VERGOGNE PROVINCIALE
nées, par un manifeste digne d'être mis en ariettes et qui poussait le cramoisi de la sottise jusqu'au dernier-extravagant.
La postérité retient déjà leurs noms. Ce sont MM. Rue, Gay, Feilmann (un grand Français!), Valette, Caste! et LafTont, entrepreneurs de morale publique, pères de famille comparables à des lys, gardant, avec un zèle sans pareil, l'hymen de leurs demoiselles et la chasteté de leurs garçons. Grâce à leur persévérante initiative, un hautrelief du sculpteur Injalbert fut exclu de la façade qu'il ornait, place de la Comédie.
Les fabriques montpelliéraines hésitent, pour le remplacer, entre la fiole du bienheureux Peyreboire et le stuc polychrome de Jeanne Darc. Le sénateur Bérenger, qui détruit dans Montmartre toute concurrence frivole aux établissements numérotés, ne porte pas, dans ses braies sexagénaires, une âme plus férocement virginale que ces provinciaux effarouchés. Les tutus grâce à quoi, Charles X imper ante, le vicomte de La Rochefoucauld sous-entendit les grâces postérieures des filles d'opéra; les feuilles de vigne, suggérant aux âmes ingénues que l'espèce humaine se reproduit par boutures et cépages américains, semblent anacréontiques au regard de ces messieurs. Ce serait manquer à tous devoirs que de ne relater pas les protestations qu'ils déposèrent, avec un papier, le long des murs :
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« Habitants de Montpellier, disait Fielmann, Valette et tutti quanti, le plus humiliant des outrages vient de vous être jeté à la face. Un simple particulier, fort de sa richesse, s'est cru asse^ puissant pour insulter aux tonnes mœurs de toute une population.
« C'est le défi à la pudeur publique !
« C'est un défi à la morale publique ! !
« C'est un défi à la bonne éducation de nos enfants!!!
« C'est une provocation au vice!!!! »
Voilà, certes, des gens plus tendres à la tentation que le bon M. Tartuffe; gens que Shéridan lui-même, nonobstant l'hypocrisie biblique de Joseph Surface, n'avait aucunement prévus. Toutefois, il convient de rendre hommage à la vigoureuse salacité de leur complexion. Dire qu'un morceau tout uni de sculpture les met dans un pareil état! Quant à la réserve de leurs hoirs, rien de pareil ne s'était vu, depuis Paul et Virginie; depuis Daphnis, avant la leçon de Lycénion et de Chloé, avant celles de Daphnis. Au bahut, leurs descendants ne lisent donc pas les Filles de Loth ? Ils ne fument donc pas la cigarette au milieu des... cours et ne fréquentent jamais chez les Sulamites à prix fixe? Leurs demoiselles, savamment confessées par un vicaire expert en casuistique, ne jabotent donc pas, entre elles, du Prince Charmant — officier ou ténor — qui désagrégera leurs nuits?
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II avait sur V épaule, une chaîne superbe,
Un manteau d'Espagnol doublé de velours noir
Et de grands éperons qui reluisaient dans l'herbe !
Heureux Montpellier, plus que jamais acropole des pucelles, combien tes habitants surpassent en pudeur les Lucrèces antiques et les Agnès modernes! Le rat de Juvénal, lui-même, y cacherait ce que vous savez, de peur d'occasionner un tumulte dans cette forteresse de la pudicité.
Mais laissons quelque peu ce badinage pour transcrire l'écho d'un papier bien informé :
L'art en province :
Le sculpteur Injalbert exécuta, voici quelques mois, pour un propriétaire de Montpellier, un mascaron monumental, qui fut placé à l'entrée d'une maison située dans un passage très fréquenté de la vieille ville universitaire.
L'œuvre s'intitulait : Faunes et Faunesses prenant leurs ébats, après un bain.
L'artiste, insoucieux de la pruderie provinciale, n'avait certes pas traité son sujet de façon licencieuse, mais cependant le réalisme des poses des faunes et des faunesses effaroucha certains habitants de Montpellier. Quelques-uns pétitionnèrent. On réclamait un voile...
L'affaire traîna en longueur... l'on ne trouva rien de mieux que de démolir le passage et de le transformer en une rue plus vaste. Du coup, le mascaron d'Injalbert était supprimé avec la maison incriminée.
Hélas ! le mascaron fut donné à la ville qui ne put refuser cette œuvre d'art. Et aujourd'hui la municipalité ne sait qu'en faire... Chaque fois qu'on parle de l'installer en plein air, quelques Montpelliérains protestent; quant au Musée, nul ne s'y rendrait si on y installait les faunes et les faunesses...
Et cette œuvre, de l'avis de tous les artistes, est une des plus belles du maître sculpteur.
Cela vraiment serait beaucoup plus bouffon que triste, si l'oblitération du sens commun qui, lâchement, relègue hors la place publique une œuvre de Beauté, ne menaçait, dans leur essence même, toute civilisation et toute grandeur.
Que les mômiers genevois « étouffent », dans leurs caves, les miracles de Rodin, sous couleur d'honnêteté, c'est un geste de leur emploi. Marchands de patenôtres calvinistes, ils boivent les froides eaux, les brouillards dissolvants et l'ombre des montagnes. Mais, à Montpellier, devant l'azur méditerrané, au bord du flot limpide où naquit la fille d'Ouranos, qu'une poignée de cocos malveillants puissent imposer de telles sottises à une ville entière; c'est, comme disait Berlioz, pour carier les dents d'hippopotame.
