Veuillez accepter
 THÊBES. 51
Sa politesse faite, comme tous les matins, et les remerciements reçus, l'homme s'accroupit à nos pieds, dans sa longue chemise noire : des yeux étincelants, qui dansent dans sa tête, des yeux de jeune diable heureux et rieur. Vingt et un ans, marié, père de deux fillettes. Il n'a jamais fait effort et, certes, il n'a jamais pensé. Toute sa besogne ici, c'est de garder ce jardin, c'est-à-dire de rester assis, les jambes croisées, devant la porte ; il taille de petites flûtes dans des roseaux, surtout il bavarde avec les passants, ou bien, veillant sur notre sieste, prenant des mines de suprême im portance, d'attention concentrée, avec une verge de brio^ de palme, il chasse les mouches qui nous tourmentent, les affolantes petites mouches d'Egypte. Voilà la plante humaine telle qu'elle fleurit sous ces palmiers, dans cette longue platebande qu'est l'Egypte, sans effort, sans lutte, au hasard, à la merci des maladies engendrées par l'incurie et qui dévorent un si grand nombre d'enfants. Un homme vit de dattes, d'oignons ; presque toute l'année il peut coucher nu par terre. Le plus dur travail est celui de l'arrosage : la pesée régulière, pendant trois heures, sur la bascule qui va puiser l'eau du Nil pour la répandre dans les petits canaux d'irrigation. Travail monotone, héréditaire, auquel tous les Égyptiens sont plies, si ancien que nous en retrouvons l'image peinte dans des tombes
contemporaines des Ramessides, si traditionnel qu'il est devenu presque instinctif et que Thomme, nu dans sa petite tranchée de terre au-dessus de Teau, pendant des heures, tour à tour se ploie et se redresse, dévide sa besogne avec ce rythme exact, tranquille et continu qui sort de Tlnconscient, et que soutient une courte phrase rêveuse de six notes où l'individu s'endort et s'abolit, la même de siècle en siècle, la même du Caire à Assouan, - chant de la caste, chant de l'espèce, propre aux puiseurs éa Nil, comme telle série de trilles au rossignol ou au pinson.
Très sociables et familiers : un grand besoin d'expansion. L'homme accroupi en face de moi me guette avec des yeux anxieux de jeune chien qui semblent dire : « Mais regarde-moi donc, mais parlemoi donc! Faisons quelque chose ensemble! »
Puis viennent les phrases de vieille courtoisie arabe :
« Comment est ta santé aujourd'hui? Dieu -soit loué! Dieu veuille que tu deviennes plus fort tous les jours! Sens-tu? Il y a un petit vent très joli aujourd'hui (koueïs ketir), qui te fera beaucoup de bien. »
Ensuite, si nous ne le décourageons pas, les questions curieuses :
« Où est ton pays? Plus loin que le Caire? Voiton clair par là? Y a-t-il le soleil là-bas? Y a-t-il
kir.
A TUËBES. 53
la lune? Y a-t-il le Nil (albahar, la mer)? Es-tu marié? Moi j'ai une femme, une fille, toute petite, tiens, dans les palmiers là-bas, et quand je rentre, le soir, elle saute, c'est une fête, une fantasia : « Bonjour mon père, mon ami chéri, habibi! »
Et le voilà qui se trémousse dans sa grande chemise noire, et qui pousse des cris aigus d'enfant avec une mimique, une gaieté nerveuse qui vont en s'excitant.
Passent des paysans, des pécheurs qui s'arrêtent pour contempler l'Européen et qui, eux aussi, voudraient bien causer. Mais, très jaloux de notre intimité, il les menace avec une colère feinte, de grands gestes qu'ils savent bien n'être pas sérieux. Et quand vraiment, ils ne veulent pas partir et qu'ils nous dévisagent trop longtemps, nous essayons de les chasser par un brusque : « Aozé? Qu'est-ce que tu veux? » Mais eux, petits ou vieux, enfants d'une vieille race polie, nous désarment toujours et nous font rougir de notre rudesse en nous répondant avec la belle courtoisie arabe :
« Je veux, monsieur, que tu te portes bien! Aoz ente mabsout! »
Un bon vent salubre, souvent, ces matins-là, — clair et froid comme une eau de montagnes, et qui jette une allégresse, un frémissement de vie sur le grand fleuve. Alors, très nombreux dans le bleu du
ciel, suspendus au-dessus de Teau que parfois, tombant comme une pierre, ils tiennent raser tout d'un coup et frôler de l'aile — si proches que nous voyons la flamme aiguë de leurs yeux jaunes, les faucons, les oiseaux d'Horus planent, tournoient et crient. Vers dix heures, à mesure que le soleil se fait plus fort, l'air cesse de remuer. Ample, pacifique lumière du ciel blanchâtre, du grand ciel élargi entre les deux rives basses; silence vaste aussi comme cette lumière, mais où Ton démôle à la longue, dans la chaleur du jeune soleil, dans le tremblement de l'air brûlant qui monte du sol en ondes blanches, une vibration imperceptible et pressée de mouches bourdonnantes. Le ciel est pâle, d'une pâleur cristalline et tout cet abîme de lumière se réfléchit dans la grande eau. Est-ce de l'eau? Cela s'en va d'un mouvement si égal, si doux, si uni, sans un frisson! C'est un miroir, c'est un vide de lumière chaude avec des langueurs roses et dorées; cela s'allonge au nord, très loin, vers Karnak, vers les sombres masses de palmiers; cela circule, avec ampleur, jusqu'à l'horizon limpide, à peine séparé du ciel par la ligne très basse des sables que le fleuve longe en tournant.
En face, la noble chaîne libyenne qui se relève au-dessus de Thèbes, en terrasse symétrique, large et bien assise, comme pour porter les dieux. L'ardente et proche vision du premier matin s'est
A TJIÈnES. 55
apaisée, s'est éloignée. II reste ces hauteurs d'albâtre nu qui se mirent dans les eaux, y mettant vaguement du blond, de l'or pâle, un peu de rose. Elles s'en vont, les hauteurs d'albâtre, plus vaporeuses, plus irréelles à mesure que le soleil monte; elles fuient vers le nord avec quelques détours, en s'abaissant, très modérées, bleuissant un peu, procession délicate, tout aérienne et qui flotte avec tant de légèreté que l'on dirait seulement un peu de la lumière éparse dans le grand ciel qui s'est rassemblée là, au-dessus de la fine bande verte, de la région des orges et des palmes où fleurit toujours un peu d'antique vie humaine... .
Dans cette première fraîcheur du jour, nous aimons aussi à cheminer le long de la rive dans la fine poussière aride, dès l'aube, au bord de Teau, comme là-bas, près du désert, en plein midi. Trois petits gamins sautillent derrière moi, trois petits enfants misérables de fellahs coptes, dans l'espoir d'abord de quelque backchisch, et puis, ensuite, par habitude, amitié, très attentifs à m'apporter des fleurs, faute de fleurs une herbe, ou bien un morceau de canne à sucre que l'on va casser dans le champ voisin. Le plus jeune, Schiioudi, un pauvre petit singe qui grelotte, au vent glacé du premier matin, me donne souvent la main en marchant, main sèche et menue de ouistiti. Quelque-
m TERRES MORTES.
fois, avant que je sache ce qu'il va faire, il saisit le bout de ma canne et le porte à ses lèvres avec dévotion : flatterie de petit Oriental habile à aduler déjà et qui me prend pour un puissant! Parmi nos amies, les chèvres qui broutent, nous nous asseyons, lui, le plus jeune, frissonnant dans sa mince chemise noire, l'air souffreteux, des bras pitoyables de petit squelette, des yeux que je reverrai longtemps, tristes et déjà résignés, un faible sourire navrant. Dès l'enfance, apparaît chez ces Coptes l'allure humble du chrétien d'Orient, que j'ai déjà observée en Syrie, du chrétien qui, dans ces pays-ci, a mené pendant des siècles la même vie que le Juif autrefois en Europe, inférieur, méprisé, et qui est devenu très semblable à notre Juif légendaire, obligé de se réduire aux besognes serviles ou commerçantes, de ne songer toujours qu'à se pourvoir, vivant de ruse, d'adresse, n'ayant que sa cervelle pour instrument de combat dans la vie, toujours contraint, empêché de se développer librement.
Un petit musulman se mêle parfois à notre bande, et la tenue grave de cet enfant, son demimutisme, la fierté de ses traits immobiles, la netteté de toute sa figure où les yeux, les dents de porcelaine, éclatent dans du bronze, tout cela fait saillir, par contraste, l'humilité copte. Sur la rive poudreuse, sur l'herbe rase, à côté des champs
A TUÊBES. 57
clairs de canne à sucre, nous devisons accroupis à terre, en regardant le fleuve :
« Toi, Khalil, que fais-tu des backchischs que te donnent les Frangi?
— Je les cèle pour Tété : je suis pauvre, très pauvre, ô homme grand! »
Et d'un seul geste, il fait glisser sa robe sous laquelle il est nu : parait la maigre petite épaule, la misérable poitrine, le pauvre ventre en bateau qu'il frappe avec énergie pour montrer qu'il est vide.
« Et ton père, ta mère? Tu ne leur donnes rien?
— Klialas abouj khalas outnmou! Fini (mort) mon père, finie ma mère! »
Que cela est simple !
Le plus souvent, la conversation devient vite étrangement théologique :
« Mon père, mon frère (aboui, akhoui, selon l'âge qu'ils me donnent), es-tu chrétien ? Moi, je suis chrétien. »
Et vite, il fait de grands signes de croix coptes, le petit singe souffreteux, baisant, après chacun, dévotement son pouce :
« Aimes-tu le Messie, monsieur? La Sainte Vierge? Saint Antoine? Sais-tu ce que c'est que la Trinité? »
Autrefois, j'ai eu des conversations de ce genre, bien loin d'ici, dans un sombre pays de landes et
S3 TERKES HOItTES.
de chtïnes, avec de petits gars bretons qui préparaient leur première communion.
Ceux-ci me montrent leurs livres d'école : si pauvres, ils vont pourtant à l'école; ils reçoivent cette culture orientale qui descend jusqu'aux plus humbles; ils lisent couramment cette dinicilc écriture dont les vingt-huit signes s'écrivent de trois façons difTérenles suivant qu'ils sont placés au commencement, au milieu ou à la Cm des mots.
Amusante, toujours, cette promenade sur la rive, sur cet imperceptible sentier des haleurs qui, de toute antiquité, fut la seule voie terrestre d'une ville à une autre. D'abord, à nos pieds, juste audessous du jardin, un ponton est amarré, habité par un vieux couple musulman qui, tout le jour, somnole et s'aflaire un peu, d'heure en heure, au petit train-train du ménage.
La femme, noire, parcheminée, muette ou grognonne, émerge de son trou, apprête des herbes pour les trois chèvres qui dorment au soleil sur la berge et se dressent à son approche avec des appels ' " I, 'homme, grand, grave, sec, morne, épluche ^ons sans mot dire, et, très dévot, cinq fois iir. étend son petit tapis misérable, s'oriente i Mecque et, les talons joints, les bras levés, j selon le rite, commence à prier, seul dans :e paysage.
A TUÈGES. 5D
A quelques pas de là une chedouf : c*cst l'époque où l'eau commence à baisser sensiblement, en sorte que la machine a deux étages, deux bascules, deux puiseurs, dont Tun domine l'autre et que l'eau du fleuve est amenée en deux temps jusqu'à la rigole d'irrigation qui va la répandre sur la riche terre noire.
Dans leur tranchée de terre, ils sont nus, les puiseurs ; en haut, un vieux à la face morne, fermée, quasi morte, où l'œil, seul, semble vivre d'une vie lente, ses maigres côtes, sa triste échine pliéss depuis l'adolescence à l'éternel labeur égyptien de l'arrosage. Au-dessous c'est Ahmed, un jeune corps magnifique de bronze et dont les muscles font superbement saillie avec des clartés de métal, des remous de soleil sur le dos, sur les omoplates, quand il se courbe tout en bas, la main tendue jusqu'aux pieds pour relever, d'un seul élan élastique, la longue gaule où pend la pochette débordante. Et, comme devant une danse orientale, on s'hypnotise à suivre cet éternel va-et-vient, ce travail alterné et rythmique, et les retours réguliers de la lumière sur ces deux torses qui montent et descendent comme des balanciers de machine.
D'abord, c'est en silence qu'ils travaillent, et puis, subitement, des deux bouches à la fois, sans signal, sans raison, comme si quelque ressort intérieur se déclenchait, sort et se développe une modulation
prolongée» sourde et qui cependant porte très loin, « — le chant des puiseurs d'Egypte, le simple chant qui vient du fond des siècles.
Passent des haleurs remorquant une large felouque plate, jambes nues, tous penchés en avant dans des attitudes obliques d'eflbrt, pesant sur la corde de tout leur cœur, au rythme précis d'un de ces chants de travail qui scandaient en Egypte tous les labeurs collectif : lalla, lalla. Hélé! lalla, Ilélé ! I.es vieux Égyptiens qui traînaient, attelés par centaines, les colosses de granit chantaient de même : d'antiques peintures nous les montrent, halant ainsi, dirigés par un chef qui bat la mesure avec ses mains. Lentement la lourde cangc remonte, refoulant l'eau brune de sa large poitrine, remonte patiemment, mètre par mètre. Le vent du nord vient de tomber; à cette époque de l'année il est très rare, et les barques ne vont guère contre le courant que remorquées, ou bien poussées par les matelots qui appuient sur une longue gaOe, grimpes sur les sabords, allant et venant sans cesse de la proue à la poupe, avec une obstination infatigable de fourmis. Mais qu'importe? Le fellah est endurant : il ne sent plus la longueur des besognes monotones. On va pendant des semaines, gagnant quelques lieues par jour. La route est très longue jusqu'à Assouan, mais le temps est infini....
