VERS THÈBES
pas richement et inépuisablement dans le concret. Rien de l'ivresse hindoue, du fourmillement de formes ondoyantes qui s'entassent et montent audessus des pagodes, en pyramides vivantes de bras, de jambes, de phallus. Dès les premiers monuments religieux, tout est fixé en Egypte, raidi et simplifié, réduit à des lignes schématiques et essentielles. Toujours les mêmes gestes précis des rois qui font les offrandes, les mêmes attitudes impassibles des dieux. Une figure de proOl, d'une rigidité hiératique, tendant une croix ansée : aussi longtemps que persistent les cultes égyptiens, c'est-à-dire pendant plusieurs fois mille ans, voilà qui suffit à exprimer Tidée de la Vie émanant de l'Être éternel.
Mais cet Être, cet obscur dessous d'où sortent les dieux ti lés créatures, qui porte l'univers mou* vaut et lumineux et dont, tout de suite, on épuise Fessencé lorsque l*on dit : < 11 est, il a toujours été, il est pour toujours », comme on sent son mystère,son éternité, sa simplicité dans ce vieux temple dé Denderah! Tout y concourt : l'obscurité qui va s'épaississant jusqu'aux ténèbres, Ténormité dés matériaux, la grandeur, l'absolu des lignes et des surfaces, le poids formidable de ce plafond. Si haute que soit cette colonnade, il opprime' nos tètes, ce plafond : une vaste Surface horizontale dé pierre, soutenue par des piliers cylindriques et lisses^ rien
^i TERRES MORTES.
de plus propre à rendre sensibles les poussées obscures, mais simples et directes, des masses vers la terre et les résistances qui les maintiennent. Le poids, la pression constante et silencieuse, voilà ce que l'être nerveux sent ici, par sympathie, et il en défaille. Devant un péristyle grec, il se redresse, au contraire ; il aperçoit d'abord une vigueur jeune, une sorte de jaillissement, un essor de forces dirigées de bas en haut à l'encontre des lois fixes qui régissent l'immobile substance. On songe ici aux harmonieuses colonnades du Parthénon, aux courbes insensibles, aux secrètes et subtiles inflexions qui les font sortir du monde inorganique, de la matière aveugle et pesante, pour leur communiquer l'énergie de la vie souple, pour les pénétrer d'esprit : on songe à la sérénité puissante de leur effort, à la convergence de leurs volontés manifestées par les rainures verticales qui les allègent aussi. Dans ce temple deDenderah, on ne sent rien de la vie intérieure, plastique et artiste ; le divin qu'ont exprimé les Égyptiens a quelque chose de rigide, de mort, de fixe, de stupéfiant aussi, comme ce ciel et ce soleil, de feu, comme le corridor sans fin de cette 'vallée qu'enferment ces deux chaînes parallèles de pierre, — comme toute cette terrible étendue du désert environnant, cette étendue minérale si vaste que du côté de l'Occident, au moins, du côté où le soleil va mysté-
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rieusement s'enfoncer tous les jours, ils n'ont jamais su qu'elle finissait.
Que tout cela est religieux ! Religieux à la façon des grandes cavernes souterraines où le temps ne passe pas, où Ton découvre réternité de silence cl de ténèbres qui supporte le monde fugitif et lumineux. Rien d'humain : ces piliers, ces parois ne semblent pas l'œuvre de l'homme; c'est la retraite auguste, dans la profondeur noire de la terre, de la divinité dont les cent faces mystiques sourient làhaut, de la Puissance centrale, l'Immobile d'où germent toutes les vies.
