POUR LES VICTIMES DE LA MER
gavache, en un seul jour, devenu millionnaire. Tel est, conté par l'enchanteur de Maillane, le poème de Cal end al.
Tout autre est la destinée pour les riverains des plages de Bretagne ou de Normandie.
Sous ce ciel inclément, la houle formidable de l'Atlantique, le flot irascible de la Manche, ne se prêtent guère aux grasses récoltes de la Côte d'azur. Habitués de père en fils aux navigations lointaines, les robustes Northmans, les Celtes impavides, vont tenter au risque de leurs jours des ondes inconnues. Comme les Basques de Saint-Jean-de-Luzqui,auxvie siècle, affrontèrent l'horreur du pôle sur leurs frêles bateaux, ces hommes au grand courage suivent, jusqu'au bout du monde, la pêche nourricière. Les brumes de l'Islande, les fjords glacés de Terre-Neuve, sous un ciel d'épouvante et de déréliction, n'ont pas d'hôtes plus assidus.
En son roman Tècheurs d'Islande, où, malgré tant de gauche afféterie et d'incorrections de langage, fut rencontrée l'émotion poignante et l'humaine vérité, M. Loti a popularisé ces modestes héros. Grâce à lui, plus qu'à Michelet, dont la belle étude sur la mer n'atteignit jamais un tel succès de librairie, les pêcheurs de morue ont droit de cité près des belles âmes élégantes. Il est permis de déplorer leur sort, tout en restant dans les bornes du swcqer le plus pur.
Hélas! ce ne sont pas seulement des peines d'amour que les pauvres gens ont à souffrir! Au moment de la pêche, pendant le grand jour boréal de six semaines, ils n'ont guère le temps de songer à leurs promises. Un labeur sans répit les tient courbés sur le banc de pêche, sur le tonneau de saumure, dans l'infection des gades éventrés. Mais ils acceptent joyeusement la corvée annuelle, sachant qu'un peu d'or les attend au retour, et quelque peu de bien-être, et des cœurs aimants dans leur foyer. Ceci est l'idylle. Par malheur, de cruelles réalités rompent le charme un peu fictif de ces trop agréables récits.
Imagine-t-on ce que doit être la maladie sur ces affreux bateaux de pêche où la cupidité des bailleurs de fonds a tout prévu, hormis la souffrance de leurs malheureux serviteurs? Mal logés, peu nourris, les vêtements toujours humides, les mains ensanglantées par le tranchant des arêtes, où le sel avive sans répit les cuisantes blessures, ils n'ont d'autre repos qu'une halte brève, après douze heures de travail, une sieste dans la brume glacée, parmi les détritus infects de leur affreuse cuisine.