STANISLAS DE GUAITA
Science. Un tel effort vaut mieux que le but proposé. Il juge et consacre pour la Gloire. Car c'est le fait d?une âme peu commune que d'avoir chevauché cette noble Chimère et, par elle porté, voulu conquérir à notre siècle immonde la toison de l'idéal Bonheur.
2~j décembre 1S9J.
Poor Yorick
e 10 juin 189)", vers quatre heures après midi, fut trouvé, aux latrines de la place Maubert, le corps gisant d'un inconnu. Mort foudroyante ou syncope?
Les garçons de police, mandés pour le constat, fouillèrent tout d'abord, avec minutie, chaque vêtement de l'étranger; ensuite de quoi, s'apercevant qu'il respirait encore, le firent, d'urgence, conduire à la Pitié.
Une seringue de Pravaz, recueillie dans ses poches, ainsi que deux fioles contenant quelques gouttes d'une liqueur amère, donnaient la plus grande vraisemblance à l'hypothèse d'un suicide manqué.
Admis à l'hôpital sans que rien dévoilât son
identité, l'agonisant de la place Maubert expirait deux jours après. Il n'était point sorti de sa torpeur comateuse et n'avait pu fournir, avant l'heure suprême, aucun indice propre à deviner les siens.
Dans l'amphithéâtre, la hideuse table de dissection attendait sa dépouille, parmi cette foule anonyme de cadavres qui, chaque jour, paie à la science future l'effroyable rançon de la Gueusérie.
Par bonheur, M. Jean Court, rédacteur au zMercure de France, en même temps que secrétaire de police pour le quartier Saint-Jacques, apprenait la mort du prétendu suicidé.
Le signalement rendu par les subalternes qui, dès la vespasienne de la place Maubert, avaient donné les premiers soins au malheureux, quelques indices dont le plus caractéristique, sans doute, fut l'outillage de morphinomane trouvé sur le défunt, éveillèrent les soupçons de M. Jean Court.
Cepersonnage mystérieux dontles jours s'achevaient d'une manière à la fois si triviale et si pathétique, n'était-ce point un confrère, un artiste réputé pour se tuer de morphine et d'autres bizarres excitants ?
M. Jean Court ne s'était pas trompé. Couché déjà sur le marbre sinistre, il eut vite fait de reconnaître son collaborateur au SMercure, son an-
cien ami, l'excellent poète Edouard Dubus, mort en la trente-deuxième année de son âge, emporté par une phtisie que compliquait de sorte grave l'intempérance de l'opium.
Les plus intimes du défunt: M. Alfred Vallette, l'éminent directeur du éMercure de France, avec Me Georges Desplas, le jeune et brillant avocat d'assises, communiquèrent, en grand'hâte, à la mère d'Edouard Dubus, la fin misérable de son fils. Pour dérober son corps aux hommages posthumes, Mme Dubus, dont l'animosité n'a pas peu contribué à la triste aventure qui termina l'existence du poète, fit enlever nuitamment ses restes de l'amphithéâtre, si bien que M. Dubus le père, ainsi que ses deux filles, ne purent arriver à temps pour assister aux funérailles.
Nul que le souvenir des cœurs amis n'accompagna vers le cimetière le pauvre cher abandonné qui, par une ironie dernière de son méchant destin, venait d'hériter d'assez de bien pour ne connaître plus la misère dont il avait tant souffert, jadis.
Telle est, dans sa plate horreur de fait divers, le lugubre nouvelle qui, depuis trois jours, emplit de deuil ceux d'entre nous qui eurent le bon en-
contre de frayer avec ce déplorable er charmant Dubus.
Poète, certes, et peut-être des meilleurs, si le temps eût mûri les floraisons de son avril, si la mort stupide n'eût à jamais flétri les germes précieux qu'il portait en soi. Aux préludes qu'il fit entendre, nous savons quel joueur de flûte il sied de regretter. Et je n'étonnerai aucun des lecteurs de ses poèmes de jeunesse en affirmant que Dubus, moins bohème et de santé meilleure, eût pris un rang des plus élevés parmi cette jeune pléiade à qui le vers français doit l'infusion d'un sang nouveau. Mais tandis que le succès couronne les imbéciles, fortifie les méchants, décore les balourds et transfigure les pieds-plats, le Destin sans vergogne brise les plus nobles fleurs de la plante humaine.
