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OISONS ET REPORTERS

C'est une livide campagne du monde sub-terrestre, non loin des marais Stygieus et des Fleuves de douleurs : Pblégéton consacrant le bûcher des funérailles, Cocyte dont la plainte se mêle aux suprêmes adieux.

En expectative de l'incommutable Arrêt, une troupe de Mânes ondoie avec mystère par les galons bleuâtres et les pensives allées. Autour d'eux, çà et là, fleurissent de vierges asphodèles, et l'hèliante d'or, cl la corolle endormeuse des pavots.

Les grenouilles. — Bré ké ké ké kex !

coax! coax! Mais que fait Caron, pour s'attarder ainsi dans l'appartement de notre roi?

Là-bas, sur la rive terraquée, des ombres, munies de leurpéageet montrant l'obole que glissèrent en leur bouche des héritiers pieux, appellent vainement le passeur funéraire.

Quant à moi, sans plus de bonheur, je m'égosille à filer ma note de cristal : ké ! ké ! brékékékex ! coax! Sous les presles verdoyantes et le souchet aux fraîches odeurs, sous les feuilles en parasol des calmes nymphéas, un poisson d'or, immémorial comme le vieil étang, ouvre, dans l'eau torpide, un sillage passager. Mais la nef immobile, mais le nocher des morts s'attardent sans fin dans la haute demeure où siège, près de la Vénérable Épouse, le Maître des choses souterraines.

Brékékékéké! Ma clochette sonore tinte sans répit dans le désert du noir marais.

Un catholique belge. — O grenouilles secourables! Encore que des Esseintes renaude sur Aristophane, votre père, et ne prise rien en fait de grec, sinon l'Apocalypse, grenouilles, chanteuses vertes, apprenez-moi, de grâce, en quel séjour le moi psychologique de l'abbé Boulant échappe aux sortilèges?

Une grenouille. — Bré ké ké ké kex! Près d'Anticyre, ami, pendant les mois d'hiver, un ellébore noir ouvre son calice teinté de pourpre

blême. Des thérapeutes renommés incorporent au miel cette plante incomparable. Goûte l'opiat d'Anticyre! cela te vaudra mieux que les panades à l'huile rance. Goûte, pour fuir les gardeurs de cochons à qui tu veux donner le meilleur de toimême! Ké ké ké! coax! Qui vient encore?

Ah! les hommes impatients! Toujours ils devancent l'ordre de Zeus et les conseils de Pallas. Heureux quand ils ne se flattent pas d'émouvoir par des sottes prières l'aveugle, l'immuable Nécessité !

Parie, étranger! En attendant le batelier des Ombres, je répondrai à tes questions. Et, quand tu passeras l'onde inclémente, Brékékékékex ! ma chanson enverra jusqu'à toi ses présages de bonheur.

Le palladiste. — O grenouilles! je n'en demande pas si long! Mon but est simple, mes ambitions honnêtes. Voici longues années que j'effraie l'ensorcelé Durtal, en fourrant sous son traversin des cheveux de maritornes et des corsets riches en sueur. Je fais voir des fantômes aux Archimages. Pourtant, le métier ne rapporte guère et je voudrais me convertir.

Je pourrais devenir un saligaud notable, pousser le Viable au XIXe Siècle. N'auriez-vous pas, 6 grenouilles! dans les environs du Léthé, quelque lieu favorable à ces métamorphoses?

Les grenouilles. — Hors d'ici! Pied plat!

Cuistre fétide! Empoisonneur! Camelot de bénitier.

Hors d'ici! Vite! plus vite encore! Sinon, j'appelle à moi les guêpes vengeresses, les Guêpes familiales, guerrières à l'aile bourdonnante, à l'inéluctable poignard.

Par Cypris aux belles joues! Les myrtes élyséens deviennent, à chaque instant, plus mal hantés. Cela tient aux ignares, sans doute, aux pleutres et aux goujats admis à l'Initiation. Le premier venu, Déesse redoutable, prend part à vos mystères.

Bientôt la compagnie sera aussi mauvaise chez Pluton que chez un Président de République.

Le Styx et Jules Bois nous épargnent ces horreurs ! Qu'ils défendent la porte héroïque, multipliant autour d'elle aussi bien les naufrages que les chantantes rimes d'or. Brékékékékékex! coax ! coax!

Pendant le chœur et sur la partie du marécage que dérobait un épais brouillard, apparaît soudain l'esquif que manœuvre, à force de rames, le paie Nocher. A la poupe est assis le Roi des Ombres. Son front porte un diadème à plusieurs pointes, cependant qu'un manteau de pourpre noire se drape autour de lui.

Pluton. — Silence, grenouilles! paix! monotones crieuses des beaux soirs! Je ne sais par quel malfaisant caprice mon jeune frère Apollon vous donna cette irritante mélopée. Sans doute,

il vous chargea d'étouffer les plaintes deDaphné mise à mal, de Leucothoé surprise ou de Clythie refusant ses charmes.

Continuez donc vos refrains sur le monde qu'il éclaire, tandis qu'Artémis chasse par maint haliier les faons et les chevreuils. Mais suspendez ici votre musique importune. Cessez de troubler par une rumeur d'autrefois la paix nouvelle des Morts.

D'ailleurs, aujourd'hui, je donne audience à trois mortels choisis parmi les habitants de la terre.

Depuis le Thrace Orpheus qui pensa m'arracher son Eurydice; depuis le fameux jugement prononcé par Bacchus entre Eschyle et Euripide, aucun homme vivant n'a passé le redoutable Fleuve.

