EipressioQ de U: Haspero
i5S TEIURES HÛHIES.
d'une religiôà orientale Implâhtée I^tMlévèloppéé ca Occident, pour trouver l'anàloguè. dei ces vieux temples. Là, seuleméntv an Sein, des ^ahds Vaisseaux où l'ombré) sjemptiaoifnc et flotte, énorme, là seulemcint, * hors des bruits .et de la. lumière dû Jour, dans:cette fraitheur qui!tombe des voûtes, devant ces processions régulière^ d'arceaux qui se poursuivent avec grândelrri liayjés d'ans l'obscurité brumeuse^ on se sent aussi loin du monde. Là, oii retroiivd lé inêmé sens dii solennel et cfu.mvsté^ rieux? là,:ile' rite est puissant 'comme dans ll%yptd ancienne, le geste du prêtre, antique,! fixé^pacla traditioiï. sainte. > Quand on rentre: jd'%ypïe ôe( qu^après a voit passé piir la Grèce Jet l' Acropole, on pénètre dans une église chrétienne, 'on croit reviînirenôrifenti. - - . ;■''*•:/
Mais, dans le Jvaisseàù gothique^ siirhoininèiest très petit; il n'est' pas écrasé. f Certes il' riîy prend pas L'idée que ; ce ; monde est un ; suffisapt .'objet xb contemplation et d'activité; qW ^I nàtare 'est bonne, qu'il a pour véritable fin de la. dérèloptpcp harmonieusement. Certes, il s^'yi^détache de lui-t même, il s'y oublie ; sa volonté se détend, ibcesse' de prendre intérêt aux.choses' terrestres, mais 41 n'est pas anéanti. Au contraire, une facilité se déploie, s'exalte démesurérçent en lui, celle du rêve qui l'emporte dans un au-delà rayonnant, dans un monde tout ardent de spleudeur^ et,d!amour»:li
A TÏIÉÎES. . 130
n'est-pas, prisonnier entre des surfaces mortes cl sans issues. Lq ciel, la ciel blafard peut lui être caché, mais la lumière lui en arrive mystérieuse et riche, chargée d'opulence .sombre,, de pourpre? et de violets passionnés et profonds, filtrée comme par des pierres précieuses. Les bonnes figures des saints s'attendrissent sur les, vitraux. Surtout les ogives s'élancent, faites de courbes briséôs, interrompues dans leur ascension, entraînant le regard qui. poursuit leur élan, n'eqferjHf^ant pas l'espacp. tes piliers jaillissent, aeçolps ert. gerbes, comme des çrièresréunies. Nulle part l.'ombre ne se change en nuit. opaque; en rideau de npirceuf . Elle, né fait que totlt ^{îprjDifondir, qu'cmpêohep l'eeil db se poser sur des 4in\ites certaines; les, piliers s'y enfoncent» s'y p^dent, et- cette oijibre, ee^ Cubées de «ojôftnes qui :s'6uvt*ént .pour Tayorinet JJi-hatit,^ ;cQS ogives, les pèrcéés.èmpowprées de ?!Oses; ardentes,, tout invite Tàme à prendre liïi-.essQr' que rïm ne. brise, à monter' da-m uiié asso/nption glorieuse et graviî, à travers ces deftii-ténèbres où dès lampQs mystiques tremblent et Veillent comme des ccfeurs, à travers un infini d'espace toujours continué, vers une cité rêvée de paix et jie tendresse, -r- De. môme, daûs une mosquée, le scintillement sérieux des ycrricres, tour à tour étincelantes et sombres, ouvre au rçve un paradis de ;magnificences; le doigt tendu 4es jpinarpts rélapcc d'un vol jçippluç-ux-pt droit ver?
140 TERIVES MORTES.
les profondeurs tle lumière et d'azur. — Une pagode hindoue hérissée et touffue, où s'entassent dans un pèle-mèle ondulant les serpents, les singes, les hommes, les dieux, une pagode hindoue nous parle des métamorphoses multiples et sans fin de la matière animée, des formes sans nombre sorties les unes des autres, toujours bourgeonnantes et pullulantes, de ce fleuve de la vie qui coule toujours, charriant les générations comme des vagues et des tourbillons, et que nous voyons sortir du fond noir de la durée, sans jamais que nous apercevions ses sources. — Un petit temple grec parle aussi d'idéal et de vie. Il est vivant lui-même comme la forme à laquelle aboutit le dévelop* pement régulier d'un germe intérieur, — pur et parfait comme un des types, comme une des idées éternelles de Platon, - — raison cristallisée dans le marbre, — manifestant par son équilibre juste, par sa logique interne, par la cohérence organique et secrète de ses membres, par le rythme de ses proportions, par l'énergirf sereine de ses lignes, le monde profond des lois actives qui régissent la matière pour en faire surgir la fleur de la vie, et mettre au jour tout Tordre et l'harmonie de rUnivers.
Mais ici tout est mort et fermé, et c'est en cela que ces édifices religieux de l'Egypte sont uniques. Rien qui nous emmène vers les régions supérieureSi
A TUÉBES. 14t
Rîén qoe Tàngoisse et la terreur de Temprisonneraent au sein d'un espace clos par de la pierre, entre des surfaces dures, et plates. Exactement, ce sont des sensations de caveau, que Ton éprouve dans ces sanctuaires, de cavernes dans ces grandes salles. Des limites partout, des murailles simples autour de soi, des masses immenses de pierre étalées en plafonds, des colonnades monstrueuses que Ton sent peser sur sa tôte. Pour décoration, de muettes figures aux lèvres scellées, aux attitudes solennelles et semblables, comme celles des moris dans leur cercueil. Nulle issue pour le cœur vers un refuge de tendresse et de bonheur, dans un vol libre, enfin, au-dessus de la geôle de cette terre. Nulle échappée pour l'esprit vers un idéal de raison et de beauté. Cet art nous refoule et nous rabat sur nous-mêmes: 11 pose inexorablement la barrière infranchissable et fixe du mystère qui étreint le champ réduit de notre monde et de noire vie. 11 ne nous le montre, pas, ce mystère^ comme une pénombre dégradée, mais dressé soudain > comme une ténèbre opaque, où il n'est pas permis au regard d'aller se perdre et rêver.,,
Et par làr cet art qui iie parle pas directement de l'infini ou du divin, peut êlre religieux, et il Test d'une façon suprême. Lorsque le petit, cercle lumineux où nous, sommes confinés apparaît si exactement limité . de, toutes parts, borné p?ir des-
itô TERRES iransEs.
lignes si grandes, si proches et si précisés, tous lés rêves et toutes les fonne^ qui s'y poursuivent se révèlent comme illusoires, et nous cessons de les prendre au sérieux. Nous ne \Dyons plus rien que ces hautes murailles immuables. La vérité n'est plus cette vie, mais cette éternité égale, monotone, sans mouvements et sans bruits qui s'étend au delà, pour laquelle on creuse le granit des sarcophages, pour laquelle on prépare les chambres au cœur de ces pyramides où les Pharaons vont s'élendre, enveloppés par plusieurs millions de tonnes de pierre. 11 y a un repos dans cette contemplation. Pour qui a souffert, pour qui a soif de silence, d'anéantissement au sein de l'indifférence absolue, là, dans cette noirceur, est un apaisement souverain, une certitude d'oubli, un rafraîchissement meilleur que celui du rêve. Devant cesvieux temples, dans le silence de ces spéos, sous ces hautes portes étroites dont le rectangle ne contient que de la nuit, au pîed de ces largeâ pylônes, dans ces sombres hypostyles, parmi ces mornes futaies de .colonnes que le soleil n'atteint pas, le cœur remue du même ordre . de bonheur que devant les grands êtres simples de la nature, plus anciens que la vie, les hautes silhouettes de montagnes, dressées, inertes et noires dans les insensibles étoiles j ou la mer qui ne s'Occupe pas de nous.- Oui, 'à plonger dans ces sanetuait'ôs obscurs^
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on retrôUTè le.'même plaisir âpre qu'à' quitter une terre où Von À remué dans de la soufl'rarice et qu'à prendre le large, en hWer, qudnd le ciel bas, chargéûe nuages, couvre la mer cbmme un linceul, à l'heure m la nùit\ tombe, où les eaux solitaires s'étendent,» cerclées de noir à Iliorizon. — Plus précisément, c'est là sensatîonr qu'éprouvait l'ancien Égyptien quand, s'éloignaht un peu du fleuve, à Test, comfme à l'ouest, il .arrivait à la limite des vertes campagnes et soudain, tranchant sur les moissons opulentes, enveloppant tout ce qui vit, il voyait se dérouler devant lui le monde immobile, les étendues mortes, l'immensité vide dont il ignorait les bornes....
. Tandis qu'il faisait encore clair, nous avons fait le tour des grandes ruines sur la crête de la vieille enceinte, épaisse comme une dune et que l'on peut gravir ef parcourir à cheval. Tout était d'upe beauté suprême, les désolations de Karnak eniourëes de paix vaste, inanimées et ternes sur la vaste zone de poussière mauve qui faisait le tour de l'horizon. Nous âvahcions sur ce haut talus brunâtre et bosselé fait de briques crues, désagrégées/ retournées, les petites briques > de vieux limon que moulèrent autrefois des milliers de mains égyptiennes^ Pas une ii'èrJic rs'ur^ce f large dos :de; t^re sombre et
iU TERRBS irORIES.
riche assuréinent, mais que l'eau n'atteint jamais/ r'En bas, à gauche» les étendues claires de granit taillé et dressé, la salle hypostyle que noius dominons, y plongeant du regard comme dans là profondeur obscure d'une forêt. A' droite, encore du terrain de mort, des iruines sans formes,. tertres de terre, restes d'une' ville de terre où l'on dirait qu'un déluge a passé, bouleversant tout» qoyant et énioussant les formes, laissant des buttes^ des^ cônes, des morceaux usés de mur qui montent en pointes sur lé ciiel, vague chaos de formes déchiquetées, fondues, agglomérées, tout cela jaunâtre, grisa trét sec, sans rien qui remue ou qui change. Au loin, au nord, une arche magnifique de granit encore un peu rosé, caressée de jour mourant. Et puis, parmi des voiles de vapeurs transparentes, parmi de^ minces fumées horizontales qui s'étirent, posant entre les arbres des nappes ténues et bleuâtres, la campagne africaine, des massifs de dattier» hauts et grêles, le désert pâle dans le crépuscule gris où la lune se lève avec tristesse, toute blaiiche,: et large comme une mappemonde. ! ,
Quand nous révlnnics vers les ruines, le. travail avait cessé, les derniers enfants passaient, abandonriant les grandes colonnes à leur solitude; Karnalw se taisait, rentrait dans son recueillement.' Eux se pourchassaient^: ayant encore! un excès de force à
dépenser après la longue journée dé travail; il^ couraient de toutes leurs jambes, agiles, malgré leurs longues galabiehs de toile, souillées de poussière, qui se drapent si bien, à chaque geste, en grands plis mobiles, toutes mates et ternes comme leurs teints blanchis de plâtre, ils couraient, leur corbeille légère à la main, riant de leur joli rire musical et sonore, avec une gaieté d'oiseau. Puis, un tout petit, attardé, surgit derrière un pylône : des yeux de diamant dans sa fine face sombré qui se trouble d'inquiétude à notre vue. 11 aperçoit notre canne, et il a peur comme un petit chien ; il s'arrôte et nous implore en arabe :
« Abouiy mon père> laisse-moi passer ! a
Plus personne maintenant dans ces ruines de Karnakoù le silence entre> revient comme dans son domaine, plus grandiose et plus vaste de minute en minute. Les pierres énormes, amoncelées, renvoient la chaleur absorbée pendant le jour : un souffle brûlant se dégage de leurs parois.
Là-Tiaut la lune est couleur de rose, à présent, tiède au regard, et flotte, pareille à quelque pétale noyé, dans le ciel encore bleuâtre.
Hors des ruines, hors du monde et de l'heure présente, les obélisques montent, graves, au-dessus de la terre, avec un reflet lunaire qui s'allonge sur leurs faces de granit poli. Eux seuls ici sont restcr>
m TERRES SORTES.
intacts font à fait, leurs arêtes encore Tives et telles qu'au premier jour. Comme un soupir, comme une aspiration, ils sui^ssent, ils s'élèvent sur le royaume de Mort, pointant vers l'insondable espace, Tcrs les étoiles qui se révèlent une à une. Ils n'ont point de piédesUil ; le plus grand, celui d'Oatasou, sort du cœur même du chaos. Au-dessus des écroulements, avec une majesté sérieuse, il pousse son jet tranquille dans la pâleur du soir, il se dresse, vainqueur de la durée, comme l'aiguille de quelque prodigieux cadran solaire, plantée là aux origines de l'histoire humaine pour mesurer dans la solitude les révolutions silencieuses des siècles....
A ses pieds, les grands Osiris alignés émergent d'une longue fosse, et n'ont plus de iôte, vaincus, eux, mais leurs mains qui sortent de leurs suaires n'ont pas cessé d'étreindre la croix ansée, symbole de la vie, de Tcnigme toujours indéchiflrablc.
10 février.
Traversé le Nil, ce malin, pour la dernière fois, en route vers les régions mortuaires, vers la vallée secrète où s'enfoncent, loin des vivants, les longs caveaux des Pharaons.
La plaine libyqu4î, le long du fleuve, était comme une autre rivière, une rivière de verdure, tant lc& orges sont riches et profondes, parcourues d'ondu* lations lentes qui s'y propagent avec mollesse, de Medincl-Abou, jusqu'à Gournah, s'y poursuivent pendant des lieues, y mettant des moires blanches, des reflets mouvants comme ceux de l'eau.
Derrière cette plaine, les grandes lignes simples de la chaîne, fines et comme tracées avec une pointe de crayon dur, — les claires terrasses sur lesquelles se détachent au loin les deux colosses graves.
Au bout d'une heure, nous avons franchi obli-^ quement la bande de verdure. Des nappes chaudes s'exhalaient, de troublantes senteurs végétales, cl les alouettes montaient par centaines, toutes trem^ blantes d'ivresse et de musique, évanouies l'une aprèsf l'autre, fondues dans Finfini de. blanchâtre
lumière ; mais leur chant grélc ne cessant pas de sonner, de ruisseler à travers le ciel comme une eau vive, d'y répandre un frisson de joie aiguë.
Puis Gournah : une colonnade dorée, des architraves paisibles entrevues parmi des bouquets de sycomores et de dattiers — des troupeaux de chèvres, de petits murs de terre, un puits, quelques tombes musulmanes. Tout cela si misérable et si grand dans sa misère, si abandonné, si seul et si calme à la limite du monde vivant ! Au delà» le pays sec, raviné, borné, les blancheurs dures des calcaires stériles*
Tout de suite après oommence la voie funèbre. C'est d'abord, au sein des terres bouleversées et trouées de tombes, une simple dépression, proba^ blôment autrefois le fond d'un torrent; c'est un lit de pierres broyées et roulées sur lesquelles on chemine avec peine, dans un éblouissement de blancheur^ obligé de fermer les yeux à cause de l'intolérable réverbération de la lumière. Pas un brin d'herbe où le regard puisse se rafraîchir*
Ainsi commence la sinistre vallée qui se faufile S^rètcment vers les syringes entre des murs de pierre brûlante. Dans les gradins fauves qui font iace à la plaine et au Nil et qui servaient de nécro-^ polc au peuple de Thèbes^ les Pharaons ne trouvaient
A TIÏÈBES. 14a
pas assez de grandeur et de solitude. C'est au centre caché des vallées intérieures qu'ils voulaient aller s'étendre, au cœur difiicilement accessible de ce labyrinthe où, seule, règne la matière nue, dressée de tous côtés, répercutant les feux du soleil avec un éclat aveuglant et dur.
Sur ce large lit de calcaire qui avance dans la plaine, y projetant sa traînée crayeuse, comme pour aller chercher au loin les théories funèbres, sur cette voie désolée que nous suivons passaient dans leurs gaines de toile, dans leurs cercueils laqués, les momies fastueuses, suivies de processions plus grandes et plus belles qu'aux jours de victoire. Vers « Occident, terre de sommeil et de ténèbres lourdes » , on escortait « les chairs » du Pharaon , fils de Ra; vers Osîris, « chef des Occidentaux »i on acheminait son « corps surnaturel », couvert de fétiches, de grimoires, de formqles magiques, afin que réuni à son père Toum, le Soleil couchant à son père Aoufou, le Soleil mort, sachant les paroles efficaces qui désarment les monstres et les génies, il descendit en paix le fleuve nocturne sur la barque divine, pour renaître confondu au corps et à « l'âme mystérieuse » de Ra, et rayonner avec lui dans l'éther.
Graduellement nous entrons dans la montagne ; les dunes qui nous enfermaient se sont changées
i^iO ÎEURES MORTES.
en murs, la va lice s'est faite gorge, serrée entre des roches blanches qui montent en aiguilles, en tours, en pitons, déchiquetant de leurs silhouettes la bande irrégulière de ciel.
Pus un bruit, pas un lichen, pas un tournoiement d'oiseau. Chose plus étonnante en ce pays, pds un bourdonnement de mouche. On n'imaginait pas que cette chaîne libyque, toute rêveuse et légère de loin, comme une pure vapeur flottante, pût contenir tant de dureté sinistre, tant de pierre aride cl anguleuse.
Onze licures. Un souffle de Khamsin s'est répandu dans l'air; la lumière' a cessé de vibrer; plus de rôverbéralions éclatantes. Mais quelque chose de pire : le ciel a pris des teintes plombées ; une buée d'étain l'a terni peu à peu. Et toujours devant nous s'enfonce ce corridor lugubre dont nous c: oyons à chaque instant toucher le fond pour voir chaque fois s'ouvrir la muraille qui semble le fermer, éi se révéler un repli où riousf plongeons cnôorc.
