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Tantagruel se put garantir des « Chats fourrés ». Mais ce que la douceur de France rendait encore possible eût semblé monstrueux à l'orthodoxie espagnole et tel passage, celui, par exemple, de Ylsle sonnante, eût conduit l'écrivain au supplice. De là cette perpétuelle génuflexion (trop voulue et trop soulignée pour être bien sincère) qui marque chaque page de Cervantes.
Le meilleur moyen d'échapper au terrible limier du Quemadero, c'était encore de s'affilier à ce tribunal omnipotent. Par leurs attaches avec le pouvoir occulte et redouté de l'Inquisition, Molina, Calderon, Lope de Vega, purent oser, sur le terrain de la morale (car leur pensée enfantine resta invariablement soumise au dogme établi), des hardiesses qui, pour tout autre, n'allaient pas sans danger.
La haute figure de Don Juan ne saurait être comprise si l'on ne tient compte du milieu spécial et de la profession de son inventeur. En accommodant au goût des autres peuples la fable dramatique de Tirso de Molina, Molière d'abord, puis da Ponte, insipide manœuvre du scénario que Mozart ennoblit de sa fraîche musique, ont enlevé au personnage ce qui constitue la particularité de son type, ce qui distingue le bandit prométhéen d'un séducteur vulgaire, ce qui fait que Don Juan n'est pas Almaviva.
Criminel grandiose et, jusque dans ses pires
excès, gardant l'orgueil du nom et la dignité castillane, don Juan n'a pas à redouter
. . . que l'Espagne impute à sa mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de sa maison.
Réclamé par l'Enfer, il accueille le sinistre convive sans faiblesse ni terreur. L'âme du Cid vit toute entière dans ce débauché. Ses crimes euxmêmes revêtent une gloire incontestable, nonobstant la vilenie des conjonctures, par le sceau d'éternelle damnation que la foi du chrétien accepte et que réclame la fierté du grand d'Espagne. C'est, à la remorque de Poquelin, ce que n'entendirent aucun des auteurs qui, depuis si longtemps, dévident, sur ce thème, la bobine des lieux communs. En rimes fausses, parmi lesquelles brillent, ça et là, quelques nobles vers, Musset ravauda longuement des propos de chemisier, mettant de front Lovelace et don Juan, comme si le héros invertébré de Richardson était jamais sorti des limbes. Avec cette parfaite incompréhension des milieux qui distingua les romantiques, le poète de ^(amouna, voulant un don Juan
... plus beau, plus poétique, Que personne n'ait fait...
découvrit en l'époux de doha Elvire un
Symbole merveilleux de l'homme sur la terre, Cherchant de la main gauche à soulever son verre, Abandonnant sa droite à celle du Destin.
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Cela est extraordinairement bouffon. De nos jours, il est vrai, xVlonsieur Jean Aicard ressuscita, une fois de plus, l'héroïque fantôme, pour le montrer, en de copieux alexandrins, courtisant des « mousmés » au moyen du téléphone! Mieux vaut encore la longue divagation que Théophile Gautier prête au noble scélérat, dans la Comédie de IciéMort. Outre le beau gongorisme du vers connu :
J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne,
le sens plastique de l'écrivain et son horreur païenne du trépas l'ont fourni d'une meilleure inspiration. Don Juan vieilli, dont les mains séniles et tremblantes
... laissent tomber les bagues Trop larges pour ses doigts. . .
lamente les nuits de sa jeunesse et l'amertume des calices vidés. Du morne laboratoire d'Heidelberg, l'antique docteur Faust répond à sa nénie : aussi bien que l'Amour, la Science est décevante, pour les Hôtes passagers de la Terre, ces promis éternels de la Faucheuse éternelle.