Mais, depuis ce procès des Tragiques, le goût des controverses esthétiques m'est venu. J'attends impatiemment la fin du grand Critique, bien que je lise, chaque dimanche au soir, le Temps que me fait tenir un médecin homéopathe. Cette lecture me plonge dans le ravissement et jamais Kronos, mon père, celui qui avait l'habitude, si peu conformiste, de grignoter ses nouveau-nés, jamais Kronos, mon père, n'évacua des raisonnements si judicieux. Cependant je n'ose appeler tout vif le seul, le ventripotent et familier Critique, le père « Çaneferapasdelar-

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gent », l'oncle « Jedislascènfaire »; aussi, pour amuser la galerie, j'ai mandé « trois chers maîtres » qui, sous le même bonnet, remplaceront quelque peu la Tête incomparable.

Or ça! Messieurs les gazetiers, approchez, suivis de vos reporters ordinaires : montez sans crainte dans la nef et me suivez au palais. Minos, Éaque et Rhadamanthe vous céderont leur fauteuil aussi longtemps que durera votre visite. Habitués à juger toute chose dans la bonne ville où règne Monsieur de Rothschild, vous n'aurez à faire, en ces lieux, que d'opiner sur les écrits nouveaux.

Pendant que la barque touche la rive, trois messieurs corrects, vêtus en maquignons, y grimpent et saluent avec platitude Sa Majesté Infernale. L'un semble un garçon boucher en rupture d'abattoir; c'est Léno qui présente ses camarades : Asinarius est grelottant et mal à l'aise. ThersiU a troqué pour un habit moderne la chlamydc qui soulignait sa difformité. Le Roi les accable de prévenances, intimidé quelque peu, tout de même, par le désir d'avoir une bonne presse.

Pluton. — Avant que d'aborder, Messieurs, voulez-vous me permettre de vous demander quelques aperçus biographiques, agréable complément à votre présentation?

Thersite. — Volontiers, magnanime prince. Vous savez quelles mésaventures m'assaillirent autrefois. Par Bacchus! je fus l'homme le plus rossé de l'Iliade. Après les héros vint le tour des hommes. Je pris le nom de Bottom, chez un

nommé Shakespeare, dramaturge médiocre et tripatouillable à l'Infini, dont les incartades sont grandement obnubilées par les magnanimes concepts d'Emile Augier, ainsi que par les nobles vers du hennissant Déroulède. Les nasardes pleuvaient sur ma face. Des gens mal élevés faisaient des calembours sur mon nom, assurant que Loti garde toujours un matelot à sa bottomière.

Réincarné pourtant au siècle des omnibus et du kinétographe Edison, je rêvai, comme un autre, la fortune, et je me rendis clerc chez un huissier. Là je fis quelques faux qui me valurent une chambre d'ami dans un couloir de Mazas. J'étais mûr pour le journalisme. Aussi, depuis mon élargissement, je noircis un nombre considérable de feuillets, incomparable sur les questions économiques où je n'entends goutte, merveilleux pour l'encouragement au bien, considéré de Jules Simon et plus que cher au bon vieux père Monsieur Uhrich. Ajoutez la modestie qui m'empêche de poursuivre et Votre Majesté aura de ma personne un crayon peut-être ressemblant.

Pluton. — On ne saurait mieux parler: simplicité, vertus humbles et fortes. Protestant, cela va sans dire, n'est-ce pas, cher Monsieur du Fessier? Et vous, mon cher Léno?

Lé no. — Pour moi, comme vous l'indique

le pseudonyme dont j'habille mon nom médiocrement coquet de Poitrasson, j'eus, au contraire de réminent du Fessier, un début folâtre. Aimé pour mes rognons par les biches opulente, je leur amenais de riches clients: en échange de quoi je barTrais la desserte. Organisateur de fêtes charitables, j'ai su écrémer un petit bien-être sur l'argent des pauvres. Faut-il ajouter que les femmes du monde raffolent de mes avantages physiques, de mes chroniques, de mon esprit? Des duchesses à mes pieds se traînent pour figurer dans mes articles, et je ne suis nullement surpris du choix que Votre Majesté daigna faire en m'appelant à juger les choses de l'esprit. Elégance, jarret et discrétion furent les instruments de ma fortune, puisée dans les eaux de toilette les plus suaves et les aquariums les plus notables de Paris.

Asinarils. — Puisque mon aimable confrère Léno me passe la parole, je dirai le simple mot qui résume une carrière de vingt ans. Aussi bien la nacelle est tout près d'aborder. Trop ignorant pour acquérir un fonds d'apothicaire, ambition de ma famille; incapable d'expédier des lettres dans un bureau quelconque, j'entrai dans le journalisme où je m'infusionne sans trêve, où ma riche absence de culture me vaut un rôle prépondérant.

Plu ton. — Je suis heureux, Messieurs, de

l'inspiration que j'ai suivie en vous appelant tous auprès de moi. Larrons, proxénètes et illettrés, vous représenterez à ma Cour, non sans beaucoup de ressemblance, la presse quotidienne, — juge si excellent des Belles-Lettres et des Arts.

Un Patricien de l'Anarchie

N poécastre que la grâce toucha depuis j.v.x et qui, parmi la solitude et les macéra- ^^fà$£ tions, purge la coulpe d'avoir cru au génie d'Arthur Rimbaud, le père Junipérien, — si j'ose m'exprimer ainsi, — déclamait volontiers, aux soirs lointains de sa jeunesse, un beau vers dont il ne tirait point médiocre vanité. Cet alexandrin (car l'heure n'avait pas encore sonné des vers à mille pattes), cet alexandrin, que l'auteur modulait avec d'étranges complaisances, disait ou peu s'en faut :

Les bourgeois sont des porcs, leurs femelles des vaches!

apophtegme deux fois hérétique et subversif, en opposition avec l'histoire naturelle aussi bien qu'avec la galanterie nationale! Pourtant, le vers incongru du père Junipérien avait, à défaut d'autre

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