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UN BOHÈME DE PROVINCE

pompe du colons, leurs sens affinés et rapides communient sans efforts de toutes les beautés.

L'autre soir, les rythmes crépusculaires de Verlaine, cette harmonie si confuse, si douce, que, par moments, elle semble imperceptible, cette brumeuse harmonie les atteignait en plein cœur. Les combinaisons musicales du doux maître flamand les enchantaient comme eussent pu faire le chant italien de Hugo, les « grandes gueulades » du Parnasse. Peuple créé pour jouir, public de dilettanti. Ces derniers survivants des maîtres de l'Occitanie gardent avec une jalouse impassibilité les prérogatives de l'indépendance et du repos.

Depuis le hobereau confiné dans ses terres, buvant en famille le muscat de l'année et fraternel, sans morgue ni déchéance, aux hommes de labour; depuis le hobereau qui vient monter, au concours hippique, la « jument » familiale, jusqu'aux rapsodes erratiques dont le vieux Célestin Blandinière fut un des derniers représentants, chacun exerce avec amour le droit de ne rien faire et l'art de rêvasser.

La plus noble incarnation de cette bohème soleillante, celui qui, résolument, arbora, comme dit Jean Carrère,

La vertu d'être libre et l'orgueil d'être beau,

fut, sans contredit, le peintre Louis Fauré, ancien

élève de Delacroix, mort à Toulouse sur une pile de vieux journaux, octogénaire et satisfait.

Les bons mots, reparties, agude\\as et concetti du vieil artiste formeraient un recueil plus volumineux que la Chanson de Roland. On ne prête qu'aux riches. La tradition a fort ajouté, sans doute, à ce recueil des propos de table, aux reparties de Louis Fauré, encore qu'il fut assez en fonds de son propre bien.

Quelques-uns de ces devis sont devenus classiques et le journal s'en est emparé déjà, — sans les rendre toujours fort scrupuleusement à son auteur.

C'est Fauré, peintre remarquable de fleurs, qui, désobligé par les abominations où se complaît l'ingéniosité des pépiniéristes modernes : lys acaules, roses puantes, feuillages herpétiques, s'écriait douloureusement : « Il n'y a plus de fleurs, au temps où nous sommes; il ne reste plus que des produits horticoles. »

Employé par Tivollier le père, auteur illustre d'un plus illustre pâté, à décorer deux salles nouvelles de son restaurant, Fauré, après avoir remisé son client pendant un temps inimaginable, refusait de signer, entre autres, un plafond de laide venue.

Pressé par le maitre-queux : « Mais vous, Tivollier, lui demanda-t-il, signez-vous tous vos biftecks? »

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Ivrogne de sommeil, ivrogne par-dessus tout de courses à la campagne, donc le grand air le grisait et qu'il emplissait de joies naïves, se harassant à cueillir des herbes, à siffler les merles ou à battre les halliers, Fauré mêlait cependant quelques gouttes d'absinthe à la poésie des champs.

Sans autre domicile que l'atelier de ses amis, il ne s'y fixait guère, ayant un perpétuel, un enfantin besoin : changer de place. Les plus falots prétextes lui servaient à déserter ces asiles précaires; tantôt les punaises étaient si nombreuses qu'elles changeaient son lit de place; tantôt il rompait avec un ami, sous couleur qu'un sien valet manquait à la déférence due en lui refusant, à lui Fauré, ses chemises, pour l'usage que Rabelais spécifie dans le chapitre second du Gargantua.

Son logis, son cercle, son foyer véritable, c'était l'estaminet. Fidèle à la tradition des bohèmes de Miirger, mais combien plus intelligent et honnête que ces immondes fantoches, Louis Fauré ne commençait à vivre et à causer qu'assis devant une table de marbre, avec, sous ses yeux, le vaet-vient des garçons, l'entassement des chopes absorbées.

C'est là que, des heures entières, il gardait sous le charme les familiers de sa causerie. Ses imitations du « ciuck » libertaire à San-Subra; son procès de huis clos où lui-même taisait en-

tendre, avec un relief inouï de gestes et d'accents, la déposition d'Espès, en religion frère Lubricien, atteignaient les sommets du rire, laissant fort en arrière ce que nous savons touchant les impromptus de Tabarin. ce C'était, comme dit Rivarol, plus fin que le comique, plus amusant que le grotesque et plus drôle que le boufTon. »

Sentant la mort prochaine, le pauvre Yorick avait ainsi composé son épitaphe :

ce Ci- gît Léon Fauré, peintre français, décédé à Toulouse en la ***e année de son âge. avec un certain nombre de dettes, péniblement amassées. »

La mort de ce rieur, qui porta jusqu'au bout l'orgueil de son indépendance, fut marquée d'un épisode touchant par sa profonde naïveté, par un coin de mélancolie, aperçu tout à coup dans une âme railleuse.

Lorsque, décidément, la Camarde eut frappé à l'huis du vieil artiste et qu'il fallut bien reconnaître son appel dans les affres d'un mal inconnu, Fauré manda son fidèle compagnon, le musicien Mailhol dont le dévouement fidèle avait adouci ses mauvais jours.

Sous le grabatfait de journaux empilés où, dans un -arape de squatter, le vagabond se drapait, quand il voulait dormir, une boite d'assez grande taille, ficelée avec soin, était cachée. « Prends cela,

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