-r--Tg. - *T ÏT
. A THEBES. 61
Ensuite, personne pendant une heure; les champs, la berge, le fleuve, tout est solitaire. Rien que le calme lumineux. Puis surgissent deux Bicharis, des êtres différents de tous ceux que nous avons vus jusqu'ici, des nomades venus de l'Afrique noire, qui gitent près des temples ruinés, par familles, sous de petites huttes de paille. Très grands, très fins, très minces, d'un bronze extrêmement sombre, des traits admirables, d'une noblesse douce et quasi grecque, des mains et des pieds délicats, et des costumes, des parures extraordinaires, une façon de se draper, comme pour quelque fantaisie d'opéra-comique, grandement, dans une immense bande de calicot, blonde comme du tabac à force d'être crasseuse, et, sur la tête, le plus étonnant, le plus savant, le plus comique édifice de cheveux, une perruque haute comme une tiare, plus compliquée, plus bombée, plus frisée que celle de Louis XIY, huilée au ricin et blanche à force d'être poudrée. — Ils s'arrêtent pour nous regarder, mais un instant seulement, appuyés d'un doigt sur un bâton mince, hanchant un peu, le pagne tombant d'une épaule, laissant l'autre nue, et s' enroulant à la ceinture pour descendre et se draper jusqu'aux pieds. Vraiment, ils sont admirables de noblesse naturelle, combien différents de tout le, peuple d'Egypte! Seuls, à Luxor, ils ne savent pas mendier. Féminins , fins comme des
GS TERRES HORTES.
Cinghalais, un peu craintifs, ils nous regardent avec une surprise d'enfant, avec leurs giands yeux de gazelle sauvage et des sourires de femmes. Pour répondre à nos questions, des voix blanches, très cliantantes, dans des registres aigus, comme celles des Chinois. Et leurs gestes sont doux, timides, quand nous nous approchons pour regarder de petites amulettes de cuir rouge que, peut-ôtre. ils voudraient bien vendre, mais qu'ils n'osent pas offrir.
Maintenant, nous dépassons un petit bois de palmiers enfermé dans des murs de terre, et, derrière des champs de verdure éclatante et fraîche, la grande plaine arabique apparaît , beaucoup plus vaste que celle d'en face, qui s'étend de l'autre cAté du Nil. jusqu'aux pâles montagnes libjennesi Celle-ci a bien quatre lieues de large: tout au bout,' là-bas, luisent d'étranges étendues rosées, incertaines, le désert, dominé par trois collines, par trois légers triangles roses, et tout ce rose est rendu plus subtil par le contraste de la grande région verte, d'un vert dense, nourri d'eau, avec des bouquets riches, des massifs sombres de palmiers, ""vant nous, tout près, derrière les premiers amps de cannes, une route s'allonge, celle qui de Luxor à Karnak, parallèle à la rive, et dont ruban est invisible d'ici, mais révélé, mais des-
A THÊBES. C3
sîné aux jours de marché par la procession serrée des paysans et des bêtes» des hommes, des femmes, des chèvres, des buffles, des chameaux qui se suivent en file mince, — théorie vivante et colorée, bleue, rouge, blonde, noire, et qui circule avec souplesse dans la poussière lumineuse de tous les pas, déroulant une ligne onduleuse sur la verdure de la grande plaine, sur la toute légère bande rose du désert, sur les trois triangles, sur ce fond de pâleur, où s'évanouit le paysage, fond de rôve, étrange, à peine terrestre, fantastique comme ceux qu'ont peints les Japonais derrière les grandes dames de leurs estampes.
Enfin voici le terme de cette courte promenade journalière : une sakkieh, une grande roue de bois dentée, horizontalement posée sur un pivot de pierre, pesante, primitive, mue par un couple de bœufs ou de buffles noirs et qui fait monter l'eau du fleuve dans un chapelet de petits pots. Derrière l'attelage, assis sur deux cordes, un enfant tourne, tourne avec la roue, tourne infatigablement pendant des heures, aiguillonnant les buffles, qui vont dans une allure de stupeur et regardent bas de leurs étranges yeux de porcelaine, d'un bleu presque blanc comme celui des turquoises mortes. Le gamin est grave et très beau : un teint mat qui s'harmonise bien avec le poudreux de la longue
TERRES HORTES.
isc, et il nous salue en portant les doigts à ivrcs, à son front, un peu intimidé, avec un ■e hésitant de petit sauvage. C'est un évcnc-
que notre passage, dans la journée de cet t occupé à tourner toujours, à décrire sans mûmc cercle derrière ses buftlcs, au grinccde la roue grossière.
ivre grinccmenl qui nous suit, pauvre grinit du vieux labeur humain au bord du vieux :. 11 va s'aiïaiblissant à mesure que nous nous ions, mais sans jamais cesser, entendu tous urs du matin au soir, si bien qu'il finit pcr
plus perçu, par descendre dans cet arrièrele nous-mêmes qui est au-dessous de la con- ;e, et pourtant par s'associer invinciblement
notre esprit au souvenir de ce lumineux ge, comme s'il en était la base toujours pré-
rauque et pourtant si douce et pacifiante!... ement endormeur comme le mouvement paide cette mue qui tourne, comme celui de eau qui s'en va, comme celui de celte chedont le bras monte et descend sans trêve, le ce chant là-bas des puiscurs d'eau, comme randes lignes du fleuve et du désert, comme pacifique lumière d'éternité, — comme toute Egypte où l'on apprend à ne pas souffrir et 3r, où l'on e'engourdit dans de l'oubli, dans mmsil ^ dans du rCvc....
Régulièrement, nous allons, pour voir finir le jour, nous asseoir dans les grandes ruines du Passé, au pied des puissantes colonnades et des vastes amoncellements de granit.
Des pylônes de Luxor aux obélisques de Karnak^ on suit la route antique. Pendant deux kilomètres le chemin moderne se superpose aux sphinx de l'ancienne voie égyptienne : près de Luxor, où Ton vient de creuser, ils apparaissent, les étranges béliers gris, au front fuyant, aux cornes recourbées, aux vagues yeux de sommeil, serrant, entre leurs fortes pattes, une petite statuette osirienne, emmaillotée d'un suaire, la figure d'un Amenhotep, d'un roi plus ancien que les grands Ramsès.
Il y avait mille bêtes semblables, rangées des deux côtés de la voie sacrée. Muettes et fixes, elles s'alignaient, se faisant face, comme une garde mystique, pour le passage des dieux, des rois, des grandes processions d'un temple à l'autre. Pendant des siècles et des siècles, elles ont vu se dérouler les pompes religieuses des Pharaons, des « beaux dieux » revenant des guerres d'Ethiopie ou de Syrie, suivis d'un peuple, amenant à leur père
Amon, enchaînés, traînés à leur chariot les vils prisonniers barbares.
Oui, ce bélier de pierre, à demi renversé dans le sable, a vu le conquérant Ramsës, Ramsès Meiamoun, fils de Séti, Tun des ancêtres du Pharaon de Moïse, et dont nos yeux ont pu, vraiment, dans ce pays d'éternité, contempler le corps momiOé, le front étroit de vieillard volontaire, le nez impérieux, courbé comme un bec d'aigle. Sur cette même voie, où les fellahs accroupis vendent à présent leurs roseaux de canne à sucre, ses grands chevaux « Victoire à Thèbes » et « Nourrit satisfaite » l'ont traîné dans son char vers les sanctuaires, l'ont mené rendre gloire et grâces à son père Amon qui, soudain, au fort de la bataille, à rheure de détresse où lui, le roi, s'était trouvé abandonné et seul en face des Khétas, avait répondu à son ardent et religieux appel, lui avait parlé de sa voix sereine et forte, affermissant son cœur et lui donnant la force de tailler et de précipiter les multitudes.
Ce furent des pompes dont nous ne pouvons pas nous faire une idée, qui, sûrement, nous auraient accablés de stupeur comme les colonnades et les pylônes, terribles à force de grandeur, car nul peuple n'eut au même degré que celui-là le sens du processionnel, des effets de mystère et presque d'épouvante que l'on peut obtenir par la répétition
A THÉBES. 67
à l'infini du même geste solennel et simple, par le parallélisme des attitudes emblématiques et cérémoniales.
Ils passaient là, les Pharaons surhumains, portés dans leurs châsses, à l'ombre des grandes plumes de ma, parmi les théories de pontifes, d'officiants, de musiciens, de chantres, de hérauts, de soldats, de scribes, au milieu des étendards mystiques, des cperviers solaires, des uraeus, des cartouches hiéroglyphiques, dans la vapeur de l'encens, dans la clameur des trompettes, suivis d'une foule dont tous les mouvements et tous les pas étaient rythmés par le rite inflexible. Ils passaient, les dieux incarnés, fils du Soleil, fils de Ra, fils d'Amon, maîtres de la terre « renversée sous leurs sandales », les « vivants », les « Hors », « vies des naissances », « seigneurs des deux diadèmes », qui communiquaient aux peuples « les souffles de la vie » , qui voyaient les hommes s'afl'aîsser devant eux et « flairer la terre de leurs narines ». Le pauvre fellah de Thèbes, l'ancêtre de ceux-ci, pouvait bien défaillir et sentir son cœur l'abandonner au passage de la divinité redoutable, enfin visible et manifestée, du Pharaon porté dans sa chasse, raidi dans un geste de domination, pareil à ses propres statues de basalte, porteur des insignes suprêmes, — la croix de vie, le crochet, le fouet, — coiffé du double pschent, des couronnes emboîtées du Nord et du
front ceint de l'urseus, de la vipère magîse changeait en flamme et dont le regard anemi au jour du combat.
l'Egypte était seule. Il n'y avait rien de le dans l'univers à cette longue bande se et verte au bord du fleuve, couverte de
de pylônes, d'obélisques, d'inscriptions, omme une planète unique dans l'espace, depuis longtemps, ayant commencé de gra-
poursuivant ses destinées depuis des mil' nnées déjà, au sein de la nuit universelle, uchaient à peine, très vaguement, comme lieuses, des mondes ignorés d'elle, et qui, mt vécu, flambé, ont été de longues cîvî-
et sont morts, ayant épuisé leurs Idées itcints ii y a si longtemps que nous ne les ns presque plus, et qu'ils nous apparaislous les vivants d'aujourd'hui, comme les :ulés, les premiers ancêtres des peuples
ce que l'on voit maintenant ! un pauvre 3 musulman aux blanches coupoles de aisiblement lumineux au soleil du matin, I petits murs très bas de boue jaune, bor- ■oute où passent dans uii (lot de poussière , des buffles que pousse un jeune enfant,.
des chameaux dont la démarche ondule avec somnolence, montés par des paysans qui portent sous leurs bras des chèvres bêlantes et désolées.
 l'entour, c'est la plaine ouverte où dormaient, hier encore, des flaques d'eau laissées par le Nil, comme des morceaux de ciel tombés là, aujourd'hui toute verte déjà, riche en trèfles et en luzernes; — et, dans les champs, sur le fond grave des palmiers lointains, voilà les éternels travaux de la campagne, la vie patriarcale des paysans d'Egypte, — des groupes bleus d'hommes, de femmes et d'enfants, des familles harmonieuses et tranquilles parmi leurs buffles et leurs chameaux.
Plus loin, le désert parait, faisant une ceinture très pâle à cette plaine opulente et dense. Que de fois je l'ai regardé, étudié longuement, ce lointain, comme une étrange et attirante vision, cherchant à démêler ce que j'y trouvais d'indéfinissable et de si déconcertant ! Il ne commence qu'à plusieurs lieues d'ici, tout près de l'horizon, et là-bas ce sont de pures régions d'aridité heureuse, de mystérieuse lumière. Cela ne semble pas tenir au même monde que cette riche terre solide et verte, que ces pair miers presque noirs sur ce fond léger, tant cela s'en va s'évanouissant comme une chose de rêve, comme une chose irréelle et spectrale, dans des roses magiques et délicates. Cela s'incline un peu, pour mieux accueillir, dirait-on, la lumière du
70 TERRES HORTES.
soir, cela monte obliquement dans le ciel avec des glacés pâles, des pointes de lumière rosée qui sont des sommets, qui nagent dans l'azur de l'air, qui s'y dissolvent en fantasmagorie de mirage. Bien des fois, involontairement, j'ai cherché à quoi cela ressemblait, sans jamais réussir à le trouver vraiment. Selon l'heure, selon l'éclairage, j'y croyais découvrir tour à tour la bande lointaine d'une mer rose et figée, une plaine de glaces traversée par les derniers rayons crépusculaires, ou bien le bord éclairé d'une planète inanimée, — parfois encore quelque impalpable auréole à cette terre d'Egypte, quelque mystérieux anneau de Saturne silencieusement apparu là.
A présent la route tourne, s'éloigne du Nil que l'on apercevait un peu à gauche, traînée lente de lumière huileuse. Elle tourne, et. soudain, s'en va plonger dans une futaie do grands palmiers. Ils fusent, superbes et tout droits, les plus nobles du pays; leurs ternes chevelures bleutées par la poussière retombent avec des nonchalances de grandes plumes d'autruche, et elles remuent là-haut dans la profondeur claire, dans le pâle ahimcde lumière, avec des fi-émissements de choses vivantes, au smifrie sec de ce vent qui fait tout tressaillir. Si , si droits, ils se serrent autour de cette route, nfermcnt, ils l'isolent, la gardant de leurs colonnades écailleuses, de leurs bataillons
A THÉBES. 71
profonds, lui faisant une haie solennelle comme pour une procession, l'ordonnant en avenue et préparant l'âme à quelque chose de grand.
Et en effet, des deux côtés, voici les rangées de sphinx qui se reforment, les troncs grisâtres des béliers qui sortent de l'épaisse poudre de la route, les grosses bêtes de pierre mutilées, effondrées sur ce lit de poussière. Et, maintenant tout s'ouvre, les ruines de Karnak apparaissent légères et blondes : des pylônes, des arches, des murailles, des obélisques, tout un monde immobile et pâle, couvrant au loin les étendues. Et là, tout près, en sentinelle avancée, annonçant que voici déjà le seuil des territoires sacrés, un premier monstre, un premier survivant de cette faune fossile, un propylône ptolémaïque, une arche de granit, haute et précise, aux arêtes de diamant, coupant le ciel qui l'entoure de clarté vive et s'y inscrit en rectangle exact.
Arrêtons-nous avant d'entrer dans les royaumes du Passé ; asseyons-nous sur Tun de ces sphinx, et, sans penser à rien, laissons le silence et la paix des choses descendre lentement au fond de nousmômc-
L'arche est devant nous, glorieuse et stable, mettant du définitif et de l'éternel dans ce paysage
de poussière et de verdures, accueillant largement la lumière du soir sur ses surfaces calmes et grandes —
Derrière, à gauche, on aperçoit un temple bien plus ancien qui remonte à Ramsès IH. Il nous présente de face les deux trapèzes écrasés de son pylône, sombres de trente-quatre siècles.
Au delà, le monde lointain des ruines qui s^élargissent à Test et à l'ouest; — uiie désolation tranquille de pierres disloquées d'où sortent deux obélisques, deux lumineuses aiguilles qui se dorent, s'allègent, se spiritualisent en montant vers le cicU pour finir en pointes sans consistance, comme un peu de vapeur immobilisée là....