Notre guide soulève une dalle : à la clarté de la torche un trou noir apparaît, d'où sort, soudain, une bouffée chaude comme d'un four, un souffle irrespirable, chargé d'une odeur aigre et violente. Nous nous y insinuons pourtant, et. tout au fond, une crypte apparaît, très longue, aux murs de pierres rectangulaires, précis et bas, un boyau souterrain, si étroit que, debout, nous l'obstruons presque. Nous ne pouvons pas rester ici : on étouffe; la chaleur des innombrables étés s'est accumulée dans ce lieu; l'air est épais du vol des chauvessouris que nous réveillons, enfermées dans ce souterrain sans issue, les arrière-petites-filies de celles qui pendaient accrochées à ces murs au temps du Christ. En nappe noire, glissante, elles vont et
Tiennent dans le long couloir, disparaissant dans la nuit et puis revenant vers notre lumière, entre les files de dieux étranges que leurs aïeules frôlaient aussi de leur vol au temps où ces mêmes dieux étaient vivants et adorés. Tout de suite cette chaleur, cet air méphitique, le choc de ces bétes, de ces noires ombres affolées sur notre figure, sur la torche qu'elles éteignent presque, nous font fuir vers la fraîcheur spacieuse des chambres supérieures; mais, un instant, nous avons entrevu les serpents protecteurs qui gardent l'entrée, dressés sur les murs, et de petites frises intactes, précieuses, des rangées graves de divinités dont les couleurs brillent comme au premier jour, et partout des files d'hiéroglyphes serrés, comme un pullulement d'insectes dans l'ombre....
C'est là que, tous les ans, on allait chercher la statue du dieu, de TOsiris ou de l'Hathor, pour l'exposer symboliquement à la lumière, comme le blé, disait-on, qui, ayant longtemps germé dans la terre profonde vient apparaître au soleil.
Ces symboles sont grands. Pas une seule des idées essentielles de l'esprit humain dont la figure ne se rencontre ici. Nous nous asseyons à terre contre la haute paroi de la salle où les Hathors rangées planent dans le demi-jour. Et longuement, jusqu'à ce qu'ils semblent se mettre à vivre, et
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presque à remuer, nous les contemplons, ces signes antiques qu'à l'époque des Ptolémées on copiait déjà depuis des milliers d'années et que voici, gravés, sculptés avec grandeur et précision sur les murs, sur les architraves, sur les linteaux des portes : — le vaste globe ailé, ceint dé TunBus : éternité de l'univers ; — Fépervier solaire qui plane et monte au plafond bleu, à travers les signes du zodiaque : succession du temps; — le serpent enroulé sur lui-même : infini, dans la durée, de la série des choses; — l'ondoiement du fluide que versent les dieux : mystère de la Vie qui pénètre la Matière et la fait grandir vers l'Esprit. Ainsi, dès les origines de l'histoire, l'homme a vu ces mystères et ces infinis qui l'entourent; il s'est situé au milieu de ces infinis, et sa courte vie lui est apparue comme une bulle montée des profondeurs noires d'un océan pour flotter un instant à sa surface et refléter en nuances irisées, suivant sa courbure propre, les eaux sans limite et le ciel sans fond.
Cependant, entre ces hauts murs, dans ces salles inhabitées et superbes, tout est d'une solennité si grande que Ton s'imagine davantage : il semble que les êtres qui ont gravé ces signes aient percé par delà, que le secret des choses soit déposé au fond de ce temple obscur, au bout de cette per*
spective noire, de cette enfilade de hautes portes étroites qui s'enfonce devant nous, et que nous allions le trouver là, écrit sur la pierre, dans la ; plus reculée de ces chambres....
Mais non; la torche n'éclaire toujours que les mômes scènes sempiternelles d'offrandes, les mômes gestes des Pharaons linéaires, les mêmes museaux, les mêmes becs des animaux mythologiques. Et tout cela n'exprime qu'une religion comme les autres, qui a grandi et s'est évanouie comme les autres, travaillant, idée centrale et active, à ordonner un vaste groupe humain, à le maintenir, à' développer une civilisation, — c'est-à-dire une vaste apparition, qui surgit hors de Tombre, une végétation puissante qui monte, déploie le luxe de ses innombrables rameaux, décline, évolue suivant la loi de son type, traversant plusieurs milliers d'années et mettant au jour, sans trêve, les générations de ses fleurs toujours renaissantes, les millions d'âmes mystérieuses, très semblables parce que toutes sortent d'elle et que toutes manifestent la même idée.
