‹ Terre latineChapitre 66 sur 82 · CONVALESCENCE · texte numérisé non relu

CONVALESCENCE

« moundine », quelques sirventes d'autrefois. Puis, ce sont, étages sur la rive droite, les campaniles et les tours des antiques églises dardant au vif azur leurs aiguilles couleur de porphyre et de

san£-

Des Jacobins à Saint-Michel, espacées de quelques mètres à peine, s'érigent les cathédrales aux noms harmonieux. La pompe baroque de leurs nefs dit le voisinage de l'Espagne, et sur leurs autels des Vierges noires couvertes de falbalas sous une chape byzantine évoquent les rimes de Tristan Corbière à ce la figure de cire » qu'il aima :

Portes-tu ton cœur d'or sur ta robe lamée ? Ton esprit veille-t-il dans la lampe allumée ? Du prêtre soucieux n'entends-tu point les pas Et les mots qu'à l'Hostie il murmure tout bas ?

Comme l'oasis de Camargue, ce beau lieu pourrait être baptisé : les Saintes zMaries, S ancra {Maria Deaurata, Sancta {Maria Vealbara: la Daurade, la Dalbade, toute une litanie de pierres fauves dont chaque répons est un clocher. La rousseur du matin fait palpiter comme une lyre tous ces carillons d'allégresse, emportant dans le ciel clair des essaims de colombes et des alléluias. C'est là que chantèrent, aux primes volées des campanes, les jours de Pâques de ma vie; c'est là que, blessé d'incurables dégoûts, traînant le mal d'être encore et l'impuissance d'espérer, je

suis venu m'asseoir près de la route où jadis résonnèrent pour moi les chansons du printemps. Et dans ce double mirage du souvenir et de l'automne où passent en tuniques blanches les ivresses d'autrefois, je me prends à rêver de quelque Saint-Martin réparatrice, dans un paysage accalmi de novembre, près du fleuve royal qui traîne sous mes pieds un flot d'écarlate et d'or.

C'est le charme particulier de Toulouse, dont maint poète s'enivra, que de fournir un décor à toutes les paresses, à toutes les dérélictions comme à toutes les joies. Ville aimée plus qu'une femme, sous son chapeau de briques et son voile de soleil, c'est un de ces lieux, sans doute, que disait Flaubert, « si beaux qu'on les voudrait presser contre son cœur ».

Et c'est un peuple folâtre qui l'habite, un peuple narquois et joyeux, sous l'exagération du type latin, sous la noblesse des attitudes! Nulle

CONVALESCENCE ]Of

langue d'ailleurs plus idoine au sarcasme aussi bien qu'au dithyrambe. Comme parles ouvriers champenois chez qui, selon Taine, un peu de la gouaillerie du Fabuliste éclate au moindre incident, le passant, le voyageur se sent toisé ici par des regards fâcheux aux ridicules.

Malgré le type junonien des plébéiennes et Pair truculent de leurs compagnons, une verve de Gascogne éclate dans leurs moindres propos.

Ainsi que l'a exactement noté Alphonse Daudet pour ses Tarasconnais, les têtes gardent, en ce plaisant pays, une expression horrifique, même chez les gens de métier quelconque et de paisible humeur. Ce barbier semble un forban ravisseur de sultanes; cet aubergiste paraît aux yeux quelque pirate, écumeur redoutable de méditerranées. Au demeurant, les meilleurs fils du monde, enclins à l'amour facile, aux bavardages désœuvrés que pimente un soupçon de « galéjade » à l'encontre du prochain.

Un jet de verve rieuse qui déborde en chansons et qui, chaque soir, peuple les rues de virtuoses barytonnant toute espèce de musique, d'estudiantinas raclant le jambon comme les bacheliers de Tolède ou de Séville, ferme à cette race artiste le sens de la Douleur, raison suprême de l'art.

Jamais les directeurs successifs qui l'ont tenté, ne purent faire admettre ici le répertoire wagné-

rien. Les « fleoiis » sonores et turbulents qui hantent l'opéra du Capitole ne comprendraient pas plus l'envoûtement d'Isolde que l'amour où Diotime de Mantinée instruisit Socrate. Rien ne manque plus à la flore languedocienne que le Lotos du Nirvana.

Toulousc-Sainl-Cyprien, le 14 novembre 1896.

Toulousaines

E sont vraiment les fleurs de la lumière, ces belles gouges des faubourgs, aux yeux calmes et hardis, qui, sur l'aire des marchés ou dans le préau des fabriques, portent avec orgueil leur geste d'impératrices, la lignemajestueuse de leur profil romain. Fleuristes, cigarières ou vendeuses de fruits, la flamme du Midi s'épand de leurs cheveux nocturnes, de leurs profonds regards. Telles, aux temps des gloires ancestrales, quand la vieille métropole de la Gaule Narbonnaise brillait d'un éclat sans pareil à travers les cités du Midi ; telles, parmi les troubadours etlessonneurs de sirventes, apparurentleurs sœurs exquises d'autrefois. Aussi,malgrél'effacementdes types, malgré la hideuse centralisation moderne,

ramenant à un type unique l'infinie variété des races humaines; malgré la déchéance locale du costume, des usages, du folklore traditionnels, leur beauté fauve se perpétue, à travers les générations, comme un héritage inaliénable. Le même rayon qui, si largement, épanouit héliantes, dahlias ou bien roses trémières, leur donne un sang plus riche, une allure plus haute qu'aux languissantes filles des brouillards. Comme la Cretoise Ariane, les belles Toulousaines descendent du soleil.

La « pichoune » a grandi — telle une herbe vivace — dans J a ruelle pleine d'ombre qu'épargne même la canicule d'août. Coin plein de fraîcheur, de rires et de cris, coin tout embaumé d'héliotropes et de romarins. C'est vers la Daurade ou bien dans quelque lointaine cité que l'industrialisme, que la Bande noire ont encore épargnée.

A l'échoppe familiale, dans sa cage de laiton, couleur vert d'espérance, un grillon striduie sans répit la chanson de l'été. C'est le lutin familier, génie rustique des plébéiennes demeures, dont la petite face noire, surgissant parmi le trèfle ou le sainfoin, annonce à qui le découvre une suite de prospérité.

Page 1