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SOUVENIR DE TAUREAUX

Le duel se poursuit entre la brute et le gladiateur, avec les feintes d'une escrime impeccable, jusques au temps que, frappé droit entre les épaules, le quadrupède chancelle et tombe pesamment.

Puis ce sont les vivats et les saiuts de la foule, les petits cris extasiés des sehoras, les trains de mules chaperonnées, emportant, au grésillement des sonnettes, les lourds cadavres mutilés.

Interminablement, les corridas se déroulent avec des fortunes diverses. Cara-cAncha, qui n'est guère en bonheur, manque plusieurs fois la botte suprême, à la grande indignation de l'assistance. Les jurons pleuvent. « A iMadrid, ce seraient des bouteilles vides ou des oranges gâtées, » dit quelqu'un près de moi. Des hommes à barbe d'encre avec les yeux de Montézuma, sur le bûcher, gesticulent, furieux. Un prêtre jette son cigare pour invectiver plus à l'aise: « Fuero! fuero! puerco! conchino! » et mille gentillesses d'outre-monts. Pendant ce temps, les Basques sifflent dans leurs « dulzaïnes » , les orphéons mugissent des pas trop redoublés et le tueur néfaste rate ses victimes avec précision.

Cela tourne à la vilenie. « Charcutier! » hurle un Français, ce Tuerco!» reprennent les Espagnols.

A nos pieds, agonise le dernier mâle, une douceur dans ses yeux obliques, mourants déjà. Un coup de miséricorde, en plein front, le prosterne foudroyé.

Par les vomitoires grands ouverts, les specta-

teurs, entre deux files de miquelets, s'éparpillent dans les rues pavoisées comme aux jours de Fête- Dieu. A tous les balcons, des housses claires, des verdures, des tapis; aux fenêtres, le drapeau de gueules et d'or; les mirador es pleins de robes couleur du temps.

A la éMaillorquina, des femmes lunchent, égratignentdes sorbets, grignottentdes pâtisseries aux jaunes d'ceufs, avec force cédrats confits, héladas et vasos de agua con esponjado. Les fanfares continuent leurs évolutions au grand air. La SMarseil- [aise déchaîne par les carrefours son patriotisme de trombone. Les Basques déchirent la paix du soir de strideurs à la Valmajour.

Imbriaques, mais non lassés, les cuivres éructent les plus obsédantes âneries de nos cafés-concerts. La chanson de la Grosse Caisse unit, pour la même apothéose, le souvenir de Pepe Hillo à l'image de M. Paulus.

L'ombre s'appesantit. Dans le cuivre enfumé du couchant passent les filles des Provinces, hautaines et d'une beauté si grave qu'on les prendrait, ainsi voilées, pour quelque Notre-Dame issant d'un rétable, avec sa cotte lamée et sa couronne de jayet noir.

Saint-Sebastien du Gnipu^coa, le 29 août 1SS6.

Toros de Muerte

^T?¥"TP ne femme d'esprit et la plus adverse QiHnr) ^u monc^e aux combats de taureaux f^^Sic me disait l'autre jour :

ce Outre l'horreur des belles âmes devant un spectacle barbare; outre la pitoyable agonie de ces tristes chevaux.'d'autant plus dignes de commisération qu'ils sont vieux, infirmes et mourants ; outre mille raisons sentimentales ou raisonnables d'exécrer le roreo, j'ai contre vos matadors, espadas, chulos et autres singes coifTés, une haine de femme, une répugnance que nulle dialectique ne saurait infirmer.

« Avec leurs maillots soutachés de hapelourdes et leurs vestes impudemment concises, avec leur clinquant et leurs joyaux à la Fontana-

rose, rien ne m'apparaît plus infâme que ces gladiateurs, objets de votre admiration.

« A dire vrai, ce sont des bayadères pour sénateurs érotomanes, des travestis hermaphrodites que leur face rose, que leur laideur populacière de bouchers parvenus rendent encore plus ignobles, égalent aux rôdeurs androgynes de nos boulevards. »

Et ma gracieuse interlocutrice décameronna longuement sur ce motif qui la trouve, en toute occurrence, armée d'éloquentes, de spécieuses reparties.

Mais je ne rapporte ici que le fond même du discours, les seuls arguments plausibles parmi tant d'extravagances que propagent les personnes émotives, chaque fois que revient sur le tapis cette irritante question des taureaux.

Dire, en effet, que la vue d'une corrida est plus immorale que les gravelures pharmaceutiques d'Yvette Guilbert, plus immonde que les chansons de pierreuse par quoi la petite vaurienne Eugénie Buffet inaugura sa carrière d' ce étoile », c'est un aimable paradoxe tout à fait propre à conjouir le béotien merdifoireux.

