèvres ce offerts par l'État » (haricot rouge ou vert céladon), tentures à décors moyenâgeux de la Restauration, tapis de Beauvais choisis par la duchesse d' Angoulême, rien ne peut ébranler sa foi. Il couve d'une idolâtrie impartiale chaque souverain en biscuit-porcelaine, depuis Louis XII jusqu'à Montjarret. C'est lui qui tient la clé des alcôves illustres, des souvenirs légendaires, avec toutes sortes d'euphémismes pour l'assassinat du duc de Guise ou les déportements de la reine Margot. A Pau, son office est d'abolir la mémoire des comtes de Foix au bénéfice des Bourbons-AIbret et de limiter à ces princes Thistorique de son bâtiment.

Pourtant, ce fut une cour artiste et patricienne, celle des premiers rois de Navarre, en leur château de Pau. Monarques fainéants et dilettantes,

la

Pampelt

instal-

la avaient quitte la noire rampeiune pour 1er sous le climat (riant alors, peut-être) du Béarn un pacifique Thélème : science, amour et librepensée. Certes, ils n'eurent point, comme René d'Anjou, le ciel béni de la Provence, la douceur permanente du climat. Néanmoins ils goûtèrent en leur oasis montagnarde, les loisirs de la paix et de la liberté. Une tradition, d'autant plus tenace qu'elle manque tout à fait de vraisemblance, attribue à Gaston de Foix la complainte : cAqueros mountagnos, populaire entre toutes, que sonnent, d'Hendaye à Port-Vendres, les échos des Pyrénées. Ainsi l'erreur plébéienne est plus représentative que l'histoire vraie des hommes disparus. Le geste du beau Vicomte, du héros de Ravenne, est à jamais fixé par un pont-neuf écrit quelque trois siècles après sa fin.

L'imagination est tenue à moins d'efforts pour introniser dans sa gloire la Marguerite des Marguerites, aimable princesse, qui, durant un quart de siècle, réunit à ses pieds tous les hommes de mérite : philosophes, conteurs, poètes, musiciens ; que tourmentait, en d'autres lieux, la haine du parti catholique. Tous ceux que, déjà, rendait sus-

pects, au matin du xvie siècle, la ce gaieté confite en mépris des choses fortuites » dont se vantait Pantagruel, trouvèrent bon accueil auprès de celle qui, épousée en premières noces par le duc d'Alençon, — fuyard sinistre de Pavie, — connut plus tard, dans la maison d'Albret, un époux digne d'elle, avec la royauté.

A sa personne furent attachés, comme valets de chambre, les beaux esprits les plus divers : Bonaventure Desperriers, Claude Gruget, Antoine du Moulin et Jean de la Haye qui, le premier, réunit, en un volume, les contes de YHeptaméron. Jouant sur la signification latine du nom de l'auteur, le premier titre de ce recueil portait, comme il convient, un calembour héraldique: ^Marguerites de la ^Marguerite, perles de la perle des princesses, très illustre royne de CN^avarre. Lorsque Marot fut arrêté par ordre de la Sorbonne et de l'inquisiteur, sous le grief burlesque d'avoir mangé du lard en carême, Marguerite le dérobait aux « papimanes » inhumains qui brûlaient alors un homme pour de pareilles sottises. Ainsi la reine de Navarre que la France et l'Europe avaient accoutumé déconsidérer, selon son épitaphe, comme la dixième Muse et la quatrième Grâce, « zMusarum décima et Charitum quart a »,

Marguerite exaltait l'âme des marguerites,

préludant à ce réveil de la conscience humaine

qui, deux siècles plus tard, devait illustrer les noms de Montesquieu, d'Helvétius et de Diderot. Sous les ormes du vieux parc, en face des coteaux chargés de vignes ou fleuris de jardins, le long du Gave épanché dans la verdoyante plaine de Gélos, Bonaventure Desperriers aiguisa les épigrammes du Cymbalum mundi, aussi redoutables à l'obscurantisme que les lettres de Hutten ou le rire de Voltaire. Pau s'appelait alors le Tarnasse béarnais. Antoine de Bourbon y rimait des chansonnettes. C'est à ce prince que les folkloristes, entre autres Bascle de Lagrèze, attribuent la fameuse chanson du zMisanthrope :

Si Je roi m'avait donne Paris, sa grand' ville. . .

