COLLECTION DE M. ALESSANDRO CASTELLANI (PL
a seconde planche représente une des terres cuites les plus curieuses qui soient
sorties des fouilles d'Asie Mineure. Ce n'est pas un groupe, c'est un tableau
complet, admirablement ordonné et plein de détails charmants. Je commence
par le décrire avec soin, car les antiquaires l'ont déjà mis en première ligne pour
l'importance des questions qui s'y rattachent1.
Au centre de la composition se dresse une kliné , recouverte d'une étoffe aux larges
plissures. Les pieds du lit sont en bois sculpté. On distingue le matelas, puis les coussins
de couleur bleu tendre, dont l'un se trouve à l'extrémité droite, l'autre, plié en deux, dans le
milieu de la kliné.
Deux jeunes époux y ont pris place. L'homme a la tête nue, sans strophium ni couronne. Vêtu d'une tunique à manches courtes, d'une chlamyde rejetée sur l'épaule, il est à demi couché sur le lit. Il joue de la lyre, sa main droite tenant le plektron. Ses cheveux et ses lèvres sont colorés de rouge. Assise à côté du mari, la femme est drapée dans une chiton aux plis cylindres, d'une étoffe rose tendre, échancrée sur la poitrine. Son manteau est peint en rouge foncé] retenu par la main droite qui se dissimule sous lui, il recouvre les jambes et l'épaule. Le pied droit s'appuie sur un tabouret orné de griffes de lion. Et remarquez comme chaque détail est finement observé; de l'un à l'autre on citerait quelque poète ancien qui semble l'avoir vu et s'en être inspiré. Un bonnet asiatique, coquettement porté , forme la coiffure de la jeune femme, dont les cheveux, colorés de rouge, retombent le long du cou en boucles ondoyantes. Le visage est presque souriant et d'une prodigieuse finesse de traits; il a un ton de chair sur lequel se détache l'incarnat des lèvres. Toute cette figure: corps, draperie, pose, dessin et coloris, est un chef-d'œuvre de délicatesse et de grâce.
1 A une des séances de l'Institut archéologique de Rome (17 janvier 1879), cette terre cuite et la figurine reproduite sur la planche 10 ont été présentées comme venant de Tanagra. Il y a eu confusion , car toutes les deux viennent d'Asie Mineure. — Une terre cuite semblable, mais dont il ne subsiste que la moitié, a été trouvée à Mytilène de Lesbos; elle fait partie de la collection Millosicz à Vienne. Arch. epigraphische Mittheilungen, t. I, 20.
Mais quel est son rôle? Ne fait-elle que prêter l'oreille aux accords de la cithare? Elle fait plus; son bras gauche retient un Amour assis de face entre les deux conjoints. Le petit dieu, aux ailes relevées comme s'il arrivait d'en haut, étend les bras avec une expression de joie inimitable1. Son geste, évidemment, marque le degré d'union qui règne entre les époux. Je ne sache pas que les anciens aient souvent réussi à mettre plus de traits heureux et de fraîcheur de sentiment dans un cadre plus étroit.
Au chevet de la kliné, devant une table à trois pieds, se voit un jeune esclave debout, vêtu de sa tunique courte. La table, montée sur des pattes de lion, est chargée d'un vase et d'un pain plat; l'appariteur y ajoute un gâteau en forme de cône. Puis, du côté opposé, c'est-à-dire au pied du lit, on distingue un autre esclave, nu et accroupi, qui semble tenir une amphore. Il faut croire que le jour d'été a été chaud, ou que le repas s'est prolongé trop avant dans la soirée, car l'enfant n'a pu résister au sommeil. La tète appuyée sur le bras, lequel à son tour est posé sur les genoux, il dort paisiblement pendant que son compagnon s'occupe du service. Comme motif d'art, nous connaissons d'autres exemples d'esclaves endormis2; je ne rappellerai que celui de la ciste Ficoroni.
Tel est l'ensemble du tableau, où la vie antique apparaît sous son jour le plus aimable 3. C'est le gracieux qui domine, un peu de bonne humeur s'y mêle et fait diversion. On a jusqu'à la marque de provenance du groupe, car le bonnet phrygien dont la femme est coiffée s'accorde à merveille avec l'origine de la terre (fuite. Mais tout cela n'a besoin que d'être signalé de loin. Une question beaucoup plus sérieuse s'offre à l'étude, et s'il n'est pas possible d'y répondre péremptoirement, il est toujours utile de la poser de nouveau.
Le sujet que je publie rentre dans une classe nombreuse de monuments, les Repas funèbres . Pour prévenir tout de suite une objection qui se présente d'elle-même, je dirai que le groupe, vu isolément, n'a rien de sépulcral. On assiste à un banquet; l'artiste grec qui aurait voulu reproduire sans arrière-pensée un repas quelconque, n'eût pas fait autrement que le modeleur de la terre cuite. Un lit avec ses tentures, le tabouret pour y monter, les époux à la place et dans l'attitude qui convenaient à chacun : l'homme couché , la femme assise à sa droite; puis les accessoires : esclaves, table, vaisselle, vin et gâteaux de miel — voilà les éléments d'un repas de famille. 11 n'y a donc pas nécessité de chercher ici une idée funéraire, et on ne l'y chercherait pas, si le même motif ne figurait sur beaucoup de stèles de marbre.
L'explication de ces bas-reliefs a fait naître des doctrines trop célèbres pour qu'il faille les
^es cheveux sont colorés de rouge. J'indiquerai tout de suite les autres traces de peinture qui sont restées adhérentes à l'engobe. Le tabouret avait été peint en bleu foncé; sur la table et entre les pattes de lion, puis sur le vase à boire, sur le pain, le gâteau conique, la lyre et les colonnettes de la kliné, on distingue une coloration aujourd'hui ternie dont je n'ai pas réussi à déterminer la nuance primitive.
2 Heydemann, Marmorbildwerke in Athen, p. j5, n° 2o3.
3 La terre cuite a 12 centimètres de hauteur sur 20 de longueur. Au revers, un trou à suspension a été percé au-dessus du trou d'évent.