‹ Terre latineChapitre 37 sur 82 · UN NATURALISTE D'AUTREFOIS · texte numérisé non relu

UN NATURALISTE D'AUTREFOIS

Sans doute, le cuistre Charpentier — un Gréard du xvi Ie siècle — poussa l'invective directe beaucoup plus loin que le palmigère ci-dessus. Néanmoins l'on retrouve, dans les vagissements de ce dernier, comme un arrière-goût des insultes par quoi les pions d'alors accueillirent l'auteur du Dicrionnaire et du 1{oman bourgeois.

Et, de fait, il méritait bien d'être honni, ce « roman », d'une langue virile et forte, où s'étalent sans pudeur toutes les bassesses, toutes les hontes du tiers état. Livre abominable, que les jolis messieurs de la Sorbonne lisent en se bouchant le nez : livre qui égale en impudeur et vaut, pour la crudité, les Mémoires de cet autre naturaliste, le duc de Saint-Simon. Certes, le vice-recteur de l'université n'y trouverait pas ces « ombres charmantes » que l'art a pour mission de jeter sur la vie, ni rien des jolies choses dont on fleurit communément les palmarès. Aussi Furetière est plongé dans un oubli sans second, tandis que le mufle continue d'admirer, sur la foi de messieurs les normaliens, divers pompiers, en usage dans leurs cours.

Peut-être cependant trou verez-vous injuste cette proscription deux fois séculaire, si jamais leT{oman bourgeois vous fut ouvert. Certes, on lira Germinal et V (Assommoir, quand le nom du docte Gréard sera plus oublié que celui d'un Pharaon de la vingt-quatrième dynastie. Pourquoi n'en serait-il pas de même du bouquin de Furetière, dont la

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gaieté vivante compense quelque peu le méthodique ennui de son confrère Despréaux?

C'était au beau temps des précieuses, dont nulle comédie n'avait encore atténué le prestige. Les salons de la place Royale, du Cours et du Marais, les ruelles illustres des nobles pédantes regorgeaient d' « alcôvistes » qui, pour se donner le bel air du monde, parlaient phébus à qui mieux mieux. Sous des noms grecs ou latins dont Saumaise, en badinant, fixa pour nous les ridicules, gens de robe et gens de cour se poussaient dans le bon vouloir des inhumaines par la beauté de leurs rubans et la perfection de leur galimatias. Un clystère s'appelait, en ce temps, « le bain intérieur », et les fenêtres, « la porte du jour », sans compter les cocasseries que Molière nous garda. Les filandreux récits de Madeleine Scudéry et de son capitan de frère, le Sylvandre de La Calprenède faisaient école. Robins et grands seigneurs leur empruntaient l'enjouement d'Amilcar, le « Tendre passionné » de Cyrus!

Hors de ces beaux diseurs, la verve ignoble de Scarron ne pouvait égayer que des laquais. Vc4renture de Francion, parue longtemps avant l'écrit de Furetière, semblait trop dépourvued'agréments pour faire échec aux fadeurs en vogue dans la parfaitement bonne compagnie. Et ce dut être une joie pour les libres esprits que tant de niaiserie prétentieuse écœurait, l'apparition d'un livre fort,

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sincère et net, rejoignant par la forme aussi bien que par la matière l'œuvre des grands conteurs du siècle précédent.

Comme la zMénippêe, comme le zMoyen de parvenir, le %oman bourgeois est un livre de terroir. N'y cherchez autre chose que l'âpre et forte saveur de la souche gauloise. L'auteur, issu de la plus infime bourgeoisie parisienne, a gardé l'accent, le geste, sinon l'esprit, de son milieu. C'est le ruisseau de la place Maubert et non la fraîche Castalie qui coule à pleins bords dans ses historiettes. Les infamies du procureur Vollichon; les comptes de mademoiselle son épouse rognant les liards dans sa cuisine; l'hydropisie galante de la jeune Lucrèce; l'infection du négoce et de la chicane; les odeurs du Palais et du marché aux veaux, rien n'est épargné pour empuantir les délicats. Mais aussi, quelle verve, quelle jeunesse et quelle bonne humeur!

Les entrevues galantes des deux plaideurs incorrigibles, Charosselle et Collantine, dressant leur contrat de mariage en vue des procès futurs; les articles litigieux conservés avec soin, pour garder, sur la planche, le pain moisi des procédures, cela dépasse la comtesse de Pimbesche et

vaut les meilleures de Poquelin. Le linge sale de la classe moyenne, dans Tot-Houille même, n'est pas secoué d'une pareille vigueur. La bêtise et l'iniquité des juges personnifiées dans le conseiller Bélatre qui, « ayant ouï parler un jour de l'étoile poussinière, demande combien de fois l'an elle donne des poussins », fait bonne figure entre le Bridoie de Rabelais et le Brid'oison de Beaumarchais.

Son portrait offert de nos jours, pour l'appliquer à tel magistrat bien-aimé, serait unanimement proscrit comme imbu d'anarchisme. Que diraiton par exemple de l'ébauche que voici :

« Il était aussi laid qu'on le puisse souhaiter, si tant est qu'on fasse des souhaits pour la laideur; mais je ne suis pas le premier à parler de la sorte. Il avait la bouche de fort grande étendue, témoignant de vouloir parler de près à ses oreilles, qui étaient aussi de grande taille, témoins assurés de son bel esprit. Ses dents étaient posées alternativement sur ses gencives comme les créneaux sur les murs d'un château. Il avait les yeux fort petits et battus, quoiqu'ils fussent fort enfoncés et vivant dans une grande retraite; le nez fort camus, le front éminent, les cheveux noirs et gras, la barbe rude et sèche. Pour le peu qu'il avait de cou, ce n'est point la peine d'en parler : une épaule commandait à l'autre comme une montagne à une colline.

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