LES OIES DU CAPITOLE
mi-partie capucinière et faubourg Saint-Germain de province, « taquine la Muse » en ses heures de loisirs. Les mainteneurs (parmi lesquels se fourvoyèrent quelques hommes éminents, tel M. Jean-François Bladé), les mainteneurs ne sont pas aussi hostiles qu'on le croirait d'abord à la modernité. La plupart d'entre eux n'ignorent pas Lamartine; quelques-uns même s'émancipent jusqu'à Victor Hugo.
Aussi, grande est la presse autour de leur comptoir. Les clercs d'avoué dithyrambiques, les ronds-de-cuir grivois, les apothicaires imbus de Baour-Lormian, les fabulistes de canton, les muses départementales se réunissent chaque année dans les bosquets du Gai Sçavoir.
C'est là, je pense, que la délicieuse fable cidessous a vu le jour:
Voyez ce petit fou qui, n'y trouvant qu'un jeu, Badine horriblement avec une arme à feu. L'arme que cet enfant ne croyait pas mortelle Étend sur Je carreau sa jeune sœur Estelle.
Jeunes femmes, souvent cet imprudent c'est vous, L'arme à feu c'est l'amour, la victime c'est nous.
Sérieux comme un ase qu'on étrille, les antiques féaux d'Isaure concèdent aux lauréats des tas d'orfèvrerie tintamaresque : navets en chrysocale, tomates d'aluminium, que, malgré le scepticisme des temps, ils ne manquent point de
faire bénir à la Dalbade et qu'ils promènent avec emphase, sous leurs pépins, à travers les orphéons et les fanfares, au grand contentement des jléoùs estomirés.
Puis, au Capitole, juges et lauréats se congratulent en volailles bien apprises : à la suite de quoi, les bardes en vedette sont conviés à prendre leur essor, à dégoiser, en personne, ce que dicta leurApollo. CelavadePrudhommeàPompignan- Lefranc, en passant par Viennet. Sénile et lamentable exhibition ! Il en vient de Carcassonne et de Quimper-Corentin, d'imberbes et de chauves, avec des têtes préhistoriques et des paletots mérovingiens; de ce to-to » et de crasseux, mais épris, quels qu'ils soient, du motif facile et des grâces perruquières.
A ces jouvenceaux, l'Académie décerne quelques louanges tempérées de restrictions acrimonieuses, à la façon du père Beuve, en quoi excelle le comte Fernand de Rességuier, mainteneur perpétuel.
Voici de quel air écrit ce gentilhomme :
« Nos concours, — gazouiile-t-il, avec des élégances Louis-Philippe, — nos concours sont devenus plus substantiels, je dirais même plus intéressants. Et cependant je me surprends parfois à craindre qu'on ne leur fasse ainsi perdre quelque chose de leur attrayante simplicité. Clémence Isaure, comme une déesse, marchait jadis sur les
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blés sans courber les épis... Aujourd'hui que les filles vont au lycée et que les bachelettes se font recevoir bachelières, il faudra bien que notre patronne monte dans le train ; mais, par grâce, donnez-lui le conseil d'y monter le plus tard possible et surtout de fuir la bicyclette scientifique. »
En vérité, depuis Monsieur Mermillod disant que « la femme apporte sur le railway du monde la pierre du déraillement ou bien de la goutte du Saint-Esprit », on n'avait rien imaginé qui fût comparable à ce marivaudage d'aiguilleur.
Mais Monsieur le comte manie également bien la prose sévère et le bouquet à Chloris. Voici le bonbon final d'un toast à François Coppée enregistré (le toast) par la presse locale et qui paraît digne du Temple de Mémoire à l'égal des précédents morceaux :
On dit ces choses à Toulouse, Après dîner, che~ Tivollier, Comme jadis sur la pelouse Chantaient nos joyeux écoliers.
C'est pour garder le monopole de ces jolies choses que la Maintenance es jeux floraux bouche obstinément toutes les portes aux jeunes hommes, épris d'art et de décentralisation. Une généreuse petite revue, V Effort, ou écrivent tels bons poètes: Delbousquet, Maurice Magre, d'autres encore « desquels je ne sais plus le nom », dit leur fait
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à ces bélîtres avec persévérance. Les rôles ont changé. Les oies du Capitole roupillent, à présent, sur leur pelouse en toc, cependant que l'alouette juvénile raille leur somnolence et dit, malgré leurs haines, sa cordiale chanson.