Prétendre que pour affronter un taureau d'Andalousie et s'offrir à ses terribles cornes, armé d'une simple brette, il ne faut pas le moindre courage, cette espièglerie appartient d'abord à la ventripotence de Monsieur de Blowitz, puis fut

reprise, dans son Christophe Colomb devant les taureaux, par ce même Léon Bloy, scorpion que l'aspect seul d'une épée nue évapore soudain comme une ombre fugitive.

Aussi, ayant formé le dessein d'apporter certains éclaircissements dans un débat que l'incompétence des contradicteurs obscurcit d'autant qu'il se prolonge, me faudra-t-il écarter les opinions grotesques, les péladaneries et les dires de notre Joséphin que l'idée même d'un acte intrépide sature de dégoût.

Et d'abord, les chevaux, ces pauvres chevaux si cruellement questionnés par les bourreaux de la Tlaia! Séverine elle-même, tant opposée à l'art de tauricider, passerait presque sur les autres jeux de la Lidia, laisserait volontiers l'homme et le taureau s'expliquer ensemble si l'on épargnait, une fois pour toutes, les minables carcans des picadors. Ayant, quant à moi, une âme peu accessible à la protection des animaux, j'avoue ne pas ressentir la moindre peine à l'éventrement des rossinantes nécessaires pour mettre d'aplomb le taureau, premier que d'intenter les coups définitifs. Avec le chat préféré des imbéciles prétentieux et le chien lubrique aux immondes senteurs, je ne connais pas d'animal plus odieux que la « conquête » de Monsieur de Buffon, ni qui mérite davantage l'animadversion des honnêtes gens. N'est-il pas l'occasion de mille sottises nidoreuses,

le prétexte d'imbéciles conversations, l'un des plus fermes appuis de la mondaine stupidité?

Cela, j'en conviens, ne suffirait point à supplicier l'énervant quadrupède.

Mais, 6 deuil! le cheval est un élément indispensable du toreoj tel que l'ordonnèrent, au siècle dernier, Costillares et le divin Romero : tant que, le jour où les chevaux disparaîtront de l'arène, les courses auront vécu.

D'ailleurs, s'il s'agissait d'offrir au boutoir d'un sanglier un noble et jeune coursier ou bien de l'écraser, dans quelque steeple; s'il était question de courre un pauvre cerf et de lâcher, pendant quelque douze heures, sur cette bête inoffensive une meute de cent limiers aux babines déchirantes, nul, parmi les taurophobes les plus exaltés, ne songerait à s'indigner, les sports hippiques et la chasse n'étant pas matière à déclamation.

Dans les corridas, au lieu d'un bel animal sacrifié, c'est une hideuse rosse, bonne, au plus, à voiturer un fiacre, que guettent les sangsues ou bien l'équarrisseur; c'est un cheval hors d'usage qui, au lieu de traîner, quelques semaines encore, ses rhumatismes et de fournir un travail dont ses forces le rendent incapable, est frappé d'une mort cruelle, mais rapide et dont il endure le premier coup sans l'avoir même pressenti.

J'ai dit que cette mort est indispensable. Voici pourquoi. De tous temps les taureaux se

TOROS DE MUERTE 4f

combattirent à cheval. Les Espagnols aussi bien que les Maures ne conçurent point d'autre manière d'attaquer le monstre et de fuir devant lui. tant que le toreo fut un amusement réservé à l'aristocratie. Les banderillos et la Première Épée

ndérant que d<

n eurent un roie prépondérant que depuis la reformation de la tauromachie, advenue, comme chacun sait, dans la première partie du dix -huitième siècle. Si l'art moderne a supprimé la lance et le harpon, laissant aux cab aller os enpla\a * ces armes grossières, il a dû conserver un jeu qui, seul, met en évidence la force, le courage et l'élégance du taureau. A la première attaque contre le picador, une épée digne de ce nom et même un amateur quelque peu clerc jugent ce que tiendra, jusqu'à sa mort, la bête sortant du toril. Quant au spectacle en soi de l'étripaillement, quant à l'aspect des entrailles pendantes, je ne pense pas qu'il soit pour émouvoir beaucoup un aficionado; c'est un accident indispensable et prévu. Mais ce que je peux affirmer sans crainte, c'est que le connaisseur véritable ne se délecte aucunement d'une pareille malpropreté. L'éviter d'une façon absolue serait l'idéal même delà tauromachie, idéal que la rareté des bons picadors rend de plus en plus inaccessible. Aux temps héroïques des Sevillaet des Corchado, l'on donnait