Et tout est paisible infiniment. Du pauvre village de Karnak, derrière les trapèzes gris de Ramsès III, de petits bébés sauvages sortent, viennent jouer sous l'arche auguste, sous l'épervier d'éternité qui s'éploie à l'entablement, viennent jouer aux pieds des dieux gravés dans le granit. Petits bébés d'aujourd'hui qui dansent dans la poudre de la route en faisant sonner autour de leurs chevilles les cercles de fer destinés à effrayer les scorpions. Dnc mignonne de cinq ans est toute nue avec un gros ventre, des cheveux ébouriffés qui couvrent de nuit ses larges yeux, des boucles blondes de poussière comme tout son petit corps tendre, comme toute sa petite chair qui vient d'apparaître ici, sur cette vieille terre saturée d'humanité.
A TIIÉBES. -75
Là-bas, derrière nous, c'est l'enchevêtrement dense des palmes, de leurs chevelures d'ombre qui finissent en hachures vagues, en franges brunissantes sur le ciel déjà couleur de mauve. Du milieu de la route, la ligne ténue d'un dattier jaillit et file tout droit pour s'ouvrir, éclater très haut dans une gloire délicate de palmes, dans un rayonnement pur et sombre....
Et quelque chose d'insolite se passe de ce côté entre les vieux sphinx poudreux, sur la roule large et désolée : un petit bruit de musette se promène par là, va et vient, sans s'éloigner, comme un chant obstiné d'insecte. Parait un chameau qui sort de la futaie des palmiers, chargé d'un catafalque noir et suivi d'une petite procession d'hommes et de femmes. 11 chemine, traversant et retraversant la route, en zigzags, grimpant avec peine, des deux côtés, sur les talus de poussière, qui sont semés de tombes musulmanes. Sans hâte, sans se lasser, avec une solennité comique, suivi des petits hommes, il passe à travers la route, disparait dans les arbres, revient, et longtemps cette scène inatrtendue que je ne m'explique pas, se poursuit; longtemps on perçoit cette grêle musiquette qui vagué au hasard sur la roule, parmi des lombes, au battement d'un tamtam rythmé comme pour une danse mvstérieuse et triste.
Déjà les magies du soir qui s'annoncent! Déjà
les aspects figes, les glacés lilas et violets sur la chaîne libyque qu'on entrevoit par delà le Nil entre les palmiers. Des chèvres arrivent avec leur berger, et le troupeau passe, humble et simple sous le propylône superbe. Maintenant, un peu de rose, à peine perceptible, attendrit la pierre vénérable, posé par la lumière qui le caresse de côté. Ah! grande arche simple qui émerge du fond noir des siècles anciens à la douce clarté de ce soleil baissant! Comme l'âme se pénètre à la contempler de la forte sensation du permanent ! Elle monte vers une pointe idéale; c'est une pyramide tronquée d'une assiette éternelle, toutes les faces s'adossant l'une à l'autre, pour plus de stabilité, et se coupant en arêtes précises et tranchantes de cristal. Cela 'est indestructible, cela est exact et absolu comme la volonté d'un Dieu. Les faces latérales, larges à leur base comme des murs, font de vastes espaces lisses tant les pierres s'emboîtent justement, et la lumière s'y étale, s'y repose avec une ampleur tranquille et rassurante. Les autres, celles qui encadrent le grand rectangle de ciel intérieur, portent des dieux qu'on dirait gravés au burin dans le granit, des Amons, des Isis et des Pharaons coiffés de pschents, de longues mitres. Et tout cela s'élève, en scènes superposées, s'élève jusqu'au large épervier solaire qui sous la barre forte et sereine du faîte, s'éploie, étend ses ailes glorieuses, couvre
A TIIÊDES. 75
les dieux et les rois de son éternité et plane ce soir comme autrefois sur le sommeil du vieux pays thcbain.
Comment décrire ce qui suit? Comment parler de ce Karnak? Cela n'est pas fait pour être peint avec des mots ni avec des couleurs, pas plus que les Alpes et les glaciers. Il y a un élément artistique dont nulle expression ne peut rendre l'effet : c'est la masse, la grandeur démesurée qui dépasse l'échelle humaine. C'est une sensation trop simple que celle de l'écrasement : on ne peut que se taire; l'individu personnel, volontaire, actif, s'abolit : d'un seul coup il a senti sa condition d'atome, d'atome fugitif qui va passer tout de suite.
C'est une cité ruinée qui fut habitée par les dieux, bâtie dé granit et de grès et dont les pierres furent des blocs géants, si lourds et si exacts que, simplement posés l'un sur l'autre, il a fallu des tremblements de terre pour les disjoindre. L'antique enceinte de briques crues a trois kilomètres de tour, l'axe du temple est long d'un demi-kilomètre; il y a sept cents mètres du propylône sud à celui du nord; certaines portes ont cent pieds de haut, le pylône de l'ouest a cent treize mètres de large; il est épais de quinze. Dans la salie hypostyle, Notre-Dame de Paris tiendrait à l'aise ; la co-
lonne Vendôme n'y serait qu'un pilier quelconque : elle trouverait ses sœurs dans la rangée centrale. Le plus grand des deux obélisques qui sont restés debout a cent pieds de haut, et dépasse tous ceux que Ton connaît. Des architraves écroulées, pareilles à celles qui planent encore en plein ciel entre les lotus des chapiteaux, sont des morceaux de granit longs de vingt-cinq pieds. Voilà quelques mesures et quelques chiffres.
On rôde là-dedans avec stupeur. Certains pylônes intacts se déploient pareils à des falaises. Les autres, ruinés, sont des écroulements de montagnes précipitées, immobilisées par un miracle au milieu de la catastrophe. Quelques murs se dressent, démantelés, projetant leurs blocs très haut dans le vide, en escaliers renversés. Il y a des tours triangulaires éventrées qui bâillent, et, dans leurs façades meurtries, on suit encore la ligne d'effort du tremblement de terre qui, voici deux mille ans, les tordit à leur base, comme une main, pour les faire pivoter et les froisser dans leur largeur,
A l'ouest, sont les grandes constructions encore debout, les énormes pylônes ptolémaïques, l'hypostyle. A l'orient, les pures ruines d'où jaillissent intacts, indifférents aux siècles, les obélisques. De ce côté, on distingue, très loin, une longue salle de granit, où s'enfoncent des bataillons de colonnes. Elle est seule, tout au bout des ruines, et là, pro-
A THÉBES. 71
bablement, étaient les plus augustes sanctuaires. Partout ailleurs, la solitude de pierre disloquée, un chaos blond sur la terre blonde qui apparaît par endroits. Cela ressemble aux vastes amoncellements de grès, aux cirques solennels de Fontainebleau. C'est grand de la même façon. Cela vient d'un passé antérieur à toutes nos civilisations; cela dure et traverse les heures d'aujourd'hui sans appartenir à aujourd'hui : cela saisit à force de silence et d'absolu repos. Cela fait tout oublier.
Pâles silhouettes brisées, dures lignes de pierres, buttes stériles de terre et de décombres, elles se suivent, elles montent, elles nous enveloppent. Tout près, des prismes, des tronçons d'obélisques, gisent, énormes, abimés, inébranlablement fixés au sol, à l'endroit où ils tombèrent, il y a si longtemps, dans la raideur d'une chute que l'imagination devine et qui l'épouvante. Us s'étendent au pied de leur frère, le grand obélisque d'Hatasou, qui debout, lui, semble délicat et sans poids. A côté, s'appuyant à des pylônes disjoints, sous leurs blocs surplombants, enterrés jusqu'à la poitrine dans cette poudre grise qui est ici comme la cendre des grands dieux morts, veillent des Osiris rangés, plus inquiétants encore à cause de leurs têtes disparues ou mutilées, et ils croisent leurs mains sur leurs poitrines, serrant leur suaire autour d'eux, avec
le geste de garder un secret. le secret antique qui dort au sein de ces étendues désolées, et que couve ce silence vaste.
Au sud, à l'entrée des ruines, au bord de ce monde solennel, un colosse hiératique se dresse, gardien muet des domaines sacrés. Il s'appuie à une muraille grise, aussi massive qu'un pan de roche, et là, enfoui jusqu'aux jarrets, assis dans les décombres, les deux mains posées sur les genoux, il demeure, il attend, la tête toute blanche comme un crâne pelé, la figure rongée par les siècles, sans traits, comme s'il portait un masque....
Totale absence de verdure. Les piles de pierre s'échafaudent et se disloquent, leurs lignes s'allongent et se cassent. Sur le fond nu et terne de cette terre morte, le regard n'embrasse que de l'anguleux et du minéral. Mais plus morne encore que ces ruines, plus douloureusement stérile est le long talus bossue de briques crues, la sombre enceinte de boue séchée depuis des milliers d'années, qui enferme ces choses, qui tourne au loin, avec grandeur, déployant sur le vide pâle de l'horizon la dignité de son abandon et de sa vieillesse, toute la nudité tragique et fauve de sa misère.
Quand on escalade les monceaux de pierres, pour apercevoir le pays par delà ce mur lointain, ce qu'on découvre, c'est la mer rose du désert, des
A TIIÉBES. 79
plaines lisses d'immobile lumière dormante, et, par devant, deux palmiers solitaires qui semblent fondre et s'évaporer là.
Derrière nous, presque intactes, sont les parties les plus récentes du temple : elles portent les cartouches des dynasties successives, depuis la dixhuitième jusqu'aux Ptolémées. Les ruines de l'est remontent bien plus haut, de dynastie en dynastie, jusqu'à la douzième, jusqu'aux Ousartasens. Ainsi, pendant près de trois mille ans, à travers le moyen empire, à travers les Pasteurs, à travers les Thotmès,^ les Amenhoteps, les Ramessides, les Bubastites, les Macédoniens, le temple de Karnak a grandi, s'élargissant, marchant peu à peu vers le Nil. Les vieux sanctuaires redoutables demeuraient ; on n'en ajoutait pas d'autres ; là, dans l'ombre, résidaient toujours les dieux ; mais les avant-temples, les salles d'entrée, les façades, toutes les portions antérieures, accessibles à la foule des fidèles, se multipliaient. D'âge en âge, derrière les vieux pylônes, des lignes nouvelles de pylônes se levaient, et Karnak avançait, se développait avec l'Egypte même, recevant et gardant, couche par couche, l'empreinte de presque toute sa vie.
Maintenant, pour mieux comprendre tout cela.
retournons sur nos pas, faisons le tour des énormes masses qui sont restées debout, et pénétrons dans Karnak par sa véritable porle, la plus récente, celle de l'ouest, qui fait face au Nil. L'axe du temple était perpendiculaire au fleuve. Une fois par an, le soleil, au moment de tomber derrière les montagnes libyques, coupait exactement la ligne de cet axe, et son rayon oblique, passant par une avenue de béliers monumentaux, enfilait la haute ouverture entre les grands pylônes, traversait la cour immense des Bubastites, perçait d'un trait rigide et bleu l'ombre énorme de l'hypostyle, filait là-bas entre les monuments qui ne sont aujourd'hui qu'un champ de ruines, entre les pylônes anciens des Thotmès, entre les obélisques d'Hatasou, entre les rangées d'Osiris, et, s'enfonçant dans la nuit des corridors, plongeait au cœur des sanctuaires reculés, pour faire apparaître et comme jaillir un instant les emblèmes et le naos mystérieux d'Amon.
Cinq heures : nous arrivons au pied des pylônes de l'ouest, à l'avenue de béliers qui partait autrefois du Nil et conduisait à Karnak. Le fleuve a reculé de*^ puis ces temps; aujourd'hui les béliers s'élèvent devant des champs d'orge, au cœur d'un des plus beaux^ d'un des plus amples paysages de cette contrée*
A THËËES. 81
A celte minute, TAstre vient de disparaître derrière la chaîne lihyque. Elle s'allonge en écran dense, précise, tranchant la blanche clarté orien* taie, bleuissant vers le bas, faite de fumée, diraiton, de substance fluide, s'àttendrissant comme une âme. Sur le cristal incolore du ciel, il n'y a que des silhouettes noires; un fin palmier monte d'une courbe svelte et s'ouvre comme une grande étoile sombre.
A gauche, des choses paisibles et tristes, un des plus fréquents décors de ce vieux monde qu'on appelle TOrient, des champs jaunâtres de décombres, un terrain nu, comme mangé et usé par les générations trop nombreuses, çà et là un tumulus, quelques tombes semées au hasard, de petites coupoles <le marabouts très vieux, un vague cimetière abandonné que traverse, en ombre chinoise, avec une lenteur extrême, se pavanant, se rengorgeant sur la limpidité du ciel, une procession fabuleuse de chameaux.
Plus fabuleux, plus étranges encore les béliers de l'avenue, les bétes de pierre antique, si grandes que leur piédestal monte au-dessus de nos têtes et qu'elles nous dominent de leurs yeux saillants, de leurs larges pattes écartées, dé leurs oreilles élargies, de leurs cornes droites, avec des allures d'ani-*
maux d enfer, avec des expressions salanîques de cauchemar. On les déblaie, on les restaure, et leur théorie s'allonge rigide, telle qu'aux premiers jours^ préparant l'âme aux épouvantes.
Au bout des sphinx, l'entrée, les énormes surfaces dressées du pylône ptolémaîque, un mur large de trois cent quarante pieds, haut de cent cinquante, véritablement une falaise qui déploie sur le ciel sa sombre ligne dentelée par l'usure des siècles. Une brèche la coupe en deux, brèche que le temps a élargie vers le haut, en écornant les murs, mais étroite et verticale depuis le milieu du pylône jusqu'à sa base. C'est vraiment le profil d'une gorge profonde, qu'un torrent aurait creusée dans la roche. Tout, ici, rappelle les grands êtres naturels dont la figure reste à peu près la môme à travers les âges, le fond durable et insensible des choses sur lequel coule et s'enfuit le périssable. La première cour, où l'on pénètre ensuite, semble le lit desséché, bouleversé de quelque golfe ancien : des eaux se sont ruées là, laissant épars sur le sol des blocs qu'elles ont remués, arrachés à la muraille d'un continent. Des cubes de pierres, des tronçons de colonne éniergent à moitié enfouis dans la terre dure. Toujours je songe, ici, aux grands cirques dévastés, aux grands cirques gris de Fontainebleau. Il ne manque que les bruyères. C'est je silence et la paix à
A THËBES. 83
jamais, après une convulsion de la nature. Nous croyons y assister, à cette convulsion ; elle se poursuit en ce moment : voici que tombe devant nous cette seconde ligne de pylônes dressée pour cacher les mystères de l'hypostyle, voici qu'elle s'écroule comme une barre surplombante de rochers alpestres et, par un enchantement, ses milliers de blocs géants, précipités en avalanche, sont arrêtés, saisis, immobilisés au milieu du cataclysme de leur chute.