Toulouse, le 14 juin 1S96.
~Œ>*â©ra
Prosopopée de Toulouse
C'est moi, la ville du Soleil : je suis Toulouse, Blanche et rose sous le flot noir de mes cheveux, Ma Garonne d'azur que l'univers jalouse Chante un hymne d'espoir et d'éternels aveux.
Le long des murs de brique, en l'illustre prairie Où brille encor le temple auguste d'Apollon, Son onde bienveillante et de roses fleurie Endort le jeune dieu riant sous ses crins blonds.
Je suis Toulouse chère à Pallas et je garde, Loin du troupeau sans âme et des rois odieux, Comme un lis exalté sur la foule hasarde, Le culte de la vie et des antiques dieux.
* Poème récité par Mmc Vergny-Choley, au théâtre des Varioles de Toulouse, le 5 mars 18^7.
3f.' TERRE LATINE
J'ai chanté la jeunesse et la gloire féconde Et, quand le Christ vainqueur eut souffleté l'amour, Pour éclairer sa nuit et refleurir le monde, J'éveillai doucement le luth des troubadours.
La lumière divine et tutélaire embrase
Mes remparts, et je vais, loin des cloîtres malsains,
Par les sentiers fleuris de treilles et j'écrase
Sur mon sein marmoral la pourpre des raisins.
Les nocturnes amants, sonneurs de sérénades, Sous les tilleuls qu'argenté une chaude clarté, Éparpillent, le soir, devers mes promenades, Un cantique d'orgueil, de force et de gaîté.
Toujours, à mon appel, se dressent les poètes. L'éternelle beauté qui n'a jamais pâli D'un rameau fraternel a couronné vos têtes, Maîtres harmonieux, Silvestre et Goudouli!
Et vous tous, curieux d'art et de poésie, Toulousains, chers enfants grandis à mes genoux, Je vous salue, ô foule ingénue et choisie : Athéniens du Languedoc ! Salut à vous!
Sur (( Jean Gabriel Borkman »
^4 monsieur Jacques de cBoisjoHn.
fe^TO^^ e conflit pour la Beauté dure eternelle- ^Ê |y ans ment. Comme ces aventuriers des an- §JS^|y| tiques légendes qui partent sur la mer à la conquête de neuves Atlantides, postulateurs du Graalou chevaliers des Princesses douloureuses, l'Humanité, quittant ses besognes viles et ses lâches pensers, embarque, par instants, vers le mirage de gloire que les poètes font splendir à ses yeux.
Devant les fontaines closes et le jardin fermé de l'Inconnu, son désir entreprend des luttes mémorables où s'affirme la présence, le triomphe d'une esthétique jusque-là insoupçonnée.
* Conférence faite au théâtre de l'Œuvre les 8 et 9 novembre 1897.
3f6 TERRE LATINE
Chaque peuple fournit son contingent de passions et de rêves, puis, le déclin venu, transmet aux familles plus jeunes le soin d'articuler, pour l'avenir, une parole suprême de colère, d'amour ou de fraternité.
Lorsque ce pauvre M. de Voltaire, pour flagorner la grande Catherine, disait en plein xvi i Ie siècle :
C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière,
il se montrait aussi bon courtisan que mauvais historien.
Las races latines, prédominantes encore dans le conglomérat français, touchaient à l'une des plus hautes manifestations qu'ait fait paraître leur génie. Par le réveil de 89, par l'acquisition de la République, elles allaient reprendre leur rôle d'initiatrices et, cette fois encore, enseigner l'univers.
Plus d'un siècle a passé depuis les jours héroïques. Dans ce crépuscule d'un âge à son déclin, le courant intellectuel semble remonter vers les peuples septentrionaux. Ceux que Carlyle confond sous le vocable ingénieux de norses, germains, anglais, Scandinaves, ont envahi la plupart des domaines spirituels, histoire, exégèse, poésie, métaphysique, édifiant sur le monde moderne d'incomparables monuments. Leurs conquêtes armées ne firent oncques autre chose qu'attester,
SUR «JEAN GABRIEL BORKMANj) j^J
dans l'ordre temporel, économique et militaire, cette victoire de l'Esprit.