Nous cheminons la face enveloppée d'un coufœli pour nous protéger contre la chaleur que renvoient les deux parois blanches ; nous allons, sans faire un mouvement, portés comme une chose inerte, car le moindre geste est pénible presque comme une brûlure. L'ânier niâche un peu de canné à 'sucre. Nos petites porteuses d'eau bavardes jusqu'ici'
A TflÉBES. ICI
comme des pies, se sont tues. Pourtant ces d(5solations leur sont familièies : elles sont nées dans les funèbres villages de l'Âssassif, au fond dps tombes habitées; elles ont grandi dans cette vieille nécropole où le thermomètre dépasse cinquante degrés en été, où les fQllahs font cuire leurs œufs et leur pain en les plaçant simplement au soleil, sous un peu de sable.
L'air est immobile : rien ne bouge : un silence prodigieux. On dirait qu'une grande flamme ayant pass;» d'un vol sur ce monde, tout est resté pur et candide, brûlant et mort.
Étrange impression : malgré le Khamsin, malgré la chaleur encaissée dans ce ravin, malgré la longueur et la monotonie de la route, on ne sent point d'ennui, ni de fatigue, ni d'effort. Au sein de toute cette blancheur, on avance doucement comme en rêve ; on ne s'étonnerait pas de voir défiler toute la îournée ces murailles ardentes.
Quelle vision, quand l'esprit évoque les funérailles royales menées au fond de ces gorges vers les portes mystérieuses des hypogées! Tout était alors exactement comme aujourd'hui, rien ici ne pouvant varier. Sous l'horreur de ces falaises fendues, rongées, sous le ciel hérissé de leurs flèches aiguës, sur le cailloutis étincelant, un long convoi solennel se déroulait avec des chants graves qui montaient dans la solitude.
Le soleil, caché jusqu'ici par la haute muraille, reparaît maintenant, très haut, car il est près do midi, — au-dessus d'un piton qui s'élance dans le ciel, en obélisque. Aussitôt le sentier s'allume ; une bande d'ombre bleue s'allonge, à gauche, au pied de la falaise ; l'air palpite ; l'œil fatigué y voit scintiller comme une poudre de mica.
Enfin voici le fond de ce ravin, qui se creuse et se déploie pareil à quelque grande carrière abandonnée. Un sommet fauve le domine, le garde, montant très haut, d'allure puissante et solennelle^ sorte de gigantesque monument funéraire, à pans prismatiques, que des mains intelligentes et surhumaines auraient taillé : — justement la forme de la pyramide à degrés, celle qui veille à Sakkarah sur un vaste paysage de mort, sur les grands sables du cimetière memphite.
Et voici que de tous côtés, à droite et à gauche, au pied des murailles qui conduisent à ce cul-de-sac, des ouvertures rectangulaires baillent, découpées dans le roc. Elles sortent à moitié du sol, obstruées par lesi éclats de calcaire, noires dans le flamboiement de cette nature pétrifiée, encadrant des galeries de ténèbres qui descendent obliquement sous la terre et que l'on HQ voit pas finir. Gravés sur le linteau, dqs signes familiers, des épervicrs solaires, des cartouches royaux annoncent que nous sommes
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(lovant une œuvre de l'ancienne humanité mysté-
rieuse.
Une demi-heure de repos à l'entrée de la plus grande de ces syringes, celle de Séti P^ Les deux petites porteuses d'eau, Miriam et Vize, s'accotent contre la paroi grise du vestibule ; elles ont serré leurs voiles rouges autour de leurs frôles épaules, et les voilà immobilisées dans le néant, oriental. Quand j'ouvre les yeux, j'aperçois ces têtes d'enfants sérieuses et sombres, une pointe de corail à la narine. Leurs pieds passent sous leurs longues chemises : de petits pieds de bêtes, à force d'avoir été cornés, gercés, durcis par le soleil et par les pierres.
Nous, nous taisons tous, dans la fraîcheur et le demi-jour de ce vestibule ; nous sentons même que nous n'oserions point parler, tant sont grandes l'horreur et l'étrangeté du lieu,
A droite, sur les murs du couloir qui s'enfonce dans la terre, des colonnes d'hiéroglyphes peints : des dieux, des serpents descendent, sous un plafond constellé d'astres, s'évanouissent, disparaissent dans la nuit,... Au-dessus de nos têtes, le « signe de Tombre » — ? une étoile, sous l'hiéroglyphe du ciel — plane, indiquant que voici l'entrée du monde nocturne.
Nous y pénétrons la torche en main, nous éloignant vite de la bonne clarté du jour, nous retenant aux mûrs pour ne pas perdre pied sur cette pente polie où glissaient les sarcophages.
Bientôt, au bout de cette premi»Te galerie, un escalier rapide plonge et se dérobe dans les ténèbres. Nous tâtons les marches avec précautions, portant haut notre lumière pour éclairer un peu l'espace devant nous. Vaguement, de nouveaux corridors se révèlent qui descendent aussi, et ne finissent pas, de nouvelles figures monstrueuses se lèvent, évoquées par cette clarté tremblante et trouble, surgissant comme dans les rêves, pour un instant, hors de la nuit, toutes brillantes de couleurs, — aussitôt évanouies, englouties dans le noir.
Et les hiéroglyphes, en colonnes serrées, énoaccnt les litanies du Soleil, déroulent les textes funéraires, le livre de VOuveriure de la Bouche^ le livre de V Enfer, le livre de VAmlouat, toute la légende du Soleil mort et de son voyage sur le fleuve ténébreux avec les formules magiques, celles que doivent prononcer les âmes pour ne pas succomber aux monstres et aux génies, infernaux. Les voici, ces génies, ces monstres, ces cynocéphales, ces dieux, ces reptiles qui se suivent en files pullu-
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laiitcs. Des serpents dressés montent' du sol jusqu'au plafond ; des dragons vomissent des flammes : des hommes décapités, noirs et rouges, marchent en pelotons : d'autres vont, la tôte en bas, suspendus comme des mouches qui couvrent le dessous d'une poutre. Un grouillement dé créatures horribles et malfaisantes. Il y a de longues couleuvres à face humaine; quelques-unes traînent à leur queue une tôte qui se dresse et qui regarde. Une autre tetc git sur le sol, religieusement veillée par un grand crocodile ; des scarabées sont portés par des jambes d'hommes ; des chauves-souris planent. — Puis les scènes d'enfer : les suppliciés que des génies décapitent, qu'ils font bouillir dans des chaudrons, qu'ils suspendent les pieds en l'air sur des rivières de flammes. Et, parmi ces horreurs, des bateauxfées glissent, tout seuls, vides de rameurs, portant la lune; là barque solaire navigue paisiblement, éclairant l'heure ténébreuse qu'elle traverse» montée par son équipage divin : Isis, à la proue, qui étend les bras pour faire les incantations; Samsou, le magicien; Sokhit à tête de lionne; Shazoirou, le grand inspecteur; Horus, le crieur, Shou, le veilleur; Hou, le pilote; Kharpoua, le timonier; — tous debout, de profil, surmontés d'hiéroglyphes qui proclament leurs noms, et au milieu d'eux, au centre de la barque, le maître au geste auguste, le roi, Aoufou, le Soleil mort, por-
m TERRES MORTES.
tant un disque Sur sa tôte, tenant en maîn le signe de vie, la croix ansée, et protégé lui-même, enveloppé par les anneaux du grand serpent Mehni^
Le petit carré lointain de lumière, l'orifice de l'hypogée a disparu ; nul rayon du jour ne pénétra jusqu'à nous. Comme le dieu Aoufou, arrivant h l'entrée de la quatrième heure, à la frontière du rovaume de Sokharis, voit s'éteindre lat lumière naturelle venue de la terre, nous entrons dans le3 ténèbres absolues.
De nouveau, dans cette nuit, des escaliers pour descendre encore plus bas; de nouveau, des cou-r loirs où des textes mystiques annoncent le début de chaquQ heure nocturne que Ra va traverser, et plus nous nous enfonçons dans cet Iladès, plus les figures infernales que notre lumière évoque 3ur les murs se font étranges et inquiétantes, plus elles dépassent les limites imaginables du monstrueux, Qu'est-ce que ce tumulus funèbre, enfermé dans un grand coffre que gardent, posées sur les angles, quatre têtes coupées? — r Voici « l'image mystc-^ rieuse » d'une grande chambre voûtée, remplie de sable; le « signe de l'ombre », écrit au plafond, nous apprend que la nuit l'habite; deux éperviers se cramponnent de leurs serres aux murailles ; un scarabée sort du solj un serpent à double tête veille sur ce réduit. Ailleurs une tête, suspendue au bout d'un bâton recourbé et planté en terre,
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semble vîvrcj' observer* balancée âu-dessbs d'un glaive. Et ces images mystiques ne sont pas jetées pêle-môle, mais tângées méthodiquement, également espacées, divisées en registreîs, en bandes parallèles ; il ne s'agit pas ici d'une improvisation enfiévrée d'artiste; c'est le catalogue minutieuse^ ment illustré de toutes les horreurs infernales, filles de là patiente imagination théologique, pré** cises, définitivement fixées comme les versets d'une
litanie.
Brusquementj notre guide nous saisit le bras, car un large puits bâille à nos pieds, celui qu'avaient creusé les Égyptiens pour empêcher d'atteindre la chambre du sarcophage et qui faillit arrêter les fouilleurs européens au début dé ce siècle. Ils le comblèrent en partie, puis, sondant la muraille qui fermait le couloir de l'autre côté^ sous lé stuc et les vives peintures* ils entendirent sonner un creux et découvrirent la galerie secrète par laquelle l'hypogée s'enfonce plus profondément dans la terre*
- Ce puits tourné, cette galerie franchie, nous errons à présent dans des salles soutenues par des piliers* flanquées de chambres annexes. C'est l'intérieur d'un palais ténébreux et fantastique : c'est un vaste appartement d'une hauteur imprévue dans ce souterrain. Sur les murailles, sur les piliers, les peintures et les sculptures sont d'un
i:;8 TEllhES MORTES,
coloris brillant et frais; les verts, les blancs, les rouges luisent, quand nous approchons, avec un éclat neuf, comme posés hier. Parfois, le contour seul existe, dessiné d'un trait par une main sûre et souple. Durant loute la vie du roi, on creusait dans la montagne; d'année en année, le caveau allait s'approfondissant. Le Pharaon mort, le crayon n'achevait pas les silhouettes des dernières décorations; soudain, le travail s'arrêtait pour toujours, le sarcophage pénétrait dans la syringe, on fermait, on obstruait les portes, on les rendait invisibles du dehors, et tout entrait dans l'éternité. Bien des figures mystérieuses dans ces salles, des dieux et des monstres plus grands que dans les couloirs; jusqu'au plafond ils se dressent vaguement, dans la clarté fumeuse que nous apportons. Présentation du roi à Osiris, dieu des morts: offrande à sa momie de l'eau et du feu. Puis, le roi, à côté des grandes divinités, à côté de Seb, h côté de Ptah, à côté d'Anubis. Des dieux à tête de loup, à tête de bélier, à tête de scarabée. Plus loin; une procession des quatre races du monde, assistant aux funérailles royales : les Égyptiens en rouge, les Asiatiques en blanc, avec de longues barbes, les Éthiopiens en noir, les Septentrionaux en blanc. Et les heures de la nuit continuent à se suivre, chacune gardée par un serpent; le texte et le résumé de VAmtouat ne cessent pas de se dot
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rouler, ni le cîcl de se déployer aux plafonds semés d'étoiles qui naviguent dans des barques, traversant l'azur. Océans d'azur où les soleils surgissent aussi, levés à l'Orient, couches à TOccident, escortés par les signes des heures, des mois et par les figures du zodiaque.
Enfin, voici la chambre où se trouvait le sarcophage de Séti, vide depuis que les prêtres égyptiens, craignant une violation de la momie sainte, l'en ont retirée pour la déposer à Deïr-el-Bahari, au fond du puits où les modernes l'ont retrouvée, serrée dans ses bandelettes, à côté des Pharaons postérieurs, sortis de sa propre substance. Nous sommes ici à cent quarante-cinq mètres de l'orifice, à cinquante-six au-dessous du niveau de la vallée.
Notre lumière est restée dans une salle voisine. L'indécis rayon qui glisse jusqu'à nous apporte juste assez de lueur pour révéler les grandes formes inhumaines qui font le tour de cette chambre. Nous cessons de regarder, de compter les figures, de chercher à les reconnaître et à les comprendre, et nous écoutons ce silence de souterrain, où rien, absolument, ne peut arriver des bruits ni de la clarté du monde. En nous aussi, le silence et la nuit pénèlrent peu à peu, l'esprit se vidant graduellement de toute pensée, et pendant une heure, sans remuer, osant à peine respirer, nous restons là, assis à cette même place où s'est
allongé Séti, pour dormir jusqu'à là fin des siècles dans sa cuve d'albâtre.
D'autres Pharaons dorment encore, sans doute au sein de la montagne» au fond d'hypogées semblables à celui-ci, que l'homme n'a jamais troublés depuis le jour où la porte fut close, — et les traces des derniers pas sont restées empreintes sur le sable. Ils dorment, sous la garde des dieux rêvés par les hommes de leur temps. Autour d'eux^ les figures qu'ils adorèrent et craignirent dans leurs cœurs orgueilleux et rudes n'ont pas cessé d'être présentes. S'ils sortaient aujourd'hui de leurs cercueils^ leurs paupières s'ouvriraient devant le môme songe illusoire et sacré que créa pour, ladorer, l'enfantine et sérieuse imagination de l'Egypte. Insensible à tous les changements du monde, il est resté fixé, ce songe, dans les ténèbres souterraines, autour du chef mort, alors que c'en était fini depuis longtemps des anciens cultes égyptiens, alors que l'humanité les oubliait, continuant sa marche de siècle en siècle^ hypnotisée ettnenée par d'autres rêves successifs, sous la suggestion d'autres idées religieuses qui l'organisaient et la groupaient suivant de nouvelles formes, -^ chacune destinée à décliner à son tour, à disparaître, à fondre irréparablement dans la nuit.
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Ce rêve égyptien fut bien étrange de grandeur et de barbarie primitive. Probablement il nous est impossible de comprendre tout à fait l'idée que ces anciens hommes se formaient de l'univers. Il semble certain qu'à l'époque de Séti P% tout au moins, c'est-à-dire à la grande époque pharaonique, ils concevaient l'espace comme limité, le monde emprisonné sous un couvercle que soutenait une chaîne de montagnes. Derrière celte chaîne, une autre, fermant une vallée qui entourait la terre, la vallée nocturne où le soleil se glissait par une fente à travers la première muraille, et s'en allait circuler durant les heures de la nuit, naviguant sur un Nil ténébreux. Chacun de ces longs hypogées, que couvrent des images d'enfer, est la figure de cette obscure vallée avec ses divisions, ses nomes > ses populations d'âmes, de génies, de monstres et toutes ses épouvantes.
Entouré de l'équipage divin, de serpents protecteurs, de fétiches, conduit par les déesses qui savent les incantations, plus tard par des uraeus aux gueules lumineuses, le Soleil descend le fleuve infernal, parlant aux génies, aux âmes qui accourent sur les sombres bords que son passage illumine un instant. Ainsi que les singes jacassent
dans les fourrés au moment où l'Astre se couche à
l'horizon, des cynocéphales l'acclament quand il laisse le monde du jour et parvient aux' portes d' « Occident ». « Ils ouvrent ces portes à la grande Ame », et celle-ci leur répond* : « La majesté de ce dieu se dresse debout après qu'il est arrivé à cette cour, et il parle aux dieux qui sont en elle : Ouvrezmoi vos portes, donnez-moi accès à vos cours, éclairez-moi, guidez-moi afin que vous soyez de mes membres, pour que je vous donne de mes corps, pour que je vous crée de mes opérations magiques.... Ouvrez-moi de vos propres mains, ô cynocéphales bondissants, accueillez ces dieux qui sont de mes âmes divines, soyez bienveillants pour Khopri qui est en l'autre monde. Tenez-vous debout devant moi, comme chefs que vous êtes des bords mystérieux, et faites don aux habitants de l'autre monde qui sont destinés à cette prison des demeures de vos demeures et des champs de vos champs. » De nome en nome Aoufou avance, répétant des paroles semblables, paroles de vie qui ressuscitent les pauvres âmes plongées pendant vingt-trois heures sur vingt-quatre dans la sombre nuit.
« Ouvrez vos portes mystérieuses pour que la vue d'Aoufou chasse vos ténèbres, pour que vous ayez;
.1. Ces admirables traductions sont empruntées à l'étude de M. Maspero sur les hypogées royaux de Thèbes. (Étudet de MytJiologie égyptienne.)
