‹ Terres cuites d'Asie MineureChapitre 22 sur 35 · JEUNE HOMME PRÈS DE SON CHEVAL · texte numérisé non relu

JEUNE HOMME PRÈS DE SON CHEVAL

collection de m. lambros (Pl. 16).

e groupe, une des belles inspirations de l'art grec, est un modèle de goût et de simplicité. Il s'explique tout seul, sans effort et sans appareil de science. N'ayons garde d'en ternir la pureté en prêtant à l'artiste des visées trop lointaines et qui eussent exigé un fonds d'érudition aussi rare à son époque qu'à la nôtre.

Que représente la terre cuite? Un jeune homme appuyé contre un cheval1. L'éphèbe a pour tout vêtement une chlamyde peinte en rose tendre et agrafée sur l'épaule. Elle ne recouvre qu'une partie de la poitrine et vient s'enrouler autour de la main et du bras droit abaissés. Le corps porte sur la jambe droite; la gauche se replie légèrement, et de cette inflexion du genou la pose acquiert une aisance et une grâce admirables. Elle y perd en solidité, et c'est pour faire équilibre que le bras gauche de l'éphèbe passe autour de l'encolure du cheval.

Dans l'art, les attitudes du corps humain ont une étroite liaison avec la situation intellectuelle. Ici le sculpteur a rêvé l'image du repos; après un long exercice, l'éphèbe est descendu de son coursier pour reprendre haleine. Sa tête, qui se présente de face, a quelque chose d'enfantin : une bandelette en fait le tour, et une tresse plate se dirigeant vers le milieu du front sépare la chevelure en deux moitiés égales. On ne connaissait ce genre de coiffure que par les monuments, marbres ou bronzes, de la basse époque; cette fois, force nous sera d'en reculer la date et d'en rechercher les premiers exemples peut-être avant le premier siècle de notre ère. J'ai déjà fait remarquer (p. 17) que la tresse ainsi disposée servait de talisman contre le mauvais œil et je puis en fournir la preuve.

L'adolescent appuyé contre son cheval ou le conduisant par la bride n'est pas un motif nouveau. On le voit sur la frise du Parthénon; pour ne citer que les publications récentes, il

1 Terre brune, avec traces de dorure. Hauteur : 22 centimètres. La jambe droite du devant du cheval a subi une légère restauration que la phototypie permet de distinguer.

se retrouve sur un bas-relief d'Argos1, sur un magnifique vase peint de Nola2 et sur une intaille du beau style3. Souvent les Dioscures ont cette même attitude que je viens de décrire; mais de là il ne suit pas que chaque sujet de ce genre figure, par une sorte de nécessité intérieure, un dieu ou un héros. Les Dioscures sont nettement caractérisés; leurs attributs ne laissent pas de place au doute. Si les attributs manquent, rien ne nous autorise à prendre au hasard, dans la mythologie ou dans la légende héroïque, un nom qui convienne tant bien que mal à ces groupes. Mais nous sommes accoutumés à ne voir dans les sujets de l'art classique que des vignettes pour nos manuels de mythologie; une œuvre étrangère à la religion ou à l'histoire primitive semble n'avoir pas sa raison d'être. Je dois entrer dans ces considérations parce que la terre cuite dont il s'agit a été rattachée à un mythe local h et qu'il m'est impossible d'y reconnaître un personnage mythique placé dans une localité définie. Ces statuettes n'ont pas l'importance d'un fronton de temple. On les trouverait par centaines dans la nécropole d'une ville ou aux abords d'un sanctuaire, quoi de plus légitime que de chercher leur explication dans les croyances ou les traditions de cette ville? Mais une figure isolée, haute de quelques centimètres, peut n'avoir rien de commun avec le lieu où elle a été recueillie ; pour croire à de telles connexités , il nous faut l'évidence même , et il ne faut pas que la figure soit susceptible d'interprétations diverses.

Or le groupe de Smyrne prête à d'autres explications, et, comme toujours, je choisis la plus simple, parce qu'elle a chance d'être la vraie. Je m'en tiens à l'objet : que dit-il et que veut-il? Un jeune homme, presque un enfant, est debout avec son cheval. Il n'a ni les attributs d'un dieu ni la taille d'un héros. Ses traits ne sont pas idéalisés, ils portent au contraire une marque toute personnelle, toute humaine. C'est un éphèbe grec qui prend sa leçon d'équitation (aoxrjoiç inniKi]), comme d'autres terres cuites d'Asie représentent l'exercice de la lutte, du pugilat, le frondeur, le gladiateur, le conducteur de chars. Chacun de ces morceaux donne un sens complet, sans qu'il soit besoin de le sortir de sa sphère et de le rattacher à un ordre d'idées plus élevé.