Au théâtre, les Germains (allemands ou Scandinaves) se glorifient, en la dernière moitié de notre siècle, par deux poètes : Wagner, Ibsen, auxquels nous sommes redevables d'une évolution, d'un mouvement sans analogue, depuis les matins verdoyants de la Renaissance. Nous pourrions même, sans grand effort, trouver une influence pareille jusque dans le carnaval de 1830 auquel le nom du danois Shakespeare servit de parure et de drapeau. Nous la trouverions dans les sources, même, de notre Corneille, Northman aussi, dont le verbe grandiloque, çà et là, fait songer aux poèmes abrupts où bat le cœur simple, rude et généreux des vieux Rois de la Mer.
Le renom d'Ibsen ne s'est plas implanté, sans coup férir, sur les planches françaises. De notables escarmouches, des prises d'armes éclatantes signalèrent chaque étape de son exode parmi nous. A présent même, que le Maître.
Génie entré vivant dans V Immortalité,
impose au monde le rayonnement de sa pensée, combien de mensonges sournois, combien d'injures perfides dressent leurs têtes vipérines sur sa voie triomphale! Réclamations intéressées, gémissements de l'impuissance, craintes pour la recette et les inquiétudes pécuniaires qui gouver-
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nent, au théâtre comme ailleurs, les affections des « chers maîtres » ou des « confrères glorieux ». Ces malpropretés, au demeurant, n'entravent en rien l'ascension d'Ibsen au théâtre, sa main-mise sur les meilleurs esprits de notre temps.
Ainsi que le remarque judicieusement le comte Prozr, dans une de ces préfaces lumineuses qui ont si énergiquement contribué à diffuser la gloire d'Ibsen : c Les principes qu'il a semés germent, en France comme ailleurs et, peut-être, mieux qu'ailleurs. En art, ce que MM. de Curel, Hervieu et Jules Lemaitre, lui-même, tiennent de lui se manifeste par des œuvres infiniment plus intéressantes que les produits de l'ibsénisme allemand, parce que ces œuvres ne sont pas de l'imitation, mais des continuations. »
En effet, ce qui donne une signification non pareille au mouvement que l'auteur de 7{osmersohlm incarne avec tant de grandeur, c'est qu'en dehors même de son génie, Ibsen a suggéré aux écrivains de notre pays une rénovation complète de la formule dramatique. Grâce à lui ont disparu, à jamais, la frivolité, le bavardage, l'esprit du boulevard, le drame en vers, toute cette nauséabonde, inepte et mercantile phraséologie dont les fournisseurs à la mode empoisonnaient, depuis si longtemps, la ville et les faubourgs. Sans prétendre énumérer, dans ce bref entretien, les causes profondes et multiples d'une si grande
SUR «JEAN GABRIEL BORKMAN» ^ f 9
évolution, je signalerai trois caractères essentiels du drame ibsénien. A savoir : la structure de la fable dramatique; le tempérament excessif, barbare et sans atténuation des personnages; enfin la logique poussée à i'absurde de la thèse ou de la situation.
Ces caractères, vous les retrouvez aussi bien dans Shakespeare et dans Ibsen que dans les épopées de Snoor ou de Seemund; ils blasonnentles poèmes de la Tétralogie aussi bien que les sagas confuses du « Grammairien Saxon » ; ils différencient l'art Scandinave de la technique latine, ordonnatrice, avant tout, déclamatoire et juste milieu.
Ces caractères, je les prendrai pour thème de ma causerie; j'en ferai, s'il vous plaît, les trois points de mon sermon, puisque, jadis, un critique aussi parisien que fourré de sagesse m'accusa de chanter la Messe Ibsénienne et, même, — horreur! de la gasconner.