Le doux Yorick est maintenant enseveli. Pour toujours sont closes les lèvres charmantes deMercutio. Chérubin ne dira plus la "Romance à zMadame. Elles sont closes, les lèvres charmantes, les lèvres ironiques ou plaintives, les lèvres aux propos consolateurs!
Aussi nos vains regrets chassent, à présent, toute autre pensée. Quels que soient, aujourd'hui, les bruits de la ville ou du monde, nous ne saurions entendre qu'aux musiques d'outre-tombe, au souvenir du gentil rimeur à tout jamais silencieux.
Un volume de vers, cette première gerbe de la vingtième année, que Francis Vielé-Griffin baptisa si gracieusement: ce Cueille d'Avril», volume où, malgré l'influence évidente de Baudelaire, de Gérard, de Verlaine et de Mallarmé, se dégage parfois une personnalité bienvenue, forme, avec telle brochure publiée chez Savine : Les Vrais Sous-Offs, tout le bagage imprimé qu'Edouard Dubus laisse après soi. Pourtant, je crois que Ton pourrait, sans grand effort, retrouver dans la collection de l'ancienne Cocarde, la Cocardebouhngiste, une série de fantaisies dialoguées qui ne le cèdent en humour à aucun des auteurs gais pré-
sentement en vo°:ue.
Les Vrais Sous-Offs, écrits en collaboration avec Georges Darien, répondaient par une mystification du meilleur goût aux écœurantes lamentations dont la presse bien pensante accueillit l'admirable étude de Descaves. Sous couleur d'indignation militaire, les auteurs raillaient à froid les défenseurs à outrance du Sabre et du Drapeau, la syntaxe auvergnate des Cassagnac et autres
Ecrivains bous Français quand ils ne parlent pas.
La supercherie fut si bien menée, les récrimi-
nations d'un tour si juste que plus d'un ce prince de la critique » tomba dans le panneau.
En tête, Francisque Sarcey, le pachyderme invulnérable à toute espèce de compréhension, l'oncle Francisque ne comprit rien à la chose, ainsi qu'il convenait. Même il poussa, dans un de ses dimanches, quelques borborygmes pourfendeurs, au grand contentement de la galerie que, même encore, cette imbécillité septuagénaire divertit.
Si Dubus se fût contenté de mystifier Y « oncle » des jeunes trousse-pète inféodés à Claretie, rien n'eût été mieux pour nos plaisirs et pour les siens.
Mais, jeune comme il était, et se persuadant volontiers que toute fumisterie de rapin est nécessairement spirituelle, le pauvre gentil mystificateur s'engeign a lui-même, pour parler comme La Fontaine. Avec son visage lunaire de Pierrot neurasthénique, sa bouche au rire ingénu, avec ses grands yeux de myope auquel la réalité doit rester inconnue à jamais, Edouard Dubus était, malgré son esprit si fin, l'homme du monde le mieux fait pour donner dans toutes les bourdes et prendre éternellement, non pour lanternes, mais pour soleils, les plus tripières vessies.
Boulangisme, sciences occultes, symbolisme,
perversité, il fit sans se lasser et — chose plus étrange — sans y rien laisser de sa finesse originelle, le tour de la badauderie contemporaine.
Lorsqu'il eut suffisamment inventorié les catalogues de parfumerie et constaté avec une stupeur admirative qu'il y a des gens dont les chaussettes valent un louis pour chaque pied, M. Huysmans découvrit enfin le Sabbat, la Messe noire et quelques autres abîmes de dépravation. Au son des cloches qu'il aime comme un sourd, l'admirable conteur de Là-bas révéla aux petits jeunes hommes les malpropretés de la Goëtie, en attendant qu'il leur fit connaître le margouillis de la mysticité : car sorciers et bienheureux ont un même penchant irrésistible à se nourrir de leurs excréments, par préférence à tout autre ragoût.
Jusqu'au livre de M. Huysmans, on avait connu force Mages. Les uns, doux savants de province, emplissaient de compilations dormitives toutes sortes de revues ignorées et remplaçaient l'inoffensif bézigue par de bourgeoises théophanies. A part cette coutume ridicule d'emprunter son athanor à Paracelse pour confire des cornichons, on les savait gens de bonnes mœurs, en règle avec le percepteur et fort prisés de leur concierge.