Autour du sanctuaire un nombre infini de salles, de sacristies monumentales où Ton préparait les essences, les parfums, les onguents, les huiles, les libations, les pains nécessaires au culte, où Ton conservait les joyaux et les vêtements précieux des divinités. Sur les murs, des tableaux donnent le
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détail des cérémonies méticuleuses, des rites impérieux qui faisaient les consécrations. C'était, surtout à cette basse époque des Ptolémées, une religion d'un formalisme extrême. Il y fallait un personnel énorme de prêtres échelonnés suivant une hiérarchie savante. Les liturgies, les offices, devaient être très longs, les pratiques innombrables : on attribuait aux syllables, aux formules, aux gestes, une puissance impérative et magique. Comme dans toutes les vieilles religions orientales; comme plus tard dans l'Inde, on les personnifiait, on en faisait des êtres divins, plus puissants que les dieux, capables de contraindre leurs volontés. Tout était figé, arrêté, cristallisé en une croûte de traditions et de rites quarante lois séculaires. Toujours, lorsque l'on songe à ces anciens hommes d'Egypte, on les entrevoit ployés par le respect, courbés sous une autorité, sous la tyrannie d'une règle, sous le poids d'institutions immobiles : partout des limites rigides s'opposant aux aspirations, aux efforts individuels et libres. Des âmes et des esprits esclaves. Nulle fantaisie, nulle invention souple, nul intérêt profond à la vie ondoyante et multiple, nulle aptitude à la- jouer, à la rêver, à la philosopher, à en tirer matière pour de l'art complexe et vivant. Dans le domaine de l'action, un champ étroit dont l'homme trouve en naissant les bornes tracées pour toute son existence, infranchissables, sauf par le
bon plaisir du maître despotique. Dans celui de la pensée, l'étude, vers une fin pratique, des choses immédiates, une philosophie de préceptes, une science de recettes, une mythologie précise et compliquée ; puis, au delà de ce petit cercle lumineux, tout de suite, comme une barre, fermant le champ de leur vision, les mystères grandioses et simples, les infinis abimes noirs, la Mort, rÉternité pour laquelle les puissants se font tailler par l'humble ouvrier patient les sarcophages superbes de granit.
Chaque humanité religieuse exprime son âme par son art. Le simple, le lisse, l'ardent, l'impérieux, qui sont les caractères essentiels de l'islamisme, apparaissent à la fois lorsqu'on suit du regard l'élancement droit d'un minaret. Une pagode hindoue qui grimpe sur le ciel avec peine et lourdeur, hérissée et feuillue comme un artichaut, est expressive de la même façon. Quand nous sortons de ce temple et que nous le regardons se détacher sur les sables, sur le calme paysage blond, ce que nous apercevons est simplement ceci : un mur auprès duquel un mur romain semblerait frivole et léger, une nappe trapézoïde, large de cent soixantequinze pieds, haute de quatre-vingts, et qui monte
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obliquement du sol, sans trous ni fenêtres, bordée par une lourde moulure cylindrique, portant espacées quelques grandes figures de profil, — et s'ouyrant, se déployant, dure et brutale, sur la flamme claire du ciel.
20 novembre.
Dernière journée sur ce bateau. A mesure que nous nous enfonçons davantage dans celte Haute- Egypte, le monde prend des aspects plus surprenants. Sauf à l'ouest, une raie fine et vive de verdure émeraude, — palmiers doums et cannes à sucre, — le végétal a disparu. Il reste une plaine d'or pale, un clair terrain fait de je ne sais quelle matière délicate et rare, où ondulent des vagues d'ombre, bleuâtres, fluides comme celles qui flottent sur la neige toute fraîche et qui n'est pas encore tassée.
A l'Orient les sables s'étendent jusqu'au bord de l'eau. Entre ces lumineux déserts, à travers ce pays stérile et pur, le grand Nil brun roule avec Iraicheur, précipite sa vitesse, déploie sa vie élémentaire et liquide.
