UN TYRTÉE CALVINISTE
chère au vainqueur de Marignan. Parmi les fleurs de marbre et les joyaux de granit, dans les salles désertes, l'esprit évoque l'image exquise et meurtrière des derniers Valois. Leurs traits, que léguèrent à nos mémoires les portraits de Clouet et les bustes si exacts de Germain Pilon, revivent en cette ruine d'où les déprédations ni même les enjolivements n'ont pu chasser le parfum tenace d'autrefois. Malgré la coupole de Gaston, malgré l'infâme adaptation en caserne et le morcellement des jardins, quelque chose y transparait, une ombre de ce vivant seizième siècle dont les princes, artistes ou bandits, surent, du moins, créer un beau caractéristique, donner à l'Art une empreinte indélébile.
Dans l'oratoire de Catherine, un jeu de pédales compliquées ouvre la boiserie du mur sur telles armoires que l'esprit imagine scélérates, au milieu de rieurs d'or ciselées en plein bois. La cheminée ou s'appuyait Henri de Guise, en attendant le coup mortel, resplendit encore de lys en fleurs et d'ornementations mirifiques, en témoignage des antiques splendeurs.
Ici, la Menteuse florentine intrigua les manigance de sa politique à double tranchant; là, Marguerite de Navarre prodigua ses amours aux premiers aventuriers venus, et, comme la Messaline du poète, rapporta souvent au lit royal les acres parfums du mauvais lieu.
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L'on peut dire, en effet, que l'acropole et le château de Blois sont faits à l'image des enfants de Catherine, témoignent de leur esprit, tout comme Versailles est conforme à la ressemblance des premiers Bourbons.
Et c'est là vraiment que gît l'attrait incomparable de ces localités désertes, de ces demeures abandonnées, où se lit encore le signe mystérieux des époques révolues. De même que l'ossement ou le coquillage d'une espèce abolie ressuscitent, aux yeux intelligents, toute une période cosmique, de même ces lambeaux de pierres, ces haillons de tableaux ravivent l'âme et le geste des temps passés.
Mais, ainsi qu'à Versailles, ce n'est point la majesté des personnes royales qui domine sur toutes choses. Adultères princiers, crimes par la grâce de Dieu, mensonges sacrés à Reims et fistules Louis quatorziennes cèdent le pas aux magnificences de la pensée : leur gloire s'efface devant les triomphes de l'esprit. Ce n'est pas Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, ce ne sont pas Turenne ni Condé, qui remportent sur le temps la victoire définitive, mais bien ce prestigieux Saint-Simon, dramaturge comme Shakespeare, historien comme Tacite, en qui se résume tout entier le siècle des dragonnades et de Malplaquet.
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De même, au seizième siècle, une figure de poète accapare toute la lumière, éloigne, dans la pénombre, les effigies souveraines, les forfaits et les amours des potentats. Et ce n'est pas Ronsard, valet d'une royale concubine, ce ne sont pas non plus les cuistres bourgeois de la Pléiade, si grotesquement contrefaits, de nos jours, par un escadron d'imbéciles, mais bien le fier, le dédaigneux soldat auquel nous devons les Tragiques et le 'Baron de Fœneste : Agrippa d'Aubigné.
Ce qui fait d'Agrippa un écrivain sans égal, en qui son siècle se résume et se personnifie, c'est qu'il eut, comme Saint-Simon, la chance non pareille de n'être point un professionnel. Semblable au vieil Eschyle, Agrippa consacra sa verte vieillesse à retracer des exploits qui furent siens. De même que l'auteur de Trométhée avait usé son printemps aux bords de Salamine et « sur la belle prairie de Marathon », le héros calviniste avait eu le bonheur de combattre pour sa foi, aux grands jours d'Arqués et d'Ivry.
Tout enfant déjà et comme il était à peine hors de pages, son père, digne générateur d'un tel fils, lui fit jurer sur les têtes sanglantes des
martyrs d'Amboise de défendre jusqu'à la mort la Réforme proscrite.
Or, pendant une existence de quatre-vingts années, le gentilhomme huguenot ne manqua pas une heure à son serment. Compagnon d'Henri et fidèle à son Roi comme à sa doctrine, Agrippa ne put assister sans dégoût à l'apostasie du Béarnais, à la reprise de cette politique absurde et criminelle qui, de persécutions en persécutions et de forfaits en forfaits, conduisit la monarchie française à la révocation de l'édit de Nantes, roula sa gloire dans tous les crimes de l'obscurantisme et de la cruauté.
Mais jusqu'au dernier jour, Agrippa fut le mécontent incorruptible et dévoué que nul mauvais traitement ne put détourner de sa foi. Lorsque Henri, monté sur le trône, le requit de porter, en son nom, des messages amoureux, le vieux seigneur, auquel l'honneur de proxénète royal ne convenait guère, refusa cet indigne service et, pour la première fois, désobéit à son général couronné.
