SOIRS DE LA SAINT-JEAN
Décortiqué, l'aubier fendu sous des iy)))\ coins ligneux, le Pin de la Saint-Jean, -£àX* deboutentre les pals qui l'étançonnent, le Pin surgir, mitre de fleurs, chappé de brandes, avec l'appareil d'un fantôme-roi.
Un orage moutonne dans le ciel, torpide, rubéfiant l'azur de tonnerres avortés. L'âme ténébreuse des corolles s'exaspère en de vivants par-
fums : le baume des tilleuls avec l'ambre des roses imprègne de langueur la transparence nuit.
Ferments d'alcôve où se souvient le musc des chevelures, frissons du rut universel, orgasme des sèves pâmées, un arôme fervent, où l'odeur des baisers et des lis de Marie circule sur les fronts de la plèbe enivrée comme un fleuve immortel épris de souvenir.
Devers le ponant, aux fins de l'horizon, une rougeur étale, un abîme de sang cuivreux où se détermine en silhouette l'ogive mince des peupliers. En haut, le bleu lucide, l'onde claire d'un outremer déjà pâli. Des hirondelles incisent de leurs ailes noires les volutes pourpres des nuées. Tragiques, des flammes s'écroulent du zénith à l'occident. Et, dans une lente apothéose, vers l'incendie astral qui s'effondre et s'échafaude, monte, d'abord fumée, l'embrasement glorieux du haillat*.
La foule stupide à l'accoutumée. Des avoués sont venus là, concomités de leurs épouses, flanqués de leurs marcassins. Des guenippes aussi, — professionnellement.
* Haillal = bûcher, en dialecte gascon.
Des blousards — maternels avec excès — érigent à pleins bras leurs mômes englués de morve et de sucre en bâtons.
Bannières en tête, chantres au flanc, voici le clergé nasiférant des cantiques. Autour du bûcher, les vicaires génuflectent, goupiilonnent et saluent, tandis que le célébrant, à grand renfort d'allumettes, provoque l'étincelle paresseuse à jaillir. Un nuage se tord, écharpe grise lamée brusquement de stries écarlates. Des feuilles de buis vert craquent et pétillent, s'échevèlent en sequins d'or. Sur le tronc voué ruisselle un baume incandescent qui le dévore. Les chantres suffoqués renâclent l'hymne de Guy d'Arezzo, le verset à double croches, où ce moinillon inoccupé harponna 1' « ut-ré-mi- fa-sol » quantement douloureux aux enfances bien nées.
Un ecclésiastique myope que roussit le brasier, s'évertue de ramener son surplis en arrière. Les voyous se culbutent afin d'arder au brandon public les thyrses dont ils vont, sur l'heure, effarer Mesdames les bourgeoises en souci de leurs mollets.
Et dans le ciel où rougeoient des flammèches emportées, dans le ciel métallique et fumeux comme une forge éteinte, dans le ciel où grandit l'impérissable amour, éclate, sur la cohue imbécile, le rire vengeur des anciens Dieux.
Crépuscule ensanglanté de rouille et d'or; couchant de turquoise et de cuivre où défilent, endimanchées, les ménagères de l'endroit. Rasés bleu, les membres gauchis dans leur vêture de cadis, les mâles fument sur la place de l'Eglise en attendant souper. Une fuite d'encens traîne sous le porche ouvert. Des béguines, symétrisant les chaises bousculées par la débâcle de vêpres, glissent, falotes, entre les saints peinturlurés. C'est dans la nef qu'épargne la rousseur de l'heure, un bleuissement de paradis, une Avallon campagnarde éclose aux fraîcheurs des bénitiers.
Mais, plus rude, avec son fumet de simples écrasées, la moisson liturgique sature d'acre miel les rues de la bourgade.
Roses bénites, lys sacrés et le fenouil qu'aima le Syrien Adonis, les herbes delà Saint-Jean évaporent, sous les toits rustiques, leur ardente fenaison.
Parmi ses glauques cheveux d'ondine, la nigelle aux yeux pers sème des nœuds de turquoise.
La feuille trilobée des ancolies supporte avec fierté des campanes améthyste.
Les daturas, les molènes velues, les euphorbes aux pétales virescents, les digitales assassines bandent leurs piques mal famées et, noir de suprêmes venins, l'aconit fait craquer, sous les sabots de frêne, ses cassolettes plutoniennes.
Amère saveur des plantes! Breuvage de l'Été qu'affadit à peine le nauséeux encens! C'est la veille où, par les hautes prairies, les jeunes hommes se baignent aux lustrales rosées, invigorent leur puberté dans la communion des choses. Les fontaines débordent, la fougère mûrit. Le village latin célébrera, ce soir, ses païennes et vivantes origines.
A moins que, nantie de quelque billon, la jouvence locale ne se rue au café du Sud-Ouest, présentement illustré par les intermèdes et chansons de Mlle Pépita, romancière excentrique à l'instar de Paris, comme en témoigne, avec déférence, l'aboyeur public — très digne — après un roulement de son tambour enchifrené.
Du val de Payollc, celle nuit de la Saint-Jean d'été 1S97.