Jamais je n'aurais eu l'idée d'une telle splendeur
solitaire, d'un monde où, loin de l'homme, la
nature rayonnât de cette façon pour elle-même,
• et prît ainsi plaisir à s'exalter silencieusement en
beauté. Dans notre Europe, au mois de juin, entre
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trois et quatre heures du matin, à l'aube, à Theurc mystérieuse où l'air est si froid et parfumé, lorsque toute vie dort et que la lumière monte par ondes sur les forêts, sur les plaines, sur le monde endormi, on peut éprouver des sensations analogues. Mais qu'elles sont brèves et fragiles! Comme, tout de suite, on se rappelle que l'Homme est là, qu'il va se réveiller, reparaître, et que les bruits inséparables du jour vont reprendre!
Toute la matinée j'ai regardé se suivre, derrière la plaine d'or pâle, les silhouettes des montagnes, d'un incarnat si pur et si vif, si subtil et si puissant que cela déconcertait, que l'on se demandait à voir ces couleurs et ces éclairages, si l'on n'allait pas entrer dans quelque monde fabuleux de merveilles.
L'air impollué était une pure essence de vie, un frémissant esprit d'une ardeur et d'une délicatesse incroyables.
Vers le soir, les deux chaînes se sont écartées ; les végétations ont reparu. La nuit tombée, nous continuâmes à courir plus tard que de coutume dans la rumeur du fleuve qui s'allongeait encore en large voie droite, ouverte à l'horizon sur l'espace constellé. Vers dix heures, deux hautes masses sombres défilèrent lentement sur la rive orientale, pareilles à deux collines lointaines, les pylônes de Karnak, de l'antique capitale religieuse, puis un
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feu se sépara peu à peu des astres de rhorîzon, — lointain encore, mais visiblement terrestre, — le feu de cette Luxor vers laquelle nous tendions depuis huit jours.
A THfiBES
NoTembre-janvier.
En France, c'est le commencement de la longue nuit d'hiver, ar mis du y le mois noir» comme on dit en Bretagne. La terre est nue et grise, les arbres se dépouillent : tout s'engourdit. Tristesse de la pluie, du demi-jour, des grands nuages ténébreux soupires par l'Atlantique et qui traînent sans fm, poussés par le vent humide. Je revois une petite allée de chênes qui s'en va dans le crépuscule de quatre heures et demie, grimpant sur un dos de lande : miroitement dans l'obscurité de deux ornières noyées d'eau. Sur le sombre pays tourmenté, un ciel bas, menaçant, et des lueurs glacées, des clartés jaunes entre les cumulus noirs, une odeur de soir, de terre mouillée, de feuille mortes, de choses qui furent vivantes en train de se dissoudre, une odeur d'automne pénétrante et triste et que l'on aime avec le cœur. Fin du jour, fin de l'année. Les chandelles s'allument au fond des
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il TERRES MORTES.
chaumières perdues. Tout à Theure, dans la nuit où souffle le vent, une rumeur bourdonnante et grave de prières va monter de chacune. Tout le pays semble se recueillir et savourer cette sombre arrivée de Thiver et s'envelopper avec ses champs, ses masures, ses églises d'autrefois, dans ses brumes et sa grisaille, comme un homme, fatigué de la lumière et de la vie, enfouit sa figure dans sa couche et songe avec une volupté amère aux longues heures noires de solitude et de silence qu'il a devant lui pour se rassasier de rêve....
L'hiver prochain, en France, je reverrai cet automne d'Egypte, comme ici me poursuivent ces images. Je reverrai cette sérénité, celte immobilité des choses enchantées et comme laquées par. la lumière. 11 y a une mélancolie dans cette calme splendeur, moins aiguë, peut-être, que dans nos soirs d'automne, mais plus continue, plus profonde, plus décourageante encore et bien plus mortelle à l'action. Ce ciel immuable, ces jeux d'ombre et de lumière sur les collines percées de tombes, tout est aujourd'hui comme hier, comme il y a cinq mille ans à cette même minute de la journée. Il n'y a rien de particulier à aujourd'hui, de passager comme l'être périssable et changeant que je suis et qui a besoin, pour agir et vivre sans angoisse, de voir autour de lui des limites qui lui cachent les espaces sans fond.