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VOS eaux de l'Oirounas et vos offrandes de pain, pour que vienne Tair à vos nez et que vous ne soyez pas étouffés, pour que vous écartiez vos linceuls et leviez vos pieds afin de marcher sur eux, pour que vos âmes ne soient point écartées de vous. Vous dont la forme est vivante, et qui prononcez vos formules, vous qui êtes armés de vos épées et taillez en pièces les ennemis d'Osiris..., demeurez en vos champs, avec votre orge pour pains et pour gâteaux, et votre blé en signe que vous avez la voix juste*, et éloignez-vous de mes barques, écartezvous de mes formes pour donner la vie à cette contrée, car vous êtes les habitants de l'Oirounas.... Comme vous combattez pour moi et que vous me défendez contre Apopi, vous avez vie par mon âme, vous respirez par mon corps, vous conserverez perpétuellement vos demeures secrètes qui vous ont été attribuées, vous monterez vers vos âmes pendant le jour. Vous êtes derrière moi quand je traverse la nuit et que je lutte contre les ténèbres. Faites que j'arrive vers l'horizon et que j'accomplisse mon passage vers l'Orient. Poussez des cris de joie, dieux de l'autre monde, car c'est moi qui vous défends; poussez des cris de joie, car je règle vos destinées. »
C'est ime idée très primitive qui fait le fond de
1. C'est-à-dire : <i qiie vous savez les intonations rituelles qui pendent les prières efflccjes. >
m TERRES MORTES.
cette mythologie. Tous les êtres vivants ou non vivants y sont considérés comme multiples, composés d'essences différentes par leur degré de subtilité, mais semblables par la forme qu'elles revêtent, emboîtées les unes dans les autres, une âme pouvant tour à tour vivifier plusieurs corps, plusieurs « formes », plusieurs images, le plus grand bonheur pour une âme étant d'être unie à son double et à l'un de ses corps. Presque tous les discours adressés par Aoufou aux habitants infernaux commencent par ces paroles : « vous qui avez vos âmes, qui êtes unis à vos ombres, qui vous levez de vos pieds, unissez-vous à vous-mêmes en votre chair, et que vos membres ne soient plus liés de bandelettes. » Aoufou parle, et les âmes habitantes de llladès, qui sont ses corps, ses formes à lui, ses images qu'il vient inspecter en l'autre monde, se pénètrent de son âme qui est leur âme et elles se mettent à vivre.
Toute-puissance de la parole et de l'incantation, telle est la seconde idée, aussi primitive que l'autre, qui revient toujours dans ces vieux textes funéraires. Ce livre de VAmtouat est surtout un formulaire magique. Savoir les noms et les figures des génies qu'il décrit, savoir les charmes par lesquels le Soleil les conjure et les exorcise, porter leurs amulettes ou faire peindre leurs images, c'est être assuré contre leur malveillance, c'est la certitude
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de passer en paix et de s'établir sur les rives nocturnes, d'y recevoir les offrandes que les héritiers du mort, sur la terre, lui font présenter par les prêtres. « Qui fera peindre ces images ne sera point dévoré et anéanti par les démons ; les chairs de son corps seront avec lui, son âme parlera en lui, son ombre lui sera unie. » Lui-môme, le Soleil, ne traverse lé monde nocturne que protégé par des sortilèges qui désarment les bourreaux, les monstres, les serpents ennemis. La formule magique est déesse. Les dieux lui obéissent; par elle toute vie subsiste et se maintient. Nul événement qui ne soit lié à la parole d'un être visible ou invisible. La nature entière est enchantée, peuplée de génies hostiles ou bienfaisants à l'homme et que le clergé peut soumettre, car il sait les mots tout-puissants. Contre l'infortune, la sécheresse, la famine, la maladie, la mort, le vrai remède de l'homme, c'est la conjuration. Le culte, au moins pour la foule, est un système de cérémonies utiles par lesquelles le prêtre, véritable homme-médecine, agit sur Ico Puissances invisibles et les contraint.
De là plusieurs caractères de cette littérature religieuse, et d'abord ce rabâchage infatigable, ce galimatias monotone qui remplissent presque entièrement les rituels. La formule étant efficace non point par le sens qu'elle contient, mais par une vertu surnaturelle inhérente aux mots qui la com-
posent, aux modulations de la voix qui la récite, on ne saurait trop la répéter. La prière se transforme en litanie, et le culte égyptien ressasse à rinfini les mômes phrases mystiques, comme dans les temples la sculpture reproduit imperturbablement les mêmes gestes et les mômes attitudes. Dans la religion et dans l'art, on constate la môme absence d'invention, d'accent humain, d'émotion personnelle et intime, la môme nudité exacte et simple des contours. Ce voyage du Soleil à travers les cercles des heures nocturnes est raconté avec un luxe de détails précis qui en font un véritable Joanne funéraire. Les personnages de la barque solaire sont comptés. Nous savons à quelle heure, à quel point du parcours leurs équipages relayent. Toutes les paroles prononcées par Aoufou, toutes celles que lui adressent les démons gardiens des différents cercles, sont scrupuleusement enregistrées, et de la première à la douzième heure, ces paroles varient à peine. La rivière infernale ellemôme est décrite avec une exactitude géographique, divisée en nomes, que séparent des portes, des pylônes, des vestibules, et que gardent des monstres dont on connaît le nombre et les noms. Telle idée une fois posée, — celle de Ra parcourant le monde infernal, celle du Soleil lumineux inspectant la population des créatures ténébreuses — le génie égyptien développe et déduit mécaniquement
avec une patîehce et une ténacité tranquilles. Là encore il répète^ il allonge toujours la série des figures et des objets pareils. La primitive intuition métaphysique et religieuse a disparu. Elle s'est transposée en une file d'images visibles à laquelle l'esprit s'arrête, maintenant, sans s'occuper de l'autre, la grande, celle des idées. Dès lors le travail théologique qui se poursuit pendant des siècles ne consiste plus qu'à ajouter tel, puis tel détail à chacune de ces imao^es, à inventer telle nouvelle forme de terreur, tels dieux à faces de crocodile, tels serpents montés sur des jambes, telle population d'hommes sans tôtes. Dne fois lancée sur cette voie, l'imagination peut créer à l'iofini, car le nombre des combinaisons par lesquelles l'esprit est capable de fabriquer du monstrueux, est infini. Plus il en fabrique tranquillement, automatiquement presque, et sans jamais reculer devant le fatras et l'absurde, plus il atteste son impuissance et son irrémédiable pauvreté. La Religion égyptienne grandit ainsi, non pas à la façon d'un organisme vivant, qui se transforme et renouvelle perpétuellement sa propre substance, par des éliminations et des gains incessants, mais comme une cristallisation lente et continue, par une croissance indéfinie qui ajoute toujours le semblable au semblable, sans jamais rien rejeter ou laisser tomber de son acquit.
Pourtant, ces vieux testes religieux sont bien beaux; on y découvre cette grandeur de forme, cette suprême majesté d'allure, cette incomparable force d'accent que manifestent toutes les œuvres artistiques de l'Egypte et la civilisation égyptienne elle-même. Certes, les idées qui sont au fond de ces œuvres et de cette civilisation sont très barbares, mais pendant des millénaires d'histoire et de préhistoire égyptiennes, elles ont agi, toujours dans le même sens, donnant la même direction aux sentiments, aux efforts, aux actions, finissant ainsi par mettre au jour du beau, puisque le beau est l'apparition et la saillie au dehors d'un caractère essentiel et profond qui se subordonne les autres. Il en est de l'Egypte, de ses arts et de ses religions comme de son écriture. Qu'est-ce que cette notation hiéroglyphique, sinon un système directement dérivé de l'état sauvage, analogue à ceux des Peaux-Rouges, et destiné à demeurer, jusqu'à sa disparition, puérilement compliqué, lourd, encombrant, incapable de se prêter à la lecture rapide, à l'expression fine et juste de la pensée, mais qui, par la longueur de la tradition, par la sérieuse application des calligraphes et des graveurs, plus tard par leur volonté consciente, arrive à toute la beauté dont il est capable, à la souveraine beauté hiératique et décorative. Toute civilisation laissée à elle-même pendant de très longs siècles, développée « en vase
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clos », comme celle de l'Egypte, de la Chine, des antiques empires américains, aboutit à des formes d'art marquées au sceau d'une irréductible personnàlité. Peu importe que le germe n'appartienne pas aux espèces délicates et supérieures : s'il va jusqu'au bout de sa longue évolution, sans qu'aucune influence la fasse dévier, il donnera toute sa fleur, une fleur à l'arôme original et fort.
Dans ces rituels qui témoignent partout des origines barbares, parmi ces énumérations de sortilèges et ces descriptions de fétiches, nous ne cessons jamais de sentir la présence de ce puissant caractère que les Égyptiens ont imprimé à toutes leurs grandes œuvres. C'est au style qu'il apparaît, c'està-dire à cette qualité particulière de l'œuvre écrite qui manifeste le ton d'une âme et d'un esprit. Ce qui frappe dans ce style, c'est, avec la force et la simplicité directe de l'expression, je ne sais quelles sonorités étranges, suggestives d'effroi vague, un sens extraordinaire du liturgique et du mystérieux^ Les noms eux-mêmes de ces créatures infernales ont d'indéfinissables et troubles magnificences, sont chargés d'épouvante et de frisson. « Face fascinatrice », « Feu en son œil », « Pleurs des dieux », le « Mort, chef de l'Hadès », la « Dame des Terreurs », r « Étouffeur de mânes », le « Chef des demeures mystérieuses », le « Remorqueur vers le mystère », « Sokharis, le dieu qui est assis sur ses
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sables » : — au milieu d'eux nous nous sentons errer dans un monde inconnu de ténèbres étouffées et de lueurs lugubres. II y a du Poe et du Flaubert dans la rhétorique religieuse de l'Egypte. L'auteur de Salammbô eût déclamé avec ivresse des invocations comme celle que voici, adressée par le Soleil à Osiris, et qui ne fait que répéter les sempiternelles formules de vivifîcation. « En vie, toi qui es le chef de tes propres ténèbres ! En vie toutes tes grandeurs ! En vie, prince de l'Amenti, Osiris, chef des Occidentaux ! Puisses-tu vivre, puisses-tu vivre, toi qui es le chef de l'autre monde, car la respiration de Ra est à ta narine ; l'haleine de Khopri est avec toi ; tu vis, car il est vivant! » — C'est bien ainsi que doivent parler ces énigmatiqucs figures à museaux de bêtes que suscite la clarté de la torche au fond de l'hypogée. « vous, dit Ra, aux habitants de la troisième heure, ô vous dont j'ai rendu mystérieuses, dont j'ai occulté les âmes, que j'ai mis à la suite d'Osiris pour le défendre, pour escorter ses images, pour anéantir ceux qui l'attaquent, si bien que le dieu Hou est à toi, ô Osiris, que Sa est à toi, ô Khontamentit, vous dont les formes sont stables, vous dont les rites assurent l'existence, vous qui respirez l'air de vos narines, qui voyez de vos faces, qui écoutez de vos oreilles, ouvrez vos cercles et tenez-vous à vos places, car je suis venu pour voir mes corps, inspecter mes images, qui sont
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dans l'autre monde, et vous m'avez convoqué pour me permettre de leur apporter mon aide, si bien que je conduis à la rame ton âme au ciel, ô Osiris, ton âme à la terre, ô Khonf agrouit, avec tes dieux derrière toi, tes mânes devant toi, ton être et tes formes (sur toi?), et, alors, ton mâne est enchanté» ô Osiris, vos mânes sont enchantés, ô vous qui suivez Osiris! Je monte en terre, et le jour est derrière moi ; je traverse la nuit, et mon âme se réunit à vos formes pendant le jour; j'accomplis les rites qui vous sont nécessaires. J'ai créé vos âmes pour moi, afin qu'elles soient derrière moi, et ce que j'ai fait pour elles vous empêche de tomber au lieu d'anéantissement. »
Ce n'est pas là une voix humaine. Quelque chose nous étonne dans le rythme et l'accent de ces paroles. Nous ne les comprenons point, et pourtant nous y sentons passer le souffle aride et glacé des hauteurs où se tiennent les dieux, ces dieux égyptiens dont les statues manifestent la grandeur inanimée et froide, — aux attitudes impersonnelles et simples, au regard tendu vers l'horizon et jamais abaissé vers les hommes. Quand on a lu quelquesuns de ces textes religieux, on se dit que l'Egypte seule a vraiment inventé le style divin. Elle a su mettre dans le verbe de ses dieux la gravité massive, le rythme impassible et fort, l'énergie sereine et directe, la fatalité, l'inévitable puissance, l'élan
m TERRES MORTES,
rcctiligne et contenu qu'elle a mis dans leurs gestes. Mêmes caractères, dus à la simplicité et à la continuité rigide du sentiment, dans les textes héroïques, qui sont religieux aussi, puisque les rois dont ils célèbrent les victoires, sont dieux. Il y a une inscription de Medinet-Abou racontant un haut fait de Ramsès III, dont les phrases tombent comme le poids horrible d'une masse d'airain : « L'âme de ces peuples s'était dit pour la deuxième fois qu'ils passeraient leur vie dans les nomes d'Egypte, qu'ils en laboureraient les vallées et les plaines comme leur propre territoire. La mort vint sur eux en Egypte, car ils étaient accourus de leurs propres pieds dans la fournaise qui consume la corruption sous le feu du roi qui sévit comme Baal du haut du ciel. Tous ses membres sont investis de force victorieuse; de sa droite, il saisit des multitudes, sa gauche s'étend sur ceux qui sont devant lui, semblable à des flèches contre eux pour les détruire ; son glaive est tranchant comme celui de son père Menthou. Kapour (le chef de la confédération), qui était venu pour exiger l'hommage, jeta ses armes et ses troupes agirent comme lui ; il éleva au ciel un cri suppliant. Mais sa Majesté tomba sur sa tête comme une montagne de granit ; elle les écrasa et pétrit la lerre de leur sang, comme de l'eau; leur armée fut massacrée, massacrés leurs soldats. On s'empara d'eux, on les frappa, les
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bras attachés, sous les pieds de sa Majesté. Le roi était semblable à Menthou. Ses pieds victorieux pesèrent sur la tête de Vennemi. Les chefs qui étaient devant lui furent frappés et tenus dans son poing. Ses pensées étaient joyeuses, car ses exploits étaient accomplis.... »
Quel finale que cette dernière phrase ! Je revois, en la lisant, ce Khefren de diorite noire qui trône au musée de Gizeh, le poing fermé, posé devant lui, avec une tranquillité inébranlable, et comme opprimant les fronts d'une multitude, — les yeux ne regardant pas cette multitude, la tête lentement redressée en arrière avec un élan calme de triomphe, toute la face impénétrable et dure, les narines ouvertes dans la sérénité féroce de l'orgueil....
De ces textes sacrés ou héroïques, le caractère distinctif, c'est Vinhumain. Entre ces dieux et nous, il n'y a rien de commun. Ils ne nous touchent pas; ils ne nous parlent pas pour nous faire espérer ou réfléchir. Raidis dans d'impassibles attitudes, ils semblent contempler le monde de la Fatalité, des lois indifl*érentes et fixes. Ils ne se penchent pas sur notre vie. Ils ne s'y mêlent point, et en cela, peut-être, ils sont vraiment des dieux. Une certaine terreur, un vague effroi, puis de l'ennui, voilà ce * que l'on éprouve à lire les livres religieux qui les célèbrent ou les font parler. Il faut une volonté peu commune pour aller jusqu'au bout d'un rituel
funéraire. La magnificence du style est incomparable, mais les paroles nous disent rarement quelque chose. Cette grandeur obscure, toujours semblable, toujours égale et tendue, finit par opprimer. Que de fois j'ai senti la même impression à rôder dans les temples égyptiens ! De Tétonnement d'abord et presque de l'épouvante, du respect et de l'admiration devant tant de force à dresser des masses,, devant une conviction capable d'un effort aussi infatigable, devant un sens si profond et jamais en défaut, du grand, de l'hiératique, du mystérieux. Et puis la fatigue vient vite. L'âme cesse de prendre intérêt à ces murs trop vastes qui ne sont pas faits pour nous, qui ne semblent pas porter l'empreinte sympathique du travail humain; elle se lasse de cette sempiternelle répétition des formes, de cette rigidité des silhouettes, de ce manque de fantaisie souple et amusée, de cette absence de tout détail familier et cordial où le regard puisse se reposer et se distraire. On finit par bâiller devant tant d'absolu. On se dit aussi qu'une petite pyramide ne serait pas intéressante, que cet art n'est peut-être pas très avancé, qu'il doit sa beauté surtout à la grandeur des efforts qui ont fait l'énormité des monuments, à la minutieuse patience, à l'application soutenue qui ont fait leur irréprochable précision. Architecture et littérature religieuses, toutes deux ont des aspects de désert, car c'est toujours à
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celte comparaison que l'esprit revient quand il contemple une des grandes œuvres de TÉgypte.
Dans l'une comme dans l'autre on respire l'air stérile des solitudes primitives que traverse le Nil. Dans ces solitudes vieilles comme le monde, l'homme sent qu'il ne peut pas vivre. Il y passe seulement, et il va, la gorge serrée, muet, brûlé par le dur et impassible soleil, saisi d'horreur au début, de consternation, puis de somnolence^ sans but visible, sans points de repère qui se déplacent et se rapprochent pour lui dire le progrès de son voyage.
Au milieu de ces déserts égyptiens, on rencontre des oasis où tout homme, à quelque race qu'il appartienne, peut trouver à se rafraîchir. Dans le somptueux fatras de textes sacrés que, pendant des milliers d'années, l'Egypte accumula, les juxtaposant, très souvent, sans égard au sens oublié, s'attachant avec dévotion aux paroles écrites et souveraines, — parmi ces formules, ces litanies fastidieuses et superbes, parfois, soudain, nousentendons une voix humaine, et l'accent est si fort, si grave et si beau qu'à travers la durée prodigieuse, à travers le voile d'une traduction, sa vibration passe en nous et nous remue jusqu'au cœur. Cette ivresse de l'éternité tranquille que nous avons sentie, exprimée dans les temples, cet appétit et cette terreur à la fois du repos à jamais au sein de l'obscurité muette,
nous en retrouvons le tressaillement dans quelquesunes des prières égyptiennes. Aucun peuple n'a parlé d'une façon si auguste et si grande de la mort. La véritable et suprême divinité de l'Egypte, c'est Osiris, le c chef des Occidentaux », le « dieu à la face trouble », le « dévorateur des ombres ». « Vers lui abordent finalement ceux qui viennent de millions d'années en millions d'années. Ceux qui sont dans le sein de leur mère leur face est tournée vers lui.... » « Les mortels arrivent, effarant leurs cœurs par la crainte de ce dieu, et nul n'ose le regarder en face parmi les dieux et les hommes, et les grands sont pour lui comme les petits.... Il n'épargne pas qui l'aime. Tous les vivants, remplis de peur, implorent devant lui, mais lui ne tourne passa face vers eux. » Quelles paroles pour exprimer l'impassible souveraineté de la Force qui tranche les vies et met le rien, le néant là où il v avait une âme active et aimante! Isolée au sein de ses déserts, l'Egypte a vécu dans la vision de l'Éternel et de l'immuable. C'est de son Osiris, le « dieu-momie », r« immobile de cœur », qu'elle a surtout rêvé. Il l'a fascinée de cet œil mystérieux dont chaque Égyptien portait l'image comme une amulette. Ill'a magnétisée comme fait d'un oiseau le regard du serpent qui va le dévorer. Pendant toute la durée de son histoire, elle s'est hypnotisée sur cette idée de mort, dépeçant ses montagnes pour y pousser ses
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hypogées, minant son sol de « chambres éternelles » » tous y travaillant, petits et grands, ceux-ci estimant comme le suprême honneur de recevoir un tombeau magnifique des mains de Pharaon.