Je voudrais oser dire que don Quichotte et don Juan résument et figurent l'Espagne du seizième siècle. Ajoutez Sancho Panza, car le vilain
doit avoir sa place auprès de l'hidalgo. Le gracioso des comédies et des actes sacrementels (je songe en ce moment aux étranges ithyphallies par quoi débute la Dévotion à la croix), sait autant de proverbes que le bon Sancho : sa prudhommie, copieuse en mots de gueule, divertit, par la bassesse même, un auditoire patricien, joyeux de tant d'impertinences. Et ce n'est point la face inquiétante du sinistre Aignelet que montrent ces grotesques. Le Jacques torve et mal dégrossi qui mène la farce de Patheiin ne ressemble en rien à ces joyeux laboureurs d'Estramadure ou de Castille dont un soleil moins avare égaya les pensées. Comme l'âne à côté du palefroi, ils trottinent derrière leurs seigneurs, en une attitude immortelle, parmi les routes poudreuses, sur le chemin de l'Idéal.
Car c'est l'Idéal que cherchent aussi bien don Juan que don Quichotte. Le boudoir des mille e ne n'est pas si loin du Toboso qu'on le croirait d'abord. L'âme de l'Espagne, « plus grande encore que folle », se reconnaît dans l'un et l'autre héros pourleurappétitdechimères épiques et de bonheurs démesurés. Certes, don Juan, forçat des ivresses charnelles, apparaît plus hau-
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tement tragique. L'immense tristesse du rut universel, la fatalité lugubre de l'amour se mêlent à ses moindres équipées : il semble, parfois, aussi peu individuel que les faunes ou les segipans de la forêt.
Mais il reprend bientôt possession de soi-même et c'est la tête haute qu'il affronte le Tartare. Le temps est passé de combattre Boabdil ou Marsile : qu'importe! Les fils des chevaliers gardent leur cœur indomptable. Capanée eut moins d'arrogance devant la foudre de Zeus que don Juan n'en fait paraître à braver son catholique Enfer.
A ces jeux magnanimes, la volonté se tend, l'âme s'exalte dans une haute atmosphère de désintéressement et d'orgueil. C'est par là que se rejoignent les deux personnages et que le chaste amant de Dulcinée rencontre un ménechme dans l'Inéluctable Séducteur. Tous deux marchent à leur folie, sans rien entendre des bruits du monde, à travers le sanglot des victimes ou le ricanement des muletiers yangois. Tous deux voguent à la dérive sur la ce barque enchantée » de leur ivresse,
Regardant le sillage et ne daignant rien voir.
Leur esprit s'incarne dans toute cette race ardente chez qui l'amour divin se confond avec les extases sensuelles et qu'aiguillonne un perpétuel désir d'héroïsme extravagant.
Dans cette morne Biscaye, où pas un chant
d'oiseau n'égaie la sinistre verdure des montagnes, le chevalier de Marie, Ignace de Loyola, brise de ses propres mains sa jambe mal reboutée. (Plus tard, son compatriote Churruca, commandant un vaisseau à Trafalgar et les cuisses rasées par la mitraille anglaise, se fera plonger dans un baril de son pour suspendre l'hémorragie, pour combattre, comme Roland, jusqu'après la mort.) Voilà bien la « folie espagnole », d'autant plus calme au dehors qu'elle intègre les pires extravagances. Jamais don Quichotte n'est si courtois, si disert, si affable qu'avant d'enfourcher Clavilègne pour les beaux yeux de la duègne Trifaldi. Parfois des cris de passion éclatent entre les concetti à l'italienne et les agudas si fort au goût du temps. La strophe qui séduisit l'infante Antonomasie :
Vicne, mucrte, tan escondita,
répond à la glose célèbre de Thérèse : « Je meurs de ne pas mourir », que pourrait, d'autre part, lui envier Garcilaso ou Gongora. Mais, bientôt, l'amour déborde et s'épanche en ondes furieuses, comme dans ces rimes de la Grande Transverbérée :
Ce n'est pas l'enfer allumé Ni le paradis qui fleur onne Par quoi mon sein est animé.
Garde pour d'autres la couronne