‹ Terre latineChapitre 39 sur 82 · UN NATURALISTE D AUTREFOIS I · texte numérisé non relu

UN NATURALISTE D AUTREFOIS I

bore par Furerière, et ce larcin fut si bien mené que l'ouvrage portait encore leur nom, il y a quelque vingt ans.

Ainsi fut châtié par la pauvreté d'abord, par le plagiat ensuite, un maître coupable d'irrespect et de franc-parler. Juste salaire d'un orgueil déplacé dans une profession qui demande, avant toute chose, la souplesse, l'entregent, — avec le moins possible de génie, de syntaxe et de cœur.

Cité de mélancolie

tA Edmond LepeJlcticr.

s ouragan d'automne souffle et hurle par les avenues royales, chassant le raz pulvérulent des feuilles mortes, le tourbillon des menus bois. Grisâtres et boursouflés, de lourds nuages pendent au ciel pluvieux qu'ensanglantent, par place, quelques rais de soleil. Les clairons des casernes, le sabot d'un cheval sur le pavé de grès se mêlent, dans l'air humide, à l'aigre sifflet des omnibus.

L'ennui, un ennui bête et désolé, suinte le long des murs avec la bruine menaçante,

L'horizon, bas et lourd, pèse comme un couvercle.

Voilà bien le temps qu'il faut pour goûter dans sa plénitude le désert de Versailles, capitale du spleen et de l'abandon.

CITÉ DE MÉLANCOLIE IJj

Depuis longtemps, cette débauche de Grand Siècle me hantait. J'ai voulu, après quelques années d'absence, me donner l'amusement d'une nuit à Versailles. Tout — les ridicules eux-mêmes — revêt en cet endroit une façon apaisante et monarchique.

Le garçon des « Réservoirs » qui, pour changer une assiette, a l'air d'attendre le duc de Normandie ; les cochers obséquieux et grandiloques, ferrés sur Louvois comme sur Montespan, concourent, dans la mesure de leurs possibilités, aux ambiantes harmonies.

Les paysages, d'ailleurs, ne valent guère que pour ce qu'ils manifestent de la volonté humaine. C'est sa propre effigie que l'homme quête, parmi les monuments et les sites fameux. Le tourisme niais des Alpinistes et des bécanassons peut convenir, tout au plus, aux calicots du dimanche, aux cockneys en rupture de bazar. Mais, pour qui demande à prolonger sa rêverie dans la tristesse mémorante des choses, les villes seules, avec leurs restes de beauté défunte, avec leurs stigmates d'amours ou de douleurs, installent un suffisant décor. Les cités de labeur moderne, comme les ruines de jadis, appellent une rêverie de même intensité.

Bruges ou Chicago conviennent, l'une et l'autre, au promeneur méditatif.

Quant aux champs de salades, aux guérets fer-

tiles, aux villages harmonieux, pleins de crasse, de puces et de curés, je n'ai pas assez le goût des insolations ni des servantes d'auberge pour m'y complaire peu ou prou.

L'intérêt commence où l'on peut voir des moellons, de la peinture et des statues.

Je préfère aux sources boueuses, aux murmures des ruisseaux, aux torrents qui, paraît-il, ont « un goût de menthe », le bassin de Latone ou le Char embourbé. Les cascades d'Anet, les Tritons de Versailles, les Eaux de Saint-Cloud, cette fraîche pyrotechnie d'ondes jaillissantes, ne l'emportentils pas sur les gorges des Pyrénées, sur les trous pas chers de la Bretagne, et les glaciers des Alpes, sur les cascades, les névés, les précipices et tout le bataclan en usage dans les Villes d'Eaux?

A vrai dire, les fleurs n'existent guère que chez les fleuristes du boulevard, aux expositions d'horticulture et dans les entours des Parisiennes, qui civilisent leurs parfums.

« Ces monstres charmants » (c'est des fleurs que je parle) ont cela de commun avec les femmes que l'artifice n'est point chez elles distinct de la beauté. Le maquillage atteste une vie supérieure, aussi bien dans le végétal que chez la reine des animaux.