1 Mittheilungen des deutschen Institutes ^u Athen, t. III, pi. i3.

2 De l'ancienne collection Torrusio (Musée de Berlin). Archàol. Zeitung 1878, pi. 22.

3 Cornaline blonde de la collection de M. de Nolivos. Mon catalogue, n° 94.

4 Galette archéologique, t. V, 2 3y (pi. 33), où M. François Lenortnant a dépensé beaucoup d'érudition pour rattacher ce groupe à la légende de Pergame. Mais la terre cuite n'a pas été trouvée à Pergame; elie est venue de Smyrne avec les figurines reproduites pi. 4. 21. 22. 23, et avec plusieurs autres qui sont toutes de fabrique smyrniote. Entre cette fabrique que nous connaissons aussi bien que possible et la fabrique pergamène, dont on peut juger par la collection Millosicz à Vienne et les figurines envoyées au Musée de Berlin, il y a une différence marquée, différence de sujets, de style, de pâte, de coloration et de procédés techniques.

COLLECTION W.-H. WADDINGTON

APHRODITE ET ÉROS

COLLECTION DE M. WADDINGTON

(Pl. 17 et 24).

'an dernier,, pour sortir de l'incertitude où l'on était au sujet de l'origine précise de nos terres cuites, un de mes amis eut recours aux bons offices de M. Waddington, alors Ministre des Affaires étrangères et Président du Conseil. M. Waddington, que la vie politique n'avait pas distrait des choses de la science, prit un vif intérêt à la question, car l'Asie Mineure est son domaine propre. 11 réussit à obtenir des renseignements sûrs et de la meilleure source. Si nous sommes à même de soulever un coin du voile et d'apprécier toute une série de figurines trouvées à Myrina (pl. 17. 24. 27. 38), c'est grâce à cette haute intervention.

Je commence par un groupe d'Éros et Aphrodite1. Sous le rapport de l'art, ce groupe est bien inférieur à la terre cuite smyrniote que nous avons déjà étudiée (pl. 3); il a pourtant son degré de mérite et son originalité. La déesse appuie le pied gauche sur un rocher. Elle est chaussée de sandales; sa tunique, échancrée sur le devant, est retenue au moyen de deux agrafes; le péribléma, d'une étoffe violette, se déroule en écharpe pour se replier autour du bras. Il y a grandeur et noblesse dans cette attitude; il y a aussi un défaut de proportions, car le corps mesure jusqu'à dix têtes. Le rocher, peint en rouge et bizarrement découpé, indique que l'action se passe en plein air, sur une montagne peut-être. Une couronne de fleurs, à lemnisques, y est suspendue, et sur une des aspérités de la pierre le petit Éros, nu, se tient debout2, cramponné à la tunique de Vénus pour ne pas perdre l'équilibre. Son bras gauche s'avance vers l'objet que la déesse tenait entre les mains. Qu'était-ce que cet objet ? un fil ou un bandeau? Rien n'est joli comme l'impatience de l'enfant, qui sollicite son jouet du

1 Terre commune, engobe blanche. Hauteur : 235 millimètres. L'avant-bras droit d'Aphrodite, l'avantbras gauche d'Éros et ses ailes sont brisés.

2 Sa jambe droite ne porte pas sur le rocher. Pour n'omettre aucun de'tail, il faut dire que les cheveux d'Aphrodite sont disposés en boucles qui descendent le long du cou, et qu'Éros porte cette même natte, allant du sommet de la tête au milieu du front, que nous avons vue pl. 16 et 29 (p. 17. 3 7).

geste et du regard, et l'impassibilité de la mère, accoudée sur son rocher, déployant la ténie, la tête inclinée vers l'Amour avec joie et tendresse.

Dans la vie intime de certains dieux, non pas de tous, la gaîté n'est pas interdite. L'art antique a un admirable tact pour ces nuances. Héra, Déméter, Athéné, Artémis, Hestia ne souffriraient aucune plaisanterie; elles ne veulent que le sérieux et rejettent ce qui semblerait une atteinte à leur dignité. La déesse de l'amour aime le sourire et les jeux.

J'arrive au second groupe de Myrina (pi. 24), qui représente un sujet différent, bien que les personnes soient les mêmes1. Aphrodite y est assise sur un rocher, les jambes couvertes de l'himation qui se replie sur l'épaule. Elle porte des sandales aux pieds. Coiffée d'une couronne épaisse, sa tête se tourne du côté d'un petit Éros nu et ailé; sa main droite repose sur le siégé, au bras gauche elle tient, appuyé sur le genou, un grand masque de Satyre, dont les yeux sont colorés de rouge. L'Éros, aux ailes relevées, est debout; ses deux mains serrent le bras d'Aphrodite, comme s'il avait peur de tomber, en même temps que son pied se pose familièrement sur la main de la déesse2. J'oublie qu'au devant du rocher on distingue une amphore à vin, peinte en noir et munie de son couvercle.

L'explication dépend de ces deux objets symboliques : l'amphore et le masque. Le masque a des oreilles de chèvre et la barbe en spirales; les cheveux, qui se hérissent sur le front, prennent la forme d'une palmette. Il est vrai que, dans la mythologie antique, Aphrodite ne reste pas absolument étrangère à Dionysos et à son thiase; mais les rapports qui existent entre eux sont si rares, si discrets, qu'ils ne suffisent guère pour donner d'emblée une interprétation du groupe. Je vais plus loin. Il ne m'est pas prouvé que la déesse tenant le masque de Satyre sur ses genoux soit en réalité une Aphrodite. Son visage n'a rien de divin, sa couronne n'est pas le diadème royal. C*est plutôt une morte qui a reçu les honneurs de l'apothéose et qu'on a représentée sous les traits d'Aphrodite. Il serait donc possible que la scène se passât dans le séjour des bienheureux, et en ce cas les symboles dont nous cherchons à établir le sens seraient à leur place et dans leur vrai milieu. On aurait même le choix entre deux hypothèses également séduisantes. N'est-ce pas beaucoup, dans une matière si obscure et, quelque effort que l'on fasse, si réfractaire aux progrès de la science ?

