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DIVAGATION SUR LA MONTAGNE

chiste, 6 combien !) pénétra dans la demeure entre toutes sacro-sainte du roi des Juifs, sans crever pourtant l'œil auguste auquel, selon toute apparence, on le put croire destiné.

Ces engins, manifestement construits pour ne pas entraîner la mort des personnes qu'ils atteignent, s'allument, détonent, et fournissent de la copie aux mouchards du journalisme, sans que Notre- Dame de la Rousse mette jamais le grappin sur le chimiste qui les fabriqua.

Soit qu'ils explosent contre une fenêtre dont les débris seuls forment projectile, soit qu'ils fusent assez prudemment pour ne pas aveugler celui qui reçoit leur charge en pleine figure, il est permis de les regarder plutôt comme un épouvantail que comme un instrument de mort. Cette qualité suffit à démontrer pourquoi « toutes les recherches de la Préfecture demeurent infructueuses », quand il s'agit de retrouver les bandits qui terrorisent Monsieur Prudhomme, toutefois et quantes il importe de le faire bien voter.

Ces entretiens d'un tour amène emplissent les loisirs des pauvres hydropathes. Mais le plaisir ne saurait faire oublier le devoir. Or — vous le savez — il n'est pas d'obligation plus sacrée que

d'effectuer un certain nombre d'excursions, au sujet de quoi on ne manque pas d'être interrogé par des amis outrecuidants.

« Il est enjoint, dit le maître que je me plais à citer, il est enjoint à tout être vivant et pouvant monter un cheval, un mulet, un quadrupède quelconque, de visiter Gavarnie; à défaut d'autres bêtes, il devrait, toute honte cessant, enfourcher un âne. Les dames et les convalescents s'y font conduire en chaise à porteurs.

« Sinon, pensez quelle figure vous ferez au retour. « Vous vene\ des Tyrénées, vous ave( vu Gavarnie?— t^Çon. — Tourquoi donc ètes-vous allé aux Tyrénées ? » Vous baissez la tête et votre ami triomphe, surtout s'il s'est ennuyé à Gavarnie. Vous subissez une description de Gavarnie d'après la dernière édition du guide manuel. Gavarnie est un spectacle sublime; les touristes se dérangent de vingt lieues pour le voir; la duchesse d'Angoulême se fit porter jusqu'aux dernières roches; lord Bute s'écria, lorsqu'il vint là pour la première fois : « Si ferais encore au fond de l'Inde et que je soupçonnasse l'existence de ce que je vois en ce moment, je partirais sur-le-champ pour le voir et pour l'admirer! » Vous êtes accablé de citations et de superbes sourires; vous êtes convaincu de paresse, de lourdeur d'esprit, et, comme disent certains voyageurs anglais, d'insensibilité inesthétique.

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« Il n'y a que deux ressources : apprendre par cœur une description ou faire le voyage. J'ai fait le voyage et je vais donner la description. »

Cette description, vous la pourrez lire dans le Voyage aux Tyrénées où, malgré force jolis détails, le ce spectacle sublime » de Gavarnie est assez faiblement rappelé. Le procédé minutieusement exact de l'auteur, la notation rigoureuse de tant d'objets divers font paraître une précision sèche tout à fait insuffisante pour évoquer cette grande fantasmagorie de la montagne. Les précipices d'ombre, les forêts suspendues au bord des gouffres, le chaos de Gèdre peuplé de roches erratiques, malgré leurs beautés intrinsèques, tirent leur principal attrait des jeux de la lumière, de l'éther incomparable où se profilent, en vigueur, les montagnes de Gavarnie, les tours du Marboré. Et quel mot suffirait à peindre ces enchantements? Cette lueur, rose le matin, contourne amoureusement les cimes, avive peu à peu les reliefs, dissout la nuit avec lenteur. A midi, elle flamboie, aveuglante dans la transparence des eaux, le vert cru des prairies, les teintes violentes des fleurs, iris, gentianes, aconits. Puis, vers le soir, les masses déjà rousses des tilleuls et des frênes s'étendent comme un tapis aux teintes chaudes sur les versants où le crépuscule promène déjà ses ombres violettes. C'est le pays des légendes. Ici, le Rêve a fleuri spontanément comme une fleur du

sol volcanique. Voici le torrent où, pendant les nuits de juin, les amantes éperdues viennent tenter les beaux pastours; voici le ravin où sonne la cloche bénite de Noël qui appellera au jugement dernier les ancêtres de la vallée. Et, dominant cette terre de prestige, voici par delà nos montagnes, entre Espagne et France, le rocher où Roland essaya, mais en vain, de briser son épée :

Durandal fiert le perrun de sardoine,

dit le moine Théroulde en son fruste parler. Le souvenir de Roland est vivace chez ce peuple ingénu qui, d'ailleurs, mêle volontiers le souvenir d'Henri IV aux exploits du preux carolingien; de même, au pays d'Ermenonville, s'il en faut croire Gérard, la mémoire de Jean-Jacques et de la Belle Gabrielle ne font qu'un, dans les traditions rustiques des trouvères plébéiens.