Et, pourtant, quelle crainte, à la pensée de la solitude au fond du sombre caveau ! Quel regret de la verte vallée, du fleuve bienfaisant, du soleil radieux. « Occident est un pays de sommeil lourd* une demeure de deuil pour ceux qui y restent. Us dorment en leurs formes de momies. Ils ne s'éveillent pas pour voir leurs frères; ils ne reconnaissent pas leur père et leur mère; leur cœur est oublieux de leurs femmes et de leurs enfants. L'eau vive que la terre donne à quiconque vit sur elle n'est plus ici pour moi qu'une eau croupie et morte ; elle vient vers quiconque est sur terre, mais elle n'est plus pour moi que pourriture liquide, l'eau qui est avec moi. Je ne sais plus où j'en suis, depuis queje suis arrivé dans cette vallée funèbre. Qu'on me donne à boire de l'eau qui court! Qu'on me mette la face au vent du nord, sur le bord de l'eau, afin que la brise me caresse et que mon cœur en soit rafraîchi de son chagrin. » — Telle est la vie du double enfermé dans la chambre funéraire. Celle de la pauvre âme qui cultive leschampsdes cercles infernaux est aussi morne et sombre, — éclairée seulement par les flammes que vomissent les monstres. A part ces feux sinistres, elle ne voit la lumière que
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pendant les minutes où le soleil mort passe à travers le nome dont elle est l'habitante. Vingttrois heures sur yingi-quatre, elle est plongée dans la nuit. La nuit, et, au fond, l'immobilité dans la nuit, telle est la mort pour l'Egypte. Elle en a peur et elle ne cesse pas d'y songer. Pour estimer l'empire sur elle de cette idée, pour en comprendre l'attirance et l'effroi, il faut laisser derrière soi la douce vallée, le Nil vivifiant, la délicieuse verdure, s'engager dans la solitude, remonter longuement la blanche et torride vallée de calcaire, plonger dans les profonds caveaux des rois, voir le jour s'évanouir par degrés à mesure que l'on avance et que l'on descend, puis disparaître le carré lointain de lumière, — arriver enfin à la chambre où repose encore, dans le noir, l'énorme sarcophage, et là, les torches éteintes, au seinprofond de la montagne, s'emplir les yeux de ténèbres et les oreilles de silence-
mai*s.
Plusieurs journées ternes, opprimées de Kham- «m*; le pays est le même, et, brusquement, tout est différent. Ainsi change aux jours de maladie et de fièvre cet ensemble confus et toujours présent de sensations vagues qui fait le fond et le ton de notre personnalité.
Une chaleur brûlante où tout s'alanguit, aride et pourtant molle. Le paysage fuit dans une brume roussâtre, faite de sable fin suspendu dans Tair. Les montagnes, sur la rive libyque, n'ont plus de profils précis; par moments elles disparaissent tout à fait, et la plaine à leur pied semble s'étendre à l'infini. Le soleil a perdu sa splendeur et sa jeunesse. Il pend avec des couleurs d'astre mort ou souffrant. C'est un disque de cuivre qui pâlit et rougit tour à tour, à demi masqué de temps en temps par des choses sombres qui se traînent et rampent sur sa face, et semblent la ronger comme des vapeurs empoisonnées. Je n'ai vu ces tragiques effets qu'à Londres, en novembre, à l'époque des brouillards
i Sii'occo d'Éçypte.
iSO TERRES MORTES.
Jaunes et des sinistres crépuscules. Mais là-bas ces tristesses coïncident avec la venue de l'hiver, avec le froid et l'humidité de la saison. Ici on ne s'habitue pas à cette brume d'où sortent des bouffées desséchantes de brasier.
Toute l'après-midi d'hier, nous sommes restés assis sur une butte, sur la rive libyque, devant la désolation d'un paysage vide et presque sans forme. Dans le ciel il n'y avait pas de nuages précis. Rien qu'une grisaille fade et plombée, venue des profonds déserts du sud, et qui pesait sur le pays comme un mauvais rêve. Capricieusement des souffles haletants passaient. 11 y avait delà fièvre dans l'air; on sentait une crise, mais le dénouement ne voulait pas venir....
Nous regardions vers le sud, et l'espace s'étendait au loin devant nous, entre les hauteurs et le mince ruban vert, au bord du fleuve. C'était un infini en longueur sous une voûte fuligineuse. La chaîne s'en allait mourir dans la tristesse de la solitude grisâtre. Très loin un amas de petits dômes, un couvent copte délabré, perdu là-bas, donnait une idée des distances.
De l'autre côté, la désolation était différente. Une grande terrasse s'élevait, livide, toute creusée de trous noirs, de caveaux, profilant sa ligne montantef sur le second plan de la montagne. Plus bas, des pentes de terre fouillée, dévastée par les pilleurs de
A THÈBES. iSi
cadavres, des fosses béantes, un chaos pâle qui ne parlait que de ravage et de mort. A gauche, les ruines d'un village copte couvraient des talus, dressées en cônes, faisant un hérissement romantique et farouche, d'où l'on s'attendait à voir sortir des bêtes sinistres, des chacals, des hyènes....
Une petite porteuse d'eau était assise à côté de moi, et, voyant que je restais là, elle a posé sa gargoulette. Elle s'est enveloppée la face dans son voile noir, et, silencieuse, pendant deux heures, les mains croisées sur ses genoux, la tête baissée, n'a pas fait un mouvement.
Pas plus qu'elle, nous ne songions à remuer.
Comme Tinfini vide de ces mornes espaces, l'infini des temps passés semblait devenir visible, s'étendre sous nos yeux, s'enfoncer, se perdre dans les lointains vertigineux. Devant ces deux immensités solitaires, toute existence individuelle s'abolissait; on se sentait disparu ; nous n'avions conscience de rien que de ce faible vent brûlant qui avait changé l'aspect du monde et qui nous frôlait toujours les oreilles de sa petite haleine chuchotante et triste.....
Nous sommes partis avant la fin du jour, l'ànicr, un grand gaillard de dix-huit ans, se mettant subitement à sangloter et disant que les Bédouins allaient venir nous couper la gorge avec leurs couteaux.
i82 TERRES MORTES.
La dernière heure de lumière, à Luxor, devant le Nil, près du temple. Le fleuve est bien étrange par ce soir de Khamsin. Le regard y plonge sans rencontrer' de surface, se perdant dans une profondeur grise et rosée. Tout près du bord, cependant, de menus frissons rouges, cuivrés ou brunâtres, font reconnaître la présence et la vie de l'eau.
La nuit tombe» et je descends dans la première cour du temple, mal déblayée, encombrée de débris, obstruée de vieux limon, de décombres qui montent en talus où s'accrochent, dans un pêlemêle de briques crues, des cases habitées, des cases en ruine, et, tout en haut, la misérable mosquée de plâtre dont le minaret penche, — pauvre vie obscure et souflreteuse qui s'est gitée là, au pied des larges pylônes, au-dessus des colonnades lotiformes, parmi les pierres magnifiques.
Justement, c'est l'heure du mohgreb. La mélopée de l'Islam vibre, s'interrompt, reprend et se prolonge, tendue, élancée vers les quatre points cardinaux, à mesure que le crieur, sans hâte, fait le tour, là-haut, du minaret, et s'arrête, regardant Id pays, les mains posées sur la balustrade de chaux.
Puis le silence. Des oiseaux de nuit volent; une chauve-souris me glace, soudain, d'un claquement
d'aile frôleur. D'autres, sans bruit, décrivent leui*s 8 éternels, disparues très vite dans la nuit et revenant toujours....
Et du haut des talus, du fond des trous obscurs et des cases abandonnées s'avancent, avec circonspection, l'un après l'autre, des chats gris, très proches et pourtant que l'on distingue à peine parmi toutes ces ruines grises.... Et ils s'arrêtent, m'apercevant, et me fixent de leurs yeux verts qui flambent, une patte levée sans oser bouger, effrayés par ma présence.
Serrés entre les piliers, trois colosses de granit me dominent, deux sans tôte, l'autre intact, — trois Ramsès, les bras allongés et collés au corps, les poings fermés, les jambes faisant le geste d'avancer, raidis dans la marche hiératique, et qui semblent se remettre à vivre, et prêts à se diriger vers moi.
Toute une rangée de ces colosses est enterrée là, cachée dans cette colline de limon. A mi-hauteur, l'un d'eux montre sa face ; le reste de la tête est enfoui. Puissante face aux prunelles énergiques et profondes qui semblent contempler l'invisible, — aux larges lèvres qui sourient dans la paix.
Rapidement, l'ombre s'épaissit : tout s'efface. Retour à la maison dans la nuit sans fraîcheur, à pas lents, au bord du fleuve, en écoutant les chacals qui piaillent au loin dans la plaine, qui jettent de longs cris aigus d'enfants fous....
184 TERRES UORTES.
10 mars.
La sérénité bleue est revenue, mais la chaleur grandit régulièrement : c'est l'été qui s'établit très vite; on dirait que tous les jours, on ouvre une nouvelle bouche d'un four invisible. Dans un mois, le pays sera intenable aux Européens. Déjà il se met à vibrer, comme pénétré silencieusement par la vie tropicale qui lui revient au cœur; il prend ses grands aspects étranges. Les détails se fondent, noyés dans cette chaleur, et tout s'élargit.
Hier soir, comme nous revenions de Karnak, il y avait de la tendresse et de la volupté molle épandue dans l'espace; des champs d'orges vertes, très hautes à présent, nous masquaient le Nil, et, pardessus, la chaîne libyque, dont la base était cachée, se déroulait telle qu'une vapeur suspendue, imperceptiblement mauve. Les fumées du soir traînaient, posant des réseaux fluides entre les palmiers qui les traversaient en bleuissant. Des poussières mettaient une gaze dorée sur toutes choses, chargées de la délicate senteur spéciale à la terre égyptienne, et tout cela flottait comme l'âme môme du pays, exhalée par la chaleur. Le paysage était vaste, endormi dans un si profond silence que l'on entendait h vingt mètres bourdonner un moustique dans l'or du
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dernier rayon . Les hauts bouquets de palmiers doums et de dattiers avaient une opulence sombre et leurs aigrettes s'irradiaient, noires, sur le ciel si pâle...»
Aujourd'hui la chaleur augmente de deux degrés* Les vallées funéraires de la chaîne occidentale, de l'autre côté du fleuve, seront bientôt inaccessibles. Les morts d'autrefois vont rentrer pendant neuf mois dans la paix du silence et du feu. Sous les murailles enflammées de pierre jaune, dans les noirs corridors des syringes royales, les théories mystiques, les dieux et les monstres infernaux ne seront plus troublés.
Sur notre rive les orges ont des lustres d'émeraude; les tiges serrées montent jusqu'aux genoux, vernissées, drues, chargées de sève, accrochant la lumière avec des éclats frais; et, sur toute cette clarté de jeune verdure, les palmiers sont plus sombres, plus chauds, plus sauvages ; ils s'ouvrent, immobiles, comme pour s'évaporer sous le soleil. Derrière eux les roses incertains, les miroitements glacés du désert, et ces trois pointes éternelles de la chaîne orientale que l'on retrouve parmi les signes hiéroglyphiques, signifiant, dit-on^ la contrée thébaine,..,
15 mars.
Plus il fait chaud, et plus tout semble s'éteindre, s'envelopper de voiles blonds, s'alléger et s'ag-
grandir. Les terrasses libyques ne sont plus que pâleur, tout amorties» leurs lignes aiguës s'adou* cissent, s'évanouissent dans un néant vague qui doit être de la poussière, du sable en suspension dans l'espace. Le monde se dilate, se fait fluide, les lignes des montagnes semblent s'étirer, onduler au loin avec plus de paresse. Tout est spacieux et très lent. Une haute voile blanche remonte le fleuve d'un mouvement insensible et continu. Luimême va, sans ride, sans frisson, tout d'une pièce, endormi d'un sommeil lumineux et lourd. Dans l'air tiède, par-dessus les tamarins, les dattiers tressaillent tout doucement, agitent voluptueusement leurs palmes, comme des tentacules sensibles, aspirant un souffle doux que nous ne sentons pas à leur pied.
Voilà bien des semaines, plusieurs mois que nous sommes immobiles dans ce pays où les seuls événements sont les changements de la lumière. A la longue, cela fait, nous séparant de notre vie habituelle, comme un lac de clarté dormante, de rêverie égale, où nul détail saillant ne permet d'évaluer les distances, où les choses se reflètent sans profil précis, comme ces blondes montagnes qui ne mettent dans l'eau que de vagues langueurs d'or.
Nous revenons toujours à cette rive. Le repos y
A TttÊBES. 187
est plus absolu qu'ailleurs, car toute la paix merveilleuse de l'Egypte se mire dans le grand NiL Aujourd'hui comme il y a cinq mois, nous passons les premières heures du matin sur la petite terrasse, devant le fleuve, et le gardien du jardin nous apporte toujours le même petit bouquet de cassies jaunes très soigneusement lié. « Faddal! Veuillez! » dit-il avec une révérence. Nous les prenons et nous respirons leur arôme subtil et profond, en fermant un peu les yeux. Alors il s'assoit devant nous, dans sa belle robe noire, toute lustrée, et nous regarde fixement, sans bouger, avec un immobile somnre.
Le jardinier passe, un musulman assez fier, toujours proprement vôtu de toile blanche, au pas petit, élastique et léger de chat, au sourire très fin, au geste discret de la main menue, la barbe joliment frisée : toute l'allure si fréquente ici, chez les pauvres gens, d'un homme de vieille race, poli et civilisé. Alors viennent les questions graves et affectueuses sur notre santé, des remerciements • solennels à Allah.
Nos trois petits amis n'ont pas cessé de venir nous voir, Khalil le plus assidu de tous, mais ils sont nus maintenant, vêtus seulement d'une calotte blanche et de poussière, comme tous les enfants fellahs qui font tourner les sakkiehs le long du fleuve.
Ou bien Mohammed, le jeune ânier à figure de sphinx que nous découvrîmes dans l'ombre du soukh, un jour de marché, et que nous emmenons dans tous nos pèlerinages aux vieux temples qu'il orne vraiment de sa présence. Une ou deux fois, seulement, chez ces fellahs, j'ai retrouvé le type primitif des vieilles dynasties; chez lui, il éclate. Voilà l'antique tôte massive, le nez plat et court, les l^vres épaisses, puissamment arquées. Noblesse grave, calme hiératique, indicible sérieux du regard, force tranquille : c'est bien la physionomie de la grande bête immuable dont les pattes sont enfouies dans les sables morts et qui sonde l'horizon vide de ses yeux de pierre, une mélancolie figée sur ses larges lèvres un peu
nègres....
Longuement, il sourit, le petit, qui se présente et attend nos ordres. Mystère du type : nous le contemplons en songeant qu'il est un rejeton très lointain de la race où germa l'idée qui développa la Religion et l'Art égyptiens; que, peut-être, au fond de son âme obscure, quelque chose correspond à ces formes puissantes et si graves des pylônes et des temples. Mais si l'idée directrice sommeille encore en lui, jamais elle n'affleurera jusqu'à la conscience. Elle a seulement moulé ses traits, disposé sa physionomie, façonné son être physique; secrètement elle rythme ses gestes et
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ses attitudes. Son esprit, son cœur, sa vie Sont ceux de tous les fellahs.
Ce matin, il nous apporte une surprise, un bakchischy un véritable cadeau pour lequel il ne veut pas d'argent, une petite pièce de monnaie romaine que son père a trouvée dans son champ. Et lentement il défait pour la prendre le petit pli de la robe, vingt fois noué, qui sert de bourse aux fellahs, enfoncé dans la ceinture.
. Mais voici la figure morose, le regard en dessous, la démarche oblique du vieux jardinier borgne, le musicien de l'endroit, le dépositaire, aujourd'hui, des anciennes traditions d'art, qui trouve plaisir à s'isoler, à besogner de ses doigts sur un roseau pour une fin qui n'est pas matérielle. Hélas! il n'en a plus, de ces flûtes qui sont ses filles, qu'il a taillées lui-même : une à une, il nous les a toutes -vendues. Alors, parfois il est malheureux, il vient rôder sur la berge ou il sait qu'il nous trouvera, et nous explique qu'il a très envie de jouer un air.
Nous lui apportons la plus belle, Ja double, Varghooly celle qui a une basse de bourdon. Délicatement, avec tendresse, il la prend dans sa vieille main parcheminée, il la regarde, il souffle un peu dedans et n'est pas satisfait, nous reprochant d'un coup d'œil muet de ne l'avoir pas mieux soignée. Et puis il la caresse, l'humecte, la réchaufl'e de son haleine, en relire les menus pipeaux
mobiles qu'il roule entre ses doigts, et prélude enfin.