En restituant à la tragédie sa fonction didactique et sacerdotale, fonction entrevue, au siècle dernier, par Denis Diderot : ce Le comédien sera, disait-il, appelé à succéder au prêtre, » les Scandinaves rejoignent, dans le passé, la plus haute époque théâtrale, ce matin sans second des libres républiques où, dans la sainte lumière d'Athènes, parurent les tragiques grecs.
Mais ce n'est point le seul rapport des Hellènes
avec les Norses que cette religieuse gravité du concept dramatique. L'une et l'autre familles condensent, presque toujours, leurs imaginations en épopées ou bien en tragédies, cependant que, chez nous, français, le roman, héroïque, analytique ou familier, le récit d'histoire ou de légende, sont la forme nationale par excellence, tiennent le premier rang, au point qu'il est juste de qualifier poètes dramatiques, et certes les plus grands que notre sol ait portés, des conteurs comme Balzac, Saint-Simon ou Michelet.
Une égale parenté existe aussi entre les inventions dramatiques des deux peuples. Le point de vue, dans l'une et l'autre scène, est pris de la fin. Les acteurs savent, dès le début, quelles forces les conduisent, quel héritage exécré pèse sur leurs têtes, quel inéluctable pouvoir guide leurs démarches impuissantes vers un abime de désespérance et de malheur.
Assises sous le frêne Ygdrassil ou dans la nuit primordiale de l'Érèbe, les Parques et les Nomes tissent, pour les Éphémères, la trame des irrévocables jours.
Dans les pièces d'Eschyle ou de Sophocle, comme dans celles d'Henrik Ibsen, chaque mot du dialogue découvre les fils d'une destinée antérieure, se mêlant pour aboutir à la catastrophe comme chaque faisceau de nerfs aboutit au cerveau. Le canevas de ces fils convergents, intriqués
l'un dans l'autre, suffit pour étreindre sans rémission les victimes choisies par la Fatalité. C'est dans le passé, dans l'origine même des personnages que l'intrigue prend sa source. Le meurtre d'Agamemnon, les noces infâmes de Gertrude, la débauche d'Ahving le père suscitent de formidables « revenants » : Oreste, Hamlet, Oswald.
Ici la situation domine les êtres. Elle découle d'un ensemble de causes supérieures à l'énergie humaine, participant de quelque manière à l'insensibilité, à l'irrésistibilité des forces cosmiques. Les Esprits de la terre, de la mer insidieuse et du ciel noir d'orages, le rut bestial des Centaures, les embûches mortelles du Sphinx, les ténèbres et les épouvantes mettent quelque chose de leur antique effroi dans les ce égarements» d'OEdipe ou de Pasiphaé. L'on entend gronder encore la voix tumultueuse de jcecëtuns septentrionaux dans la passion furibonde et la tempête sans accalmie que l'auteur de TSorkman déchaîne en ses héros.
La situation, je le répète, domine, ici, les êtres. La Nécessité les étreint. Elle projette sur eux une lumière fantomale, une atmosphère maladive qui les enveloppe comme un suaire et les exclut, pour jamais, de l'univers.
Empoisonnés comme d'une malaria, ils agissent avec la précision et la véhémence des spectres. Les femmes d'Ibsen : Hedda Gabier, par exemple, Rébecca West ont des mouvement somnambu-
liques. Toute leur énergie se dépense à rêver d'abord, puis à vouloir la Fatalité qui les étreint.
Une telle forme ne saurait admettre de horsd'œuvre ni d'enjolivements. Quels discours, en dehors de leur unique et sombre aventure, ne messiéraient point à ces redoutables héros ? Leurs paroles sont des glaives. Ils ne se rencontrent que pour entre-choquer leur fureur, que pour rendre sensibles les arrêts du Destin, échangeant des répliques mortelles, des affirmations qui brisent irréparablement leurs existences. Ils ne s'abordent que pour des entretiens utiles, offensants et meurtriers. Cela suffit à les départir de la société parisienne où tout ce qui n'est pas fadeur, snobisme, faux esprit de journaleux et commérages de portiers fait longueur et passe pour déplaire.
Cet artifice dramatique : poser, au début, la catastrophe inéluctable est justement le contraire des procédés à la mode parmi nous.
