LETTRE OUVERTE A M. UHRICH
plus que ces immondes chasses à courre, trouvent jamais, en votre personne, un contempteur bien résolu.' Ce sont là passe-temps bienvenus des riches oisifs parmi lesquels vous recrutez vos abonnés, et je n'imagine pas que vous poussiez la mansuétude jusqu'au mépris de la recette.
« Sauvons la caisse! » dit Bilboquet, un de vos prédécesseurs, lequel gardait, au moins, cet avantage d'être un paillasse réjouissant.
Donc, vous soit accordée la parfaite innocence du tir aux pigeons, pour lesquels d'ailleurs vous souffrirez bien que je reste du dernier indifférent.
Comme cet exercice ne demande pas le plus mince courage, il soulève bien moins d'antipathies que les courses de taureaux. Force couards n'aiment pas ces étalages de vaillantises que montrent les toréadors. Si bien que, pour ce péché magnanime de bravoure, on abomine ces nobles porte-épées dans les salons des vieilles dames et jusques à l'Académie française où Loti, lui-même,
— si volontiers indulgent pour les beaux hommes,
— juge plus agréable de leur tourner le dos. Un autre point me semble quelque peu tiré
dans votre factum et je vous demande congé d'insister, un moment, là-dessus.
« Dans les courses de taureaux, — affirmezvous, — le spectacle tout entier repose sur les souffrances du cheval, contusionné, blessé, éventré, recousu tant bien que mal, représenté au tau-
reau dans deux ou trois courses successives, jusqu'à ce que mort s'ensuive; sur les souffrances du taureau piqué, banderille et estoqué ou plutôt lardé à coups d'épée. »
En vérité, monsieur, de quelque innocence que vous ait imprégné la fréquentation journalière des bêtes, ce morceau ne peut être imputé à votre candeur et vous ne trouverez pas mauvais sans doute que je vous dise, avec toute la courtoisie opportune, que vous donnez une furieuse entorse à la vérité.
Les blessures du taureau et celles du cheval ont exactement la même importance que la chute de la reine ou du cavalier dans une partie d'échecs. Le coup d' « estoque » est pour Y aficionado ce que le coup de ce mat » est pour un habitué de la Régence. Cela est d'une telle évidence aux regards de quiconque suivit, même sans la juger en ses infinis détails, la première corrida venue, qu'on ne saurait attribuer qu'à une mauvaise foi de la plus sordide espèce, l'étrange assertion dont vous colorez vos agissements.
Qu'il y ait des gladiateurs maladroits et que le taureau s'en trouve incommodé, c'est, sans conteste, un accident fort déplorable, mais à quoi nous serons, apparemment, exposés, dans toutes les branches de l'activité humaine, tant qu'un décret ne forcera pas d'occire les artistes médiocres et les gauches ouvriers.
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Mais quittons ce badinage et venons à de plus graves propos. A présent que vous avez sevré tout un peuple d'un spectacle auquel il avait droit : à présent qu'appuyé sur une loi carnavalesque, vous avez méchamment ruiné un monde entier d'éleveurs, de bouviers, sans compter les nombreux comparses du drame tauromachique, vous allez, à ce que je suppose, coucher sur vos positions et partir de là pour des conquêtes nouvelles. Pionnier de la civilisation et des mœurs bénignes, vous allez entreprendre une croisade sacrée au bénéfice de tous les opprimés dont la souffrance, les blessures, la dégradation et l'agonie sont un instrument de plaisir aux mains de leurs cyniques montreurs.
Je ne parle pas ici de la prostitution morale de l'enfance. Votre entendement de brebis et votre conscience ruminante sont, à coup sûr, trop ingénus pour comprendre qu'il vaut mieux trucider cent mille vaches et tout autant de haridelles que de faire chanter un seul couplet grivois par une fille ou un garçon impubères, spectacle goûté des plus honnêtes philistins qui viennent, chaque fois que l'occasion s'en présente, communier, en famille, de cette abomination. Comme le tir aux
pigeons, un tel spectacle doit paraître à vos yeux le plus innocent du monde.
Mais il est d'autres horreurs plus capables de fixer votre attention et de suggérer à votre bande un projet de loi pour le moins aussi respectable que celle dont feu Grammont cueillit le ridicule, au temps où, comme dit Rivarol, il « législatait».
Si votre chasteté, monsieur, vous a, jusqu'ici, interdit l'aspect de certains halls, vous ignorez peut-être qu'en dehors du trafic des coucheries, ces endroits sont affectés aux « travaux » de divers saltimbanques, funambules et jongleurs qui ont acquis quelque famosité, en province ou à l'étranger, par l'imprévu de leurs dislocations.
Il n'est pas un clown de quelque envergure qui n'ait passé par ces endroits, bondi sur les trapèzes, marché sur la corde roide et voltigé parmi les apothéoses du ballet. Or, apprenez, monsieur, parmi tant de postures extravagantes et de contorsions monstrueuses, quel « exercice » mérite, entre tous, la bienveillance et les suffrages du public.