Ce sont des airs joués sur cinq notes, soutenus par raccompagnement continu du bourdon, une voix grave et vibrante de cornemuse qui s'enfle, qui prend du corps, et devient très puissante à mesure que se dessine l'arabesque sempiternelle de la mordante mélopée.
Toujours le même dessin, avec des broderies, des insistances mineures sur certains points. Cela s'exalte en montant vers une haute note qui se prolonge avec amour, qui se répète avec passion, qui s'éternise, le doigt ne pouvant se décider à la quitter tout à fait, la coupant et la laissant passer, se soulevant avec des battements de plus en plus lents, comme prêt à se pâmer de bonheur.
Comme il la savoure, cette note-là, le vieux borgne, accroupi à terre! Comme sa figure morte s'est éclairée, comme son œil méfiant est à l'aise, heureux maintenant et communicatif ! A droite et à gauche, i4 se dandine, il se penche jusqu'à terre au moment du son suprême, ses paupières pleines de mouches et demi-closes, sa prunelle aveugle tournée vers nous dans un appel, comme pour nous dire : « Hein! Que penses-tu? Est-il possible d'aller au delà?... » — Et puis, infatigablement, il reprend en bas le motif simple, remonte par les étranges intervalles arabes, arrive à la haute note
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extatique et plaintive qui palpite comme l'aile d'un oiseau blessé, cependant que, tout en haut, de temps à autre, le cinquième doigt se crispe, remue un peu, nerveusement, sur le dernier trou, laissant passer le son aigu qui s'échappe par saccades, avec angoisse, bref et sec, étouffé tout de suite, — petit cri convulsifqui revient toujours et jette un émoi dans toute cette musique.
Finie la mélopée tremblante, la léthargie du silence retombe sur la terre enchantée. On s'y absorbe, la vue de Thomme n'étant ici qu'un divertissement, vite un trouble. Combien les choses qui ne remuent ni ne pensent sont meilleures à regarder! Lentement, nous faisons le tour de notre jardin, qui est bien, h présent, un éternel jardin de paradis musulman. L'air y est lourd et suave du parfum des orangers, voluptueux parfum d'amour qu'exhalent leurs étoiles de cire blanche, raidies par l'excès de sève, de vie vierge, pâmée de désir, où se concentre toute l'essence du printemps. 11 y a de belles fleurs dans ce jardin, de merveilleuses fleurs allumées par ce printemps fou d'Afrique, de hauts pavots simples, larges comme la main, translucides, traversés par le soleil que filtre leur frêle tissu. Il y en a de bleus, de mauves, de rouges, tous lumineux. comme des flammes, comme des légions de flammes, pareils à des âmes brûlantes sorties de la terre à l'époque où, remuée d'amour.
elle rayonne d'un éclat mystérieux et se transfigure, même dans ce pays, où, pourtant, les verdures et les floraisons ne s'interrompent jamais.
Ainsi passent les journées, mais les nuits sont plus belles. A onze heures du soir, sur un large balcon de bois, où je suis seul, l'air est aride autant qu'à midi, et délicieux, plein de tiédeur comme dans nos belles journées de juin. Les parfums montent par bouffées molles, et de la sombre terre une ivresse se dégage qui noie tout l'être, qui le soulève et le fait défaillir d'espoir. Jamais encore le monde ne m'est apparu si étrange et si beau. Subitement c'est comme si je l'apercevais pour la première fois. C'est une vision : les enveloppes solides des choses sont tombées, et sa véritable substance apparaît, faite d'esprit, vaporeuse, toutes les formes, de la terre jusqu'aux astres, reliées l'une à l'autre, réunies en une seule âme — attentive, recueillie, écoutant, dans ce silence de l'univers, la vibration imperceptible et continue de sa propre musique intérieure.
Que tout est large et limpide I Par delà les arbres, au loin, le Nil, les sables pâles de l'autre rive, les monts libyques sont teintés des couleurs qui les peignent pendant la journée, devenues rêveuses seulement et tout adoucies. Des souffles délicats passent sur la vallée, sans bruit. Maintenant le Nil murmure....
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Nuits magiques et spacieuses! Ampleur, transparence bleue, profondeurs sans voile de Tespace. . . . Sur nos têtes, le ciel est une poudre nacrée avec des trouées d'éther bleu où les étoiles nagent, frissonnent en grosses gouttes de feu. Et sur ce fond de mystère, très lentement les hautes palmes obscures se mettent par instants à remuer, se frôlent, chargées de vie, avec un bruissement électrique et sec...
A Madame George Saint-IleDC Taillandier,
JafTa, 18 septembre 1892.
Apres les grandes lignes de l'Égyple, après l'humide Delta, étalé sous le ciel ardent de septembre, après les futaies serrées de dattiers qui bordent le fleuve bourbeux, après les nappes rouges que font jusqu'à l'horizon les eaux de la crue, lourdes de limon et de sang nourricier, après la grandeur et la simplicité de cette terre des Pyramides, des temples et des morts, on est surpris du charme de cette Palestine, de ce pays maigre et gracieux, de cette végétation classique d'oliviers, de toute cette fine campagne sèche que forment d'abord les routes l'oudreuscs entre les niassifs de citronniers, puis la
1. Ces notes ont paru en 1893 dans la Revue des Deux Mondes (iiiiiiicros du 15 mars et du 1* avril).
plaine de Saron, riche et douce à l'œil comme un tapis de haute laine, enveloppée à l'horizon par Fondulation bleue des monts de Judée. C'est bien ainsi qu'on imaginait le paysage biblique : un sol sec, de rares bouquets de palmiers, des verdures de lauriers autour des fontaines, quelques oliviers festonnant de leurs feuilles d'argent la pureté limpide de l'azur, çà et là un pâtre menant ses chèvres, ou bien une file de chameaux débouchant silencieuse et inattendue, entre deux haies de cactus; un pays irrcgulier, bossue, des horizons courts, une terre à cantons, à tribus séparées, à légendes locales. Cette Jaffa môme, qui jette jusqu'à la plage les petits cubes blancs de ses cases, est nette, précise : — la ville la plus pittoresque, la plus orientale que l'on puisse voir sur la Méditerranée.
Très gaie, cette arrivée en Palestine, très amusant, ce passage de la barre de Jaffa dans les grandes barques qui bondissent sur la houle vébémeï\te, au milieu d'une clameur d'écume broyée, enlevées à tour de bras par les bateliers. Du talon h la nuque, joyeusement, ils font effort, ils se lancent en arrière avec un élan magnifique, en poussant des cris pour s'exciter comme des enfants. Franchie l'étroite passe! Derrière nous les dangereuses roches noires qui surgissent en demicercle comme des pieux d'enceinte posés devant la ville! A présent nous abordons au vieux quai glis-
- EN JUDÉE. ICO
sant qui plonge dans le dessous bleu de Teau transparente.
Tout de suite nous entrons dans l'ombre. Quelle surprise, après cette lumière de l'espace, après cette façade blanche de la ville, que cet intérieur obscur de ruche bourdonnante ! Sous un plafond de nattes déchirées, les étroites ruelles montent et s'enchevêtrent. Là dedans, éclaboussés par les coups de lumière que jettent les trous de la vieille natte, grouillent le sordide et le pittoresque, traversés de puanteurs et de parfums : des juifs en robes blanches, en longues papillotes, aux figures exsangues, comme s'ils n'étaientjamais sortis du demi-jour tiède de ces ruelles couvertes — vieilles têtes chafouines de rabbins penchées sur des balances, — bientôt un peuple bariolé, escortt'î de tous les chiens de bazar que le tumulte a réveillés : des Arabes et des nègres, des femmes voilées, des enfants mangés de mouches, une foule qui nous presse, entre les petites échoppes où s'entassent les oranges vertes, les pastèques, les régimes de bananes. — Tout d'un coup, la lumière. Nous débouchons sur la place du marché : l'espace s'ouvre et le ciel rayonne sur le tumulte des hommes et des bêtes, sur les monceaux de fruits et de grains, sur les tueries de moutons, sur la criail-
200 TErtRES MORTES.
lerie des marchandages, sur Timmobilité des fumeurs assis devant leurs narghilés, sur le rêve pacifique des chameaux qui ruminent en fermant les yeux, sur les sauvages Bédouins arrivés ce matin du désert. Avec quelle lenteur, parmi la foule vivace, ils traînent leurs couvertures pesantes, leurs vastes manteaux de toile rayée, leur harnachement d'étoffes raides d'où ne sortent que des doigts maigres, des yeux de feu, des nez busqués, des figures de bronze que le soleil a cuites, séchées, aifinées, les faisant toutes se ressembler, faisant saillir chez toutes, avec un relief extraordinaire, le caractère élémentaire et permanent de la race sémite, de l'antioue vagabonde des grands sables !
Une heure passée sur cette place à regarder bouillonner ce peuple sous Tardent soleil de huit heures. Au milieu de cent buveurs de café et de raki, de cent fumeurs engoncés dans les plis massifs de leurs manteaux, je suis assis contre un mur, sur un petit tabouret, à Tombre de pauvres nattes suspendues. Il y a tant de bêtes et de gens, tout remue d'une telle vie, que le flot bruissant de la foule vient battre jusque parmi nous : des brebis, des ânes, le nez cerclé de perles bleues, se pressent entre nos narghilés qu'il faut retenir avec la main.
Une rumeur rauquc, une rumeur arabe monte vers le ciel enflammé avec une fumée lumineuse de poussière, avec des odeurs de sueur et de désert. Et parmi les moutons, les chameaux, les chèvres, les chiens, parmi toutes les bêtes grognantes et bêlantes, la foule bariolée se pousse avec lenteur, jacasse, marchande.
Çà et là des espaces plus calmes où des groupes sont immobiles. Voici, sous des parasols fichés en terre un cercle de vieilles bédouines accroupies; leurs sombres bras rugueux, leurs figures tatouées sont labourés de rides, de gerçures profondes, comme l'écorce des grands chênes morts qui leur ressemblent. Quelques-unes sont aveugles, la lumière ne pénètre plus ces faces de cuir tanné. Celles-là n'ont plus d'âge : invariables maintenant, elles ne peuvent plus vieillir, et leurs traits augustes, raidis dans une expression d'attente morne et de grandeur stupide, les bracelets de fer à leurs poignets, le grain grossier de leurs haillons, font songer aux premières races légendaires de l'humanité, voisines des grands pachydermes, à ces ancêtres antédiluviens, dont la vie durait plusieurs siècles. — D'autres, les jeunes, les cheville? et les bras cerclés de fer aussi, sont debout, enveloppées d'un pagne de toile bleue, blanchissante à force d'usure, et la simple étoffe à peine serrée d'une corde à la ceinture tombe en lignes graves de
Vn TERRES MORTES
draperie classique, en plis d'ombre et de clarté qui se rompent et s'infléchissent au genou demi-piié, comme celui des Cariatides. La tête est serrée d'un voile blanc qui, delà nuque, descend par derrière, simplement, jusque sur leurs talons dorés. Cela est d'une grandeur primitive et rude, d'une beauté héroïque et barbare.
11 y a de vieux rois du désert qui vont, misérables et superbes, les yeux mangés de soleil, des bagues aux doigts, promenant devant eux des barbes vénérables, traînant d'épais manteaux d'un blanc et d'un jaune éclatant. L'un d'eux, l'air le plus sauvage et le plus barbare, est empaqueté dans un surprenant burnous, couleur orange, qui jusqu'aux pointes de ses bottes rouges, jusqu'à ses éperons (Je fer descend à terre, pesant et raide, s'évasant largement en cloche, tout brodé de blanches lettres arabes et de triangles bleus. Il passe, conduisant son cheval par le mors, ses maigres doigts sortant à peine de sa large manche, ses yeux luisants sous son coufieh qu'une grosse corde dorée serre autour de sa tùte, pareille à un diadème.
Quantité de ces types insolites venus on se demande d'où, pour ce marché qui est un événement, T— probablement du désert, de Gaza, de Pétra, de la grande Arabie sablonneuse qui s'étend près d'ici. Une grande variété chez les simples paysans, aussi, chaque village, dans cette Palestine
accidentée, avant ses modes, ses traditions de costume, comme en Bretagne on reconnaît aux coiffes les filles des diverses paroisses. Que cela est différent de rÉgypte où nul obstacle naturel n'a séparé les hommes, de la grande vallée simple où, de tous temps, les Empires ont étendu leur autorité niveleusel'Dans certains groupes, les femmes portent plusieurs kilos de métal sur la tète, des pièces de monnaie enfilées par le milieu, — lourde bijouterie qui opprime les tempes, harnachement massif d'où sort le voile qui couvre le nez et la bouche selon le rite musulman. D'autres, les chrétiennes, à travers la cohue poudreuse des juifs, des citadins en fez, des Bédouins, des fellahs, glissent comme des fantômes en linceuls, mystérieuses, enveloppées de blanc de la tôte aux pieds, — un blanc froid où les ombres sont bleuâtres comme sur de la neige, où seuls percent deux yeux et un petit morceau sombre de figure.
De l'autre côté de la vaste place, à côté d'un minaret, une porte monumentale de mosquée s'ouvre, mettant, comme toujours en Orient, un détail de grand style sur l'humble fourmillement humain, et dos imans en manteaux noirs s'y encadrent dans des attitudes religieuses.
Le plus étrange, en Orient, c'est quelquefois l'Europe. En terre-sainte, à côté des ingénieurs, des commerçants et des promeneurs, à côté des moines qui se font concurrence, des pappas grecs et des franciscains, des protestants anglais qui opèrent des conversions d'âmes à coups de livres sterling, à côté des juifs qui viennent haiser les murs du temple et y mourir à Sion, il y a les visionnaires et les illuminés que le mirage du pays sacré a hantés dans les longues nuits du nord et qui sont venus s'éblouir ici, à côté des cactus torrides. L'hôtel où nous descendons est le centre d'une colonie de mystiques allemands émigrés des États-Unis et qui, frappant monnaie, battant pavillon américain, vivent serrés les uns contre les autres dans une enceinte que Ton ferme à neuf heures. Boulangers, tailleurs ou cordonniers, ils travaillent tous de leurs mains en s'enivrant de Bible.
A leur tête, sorte de bourgmestre et de chef religieux, le propriétaire de l'hôtel a la belle tête sensée et honnête, la joue rose, l'œil clair d'un
ancien bourgeois de Nuremberg. Comme les vieux bourgeois d'Allemagne, tout en administrant très bien ses affaires, il s'est profondément préoccupé de religion et de morale. Il s'est tourmenté du « sens de la vie », il a si longuement réfléchi sur les maladies de l'âme que sa vue des choses s'est un peu troublée et qu'il a fini par écrire des livres très excentriques. Dix minutes après notre arrivée, tout en disposant la table pour le déjeuner, tout en chassant les mouches, à grands coups de serviette, voici qu'il nous offre un volume de Pilules au lannin biblique^ « dépuratives et toniques, avec la manière de s'en servir ». Nous ouvrons cette pharmacie et nous trouvons un recueil de versets sacrés, chacun précédé de l'image d'une petite pilule et suivi de l'énoncé d'une règle morale, œuvre caractéristique de l'imagination religieuse et positive, à la fois mystique et soigneuse du détail solide, et qui a inspiré cet hôtelier allemand comme autrefois Wohlgemuth et Durer. Il y a trois cent soixante-cinq pilules; en prenant une pilule par jour durant une année, en « se gardant bien des lectures légères, romans, etc., pendant la durée de la cure, » on arrive à la parfaite santé morale ; « les rapports cordiaux avec le prochain se réta- « blissent, l'intelligence s'éclaircitet l'appétit pour « la parole de Dieu revient ».
Une trentaine de personnes à table, beaucoup
206 TERUES MORTES.
d'ingénieurs et de journalistes français, venus pour rinauguration du chemin de fer, les commissaires turcs arrivés de Constantinople pour exami • ner l'état de la ligne, Tun apathique, inerte, atone comme l'empire ottoman ; d'autres, ayant vécu en Europe, nous content des souvenirs d'opéra qui remontent à 1860. Tètes chauves et ridées de vieux boulevardiers finauds qui sont aussi des elTcndis très entêtés et qui ont quitté leurs harems pour vérifier les ponts de M. Eiffel. Plus loin, un scholar anglais qui fait des fouilles et étudie le monde chananéen, la civilisation palestinienne avant les Hébreux. A ma droite, une Américaine de Chicago, en villégiature à Jaffa depuis huit mois, m'entretient des vitesses comparées des steamers sur l'Atlantique.
Cependant mes yeux se charment à suivre le profil d'une petite quakeresse qui nous sert, mince, sévère, toute vêtue de noir, son étroite figure ascétique sortant d'une collerette puritaine, — exquise, à côté de la fenêtre où, par-dessus le feuillage des orangers classiques, le ciel oriental brûle, flambe dans la gloire implacable de midi.
Nous allons faire la sieste dans nos chambrea qui sont très nues, très bibliques môme, chacune
portant au-dessus de la porte le nom d'une tribu d'Israël. Je dors sous la protection des Aser, entre Ruben et Benjamin. Vers deux heures, la grosse chaleur est déjà passée. Dans cette atmosphère sèche, vide de vapeurs, elle ne s'emmagasine pas : on ne souffre que du rayonnement direct du soleil dont la flamme dévore durant les deux heures
qui précèdent et qui suivent son passage au zénith.