* Si fâcheusement employés dans les pseudo-corridas de la rue Pergolèse et du Midi de la France.

au taureau ce plus de fer que chair ». Rien n'était moins extraordinaire que de maintenir un cheval contre plusieurs attaques. L'anecdote est connue du Martincho qui paria et gagna son pari de piquer les six taureaux d'une corrida sans que son cheval reçût la moindre égratignure. Mais c'était alors une époque fertile en bons gladiateurs, ceux qu'immortalisait Goya; dans une fureur d'apothéose, des tauromaques robustes comme Hercule et Samson; des porte-glaive si beaux qu'ils dormaient, parfois, dans le lit des infantes et que les reines leur jetaient des baisers.

O splendeurs évanouies, 0 soleils disparus derrière l'horizon !

Quant au grief d'inconvenance etdeféminéité dans le costume, ne pensez-vous pas qu'il ne faut avoir rien à reprocher à ces braves pour les taquiner ainsi? Je pourrais bien aisément répondre que Mazantini est un gentleman dont la distinction dépasse de beaucoup le meilleur empois de ce funambulesque des Esseintes; que Guerrita est le meilleur des pères; que Frascuelo, quand il prit congé du public, eut l'honneur de partager sa tresse professionnelle entre

sa fille, le gouverneur et l'archevêque de sa province. Mais qu'importent ces commérages laudatifs et les vertus privées de ces hommes qui — moyennant finance, je le veux bien, mais de la manière la plus éclatante — font paraître à nos yeux la bravoure, cette vertu maîtresse ; de ces hommes qui, dans les poitrines espagnoles, font battre, de nos jours, le cœur du Cid. ce Mettez, — disait Edgar Quinet, — mettez la devise d'argent et d'or à l'épaule du taureau. Grâce à lui, l'Espagne a vaincu les Maures et nos armées, l'Espagne a triomphé de Mahomet et de Napoléon. »

Cette accusation d'indécence me paraît futile et quelque peu entachée de mauvaise foi. Avant d'incriminer le collant trop ajusté de personnages qu'un faux mouvement peut livrer à la corne meurtrière et qu'un pouce d'étoffe inutile rendrait moins vifs dans telle suer te où la précision du mouvement doit être impeccable, sous peine de mort : le quiebro, par exemple, ou l'estocade portée en volapié, daignez contempler ce qui se passe, avec l'agrément de la censure, dans nos estaminets chantants. J'ai vu naguère — peut-être aux ce Ambassadeurs » — un drôle immonde, largement déculotté, en ballerine, qui, avec des contorsions tout à fait basses et des gestes de la plus bordelière volupté, mimait la danse du ventre pour la grande satisfaction des mères de famille et des pères philistins qui avaient con-

duit leurs héritiers dans ce tripot. Ah! rendezmoi, de grâce, l'élégance des souples toreros, et l'emphase des costumes espagnols, et la résille de Figaro, et les passements d'or, et les vestes couleur du temps qui semblent soutachées par quelque Rosine amoureuse...

Et maintenant, car il faut toujours conclure, maintenant direz-vous, ô lecteur bénévole! Sied-il d'introniser en France l'art surhumain de la tauromachie?

Oui, certes. Mais à peu près de même qu'il conviendrait d'y cultiver l'ananas dans les champs et de remplacer le modeste roseau par d'opulentes cannes à sucre.

Les combats de taureaux, sous un ciel brumeux et dans un pays de froidure, ne seront jamais qu'une parodie exécrable, qu'un leurre à gogos manœuvré par des faiseurs auxquels ne chaut en aucune manière l'art de Montés et de Pepe Hillo.

En effet, c'est une condition primordiale que la bête destinée à ces jeux héroïques n'ait jamais dormi sous un toit, lorsqu'elle entre dans l'arène. Cette loi repose sur une connaissance si parfaite

du taureau qu'au dire de tous les connaisseurs, une cause de dégénérescence est le transport en wagon de ce noble bétail. Or, à moins de faire porcer d'Andalousie ou de Navarre vos bêtes de combat (ce qui accommoderait assez mal, je suppose, les industriels camarguais), quel abri donner aux élèves de France pendant la mauvaise saison ? Bien que la neige soit chaude en Provence, au dire du Marseillais, je doute que les bouvillons s'en trouvassent aussi bien que du soleil indéfectible, que des pâturages éternellement verts du Jénil ou du Guadalèté.

Lettre ouverte à M. Uhrich

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