Au fond de la cour, une colonne, haute de vingt et un mètres, sombre, rouillée, de même couleur que toute cette terre de mort, un géant solitaire qui survit à la ruine des autres, qui se souvient et qui attend.
A droite, un temple qui fut construit par Ramsès in, profond de cent soixante pieds, un grand temple, dirions-nous, s'il était seul, mais ici tout au plus une chapelle, petite dans l'immensité de cette cour, presque enfouie dans les amas de décombres, perdue dans la colonnade qui limite au sud le vaste rectangle.
En face, là-bas, au nord, une autre colonnade, toute semblable, et une rangée de sphinx, de béliers apocalyptiques, enterrés au fond de la tranchée que Ton vient, pour les mettre au jour, de creuser dans la cendre épaisse des siècles.
Les dernières clartés dij crépuscule sur: taùt
84 TERRES MQRTES.
cela, les limpides clartés qui ne projettent plus d'ombres^ comme si, le* soleil ayant disparu, l'heure avait cessé de couler, une lumière d'éternité, tranquille et sans foyer, enveloppant également toutes les choses. Ici, dans cet angle sud-est de la cour, sous cette architrave, — simple bloc de rocher massif, — sous les puissants lotus épanouis de ces colonnes, règne une obscurité froide^ et Ton démêle à peine, sur la muraille du pylône voisin, les profils des dieux rigides, les hiéroglyphes si profonds que l'ombre s'y eûfohce comme pour les écrire avec. la noirceur de l'encre. Mais, au delà, au-dessus de la vaste cour, le ciel contient encore une suprême lueur attendrie, et elle baigne de sa pureté le calme chaos, des pylônes écroulés; elle baigne la porte superbe de rhypostylé,.les montants hauts de cent pieds, suspendus en plein élher, demi-ruinés, avec des surplombs terribles; elle baigne le grand pilier solitaire, dressé sur Taire vide de la cour, et là-bas, de l'autre côté, la forte colonnade du nord, ses lignes d'architraves massives, les grands blocs rectangulaires, exacts, éternels comme de la géométrie.
Puis la lune se met à briller, pâle rayon incertain du mince 'croissant qui dort là-haut, entre !les
A THÉBES. 85
grands murs antiques, — pâle rayon môle h la dernière pâleur du jour et qu'on découvre là sans ravoir vu venir. Voici que des ombres commencent à s'allonger, flottantes, sur le soi, et les espaces clairs' sont légèrement caressés de lueurs ma* giques....
< Alors nous entrons dans la salle hypostyle* Il faut descendre, car on vient de l'approfondir de huit pieds, de la dégager jusqu'au sol antique. 11 n'y a rien, il n'y a jamais rien eu de comparable à cela.
Une forêt de cent trente-quatre colonnes cyclo»péennes. Les plus grandes, celles qui forment la rangée , centrale, montent à vingt-trois mètres. Pour donner une idée de telles masses, il faut répéter les comparaisons des guides : elles sont plus hautes qu'une maison de six étages; six hommes, les bras étendus et dont les doigts se toucheraient, n'en feraient pas le tour; on pourrait en asseoir cent, en cercle, sur chacun de leurs chapiteaux épanouis.
Est-ce un rêve, un de ces rêves d'opium ou de hachisch où l'espace même semble s'élargir et se dilater, où toutes choses prennent des dimensions qui n'appartiennent pas à notre planète? On avance lentement, au pied des colonnes spectrales, avec précaution, pour ne pas rompre le silence, pour passer inaperçu dans l'extase trente lois séculaire
de CCS grands êtres religieux. Il faut lever la tôte pour les voir, pour les suivre dans leur fuite loin de la terre; elles flottent sans poids, avec une froideur lunaire, impassibles parmi les impassibles étoiles, portant là-haut la toute-puissante circonférence de leurs calices évasés dont le dessous contient de la nuit noire. Plus haut encore, au-dessus de ces calices, unissant chaque rangée de colonnes, une barre, noire aussi, une barre d'ombre, forte et dure, la poutre de pierre faite de simples monolithes alignés dont chacun a vingt-cinq pieds de long et qui, posés sur les larges lotus, semblent ne rien peser.
Quelques-unes sont écaillées, meurtries de blessures antiques, et toutes sont historiées et comme tatouées d'hiéroglyphes et de dieux, couvertes de figures accroupies, d'épcrviers éployés, de hiboux mystiques, de caractères qui sont presque grands comme des hommes; les cartouches superbes et précis sont gravés à plusieurs pouces de profondeur. Et des dieux géants et graciles, des Amons générateurs, dressés dans l'orgueil de leur virilité, accueillent d'un geste auguste les offrandes que leur tendent les rois.
Autrefois ces figures étaient peintes des claires couleurs égyptiennes; et rouges, jaunes, bleues, sous le plafond massif, dans le demi-jour de cette salle, dans cette obscure clarté qui filtrait par les
A TIÏÈBES.' 87
hautes claires-voies latérales, elles devaient apparaître comme des visions qui voleraient dans l'espace. Les colonnes montaient confondues l'une à l'autre, sans silhouettes précises, sans que chacune fût limitée par ses propres lignes. C'était une futaie vague et ténébreuse dont on devinait, sans la mesurer, la profondeur, et là-dessous, imperceptibles, écrasés par la grandeur d'Amon éternel, les fidèles et les prêtres remuaient comme des insectes.
En ce moment, la nuit venue, sous le rayon glacé de cette lune, le degré d'éclairage et de mystère doit être sensiblement le môme qu'autrefois quand la salle était couverte. Peut-ôtre, alors, enfermé sous une toiture plate et large de cent mètres, se sentait-on plus anéanti : nous n'imaginons pas ce que pouvait être l'cflet, l'épouvante mystérieuse et sombre de cet espace clos; mais il n'y a rien à regretter : le plafond écroulé, tout semble bien. Ces puissantes circonférences doivent se déployer sur le ciel; elles sont faites pour le soutenir, et rien n'est grave comme ce réseau noir, cet échiquier de larges ombres que jettent sur le sol nu les architraves, les piliers, pareils aux côtes d'un squelette prodigieux traversé par la lune. Dans la solennité de cette nuit où pas un insecte ne remue, elles seules bougent, se déplacent insensiblement, d'heure en heure, suivant le mouve-
ment qui entraîne la terre et les astres dans l'espace....
Mais on ne regarde pas les détails; on ne songo pas aux siècles anciens, on ne voit que éette chose stupéfiante et simple, que cette allée centrale, que ces deux rangées qui se font face et qui vraiment portent le ciel. Comme on est loin des hommes, ici, de tout le petit mouvement des morts et des naissances, de toute la vie changeante, oublieux de son propre passé et détaché de soi-même! Dans la nuit qui efface le détail et rie laisse subsister que le permanent, ces colonnes se remettent à vivre. Elles cessent d'être des ruines mortes de jadis, au sein d'aujourd'hui différent. Elles ne sont plus faites de manière inerte et solide : la magie de la lune les touche, cette brumeuse lumière enchantée les transfigure; voici qu'elles se pénètrent de sentiment, — du même sentiment religieux dont fut animée la frôle cervelle humaine qui osa les concevoir, il y a combien de siècles! De nouveau elles se dressent pour Amon; le grand dieu égyptien n'est pas mort : il sort de son sommeil, il les appelle, et, lentement, glorieusement, elles montent vers lui comme la prière rythmée de toute une humanité. Large et confuse prièrie que nous entendons ce soir, comme dans le Liban, soudain, là liuit, en ouvrant notre fenêtre, nous avons perçu, emplissant tout respacc, la respiration auguste, la vaste rumeur
A TIIÈBES. 89
de la mer lointaine qui le jour s'étendait; muette, sous nos yeux.
• Vie patiente, constante, de ces graves créatures. Au soleil, on ne découvre en elles que force morne, aveugle et muette. A présent, on s'étonne encore, on s'effraie de leur immobilité, mais à cette heure de solitude et de silence, à les voir debout, précises, alignées, la tête dans les astres, on découvre vraiment une âme en elles, une âme qui nous parle de puissance librement soumise, de fidélité et d'ordre, de discipline pour la prière et pour l'adoration. Paix entière du cœur, fraîcheur de repos et d'oubli, voilà les baumes qu'elles versent à qui vient s'asseoir à leurs pieds. Comme elles s'en vont loin de nous,^ les sublimes et les impassibles, comme elles s'exhaussent sans effort, simplement^ au-dessus de notre monde muable, reprises à cette heure par l'Éternel ! Comme elles vont s'épanouir, planer là-haut dans le triomphe calme de leur extase, ignorantes de ce qui remue au-dessous d'elles, ne le voyant pas, n'apercevant que les têtes égales de leurs pareilles, de leurs sœurs antiques avec qui elles rêvent et poursuivent le sérieux dialogue que l'oreille n'entend pas!...
L'âme insaisissable de la lune erre par la vaste salle, y met ses prestiges, sa musique silencieuse, pénétrant toutes les choses d'esprit et de sens. Dans la grande allée centrale, chaque colonne
allonge, jusqu'au rang qui lui fait face, une ombre large de douze pieds, l'ombre que projetterait une tour : dures bandes rigides, parallèles, qui semblent fatales sur le sol éclairé, le barrant inexorablement de noirceur. Tout est noir ou baigné de clarté vive, comme sur une planète sans atmosphère; les arêtes des pylônes lointains ont une précision aiguë; la lune, maintenant, vogue avec un éclat d'acier poli, et ses rayons semblent ne traverser, pour nous atteindre, que le vide de l'espace sidéral.
A droite et à gauche, c'est l'épaisseur de la tutaie où l'on s'aventure avec crainte. Des rangs de piliers se serrent et s'enfoncent dans leur propre nuit, disparaissant parfois tout près, enterrés dans des collines de décombres qui montent jusqu'à leurs chapiteaux, ou bien s'ordonnant en allées qui rayonnent et divergent au loin, en perspectives étroites, en avenues étranglées, hors de proportion avec la grosseur et la hauteur des colonnes. C'est une forôt que le regard ne peut pas embrasser tout entière ; il n'en découvre à la fois qu'un morceau ; vaguement il sait qu'elle continue à droite, à gauche, dans tous les sens. Quand on ne lève pas les yeux pour suivre la poussée droite de ses fûts, on ne les voit pas s'achever sur le ciel. Cela inquiète, cela déconcerte; on avance dans un effroi qui grandit : toujours on se sent entouré, dominé,
A TIIÉBES. 01
opprimé par quelque chose de terrible et de fixe qui vous enveloppe et vous dépasse de toutes parts. Rien de libre dans les profondeurs de ces puissants bataillons; tout est contrainte ici. Ces colonnes ne vont pas, comme celles de l'allée centrale, s'épanouir puissamment en calices ouverts : leurs chapiteaux sont fermés, serrés en grands boutons raides de lotus. Elles-mêmes sont plus rapprochées, plus noyées d ombre dense, et leur vie se réduit à ceci : l'effort patient, la sensation morne du poids qu'elles portent, et l'attente, l'attente pour des milliers d'années.
Et puis on revient respirer entre les deux rangées souveraines, entre les deux rangées spacieuses que traverse largement le clair de lune froid. Là est l'espace, là est le calme, là est la paix au pied de la Puissance sereine....
Au loin, à l'orient, au fond de la cour vide des Bubastes, la haute porte rectangulaire, entre les pylônes droits, encadre un palmier, une bande très lointaine de montagne, vaporeuse comme un rêve. A l'ouest, un obélisque s'élève des ruines et flotte dans l'azur glacé de la nuit, dressé là avec une pâleur brumeuse de fantôme.
Soudain une chouette ulule: un frisson secoue les ruines sonores, et le silence retombe plus vaste et plus pesant.
Alors, à regarder ce ^damier d'ombres rigides,
t» TERRES MORTES.
cette lune éblouissante et nue, cette lumière sans chaleur qui traverse le squelette gigantesque de cette salle, Tillusion survient que tout est mort, que les temps sont finis, que la Terre n'est plus habitée, que la moisissure de la vie a quitté sa surface, qu'elle roule inanimée dans Tespiaçe, et que seules, çà et 15, quelques grandes pierres religieuses, un menhir, une pyramide, un obélisque, cette simple colonnade, témoignent de l'humanité disparue.
Beau vent clair, ce matin : le vent du nord, salubre et froid, qui met une vie frémissante sur l'eau brune et fait tournoyer en cercles les essaims de faucons piailleurs. La haute voile tressaille et claque. L'homme accroupi à la poupe dans sa robe noire pèse de tout son effort sur la barre.
Très vite nous remontons le fleuve, longeant le haut mur de terre où les chedoufs dressent sur le ciel leurs leviers de bois, inactives, abandonnées ce matin.
Je regarde le barreur, Mahmoud, un type peu fréquent d'Égyptien antique, la figure large, le nez large, les yeux pleins d'un feu intérieur et tranquille; gravité extrême, courtoisie cérémonieuse, et, pour nous faire entrer, asseoir dans sa barque, une façon calme et noble de gentilhomme qui fait passer devant lui ^es visiteurs.
Je regarde son neVeu, le mousse, le petit Abdou- Rahim : une figure de malice et de gaieté contenue, de graves allures d'homme fait, pourtant: une drôle de voix rlauque, et un ton un peu protecteur e\ encourageant pour nous dire : « Kifhalak?
.(comment vas-tu) » /et « Pieu so^t loué ! » Drôle
de gamin» avec sa calotte blanche, collée au crâne, sa chemise courte qui flotte sur ses jambes nues, qui se retrousse jusqu'au nombril quand il grimpe dans la mâture, et toute sa mine chétive de jeune singe intelligent! Déjà maître dans les besognes qui seront celles de toute sa vie, les vieilles besognes peu compliquées des mariniers du Nil, — tirant sur les lourdes rames, pesant sur la gaflc, jetant les lalla hélé^ les anciens cris rythmés du travail en commun, — déjà semblable aux vieux matelots, ses camarades.
Nous voici à la hauteur du village, du temple de Luxor, des felouques rangées devant la rive, amarrées dans une confusion de cordages. Alors, un coup de barre à droite, et, en un clin d'œil, nous avons traversé le fleuve, dans une ivresse de vent et de vitesse, dans la rumeur de l'eau joyeuse, et nous abordons à la plage de sable pâle, où il n'y a rien que de grands vautours blancs, mangeurs de chair, qui se promènent avec gravité.