Là, rimait aussi le falot écuyer Salluste du Bartas, plus idoine à despumer la verbocination latiale que l'écolier limousin suppédité de MM. Flandre et Moréas. Gentilhomme cousin du baron de Fœneste, Salluste imagina le premier de blasonner le Soleil « Grand-Duc des Chandelles », trope incomparable qui l'éleva d'un coup au rang des grotesques immortels.

D'où vient l'ennui, le profond, lancinant et ténébreux ennui que distille pour nous YHeptaméron, malgré sa bonne grâce et le joli parler de Mme Oisilie? Les parcs de l'abbaye de Serrance, copiés sur la vigne de Pampinée, groupaient, devers leurs fontaines, autant de joyeux cavaliers et d'aimables princesses que le pourpris toscan. Pour conjurer le désœuvrement, plus redoutable que la peste de Florence, les conteurs de la reine de Navarre parfilèrent tels récits comparables à ceux du Pogge ou de Boccace, récits où l'impudeur cicéronienne des conteurs florentins s'avive de belle humeur gauloise et de française concision. Cette lecture, néanmoins, nous demeure insupportable, comme, d'ailleurs, celle de tous les prosateurs grivois, les plus soporatifs d'entre les hommes. Époux bernés, moines paillards, matrones luxurieuses et donzelles émancipées, ces propos de cuisine et d'antichambre nous font lever le cœur. C'est à peine si quelques boutiquiers s'en réjouissent encore, après les larcins professionnels, au temps du diner familial. Sans doute, ce qui répugne ainsi à la délicatesse moderne, c'est la façon joyeuse dont ces plaisantins comprenaient l'Amour. Au lieu du

tragique adolescent né de l'Aphrodite marine qui porte dans ses yeux farouches, dans ses pesants cheveux, la tristesse immuable du Ciel et de la Mer, leur culte polisson taquine et glorifie le « Petit Dieu malin », galvaudé, cul-nud, parmi les roses de Boucher. L'étreinte des amants leur paraît chose légère, propre à divertir les moments inoccupés. Le Désir, cette prise de possession exercée par l'Espèce contre l'Individu, cette mise en demeure de vivre, par quoi s'affirme d'abord la dissolution immanente, n'implique-t-il point une affreuse mélancolie? Le plus grand crime envers un homme, quel qu'il soit, ce n'est pas l'occire, mais bien l'engendrer.

Aussi la douleur inépuisable des races futures vient-elle empoisonner les ivresses fugitives. C'est leur plainte qui gémit si lugubrement dans les vers de Lucrèce où furent lamentées les amours des hommes :

... quoniam medio e fonte Leporum

Surgit amari aliquid quod ipsis in floribus angat.

L'impossibilité de pénétrer l'énigme que reste l'être chéri et possédé, pour qui l'aima, accroît encore d'un aiguillon sans fin l'antagonisme éternel des sexes. Voilà pourquoi, sans doute, les Épicuriens de jadis, batifolant parmi les bosquets de Cythère, nous donnent une impression si nette d'inintelligence et de mauvais ton. Des Cent

V^Çouvelles nouvelles aux Contes de Grccourt, une rancœur nous prend à respirer ces myrtes d'autrefois. Mieux vaut que leur fadeur les plus sinistres breuvages. Nous préférons Médée à la mère Godichon, la coupe de jusquiame au petit vin de Ramponneau.

Tous les contemporains néanmoins ne se montrent pas si dégoûtés envers celle qui réconforta, dans sa prison, l'âme chevaleresquede François Ier, et qui, Lucile d'un René porte-sceptre, consola par ses chants le vaincu de Pavie. Une récente Guirlande à Marguerite, parue il y a quelques années, témoigne de cette dilection rétrospective, où je cueille le sonnet liminaire que voici. M. Jean-François Bladé l'a signé d'un nom illustre parmi les savants européens. Mais un tel souffle de renaissance y couronne chaque vers, qu'on les pourrait donner, sans le moindre solécisme, à Joachim du Bellay, sinon à maître Remy Belleau :

Parfois, quand je me sens au bout de mon courage, Quand je suy prest à cheoir sous les coups du guignon, Je me veulx retirer eu un désert saulvage Et me rendre berger au val de VAuvignon.

Là j'irai dans les boiys cueillir le champignon, Je viurai de pain bis, de fruycts et de laictage, J'aurai sayon, houlette ainsi qu'un personnage De Messire d'Urfé sur les bords du Lignon.

Là, maistre de mon champ et seigneur de ma vigne, Mes jours s'écouleront en peschant à la ligne Et je verrai passer du fond de mon repos

L'Automne après l'Esté, l'Hyver après l'Automne, Après l'Hyver sans fleurs, le Printemps qui fleuron ne, Cependant que la Mort arreste mes propos.