POOR YORICK 27f
D'autres, moins inoffensifs, allégeaient d'un souci de neuf mois les pucelettes soucieuses de leur taille et travaillaient à la spiritualisation des vieilles dames. Le Sâr, qui fut, en sottise, un très grand personnage, portait, dans le monde, quelques-uns des costumes vêtus communément par les colons de Bicêtre lorsqu'ils se croient le Père Éternel ou bien feu M. Carnot. D'autres, enfin, mêlant aux rites pieux les profits interlopes, causaient, moyennant finances, avec les pécheresses des bouis-bouis et, le soir venu, chez d'antiques belles madames, consacraient l'huile du Saint Graal.
Mais, avec l'auteur de Là-bas, des voies nouvelles étaient promises à la magie. En attendant qu'il signalât Orland de Lassus, le madrigalier, comme un compositeur ascétique, et qu'il prit le plairchant de 1 84.)" pour la pure musique du quatrième siècle, M. Huysmans implanta le satanisme (tel Laurent de Jussieu portant dans son chapeau le fameux cèdre), et notre pauvre Dubus ne se tint pas de sataniser après lui. Le cher garçon ! Il satanisait en omnibus, sans oublier toutefois la correspondance, car, on ne saurait trop le dire, il était plein d'esprit.
Du symbolisme qu'on me reproche de ne pas prendre au sérieux, du swager sur quoi mes bons amis les esthètes me défendent de dauber; du Kamtschatka, pour tout dire, qu'un exquis bas-
bleu m'enjoint d'admirer quand même, je n'ose proférer autre que du bien. Oui, ma chère belle amie, Tacite et Virgile sont venus au monde pour annoncer Forcunat! Oui, le livre de Sorpion sur l'avènement des juifs au vingtième siècle dépasse, pour l'agrément et la clarté, ce que l'esprit humain produisit, jusqu'ici, de plus vermeil. EtDubus eut d'autant plus raison de vaticiner en leur compagnie qu'un peu de galimatias n'est pas pour déchoir de vos faveurs.
Une autre mode ce satanique » fut, hélas! plus cruelle à Dubus que l'Esseintisme et l'appétit des mots biscornus.
Cette seringue trouvée sur lui, à l'heure de sa mort, ne le quittait pas depuis longtemps. La Noire Idole, comme la baptisa Quincey, l'avait réduit en esclavage. Cette morne luxure des poisons où se roule notre siècle de douleurs avait conquis ce frêle enfant de sang trop pauvre pour conquérir l'immunité du venin, même pendant les riches années de son printemps. Le pacte diabolique une fois conclu, le possédé ne peut plus se dédire. Quiconque, au mépris de son intelligence, voulut goûter, un soir, aux plantes léthifères, engage sa vie sans pouvoir espérer que, jamais, sa peine soit remise ou atténuée.
Pourtant elles ont consolé, ces maudites herbes du rêve, elles ont consolé tant de souffrances accumulées sur le poète malade, que sa mère aban-
donna! « La vie, disait un philosophe, est un mal dont le sommeil repose toutes les seize heures. La mort est le remède ! » Vous le possédez aujourd'hui, ce remède efficace, ami que nous pleurons. Ce n?est plus l'ivresse d'un instant, mais le sommeil éternel qui vous délasse du mal d'avoir été, cependant que le souvenir de votre âme exquise et les vers de vos primes saisons rajeuniront sans fin votre mémoire pour tous ceux qui vous ont aimé.
Fin de Bohème
K reprise de la Vie de 'Bohème, solennisée par les notaires de la Comédie- Française, reçut, naguère, dans la vie réelle, un dénoûment qui, pour n'être pas nouveau, n'en demeure pas moins instructif et déplorable.
Je veux parler du suicide imbécile de ce pauvre La Villoyo. Les derniers « bousingots » de province, héros des tavernes chantantes à l'instar de Montmartre ; les courtauds de boutique épris d'indépendance ou de littérature pourront tirer de cette horrible affaire une précise et vivante leçon.