Le théâtre contemporain, en France, part du premier acte, tire les noms avec les situations, dans un chapeau, et, remorqué par eux, en déduit les effets. C'est la tessiture en faveur dans les zarzuelas des comiques espagnols : Lope de Vega, Moreto, Calderon, Cervantes, et dans les imbroglios des bouffons italiens; c'est la formule conduite à sa dernière perfection par Eugène Scribe et les faiseurs qui l'ont suivi; l'art d'embrouiller, débrouiller, déranger et remettre en place les car-
tons d'un jeu de patience, les pièces hétéroclites d'un casse-tête chinois.
L'action pouvant « ad libitum » devenir autre, par le seul caprice du littérateur, puisqu'elle ne repose sur aucune ossature profonde, sur aucune charpente quidditive, demande, pour être agréée du public, des protagonistes étrangers à son essence, dont le rôle consiste à favoriser les tours de passe-passe, à divertir l'auditoire, cependant que l'escamoteur dramaturge travaille de son état. Le ténor de ces sortes de comédies, c'est le beau parleur qui pérore en dehors de la pièce, débite des calembredaines et confabule, si je l'ose dire, avec le parterre, sur la pluie et le beau temps, la fragilité des femmes, le recrutement de la galanterie et la façon de tuer les ours. C'est le conférencier nécessaire d'Alexandre Dumas, lequel, sans protestation, peut donner la recette minutieused'une salade aux truffes pour mettre en scène les erreurs et le relèvement de Francillon.
La loi d'architectonique voulant que l'œil humain embrasse, d'un coup, l'ensemble d'un monument parfait, trouve son application la plus immédiate et la plus haute dans les drames d'Ibsen comme dans les tragédies grecques. La simplicité, que l'École du Bon Sens, Augier, Ponsard, pour ne citer que les défunts, a le tort de confondre, sans cesse, avec la platitude, fait ici paraître son irrésistible omnipotence. Le marbre neigeux de
Thorwaldsen révèle des formes non moins pures que le paros ensoleillé de Polykiète ou de Phidias.
Si Jean-Gabriel eBorkman n'était, à présent, dans toutes les mains; si Prozor, le traducteur qui a tant fait pour l'expansion de l'âme Scandinave parmi les lettres françaises, n'avait publié naguère cet ouvrage admirable, je tenterais, ici, d'en donner l'argument. Soin inutile! Car vous les connaissez tous déjà ces héros d'Ibsen, à la fois allégoriques et vivants, ce groupe méduséen de vaincus et de désespérés : Borkman, le banqueroutier; Gunhild, sa femme; Ella Rentheim et l'adolescent Ehrart, optimiste héritier des crimes paternels. Il vous sera donc aisé d'entendre ce qu'ils portent en eux d'humanité générale et d'ethnique spécificité.
Mme Borkman, avec son fils Erhard, a ses pareils en France et même en tout pays. Tandis que sa sœur Ella recherche, dans l'homme qu'elle aime, l'expansion de ses idées, la femme de Borkman aspire à la situation mondaine de celui qu'elle épouse. L'une attire à soi, pour en bénificier, la puissance de la famille; l'autre rayonne par son
SUR «JEAN GABRIEL BORKMAN» "jÔf
abnégation, son dévouement et sa bonté sur la famille désagrégée.
Ce violent contraste des sœurs ennemies, contraste qui fera tableau, dans la dernière scène, quand elles se pencheront toutes deux sur l'homme agonisant pour une étreinte suprême de réconciliation et de désespoir; ce contraste détermine aussi bien la divergence des races que l'antagonisme des complexions.
Mme Borkman est une femme du monde, au sens le plus vulgairement œcuménique de ce mot. Elle défère à l'opinion publique, aux préjugés sociaux, au respect des gens titrés, riches ou médisants. Le ce devoir éternel d'être brave » n'existe point à ses yeux. Tous les actes de sa vie ont une teinte de couardise et de servilité. Si elle ne consent pas à la réhabilitation de l'époux, ce n'est point qu'elle juge coupables ses malversations, mais parce qu'il est déchu de son prestige social.