Bien vite nous courons à la gare du petit chemin de fer que nous inaugurerons dans huit jours et que déjà je déclare inoffensif. En Europe où la nature est pauvre, délicate, entourée de civilisation hostile, le chemin de fer lui est pernicieux. En pays exotique, elle est trop originale et trop forte pour se laisser effrayer par les petits railways économiques. Celui de Ceylan, si alerte, si léger, se faufilant comme une petite bète active entre les hautes futaies de cocotiers, m'est resté comme un souvenir paradoxal et drôle. Celui-ci vaut bien mieux que la vieille route par laquelle, en deux jours, l'on allait à cheval à Jérusalem. Certes, quinze jours de cheval à travers les déserts de Judée ont un sens, parce qu'ils réveillent en vous le nomade, parce qu'à la longue ils se fondent Tun dans l'autre, tracent dans l'âme une traînée prolongée d'impressions simples et profondes qui vous éloignent de toute votre vie passée. Mais que laissent deux joutas de cheval à travers les pierres.
sinon le souvenir distinct de la courbature et de l'ennui ?
La gare est toute blanche, toute nette, petite gare coquette et simple de village, jolis wagons de bois clair et vernis, jolies locomotives munies de chasse-bœufs, faites pour trotter à travers le pays sauvage, jolis ateliers où des ouvriers français sont chefs, forment les indigènes, leur font oublier les antiques procédés de l'Orient traditionnel, où tout le monde forge et bat joyeusement le fer
Comme le soir tombait, un peu fatigué par la lumière de cette première journée, par le fourmillement et les odeurs du bazar, par ma cure de pilules au tannin biblique, et même, — l'avoueraîje? — par ma visite au chemin de fer, je me suis enfoncé dans les jardins de JafiFa. Si brûlés par les ardeurs de l'été, ils sont encore enivrants ; tous les parfums de l'Arabie s'en exhalent, flottent, dit-on, au-devant des vaisseaux sur la mer phénicienne. Entre les régimes des bananiers féconds, entre les massifs de lauriers roses et de citronniers, à l'ombre, des cactus géants dont les larges lames épineuses, dont les hautes raquettes articulées hérissent la terre d'une végétation de cauchemar, je suivais une route de poussière épaisse, d'où
montait cette senteur fade du désert qui vous hante et dont on a la nostalgie quand on Ta sentie. Au delà commençait la plaine de Saron, harmonieuse et sèche, sous un ciel qu'emplissait la quiétude du crépuscule. Bien loin, les collines de Judée ondulaient, sans poids, fluides comme des vapeurs qui s'étirent, et tout ce paysage de terre-sainte était large et calme infiniment, plein d'une paix profonde qui, peu à peu, pénétrait l'âme, la purifiait de toutes les petites images pittoresques laissées par cette journée. Dans un carrefour, sous un grand figuier, des femmes voilées de bleu venaient puiser de l'eau à une fontaine et s'en allaient droites et sérieuses, un bras sur la hanche, levant l'autre très haut pour soutenir leurs vases. Et puis, doucement, sur le silence fragile, comme des gouttes qui tombent, une à une des clochettes tintaient, et l'on voyait surgir une file de chameaux, apparition solennelle, si lente qu'elle semblait ne point avancer tant qu'on n'avait point vu les étranges botes, tour à tour, avec lenteur, avec précaution, plier leurs genoux calleux, étaler leurs pieds capitonnés dans la poussière, balançant, prélassant au bout de leurs longs cous flexibles leur tète osseuse où rêvent et sommeillent deux gros veux.
19 septembre.
De Jalla à Jérusalem, trois heures de trajet par une belle matinée fraîche. D'abord la plaine, roussie par l'été, hérissée de plantes sèches qui sont un peuple de fleurs au printemps, à présent un tapis fauve et riche, paysage simple où nulle verdure ne fait tache et qui fond là-bas en brume impalpable, an pied des collines molles. Puis la chaîne que nous atteignons très vite, le roc, la dure Judée, ardente et monotone comme une suite de versets bibliques. Le train serpente, décrit de grandes courbes dans les gorges profondes entre les lignes de pierre, qui sont les échines nues et brisées d'un pays autrefois vivant, le squelette disjoint et rongé de la terre. De loin en loin par taches, un peu de la pelure végétale reparaît, — combien maigre et souflrante ! Un olivier fait une grise et discrète broderie sur la pierre, ombrage un pâtre qui garde ses chèvres. Lydda, Ramleh, Bittir, de petits hameaux, des cases blanches, des dômes de boue que l'on dirait bâtis par des castors, surgissent quelquefois d'une oasis parmi les sveltes palmiers, le plus souvent s'accrochent, se confondent à la morne pierre. De
longs aprôts; il faut laisser passer les bestiaux, décider à se relever un paysan qui s'est étendu sur la voie. Dans ce premier voyage où elle est une étrangère, à coup sûr l'ennemie des chameliers, la machine marche avec prudence. Nous allons un peu à la découverte, sans savoir ce qui nous attend au prochain tournant. Je crois bien que nous nous sommes arrêtés devant plusieurs puits, comme il convient en Orient, à la façon des caravanes.
Nous montons toujours ; paysage de plus en plus minéral, impropre à la vie, où subsiste seule l'inutile matière pétrifiée que la nature Jette et promène à travers les profondeurs de l'espace. Et dans ce cadre étrange, qui s'élargit un peu, mais toujours limité par de pierreuses échines entrecroisées, voici paraître des toits de briques rouges, des couvents carrés, des bâtisses banales, une ville de province qui surgirait sur les ruines d un astre desséché : c'est Jéiusalem et Ton voudrait s en retourner.
Ce désenchantement est très heureux et réserve une grande surprise. Rien de plus extraordinaire que l'aspect de la vraie Jérusalem, celle que les vieux créneaux arabes entourent et séparent de cette banlieue, celle que je viens de voir à midi du haut d'une terrasse.
Sous l'ardente coupole du ciel, entre les plateaux de pierre, elle est terne; c'est une tache de poussière, crue et précise au milieu du funèbre paysage brillé. On ne s'attendait pas à cet étrange amortissement de la lumière. Et puis l'œil est déconcerté d'une autre façon. Sur ce haut plateau, sous ce soleil d'Orient* à midi, l'air semble évaporé, l'espace est comme vide. Il n'y a plus rien de fluide pour envelopper et adoucir les lointains. Dures collines qui nous enferment, petits dômes bas, terrasses serrées de la ville, tous les plans sont aussi proches, aussi secs, aussi arrêtés de lignes, aussi absolus, aussi uniformément ternis par le contraste éblouissant du ciel. Les rapports iamiliers sont rompus entre les diverses sensations par lesquelles l'œil évaluait les distances.
Aucun bruit. Sous le feu du soleil, cette Jérusalem qui s'étend tout d'une pièce, ne montrant <|ue son couvercle, si compacte que pas une rue n'en n'est visible, blanche comme un sépulcre avec ses calottes de chaux, ses terrasses plates, — cette ville muette étreint le cœur, l'épouvante par sa dureté, le désole d'une sensation de nudité et de mort. Seul un triste palmier, qui ne semble pas vivre, se penche tout près, ouvre ses palmes poudreuses sur un toit poudreux. Puis, couvrant les flancs du Golgotha, la ville tombe vers les sinistres sillons brûlés qui sont des cimetières, vers la vallée du Cédron, vers les creux du Ilinnom. Au delà, point d'horizon, le mont des Oliviers surgit de ces bas-fonds et monte, opprimant tout. Et à droite, tout près, semble-t-il, — en réalité très loin, derrière les étranges dépressions où la mer Morte cuit à mille pieds au-dessous de la Méditerranée, — posés comme un écran, comme une grande toile peinte, les monts de Moab barrent le ciel, ferment absolument le monde.
Que fait-elle, cette ville, dans ce paysage qu'on ne peut décrire sans répéter à satiété le mot de mort? 11 n'y a point de cité dans le monde qui lui ressemble. Elle reste toujours marquée d'un signe spécial. Dans cette désolation superbe, sur ce sol de pierre qui ne nourrit rien, dans cette lumière exaltée, on sent bien qu'elle ne vit que
de la vie de l'âme, d'une idée, d'un souvenir, d'un espoir....
Morte au dehors, elle remue encore au dedans. Dans Ces agglomérations orientales, la vie est obscure, cachée, intérieure comme au sein d'une fourmilière. Qu'on l'éventre soudain, cette ville muette et blanche, et des boyaux étroits apparaîtront, épanchant avec une rumeur sourde une foule dense que Ton n'avait point soupçonnée. Le quartier arabe est percé de ces tunnels sombres, de ces ruelles voûtées ou plafonnées de nattes. Pour traverser la ville, pour aller de la porte de David à la mosquée d'Omar, il faut un voyage souterrain au bout duquel on émerge à la lumière. Dans cette obscurité, on avance lentement, porté par la foule, à travers la pouillerie pittoresque, entre les échoppes où les marchands ne peuvent tenir qu'accroupis : minuscules logis dont la taille semble juste mesurée à la longueur des corps. Comment l'homme peut-il vivre ainsi tassé contre Thomme? Comment les pestes n'cmpoisonnent-elles pas ces obscures masses vivantes? Ruche et fourmilière, le mot revient toujours pour décrire ces agglomérations serrées où les hommes, très semblables, n'ont point d'existence distincte, où l'individu, n'étant pas dégagé.
n'éprouve pas le besoin de faire une place vide autour de lui.
De beaux types primitifs, qui tous sentent la laco. Jamais rien dans les traits qui indique une habitude originale, une éducation spéciale, un métier. Rien de mobile, de varié ; aucun de ces visages, chez nous si fréquents, où se reflètent toutes les préoccupations changeantes du moment, où s'entrecroisent en plis imperceptibles, en mille nuances, tous les soucis de la vie passée. Des physionomies arrêtées, figées, où l'on n'aperçoit que des caractères généraux. Des types, au vrai sens du mot. Cela est visible surtout chez les Bédouins superbes et gauches, à l'ossature sèche, aux barbes assyriennes, aux nez busqués, aux mains maigres chargées de joyaux, superbes et lents de gestes, traînant des manteaux raides et lourds comme des étoles. Il y a: des vieillards tranquilles, très beaux, le teint tanné dans une barbe éblouissante de blancheur, le frontsillonné de rides, de vieilles femmes accroupies, aux mamelles pendantes, aux mamelles de bétes durcies comme des outres ridées. Et dans cette pénombre chaude, cette crasse, ces couleurs font une confusion harmonieuse et admirable.
Toujours .dans la ville arabe, mais hors du
bazar, maintenant, dans les quartiers tranquilles qui s'endorment et révent du passé. C'est un mystérieux dédale, où les pas en frappant le sol résonnent d'une façon inquiétante. Des ruelles étranglées qu'enjambent des arcades, de sombres tunnels, des guichets jalousement fermés, de rares fenêtres grillées, des voûtes qui s'ouvrent à droite et à gauche, — hautes voûtes ogivales ou cintrées, froides et sérieuses comme des bas côtés de cathédrale, où les personnages drapés s'encadrent, prennent des allures augustes et grandes.
Admirables vieux décors ! Quelquefois les murs remontent au haut moyen âge, faits de granit alternativement rose et blanc, en bandes parallèles, doucement fanées par le temps, chaque bloc joint à son voisin avec une précision inébranlable et superbe. Il y a de vieilles portes massives qui datent de Saladin, surmontées de niches où la lumière et l'ombre s'emprisonnent, se jouent, se fondent richement dans un réseau d'alvéoles; il y a des fontaines du xi* siècle, fleuries et festonnées^ dont le marbre a pris sous Tusure des siècles un éclat doux d'ivoire jauni.
Et sur ces choses précieuses ou magnifiques, tant de vie humaine qui a coulé pendant tant de siècles a laissé son empreinte et sa trace vénérables. Elles n'ont pas cessé de servir obscurément, simplement, sans orgueil, tous les jours, à tous
moments, sans jamais que leur rare beauté les pose à part, chaque génération les trouvant là comme ont fait les générations anciennes, et ne pensant pas à s'en étonner. Aujourd'hui, leur vieillesse et leur misère les rendent seulement plus dignes d'amoiir et de respect.
Du silence et de la solitude dans ces quartiers. Parfois un âne passe; des vieillards qui fument sans mot dire, assis sur leurs tabourets, se serrent Tun contre l'autre. De temps en temps l'œil plonge à travers une grille sur une petite cour pleine de clarté verte, celle que liltrent des saules dont le feuillage tombe en rideau sur quelque tombe sacrée de saint musulman.
Quelquefois encore, au loin, au bout d'un long tunnel, dans une large ogive noire, un coin du bazar s'encadre, un morceau de ruelle où la foule se presse, gravissant des degrés, avec des remous de couleur plus chaude et plus profonde dans l'ombre, et çà et là, par-dessus les têtes, on distingue un bras nu, cerclé d'argent, qui, gravement, soutient une amphore.
Plus loin, le quartier juif, où le pullulement est étrange et sordide. On m'affirme que l'on compte maintenant quarante mille juifs à Jéru-
salem, tous revenus d'Europe. Tous les ans, ils alflucnt plus nombreux de Pologne et de Russie. Voici la ruelle où ils se tassent, si étroite qu'on y voit à peine clair, bordée de boucheries sanglantes où des tôtes de mouton sont empilées. Là dedans une cohue puante, souffrante, loqueteuse, scrofulcuse, anémiée par la Vie à l'ombre, des yeux enflammés ou chassieux, des teints malsains, presque translucides à force de pûleur, et les vieux costumes des juifs du moyen âge : longues tuniques d'Orient, rayées dt^ jaune, longues lévites serrées à la ceinture, grands manteaux sans manches qui tombent des épaules jusqu'aux pieds, lamentables chapeaux d'Occident, tristes feutres maculés qui ont traîné chez tous les revendeurs, savates éculées, toques de fourrure, bonnets de coton pointus qui couronnent de vieux crânes, de vieilles tôles portant besicles, bref,' toutes les guenilles de là vie sédentaire, toutes les loques des vieilles juiveries d'Amsterdam ou de Prague. Les barbes sont longues, frisantes, les cheveux ondulent, tombent en papillotes grasses sur la blancheur des tempes : « Tu ne couperas pas les coins de tes cheveux, et tu ne gâteras point ta barbe, » a dit TÉternel.
Mais parfois sous ces vieux chapeaux, parmi ces longues tignasses, que de têtes admirables et douloureuses, quelle iiilcnsité d'expression, quel rayon-
nemcnt de l'âme, quelle fatigue de la vie, quels yeux profonds et tristes, quels regards en dedans, dignes de Rembrandt, du peintre qui a senti la beauté de ces juiveries, la lumière tragique qui s'épanche du sein de cette ombre et de cette pauvreté ! Certaines têtes passionnées déjeunes hommes font penser au Christ. Il y a des vieillards qui se dressent comme un siècle de misère ; on ne se lasse pas de les regarder; leurs figures restent tout au premier plan de la mémoire, parmi les plus intenses souvenirs que l'on rapporte de Jérusalem, aussi belles avec leur flamme voilée de vie intérieure, leur profonde expression de souffrance familière, de résignation muette, que le vieux juif de Rembrandt à la Galerie nationale.
Us sont très nombreux ici, les vieillards de l'Europe orientale; ils aspirent à venir mourir ici, à se coucher à côté de leurs ancêtres, à ajouter leur pierre à celles qui dallent la vallée de Josaphat. C'est le rêve qui les hante là-bas, comme le mirage du Gange qui pousse l'Hindou mourant vers Kasi. Ils ne peuvent point oublier leur race, ils gardent toujours le culte de la Sion glorieuse, ils se lamentent toujours de l'avoir perdue.
Reaucoup d'yeux bleus et de cheveux jaunes, produits des croisements avec le sang allemand et slave. En général, avec de l'allemand, on se fait comprendre de ces gens. Aux bureaux de poste où
ils font queue, ics lettres qu'on leur remet portent des timbres allemands, autrichiens ou russes. Us communiquent encore avec les Judengassen do là-bas, ces Hébreux d^Orient, ces Israélites en longues tuniques.
A gauche, dans la ruelle infecte, un escalier disjoint mène à la synagogue. Là, sur le parvis étroit, on vend des journaux hébreux, et comme autrefois à rentrée du temple, des marchands sont installés, courbés sur leurs balances ou leurs grimoires; d'aulres ne font rien, se chauffant là, passant la journée autour de cette synagogue qui n'est pas seulement le lieu du culte, mais le centre actif de cette juiverie, le foyer ardent et spirituel qui semble animer tout, hanté par les vieux qui s'y rencontrent pour y disputer, pour y ergoter, pour y conférer pour y dormir et y rêver, tout près de l'école où les petits juifs pâles, en robes et en bonnets de coton apprennent à déchiffrer les caractères antiques dans les livres sacrés.
L'intérieur du temple est pauvre et nu. Pour seule décoration sur le plâtre terni, les lettres carrées des versets hébraïques. Point de culte; mais des octogénaires sont là, sur des bancs de bois, dispersés sans ordre dans la maison commune, assis au hasard, tournant le dos au tabernacle, — somnolant les uns, psalmodiant les autres, — leurs tomes de cuir, leurs Pentateuques
antiques tremblant entre leurs doigts tremblants. Ils lisent avec des coups . de voix imprévus, se balançant selon le rite, avec des secousses brèves de l'échiné. Sur le même banc, deux voisins qui semblent avoir au moins cent ans, la pointe de leurs crânes coiffée d'un minuscule bonnet, ont des yeux perçants de faucon, des visages de très vieux oiseaux de proie. Vite, vite, tournés Tun vers l'autre, ils psalmodient, les deux sorciers, avec une rapidité de fièvre, avec des secousses de leurs maigres corps, avec des gutturales sèches, de petits cris âpres et irrités, de plus en plus vite, rapprochant leurs têtes chauves, se fouillant du regard j glapissant les versets et les répons d'une extrême voix de fausset, delà fait un dialogue frénétique, exalté, entre ces deux anciens de Juda qui rappellent les intransigeants, les fanatiques d'autrefois, les dévots du rite dont la foule ardente proférait des cris de mort contre l'apôtre des Gentils.