Les servants du manège disposent au milieu de la scène une manière de cadre matelassé, emboîtant exactement les épaules et le dos d'un gymnaste qui, couché là dedans, gesticule avec une parfaite aisance, tant des jambes que des bras. Un second acrobate, plus jeune que le premier, mais déjà, cependant, en pleine adolescence, monte sur les pieds que lui tend son camarade
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et lui saisit les mains. Survient un troisième plus jeune encore, puis un quatrième, un cinquième, par taille décroissante, jusqu'au dernier, — pauvre mioche de cinq à six ans, qui se place tout en haut de la pyramide vivante formée par ses compagnons. Leurs costumes reluisants d'or faux et de nuances criardes égalent en impudeur les plus nidoreux travestissements des bals masqués. Pendant un quart d'heure, l'homme jongle avec cette misérable et crapuleuse nudité, secoue la grappe humaine suspendue à ses membres, jetant, reprenant et renvoyant dans l'espace chacun des jeunes hommes qu'il fait métier d'exhiber. Cela s'appelle les « Jeux ïcanens ».
Et la foule se délecte de cette épouvantable horreur. Elle en redemande encore. Et les ruffians qui l'exercent obtiennent d'elle, en peu de temps, forte somme et notoriété.
Outre l'horreur qui s'attache à la prostitution d'un être muni de quelque vague intellect et la tristesse de voir polluer ainsi la fleur de ces enfances, ne jugez-vous pas que cet emploi de la personne humaine, comme jouet, porte en soi quelque chose qui confine à l'anthropophagie et qui peut sembler à force gens indélicats aussi répugnant que l'agonie d'un « novillo », fût-il entamé de vingt-quatre coups de brette et durâtelle plus de quarante minutes? Je sais bien que notre démocratie, toujours respectueuse de fin-
dividu, tolère, chaque jour, que l'on montre, dans les jardins publics, toutes sortes de peaux rouges et noires, sans plus de respect pour ces malheureux que pour des ours ou des babouins.
Mais je prends mal mon parti de ces gentillesses. Jongler avec de petits enfants, couvrir d'opprobre les mornes esclaves dépaysés parmi de sinistres bourgeois, vingt fois plus sauvages qu'eux, ne me parait pas la profession la plus louable du monde. Et les entrepreneurs de ces hideux spectacles me semblent au moins aussi méprisables que les hommes au fier courage dont le regard intrépide et l'épée vigoureuse attendent, sans défaillance, le choc formidable du taureau.
C'est pourquoi je prends la liberté, monsieur, de vous indiquer une sorte d'abus sur quoi se pourrait exercer votre humeur réformatrice.
Protéger les bestiaux; moissonner, dans les cirques, la verroterie de l'Encouragement au Bien est une belle chose. Déchaîner les vers taurophobes et généralement quelconques de Hugues ou d'Aicard est un loyer digne d'unegrande âme.
Peut-être, cependant, vaudrait-il mieux arrêter les entreprises des bourreaux d'enfants et sevrer nos yeux affligés des immondes spectacles que ces drôles nous imposent, avec l'assentiment de la Police et de la Loi.
En présence du Bûcher
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f mique fut l'occasion de maintes dé- ^^n couvertes insolites pour les écrivains aux bottes infatigables qu'un mauvais usage qualifie de ce soireux ». L'un de ces plantigrades constatait naguère avec stupeur que Tirso de Molina, auquel la scène fut redevable du protodon-Juan, avait reçu les Ordres Sacrés, ignorant combien cette circonstance fut commune, en Espagne, au temps où vivait l'auteur. Le curé Curiambro, si expert aux choses littéraires et qui juge sans appel la bibliothèque du Chevalier Manchois, n'est point un type d'invention pure. Ses confrères détenaient le privilège de la haute culture intellectuelle et, dans ce matin de la Renaissance, plus d'un s'exerçait à imiter
les élégances italiennes du Bembo, de Pétrarque ou de Sannazar. Miguel de Cervantes fut un laïque parmi tant de clercs illustres. L'on peut dire sans témérité que cet état, considéré comme inférieur sous un régime théocratique, ne fut pas étranger aux longues souffrances qui abreuvèrent sans répit Je grand blessé de Lépante. L'infâme Avellaneda, guidé par la clairvoyance de la haine, l'attaque par ce côté faible et, quand il lui reproche d'avoir raillé Lope de Vega, ce n'est point le dramaturge, mais bien le familier du Saint-Office que, méchamment, il l'accuse de tourner en dérision. Critique homicide, qui n'allait à rien moins qu'à supprimer le délinquant. Aussi faut-il voir de quel air Cervantes repousse un tel grief, de toute son indignation degentilhomme et de fidèle. En plus de vingt endroits, il revient à la charge, ne voulant pas laisser subsister le moindre doute sur son attachement pour l'ordre établi, sur son respect envers le poète inquisiteur.
Ces grands livres du seizième siècle n'allaient point sans quelque danger. L'écrivain risquait à la fois sa fortune et son existence, quand, livrant sa nef aux souffles d'avenir, il naviguait, comme Pantagruel, vers la terre d'Utopie. L'imprimeur de Rabelais avait été brûlé vif par la vengeance ecclésiastique. Ce fut, grâce à l'insanité apparente, aux ordures de toute espèce dont il souilla volontairement son beau livre que l'auteur de