A TUÊBESL 45
Les lignes aussi et les formes du pays parlent d'Éternité. Cette Thébaïde est vaste; il n'y a rien d'aussi grand dans la Haute-Egypte. La plaine est spacieuse. Une ville large comme Paris pourrait s'y asseoir à Taise. Les deux chaînes ont reculé très loin, plus hautes qu'ailleurs : leurs murailles se sont rompues ; elles s'étagent et circulent maintenant avec des allures de vraies montagnes : montagnes de pierre où rien ne fleurit ni ne pousse, leur pâleur trouée de petits rectangles noirs qui s'étagent en rangs serrés, et qui sont les syringes, les caveaux d'autrefois. Rien que ces trous noirs, à mi-hauteur de la montagne couleur d'albâtre, ou bien d'iris, ou bien rose, selon l'heure de la journée, et qui développe avec grandeur, à l'infini, ses longues lignes onduleuses et sans poids. L'ample plaine est verte et toute lumineuse de cannes à sucre, de trèfles, toute gorgée encore des eaux de l'inondation, semée partout de grands monuments sans âge, de pylônes, de colonnades : là-bas, de l'autre coté du fleuve, à la lisière des étendues verdoyantes et du désert, Médinet-Abou, les Colosses, le Ramesseum, Deïr-el-Bahari, Gournah, ici le temple.de Luxor, les ruines de Karnak, — les énormes accumulations de pierre situées à
4a TERRES MORTES.
des lieues les unes des autres, qui font mesurer la grandeur de la Thèbes antique, qui rendent présent le passé prodigieusement lointain et semblent empêcher le temps de couler sur ce pays figé.
Le ciel aussi accable. De six heures du matin à six heures du soir, l'Astre y règne, seul dans le \ide éblouissant et pâle, dardant impassiblement sa flamme, en maître, en dominateur, sur la vallée. Tous les jours c'est la môme ardeur de lumière, la même nudité du disque aveuglant : cela étonne et fatigue d'abord et puis cela se met à vous dévorer. Il y a dans cette continuité quelque chose de trop fort et qui n'est pas en proportion avec l'homme. Peu à peu l'être se sent envahi par un feu subtil qui le brûle en dedans, qui frémit en lui, qui l'excite, le secoue, qui fait perdre le sommeil et précipite les battements du cœur. On voudrait se reposer, se détendre de ce bleu ardent et léger comme une flamme d'alcool, de son incessante vibration, se rafraîchir et s'endormir les yeux à quelque nuée mauve, à l'azur froid de notre ciel d'Europe.
Vraiment, ici le divin est visible dans cet éclat, dans cette cristalline pureté de l'air allégé, où les choses semblent se sublimer, un divin plus fort.
A THËBES. 47
plus fixe, plus monotone que celui qui brille dans l'éther lucide de la Grèce; et, devant cette vie souveraine, nos petites vies défaillent comme le cœur d'un Égyptien devant la grandeur écrasante et simple d'Âmon-Ra, comme nos genoux devant un colossal Ramsès de granit ou la ligne implacable d'un pylône.
Pour quelques mois nous nous installons près de Luxor, un des pauvres débris de la Thèbes magnifique.
Le petit village ressemble à tous les villages d'Egypte : maisons crénelées de boue grise, aux arêtes obliques, hauts triangles tronqués d'où jaillit parfois un palmier qui fuse et frémit là-haut dans la frémissante lumière ; — large étang limoneux, bordé de palmes lumineuses ; buffles noirs qui s'y vautrent ou s'y endorment, la tête allongée sur l'eau, inertes et lourds comme des hippopotames; — hauts murs de terre derrière lesquels surgit, plus haut encore, quelque cou, quelque tête fabuleuse de chameau qui grogne, — labyrinthe de ruelles où l'on tourne en cercle pour, brusquement, se trouver plonger des yeux sur un vieux temple, grand comme tout le village, dégagé jusqu'à la base, jusqu'au sol antique. Et ce sont de mornes colonnades grises qui montent d'une fosse géante,
des architraves, des statues colossales de pharaons en marche, les bras serrés au corps, des pylônes vastes et gris comme des falaises, où des Ramsès gravés dominent des foules vaincues de toute leur stature démesurée, les terrassent de leur geste exterminateur, — tout le squelette gigantesque d'ua monstre fossile, retrouvé là, autre que tous les êtres d'alentour, mis à nu sur son ancien lit géologique, ses vertèbres massives, ses puissantes côtes grisâtres couvertes de la vermine d'aujourd'hui : une pauvre mosquée, un minaret de chaux grossière, sont nichés sur les architraves d'une grande colonnade, près du pylône oriental. Avant eux, pendant douze cents ans, ce fut une église copte. Avant cela, pendant deux mille ans, le culte d'Amon.