Nous laissons là les quartiers juifs et arabes, nous traversons quelques rues voûtées, et voici la Jérusalem chrétienne, la vraie, la muette, l'immobile, celle sur qui pèse le grand souvenir, la morte que la foule arabe ne réveillera jamais, — saisissante à côté de ce grouillement de vermine qui
l'entoure comme un cadavre tranquille. C'est autour de la voie douloureuse, entre les vieux couvents, les refuges de pierre grise où les vierges d'Europe, les « filles de Sion, » se retirent pour prier. Petites rues montantes où l'on est bien le soir pour rêver comme à Bruges, comme dans nos anciennes cités monacales, petites rues aux pavés ronds, à jamais désertes entre les vieux débris d'arcs romains, entre les hautes murailles solennelles, froids couloirs où la paix habite avec l'ombre du passé, où le silence est caressé par le tintement des cloches qui sonnent les heures d'office. la fraîcheur et le calme de ces cloîtres, après la cohue et la chaleur des bazars, l'apaisement que versent ces grandes salles spacieuses, ces hautes ogives entre-croisées, ces murs épais, blanchis de lait de chaux! Gomme on respire la règle et la quiétude dans ces longs corridors droits, dans ces dortoirs où s'aligent sous le geste d'un grand Christ les lits étroits des petites pensionnaires ! Comme on est reconnaissant de l'accueil que vous fait une vieille femme française, au teint de rose fanée entre les ailes pures de sa coiffe de lin, un sourire sur ses lèvres minces, toute gracieuse et patricienne, dans la dignité de sa rol3o dp bure où pendent, avec un rosaire, des clés et des ciseaux!
Nous arrivons dans une cour carrée sorte de sac où viennent tomber deux ruelles aveugles. Là, sur le mauvais pavé, des Arabes se chauffent au soleil, des mendiants dorment, des popes chevelus somnolent ou traînent leurs savates. — Est-ce bien là le parvis du Saint-Sépulcre, de la vieille église franque dont l'Europe a tant rêvé? Comme elle est pauvre et délabrée ! Comme cela sent la vétusté, la misère, l'abandon en pays conquis, l'éloignement de l'Europe active! Est-il possible qu'au fond de cette triste cour, nous soyons bien sur ce Golgotha, sur ce Calvaire que l'on imaginait profilé sur le ciel, au-dessus de la ville cruelle, comme un pié»destal de sacrifice, comme un échafaud tragique!
A l'intérieur, on est très désorienté ; on s'attendait à trouver une basilique, avec ses grandes lignes, sa nef principale, ses chapelles symétriques, et l'on erre dans un dédale obscur de coupoles, d'escaliers, de corridors, de cryptes et de chapelles : chapelles syriennes, latines, romaines, coptes, grecques, chacune entourée de sa légende, enveloppée de ses souvenirs sacrés, — ténébreuses les
unes, abandonnées, moisies, leurs mosaïques délabrées, leurs vieux argents éteints, comme si, oubliées, enfouies pendant des siècles, on venait de les dégager à coups de pioche ; — les autres à ce point rayonnantes d'icônes, de cierges, de lampes et d'une profusion d'ors que toute cette magnificence se reflète dans les dalles de marbre et que Ton croit marcher sur des topazes. A côté des sculptures byzantines, des tombeaux gothiques et des saintes images russes, miroitent les orfèvreries religieuses de la place Saint-Sulpice. Tout cela monte et descend au hasard, avec le sol, et l'on comprend enfin que l'on n'est pas dans une église, mais simplement sous une toiture, sous une carapace commune qui, recouvrant au milieu de la ville exhaussée la pente primitive du Golgotha, isole et abrite les lieux sacrés que révèrent tous les cultes chrétiens. Des escaliers semblent conduire à quelques souterrains et tombent dans des chapelles que l'on ne soupçonnait point, que hantent des prêtres arméniens dorés comme des idoles. D'autres montent en labyrinthe, comme pour grimper dans les combles, et débouchent devant de nouveaux autels où l'on nous fait vénérer, en le touchant au fond d'un trou, le roc où fut plantée la croix. Quelquefois, tout d'un coup, nous arrivons devant le vide; à nos pieds, au-dessous d'une balustrade circulaire, une coupole s'arrondit, trouée, délabrée, usée, pleine d'oiseaux
EN JUDÉE. m
qui jacassent, ses parois toutes brodées d'apôtres dont le \ieii or luit sur sa concavité, de saints grossiers qui semblent découpés dans du papier, — et jusqu'en bas, traversant l'obscurité fumeuse, le regard fait une chute, tombe droit avec les innombrables cordes qui pendent du sommet, sur des constellations de cierges, sur des rayonnements vagues d'argent, sur un peuple noir de prêtres d'où montent dans une résonance la grande mélopée nasillarde, les grands piallements chromatiques du culte grec.
Et des mendiants s'agenouillent dans des coinS; de vieux cheikhs venus des villages chrétiens s'immobilisent dans des attitudes de fakirs, des dévots baisent des dalles, piquent des cierges sur des pointes de fer,- des femmes voilées de blanc allaitent leurs enfants collés à leurs longs seins plissés, des popes passent : patriarches barbus, chevelus, ventrus, en costumes de docteurs, en grands bonnets de Sorbonne, pleins de graisse, de crasse et d'importance, fanatiques et querelleurs, prêts à batailler si les moines franciscains faisaient durer trop longtemps leur messe à l'autel qu'ils partagent avec les Grecs. Accroupis sur des nattes, près de l'entrée, des soMats turcs boivent du café avec une dignité musulmane, avec une tolérance et un mépris tranquilles pour les bisbilles et les simagrées chrétiennes, font régner l'ordre par leur
TEURES SORTES.
préscoce. Et Ton a beau aller, revenir sur ses pas, on n'arrive pas à démêler un plan d'ensemble; on s'égare toujours: on croit avoir tout vuv et Ton découvre encore. Ici une chapelle de couvent, où d« robustes moines tondus, en bure brune, assis dans leurs staUes de chêne, écoutent un père qui prêche en allemand, faisant sonner sous les voûtes les rauqucs consonnes germaniques. Ailleurs, un escalier mystérieux, un escalier de cave, que garde, les bras en croix^ un mendiant extatique, — et tout en bas une crypte déserte, creusée dans le roc, très semblable et une vieille église de village breton, avec les mêmes sculptures naïves, les mêmes fleurs en papier sur Tautel, les mêmes peinturlurages primitifs, le même air de vétusté froide et le tic tac régulier, fatal, le battement terrible d'une grande horloge qui, dans ce silence de souterrain, mesure la fuite du temps.
Sous la surveillance de l'autorité musulmane, tout paraît se passer au hasard. Point d'affiches indiquant les diverses cérémonies des divers cultes. Voici une messe grecque où il n'y a point de fidèles. Aujourd'hui dknanche matin, je ne découvre pas de messe catholique. Pour entendre celles que l'on célèbre à l'aurore, à l'heure où ne sont pas encore ouvertes les portes du vieil édifice chrétien que les soldats turcs ferment tous les soirs, il faut se laisser emprisonner ici, avant la
EN JVBÉIS. Sn
tombée de la noit, dans un des couvents que contirait le £aint-Sépulere, assister aux offices nocturnes» dont les grands chants tiistes se dével<^ pent avec lenteur.
Je visite quelqucsmns de ces couvents dont les chcttobres se ramifient dans l'édifice, dont les cellules s'enchevêtrent aux chapelles derrière les châsses et les reliquaires. U y en a de tmites espaces^ habiles par les frandscains qui, seuls» représentent ici TÉglise romaine, par les Grecs catholiques, par les orthodoxes, par les Arméniens, par les S^ens, chacun préposé à la garde de certaines^ r^li^ues. Mais, dans cette pétaudière sacrée, parmi tous ces logis religieux, le plus cxtraordi* naîre est celui que j'ai découvert sur le toit, on plein air, au-dessus des combles abandonnés oii Louis-Philippe et Napoléon III sourient officielle* ment dans des cadres d'or. Là*haut, sur une terrasse, dans des cases africaines nichent les coptes, les moines noirs d'Abyssinie : un véritable village nègre juché sur un toit où Ton vanne dui)lé« où des poules picorent. Guidé ou plutôt harcelé par un religieux, sorte de mendiant à face plate, j^entrevois l'intérieur de quelques huttes : toutes petites, obscures^ sordides. Dans un de ces taudis, sur un grabat, un nè^re est vautré à demi nu. Tout près de IJr, des vieilles à peau noire, couvertes de loques, sont des religieuses dont les cases se mêlent à celles.
fit TEURES MORTES.
des moines. Et tout ce misérable monde, qui gîte et vit en commun sur ce toit du Saint-Sépulcre, représente le christianijsme nègre dont la petite place est marquée à côté des autres rameaux puissants ou avortés de l'arbre qu'a planté le Christ.
En bas, dans les grandes chapelles dorées, sous les voûtes spacieuses, l'Église grecque est souveraine. L'amour de la relique, le culte des objets, des choses tangibles, poussent les orthodoxes par milliers dans ce pays où tant de pierres sont vénérables à cause du souvenir. De tous les points de la grande terre russe, ils peuvent toujours drainer de l'argent pour acheter et occuper en maîtres les lieux saints.. Dans l'ombre qu'enveloppent les voûtes, dans les labyrinthes des escaliers et des corridors, sous la grande coupole qu'ils possèdent^ on reconnaît leur prédominance aux ors byzantins, aux grands cierges historiés, aux icônes fabuleuses, aux vierges plus grandes que nature, pareilles à des idoles, découpées dans des plaques d'argent, à toute cette décoration métallique, à ce triomphe de l'image, à ce somptueux rayonnement d'or qui, dans ces demi-ténèbres intérieures, à l'heure indécise où la nuit tombe, me rappellent un temple de Bouddha à Ceylan et le culte du soir.
Des pèlerins venus de la Russie accomplissent les gestes rituels, pauvres moujiks maigres, aux longs cheveux, qui se traînent à genoux d'un autel
à l'autre dans le silence et l'ombre, comme des larves misérables. Il y a une grande intensité soumise dans ce prosternement douloureux; une ferveur humble et naïve éclaire ces yeux pâles de septentrionaux* Les gestes ne sont pas rapides^ quelconques comme chez nous, mais minutieux, assujettis comme ceux des musulmans et des Hindous à la formule précise. A genoux, le tronc renversé en arrière, la figure au ciel, ils restent là, les bras en croix, le pouce et l'index soigneusement rapprochés. D'autres, régulièrement, se cour^ bent, baisent la terre, se relèvent tout droit à la façon des musulmans. Les signes de croix, ter* minés de droite à gauche, sont dessinés très lents» très grands, couvrant le corps de la tète aux genoux.
Avec le triomphe du rite, le triomphe de la cré* dulité. En terre-sainte, pas un fait évangélique dont on ne puisse affirmer en vous montrant une pierre: c'est ici qu'il s'est passé. Luc a parlé du bon larron : voici la tombe du bon larron. Voici la place où se tenait Marie ; voici le rocher qui s'est fendu jusqu'aux entrailles de la terre» — on ajoute jusqu'au tombeau d'Adam dont le crâne est là, juste au-dessous de nous ; voici la pierre sur laquelle fut embaumé le cadavre divin ; voici les tombes de Nicodème, de Joseph d'Arimathie. Aijleurs, dans la campagne des environs, on
O TERRUS VORTfiS.
montre ki tombe de la Tierge, Tempreinfe qaer laissbrcnt les pieds du Christ lorsqu'il quttta la terre sur le mont des Oliviers. Qui ne la seni loudhaitfc et respectable cette foi simple de tant de panires pèlerins qui, Ycnus de lH)ccideBt loivlaûi, en fiio* cessions prolongées de siècle en siècle, ont voulu ctreindre cet Évangile dont leur eenrs'élint nonm? Vi^iment. l'on s'^oniie que des gens de goût se soient montrés méprisants, aient enlreprisla tâdie facile de railler et de ré&tcr« que leur critique de lettrés, leiir scepticisme supérieur, ne se soient pas tus devant l'amour impérieux des komèles qui^ont voàlu toucher.
Entre toutes ces reliques, il «s est «ne^ trois fois aainlc* papoe que notre race en a lantJBèré^ kafit de lèvres ront baisée, que cela suffit à lamdre vénérable et <pie l'on ne songe ^lèceà s'énpiérir de son authenticité. C'est au fond^lus petit ^ sanctuaire de marbre on le jour n'a pa^ n8cà&.:Uu dans Iffdcuxième ehamlure* si itrdile que deux ^^»''sonnes seulement peuvent y trouvât* place, «otts une lampe qui veille, une datte s'aUlMige, posée, dit-ofi, juste au-dessus du s;îpttlere dirni. fims œ tabernacle étroit, où les pèlerins me fénèlrent qu^un àmi, en se courbant sons «ne poite trte basse, entre ces murs qui vous isolent <et ae vejoi^ gncnt au-4essus de votr« tète, il est pcanis 4e s- agenouiller un instant L'air est lourd : desparfunats
ES JUDEE. 231
s'étirent en nappes bleuâtres dans le rayonnement mystique de la veilleuse que reflètent les parois de marbre jauni« Le silence pèse, solennel. Et puis, sans mot dire, sans bruit, un popé dont vous n'aviez point remarqué la forme sombre s'approche et vous verse sitr les mains quelques gouttes d'eau de rose. C'est le signal; il faut âe lever, se rètirer à reculons, les yeux fixés sur la dalle vénérable, en se pliant pour passer sous la porte basse.
De l'autre côté, dans l'obscurité de la preïnière chambre, des fidèles attendent leur tour oii bien restent en prières, contents d'être tout pr6s du tabernacle où ils n'ont pas le droit de s'attarder.
J'allais partir quand, tout d'un coup, uîle surprise : la, près de moi, dans l'ombre, j'ai senti et maintenant je distingue un être vivant, iniiùobile, si rigide dans son attitude d'extase que je ne l'avais pas aperçu. Collée au mur, les bras levés dans ses voiles, telle qu'une chauve-souris douée là, c'est une femme, mais de son âge oïl ne peut rien dire ; un morceau de la figure est seul visible, montre des traits de momie ; sous l'étofle, on sent flotter un corps rétréci qui fait songer aux reliques vivantes. Longtemps ses mains osseuses restent tendues vers le ciel, mais tout d'un coup elle s'est courbée, elle effleure la terre de l'index, et se redresse, se signant du grand geste grec, minutieusement, avec lenteur, touchant de ses doigts fermés son
^0 TERRES ilORTES.
front, SCS genoux, ses épaules, la droite .et puis la gauche.. Un instant elle croise ses poignets sur sa poitrine, et yoici qu'avec une rigidité de morte, levant en haut ses yeux qui ne voient rien, elle a repris la pose d'extase^ la longue pose qu'elle semble ne plus devoir quitter. Mais soudain la môme série de gestes recommence, se répèle toujours infatigablement, jusqu'à ce que je me lèyç pour :m'en aller, la frôlant sans qu'elle tressaille, sans ra^me que s'émeuve ^a prunelle fixe^
Bien. .SQuvont je suis revenu dans ce sanctuaire, et chsK^ue fois jç l'ai trpuvée là, dans l'étroite antir chambre, collée contre son mur^ debout sur un })etit tapis qu'elle apporte le niatin, décrivant le cercle régulier de ses gestes, tendant ses n^ains au ciel, et puis baissée vers la terre, et puis se signant toujours. D'où vient-elle, cettç sœnr chrétienne des yoghis? Qu'y a-t-il dans cette âme? Une flamme constante, tranquille, brûlant sans trêve comme la lampe qui yeille lavec elle près du tombeau? Ou bien le vide est-il complet dans son esprit f N'y a-t-il plus .que le ressort machinal qui dévide sans se lasser la même roue monotone?
Je fais encore une fois le tour de la basilique. Quelques pas font voyager l'esprit d'pii n^onde à l'autre, lui font traverser de longues périodes de la durée. Les franciscains tondus chantent dans
leurs stalles, et ces costumes, comme ceplain-chant rappellent notre moyen âge occidental, évoquent vaguement le rêve ascétique et religieux de notre catholicisme.
A présent, ils sortent, cierges en mains, et leurs profondes voix mâles, s'élargissant sous les voûtes sonores, déroulent une monotone et douloureuse liturgie. Us ont des yeux ardents, ces Italiens, de beaux gestes tragiques. De station en station, de chapelle en chapelle, ils vont, suivis par une foule pieuse qui, à chaque étape, s'agenouille tout entière derrière eux; ils vont, illuminant l'espace brumeux de la clarté tremblante de leurs cierges, confon^ dant leurs chants en un grand chœur, qui monte comme une musique d'orgue, de tout le peuple et des moines prosternés^
Cependant, auprès de la grille dont s entoure, sous la coupole centrale, l'église grecque, de$ hommes et des femmes sont assis par terre, sem^ blent attendre quelque chose, et, dans ces groupes, l'on reconnaît les figures d'une autre race, de grands yeux levantins.' A leur tour, ils se forment en procession, . au moment où s'ouvre une porte d'où débouche, vêtu de rayonnantes élolcs, le clergé arménien que mène un prêtre, la tête chargée d'une pesante et large tiare; et elle va vite, la troupe dorée, à grands pas, jetant de Tenccns à leur de bras, clamant ses chants à tuei-tête, au
TKRIBS HOMES.
hanrd, «emble^ril, — rm dnonrdmtes de peuple îadviUfié. A reguéer œs figures frustes de prêties annéiiîeos, on conprend très bien qu'il n'y a chez eux que le rile, et qu'avec eux nous rentrons dans les fbvmes orientales et .%âes du cbristianinne, d'un durislianîanie mort, arrêté très tôt, n'ayant prasque rien dminé en dèfel<q[^ement de fève, de-sentîmeot et de pensée.
