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LE DERNIER REFRAIN

A soixante-dix ans, l'aimable vieille portait un chapeau blanc à bavolet mauve, surchargé d'un faix de volubilis dont mes yeux ingénus demeuraient écarquiilés. Et j'avais peine à croire que cette fée au langage choisi, au maintien chantourné, pût descendre vraiment de ce Puget dont Baudelaire m'avait parlé déjà :

Colère de boxeur, impudence de faune, Toi qui sus ramasser la beauté des goujats, Grand cœur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune, Puget. mélancolique empereur des forçats.

Depuis Loïsa Puget, Masini et Paul Henrion dont les innocentes fadaises bercèrent

... mes beaux sommeils d'enfant gâté,

la chanson eut le bon esprit de magnifier d'autres objets que les châtelaines en carton-pâte, les fils de la Vierge et l'hirondelle des prisonniers.

Sur les traces de Bérangeret de ce noble Pierre Dupont, elle n'a pas cru que rien d'humain lui fût étranger. La raillerie d'Aristophane y côtoie la volupté de Tibulle. A mi-côte du Parnasse, elle bâtit une cité moins ambitieuse que l'inaccessible domaine des purs lyriques. Ni tour

d'ivoire, ni palais de cristal, ni maison d'or : mais d'amènes pourpris et des bosquets bien duisants aux joyeux entretiens comme aux propos d'amour.

C'est la chanson nouvelle, cette chanson d'hier et de demain que Jules Jouy fit entendre un des premiers. Muse aimable qu'il est juste d'évoquer à l'heure où son fidèle, touché par le mal le plus cruel dont soit passible l'infirmité humaine, perdait, avant la mort, cet esprit qui anima de si heureux poèmes.

Puisse- t-elle, cette chanson dernière, cette chanson aimée, refleurir d'un éternel rayon la mémoire de celui qui ne vit plus qu'en elle et, d'un laurier verdissant, ombrager son tombeau!

La

Concupiscence du Néant

aïs Saiïl s'est tué! Razias, un jusre, s'est tué! Sainte Pélagie d'Antioche s'est tuée ! Domnine d'Alep et ses trois filles. trois autres saintes, se sont tuées! — Et rappelletoi tous les confesseurs qui couraient au-devant des bourreaux par impatience de la mort. Afin d'en jouir plus vite, les vierges de Milet s'étranglaient avec leur cordon. Le philosophe Hégésias, à Syracuse, la prêchait si bien qu'on désertait les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome se la procuraient comme une débauche... »

Ainsi palabre l'énigmatique Hilarion dans cette architecturale Tentation du grand Flaubert. Et

la phrase me hantait par le clair et printanier après-midi où j'ai, pour la première fois, goûté un écrit véridique touchant les paradis artificiels. Cela s'appelle : Fumeurs d'opium. L'auteur, M. Jules Boissière, vice-résident au Tonkin, pourrait, ainsi que faisait je ne sais quel peintre, nommer son album de croquis surla Drogue omnipotente un livre de vérité. Dans la forêt que hantent les génies couronnée de pavot, sur la natte des bivacs où le bruit amorti des fusillades berce le transparent sommeil des initiés, côte à côte avec le roi Dôg-Cô, sorte de paladin à face jaune, M. Boissière a communié de la pipe merveilleuse, — plus merveilleuse qu'aucune lampe d'Aladin, et connu, sous le ciel des tropiques, toutes les voluptés que donne à la race jaune l'opium cochinchinois.

Ce n'est point une bibliographie que j'écris à cette place.

Mais le volume Fumeurs d'opium, outre sa valeur esthétique, appartient à ces Mémoires de la vie quotidienne par ce qu'il recèle de documents primesautiers. Le goût du suicide lent en détail que les peuples mongoliques sont en posture d'inoculer aux Occidentaux ne se manifeste pas moins tenace dans Paris qu'à travers la brousse cambodgienne.

La lampe de cuivre, l'aiguille à extrait thébaïque, la pipe de bambou au fourneau d'argent pur se retrouvent, sous d'autres formes, aussi bien

dans le manchon de la « belle dame » que dans le tablier à larges poches des laveuses de vaisselle. •

Puissante magie du rêve! Appétit universel de la mort !