Pau, le 12 décembre 1896.

La Bacchante cTEtcheto

oi ci un roman de souffrances d'art et de pauvreté, qu'ont ennobli, pour mes yeux, les ouvrages d'un grand sculpteur. Le hasard des courses désheurées à travers l'ennui d'une province bigote, maussade et ignorante; le gris d'un ciel passant de la bruine à l'averse et du brouillard au déluge, furent mes guides au musée de Pau. C'est là, parmi quelques toiles insignes et des croûtes à foison, que se dressent, près de l'Henri IV de Bosio, les morceaux d'un artiste, chu en pleine jeunesse, et dont les reliques suffisent pour montrer à nos regrets le deuil irréparable de sa mort. Né à Bayonne en iSj'J, François Etcheto appartenait, comme son nom l'indique (eche, = maison), à cette race vail-

lante des Basques, qui, surl'unetl'autreversantdes Pyrénées, maintiennent, dans nos âges de prose, les traditions chevaleresques : bravoure indomptable et fortes volontés.

Transplanté dans Madrid, à la suite d'affaires peu brillantes, le père du jeune homme tenait une fonda de la plus humble espèce. Mais, vieillard cupide, il rêvait pour son fils plus hautes destinées : le grade impérial de maître-queux.

Obtempérant aux vœux de son auteur, Etcheto marmitonna dans les cuisines, gâta des sauces et brûla des rôtis. Ce n'est pas sans quelque orgueil que sa famille (chacun sait notre respect pour cette admirable institution)énumère encore les progrès de l'adolescent à travers les fourneaux. Un document authentique donne les grades culinaires du statuaire futur, depuis l'auberge de Cambô, terrain de ses débuts, jusqu'à l'office du duc de Frias, curieux d'accommoder au goût français les cocidos espagnols. La servitude militaire vint suspendre enfin le travail nauséabond d'Etcheto, que la vocation blasonnait déjà, et qui passait à modeler ses heures de loisir.

En garnison à Tarbes, le troupier, qu'enchantait peu l'esclavage de l'armée, eut vite fait de se lier avec quelques Bigourdans, déportés comme lui dans cet ergastule abhorré.

Le sol marmoral de la Bigorre fait surgir près des carrières illustres : Sarrancolin, Campan, les

LA BACCHANTE D ETCHETO 1~j

tailleurs de pierre, en légion. Pour ces favoris de la montagne natale, dorment, au cœur des blancs rochers, les statues à venir, attendant le réveil, comme la Belle au Bois. Parmi ses compagnons de régiment, Etcheto connut Louis Desca, le plus robuste des artistes contemporains délégués par Bigorre à la conquête de Paris.

Une amitié fervente divertit bientôt les deux compagnons de leurs déplaisirs guerriers, qui ne s'estpas démentie jusqu'au dernier moment. Pour gagner Paris, où l'appelait une ambition d'art, chaque jour plus pressante, Etcheto quitta les galons de sergent dont il était orné. Au 1 1 J^ régiment de ligne, le colonel Langourio pressentit avec intelligence le don du jeune soldat et, loin d'entraver ses débuts, facilita son entrée à l'École des Beaux-Arts. Déjà Castellar, célèbre virtuose espagnol, avait mené chez Carpeaux l'apprenti sculpteur.

Dans l'atelier du Maître, le jeune homme put apprendre la technique de son art, en même temps que les procédés par quoi le marbre acquiert cette vie intense de la Flore et du « Groupe » renommé.

A dater de son entrée dans la vie civile, toute l'histoire d'Etcheto n'est plus qu'un long récit de misères et d'efforts vers la Beauté. Déjà mordu par la phtisie, le malheureux épargnait sur sa maigre pitance le prix des modèles. Un nègre qui

posa son premier buste, l'Esclavage*, le fit vivre, six semaines durant, avec deux sols de pain quotidien. Comme François Villon, le maigre écolier dont il devait plus tard fixer l'image dans un « rêve de pierre », Etcheto connut les âpres sentiers de la bohème, l'hiver sans fin des va-nupieds. Tandis que son noble désir escaladait les astres, le froid, la faim, la déréliction enfonçaient dans la poitrine dolente de l'artiste leurs glaives et leurs inexorables clous. Lui aussi connut, sous les auvents mal abrités, les nuits glaciales avec la bise amère,

Sur le Noël, morte saison, Lorsque les loups vivent de vent, Et qu'on se tient en sa maison, Pour le frimas, près du tison.