Le soir, l'appel du muezzin monte dans le silence. Au-dessus des étendues de pierre auguste, au-dessus de la magie pacifique du Nil prochain où traîne et languit de l'or, elle monte, la voix, avec un timbre mordant, tendue comme en extase, par élans successifs, en longues tenues coupées soudain de pauses solennelles : et elle s'élance, elle s'envole, elle plane, ainsi qu'un oiseau dont les ailes frémissent à peine, elle chante, louant l'Éternel qui réside toujours ici et dont la présence ne s'est pas retirée de ces vieilles pierres, depuis les • grands Araenhoteps.
A TIIEBES. id
Le matin, vers six heures, quand nous ouvrons nos volets, c'est un paysage si étrange et si beau qu'on ne se croirait pas sur la Terre. Une lumière glacée, une solitude, un silence sacrés. Tout de suite, ce qui étonne, ce qui saisit presque à la façon d'une vision , c'est le grand mur lumineux de la chaîne thébaine, ce haut mur de lumière, cet écran peint de roLe, d'un rose vif, cru, sans une ombre, par le soleil levant qui l'éclairé également de face et l'a rapproché d'une façon surprenante. Cela éclate, cela domine tout, effaçant presque le paysage entier. On dirait un morceau de quelque autre monde subitement apparu là, au-dessus du Nil qui traîne, large et lisse, comme une blonde coulée de clarté liquide. Parfois, de hautes voiles blanches, montant en longues ailes d'hirondelle sur le grand décor rose, passent avec une lenteur extrême, presque immobiles. Et sur tout cela, devant nous, au premier plan, un jardin enchanté détache ses fleurs, ses tamarins veloutés, ses palmes, ses hautes palmes fraîches et lustrées de reflets d'or....
Ces heures-là, nous les passons toujours de la même façon, sur la berge déserte qui n'est que poudre sèche avec des traînées d'herbe pauvre. D'abord, pendant que tout est encore d'une pureté
si virginale, nous allons paisiblement nous asseoir sur une terrasse blanche au bord du fleuve, derrière le petit mur de chaux qui ferme le jardin, et nous restons là, les yeux demi-clos, les paupières traversées par la jeune gloire du jour, laissant simplement le silence et la paix des choses descendre peu à peu jusqu'au fond de notre être. Une fine senteur vient d'une haie de cassies derrière nous, de leurs petites boules d'or, de leur jaune duvet poudreux, et cet àrome nous pénètre aussi, mêlé à la suavité de l'air. Surgit devant nous le gardien de ce jardin qui nous guette,et, tous les jours, à la même heure, avec une longue salutation de gentilhomme, avec un geste délicat, un FaddaV courtois nous présente un minuscule bouquet de ces petites fleurs jaunes. Les Arabes savent la beauté des fleurs, et qu'elles sont faites pour être légèrement respirées. En Syrie, les buveurs de raki en ont toujours quelques-unes dans un petit verre, sur la table, à côté d'eux, et je me rappelle que l'an dernier, à Jérusalem, comme je fumais un narghileh en compagnie d'un bédouin, dans une petite ruelle aveugle, il insistait avec courtoisie, pour placer devant moi, sur un petit tabouret, deux jasmins qu'on nous av^it apportés, pour que j 'en eusse, étant son hôte, la vue et le parfum.