‹ Terre latineChapitre 21 sur 82 · JOURS DE PLUIE IOQ · texte numérisé non relu

JOURS DE PLUIE IOQ

lard, emportant vers les hôtelleries, presque désertes, la face d'un baigneur retardataire ou quelque enfant à demi éveillé.

Barèges, sous la pluie, offre le charme et l'imprévu d'un entretien imbécile que l'on ne peut rompre ni esquiver.

Le bain pris, l'eau bouillante ingurgitée, les heures deviennent pesantes, quand la nature fait relâche; quand les guides, si fringants au soleil, remisent, devant l'ondée, mulets, bourriques et carcans. Ce déluge détend la fibre, enchifrené l'intellect d'un incurable rhume de cerveau.

La page commencée languit. On ajourne à des lendemains hypothétiquesla réponse aux missives les plus urgentes. C'est un beau temps pour intégrer des patiences ou faire de la tapisserie au petit point, lorsqu'on est doué pour ces arts d'agrément dont s'honore le sexe auquel nous devons Pierre Loti et Marie Kryzinska.

Nulle bibliothèque où trouver de quoi étancher un peu cet humide implacable qui vous désagrège l'entendement.

Le seul cabinet de lecture dont s'enorgueillisse la bourgade recèle des romans fossiles, incongrus et rébarbatifs. C'estunerevuedes trépassés quifait songer le curieux aux grenadiers de Heine, quand il secoue de leur poudre ces antiques horreurs.

Si, berné par le démon du désœuvrement, le caprice vous vient de plonger en cette nécropole,

IIO TERRE LATINE

devant vous les morts se lèvent, ceux de 1830 chevelus et truculents, ceux de 48 paternes, barbus et sentencieux.

Ce cadavre sans tête, c'est Frédéric Soulié; ce nègre aux bavardages insipides, le premier des Dumas, cher aux femmes de chambre. Cette chanson de ruffian, bêlée sur un air de romance veule, c'est la poésie Miirger. Voici Féval, voici Gaboriau dans une escorte de policiers de génie et d'assassins pleins de distinction. Alphonse Karr déride Paul de Kock. Walter Scott manœuvre ses chevaliers en zinc d'art; Fenimore Cooper, ses Mohicans en marron sculpté.

Tout au fond, et surplombant les paperasses voisines de leur gigantesque ennui, ces deux incommensurables tas de papiers : Voltaire près d'Hugo, dont les œuvres complètes sont, à coup sûr, le plus encombrant des meubles dont on ne se sert jamais.

Triste pâture des jours d'ennui, ces volumes d'antan dont les exemplaires maculés et décousus sentent la poussière et le bain sulfureux !

Par bonheur, quelques livres jeunes, aux tranches immaculées, me rappellent avec grâce Paris lointain et mes amis absents.

Le rire de Courteline, la fantaisie d'Allais m'invitent à leurs fraîches couvertures. Les neuves chansons d'André Barbe évoquent, dans ma solitude, les pénétrantes mélodies de Marcel Legay.

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