STAN'ISLAS DE GUAITA
déjà le cycle des automnes et l'appel du néant, nous estimons l'heure favorable à saluer nos morts. A chaque étape, quelques-uns ne se relèvent pas de ceux qui, au début de la route, partirent avec nous. A mesure que l'ombre gagne,
les ranç;s des marcheurs s'éclaircissent. Les chance
sons expirent sur les lèvres comme dans les coeurs.
Hier, c'était Daudet, le maître véridique et charmant. Le laurier qui verdoie sur sa tombe ne masque point à nos yeux le deuil de cette fin prématurée. Après Verlaine, après Flaubert, est parti celui qui charmait et enseigna nos jeunesses. Notre douleur intime s'unit à la tristesse publique aussi bien pour l'apothéose que pour le regret.
îMais d'autres sont tombés qui n'avaient point encore franchi les limbes du succès. Leur mémoire flotte dans une pénombre indécise que nui rayon ne viendra dissiper. Adonnés aux spéculations bizarres, aux doctrines fantasques, aux recherches sans but, ils ne parviennent pas à sauver, par la gloire du verbe, l'inanité de leurs travaux. De ceux-là fut le marquis Stanislas de Guaita, que les sciences occultes et ses amis, dont nous fûmes, déplorent aujourd'hui.
Né, il y a trente-huit ans, au château d'Alte-
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ville, dans la Lorraine allemande. Guaita descendait, ainsi que son nom l'indique, d'une famille transplantée d'Italie. Comme les Arrighetti qui, de Florence, vinrent instituer en Vauciuse la race des Mirabeau, les ancêtres de Guaita, chassés de leurs domaines par l'ambition ou les haines vivaces des républiques italiennes, firent souche, en Lorraine, d'une illustre et nombreuse postérité.
Cette double origine se manifestait clairement dans les traits de leur héritier. Le masque, dominateur et fin, au nez droit, au menton volontaire, aux lèvres éloquentes et charnues, rappelait par son élégance impérieuse les patriciens de Donatello ou de Ghiberti. Mais le teint nacré, la peau soyeuse et le diadème pesant des cheveux blonds attestaient le sang germain, la douceur des pays nuageux de brumes et de rêves. Dans son iMordu, Rachilde, sous le nom transparentd'EndymiondeVerta, donneunjolicrayon du Guaita de la vingtième année, mince, dans un complet bleu turquoise, avec le charme et l'aisance noble qui faisaient de lui un captivant, un admirable causeur.
En ces jours lointains, Guaita, Stani, comme nous l'appelions fraternellement, n'avait point revêtu le lin blanc de i'épopte. Il ne manifestait pas la moindre théurgie et ne pratiquait nul miracle, sinon d'écrire de beaux vers. 1{os a mystica, La zMuse noire, publiés chez Lemerre, il y a quinze
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ans environ, suffisent à témoigner quel poète il eût pu devenir si la Mer Ténébreuse de la Cabbale et du Martinisme n'avait englouti son labeur, sa volonté.
Au Luxembourg, accoudé sur les balustres, sinon marchant par ces terrasses d'où les colonnades Renaissance érigent en plein ciel le Versée de Benvenuto : sous les marronniers géométriques de l'Observatoire, j'entends encore, avec
L'inflexion des voix chères qui se sont tues,
les fiers poèmes dont s'enivrait notre jeune enthousiasme. Joseph Gayda, un humble et doux garçon, emporté l'hiver dernier, Edmond Haraucourt, dont la Tassion devait, plus tard, faire au Galiiéen sifructueuse réclame ; Jean Moréas, alors du même âge que nous, illustraient communément ces entretiens peripatétiques ; Fernand Icres, miné déjà par la tuberculose, y vociférait le soir. D'une voix rauque et formidable de poitrinaire gasconnant, il déclamait ses Fauves où quelques vers de hautaine facture semblaient présager un artiste robuste, une manière de Lucrèce paysan :
Deux ans d'amour mièvre et mignarde N'ont pu chasser la campagnarde Des souvenirs de mon passé, Et je vieillis sans que je puisse Oublier son fane et sa cuisse, Dans le soleil, près du fossé.
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Sang Dieu ! Je le respire cncor Le goût de sa hâve salée Et V odeur de corne brûlée Qu'exhalaient ses rudes crins d'or!
Guaita, sur le mode parnassien, fort décrié depuis, magnifiait les dieux antiques, l'orgueil de vivre, le devoir éternel d'être amoureux et d'être beau.
Après un long séjour dans ma Bigorre natale, je le retrouvai promu à la dignité de mage, chef d'école et mystagogue consommé. Si le poète avait abdiqué en faveur de l'hiérophante, l'écrivain, dans cette métamorphose, ne perdait rien de sa maîtrise ni de son art.
Éliphas Lévi, Fabre d'Oliver, et, derrière eux, les époptes, les astrologues, les rêveurs de tous les temps et de tous les pays, depuis les cabbalistes juifs jusqu'aux marquis de Saint- Yves, en passant par Gorrhes, Kreutzer, Paracelse et Corneille Agrippa, offraient à l'esprit encyclopédique du jeune théosophe une pâture inépuisable de songes. L'érudition de Guaita était immense, incomparables ses facultés de travail. La curiosité violente, l'appétit de connaître, faisait de lui un