Ces deux hypothèses, les voici. Dans la première, l'amphore et le masque seraient des symboles funéraires, l'un rappelant les masques de théâtre sculptés sur les tombeaux3, l'autre les urnes où l'on recueillait les cendres des morts. Dans la seconde supposition, nous n'aurions que des symboles bachiques : amphore à vin et masque de Satyre. Mais la vie du cortège de Bacchus a sa liaison intime, se confond presque avec les joies de la vie future. On obtient ainsi le même résultat, malgré la différence du point de départ.

1 Terre commune, engobe blanche avec traces de coloration. Hauteur: 24 centimètres.

2 Sur le sommet de la tête de l'Éros il y a un appendice qui ne saurait être le krobylos; je le tiens pour le reste de quelque attribut brisé.

3 Sur les tombeaux, cependant, ces masques sont surtout prophylactiques.

PHOTOTYP1E AROS.

COLLECTION W.-H. WADDINGTON

APHRODITE ET EROS

Les textes classiques sont remplis de détails sur l'Élysion, le séjour des âmes mortes. Dans les inscriptions surtout, il y a un matériel précieux qui doit nous servir de guide et qui révèle une doctrine encore peu appliquée à l'exégèse des monuments. Ainsi nous savons qu'à partir d'une certaine date, la déification n'est plus un privilège exclusif des princes et de leurs familles. Après la mort, le plus humble s'élève au rang d'un dieu et reçoit le titre de deus ou de divus et dominus. Si on lui dresse une statue, il est représenté avec les attributs de Mercure ou de Bacchus; selon son âge et ses aptitudes, on l'identifie avec Kastor le Dioscure, avec Apollon même ; on croit que les Muses l'admettent à leurs concerts célestes. Les jeunes gens deviennent les favoris des dieux: Ganymède, Adonis, Attis; s'ils ne se mêlent pas, en Satyrisques, aux danses des initiées aux mystères de Bacchus. Un négociant romain, originaire de Dacie, figure sur son tombeau sous les traits de l'Amour, tenant un flambeau à la main et une bourse, symbole du commerce. Les femmes sont qualifiées de déesses — dea sancta, dea domina, dea bona pia; on les assimile tantôt à Diane ou à Vénus1, tantôt à la Fortune, à l'Espérance, à l'une des Charités ou à plusieurs déesses à la fois. Une femme mariée, du nom d'Ariadne, est comme prédestinée à devenir la compagne de Bacchus ; d'autres prennent le costume des Ménades. Seuls les enfants se transforment en Amours ou jouent avec les Naïades et les Nymphes.

Je voudrais citer toutes mes sources. Une seule m'attire pour le moment, non qu'elle soit la plus abondante, mais parce qu'elle est la moins connue. Cette inscription a été copiée aux environs de Philippi, en Macédoine. Pour avoir le droit de la reproduire, je l'ai corrigée à trois ou quatre endroits et réparé de mon mieux les défectuosités de la copie 2.

et reparatus item vivis in Elysiis.

Sic placitum est divis, a[e]terna vivere for[ma]

qui bene de supero [njumine sit meritus. Quae tibi castifico promisit munera cursu

olim hissa deo simplicitas, Facilis.

Nunc seu te Bromio signatae mystides a[t] se

florigero in prato congreg[itant] Satyrum, sive canistriferae poscunt sibi Naides a[pt]u[m]

qui ducibus taedis agmina festa trahas; sis quo[d]cumque, puer, quo te tua protulit aetas,

dummodo

Voilà qui est précis. Le poète sait que le mort revivra aux Champs Élyséens. Sous quell

1 Voyez l'inscription de Gabies de l'an 169, où Phitia Ver a s'appelle Venus felix Gabina. Dans ma Notice de la Sculpture antique du Louvre, t. I, 200, ce texte a été mal expliqué; j'aurais dû me rappeler l'inscription publiée par Orelli q585. — Wilmanns 240.

2 Mommsen, Corpus inscript, lat. III, 686.

forme? on n'en est pas aussi certain, car il s'agit d'un jeune homme entre deux âges. Si les dieux le tiennent pour un enfant, les Naïades de l'Élysion le tireront à elles, et à leurs fêtes de nuit il portera des flambeaux. S'il passe pour adulte, ce sera un Satyrisque, qui prendra part aux danses des Mystides de Dionysos. On le voit, l'idée bachique se mêle aisément à l'image de la vie future; plus d'une fois, dans ce Recueil, j'aurai à y revenir et à m'en appuyer.

HOTOTYP1E ABOSA

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