De même, le pittoresque n'existe, pour des yeux bien appris, qu'au séjour où triompha l'architecture.

Or, il n'est pas, dans ce monde sublunaire, ni même dans les environs de Paris, une enceinte plus représentative que le baroque domaine du Grand Roi. Le coquillage demeure intact si le mollusque a péri ; chaque méandre témoigne éloquemment de ce que fut l'existence monarchique à son apogée. Le palais — caserne fastueuse de la valetaille blasonnée — suggère tout un peuple de laquais en grands cordons, de coquines princières, de dignitaires serviles et d'aigrefins épiscopaux. Ici, les falbalas des royales gourgandines frôlèrent la soutane de Bossuet, cette soutane peinte si majestueuse par Hyacinthe Rigaud.

Ici, la parturition des bâtards fit bon ménage avec la Sodome de Monsieur, l'arsenic de la Voisin avec l'eucharistie des Jésuites, les chaises percées Louis quatorziennes avec la peau d'Espagne, et les amants de Vendôme avec les concubines du Soleil.

Ici, toutes les prostitutions, toutes les bassesses, toutes les ignorances, tous les orgueils d'en bas gravitèrent autour de Louis XIV, produit sans second des divers genres d'autorité religieuse, politique et militaire.

Le lit, regorgeant de punaises, à quoi les duchesses étaient tenues, même en l'absence du roi, de faire une révérence, garde son allure d'autel, pour la plus grande satisfaction de voyageurs Cook et des provinciaux.

La cire accusatrice de Benoist révèle, auprès, sans aucun mensonge de peinture officielle, sans habileté ni réticences, le ce porc couronné » que Lebrun et Girardon apothéosaient en demi-dieu.

La lèvre pendante, l'œil clignotant de bureaucrate tatillon, la face grimée d'orgueil et tatouée de petite vérole, donne bien l'impression de ce Maître du Monde, qui croyait au diable et sentait mauvais des pieds. C'est instructif.

De grand matin, j'ai revu, par l'attique du palais, ce jardin que peuplèrent les justaucorps dorés des Philintes et les satins brodés des Célimènes, avec ses régiments d'arbres à la parade, ses fleurs soumises, ses gazons en tapis verts, ses marbres à présentgaleux et ses fontaines épuisées.

Les dieux marins : sirènes, hippocampes, océanides, font voir sur leurs écailles, dans leurs barbes et parmi leurs cheveux, des dentelles de vase, des broderies de goémons. Il semble que la Nature, si violemment contrainte pour le caprice d'un imbécile omnipotent, s'efforce d'en vomir jusqu'aux traces dernières. De là, cette mélancolie sans pareille, flottant, comme un brouillard d'impérissable automne, le long de ce pourpris.

Remontez vers Trianon, sur la berge du canal, ou bien prenez, à l'orangerie, la route de Saint- Cyr, que foulait, écœurée par ses mornes grandeurs, assombrie peut-être par le remords de ses forfaits, la vieille Esther de Louis XIV.

C'est là que dans tel soir d'octobre, limpide et mordoré, ii vous faudra relire 'Bérénice et les portraits de Saint-Simon, et la Correspondance de Madame, et le Sermon pour cette pauvre La Valiière : « ... Vous, ma sœur, qui avez commencé à goûter ces chastes délices, descendez, allez à l'autel; le feu est allumé, l'encens est prêt, le glaive est tiré. Le glaive, c'est la parole qui sépare l'âme d'elle-même pour l'attacher uniquement à son dieu. Le sacré pontife vous attend, avec le voile mystérieux que vous demandez ; enveloppez-vous dans ce voile; vivez cachée à vous-même aussi bien qu'à tout le monde... »

Car ce fut entre ces bois domptés, ces ifs en colonnades, ces vasques ruisselantes, que les nobles héroïnes sacrifièrent leur vie à d'illustres amours, et, pour citer un mot du vieux Corneille :

Rendirent le sang pur qu'elles avaient reçu.