Ella Rentheim, au contraire, est une fille des libres civilisations du Nord. C'est la Germaine de Tacite, accompagnant le brenn aux cheveux roux, dans les plaines de neige, sur les chariots sanglants des migrations hâtives, par les soirs de déroutes ou de festins. Walkyrie devenue femme, comme Brunehild, pour avoir combattu aux côtés d'un guerrier, elle porte haut la franchise de ses origines et de son cœur.
C'est Velléda, c'est Norma, la prêtresse inspi-
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ratrice du camp de la forêt. Son âme est ingénue, grandiose, étrangère superbement aux simagrées courtisanesques, aux mensonges, aux réticences, aux lâchetés quotidiennes sur quoi reposent, en France, les ménages les mieux assortis. Elle porte la franchise nette d'une conscience qui n'apprit jamais à feindre ou à transiger. Sa droiture native éclate dans les moindres propos : c'est le sermo galeatus dont parle saint Jérôme.
Avec moins de décision, mais d'une allure aussi hardie, la petite Frida oriente sa puberté vers les entreprises sentimentales. Son tendre courage lui dicte les accents les plus résolus, dès qu'il faut prendre parti dans la lutte pour l'amour. Telle, aussi, la candeur véhémente de Juliette découvrant son âme au ce beau Montague, sur le balcon de Vérone; telle Cordélie ou bien Virginia ce le gracieux silence » engageant, pour un baiser, leur âme incorruptible.
Borkman, qui, de toute la vigueur de son intelligence, féconde l'action et la domine, manifeste énergiquement, pour sa part, le type norse venu des asgards immémoriaux.
Ce banquier, brasseur d'affaires et chercheur d'or qui, dans le carillon de la « Danse macabre », écoute chanter le minerai joyeux de sa délivrance, le minerai, bondissant hors des puits, vers l'activité sociale et les conquêtes industrielles. Borkman est un Kobold préposé aux choses souter-
raines. C'est un fils de la Nuit, un esprit de la terre., un gnome des « Niebelungen » qui n'a cessé de forger une épée à Siegfried, de marteler F ce Urgence » sur l'enclume du Destin que pour intenter le conflit économique, seule campagne ouverte aux ambitieux modernes. Il impugne les forces adverses de la banque et du marché avec le même geste dont ses aïeux pourfendaient les monstres polaires, emmi les fjords glacés. Il brandit le marteau de Thor dans les menées de l'intrigue et les spéculations d'argent. C'est un ce Roi de la Mer », un druide imbu d'absolutisme religieux. Les sacrifices humains lui paraissent chose ordinaire et légitime. Il ruine sa famille, ses amis, ses cliens, comme il eût, jadis, immolé des prisonniers de guerre dans le chromlech de Wotan ou d'Irmensui.
Borkman, est le véritable chef, l'aristocrate né, celui qui, regardant les hommes comme une vaine poussière, n'hésite pas à sacrifier leur existence ou leur bonheur pour des fins comprises de lui seul.
La contagion de cette humeur impérieuse gagne peu à peu l'entourage de Borkman. Dans la violence du plaisir, dans la curiosité sensuelle, Mme Wilton, l'aventurière, Erhart, fils de Borkman, composent un groupe harmonique à ce prince dont la dépossession n'a pas brisé l'absolutisme.
Seul, le vieux poète Wilhem Foldal, avec son orgueil puéril, ses ambitions étroites de mandarin lettré, fait à Borkman un contraste ironique et lamentable. Son humble utopie : être compris, forme antithèse à la royale utopie de Borkman : être obéi, et, par cette opposition, dégage une amère gaieté qui reste bien dans le ton général; car cette gaieté, selon un mot célèbre, « repose sur le sérieux et la tristesse comme l'arc-en-ciel repose sur la pluie. »
Ce n'est point le Hadès antique ni l'Enfer chrétien qu'habiteront ces âmes furieuses. Après la consommation de leurs destins, elles iront s'asseoir, entre les génies monstrueux, les eubages et les guerriers, dans le Walhalla sanguinaire, où les braves, après la bataille, se passent à la ronde une coupe d'immortalité,
Ainsi que les hc'ros buvant, à pleines cornes, L'hydromel prodigué dans les festins guerriers, Quand les skaldes chantaient sur la harpe des Nomes.