Au galop des ânes, nous traversons l'Ile de sable, et voici le second bras du Nil, placide, celui-ci, presque sans courant, et, de l'autre côté, de belles palmes, un village, un paysage biblique et noble qui se reflète dans le calme miroir. Un buffle, de Teau jusqu'aux genoux, boit avec lenteur, et lève, slupide, ses naseaux vers le ciel. Sur la berge, de vieilles femmes, des enfants» des ânes attendenti,
A TIIÈBES. 05
et des paysans nous guettent avec de petits assortiments d'antiquités bleues, des Osiris, des scarabées, des colliers, des morceaux de momies....
Pôle-mêle, sur un grossier radeau, nous embarquons avec tout ce monde, avec toutes ces bêtes, avec un chargement de cannes à sucre. On crie, on tire les ânes par les pattes, on les pousse pour les décider ; les chevreaux pleurent comme des enfants, et deux fellahs, à qui nous ne pouvons pas échapper, enfoncent dans nos poches des momies do chats, des mains desséchées, nous tendent, avec des gestes éloquents, des têtes de « Pharaons » qui s'écaillent.
La rive atteinte, le talus franchi, le village de Thèbes apparaît, et tout le paysage lybique : les hautes terrasses d'albâtre avec leurs rangées noires de syringes, les grandes étendues fraîches, les vastes champs d'orges, — là-bas, à la lisière des régions stériles, les deux colosses de Memnon, les pylônes de Médinet-Abou, sombres, pareils à des forteresses démantelées, — à droite, les blondes colonnades du Ramesseion, et, tout au nord enfin, au pied des falaises verticales de Deïr-el-Bahari, le petit temple de la reine Hatasou : toutes les religieuses constructions des temps antiques, debout dans le désert où Thèbes s'étendait, comme des têtes de rochers qui émergent çà et là, disant la grandeur d'un continent disparu ....
Vite, gaiement, à travers les orges vertes, au galop des ânes qu'excitent, qu'affolent, les cris endiablés, les lalla! ialla! des âniers'dont les jupes volent au vent de leur course. Nous allons droit vers les colosses, vers la blonde terrasse libyque par un sentier imperceptible trace dans la mer de verdure. Quelle verdure 1 Née du limon noir, gorgée de l'eau du Nil, elle jette un justre neuf dans la splendeur matinale de la lumière africaine. Au sud et au nord, entre la montagne et le fleuve, elle s'allonge ; l'œil se repaît à la regarder, à la suivre à l'infini ; elle éclaire, elle repose, elle rafraîchit....
A tout moment nous nous arrêtons pour faire place \ des files de chevreaux, de buffles, et, chaque fois, ce sont des salutations cérémonieuses avec les bergers, des Nahrak Saïd à n'en plus finir et bien des demandes de &aA:cA}scAs aussi. « Bakchisch! bakchièch ! » crient de grands gaillards enjuponnés. n Bakchisch! » murmurent lés femmes qui s'arrôtént, détournées à demi, le bras levé pour voiler leur figure, immobilisées un instant là, une jarre sur la tête, leur chemise noire tombant^ simple, sur leurs pieds nus. « Bakchisch! » jappent les enfants qui tendent leurs petites pattes brunes, et
A TUËBES. 07
galopent avec des rires derrière nous. « Bahchisch ! » disent sans s'arrêter les chameliers bercés sur leurs grandes bêtes, les paysans courbés sur leurs champs, qui se redressent pour nous regarder passer, les fillettes perchées sur les murs. Est-ce ; que vraiment ils s'imaginent que nous allons nous déranger pour leur porter si loin ou si haut une petite piastre? Non, ce bakchischy on le demande sans conviction : ils savent bien qu'ils sont trop à l'implorer, que toute l'Egypte le jette, ce cri, à la vue de l'Européen. C'est tout bonnement un rêve doré, une chimère dont s'amusent un instant leurs cervelles légères; cela veut dire : « Ah! Franc! grand étranger! homme puissant, venu du Nord mystérieux, toi qui possèdes des richesses infinies ! si tu allais me faire un cadeau ! Si tout d'un coup il te plaisait de faire pleuvoir les piastres dans ma maison!... » Surtout c'est pour eux une façon gaie de saluer l'étranger, de manifester leur joie et leur intérêt à sa vue, en vrais Égyptiens badauds, bavards et flatteurs, — toujours prêts, au reste, à s'envoler au plus petit mouvement intempestif de la canne....
Surgit une troupe de petites filles, des gargoulettes d'eau posées sur la tête, petites guenons très brunes, toutes fines et sèches, en chemises noires, voiles rouges, colliers dorés. Et pour nous décider à l'emmener avec nous dans les régions de
sable où l'eau dn Nil semblera banne^^ chacune nous enveloppe d'adulations ; c'est un concert sur ces jeunes lèvres, de vieilles flatteries orientales : tf Ah ! miaulent à droite les petites voix aiguës, ah! homme beau! regoulkoueisy homme joli! Yes! beautiful man ! Quel œil tu as! » — « Âh! chanfet-on à gauche, je vois ton bel o&il, mon ami ! Tu es mon grand, ami ! Je suis Miriam! Je suis Yize! Moi ! moi ! Ah! prends<-moi ai^ec toi! Doimo! donne un bakchisch! »
Peu à peu, les colosses ont gramdi, et ils surgissent maintenant, assis sur leurs sièges de pierre, et leur masse énorme nous accable. Autour d'eux, on ne voit plus le paysage. Eux seuls sont là, profilés très haut sur le ciel, effaçant, abolissant tout par leur présence, terribles à force d'impassibilité mystérieuse. Jaunis, rendus rugueux par l'âge, exactement de la même couleur dorée que la montagne sur laquelle leurs genoux se détachent, on dirait qu'ils en sont un morceau, un morceau qui aurait pris les formes de la vie, mais sans souplesse encore, réduit à des lignes droites, simple de la simplicité pesante du monolithe, ayant gardé l'indifférence, la fixité morne et dure, le silence, la grandeur accablante et nue de l'éternelle matière. Un fellah grimpe sur l'un des piédestanx ; il s'ap-
À TIIÈBES. 90
puie au pied du monstre, et sa tète ne dépasse point le niveau de la cheville.
Mais, plus encore que la masse, ce qui saisit comme une chose religieuse pleine d'un sens caché que l'on ne comprend pas, c'est la ^militude absolue de ces attitudes imperturbables, ce dédoublement, pour ainsi dire, du môme être colossal. Ils sont deux, et par là l'impression de majesté suprême n'est pas seulement multipliée : elle s'approfondit de mystère. Il y a quelque chose de significatif qui trouble dans cette répétition voulue du même geste immobilisé. Geste simple de repos jusqu'à la fin des temps. Sur leurs sièges de pierre, ils trônent, les Amenhoteps, face à l'orient, les deux torses dressés tout droits, les deux pschents retombant sur les épaules, les quatre bras venant poser avec le même angle du coude sur les quatre genoux que les mains couvrent, étendues, tranquilles pour toujours; et les quatre jambes descendent à terre, en lignes parallèles, simplement verticales. Ils trônent en silence, étrangers au jour qui passe, étrangers à notre monde, absorbés dans l'éternel. Leurs figures sont mutilées ; ils n'ont plus d'yeux, et pourtant ils regardent encore, d'un regard fixe, tendu audessus de nos têtes, comme le rigide rayon d'un phare passe dans le ciel au-dessus des régions trop voisines, — d'un regard qui ne voit pas la verte plaine, ni le fleuve, ni la riche vallée, ni rien des
apparences vivantes qui s'y poursuivent, mais qui s'élance, inflexible, vers le monde immuable du désert, et ne se pose que très loin, sur les montagnes, sur les triangles roses, d'où Râ, leur père, leur semblable, le Soleil auguste, revient jaillir tous les matins.
Nous entrons ici dans le domaine de la mort ; tous les grands monuments de cette région sont des chapelles funéraires ou commémoratives consacrées aux Pharaons disparus, enterrés là-bas, sur l'autre versant de la montagne, dans la solitude des vallées mortuaires. Au pied de ces hauteurs fauves, la vie s'arrête; c'est le seuil des infinis muets, de cet Occident où le soleil va mourir et se perdre tous les soirs. Là commençait l'Amenti, le royaume des Morts. Là vivait le peuple des embaumeurs, des colchytes, des paraskeutes. Là venaient converger tous les cadavres de la Thébaïde pour cire préparés selon les rites, entourés de bandelettes, couverts d'amulettes et d'hiéroglyphes mar;iques. Là flottaient les grasses fumées du naphtc et du natron. Ces collines, ces entassements pâles de terre bouleversée qui tombent du pied de la montagne sont minés par en dessous ; ils recouvrent des réseaux de galeries, tout un labyrinthe ténébreux ; c'est là l'inojiuisablc mine d'où sortent
A TIIÈBES. m
depuis si longtemps presque tous les sarcophages., presque toutes les momies de l'Egypte.
Plus haut encore, dominant ces rubans de pierro qui s'allongent et font un vaste soubassement aux terrasses jaunes de la chaîne, les rangées de syringes et d'hypogées trouent la terre livide de leurs carrés noirs. Us bâillent à mi-côte au-dessus de la désolation, s'alignent et s'étagent par rayons pour former ces espèces de batteries que l'on aperçoit de Luxor. Et tout cela fait un chaos vague, raviné, creusé dé fosses qu'ont vidées les chercheurs de momies, un confus amoncellement de terrain mortuaire et de cendre où s'enfouissent des pans de mur — autrefois des maisons humaines — et d'où la canne, en grattant, fait sortir des restes de linceul, du linge de momie, des morceaux pulvérulents et blanchâtres d'ossements humains.
€ I am poovy mosquin, mosquin, très pauvre, oui, moussiou baron, moussiou comte.... I am ca88ora\ broken. I am poor, mosquin, mosquirij cassora, broken. Give it a bakchisch. Christian! ana Coptos. Je suis chrétien, moussiou comto, oui, chrétien, regarde. »
i. Cassé, bras cassé.
Et il nous montre son bras, l'épouvantable mendiant, son bras qui porte une croix tatouée, et comme, une piastre donnée, nous affectons une indifférence absolue, il s'assoit devant nous, et, dix fois de suite, sans s'arrêter, il fait des signes de croix rapides, baisant chaque fois son pouce à la fin :
« Merci, merci, Haoudjay moussiou comte,
moussiou baron. Christ very gaod, très bon
Kouets kettir, yes^ cassé, cassoray broken..,. I am fathevj mother (?), cassora, brokén..., »
Et la litanie continue; les marchands de scarabées, embusqués derrière les pierre^, s'élancent, nous saisissent, déballant leurs Q^iris, leurs colliers de momies, leurs scarabées, toute l'affreuse bibeloterîe bleue qui nous poursuit comme un cauchemar depuis que nous avons mis le pied sur ce terrain battu par les touristes.
« Take it, yes, moussiou comte, moussiou consul. Antique... yes, very good, very cheap! »
Exactement ce sont des mouches, d'ardentes mouches égyptiennes; les plus malins font semblant de nous défendre :
<c Emchi! Va- t'en! »
Et soudain, comme un jet d'eau que l'on croyait arrêté et qui repart, l'infatigable mélopée recommence :
A THËBES. 103
« Tes! yes! casâora, frroAen. Bonjour, monseigneur ! Ghrist very good. Afta Chriêiian ! »
Tout ceci se p&sjse au Bamesseum qu'il n'est pas facile de voir, à travers tous ces mendiants ; au Ramesseum tout blond contre la montagne blonde, au milieu du chaos blond des tombes ouvertes, de la nécropole éventrée. Blondes, les colonnades paisibles de l'hypostyle, léger aussi tout cela, léger et blond, mémo le pylône ruiné où Ramsès H triomphe de la vile multitude Khéta. C'est ici la chapelle funéraire où l'on célébrait son culte. Car les tombes royales, cachées dans un repli profond de la chaîne, n'avaient point, comme les autres, d'antichambre où le public eût accès pour présrater au double ses prières et ses offrandes. Aux anniversaires du grand Ramsès, on venait l'adorer et le glorifier dans ce temple, entre ces pylônes, sous ces colonnes consacrées à sa mémoire et à sa divinité.
Devant nous, sur les massives murailles, le poème de Pentaour déploie ses hiéroglyphes grandioses, et parmi eux, le roi, de stature héroïque, serein, debout sur son char, bande son arc, culbute par milliers ses ennemis infimes dans le fleuve. Au-dessous, des Osiris s'alignent, géants et déca-»
pités, les mains croisées sur leur poitrine comrao des morts, les jambes serrées sous un linceul de pierre, et ils veillent, gardiens muets pour l'éternité. A terre, une tête de granit noir gît, le menton dans la poussière, enfoncée dans le sol par son propre poids, souriante toujours, de son large sourire égyptien, plein de calme et de puissance.
Du côté de la montagne, la colonnade d'une salle hypostyle, d'un blond clair, un peu rose, exactement couleur de chair, comme pénétrée et traversée de lumière, ouvre les fleurs épanouies de ses chapiteaux. Sur les architraves, les hiboux, les oies, les éperviers s'alignent larges et souples, colorés de bleu et de rouge, découpés d'un trait précis qui les enfonce d'un pouce dans la pierre. Et là-dessous, dans un clair obscur vaporeux et chaud, les belles colonnes portent haut leurs calices striés de rose délicat, de jaune tendre comme celui des pailles, de bleu léger comme celui des pervenches. Autour des fûts, des uraeus sacrés se dressent, d'un rouge de vermillon, en rangs serrés, gonflant leurs gorges; et plus bas, toujours les scènes d'offrandes, les grandes figures élancées des dieux rigides.
Non loin, près du pylône, comme l'écroulement d'une montagne de granit, est la ruine monstrueuse d'un accablant Ramsès. Ce fut l'une des œuvres les plus orgueilleuses de l'homme, une
. A THËBES. 105
statue effrayante, haute de soixante pieds, taillée dans un seul bloc de ce rose granit de Syène que nos outils modernes ne peuvent pas entamer. Elle git, anéantie par l'épouvantable chute de sa masse, brisée en trois morceaux si énormes qu'il faut reculer pour embrasser leurs lignes, reconnaître des formes de torse et de tête, — couverts d'hiéroglyphes si grands, si profondément découpés dans la dure matière polie, que l'infini des temps à venir n'émoussera jamais leurs contours, que, gravés là, les noms mystiques du Pharaon sont vraiment assurés de ne point périr.