Que ce soit Iphigénie ou la reine d'Espagne, l'amante de Titus ou la maîtresse de Louis, les soupirs qui brisaient le cœur de ces aimables femmes ne convulsèrent pas l'harmonie de leurs gestes, ni la grâce de leurs discours.

l8o TERRE LATINE

Vous les retrouvez encore dans les portraits inconnus des salles désertes, le col emprisonné d'un rang de perles, la gorge palpitante sous un point de Flandre ou de Venise aux motifs surannés.

Le charme éclate si puissant de cette nostalgie rétrospective inhérente à Versailles, quelespoètes les plus divers sont unanimes à le célébrer :

Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité, Comme Venise au fond de son Adriatique,

chante l'indifférent Gautier, qui retrouve, dans la Cour d'honneur et la pièce d'eau des Suisses, un ressouvenir des Procuraties ou de la Piazetta. Chénier, le doux évocateur des muses d'Agrigente, ne souhaite pas d'autre horizon pour ses molles élégies. Les marbres, les bosquets, les portiques de l'a Elysée embelli par les dieux et les rois », tels furent, avec les coteaux modérés de Sèvres ou de la Malmaison, les paysages rêvés par l'amant de Fanny.

Quant au musée de Louis-Philippe, il est vraiment plus beau qu'on ne l'ose espérer. Bouvard et Pécuchet, Calino, Pipelet et Joseph Prudhomme semblent avoir collaboré à l'illustration

de ses murailles. Après les abominations du Roi- Soleil, la turpitude — ô combien! — du Roi- Garde National. Chauvin, patriotard, vaguement religiosâtre et plus étranger à la peinture que le dernier des Tasmaniens, j'ai retrouvé notre excellent Homais tout le long de vingt kilomètres barbouillés historiquement.

Les gardiens ont tort de ne point chanter, en un tel lieu, du Béranger, du Béranger tricolore, celui qui pindarise nos « gloires et nos malheurs » :

De tes grandeurs tu sus te faire absoudre, Frrrrance! et ton nom triomphe des revers; Tu crois tomber, mais c'est comme la foudre Qui se relève (?) et gronde au haut des airs!

Il y aurait, dans cette musique, une touche suprême et, je Fose dire, appréciable, de sagouinisme national.

Les rues de Versailles, où je n'avais aucunement pernocté depuis mes vertes et lointaines saisons, regorgent de soldats. Dragons, artilleurs, fantassins, cuirassiers, échevelant à leurs casques de bronze le crin rouge des cavales ; houzards bleus et chasseurs vert-myrte, un peuple d'uniformes encombre les endroits publics, ainsi que les promenades à la mode.

Quand tombe en poussière d'or le crépuscule des beaux soirs, la « Petite Place » travaille à dégorger, sous ses persiennes closes, le trop-plein sentimental de « notre » armée. Et c'est la, vrai-

ment, que, moyennant un salaire modeste, fleurit l'amour le plus convenable aux héros ingénus. Amène Petite Place! voisine décente et profitable du Château!

Les La Vailières pour sous-oflfs, les Athénais a quarante sous l'heure viennent patriarcalemenc s'éjouir, par les nuits d'été, sous ses ormes rogneux. Ce sont les abattoirs de Cythère, jouxtant aux bocages d'Àmathonte, le tout-à-1'égout démocratique remplaçant les grottes olympicoles et les fontaines du Grand RoL

Les larges avenues, rayons de l'astre monarchique, s'embellirent, depuis le tzar, notre petit Père, de tramways jaune-serin, à moteurs électriques. Ces machines énormes roulent silencieusement, comme pendues à des câbles métalliques dont les réseaux enchevêtrent sur les « compites et les quadriviers de l'urbe » d'extravagantes arabesques. Au crépuscule, une étincelle bleue jaillit soudain, comme un petit éclair, foudre bénigne, incapable, hélas ! d'anéantirle panmuflisme hideux qu'elle promène. Cela marche sans fin, comme un symbole agressif de laideur industrielle, qui, selon un mot d'Edgar Poe, « contamine de cicatrices rectangulaires la face de l'Univers ».