Au retour du Cirque, tout frissonnant encore d'avoir marché sur les ponts de glace et reçu la froide poussière des cascades, l'hôtelier nous présenta son album en nous priant d'y répandre quelque sentence ingénieuse à défaut d'impromptu. C'est un curieux compendium de la bêtise et de

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la présomption bourgeoise que cet album de Gavarnie. Depuis le Gaudissart qui fait des calembours sur la montagne jusqu'au vicaire emphatique, rabâchant son credo, nulle forme du crétinisme ne manque à ce rendez-vous.

Comme une fleur d'edelweiss, parmi tant de navets obcènes et de choux mal odorants, j'ai relevé cette strophe mélancolique de Karl Boès, le noble poète des Opales et des lointaines chevaleries. La grandeur du lieu ajoute un charme pénétrant à ce salut attristé d'un rêveur moderne aux antiques paladins :

Ta blessure géante, ô mont! et cet orgueil, Toi que blessa Roland, de maintenir ton deuil

Pur, dans la neige et dans l'azur, Ont fait rougir de honte un chevalier fourbu D'avoir trop désiré Luciane et trop bu,

Par les auberges, du vin sur.

Près de ces rimes héroïques se prélassait une odette du plus chevelu diseur de vers qui règne sur la parfaitement bonne compagnie. Mesaurezvous gré de l'avoir, pour vous complaire, cueillie à quinze cents mètres au-dessus de la mer?

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Divers pignoufs secs ou ventrus Souillent de propos incongrus Les pâles feuilles virginales, Crottin sur un pied d'edelweiss, L'esprit de Scholl ou bien de Weiss Manque très fort en ces annales.

Plein de graisse et de petit bleu, L'abbé Chose qui croit eu Dieu Et popiue à toute écuelle, Affirme, sur un ton bêlant, Que la brèche est bien de Roland Et son âme spirituelle.

Un bonnetier de Car peut ras Supporte gaîment V embarras De causer avec le notaire Barbanchu sur le coût des foins.

Sa « demoiselle », dans les coins, Suit un calicot délétère.

Puis ils courent au Marboré, Sur le pont neigeux qu'a doré Un soleil d'août aux flammes roses.

Et le vieux mont de pourpre teint S'indigne à voir tel Philistin Que Vénus combla d'amauroses.

D'autres sont gâteux ou fleuris De gales et de panaris, Tous sont bêtes comme des oies.

Dénonçons leur orde horde à Caligule ou Torquemada Pour en faire des feux de joie.

Quant à moi, n'ayant bu ni rhum Ni « parfait-amour », sur l'album, J'écris cette ode vraiment saine.

De moi l'on dit : « Ecce homo ! »

Car je suis le seul Jean Rameau Que l'on s'arrache à Paris (Seine).

Barèges, le il août iSç^.

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Un Ouragan au Tourmalet

'était une règle impérative, aux beaux jours de Campistron et de Lachaussée, quand les princes déplorables, héros en vers de tragédies lacrymatoires, « ne buvaient que du poison et ne mangeaient que leurs enfants », c'était une règle stricte d'orner par quelque « songe », à l'exemple à'oAthalie ou de zMérope. l'exposition aux moroses sentiers.

Le « songe » de la présente semaine, le motif obligatoire pour les gazettes, n'est-ce point la catastrophe lamentable qui, ces jours passés, jeta l'horreur et l'épouvante dans la moitié de Paris? Mieux que les visites princières, mieux que les grands assassinats, les convulsions de la nature : cyclones, inondations, tremblements de terre, ont

le don d'émouvoir, malgré son égoïsme de pachyderme, le bourgeois frissonnant. L'examen des gobe-mouches semble moins niais, venant du frisson légitime que donnent aux âmes les mieux trempées ces soubresauts du monstrueux animal en qui les anciens personnifiaient le Monde. L'indifférence des choses pour nos bâtisses d'un jour, pour nos civilisations d'infusoires; l'énorme dédain de l'univers pour la bêtise humaine, s'adjugeant comme un fief les étoiles en myriades et les abîmes des soleils; cette ironie énorme, ces forces brutales qui nous écrasent, nous soufflettent, démentent nos plus hautes pensées, nos plus chères ambitions, — tout ce Mal qui est la Vie, la scélérate, l'exécrable Vie, — se manifestent aux esprits, même obtus, sous la fulguration des cataclysmes.

L'homme cesse alors de croire à sa primogéniture,àsonéternité,auvastecielcréépourl'homme. Devant le conflit majestueux des éléments, sa curiosité s'ennoblit, son esprit s'élève à la hauteur de ces grandioses spectacles et du renoncement aux croyances ineptes qu'entraîne leur contemplation.

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