Quand le patriarche Théophile, d'une main sacrilège, porta la flamme au Serapeum de Memphis; quand Omar ensevelit sous les décombres la bibliothèque d'Alexandrie, ces infâmes, voués à l'exécration du genre humain, avaient, au moins, pour excuse, leur fanatisme et l'ignorance de leur âge. Que dire, à présent, des sacristains frénétiques, bedeaux mal embouchés qui, grimés de respectabilité* j regardent au bas-ventre les statues? La province tient, je le sais, monopole de pareilles fadaises. La vie départementale, étroite et surveillée, force à renchérir sur le cant les personnes désireuses d'être bien vues par leur fruitier.
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A Limoges, par exemple, une femme qui se respecte n'oserait monter en fiacre, ces véhicules étant, paraît-il, dans la Haute- Vienne, essentiellement libidineux. Voilà un menu fait qui pousse à la rêverie! Combien mornes ces existences mal aérées, prenant, à la longue, l'odeur moisie des appartements trop clos. La laideur, talion nécessaire, ne tarde point ainsi que l'hébétude : juste fruit des ignobles pensers et des vils comportements!
Faudra-t-il néanmoins, en ce temps de mufles et de pourris, faudra-t-il que l'impuissance où vivent les philistins de conquérir jamais l'Idée à travers le marbre ou la toile, chasse de nos regards la gloire nostalgique et le rayonnement du Beau?
Nous faudra-t-il, après Voltaire et 93, après l'hégire du monde vers la Science et la Raison, lamenter ces grands papes de la Renaissance qui, d'un culte pieux, sauvaient jusqu'aux débris des nudités païennes, offraient leur Vatican pour asile aux Dieux ressuscites?
J'ai voulu revoir l'œuvre en exil d'Injalbert. Malgré les trahisons de la photographie, malgré, surtout, les voiles dont trois ans de douleurs ont obnubilé mes yeux, j'ai pu goûter, une fois en-
core, cette ardente évocation de l'Amour, de la Force et de la Puberté.
Sous l'architrave d'un balcon, une tête de Satyre bée au soleil méridional. C'est le Faune d'Horace, amant des Nymphes fugitives, celui que fête le laboureur, aux nones de décembre, en trois fois heurtant, d'un pied joyeux, l'arène inféconde. C'est la brute divine luttant contre
L'impur et fier époux que la chèvre désire.
C'est le chasseur d'extases dont notre Mallarmé célébra les langueurs, les élans et les fuites :
Alors m' éveiller ai-je à la ferveur première Droit et seul, sous an flot antique de lumière, Lys ! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.
A l'heure où ce bois d'or et de cendre se teinte, Une fête s'exalte en la feuillée éteinte : Etna ! C'est parmi toi visité de Vénus Sur ta lave posant ses talons ingénus...
Accoudés sur le chef du bouc olympien, mêlant à sa chevelure tumultueuse leurs membres aheurtés, deux couples s'enlacent, ivres de désir. La Dryade étreint le chèvre-pied. Tresses dénouées, lèvres en feu, toute l'ivresse amoureuse des choses, tout le rut du printemps s'unit à leurs baisers. C'est la grâce de Clodion, c'est la vigueur du Puget, avec, semble-t-il, retrouvé, quelque chose de l'hellénique vénusté. J'ignore ce qu'un morceau pareil doit inspirer aux éphèbes
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montpelliérains; mais je souhaite que l'aspect de ces robustes nudités leur inspire le goût de la gymnique sinon quelques besoins d'hydrothérapie.
Sans doute il serait puéril d'ajouter plus d'importance que de raison à de telles âneries, bavachées par des Tartuffes provinciaux. La pudeur d'arrière-boutique est un mai inhérent à notre époque. L'odeur de magasin, dont se plaignait Joseph de Maistre, infecte la littérature actuelle d'une gangrène de vertu. Nul n'oserait, aujourd'hui, parler la langue de Molière, le français de Saint-Simon ou de Caylus.
Toute aristocratie de langage est si bien morte, qu'il faut, bon gré mal gré, s'en tenir aux vocables de nos seigneurs les calicots : ces vocables qui débitent les chemises et font vendre l'organdi.
Plus horriblement encore dans les arts plastiques se manifeste l'ignominie des ce honnêtes gens ». Avant tout, M. Prudhomme se préoccupe
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du sujet, demandant que la toile ou le marbre racontent, d'abord, une histoireédifïante, grivoise, peu importe, à condition que l'ouvrage soit d'une facture assez ignoble pour récréer ses yeux, ce Vous peindrez les bourgeois en artilleurs, les lorettes en Vénus, avec les chevaux célèbres et les actions vertueuses sans nul souci du dessin ni de la couleur; on dirait que vous manquez d'idées, prenez garde*! »
Les congénères de Bouvard, les beaux esprits issus d'Homais, toute la clique des Philistins sans âme, des Calino sans yeux demandent à la chose peinte ou sculptée de n'être pointune œuvre d'art. C'est pourquoi les zélateurs de Montpellier peuvent sembler redoutables. « Un homme comme Poiret — dit Vautrin à Rastignac — est une punaise; il est plat, on l'écrase et il pue. » Mais quand les punaises se font légion, quand les termites éclosent par myriades, la vermine broute le monde, étouffe d'un pullulement infect les animaux supérieurs.
Lorsque la France, grâce aux cagots, aux hypocrites, aux châtrés de toute espèce et de toute
* Gustave Flaubert. Le Château des Coeurs.