ce II est dix heures et demie ; le dernier train des Chantiers part à onze heures pour Dreux », insinue mon Frère Ane, ce délégué du Moi, que nous préposons aux bagages et à l'horaire des chemins de fer. Un fiacre vide, puis le tintamarre des wagons refermés, et je roule, béatifiquement seul, emportant vers les coteaux ombreux et les plaines fertiles du Vexin le mirage délicieusement fugace de l'Autrefois revécu.

Montfort-V Amaury, 10 août iSyj.

Ruines seigneuriales

kA mademoiselle Georgette Tfesplas.

a tiède rousseur d'un soleil de septembre enveloppe d'or fluide les plaines vaporeuses, la mollesse des coteaux. Des lambeaux de soleil traînent, comme une étoffe lumineuse, par les javelles assombries. Sur les vignes rubescentes et les jaunes peupliers chatoyent des escarboucles. Là-bas, au couchant, le ciel turquoise s'amortit peu à peu, dans une envolée de rose, tandis que l'ombre détache en vigueur, sur ces flammes éparses, la dure silhouette des maisons et des bois. La forêt de Rambouillet, les chemins des Yvelines, allongent, dans le crépuscule, d'inquiétantes perspectives que traversent déjà les bêtes de la nuit. Seule, émerge encore, avec ses tours informes, ses murs

RUINES SEIGNEURIALES l8f

drapés de lierre et ses pentes gazonnées, la crête où Guillaume de Hainaut vint, au xe siècle, ériger sa Seigneurie.

Des taches de soleil papillotent sur les ruines

Et la ville, à nos pieds, d'arbres enveloppée, Étend ses bras en croix, et s'allonge en épe'e Connue le fer d'un preux dans la plaine oublié.

Amaury-de-Montfort. La vieille ville féodale morte, à présent, et veuve de sa gloire; la Comté dont les rois de France se faisaient honneur d'assumer le titre, s'échelonne, à jamais orpheline, entre sa cathédrale et ses remparts.

C'est un lieu morne, tel que Balzac l'eût aimé.

Le cadre ne saurait être mieux adapté aux amours tenaces, aux intrigues patientes, aux haines sans éclat ni rémission des provinciaux de la Comédie Humaine.

Voilà bien le décor qui convient aux existences médiocres, aux intrigues mesquines, aux plates rivalités du Cabinet des cAnrlques ou du logis Rogron. Ici pourrait naître Louis Lambert et s'étioler Eugénie Grandet. Les rues déclives, hostiles au passant, avec leur sol de grès, avec leurs maisons claustrales, sous une grille chargée

de lierres ou d'aristoloches, manifestent l'humeur inhospitalière, l'esprit pointu des habitants. Par ces couloirs étroits aux pentes rêches, le vent souffle en tempête, même dans les plus beaux jours. Pas de sources jaillissantes ni de fraîches fontaines pour égayer le paysage; quelques étangs croupis sous les joncs et les lentilles d'eau. Il y a plus de morts que de naissances dans ce pays de ruines, où le dernier recensement constatait, sur une population de quatorze cents âmes, trente-sept veufs, et de veuves cent trenteneuf. Les enfants seuls et les vieillards y résident toute l'année, les adultes allant chercher fortune vers des lieux plus humains. Un tel site convient à l'ambition déçue, aux douleurs incurables de l'orgueil ou de l'amour. Ici la voix du monde fait silence. Cœurs brisés, esprits malades, tous les résignés, tous les retraités de la vie cherchent pour suprême refuge ces villes moribondes, plus froides que Savannah-la-Mar, plus désertes qu'Herculanum. Chaque pas y soulève la poussière des temps anciens; un peu d'histoire flotte dans l'air assoupi des promenoirs.

La maison où je reçois l'hospitalité connut d'autres destins qu'héberger des poètes: les Rois

Page 1