Sur les tronçons posés comme de hauts rochers au bord des plaines cultivées, on grimpe, et l'on se repose à contempler le paysage environnant : les circuits lumineux et lents du bon Nil, toute la Thébaïde qui verdoie, ceinte de pâleur par les infinis arides....
Ensuite, jusqu'à Deïr-el-Bahari, on avance à travers la désolation même. C'est pire que le désert : c'est le désert dévasté. Dès la fin de la grande époque égyptienne, les pillards avaient déjà commencé à fouiller, à retourner toute cette région. On y travaille encore. Terrain de mort qui n'est que buttes et que fosses, terne et blanchâtre comme une poudre d'ossements. On circule entre
166 TERRE.S fliaRTES.
des tombes que, tout d'un coup, avec stupeur, oq découvre habitées. Au fond d'un trou, des vertèbres s'allongent, des morceaux jaunis de linceuls antiques. Au fond d'un autre, des vivants sont installés, logés dans un souterrain dont la bouche noire donne dans cette fosse. EUe leur sert de cour, et de bicarrés petites constructions cylindriques la remplissent, des fours, des pigeonniers. Des poules gloussent dans ce trou ; une vache y est aifacnee....
Étranges villages de l'Assassif, de Cheikh-el- Gournah, villages invisibles qui n^apparaissent pas à la surface, où l'homme terne dans le sol aride, fouit à travers les demeures des morts, et vit là, caché ccmime l'hyène et le chacal, — tous les jours allant boire, allant chercher son eau dans le Nil à trois kilomètres. Nul bruit ne sort de tous ces gîtes. On avance lentement, avec mille détours, entre les fosses et les amas de terre retournée, à travers toute cette dévastation pâle que ne rafraîchit pas un seul brin de verdure. Parfois une figure muette de fellah émerge à la surface, comme un fantôme; et maintenant une petite musique sèche et rythmée de flûte, toute solitaire dans le grand silence, monte, nous apprend qu'il y a quelque fête là-dessous, quelque fantasia^ que d'humbles humains se réjouissent dans ces tombeaux....
Encore un morceau de cimetière, un pli de terrain à gravir, et soudain, l'on s'arrête devant l'imprévu du spectacle qui se déploie. Un énorme hémicycle de falaises, hautes de cent cinquante mètres, qui tombent droites, éclatantes, couleur d'or, baignées de lumière glorieuse, formant un amphithéâtre où l'on pourrait asseoir une ville, et qui n'est que vide et solitude. Cela s'est révélé tout d'un coup. A Test, les éboulis,ies pentes de calcaire broyé que nous venons de gravir, ferment l'entrée. Sur tous les autres côtés, au nord, au sud, à l'ouest, la muraille règne avec lenteur, avec solennité, pour isoler cet amphithéâtre, pour l'en tourer d'éternité et de grandeur; elle se développe, elle élargit sa concavité, elle se dresse, elle se déploie, absolue, fatale, en souveraine, comme la Mort. C'est une tenture pesante qui tombe d'aplomb jusqu'en bas, en nappe lisse, d'une seule coulée, en cataracte de pierre, — à gauche en plis massifs, volumineux, enfermant de l'ombre. Là-iaut, sur la clarté du ciel, son contour horizontal s'allonge, maté, aplati, chargé de menace comme un destin; ailleurs, bourrelé de quelques ondulations lourdes. Tout en bas, au fond du cirque, l'œil démêle des colonnades blanches, toutes petites, qu'il n'avait
point vues, tout d'abord, — un temple funéraire qui s'appuie à la grande paroi.
A Tombrc d'un hypogée où traînent encore des chift'ons de momies, nous nous sommes assis, presque sans oser remuer, pour nous repaître lentement, pendant quelques heures, de tant de silence. Quelle sensation! Jamais, dans cette Egypte où rien ne change, je n'ai perçu d'une façon aussi directe la durée infinie qui enveloppe et dépasse tout être et toute chose. Ce grand cirque, à mes pieds, ne semble pas enfermé dans une montagne, mais creusé dans la planète, assez profond pour que rien n'y arrive des bruits de la surface. Et l'on croit découvrir la vaste retraite d'un dieu très ancien, primitif, antérieur . au mouvement, et qui, endormi là, ne sortira jamais de son sommeil.
Retraite auguste, située» dirait-on, au cœur du monde, cachée dans sa profondeur minérale, au sein de l'élément simple qui est le support muet de toute vie.
Cette implacable et triomphante falaise qui luit comme de l'or, et déroule dans la splendeur aveugle du soleil ses nappes brutes de pierre, c'est la matière nue dressée autour de nous, nous enveloppant, nous séparant de l'éphémère, c'est l'immobilité à jamais, l'Indifférence qui voit se briser à ses pieds tout effort et s'abattre toute aspiration.
A THËBES. 109
Des ondes de silence semblent tomber de ces masses effroyables.
Même ordre de sensations que devant les longues murailles des temples égyptiens, les redoutables iaçades nues, sans fenêtres, où le regard s'écrase,
où l'œil erre sans trouver d'issue, emprisonne partout, — monotones surfaces de pierre aux terribles lignes bornantes, et qui montent, qui s'étalent, planes, masquant de leurs étendues absolues les mystères intérieurs. Seulement, ici, la nature est l'ouvrière, et tout est plus grand et plus simple encore.
Quelle idée elle eut, cette reine Hatasou, d'adosser là sa chapelle funéraire! Des murs, des pylônes comme ceux du Ramesseum, ne suffisaient point à sa mémoire, ne parlaient pas assez d'éternité. Elle a voulu mieux que ces symboles, et c'est dans le repli intime de la montagne, au fond de cette solitude de calcaire, où rien n'est qui ne dure et ne demeure, à la base même du vaste rempart, qu'elle a dressé son monument, perçant la roche pour y enfoncer son sanctuaire.
Ce temple est seul de son espèce en Egypte; on pense qu'il fut construit peu de temps après la
ilO TERRES UORTES.
première expédition de Mésopotamie, et qu'il répète des formes que les Égyptiens rencontrèrent là4)as dans les grandes villes assyriennes.
Une solennelle ascension de cours étagécs, de terrasses qui commencent très loin, très avant dans le cirque, pour nous emmener processionnellement jusqu'à la paroi farouche, jusqu'à la noirceur du trou qui est le spéos creusé au sein silencieux de la montagne, dans le repos du roc.
Entre les trois terrasses, chaque degré forme un long mur interrompu par un passage en rampe délicieusement peint et sculpté, qui nous arrête longtemps et nous charme. C'est du calcaire jauni dont le poli et les luisants lisses ont des aspects de vieil ivoire, délicats bas-reliefs qui semblent l'œuvre d'un artiste japonais, petits, mignons, minutieui, laqués de vert, de rouge, de bleu, achevés avec amour, très surprenants après les statues colossales et les figures surhumaines, plus inattendus encore dans cette désolation, au pied des écrasantes falaises. Une naïveté précieuse, beaucoup de grâce et de fantaisie, rien de rigide ni de hiératique, c'est la souplesse fluide de la vie. Des processions religieuses passent, des défilés rythmés de troupes, trompettes en avant, étendards déployés.
Ailleurs, c'est l'histoire mémorable d'une expé-
A THËBES. iil
dition maffitime au pays de Pount, dans la région légendaire de l'or et des parfums, tout un morceau fugitif de vie écoulée il y a trente-cinq siècles et dont nous retrouvons l'image colorée, projetée et fixée là au pied de la montagne.
Une eau» verte s'allonge, où flottent les poulpes, les poissons, les crustacés propres à la mer Rouge, visibles dans sa transparence; des bateaux voguent, et les capitaines, tournés vers les rameurs, indiquent du doigt la route à suivre ; les vigies surveillent la rive du haut des huniers ; sur une plage où les navires débairquent, de» indigènes conduisent des ânes, amènent en présents des ballots, des jarres, des étoffes. Dans les arbres, des oiseaux chantent sur leurs nids; et des vaches arrivent, paresseuses, broutant innocemment des prairies constellées de fleurs. Puisv c'est le retour à Thèbes, le défilé des animaux, fabuleux, rapportés des pays étranges, grêles girafes, panthères tachetées, bœufs aux courtes cornes ; et le classement des colliers, des bracelets, des poignards. Le dieu Amon est là, debout, et félicite la régente. « Chargement de navires en très grand nombre », dit l'une des inscriptions, « avec les merveilles du pays de Pbunt, et toute espèce d'excellent bois, de l'ébène, de l'ivoire, de l'or, de l'agate du pays d'Amon, des parfums, de l'encens, des singes aniy des singe» A:a/bu, des chiens lévriers, des
peaux de panthères du Midi, des ouvriers et leurs enfants. Jamais aucun des rois qui ont existé depuis le commencement du monde n'avait apporté choses semblables ».
Très japonaises aussi, de couleur et de décoration, les chambres du culte, tout étincelantes d'ors, de vermillons et de verts laqués, mais bien étrangement chrétiennes et gothiques de forme. Dans ce temple qui remonte au xv" siècle avant le Christ, c'est une surprise étrange que de découvrir ces petites salles voûtées en ogives, identiques aux chapelles de nos cathédrales. On se dit qu'un vide véritable sépare notre monde de cette Egypte ancienne, que nos édifices religieux ne procèdent pas des siens par filiation, que, simplement, des circonstances analogues, répétées à vingt-cinq siècles de distance, ont ramené dans ime humanité différente des sentiments pareils et suggéré des formes semblables. Au temps de cette reine Hatasou, la religion égyptienne étant pleinement constituée, il y avait une église puissante, toute une organisation cléricale, une classe de prêtres attachés dès l'enfance au culte du dieu, des ordres de moines, une savante hiérarchie religieuse, un culte secret, un rituel compliqué, impérieux, fait de litanies et d'offrandes minutieuses, tout un ensemble de mystères enveloppés de métaphysique, pénétrés d'effroi ou de tendresse, mystères des triades,^ mystères
A THÊBES. ii5
de rAmenti, mystère d'IIathor, mère divine qui dispense le lait au jeune dieu, mystère d'Osiris, victime volontaire et rédempteur des hommes, bref, tout un système d'institutionst de dogmes, de pratiques, d'idées, de sentiments, analogue, par bien des points, à celui qui, des milliers d'années plus tard, devait gouverner les âmes dans cette verte Europe, alors sauvage, et dont l'Egypte ne connaissait pas encore les côtes.
Vraiment, nous crevons entrer dans une chapelle du xaf siècle chrétien. L'autel est là ; il n'y manque que le crucifix, le tabernacle, les chandeliers d'or, les fleurs ; à côté, une véritable sacristie s'ouvre, ogivale aussi. Tout est de dimensions réduites, noyé d'ombre; le culte devait être célébré aux lumières, dans cette vapeur de l'encens que nous voyons monter sur les tableaux décoratifs, avec tous les gestes et toutes les attitudes prescrites par les rites. Seulement, sur les murs, au lieu des bonnes figures chrétiennes, que l'œil s'attend à trouver, ce sont les rouges silhouettes égyptiennes, sans douceur et sans humanité, fines et raides, les Amons aux longs pschents, les Hathors aux cornes de vache, les Thots à têtes d'ibis, les Uorus à tôts d'épervier, et, plus 1 aut, en frise, les éperviers solaires, les croix ansées, les uraeus d'or rangés par milliers, formant une longue ligne ondulée autour de la chapelle, les yeux osiriens chargés de
il4 TERRBS MORTES.
maléfices, tous les mystérieux symboles qui furent jadis {rfeins de sens, et qui parlaient à ces anciennes gàiérations de la yie, de la mort et de rau-delà.
Ce sont des chambres précieuses; Tune est encore d'un bleu-Tert général, avec des hiéroglyphes Tert d'eau en relief; des éperviers merveilleux, couleur de turquoise, Toleat dans l'ombre, au-dessus de la régente Hatasou.qui présente de belles offrandes, des fruits, des raisins, des lotus.
Dans une autre chapelle, la chute de quelque roche a défoncé le plafond ; à cause de cela, c'est peut-être la plus surprenante de toutes. Sur les murs, le regard rencontre les divinités, les fleurs, les signes, toute la symbolique accoutumée ; il se lève vers la frise et soudain, trouvant l'espace vide, il s'élance, il suit avec vertige la montée immédiate et verticale du rempart doré, des tours, des pitons énormes qui surplombent et semblent chanceler dans le ciel, au-dessus du temple délicat, et pourtant, par miracle, restent dressés. Et les genoux plient, pressentant la chute de ces épouvantables masses.
Bien surprenants aussi les sanctuaires, surtout celui de l'ouest qui forme l'extrême pointe où vient aboutir tout ce temple, un espace évidé dans le roc, ayant pour mur l'épaisseur de la montagne, et pour toiture cinq cents pieds de falaise. Trois
chambres, àe plus en plus petites, de plus en plus noires, flanquées 4e caveaux qui ne sont que ténèbres. Là est la paix véritable, la stabilité certaine, celle des choses qui ne sont pas situées à la surface du monde, qui dormeiit encore dans son sein, à l'intérieur sombre de la pierre. Là peuvent F€^ser fournie au centre du globe, comme à la racine de l'être, l'epliés sur eirxHnèmes, les grands dieux, pères <les germes qui, obscurément, se développent autour d'eux pour aller épanouir la vie sous le soleil Nous allumons une torche, et, sous l'étroite ogive qui monte, ils apparaissent, bleus et rouges, dans le tremblement trouble de la fumée, les Amon, les Osiris, les Horus, la procession des dieux anciens qui: hantent encore ce fond sacré du etitjue solitaire.
WC
« Tal hénéy'hctoudja! Viens vite, partons, monteur... Baden nwrti ketir! Tout à l'heure, beaucoup de morts ici. »
C'est notre ânier qui nous appelle, et cette voix humaine qui supplie a un son étrange, repercuté par les falaises sonores. La wix a peur, car voici le soir, et les fantômes des temps écoulés se lèvent et reviennent rôder entre les murs de Tamphithéàtre, qui, certes, doit être terrible, et nous
effraierait aussi, la lumière morte, et les étoiles apparues dans le ciel sans fond, au-dessus de ce rempart obscur, de ces grandes masses inertes de pierres.
Douceur et tendresse du crépuscule, au retour. Après l'Assassif , après tout le chaos pâle des terres bouleversées, nous retrouvons la pure silhouette ambrée de la chaîne qui se fait translucide, qui prend des tons chauds et voilés, et semble contenir du jour, comme un vase d'albâtre que traverserait le soleil. Son délicat profil est tout bordé d'une marge de mourante lumière rose.