Le caractère de Borkman et celui des femmes qui luttent pour son amour font jaillir, des contradictions sociales, à la fois la situation et la doctrine du poème :
SUR c JEAN GABRIEL BORKMAN 3 69
Contradiction d'une société qui punit le vol et qui encourage la richesse;
Contradiction d'une institution, le mariage, qui est fondée sur l'amour et qui prétend discipliner l'amour;
Contradiction de la famille dont chaque membre choisit, pour l'enfant, une situation artificielle, en désaccord avec ses instincts, alors que l'enfant, lui-même, préfère vivre et tourne en dérision leurs espérances comme leurs enseignements.
Le drame pivote sur ses antinomies. Borkman a voulu « créer des millions ». zMaitre des mines, des carrières, des chutes d'eau, de mille exploitations naissant sous sa main, il a tenté d'ouvrir à la richesse des routes nouvelles, de constituer d'énormes compagnies, de rendre le a minéral » vivant et agissant dans le congrès des hommes. A cette ambition il a tout immolé : tendresse, honneur, probité, le droit régalien du génie, antérieur, supérieur à toute civilisation représentant, seul, pour lui, un impératif digne de son intelligence. Les dépôts confiés, les valeurs commises à sa garde, l'épargne du pauvre et le pain de ses enfants, il a tout consumé dans la fournaise, pareil à ces alchimistes qui, pour faire de l'or, brûlaient jusqu aux étais de leur grabat.
Mais la trahison démantela son œuvre à la veille du succès. Isolé depuis, paria volontaire, seul comme un Z^(apoléon qu'une balle aurait estropie à
sa première bataille, comme un aigle blessé, comme un loup malade, plein de hurlements, il habite un logis sépulcral dont il fait sa prison. Là, devant l'hostilité furieuse d'une épouse implacable, sorte d'Erinnys familière, il attend le jour de la revanche, l'heure libératrice où le pays entier viendra lui demander, àgenoux, d'être, à jamais, songuide, son argentier et son héros.
Hélas! Il n'est pas d'homme indispensable en affaires, les plus abjects étant les plus habiles dans le maniement des intérêts.
Il semble qu'Ibsen, moins préoccupé de créer des symboles que des hommes, dans son drame nouveau, ait fait quelque erreur touchant la signification de son protagoniste. Pourquoi faire de 1' ce homme représentatif » un dompteur de matière, un Lesseps, si vous voulez, puisque les seuls conducteurs de peuples sont en réalité les contemplatifs, les rêveurs, les idéologues, ceux qui méprisent et qui passent loin du contact déshonorant de la vie quotidienne.
Laissez aux pieds-plats les soins de l'argent ou de la politique. Que plus haut tende l'effort du « surhumain » ! Pour l'œuvre matérielle, progrès industriel, économique, etc., — comme Ils disent — l'homme supérieur est de trop. Sa forte volonté, sa noblesse, la hauteur inviolable de ses desseins font tache et peur en cette cuisine. C'est une besogne bien mieux faite par la coopération mul-
tiple et quasi inconsciente des animalcules sociaux. La systématisation n'y peut que nuire.
Le « Volontaire » qui, de notre temps, apporta, dans l'action, le plus de vigueur et de netteté, celui dont les petits arrivistes d'hier et de demain font leur idole et leur manitou (à peu près comme des punaises s'exerçant au vol de l'épervier), Napoléon, n'a rien sauvé, n'a rien bâti qui soit durable. Son œuvre sanglante s'est effondrée avant lui. D'autres, les nains, en cueillirent les épaves, en ressucent encore les fructueux débris.
Au surplus, le droit de Borkman, formulé par Ibsen, est un absolu qui, comme tous les absolus, résulte d'une question mal posée. Les devoirs envers les proches, les voisins, les créanciers et les devoirs envers le genre humain ne sont point d'égale nature. Souvent même en collision, ils ne sauraient être jugés les uns par les autres. Ce n'est pas une des moindres gênes du dramaturge que d'avoir à mesurer entre eux ces incommensurables.