Sur la table, un faisceau de lis. Chair florale près de quoi la chair vive s'humilie, nacre odo-
rante à dépriser le vernis des coquillages. Ni feuilles, ni rameaux. La tige d'un vert blême ostente cet émail où — vol d'insectes mordorés — posent les étamines. Nulle innocence, d'ailleurs, malgré le symbolisme goitreux des processionnaires. L'orgueil d'être blanc — tel un soleil de juin; — le faste des parfums trop généreux pour nos désirs.
Superbes, d'une gloire laiteuse en la buire de Venise, les corymbes liliaux versent le plein Été aux choses familières. Comme le Berger du Cantique, le souvenir se repaît entre leurs dons. Parmi l'ombre où susurre — inquiet — l'appel des aromates, renaît l'effluve des charmilles, le givre des longs soirs à travers d'autres branches.
Les baisers fleuris de troènes, les cheveux constellés aux pâleurs des jasmins pernoctent, doux sabbat de la jeunesse fugitive.
Par la fenêtre, un coin d'éther crépusculeux, estompé, l'on dirait, de gaze noire. Le parterre noyé d'obscur, sans un bruit d'ailes ni de pas. Au loin l'harmonica solitaire des crapauds exaltant Vénus qui rit à leurs yeux de topaze, et, sur l'arête des ormes, se lève — coruscante.
Un fauve soleil darde sur la garrigue ses accablants rayons. La brande verte et rose dort immobile dans les silences de midi. Seul, le claquet des grillons scande les minutes chaudes, — horloge de l'Été. Au loin, vers la montagne, dans le val ou badine quelque source, tremble, au sommet des aulnes, un brouillard évanoui. Massives, érigeant en plein ciel leurs arêtes d'acier bleu, les vastes Pyrénées enclosent l'horizon. Tours crénelées, flèches de cathédrales, coupoles imbriquées d'or, toitures monstrueuses d'une ville de géants, les lourdes cimes échafaudent, par la rude clarté, leurs dômes prestigieux.
Dans l'azur nu, invisible presque, l'orbe magique d'un vautour. Une couleuvre, par instants, rampe sur la bruyère avec le bruit sec du parchemin froissé.
Et le pastour dont les sabots tintent pesamment sur la route empoussiérée; le compagnon fourbu; le tourlourou convalescent; le porteballe qui vend aux filles de ferme des bréviaires d'amour, hument avec transport l'aveuglante beauté de l'heure, cependant qu'au bord du fossé
où volère la mésange, un rustre, en pleine lumière, touche ses boeufs lassés, d'un mouvement pontifical.
J'ai sous les yeux cette furieuse estampe de Rembrandt : Saint Jean dans le désert. Un plateau cendreux, aduste et comme vitrifié par endroits, que surplombent de noires falaises. L'aride et le nu du roc vif, sans eau ni végétal. Un peuple erréné de sommeil écrasé vers le sol, prospecte, de ses yeux vides, l'halluciné qui le harangue. Debout, sur un mamelon efTrité, le Précurseur clame son rêve messianique, insoucieux de toute chose, hormis de l'idéal. Le souffle de la mort rétracte ses lèvres d'où fulgure, sur le vieux monde, l'orage des malédictions. Son maigre corps serré dans une loque, le capuchon nimbant sa tête creuse, le geste fanatique et bourru, tel surgir, en sa laideur visionnaire, l'ancêtre des moines tourmenteurs. — A vrai dire, près d'un tel homme, l'abbé Perraud semble un peu terne et le comte de Mun tout à fait idiot. — Qu'importe à l'ascète l'horreur brûlante de sa tanière, l'obtuse indifférence des auditeurs? Une voix lui parle. Hors du contingent et du concret, l'extase le ravit. Un
dieu l'emporte vers les cimes, lui découvre une justice nouvelle et, ruées du farouche Thabor, les hordes noires des Barbares à venir, destructeurs de toute harmonie sociale et de toute beauté. Au premier plan, dans une lumière — on dirait apaisée — trois bourgeois pérorent avec un dégoût manifeste, improuvent ces ardeurs de colère et de foi. Leurs vêtements sont amples, levés dans des étoffes opulentes et durables, — faits d'un air cossu qui, d'abord, les signale pour des gens arrivés. De larges tiares, copieuses en broderies, cerclent leurs tempesgrisâtres.Leurpersonne entière montre un air de délibération, effet de la richesse autant que de l'estime où chacun les tient. Pour les visages, rien ne se peut imaginer de plus bassement laid. L'astuce, la goinfrerie, la lésine poltronne dépriment ces faces, creusent ces rides, ignoblement. A coup sûr, ce sont des gens pieux, madrés en leur négoce et qui reluisent aux fins de mois. Aussi de quel mépris toisent-ils le mangeur de sauterelles, l'essénien prêchant la détestation du riche et la communauté ! L'ahurissement du pleutre qui ne saisit pas s'unit en leurs discours à la haine du banquier menacé dans son argent. Pourtant, ici, le grotesque domine. Ce trio de pieds-plats fait songer à certaines planches de Daumier, cruel historien des bureaucrates; d'un Daumier gigantesque, promu à la vie sublime du grand art.
PAYSAGES 9f