Autour du Ramesseum , il n'y a plus de mendiants. Des bouquets de tamarins font des noirceurs denses sur le ciel délicieux de cinq heures, des massifs veloutés autour des belles ruines dorées, autour des Osiris solitaires, du puissant Ramsès écroulé. C'est l'heure où les dieux et les Pharaons de pierre se remettent à vivre, à vivre pour eux-mêmes, retrouvent une âme et, comme si leur double revenait alors les visiter, reprennent, tous les soirs, comme autrefois, leur rêve religieux de silence.
Passent le long des tamarins, sous les pylônes puissants, passent des troupes noires de chèvres, des files onduleuses, presque fluides comme un ruisseau qui coule ; et des femmes rentrent de la plaine herbeuse vers les villages de tombes, vers
A TIIÈBES. 117
la stérile nécropole èvcntrée, vers les fosses, les souterrains de mort où l'on va se terrer pour la nuit.
Plus loin, la montagne reculant à mesure qnc nous approchons du Nil, le soleil reparaît un instant, suspendu sur la crôte. Nous traversons la plaine; au loin elle étincelle, la mer des jeunes orges, elle brille, elle se moire, toute claire, baignée des derniers rayons obliques. Çà et là, des carrés vides, sans cultures, où se tiennent des groupes d'homipes et de femmes, des buffles noirs, semant au loin la pacifique verdure.
Encore des troupeaux, affluant vers notre sentier, heureux troupeaux, jeune vie qui luit et qui gambade. Fantaisie brusque des chèvres, cris d'appel des chevreaux, petits enfants épeurés qui se poussent pêle-mêle, gravité des vaches, solennité ébahie des buffles, afl*airement de tout le bétail qui se réunit pour la rentrée du soir, bavardage des femmes, gaieté libre des gamins, rires des filleltes, si jeunes dans l'antique et sérieux costume, éclat de leurs yeux de flamme et de khôl, — mouvements, lueurs, sons, ébats de la vie coulante, dans la grande plaine nourricière, sous la présidence auguste des Colosses.
Eux seuls, dans l'immensité de l'espace, ne semblent pas des insectes éclos aujourd'hui pour jouer durant une heure ardente d'illusion dans
lie TERRES MORTES.
cette suprême darté rose. Ds trônent^ ih dtsrent, illuminés de dos par le damier rayon du soleil, avec une gravité inébranlable, avec une majesté massive sous leurs capuchons de pierre.
Puis, le soleil disparu, le froid tombe, et le paysage se ternit, comme mort tout d'un coup; une lividité de cadavre, une sécheresse blême en* vahissent la chaîne. Les blondeurs tièdes et translucides, les bleus fluides, les mauves, les lilas tendres se sont évanouis. Reste l'arête minérale, invariable. L'essentiel apparaît.
Mais avant la vraie nuit vient le second rayortf graduel (mvahissement du ciel par une rougeur impalpable qui nait, qui s'assemble peu à peu dans le vide, comme aJ&uant lentement d'une source intérieure, comme épanché du fond même de l'espace, — transfiguration suprême du paysage avant la mort et le froid de la nuit.
Alors nous arrivons à des bras endormis du Nil, où de petits villages, des palmes pures, se mirent dans une placidité rose, et Von embarque, tandis que le monde s'enchante et se fige sous l'étrange lumière. Le large fleuve s'en va très loin au sud vers des bandes obscures des montagnes. La haute voile est bien tendue et, sans un bruit, dans le recueillement de tout, nous glissons, nous longeons les sables vides de la rive lybienne. En face.
A THËBES. 119
le petit Luxor défile, précis, bien peint : des pigeonniers blancs à créneaux, de calmes palmiers, deux pylônes sombres, — deux monstres puissants de jadis, étrangers à tout ce qui les entoure, — puis un sommet d'obélisque apparu derrière un toit comme une pointe de diamant qui s'aiguise sur l'orient pâle et pur.
Nous nous reposons longuement de ces excursions. Il ne faut pas trop courir ici, il faut rester très immobile pour bien sentir l'Egypte et participer à sa vie ; presque toutes nos journées s'écoulent sur cette berge, au soleil.
Beaucoup de petits hochequeues, qui sautillent, sur la poussière de la rive et s'envolent presque sous nos pieds, très confiants dans ce pays d'éternel été où la créature sauvage laisse approcher l'homme et le regarde sans avoir peur de mourir. Beaucoup de huppes, familières aussi, qui se dorent au soleil, épanouissent leur aigrette précieuse, happent de leur long bec fin d'invisibles insectes. Quand on ne les voit pas, on ne cesse pas de les entendre, cachées dans l'épaisseur des tamarins et des cassies. Trois notes brèves qui ont la sonorité un peu liquide d'un instrument de bois, assez semblables à l'appel des coucous dans nos forêts.
Toujours les cercles de faucons au-dessus de l'eau vaste et solitaire.
Nos amies les chèvres sont là, attachées à leur piquet; les journées passent, toutes pareilles, également calmes et lumineuses, et chaque matin je
A TIIËBES.
les retrouve à cette place, couchées sur le 1 mâchant la luzerne que leur apporte la i rjmmc musulmane, ou bien.latôteunpeutou suivant de leurs ^eux rayés la fuite silencieu l'eau, — axées toujours au même point de la (le sis heures du matin à six heures du soir, dai,t toute leur vie. Un petit chevreau est né de.ant moi, et, si petit, voici qu'il fait déjà \ df leur société. La mère, dont j'aimais ta duuce tête légère et si féminine, est morte ce n; Cela ne fait qu'une tache brune de moins da troupe. Tout le monde broute et repose av même calme durant les longues heures d'or, effort, nulle souffrance, nul bonheur int presque point de sensations, une vision du n qui ne varie jamais, de l'enfance à la mort. Li l'équilibre sain, l'harmonie avec la nature, vit l'homme ici, enveloppé de la bonté et de la b' de cette nature. II ne s'en est pas détaché po poser à part en individu, pour vouloir et de créateur, pour aspirer et pour souffrir.
Voici Feruz, le petit bouc noir, presque che' encore, qui nous connaît à présent, et qui se di avec impatience, à notre vue, baissant de cô jolie tête lustrée pour nous appeler au combat, lui tendons le poing, et il s'escrime dessus, le m c'est une bataille à n'en plus finir, que les vi chèvres couchées regardent placidement, de
122 TERRES MOUTES.
yeux un peu sorciers, sans s'arrêter de broyer leur luzerne, étonnées, sans doute, et pensant dans leur sagesse que nous sommes hiea jeunes él que voilà bien de l'inutile mouvement.
En bas, sur le ponton, le vieux ménage musulman fait sa petite cuisine, et la fumée bleue monte tout droit, en rifban mince qui s'étire avec, un ondoiement imperceptible. La femme grogne, rentre dans son trou. L'IuMnme, muet, pour la cinquième fois de la journée étend son petit tapis, s'oriente et dévide ses prières.
Parfois, tous deux viennent s'accroupir sur la rive; elle, serrant d'une main ses pauvres, voiles noirs sur sa figure, et, sans un mot, sans troubler le grand silence des choses, indéfiniment ils restant là, regardant passer l'eau, leurs cervelles certainement aussi calmes^ aussi vides de toiite pensée que celles de nos amies-chèvres agenouillées à côté d'eux.
Pas un souffle d'air. Ces immobilités se prolongent pendant des. mois entiers, quelquefois. Alors, le sentier sur la berge se peuple à certaines heures ; des baleurs passent, remorquant vers le sud les grandes felouques, attelés à leur corde, avançant avec lenteur au rythme du vieux chant traditionnel: lalluy lalla hélé! lalla hélé! — un chant de deux notes, sonores comme des vibrations de bronze, et qui va s'épandant au loin par l'ample campagne.
A TIIÉBES. 125
Par ces journées sans vent, la paix de la terre est telle, que, vraiment, il n'y a pas de mots pour la dire. La chaleur arrive à grands pas à mesure que nous approchons de mars, et le monde prend des aspects que nous ne connaissions pas. L'espace, le ciel vers Thorizon semblent s'élargir comme par un effort, par une distension silencieuse de la lumière, et se charger de je ne sais quel lustre ou quel vernis, comme celui qu'on remarque dans les nappes d'air tremblant qui montent de la terre échauffée. Les surfaces revêtent des apparences laquées, et les arbres, au loin, ont lair de baigner, de s'engourdir dans une huile incolore et lucide. Le ciel, au zénith, est pâle, presque blanc, consumé, épuisé par l'excès desa propre splendeur. Épuisement, assoupissement de tout ce monde inerte et presque pâmé. Une langueur le pénètre qui gagne le cœur, qui l'inonde de tristesse et comme de larmes délicieuses. Ce sont des sensations de convalescence, celles qui suivent les extrêmes fatigues. Fatigue venue de trop de lumière, du soleil trop impassible. Lui seul est fort, lui seul est ardent et volontaire, toujours âpre à triompher là-haut, à couvrir de sa présence enflammée et fixe la terre passive, évanouie de volupté mourante.
Ah! quelque chose a changé sur les montagnes d'en face, sur le long plateau libyque. Quelque pinceau magique l'a touché, et le voici qui sort du
monde solide et réel. A ce signe seulement, dans la fuite monotone du temps, nous apprenons qu'il est environ quatre heures el que les fêtes du soir vont commencer. Peu à peu , du rose et du bleu se mettent à couler comme une eau lente sur la chaîne pâle, l'engourdissant, l'enveloppant de mollesse. Et, de minute en minute, cela devient plus profond : couleurs chatoyantes qui s'exaltent et s'approfondissent en silence, comme le rayonnement au dehors d'une passion intérieure, comme les nuances d'agonie de ces poissons merveilleux qui se violacent et s'empourprent au moment de mourir. Devant ces lueurs suprêmes, le ciel et la terre se ternissent; on ne voit plus que cette longue bande de couleurs, d'une vie si chaude, apparue là comme une chose de mystère, à l'heure où finit la journée, et qui s'allonge, s'allonge, s'abaisse, à mesure que la chaîne s'en va, toute fluide et légère, ondulant un peu, incertaine au loin, comme faite de simples reflets subtils do nacre miroitante.
Tout au nord, fermant la vallée, une petite ligne jaune de désert d'où surgissent, dépassant à peine la ligne d'horizon, à d'inappréciables distances, visibles dans cette extraordinaire limpidité de l'air, deux sommets lointains, irisés, délicats comme des perles, comme des bulles de savon suspendues au fond de l'espace....
Et le fleuve n'est qu'un miroir, qu'une glace
A THËBES. 125
ample où se reflète le monde adouci , où s'assemble et s'endort toute la clarté éparse dans le vaste ciel. C'est la paix éternelle de l'Egypte, l'éternité dans la simple lumière. Une splendeur surnaturelle et calme. Rien ne bouge : seules les bascules des chedoufs montent et descendent sans se lasser, régulières, patientes, fidèles, et les puiseurs nasillent, les lèvres fermées, le vieux chant sourd qui se prolonge, le chant primitif qu'entend le Nil, de siècles en siècles, en traversant l'Egypte.
Au loin, grandissant à mesure que l'on avance — à petits pas pour ne pas troubler la paix sacrée — , le bourdonnement, la basse incessamment présente de la sakkieh qui tourne : sorte de vibration grave, comme d'une corde de violoncelle qu'un archet ne s'arrêterait pas de frôler, et qui semble monter à la fois de toute la plaine lumineuse et large.
Là-bas, sur l'autre rive, à quatre cents mètres d'ici, je distingue de petites bandes humaines, des femmes qui vont emplir leurs jarres au fleuve, des bergers qui conduisent leurs chèvres s'abreuver. L'un d'eux fume, et l'air est si pur que l'on voit monter tout droit la fumée bleue de sa cigarette.
Sans bruit aucun, nageant dans l'air devenu rose, un hibou nous fuit de tamarin en tamarin. A mesure que nous approchons de chaque arbre à la chevelure profonde et douce comme un sombre
velours, nous retrouvons cette petite jM^éseoce grîse qui nous attend, les disques jaunes des yeux, Fétrange béte sans poids dont la nature semble autre que celle de toutes les créatures vivantes. Volontiers, nous la croirions venue d'un autre monde, comme une âme égyptienne à forme d'oiseau, pour nous faire signe, pour nous emmener toujours plus loin, et nous émouvoir à cette heure ensorcelée....
Soudain l'espace frémit. Une ombre glisse avec un bruissement innombrable sur la terre : un peuple de chardonnerets, en rouie des palmiers de Karnak vers les palmiers de Luxdr. Tous les soirs, à la même heure, ils arrivent, ces^petita, en nuage léger et dense comme iin essaim de moustiques, si bas, si près, que leur vol jette un souffle et fait trembler les fleurs, — disciplinés, dirigés par quelque instinct que nous ne comprenons pas, car ils pourraient aussi bien dormir.dâBS les palmes de Karnak que dans celles de Luxor. Régulièrement, à cinq heures passe une première nappe légère, — long passage qui dure plusieurs minutes. Puis le ciel vide, la paix qui revient, et, soudain, une seconde tribu, puis une troisième, puis une autre, en nuées étalées, sans ^aisseur, froissant le silence, chacun de ces milliers de petits corps allongés et fins se dessinant avec précision sur le ciel, à l'instant où il file au-dessus de notre tête.
 TilÉBES. 127
les ailes repliées, par élans successifs et sou« pies....
Généralement, à la minute où fuit le dernier vol, le soleil tombe derrière les collines, laissant à la place où il a disparu comme une trace de vapeur rousse qui n'est rira, qui n'a pas d'existence réelle, pure illusion que Tœil met là dans le néant clair de l'espace et qui s'évaiK)uit tout de suite. . . .
Souvent alors, à une hauteur prodigieuse, presque dans la région des cirrus, on aperçoit une longue fumée qui, très lentement, s'enroule et se déroule, ondoie, s'étire avec paresse, avec mol* lesse, avec une somnolence rêveuse, un ruban souple de grands oiseaux, nous dit-on, de flamants ou de pélicans, et longtemps, là-haut, jusqu'à ce que la lumière soit tout à fait morte, leur bande isaporeuse s'assemble et se dédouble, se noue et se dénoue comme une longue écharpe nonchalante.