Il se « guermenta de pouvreté », parmi les « gracieux guallants » qui, sous la rafale d'automne,

... Mendient tout nuds

Et pain ne voient qu'aux fenêtres.

Ces jours d'inexprimable angoisse, Etcheto les éternisa dans le rictus de son héros. Malgré la morbidesse exquise (dont le bronze du square Monge donne une idée très imparfaite : car les accents, le chaud coloris du marbre, non moins

* Musée de Pau.

LA BACCHANTE D ETCHETO

qu'en la voisine et fâcheuse copie de Houdon, y font absolument défaut), malgré l'élégance et le charme du Villon, une amertume se dégage de la bouche rieuse, du geste contempteur. Ce n'est plus l'amant salarié de la grosse Margot, traînant ses hontes et son ivresse parmi les venelles fangeuses de la Cité ; ce n'est plus le mauvais garçon promis aux fourches patibulaires, mais le sombre, grandiose et généreux poète qui, le premier, osa dire, en simple langage, la douleur de mourir ou d'aimer :

J'entends que ma mère mourra

Et le scait bien la poz're femme !

Mon père est mort, Dieu en ayt Vdme;

Quand est du corps, il gyst soubs lame...

Et le fils pas ne demourra!

Je sais bien que pauvres et riches,

Sages et fol%, prebstres et lai^,

Dames à rebrasse\ collet^,

De quelconque condition,

Portant at tours et bourrelet^,

Mort saisit sans exception :

Et mourut Paris et Hélène!...

Ainsi la plainte du Grand Testament répond, dans un morne jardin, à la résignation de Candide, le sourire plaintif de Villon à la grimace méprisante de Voltaire. L'achat de son bronze par la ville de Paris sortit d' « essoyne » le jeune Etcheto. Un riche vigneron champenois, jaloux de personnifier ses pampres en quelque Bassaride,

lui commandait aussi une figure largement payée. La fortune, à présent, souriait à l'artiste, jeune encore, avec les longs espoirs de la trentième année. Riche d'un peu d'argent, riche aussi de volonté, le mirage de la guérison, la douceur du climat le rappelèrent en son pays de Labourd. Mais bientôt, gagné par la rancœur ambiante, par l'inquiétude sublime de produire, il revint demander à Paris la Mort ou bien la Gloire : ce fut la Mort qu'il trouva.

Outre un Démocrire d'exécution fougueuse et de vibrante réalité, où le marbre s'assouplit jusqu'à figurer les chairs flaccides, les os découragés de la vieillesse, le Musée de Pau montre à ses visiteurs un buste féminin, d'exécution suave et tourmentée : quelque chose comme un Clodion retouché par Rodin. Mais le joyau, la perle incontestable entre les œuvres d'Etcheto, c'est la Bacchante, finie, après la mort de l'auteur, par son émule et frère d'art, le sculpteur Jean Dampt.

LA BACCHANTE DETCHETO ^1

La Thébaine a dévêtu, pour courir librement parmi le Cithéron, sa nébnde flottante et sa robe tachetée. Là-bas, dans la prairie où sonnent, avec les « Evohé » , crotales et tambourins ; où les vierges obscènes secouent éperdument les vipères de leurs chevelures, Penthée, maître du deuil, agonise, féru parles servantes du dieu.

Les filles de Kadmos : Inô, Autonoé, Agave sa mère, déchirent comme un faon le jeune sacrilège, tandis que le divin Tirésias frappe le roc d'un pied sénile, en invoquant Bromios, prince du vertige, Lyseos, libérateur des appétits, Evan, redoutable fils de Sémélé aux cornes de taureau.

Mais elle, timide encore et chancelant sous l'haleine divine, a quitté la redoutable orgie. Ses doigts menus pressent amoureusement la grappe mûre. Son corps pâmé se renverse tout entier dans un frisson iascif qui, de la gorge aux orteils, propage une onde caressante. Un rire de plaisir mouille la bouche vineuse, sous la couronne de sarments tordus, sous le flot indécis des cheveux enfantins. Nul accessoire mythologique dans cette image adolescente de l'ivresse, chantant, pour nos

mémoires, l'hymne prestigieux de la démence et de la volupté.

Aujourd'hui, brandissant le thyrse radieux, Dionysos vainqueur des brutes et des dieux, D'un joug enguirlandé n'étreint plus les panthères :

Mais, fille du Soleil, l'Automne enlace encor Du pampre ensanglanté des antiques mystères La noire chevelure et la crinière d'or*.