René Le Clerc, triste héros de la mésaventure, avait, conformément aux façons d'aujourd'hui, revêtu un sobriquet emphatique, s'était baptisé
lui-même René de La Villoyo, comme Séverin Faust se fait appeler Camille Mauclair, ou comme jadis Càthos changeait son matricule en celui d'Aminthe. Or, il ne suffit pas d'un pseudonyme pour se faire un nom. Le pauvre Le Clerc s'en aperçut bien vite.
Sa fin eut toute la plate horreur d'un fait-divers. Proscrit par un père philistin, harcelé de dettes criardes, le cerveau noyé d'alcool, premier qu'échut octobre, mois du terme, si dur aux nécessiteux, Le Clerc qui, depuis longtemps, n'avait plus de quoi payer son humble logis, désespérant de fléchir ses créanciers, lui qui ne pouvait attendrir sa famille, d'une dose de cyanure s'expédia dans le néant.
Fin banale mais instructive où ne manquent ni l'efTroi, ni les aperçus pitoyables sur la vie littéraire, au temps où nous vivons. Le déluge d'encre que déchaîna la fin du pauvre garçon, l'apitoyement à prix fixe des reporters charmés par l'aubaine et tout heureux de se mettre sous la dent un cadavre frais, les myriologues d'un tas de pleutres qui n'auraient pas donné cent sous au confrère vivant et se réjouissent, avec hypocrisie, du trépas qui leur ôte un rival, tout cela compose un tableau fort suggestif. C'est l'édifiant spectacle, la mise en œuvre du décès, l'art d'accommoder les restes mortels, cette cuisine macabre des vampires de l'information qui s'éver-
tuent à mettre dans leur marmite les abatis du de cujus.
Néanmoins, les exercices funèbres de ces nécrophores, pour être devenus par trop réguliers, perdent quelque peu de leurs vertus. Cela ne vaudrait pas une minute l'attention des gens qui savent lire autre chose que les papiers publics. La fin de René Le Clerc fait voir d'autres amertumes et quelles fatalités pèsent sur ceux que Vallès nommait si justement les « victimes du livre », car La Viiloyo fut la dupe des lectures ineptes.
Il croyait encore, ce retardataire, aux amours sans argent, à Musette, à Mimi, aux oiseaux passagers de la Bohème empaillés depuis trente ans. En Provincial qu'il était, devant l'atroce, devant l'inexorable vie, il espérait encore les belles vagabondes enlaçant de leurs bras frivoles et de leur capricieux amour la misère adolescente. Les baisers savoureux, goulus et gluants de la jeunesse, baisers dont le parfum grisait, à son déclin, l'égoïste Montaigne, il les rêvait encore exempts de lucre et de vénalité. En vers, d'ailleurs médiocres, il avait chanté devant le buste deMiirger les sentiers d'avril où s'embarquent pourCythère grisettes et carabins, les tonnelles friturières de
Clamart et de Ville-d'Avray, les festins rustiques où l'amie, en robe blanche, se grise de soleil, de piquette et de liberté :
Nous boirons encor ce vin clair Où ta chanson mouillait son aile, Avant de s'envoler dans l'air !
Il voulait croire à l'insouciance, au décousu, aux bons encontres du hasard et de la paresse, plus ignorant des choses réelles qu'un pâtre du Cantal ou qu'un pêcheur breton. L'américanisme, l'implacable lutte pour la vie, illesoubliait,comme tant d'autres, sous les lilas artificiels d'un printemps illusoire. Dans les tavernes empouacrées d'alcool et de pétun, dans les caveaux où s'exaspère le néant des ratés, l'infatuation déjà sénile de Frémine ou de Moréas, il évoquait le mirage des banlieues amoureuses, l'éternelle primevère d'une éphébie sans déclin.
Réfractaire certes : réfractaire au travail, à la dure et forte loi dont nul ne s'exempte sans déchoir, Le Clerc immola sa vie aux moins nobles des mobiles.
Gardons pour les martyrs dompteurs de foules ou sacrificateurs de tyrans, gardons les larmes d'enthousiasme, de religieuse pitié. Mais ne refusons pas l'offrande commiséraroire d'un souvenir attendri au jeune homme infortuné qui préféra le sommeil obituaire aux durs labeurs du devenir.