Les servitudes collectives et les obligations privées ne se font la guerre qu'à cause qu'elles sont mal entendues. Ainsi, Borkman pouvait suivre toute son audace financière sans enfreindre le code et sans ruiner les siens. Il érige sa maladresse en emportement.
A quoi bon, d'ailleurs, cette violence impériale pour industrialiser un district norvégien?
Nous touchons à une époque où l'intuition des
affaires, la puissance hors ligne dans les choses de l'argenr, seront devenues insignifiantes, inutiles et quelconques, tout le monde faisant état de féconder les deniers publics. Bientôt, sans doute, il n'y aura pas plus, en économie politique, de « secrets des cabinets » qu'en diplomatie, tant le niveau bourgeois est efficace pour aplatir les facultés les plus brillantes!
Le génie des temps futurs se déploiera bientôt dans les arts d'échapper à la société, dans la récupération de l'individu par lui-même, dans l'édification de cette ce tour d'ivoire » ou Solness prétend se donner un refuge contre la laideur ambiante, la bassesse des hommes et leur imbécillité.
Deux erreurs graves, au surplus, expliqueraient très suffisamment le désastre de Borkman.
C'est d'abord son illusion quant aux moyens de réaliser l'Idée, puisqu'il ne croit pas, jusqu'au bout, à sa solitude et consomme en vain le désespoir de celle qu'il aimait; puis sa folle confiance dans l'avocat Hinkel, ennemi congénital, sa croyance enfantine dans un appui du dehors. Ce qui explique cette aberration d'où le drame jaillit, c'est précisément le nordisme de Borkman. Prométhée appartient aux types lumineux des Aryas, tandis que Borkman sort des brouillards de la Scandinavie. Une sorte de brume enveloppe les cerveaux les mieux trempés dans ce monde crépusculaire. Des fantômes redoutables surgis-
s u ?. N - : : borkhan » 373
sent dans les cavernes de leur ce moi », comme ces apparitions que le soleil de minai! jue soi
la neige des banquises et les nuages du pôle. L'originalité même de Borkm pre rond et
rude génie, sa foi tenace dans le succès le rendent impropre au maniement anpoiains.
Pirate, chef de bande, guerrier, son tempérc excessif l'emporte, a chaque instant, ho: bornes sociales. Ces brusques décis: o :. : :::e confiance indéracinable, ces colères soudaines les vertus, les vices topique s à : rbai : i n cet orgueil d'autant plus redoutablequ'ii ;';. bre v: de lui-même e : : : - : : • r lie en s n La niperbe Heure de Borkman est le poison sublime dont il lui faut mourir.
Borkman tombe, en effet, =:::: [jn'il veut reprendre contact avec le Monde. Il meurt pour avoir estimé que le commandement des forces matérielles l'emporte sur la joie e: la gloire de c . et que l'homme fait impunément b queroute à l'amour.
inmoins sa fin est enviable jni lui rend, avec la compréhension des choses, la ter. dre l'amante et le respe:: de .
gral du bonheur ;
La mort, en effet, rouvre la paix et la consolation à quiconque veut fortement et pense avec hauteur. C'est le baptême, le sacre et l'investiture des magnanimes esprits.
Après avoir vécu comme Robert Macaire, Borkman meurt comme Socrate, avec des pleurs de femme sur ses pieds engourdis par la neige et le trépas. Il meurt, dans un soir de blanche épouvante, un soir d'apothéose boréale que hantent les visions confuses et magiques des paradis perdus.
Telle est, en sa robuste économie, en sa riche unité, le nouveau drame soumis à l'incompréhension des normaliens.
Je comparais, au début, l'art des tragiques grecs avec celui d'Ibsen. Personne de vous ne contredira ce juste hommage. Oui, les types éternels que crée, de nos jours, le Maître Scandinave égalent en beauté simple, en grandeur superbe les demi-dieux qu'enfanta, pour Athènes, le vieux soldat de Marathon.
Les fils de H'Rold marchent pareils à ceux d'Erechthée. Leur barque à proue aiguë qui conduisait le roi Olaff sur les côtes de Norvège et les Northmans à la conquête du monde, leur barque de pêcheurs, de bandits et d'apôtres vogue, près de la galère salaminienne, sur l'océan de l'Idéal!
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