Sur les gradins de la chaîne libyque, les couleurs fantastiques se sont éteintes : évanoui le long spectre bleuissant et rosé. Les muettes féeries vont passer sur le Nil. C'est là que le jour vient se débattre avant de mourir et s'exalter dans une gloire suprême. Par insensibles degrés, à mesure que la terre devient plus sombre, le fleuve s'allume : éclairs fugitifs, tou. d'abord, qui traversent l'eau par secousses, en subites lignes sinueuses, en lanières secouées, reflets étranges
d'un instant, comme ces rapides coups d'arcliets effleurés et successifs, qui préludent en souffles légers, en murmures aériens d'incantation, à quelque symphonie mystérieuse. Tout se pose enfin, s'assemble, se fond en harmonie large de lumière, plus calme, plus riche et plus profonde, de minute en minute; c'est une coulée d'incandescence, à présent, de pourpi-e fastueuse, de phosphore et de flammes, où tournoient des améthystes, des topazes liquides, c'est une splendeur intense et tout intérieure, et qui longtemps palpite, tressaille à travers la campagne assombrie.... Et puis, tandis que s'exhale et disparait, évaporé du ciel, le fluide rougissant du second rayons des espaces ternes, gris et noirs, naissent dans la traînée glorieuse, s'y étendent, la rompent en morceaux ardents qui tremblent, s'éteignent, reparaissent plus faibles et plus sombres, sur ce fond grandissant de nuit.
Alors le froid est venu. La vaste campagne est morte entre les théories fumeuses des montagnes lointaines, et Ton se retrouve plus seul, devant les dernières lueurs sourdes de l'eau, devant ce suprême frisson rouge qui remue obscurément, qui parle tout bas au cœur comme un signe, comme un pressentiment de soufirance.
A:TirÉBES.""' 123
Flâneries à Karnak, l'après-midi. A ces heurcslàt les ruines redeviennent des ruines : leur âme silencieuse s'est évanouie. L'impression de stupeur^ d'éternité, que nous avons toujours le soir ici, a disparu : il y a de la vie au pied de la vieille colonnade; on achève de la dégager; on enlève la terre noire, l'antique limon du Nil accumulé entre les piliers monstrueux. En grands pelotons^ les fellahs y travaillent, avec des chants rythmés, et, dans ces chants, dans ces gestes réguliers et semblables, au sein de cette foule, le peu d'individualité qu'il y a pn chacun s'abolit. 11 ne reste que la multitude anonyme, toute pareille en ce pays, de génération en génération, l'être total qui travaillait autrefois pour les dieux. C'est le même labeur en troupeau dont nous voyons l'image sur les murs des tombes antiques, la mêoie discipline sous le fouet du surveillant qui dirige chaque troupe et scande les efforts en battant des mains. Labeur joyeux, malgré la présence de ce fouets qui semble bien être surtout un insigne, l'insigne ancien de la puissance, comme autrefois entre les mains des Pharaons. On travaille avec ardeur dans la joie des rires et des .lazzis. « Regarde, chante maintenant la mélopée, .dont les paroles varient selon toutes les petites
130 TERRES KaRTES.
circonstances, regarde le Franc qui nous observe.... 11 va te donner des piast^rés^ »
Peuple enfant, aisément amusé, heyreux de cette facile tâche en commun, au bout de laquelle, tous les jours il y a dix sous pour chacun, et qui ne demande pas de grands eflbrts. On s'attelle à trente pour tirer une grosse pierre. Nul ne travaille à part, de son côté, détaché sur le chantier, à une besogne personnelle dont il devra rendre compte. Point de corvée solitaire et morne où l'homme se révolte, s'aigrisse ou s'abrutisse. Dans ces grandes entreprises, l'élément actif n'est point l'ouvrier, mais le peloton. Tout le secret des constructions prodigieuses de l'Orient est là : l'insignifiance de rindividu, son temps et sa peine à vil prix, la foule humaine enrégimentée, jetée par masses sur Tœuvre à faire, le travail lui-même réglé, coordonné par une tradition immémoriale, qui agit à la façon d'un instinct. Ajoutez la simplicité des instruments : c'est avec des crics, des cordes, des plans inclinés de terre que l'on construisait autrefois, que Ton déblaie et que l'on redresse aujourd'hui les vastes monuments. De même les légions de petites fourmis, travaillant comme ont travaillé toutes leurs aïeules, avec leurs pinceis et leurs pattes construisent les grandes fourmilières. Pour venir à bout de ces ainas de décombres' où des rangs^de colonnes sont enfouis jusqiî'àux-*chapi-
. A TirÈBES. ' m
teaiix, deiix handes de cent cinquante è'nfantssuriîsent. Ils trottent lestement, armés, chacun, d'une petite corbeille "semblable à celles qui servent pour le marché, et dahs'laquclle ils emportent la terre* Avec 'une incroyable vitesse, la grande besogne avance, les débris entassés fondent à vue d*œil, le dur limon' s'^n va, les piliers reparaissent jusqu'à la base, comme le squelette d'un monstre nettoyé par une aiMnée de petits crabes.
Quel entrain ils ont, ces enfants! On est heureux de leur gaieté, de leur belle mine, de leurs gestes rythmés, de^ «obles mouvements de leurs pagnes ï)oudreux que plisse chacun de leurs efforts, de leurs sourires d'ivoire entre leurs lèvres brunes, illuminant l'ambre mat de leurs jeunes figures. Ils se pressent, ils courent, relevant leur robe d'une rnain, le panier sur l'épaule, gravissant et descendant avec prestesse les buttes de décombres où leurs groupes clairs s'échelonnent, se campent pittoresquement, dans l'ombre grandiose de Thypostyle; et le chant alterné des deux bandes monte sous les grandes colonnades, parfaitement londu, sonore et jpur comrtie deux battements de cloche qui se répondent.
■ Tous les jours, nous revenons dans ces temples, éî< à la longue, leur caractère profond que nous
\'2 TERIIES MORTES.
n'avions fait que sentir se dégageVse précise et se définit.
• . Ce que Ton retrouve partout ici, c'est la grandeur inanimée et la limite inflexible. Autrefois, lorsqu'on approchait de ces monuments, aujourd'hui éventrés, on n'apercevait que les hautes murailles. Elles les enfermaient de tous .côtés. Les portes étaient à peine des issues. Voyez celle de l'ouest entre les deux massifs du prodigieux pylône, si étroite quand on considère sa hauteur et l'épaisseur du mur. C'est une simple fente, un coup de hache dans la nappe verticale de pierre. On s'étonne d'abord de ce défaut de proportion. Peu à peu on comprend que tout contribue à donner l'idée d'une pression, d'un écrasement entre des masses simples.. Ainsi s'explique le, diamètre éporme des colonnes de l'hypostyle. Plus minces, elles seraient aussi stables et deviendraient élégantes, mais ce n'est pas un élancement qu'a .<;herché l'architecte; c'est un effet de force brute, inébranlable et tranquille, et sous ces piliers,, on. se sent comme un insecte devant des . pieds d'éléphant qui pourraient se poser sur lui. Même raison à cette absence de perspective dont l'artiste commence par se plaindre. Nul point de vue d'où le regard puisse embrasser cette colonnade. Aucun ne la commande tout entière. Elle vous entoure, elle vous enferme, elle vous, domine.. Au moment où J'on, découvre celte
salle qu'enveloppent des murs ruines et des pylônes, on en est déjà trop près pour yoir les piliers à la fois de la base jusqu'au chapiteau. L'œil se lève pour les suivre et ne les découvre que par portions successives. Si Ton regarde simplement devant soi, on sent monter au-dessus du champ de vision leurs vastes cylindres gris dont la présence inquiète et opprime. La principale impression n'est pas d'ordre architectural et plastique; elle n'est pas visuelle, mais nerveuse. On ne voit pas une forme, on éprouve un malaise sous la menace de toute cette pierre surplombante. Cela est surtout sensible dans les bas côtés de l'hypostyle, où les formidables piliers se pressent l'un contre l'autre, s'alignent en haies serrées; cela est plus sensible encore dans les couloirs, dans les corridors obscurs. A Edfou, entre le mur d'enceinte et le mur du temple, certains passages sont étranglés à ce point que deux personnes n'y peuvent passer de front et les murailles surgissent, hautes de vingt mètres, fourmillantes d'hiéroglyphes, pareilles à des pages d'écriture, avec quelques grands dieux que l'on voit à peine, en raccourci, faute de recul, en se tordant le cou pour regarder au-dessus de soi. Et il semble que ces murailles si proches vont se réunir tout à fait et, soudain, avec une angoisse, on s'imagine aplati entre leurs flancs vciiicâux....
)54 TERJIES MORTES.
La barre immédiate et dure, le mur irifiplaoable contre lequel nulle volonté humaine ne peut prévaloir, Tobstàcle brutal à tout elToH, au pied' duquel nops sommes condamnés toujours à retondber comme de misérables mouches au fond d*un bocal, voilà les idées et lès ifoages qu^évcillent à ch^iiquQ instant ces architectures. On retrouve dans ces ruines de Karnak, les sensations <lc Deïr-el-Bahari; celles qu'éprouverait un; homme isolé an sein dq quelque cirque solennel de montagnes» condanjné à vivre là^ entouré de falaises infranchift6»ab|es qui l'obséderaient de Jeur présence innnuiablc, de Jeur grandeur, de leur iïidiffçrcnçe,; de. leurs* ; lignes minérales toujouts ; tendues sur le ejel,; ^. le.s mêmes sur Tajur de mkji et sutr Ja voûte nocturne», les mêmes, il le sait, avant sa naissance 'comop^e^ après sa mort. Probablemont, au milieu du niopdf égyptien,, fixé dans celte hiérarchie dont oi^pr^d» une idée en contemplant la euve de granit. que des troupes d'ouvriers s'usaient à* tailler et à polii' pour le corps d'un simple fonctionnaire, Tantiquc habitant de la vallée du Kil devait sentir sa via ainsi enfermée, bornée à jamais par les pou-» voirs qui l'entouraient et qui montaient au-dessus de son regard. De naissance il était soumis, adapté à la pression sur lui de formes et de traditions immémoriales et; indestructibles, la fantaisie, l'initiative, la volonté atrophiées çpmmo
A THÉBES. ; 153
tes ycui de ces êtres souterrains que la Imnîùro n'atteint jamais \
Le non ./ifcre,. voilà un caractère qui, spécialement ^apparent dans l^ncienne Egypte, est, nous le savons depuis longtemps, comixiun à tous les peuples-orientaux. On le retrouve d'abord, ce caractère, dans la .force et la généralité des types ethniques qiii tendent bien moins que- dans nos civilisations actives à . s'affranchir, à dévjer, à varier avecxhaque individu. On le retrouve dans la toùterpuissance de la tradition qui moule' et tait seiphlablës: lès vies elles œuvnes des .hommes;, on leiretrôuvpidalns. Ja réjpôtitioii, de siècle en siècle, des mômes formules! d'art et de pensée, /atalément anonymes ^^t collectives, puiisque le^ polypel social n'est pas encore décomposé -en individus. On le retrouve, ce caractère; dans le despotisme de^ gou^ verneménts absorbants qui tendent et aboutissent à des centiialisajtiohs complètes,. dans Je cététtitinial de politesse, simple-^urvivancëenOcciderity et qui w'a toujours se simplifiant, à mesure: que la créature personnelle: 5e- déclare et se dégage. Cette inlégrâtion de l'homme dans un être plus ancien et plus vaste que : lui-même, son absorption :daûs\ànc forme plus générale, sont si -complètes en Orient
i. Il s'agit surtout ici de l'époque où 4'empire est fondé; — ^ sons les premières dynasties il y a de la fantaisie dans Tart, mais alors les groupes politiques sont plus petits^ et la société n'est pas Xtristaius0e*>j 1 1 ,1 Cvjtv X- j j . , » > j . ■» ^ N. . - - . j .' )
no TERRES 3I01ll!£S.
que, tnëmb dans ces minutes de gaie ou il atteint tou!c sa plénitude de vie et doit tendre à s'affirmer, il n'arrive pas à Fexpression libre. Une fête orientale est grave et réglée par le rite. Comparez une danse hindoue, javanaise ou arabe, à Tcquilibrc artiste et délicat, aux écarts mesurés, aux gestes agiles et heureux, aux attitudes élastiques et souples, à tout le rythme léger et vivant d'une danse grecque retrouvée sur tel bas-relief antique. La danse orientale fascine comme celle d'un serpent jaux yeux figés, dressé sur ses propres replis, et qui ondulerait en cadence, sans autre bruit que le ïrioiissement froid de ses écailles. Les gestes n'y semblent pas volontaires, mais automatiques, accomplis en rêve, avec une lenteur de sommeil» trayjersés d'ondes frissonnantes, de battements spasmodiques^. — danse où l'on voit passer l'extase, l'hypnose, l'amour, la mort, tous les états où l'homme n'esl qu'une chose menée par des forces inéluctables et mystérieuses^ — danse fatale qui se déroule avec une solennité régulière et que l'on o'engonrdit à jsuivre comme un tournoiement de fumées d'opium.
C'est aux pieds du dieu que l'individu tend le plus entièrement à s'abolir. Là, surtout, dans le domaine religieux, le rite et la tradition sont forts. Là surtout, la domination de l'être supérieur accable, puisqu'elle est absolue et qu'elle s'étend sur toute chose et sur
: A THËBES. ? 137
toute vie: C'est en Orient qu'est née l'idéiei d'un tel dieu, qu'elle s'est développée dans les cervelles au point de les envahir tout entières, d'en chasser les autres, de passer à l'état fixe, de gouverner tout l'homme, d'en faire un gymnosophiste, un moine, un derviche^ un bonze. « Les dieux uniques V de rÉgypte » furent, de tous, les plus envahissants, bs plus' despotiques, les plus jaloux du libre développement humain. Pour eux l'homme s'est fait esclave. A leur gloire, à leur culte allait tout son travail. De son œuvre monumentale, rien ne reste qui. ne fAt taillé pour la vie future ou dressé pour les dieux. A toute époque leurs domaines couvrirent un, tiers. du territoire, et leur culte absorba les deux tiers de toute existence. Les guerres, les actes de la justice et de l'administration étaient ordonnés cl réglés^ par. le Pharaon-dieu. Si puissante était ridée religieuse : que,, pour tousj les jours présents n'étaient qu'une attente que l'on occupait à préparer la tombe, la demeure définitive, à la remplir de tout ce qui pouvait être agréable ou nécessaire la vie véritable, à l'éternelle.
L'art égyptien est donc le plus religieux de tous, il l'est à. un degré unique, chargé vraiment d'horreur, sacrée. Il faut aller jusqli'aux nefs de nos basiliques du moyen âge, jusqu'à ces œuvres