Comme il était déjà sur sa couche d'agonie, Etcheto, plein d'ardeur et d'espérance, pétrissait la glaise imaginaire, d'un pouce que froidissait la mort. Escorté par le blanc fantôme des statues rêvées, le Néant le surprit entre les bras de la Muse. Heureux, certes, l'artiste dont le trépas emporte au front le baiser d'une pareille maîtresse; heureux peut-être aussil'homme dont chaque jour n'a pas flétri la primitive confiance, et qui, sous le rosier non défleuri des illusions, s'abandonne au dernier sommeil en regrettant quelque chose encore delà Vie!

* José-Maria de Heredia : les Trophées. Pau, le 20 décembre 1896.

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Souvenir des Taureaux

u coup de trois heures frappant à vingt horloges, la cohue envahit la place des Ji^gé^, Taureaux.

Avenue de la Lîbenad. sur le paseo de la Coucha, un moutonnement de flot où les guimbardes à tendelets verts impriment des ressacs. Des femmes glissent, onduleuses, une flamme dans leurs yeux noirs. Des mantilles sur les cheveux lustrés à la mode ancienne, des rires parmi les éventails, cependant que les jupes voyantes frôlent, sur la chaussée, brugnons, pastèques et raisins, tout un verger à ras du sol.

Berreten tête,etlajambepriseen des houseaux de toile, une compagnie de Basques déchaîne furieusement ses aigres flûteaux.

Sur le pont, défilent sans trêve des sociétés cho-

raies, un tas de Lyres et d'Harmonies. Au festival coutumier, le maire de Saint-Sébastien juxtaposa un concours d'orphéons. Sous les yeux des badauds vomis par les trains de plaisir, s'allonge, vers le cirque, une phalange d'instrumentistes. Crevés de chaud, bouffis et suants, avec des gestes endoloris, ils traînent l'ampleur des grosses caisses, la configuration bizarre des saxhorns. Maints enfants se haussent pour voir les toreros escortés de longs hourras : des fils de bourgeois qu'endoctrinent leurs auteurs sur l'abomination des plaisirs sanguinaires; des filles vertes aux hanches délurées, aux regards explicites; des marchands d'allumettes et de programmes à s'éventer.

Par delà les parapets, l'eau calme de VUruméa bleuit au loin, — sans une écume, — se perd au délicat azur. Des gcëlands claquent du bec, lustrent leurs ailes noires, fondent en cercle sur la mer, et leurs appels mêlés aux fanfares retentissent opiniâtrement.

La course promet d'être sans gloire, s'il faut en croire les habitués.

Des pacants glabres et solennels à visage de prêtres ou de cabotins, verbeusement, épiloguent sur les grandes Epées. Non loin, un touriste quadragénaire, parmi quelques femmes adéquates, pérore d'une vigoureuse stupidité. Encore que je m'exerce à ne l'entendre point, cette joie m'est impartie d'assavoir que, lui, — Chose, — a des

SOUVENIR DE TAUREAUX 3f

motifs sérieux de préférer les Ganaderias de Félix Gomez aux écuries de Vera-Aguas. Et le speech obligatoire sur la sauvagerie des moeurs espagnoles et tout l'invertébré langage des philistins acharnés à la protection des animaux!

L'amphithéâtre est plein. De la barrière au mur d'enceinte, des habitués se reconnaissent, discutent à voix basse, l'air satisfait et compétent. Une affiche d'ocre et de vermillon flotte sur le toril, indiquant la stalle du gouverneur. De l'autre côté de l'arène, en plein soleil, la foule encaquée sur les gradins d'assiento, la bariolure des ombrelles et des éventails. C'est comme un battement d'ailes où, sur des fonds de couleurs brutales, saignent des taureaux, flamboient des matadors. Le portrait de Mazantiniest dans toutes les mains, salégendesurtoutesleslèvres. Jeune, beau, sorti d'honnête race, il apprit à toucher les bœufs par amour de l'art. Et comme il fut baptisé sur le sol de Guipuzcoa, qu'on le dit magnifique et brave de tous points, sa gloire obscurcit un peu le vieux renom de Lagartijo ou de Frascuelo.

Une sonnerie de trompettes. Le gouverneur est dans sa loge et les cuadrillas vont défiler. En tête, le héraut serré dans un justaucorps noir, empanaché d'un arc-en-ciel de vieilles plumes, fait exécuter des changements de pied à la plus lamentable haridelle qui se puisse voir. Après, les banderilleros, imbriqués de métal ; puis, seul, en sa cape

aventurine, la face rasée et le port olympien, Yespada Mazantini, derrière les sobresalientes et CaraoAncha, son rival. Tous saluent le magistrat, qui, sans retard, octroie licence de procéder au combat.