Comme un incurable voué à la désagrégation lente de son être, inapte à vivre sainement ou à mourir d'un coup, notre misérable, notre cancéreuse époque appelle frénétiquement les breuvages d'oubli.

DéjàBaudelaire, touché du mal de vivre et sentant, malgré tout son cabotinage, malgré la détresse d'une âme puérile dont la mesquinerie faisait un contraste lamentable avec la maîtrise de l'artiste, déjà Baudelaire donnait à son « voyage b autour des férocités et de la bêtise humaines la conclusion sinistre, mais combien douce, aux intellects meurtris :

Et les moins sots, hardis amants de la démence, Fuyant 1e grand troupeau parqué par le Destin Et se réfugiant dans l'opium immense. . .

Auparavant, le cri d'amour éperdu, jeté par Ouincey, au seuil des Confessions : « 0 just. subrie and migdhy opium! » avait sonné, telle une diane funéraire, annonçant aux adeptes de la « Noire Idole » un Léthé prochain, et bientôt, sans nul doute, le tombeau délicieux.

Mais les hommes de 1S12, capables d'action, avaient encore dans leurs veines quelque reste du

flot viril où s'abreuva la France de Quatre-vingttreize. Leur triste lignée devait seule comprendre les délices de l'anéantissement, la gloire de répudier toute action comme indigne d'un esprit libre et franc.

Ce mépris de la cohue, cette répugnance à grossir la turmeruéeversles satisfactions obscènes, les ruts déshonorants, les cupidités malpropres d'honneurs et de pécune, s'affirme en maint endroit dans les nobles et hautains poèmes de Stéphane Mallarmé. L'orgueil de l'abdication volontaire, le dédain royal, sacerdotal, mystérieux à force d'envolée, y sépare le poète de la foule. C'est le renoncement ce pour cause de noblesse » qui chante d'un bout à l'autre parmi ces radieuses et sombres magnificences.

L'inintelligence du lecteur se devant présumer en toute conjoncture, je choisis dans les Fenêtres, pour faire tangible un état d'âme, les vers les moins abstrus d'un génie dont le tort, — selon M. Azambuja, aigrefin et défroqué, — dont le tort est de ne pas mettre ses rimes de plain-pied avec le genre concierge ou l'espèce azambuja :

Je fuis et je ni accroche à toutes les croisées

D'où Von tourne le dos à la vie et, béni,

Dans leur verre, lavés d'éternelles rosées

Que dore le matin chaste de l'Infini,

Je me mire et me vois ange! et je meurs, et j'aime

— Que la vie soit l'art ou la mysticité —

A renaître portant mon rêve en diadème

Au ciel antérieur où fleurit la Beauté. Mais, hélas! Ici-bas est maître : sa hantise Vient m' écœurer parfois jusqu'en cet abri sûr Et le-vomissemeut impur de la Bêtise Me force à me boucher le nez devant l'azur. Est-il possible, ô Moi qui connais l'amertume, D'enfoncer le cristal par le monstre insulté Et de m' enfuir, avec mes deux ailes sans plume, — Au risque de tomber pendant l'éternité?

Ainsi Mallarmé pleure, avec des larmes d'or, la souffrance éternelle, aspire au nirvana, seul but des âmes un peu flères. Car le Paradis grotesque, l'Éden ridicule et cette Béatitude sans fin dont les Religions vendent si cher à leurs adhérents la promesse illusoire, serait la plus abominable des épreuves, épreuve au regard de quoi la troupe des soucis quotidiens revêt un air florianesque: joyeux même, pour ainsi parler. Vivre toujours, assister du haut d'un empyrée (papier bleu et fleurs d'argent) au conflit monotone et sans pitié des énergies cosmiques, ah! mille fois plutôt la douleur térébrante. Mais surtout, mais avant tout, le Néant miséricordieux, le Néant, seul prix enviable du penseur, du juste et du héros.

Car l'univers, brisé par la haine et les fièvres Et qui souffre, oublieux de l'Olympe vermeil, Depuis dix-huit cents ans vers toi seul tend ses lèvres, Comme vers un dictante adorable, d Sommeil!

Mais la vie des cirés occidentales ne s'accommode guère avec les pratiques indispensables au fumeur d'opium.