De même, quand, après l'attentat de Châtel, Henri s'entretenait du danger couru, avec son vieux serviteur, Agrippa, qu'animait par instants le souffle des Prophètes, lui fit entendre ces graves et mémorables paroles : « Sire, le Dieu que vous n'avez renié que de bouche, vous frappe en cet endroit; mais prenez garde que, le jour où
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vous le renierez de cœur, il ne vous atteigne au cœur. »
Ainsi' parlait au roi d'Aragon et de Castille le CidCampéador, victorieux mais intraitable, prêt à sacrifier au service du Prince sa vie et sa richesse, mais non son franc-parler.
Dans la bibliothèque où mon cher Pierre Dufay oublie en des travaux érudits le temps où, sous le nom de Georges d' Aie, sa verve fleurissait en rimes printanières, j'ai lu, non sans quelque effort, cette morne épopée que l'auteur, si justement, baptisa les Tragiques.
C'est un livre abrupt, rocailleux et mal plaisant, où le discours « casqué », saint Jérôme, fait paraître en tous lieux l'amertume des prophètes et la rudesse du soldat.
En place des Châtiments grandiloques, boursouflés et peu sincères, de ces Châtiments où Joseph Prudhomme vaticine avec les mots de Juvénal, les Tragiques — Châtiments du seizième siècle — donnent le cri parfois rauque et discordant, mais toujours véndique, de la passion la plus incoercible.
Les sept chants dont ils se composent ne taris-
sent point en invectives contre la turpitude des princes, la cruauté de leurs ministres et la honte de leurs amours.
Les Feux, les Fers, la Misère n'épargnent pas un détail dans le supplice des martyrs. C'est, proprement, l'Enfer de Dante, avec une porte ouverte sur le Paradis.
Les supplices de Ziska, les tourments du généreux Hawkes et la décollation de Jeanne Gray, cette douce victime, qui, jusque sur l'échafaud :
... Garda aussi le rang D'un esprit tout royal comme le royal sang,
attendrissent à peine le confesseur qui, tant de fois, a bravé la torture et la mort.
Aubigné n'a que la corde d'airain. Ses rimes, imprégnées encore de lutte et de carnage, ont la fougue et la violence du combat. Le vers adorable, si fréquemment cité :
Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise,
ressemble, parmi les escarpements bibliques de son œuvre, à ce rayon de miel que Samson trouva dans la gueule du lion.
Au bout de tant d'horreurs, d'attentats et de meurtres, précédant le jugement, où les tombeaux ouverts rendront à la justice éternelle pécheurs et bienheureux, flamboie comme un noir frontispice le livre des Feux. Ce titre pourrait s'appliquer à tout ce livre, brûlant d'amour et de haine.
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De même que la Guyon qualifiant de ce torrents » ses rêveries mystiques, Aubigné eût pu voir un brasier dans l'incendie vengeur de ses poèmes.
Soldat blessé dans ses espérances et meurtri dans sa chair, un autre combattant du seizième siècle donna aussi à la postérité la triste peinture de l'âge à son déclin. Don Quichotte achève, dans sa gentilhommière, son rêve d'épopée, à peu près au même temps où l'abjuration d'Henri IV annonce la prise de la Rochelle, clôt la phase héroïque de la Réformation. « La vache à Colas», comme disent les papistes, est frappée à mort. Ce qui reste du protestantisme aura bientôt fait de composer avec la poltronnerie ambiante, de s'incliner devant le tyran. L'égoïsme des Bourbons fera le reste, et leur ingratitude engendrera bientôt l'aristocratique mendicité.
Le temps n'est plus des chevaliers ni des martyrs.
Seuls, quelques liseurs d'antiques parchemins se plaisent à l'évocation de ces hautes figures, se consolent, à leur nom, du temps vilain où nous sommes, du panmuflisme contemporain.
Bhis, le 12 avril iSç6.
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Un Naturaliste d'autrefois
ans sa réponse au discours savoureux d'Anatole France, le docte M. Gréard, avec toute sorte de poncifs et de gentillesses pour distributions de prix, a stigmatisé, comme il convient, le Naturalisme et ses adhérents. Férule académique sur le bottom de la Mouquette, son boniment pédagogique semblait donner à l'élève Zola un pensum mémorable : la conjugaison — comme qui dirait! — du verbe « être emmou tardé », mis autrefois en lumière par Goncourt.
Cette manifestation du virus académique rappelle (par bonheur, de fort loin) tant de persécutions et d'outrages qu'eut à subir l'excellent écrivain Antoine Furetière, pour s'être écarté de la médiocrité chère à V « Illustre Compagnie ».