Paillons de cuivre, fleurs d'argent, étoffes diaprées et violentes : l'emphase des vieux costumes ennoblit le champ clos.

Les servants rabattentuneporte: le silence choit et, poussé dans la piste, le taureau s'avance, ébloui.

C'est un andalou, bai foncé, court de jambes, épais de fanon et d'encolure, les cornes ouvertes en croissant. Depuis l'aube, afin d'irriter son courage, on le tint prisonnier dans un box étroit, sans jour, presque sans air. Aussi, trébuche-t-il, aveuglé de ce plafond lumineux soudain. Un chulo, tout courant, le cape « à la Navarra ». Déjà les picadors sont à leur poste, la lance en arrêt, les pieds emboîtés dans des étriers de chêne, et le monstre, d'un élan irrésistible, fond sur eux.

Le premier carcan, féru d'un coup de corne, perd un flot d'entrailles, son ventre béant de l'encolure à l'arrière-train. Le foie, les poumons s'échappent de la rosse ouverte qui halète encore et trébuche parmi ses intestins, puis d'un tournoiement clonique s'écrase dans une flache d'ordure et de sang. Quelques Françaises — modistes ou catins — cherchent à s'évanouir. Avec le perroquet aimé des concierges et le chien au nez numide, la conquête de M. de Buffon règne sur le

SOUVENIR DE TAUREAUX jj

cœur femelle et pénètre d'amour les âmes chères à Paul Bourget. Recousus et l'abdomen contrepointe d'étoupes, les chevaux étripaillés se redressent pour un nouvel assaut. Désertent la lice en clopinant, les picadors culbutés par la fougue du taureau, cependant qu'un aide enfonce lapunrilla au crâne des rosses moribondes.

Légers, sautillants avec des pirouettes de danseurs et précisément conformes aux tauromaques de Goya, les banderilleros, armés de courtes flèches, bondissent en mesure devant le taureau. Lui, gratte le sol du mufle et du pied : son haleine creuse des trous dans le sable, mais, premier qu'il ait effleuré l'homme, celui-ci implante dans sa chair les banderilles empennées. L'hameçon tranchant et solide qui termine la flèche, d'une cuisante piqûre exaspère l'animal.

Pour le buffle indécis, qui, par crainte ou feintise, recule devant le fer et se couche indolemment, une pièce d'artifice dont les crépitantes étincelles aveuglent presque ses yeux, pénètre, en guise de banderille, dans la vivante chair. Sous le cruel météore, hurle et meugle la tête énorme; des flancs, où grumèlent en lourdes nappes les caillots refroidis, tombent des gouttes vermeilles ensemble avec les feux des serpenteaux.

Quel que soit le ragoût d'un pareil intermède, il sied pourtant de le réprouver et de n'introduire pas, en ces spectacles, d'hétérodoxes agréments.

Le sang tout cru — le sang versé par des mains intrépides est la seule pourpre de mise en la/?/^a de toros.

L'attrait d'un beau supplice, la vie humaine engagée sur un coup de dés, le ruissellement des blessures frais giclantes, rénovent dans les plus lâches poitrines une jeunesse héroïque, sans besoin de pétards ou de fleurs en papier peint.

Veste héliotrope à pampilles d'or, culotte et bas de soie blancs striés de canetille, le jarret tendu, la brette engainée dans une mante écarlate, Mazantini jette à ses pieds la toque de pluche et s'apprête à frapper le taureau.

Un grand garçon, mince, brun, au nez droit, les yeux comme voilés par le froncement des paupières, la bouche fine et pure, accentuée d'un soupçon de gouaillerie, tel apparaît, dans la vigueur de ses trente ans, Yespada bien famé. L'on devine, au moindre geste, qu'il marche dans le prestige inatténué de sa force et de son orgueil. Le désir d'un peuple de femmes et cette marée humaine dont chaque souffle lui apporte des baisers, l'allégresse vive du péril encouru, la juste arrogance d'un métier noble, en cet âge boutiquier, l'imprègnent d'une magnificence inconnue aux plus reluisants ténors. Ses cheveux drus, tressés en cadenette, selon le cérémonial prescrit, découvrent tout ce visage reluisant d'audace et de beauté : un dieu qui sent l'abattoir.

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