Nul, d'ailleurs, n'était moins que Le Clerc taillé pour les combats. Un gros garçon à ronde tête de Ligure, avec de grands yeux noirs tout pleins d'indécise bonté : on l'eût pris volontiers pour un méridional du Sud-Ouest, pour un de cesfélibres, par exemple, dont les cohortes braillardes montent à l'assaut des coutumes et du langage français. Il avait rimaillé d'abord, comme la plupart des bacheliers sans tempérament. Mais, ne pouvant guérir cette rougeole enfantine à l'heure nécessaire, il continuait à pincer la guitare chauve des vers d'amour, aux environs de la trentième année.
L'intronisation au Luxembourg du buste de Miirger fixa pour jamais son destin. Le Clerc ayant célébré devant ses contemporains l'inventeur de la Bohème, Rodolphe et Schaunard et Marcel ne le lâchèrent plus.
Singulière influence d'un médiocre sur le «goût national ». Méchant écrivain, observateur sans
génie, artiste nul, fait de conventions et de maladresses, Miirger acependant cristallisé l'idéal d'un peuple de benêts. Là où des poètes comme Baudelaire, comme Verlaine, comme Vigny n'eurent aucune prise, ses contes à dormir debout eurent force de loi. Pour tous ceux qui, fuyant la tâche régulière et l'hygiène laborieuse du travail quotidien, demandent au farniente son misérable opium, pour tous ceux qui, de trop faible volonté, reculent devant le corps-à-corps de la misère et désertent l'existence, il créa un Eldorado factice de marionnettes spirituelles, de pantins à bons mots. Cela ne dépasse ni l'intelligence, ni le caractère des bourgeois. Les aspirants à la vie que la province, chaque année, verse par myriades sur le pavé de Paris trouvent là dedans une excuse à leur débraillé, à leur appétit de godailles économiques et malpropres.
L'étudiant qui n'étudie pas, le peintre sans dessin, le musicien sans oreille, le philosophe sans idées, le dandy sans tailleur se réclament tous, aujourd'hui, de l'insipide Miirger.
Ce pied-plat sans âme et sans talent, dont la copie méprisable eut, dès le début, accès à la T{evue des Veux-zMondes, et fut toujours payée avec munificence, cause, depuis quarante ans, plus de naufrages que l'Iapix et le Noms. Déplorable effet du mauvais goût sur la sottise !
Jadis, les « Bohèmes » pouvaient se ranger
quand sonnait l'heure du repos et que le ventre commençait à déformer les lignes de la jeunesse. Leurs cheveux d'apôtres et leur gaieté de commis voyageurs séduisaient, après les « Mimis de la Butte » et les ce Francines du Quartier », la cousine miséricordieuse qui donnait à leur précoce automne l'aisance d'un patrimoine respectable et les consolations du pot-au-feu. Mais à présent que le srruggle for life se précise entre lutteurs de force égale et de pareille cruauté, cette fin heureuse et somnolente apparaît plus hallucinatoire que 1' « Utopie » de Campanella ou bien que Fcc fearie » de ce pauvre Cabet. Les esthètes aux yeux d'ange mordent avec des dents de requin tous ceux qu'ils imaginent susceptibles de prétendre aux mangeaiiles convoitées. L'absence de cœur, l'implacable concurrence, le mépris de tout sentiment humain, cela s'appelle la culture du Moi, l'éducation de la volonté. Le snobisme acharné aux contentements les plus abjects, la vénération de l'argent, le goût des honneurs qui déshonorent, la poussée inclémente des lâches ambitions font aux jeunes hommes d'à présent une âme de bourreau.
Mon cher et illustre maître Eugène Ledrain exposait, naguère, dans un article substantiel et brillant, l'état psychique de cette jeunesse, pour quiles Barrés etautres ambitieux à lasuite, érigent en dogme l'ironie socratique d'un Stendhal ou
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d'un Renan. Que peuvent faire, parmi ces loups aux mâchoires dévorantes, les chercheurs de blé lunaire, les joueurs émus de violon ? Dans un sonnet amer et lâche, comme la plupart de ses écrits, Veuillot, toujours prêt, en bon catholique, à piétiner les vaincus, stigmatisa de son ironie mordante les Bohèmes incapables d'arriver au grand public :