LES ROMANS QU ON NE LIT PLUS
rokees, fuyant la savane etle chemin de guerre pour venger, sur son antique épouse, les cocuages d'antan. Cette donnée idiotement fantaisiste représenterait assez bien le genre un peu démodé — par bonheur! — du roman-feuilleton, récits portenteux où l'on voit communément s'échapper, sur le toit, l'assassin ou la victime naguère verrouillés dans les sous-sols.
J'oserai dire encore que peu de nos contemporains ont feuilleté les Veux Cadavres dont s'honora Frédéric Soulié,
Auteur néfaste à la grammaire.
Le genre truculent, féroce et romantique n'a rien fourni de plus pharamineux que cette effroyable rapsodie. Entre autres sornettes, un fils de Cromwell (autant qu'il m'en sou vienne) assassine et viole, sur le cercueil paternel, une fille de Charles Ier. Toutes gentillesses écrites, au surplus. dans un auverpin matagrabolifique, prudhommesque et grandiloquent : le Sinaï chez l'épicier!
J'en passe et des meilleurs. Combien ont touché leur gloire en avancement d'hoirie qui méritaient de plus hautes destinées! George Sand, inconnue de la plupart des lecteurs, autant que les gestes de Chilpéric; Balzac dont les fresques immenses vonts'efTritantchaque jour et laissent tomber leurs couleurs défaillantes; Eugène Sue qui valait bien Zola; tant d'autres enfin dont les
noms eux-mêmes s'estompent dans les vieux catalogues dédaignés par les souris.
Il faut respirer cette poudre, goûter la moisissure, le rance ténébreux des bibliothèques surannées, pour jauger le néant, la vanité d'écrire.
Voici les oubliés d'hier. Quels seront, demain, les survivants?
Quand les helmintes, et la cendre, et les nouveaux venus auront accompli leur tâche, quel matin flamboiera sur le charnier des écrivains défunts?
N'est-ce pas dérision, folie, que de poursuivre ainsi, parmi l'outrage, la haine, la bêtise et l'ignominie des concurrents, cet ironique prix, la renommée? Ne serait-il pas plus beau, plus fier, plus spirituel aussi, d'attendre — bras croisés — la fin reposante des choses, le baiser secourable de la mort?
Bagnères-de-Luchoiij le 3 septembre iSp6.
Le Dernier Refrain
e fut peu de jours avant la mort du « bon poète », comme disait feu Salis, que, sur une grande scène de Paris, les auteurs de chansons et les artistes « aimés du public » intentèrent, dans la même pensée charitable, unconcertau bénéfice du pauvre Jules Jouy. Le malheureux, après avoir charmé de sa verve mordante la foule aussi bien que les délicats, vit soudain fléchir son intelligence et tomber, au vent de la folie, chaque pétale de son humour. Lamentable fin d'un esprit charmant, condamné à redire, parmi les solitudes mornes d'un hospice d'aliénés, tant de refrains dont s'égayèrent nos mémoires! Comme André Gillle caricaturiste, autre amuseur sombré dans la folie, l'ancien trouvère du Chat-
Noir, mordu par les angoisses quotidiennes, laissa choir, comme un vêtement trop lourd, cet esprit si neuf et si osé que nous aimâmes.
Terrible instant que celui de la quarantaine! A ce moment irréparable où, suivant l'expression d'Alphonse Daudet, « l'homme atteint le palier et trouve la clef qui lui ouvrira jusqu'au fond toutes les portes de l'existence », plus d'un qui semblait jusqu'alors invulnérable connaît la désagrégation de l'âge et ce qu'apportent de trouble, dans les plus fiers esprits, les secrètes douleurs. Ce rire d'emprunt, masque nécessaire aux combats de chaque jour, fait place aux rides indélébiles, aux sillons que creusent sur la face humaine le ruissellement des larmes, la crispation des fureurs.
Age de désespoir ou de maturité. Peu de temps après la quarantaine, l'auteur des Fables entendit ces vers de Malherbe qui décidèrent sa vocation, La Bruyère entreprit de surpasser Théophraste et Rousseau publia les hautaines déclamations du Contrat social.
Mais combien, pour ces illustres exemples, combien de vaincus ont abandonné la lutte à cette heure fatidique où la jeunesse déclinante verse une lueur ténébreuse sur les espérances mortes, découvre à nos regards désenchantés l'ironie des entreprises magnanimes et des orgueilleux vouloirs!
LE DERNIER REFRAIN 2 2f
« Est-ce parce que je descends la vallée des années qu'elle me trompe ainsi! » murmure Othello quadragénaire, en songeant que ses cheveux gris se mêlent aux blondes tresses de Desdémone. Et c'est la saison où le malgracieux Arnolphe pleure devant les seize ans d'Agnès.
Amour, talent, succès, la quarantaine sonne la minute décisive où l'homme peut aspirer pour la dernière fois, sans ridicule, à la fortune comme au bonheur. Ce moment dépassé, l'ombre ne tarde guère : malheur à ceux qui, ne prévoyant pas le prochain crépuscule, oublièrent d'installer, par avance, un abri pour le soir et des quartiers d'hiver! Nulle joie ne sera permise à leurs tristes automnes. La vie renaissante, chaque jour, sera pour eux comme un éternel reproche, comme une source inépuisable de regrets.
Parmi ces navrés, je nommais tout à l'heure André Gill.
Celui-là, muni de quelque savoir-faire, de la verve un peu grosse utile pouria caricature politique, avait eu son heure de vogue, — de gloire même, si la gloire consiste à être vanté par un nombre considérable de pignouffs. André Gill profita de sa notoriété pour couvrir de boue l'Empire malheureux. Son crayon se complut à montrer la belle Impératrice de la veille sous les traits infâmes d'une chienne ou d'une truie. L'exil avait pris les Bonaparte : la démence fit taire leur
contempteur. Et ce n'est pas un maigre sujet de réflexion que cette justice des choses, immanente sur nous.
Aucun reproche de ce genre ne pèse sur l'infortuné Jouy. Encore que sa veine recelât l'amertume congruente aux peintres de la société moderne, son goût ne fut point d'insulter les vaincus, de piétiner, comme André Gill, sur les cadavres.
Bien longtemps avant que la contrefaçon eût installé, dans chaque estaminet, de fausses tavernes Louis XIII, aux jours héroïques où le « gentilhomme » Salis, d'une voix tonitruante et d'un geste cérémonieux, montrait aux philistins mystifiés « l'Artiste », — bête-noire, profitable à son commerce, — Jules Jouy fit entendre, au cabaret du boulevard Rochechouart, un répertoire, neuf alors. Vingt années, depuis ces jours, ont multiplié les caveaux artistiques et suscité au novateur des émules par bandes. Mais rien n'a pu effacer des mémoires ces refrains, dont quelquesuns — la Terre, par exemple — atteignent à la pure beauté.
Cette complainte de la Terre honora, plus que tout autre chant, l'été de la Saint-Martin où, pour d'éternels adieux, la grande Thérésa se fit entendre.
Malgré l'allusion au roman fécaloïde la Terre, de Zola, ce fut un enchantement que d'ouïr, pour la dernière fois, la grande cantatrice, dans un