L'infection du tabac, la fumée dégorgée par les narines et les lèvres pituiteuses des clients d'estaminet, le crachat dans la rue et l'attirail fétide propre aux amateurs de tabac suffit à contenter le besoin de goujatisme inhérent aux peuples de l'Europe.

Boire, fumer, vomir des calembours et des gaudrioles de corps de garde, ces plaisirs — cafés ou manezingues — sont également précieux aux vidangeurs et aux membres du Jockey. Aussi quelques âmes portent le besoin de ce que j'appelai naguère « un alibi intellectuel ». Tout le monde — scrupule ou scepticisme — ne saurait évoquer, sur les trépieds en fleurs où Jules Bois assied galamment ses belles pénitentes, le Démon qui fait aimer, la Strige léthéenne qui verse le pardon. Mais chacun peut avoir, dans sa poche, l'aiguille miraculeuse qui sert à ouvrir l'extra-monde, la pince-monseigneur du Rêve à laquelle Pravaz attribua son nom, l'outil sans pareil avec quoi le premier butor venu est en possession de cambrioler la forteresse du Bonheur.

Une piqûre, légère, point ce méchante », cuisante à peine pour les maladroits. Et soudain le charme opère. Une onde chaude vous enveloppe, ce un océan de délices », comme d'un sang plus vif et rajeuni.

Soudain, le miséreux, l'inventeur incompris, le brave souffleté, l'ami calomnié par son frère d'élection, le patient des ingratitudes et des ignominies humaines réintègrent, avec leur première fraîcheur, toutes les espérances, les illusions d'antan. La femme, depuis quinze ans chérie, celle pour qui, travailleur ou soldat, l'homme a conquis, jour par jour, tous les grades et renversé tous les obstacles, celle qui jamais ne daigna reconnaître le suprême labeur, voici que tout à coup ses beaux yeux s'humanisent. Eile pleure : elle a compris le sonnet d'Arvers.

Comme les tirailleurs de Jules Boissière dans la forêt de Kouang-Si, les tributaires de l'opium se savent condamnés à ne pas sortir vivants de leur ébriété mortelle. A la recherche des mines d'or et des fortunes enterrées, brûlés de miasmes assassins, férus par les bêtes de ténèbres, ils se plaisent à dormir sous les charmilles vénéneuses. A ceux que l'opium ne grise plus, la coca prête une véhémence passagère, l'éther, absinthe des

gens bien nés, une euphorie ténébreuse, « On est bien, on ne souffre plus, » dit Alphonse Daudet, en son Évangéliste, ce livre de tant de force et de douleur vécue. Être bien! ne plus souffrir! Certes, cela vaut la peine de s'étendre sous le mancenillier.

Au surplus, je ne l'ignore pas : les lendemains sont effroyables. Un à un détendus, les ressorts du cerveau refusent de jouer leur rôle. Après la vie en bleu, le soleil masqué de noir. Et l'univers entier « drapant » ainsi que pour la Fin du Monde.

Mais ces remords de la prime aube, ces remords qui donnent au thériaki des habitudes d'alouette, sont vite combattus par la bienfaisante aiguille. A peine la dose augmente-t-elie chaque jour, précipitant — mais sans à-coups — la descente fatale. C'est, à vrai dire, le dilettantisme de la mort, la friandise de l'anéantissement! Et quelle gracieuse apparence! Comme l'orgueil est ménagé par ce trépas ensorceleur! Car, pour parler comme l'excellent écrivain qui m'induisit en ces rêveries, « il est doux de penser qu'au moment suprême, on reste brave et calme, malgré la redoutable anxiété de souffrir, — et cela grâce aux bienveillants fantômes, aux exorables fantômes de l'Opium. »

Une Audience aux Enfers

<A £Ume Marguerite tDrey.

GALÉJADE HYPERCRIT1QUE, A L'IMITATION DU BEL- ESPRIT AFRICAIN LUCIEN DE SAMOSATE ET DE DENIS DIDEROT, ENCYCLOPÉDISTE SOUS LE ROI LOUIS XV, NOTRE BIEN-AIMÉ.

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THERSITE (puis B O T T O M , Clliàs F E S S I E r),

économiste et philanthrope.

asinarius, esthète.

léno, membre de la « Ligue contre la Nudité

des Femmes ».

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