POUR LES VICTIMES DE LA MER
l'asphyxie, sans autre sauvegarde que l'incertaine bénignité du flot. La plupart, pêcheurs des cotes de Bretagne ou de Provence, marins des armateurs ou de l'Etat, ne savent point nager : c'est en vérité la « tombe mouvante » des poètes qu'affronte, pour subsister, leur mâle insouciance. Si du moins la richesse de la proie récompensait tant de vaillance ! Mais, aussi avare qu'opulente, la Mer ne donne qu'à regret la plus humble parcelle de ses trésors. L'homme intrépide qui, chaque jour, affronte mille dangers, n'est pas sûr de rapporter au logis la provende nécessaire.
Combien de fois les nasses vides, les filets chargés de pierres seulement!
Combien de douleurs, en ce pauvremonde — si brave — desplages, que ne soupçonnent guère les oisifs dont la paresse, aux jours pesants des canicules, va demander à la grande Nourrice le sel réconfortant et la fraîcheur de l'air. Pour eux, la Mer se fait coquette. C'est la vague harmonieuse « chantant et souriant comme une jeune reine » ; c'est ce la verte plaine où le flot se hérisse » ; ce sont « des écumes de fleurs bénissant les dérades » , ou bien les ondes revigorantes que magnifiait Arthur Raimbaud:
Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles, Million d'oiseaux d'or, ô future vigueur ?
Ces paroles en fleurs, ces rêveries des beaux
soirs demeurent lettre morte aux travailleurs de l'Océan. Pour eux, la coquette a bientôt fait de redevenir marâtre. Sous les lambeaux déchirés de sa robe d'azur, les écailles de la sirène, le monstre impitoyable, prompt à les dévorer.
Cette vie misérable du pêcheur n'est pas sans quelque joie, lorsque le protecteur de la maison ne pousse pas au delà d'un jour sa course maritime. Père, amant, fiancé, tous l'attendent, avec patience, dans une cordiale union. Les petits jouent sur le sable avec les coquillages d'or; les vieux fument, rêvassent aux choses d'autrefois, tandis qu'en réparant les filets, elle chante d'une voix doucement monotone, quelque chanson d'amour.
Aux rives opulentes de la Méditerranée, la douceur du climat rend l'existence plus facile : conduits à travers les madragues, puis abattus par milliers, sans efforts ni péril, les thons apportent, chaque automne, un butin assuré. Parfois, quand le passage est fertile, un pêcheur misérable réalise, à son profit, le conte des {Mille et une U^uixs. Sans autre ressource que sa barque vermoulue, amarrée au fond de l'humble calanque, il se réveille, un beau matin, riche de l'abondante proie,