BARÈGES
le sang une âcreté qui se révéla, dès son enfance, par des gales et des érysipèles, sans que les médecins parvinssent à détruire jamais ce principe d'éruptions cutanées. » Le journal de Dangeau relate jour par jour les luttes du médecin et de l'apothicaire contre les dartres et l'atrabile du Grand Roi.
Le héros de Lebrun, le porte-sceptre, le Jupiter tonnant entrait dans la garde-robe, après l'apothéose mythologique. Le Maître du monde quittait la foudre et les rayons, entre les mains des porteurs de clystères. Il avalait force rhubarbe et non moins de juleps, sans triompher jamais de l'excoriation maligne, de toutes les incommodités, qu'envenimait ou faisait naître son insatiable voracité du prince. Apollon et Crépitus à la fois, le Roi Soleil avait les pieds hostiles et battrait comme un chantre. Sa majesté ne le préservait pas des fistules, non plus que la gloire de son rang ne le détournait de l'indigestion.
Les Mémoires du temps, ces Mémoires pleins — selon Théophile Gautier — de victuailles et de chaises percées, ne tarissent pas plus sur les menus que sur les médecines du Grand Roi.
La princesse Palatine, témoin fidèle et révolté des abominations de la cour de France, nous à gardé, avec sa grossièreté pleine de franchise, le menu de ces ignobles repas. Sa lettre à l'électricte de Hanovre suffirait, d'ailleurs, seule, à
nous montrer quelles étaient les mœurs de cette cour si hautainement policée: quand elle descendait de l'Olympe, elle marchait droit au fumier.
En tout cas, le régime de Versailles profitait mal aux enfants.
Princes bossus, idiots, contrefaits où mort-nés, la kyrielle est navrante autant qu'interminable. Tristes victimes infantiles
Des vices paternels traînant l'hérédité!
Ceux même qui survécurent aux maladies du premier âge portèrent fréquemment le stigmate de la hoirie malsaine. Le duc de Bourgogne ne peut empêcher son épaule de dévier et le flot de ses beaux cheveux bruns sert à masquer le membre difforme. Le duc de Berry porte une croix de fer pour maintenir sa taille droite; enfin le « rejeton du double adultère », comme l'appelle Saint- Simon, le « mignon » de Louis XIV et de « la vieille guenippe », traîne à Barèges son pied-bot et sa jambe contrefaite.
L'idée de conduire son élève aux bains des Pyrénées aurait pu être suggérée à Françoise d'Aubigné par son premier mari.
Scarron, assez longtemps avant son mariage, mais postérieurement à cette folie de carnaval qui le cloua sur un lit de douleurs impossibles à conjurer, Scarron avait usité les bains de Bagnères. Il comptait même y retourner lorsqu'il fut obligé
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d'entreprendre le funeste voyage d'Amérique, dont il ne rapporta pas un rouge liard et qui acheva de l'écloper.
Mais ce n'est pas ce souvenir — du moins officiellement — qu'évoqua la veuve Scarron pour soigner son protégé à Bagnères. Le conseil lui en fut donné par le médecin ordinaire du Roi.
A Bagnères, Fagon, qui cumulait avidement les emplois et qui se montrait fort curieux de simples et d'herborisations, en sa qualité d'intendant au Jardin royal, avait herborisé dans les vallées de Campan, de Gripp et d'Aygos-Cluses, franchissant ainsi le territoire de Bagnères et le port du Tourmalet. Chemin faisant, son guide lui parla des cures merveilleuses dont Barèges se vantait déjà, si bien qu'il décida la gouvernante du petit duc à y mener son pupille.
Ce projet, approuvé de Madame de Maintenon, eut bientôt l'assentiment du Roi, encore que tous deux ne fissent que préluder à « cette coquetterie en Dieu et le chapelet à la main » qui pensa mettre sur le trône de France la veuve Scarron, maîtresse de Viliarceau! Un ordre royal ft abaisser le Tourmalet et la noble caravane put franchir le col, peu de temps après le commencement des travaux.
A Barèges, Françoise d'Aubigné ne goûta que de faibles plaisirs. Elle trouvait ce lieu ce plus
affreux qu'on ne peut dire » et, pour comble de misère, elle y gelait. La compagnie mauvaise la respectait et l'ennuyait.
Mais son agile perfidie ne perdait pas une si excellente occasion de supplanter sa bienfaitrice. Déjà, la vieille Esther songeait à détrôner cette « altière Vasthi » dont Louis XIV ne supportait plus qu'avec ennui la hautaine et quinteuse humeur. Ses lettres, chefs-d'œuvre de tact, de retenue et de décence, charmèrent le roi par leur exacte médiocrité. Quand, après une longue absence, il vit entrer le « mignon » presque guéri, boitant à peine et guidé seulement par la main de sa gouvernante, modeste et grave sous ses coiffes blanches, son cœur fut pris à ce spectacle si judicieusement calculé. Françoise d'Aubigné commençait l'aventure sans précédent qui conduisit presque une gourgandine sur le trône de France. Elle entreprenait ce merveilleux travail et cette farce sublime qui devait, au dénouement, lui faire épouser
D'une main un cul-âc-jattc, Et de Vautre h soleil.
Telles étaient les songeries qui me servaient d'escorte pendant que je suivais, sous bois, les
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antiques sentiers de l'Allée Verte. Là, peut-être Françoise d'Aubigné s'était assise en compagnie de son royal élève. Un portrait, à Versailles, avec la fameuse chaise de satin noir, quelques phrases haineuses de Madame, quelques mots méprisants de Saint-Simon, le souvenir exécré de l'édit de Nantes, voilà tout ce qui reste de tant de crimes et de scélérate ambition.
Mais les choses gardent leur beauté, qui nous console un peu de la laideur des hommes. Les chênes, les hêtres, les sorbiers qui prêtèrent leurs ombrages à la vieille Maintenon, les arbres ont traversé, dans leur sérénité divine, ces deux siècles, deux cents fois couronnés de feuilles vertes et de fleurs.
Barèges, le 24 août 189 j.
Divagation sur la Montagne
:ore que les papiers publics arrivent ry^y à la hauteur où nous sommes copieu- •Jf^ëS^ sèment défraîchis etfaisandés, si jel'ose dire, autant que le saumon des aubergistes, la lecture des gazettes n'en reste pas moins un passetemps indéfectible aux touristes comme aux baigneurs.
Pour prendre le lac en patience, pour explorer d'un visage bénin la grotte, le précipice et le névé, plus d'un forçat du pittoresque emporte furtivement quelques journaux de F avant-veille qui, à défaut d'autres plaisirs, lui donneront une contenance tout à fait distinguée devant les « grands spectacles » préconisés par Joanne ou Bsedecker.
Donc, malgré le soin de nos personnes, et l'im-