Chose étrange que toute cette agglomération de cultes complMpiés autour de l'Évangile primitif, panûUe à ce labyrinthe de chapelles historiées, qui a recouvert et caché le»rec nu du Golgotfaa. Mais le chrisUanîune ne vit plus ici, dans cet Orient où il «e :tniine misérablem^it on pays eonqius. Sur la terre qui vit jaillir ses premières ctinoeUes, il n'a point trouvé à se nourrir. Elle y fut bien vile étouffée sous l'amas dos pratiques et des superstitions, la flamme originelle qui courut, si rafâde, autmur de la Médîlerraoée, -qui éclata dans ce monde romain où s'étaient accumulées 1^ substances explosibles, où, les cités étant mortes ainsi que les croyances antiques, toutes les idées apnt disparu qui oitiounent l'homme en sociétés, et qui dirigent sa vie, après un long travail de spéculation autour de l'absolu, des millions d'esprits et de cœurs languissaient dans l'attente, imprégnés de métaphysique et de tristesse. La faible lueur chrétienne que l'on retrouve en Palestine n'est guère
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entrcicnuc que jpar les cultes orientaux, et, comme il arrive toujours, en se cristallisant en rite^ Ces cultes- là se sont vidés de sentiment. Qui croirait qu^en terre-sainte, nos religieux doivent payer eurs élèves pour qu'ils restent catholiques? Nous les tenons par la bouche, me disait un frère de la doctrine chrétienne.
Pauvre religion sans âme, tristes lieux sacrée que nous aimons à contempler et qui ne sont plus qu'un berceau vide! Mais qu'importe au christianisme? Sa vie est ailleurs : une idée religieuse est une créature active, indépendante du lieu ; elle va, vient, devient, se transforme, se multiplie, organise autour d'elle les rôves, les efforts, les pensées, toute la vie des hommes et des sociétés. Voyez celle qui est née du Christ, travailler toujours notre Occident, animer encore ce catholicisme qui semblait si prdcis dans ses arêtes, si raidi dans son rite et sa discipline que nous pouviens nous demander s'il n'arrivait pas à l'état de forme immobile, mais qui, sûrement, se r^rend à remuer. Voyez-la faire lever four à tour ces sactes prot^îstantcs d'Amérique et d'Angleterre., essayer chez les rationalistes «nitariens et anglicans do se marier à des idées d'origines différentes, scicnlifiqucs ou sociales, pour grouper à nouveau, d'une façon saine et stable, dans chaque société les âmes, dans chaque âme les pensées et les senti-
436 TERRES HORTflS.
ments. Vers le mois de mai, quand on arrache un épi vert de la terre humide, souvent, embourbée de terreau, on aperçoit l'enveloppe crevée, demipourrie d'une graine. On s'arrête à la regarder quand on se dit que toute la vie est mystérieusement sortie de là. Mais la vie n'est plus là. Elle circule à présent dans la riche gerbe, dans les tiges lustrées qui divergent et montent au soleil pour les moissons.
SO septembre.
Par la solitude des quartiers arméniens, je suis ce matin l'intérieur des remparts pour aller regarder de prés les gorges brûlées qui se creusent autour de la ville, à l'Orient, comme des fosses funèbres. Rues d'éternelle paix, que bordent les antiques murailles arabes et qu'habite la seule lumière. Elle les inonde d'une blancheur dure, elle les blesse d'un éclat qui est l'une des tristesses et aussi l'un des charmes de ces vieilles villes d'Orient, sans doute parce que son indifférente splendeur rend plus saisissantes la ruine et la vétusté des choses, fait penser à tous les impassibles soleils qui ont éclairé les milliers et les milliers de jours évanouis.
Sur le pauvre pavé, une longue bande blanche, toute vibrante, que jette le soleil d'aujourd'hui et une longue bande lilas qui tombe des murs délabrés du couvent arménien. Sur les degrés disjoints de la ruelle qui s'élève en escalier, il n'y a rien d'autre que ce contraste de l'ombre et de la lumière, i^t dans sa simplicité, c'est une des choses qui s'enfoncent le plus avant dans la mémoire du cœur, et
dont l'image ressuscitée suflit, comme un parfum, à évoquer toute une traînée confuse d'impressions, tout un monde de silence, d'immobilité, d'abandon. ... La vieille ruelle a; tourné et voici la grande porte de David, sorte de tour carrée, bâtie de pierre épaisse, percée d'une ogive et qui monte au-dessus des crtoeaux du mur. On la travc^rse et de l'autre côté tout le sinistre paysage afqparatt» ^-^ d'un gris rouxycomme ecmverl de cradres^ A mes pieds, tout de suite, dés la. base du rempart qui se dresse à picsur la pente du m&ai Sion, Les diamps aigus et roulants de cailloux dévalent, tombent dms les ravins étroits du Hinnom et du Cédrmi« dans les régions mortuaires qui ne con* tiennent que de la poussière humaine. Au delà^ jonchant l'âpre flanc roussi de la montagne, bardant les deux vallées, des milliers et des milliers de points blancs semblent un ossuaire et sont les innombrables pierres que les Juifs ont j^ées là pour marquer dans les vallées saintes leurs sépultures. Soifs ce soleil de onze heures, on dirait un paysage lunaire, un morceau d'astre éteint, plissé de ravins serrés, fendu, cassé, — son écorce affaissée sur le retrait de son noyau durci, — et qui tournerait dans Tespace, couvert des ossements de ses races mortes. Cela est immobile et absolu. Pas une pellicule de végétation, pas même d'herbe brûlée. Cà et là pourtant, sur la grisaille universelle, on finit
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par distinguer la tacbc grise que fait un olivier solitaire, aiiure ré»gné qui s'accroche à la pierre pour rendre plus YÎsiUe la désolation. Tout en bas du profond sillou, un sentier circule, mal traeé, interrompu, fait comme d'égratignurcs successives péniblement prolongées sur la roche calcinée. A droite, tout d*un coup, avec stupeur* on découwe un village, sorte de traînée pâle, confondue au sol, s'allongeant comme une lèpre au pied du mont du Scandale, — U*istes cases de terre séchée, qui se collent à la pierre sèche. Qu'est-ce que ce hameau d& Troglodytes? De quoi peut-il vivre dans ce pay* sage géologique où pas une trace de verdure, pas un filet d'eau ne sont là pour appeler et réunir les hommes, parmi ces crevasses et ces boursouflures de la croûte terrestre, sous le àar flamboiement de ce soleil dont les rayons, dardés comme à travers le vide, emplisscmt et brûlent les bas^bnds funéraires?
Derrière la porte de David, à travers les cailloux, à travers les tombes, à travers les tas d'ordures séchées, à travers des squelettes blanchis de chiens et de chameaux, un mauvais chemin, — la ligne imperceptible qu'ont tracée depuis des siècles les pas humains sur ces durs champs stériles, — un triste sentier descend vers les profonds ravins, et longe d'abord les remparts, les vieux créneaux gui, suivant la pente abrupte du terrain, tombent
en escaliers ef dont les replis anguleux étreignent les terrasses et les coupoles de la ville compacte. A présent la grossière maçonnerie arabe fait place à un mur admirable et cyclopéen, et certainement il s'enfonce comme une falaise dans les profondeurs du sol, construit de blocs géants, de blocs lisses qui datent de la haute antiquité juive, probablement de Salomon, et enchâssés là pour toujours, formant un angle indestructible et précis, à l'endroit où la muraille tourne et s'éloigne vers le sud.
Le sentier a quitté le rempart; il descend, descend toujours parmi les pierres, tombe bien audessous de la ville. Tout en bas, à ma grande surprise, au fond du ravin roussi où les feux du soleil s'encaissent, une petite source jaillit, invisible, cachée dans une grotte obscure, et, à l'entrée, il y a des groupes humains, les femmes du village troglodyte qui sont venues puiser de l'eau. D'un effort lent, avec un ample déploiement des bras, elles chargent leurs vases élancés qui débordent, les affermissent sur leurs tètes et s'en retournent majestueusement, d'une démarche alourdie....
Je me suis assis sur une pierre pour regarder les mouvements de ces femmes dans l'éternelle désolation du paysage. Le puits est toujours en Orient le centre de la vie locale ; c'est autour de sa margelle, en emplissant leurs vases, en faisant la lessive, que les villageoises aiment à bavarder;
CN JUDEE. S41
après les longues journées à cheval, c'est là que Ion retrouve des figures humaines. Comme la condition des êtres simples, qui vivent près de la terre, reste partout la môme ! Dans notre Franco que sillonnent les chemins de fer, il y a des pay*» saunes dont la vie ressemble beaucoup à celle de ces femmes ; elles habitent de sombres chaumières. Vers les douets de Bretagne, vers les fontaines de fées, elles descendent pour faire les mêmes gestes, pour charger des brocs sur leurs têtes, pour jaser aussi ; seulement elles ont de pâles figures claires» encadrées de toile blanche, et de hautes herbes se reflètent dans les fontaines en verdures merveilleuses.
Une à une, elles descendent, les jeunes filles arabes, par le chemin pelé, légères, cambrées, sous les plis chastes de leurs draperies bleues, de leurs admirables draperies flottantes, le front cerclé d'une chaîne d'argent. Têtes brunies, minces, allongées, presque aiguës, où Ton sent l'ossature fine et forte, le type svelte, plein de délicatesse et de fierté.
Devant la grotte, dans une petite baignoire d'oiseau, sous l'œil des mamans de treize ans, des bébés jaunes, retroussés jusqu'au gros ventre qui ballonne, le derrière à l'air, de tout petits bébés qui chancellent encore sur leurs jambes à fossettes, barbotent, les youx mangés par les mouches, épar-
ta TERRES SORTES.
pillant Tcau aVcc des gloussements jnycùx de pous^ sins. A cjtét sar le mur de ferre, un grand Arabe étendu ne fait rien que les suivre du regard, et de temps en temps se dérange pour relever leurs petites jupes et puis reprend sa pose tranquille.
Ces femmes ont des gestes admirables : sûrement je n'ai rien vu de plus beau dans cette Judée. Leurs voiles bleus sont très pauvres et très usés, mais quelle noblesse native, quelle dignité dans cette misère ! Pur et serein plaisir que l'on éprouve à suivre la fine silhouette d'un jeune corps dessiné par les plis mouvants de la draperie. Depuis la courbe juste de la tôte jusqu'aux pieds nus, elle l'enveloppe et le suit. Un torse qui se cambre, un genou qui fléchit, un bras qui se lève pour poser une amphore, une nuque qui tourne, voilà des événements harmonieux, dont le simpte spectacle enchante, et pour longtemps, laisse après lui dans l'âme, comme un sillage de joie calme.
Quelquefois, dans l'effort des membres, daifô le développement des gestes, le nu apparaît; des épaules, des genoux classiques. Et cela est bien, rien de plus modeste, de plus à sa plaoe. le nu est pur ici, chastement habillé par la lumière qui Ta doré.
J'ai passé là plus d'une heure : il me semble* bien qu'ils n'ont rien fait : quelques petits baudets attendaient les yeux fermés; on les a chargés
d'outrés ruisselantes» on a tordu quelques pagnes. . . . Ils vivent de rien; ils n'ont guère d'autre besogne que de former des groupes harmonieux dans la belle lumière. Ils sont vraiment pareils aux lis des champs qui ne tissent ni ne filent et, comme je le vois dans cette vallée du Cédron, le détail quotidien de leur vie est illuminé de beauté. La paresse n'est pas un péché ici : elle est digne; — combien plus noble que le morne travail qui courbe nos ouvriers d'usine, leur déformant le corps et l'àmc! Point d'inquiétudes; chacun de ces paysans trouve en naissant sa place dans un groupement humain qui est le même depuis les origines de la race, qui l'encadre et le maintient, heureux et debout, malgré les oppressions turques si lourdes aux pauvres feliafas, — non pas ignorant, mais lettré bien souveut, et capable âe sentir comme de raisonner, l'esprit flein de l'expérience traditionnelle, de ta science! et de la poésie du village ou de la tribu, eofflimé aujourd'hui les Bédouins du désert, comme autrefois les simples pêcl)eitf& de là mer deiUlilée.
Un jeune Arabe, aux yeux de diamant, au bew nci sémite, la lèvre souriante sous sa noire m(Mistache frisée, voyant que je prenais plaisir à le regarder, m'a demandé un bakchisch et puis ensuite UIH5 cigarette. Et pour me remercier, voici qu'il tire de son pagne une petite flûte qu'il approche de ses
su TERaESi MORTES.
livres avec un éclair de malice dans, les yeux. ^^ Oh! le triste chant, délicat et saccadé» les timides notes qui se lèvent comme des oiseaux, qui se suivent en hésitant!
J'ai laissé là le petit groupe humain, et le long du sentier grisâtre qui écorcbe la pierre, tout au fond de Tétroit ravin, je me suis enfoncé dans la vallée de la Mort. Des tombes, des tombes, non pas un cimetièrCt car le mot évoque des idées d'ordre, de symétrie soigneuse, de culte tendre et pieux, et ces pierres-là sont presque brutes, jetées Ik au hasard, dispersées dans tous les sens, comme un éboulis de roches qui, croulant de quelque crête, roulant sur la pente, couvriraient de leur^ débris les mornes espaces d'une lande brûlée.
A. certains jours de la semaine, on voit dans ce désert errer quelques formes humaines : de tristes Juifs vont d'une pierre à l'autre, un à un, d'une démarche ployée, comme des revenants qui seraient sortis de ces sépultures, les frôlant de leurs longues lévites, montrant au jour leurs faces pâles et soucieuses, se donnant de sinistres rendez-vous autour de certaines tombes, et puis les étreignant avec des sanglots, les couvrant de pleurs, gémissant avec des mouvements passionnés, des convul*
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sions de tout le corps, déchirant le silence âc Icilrs lamentations aiguës. Étrange race, peuple fantôme, que ces Juifs d'Orient, qui du fond du passé semblent surgir pour protester contre la fuite du temps et le progrès. de la vie.
En bas de la jonchée oblique que font toutes les pierres funéraires, il y a d'étranges monolithes, des:cubes, des pyramides, d'autres, déformé indescriptible, qui appartiennent à une architecture à part, d'un art juif$ très antique et mystérieux, tin peu € troglodyte* i, qui ne répète rien des formés connues de l'Egypte et dé la Grèce* Tous ouverts, brisés ou troués, ceâ monuments asmonéens, au pied du champ ruiné des tombes^ comme si la vallée de Josaphat n*qttendait plus rien, comme si, la trompette fatale ayant déjà sonné, tous les morts s'étaient levés, laissant leurs sépultures vides et lu vallée plus morte encore, immobile à jamais dans ce silence des choses éternelles qui est plus terrible que tous les jugements;
Plus loin^ les reliques chrétiennes Reparaissent: le jardin de Gethsémani qu'arrose soigneusement un moine jardinier. Petit mur propret, coquettes plates-bandes, vieux oliviers dont les fruits sont précieux, car leur huile se vend cher et leurs noyaux vernis font des chapelets. Ailleurs,
i, Rcnâii
eu fond d'une grotte, la tombe de la Vierge ou Toa retrouve les autels grecs, latins, arméniens et môme un mihrab, car l'Islam eut aussi sa part du sanctuaire, et le calife Omar, dont la mosquée se dresse sur remplacement même du temple, a prié, lui aussi, au Gcthsémani.
Laissons cela, quittons ces reliques douteuses : toute la douleur de la Passion s'est enfoncée dans cette campagne où la nature a pris des aspects de désespoir, de deuil morne, qu'elle ne peut pas av<Mr ailleurs. Pour se rapprocher sûrement de Jésus, qu est-ce qui peut valoir la lecture de son agonie devant ce paysage dont son r^ard a cer/ot* nement suivi les lignes et qui se reflète en ce moment dans mes yeux? Ces silhouettes de montagnes, — là-bas, derrière la ville, l'ondulation de ce plateau pierreux où va toniber ce soleil de Palestine, tout cela est étemel : rien ne peut avoir changé.
Ce pays est vraiment triste jusqu'à la mort.
Terre tourmentée qui monte en vagues pétrifiées, en dos jaunis, tout écaillés, terre usée, rongée par les hommes et qui survit pourtant aux rêves et aux prières de tant de générations. Là-haut, tout près, de l'autre c5té de la profonde fissure, la dominant et l'opprimant, serrée dans ses remparts, la Ville, muette, « sans fumée », figée dans le silence. Tout cela précis, immuable à jamais. Nulle
autre vie dans ce paysage que celle de la lumière que Ton voit au ras du sol, au fond des creux, frémir d'une petite vibration pressée, constante, comme si le soleil aspirartla dernière âme de celte terre, pour en laisser le seul squelette plus sec et plus rigide encore.
Le sok*, tout est morne indicibleroent ; Timpassible dureté de toute cette nature épouvante le eœiiP, lo paralyse d'un poids plus, mortel. Comme on Gonpitend qne, laissés seuls, — ^pauvres hommes périssables de qfuî s'était éloigné le maître, — les disciples aient dormi de triêtesêe^ se soient anéanr tis daas cette langueur inerte qui est le dernier iond de la mélancolie, lorsque à travers la noirceur du ^ommeii on sent encore souffrir son cœur!
Comme on comprend que Tldéaliste ait eu Famère sensation de réiemelle indifférence, de cette indif* férence ûtbc que le monde des astres écrit dans la noirceur de l'espace, à l'heure où, l'illusion prochaine de notre ciel terrestre s'étant évanouie, le précis Univers se révèle en silence ! — Et comment n*aurait-il pas gémi dans sa solitude d'homme? Ccmiment n'aurait-il pas douté de son sacrifice., comment n'aurait-il pas appelé son Pèi'e céleste?
21 septembre.
- Une h une» nous faisons toutes les excursions obligées : les tombeaux des rois» la maison de saint Joseph* la citerne de Marie, la citerne de David, le champ de Booz : j'avoue n'y trouver qu'un médiocre intéi et, et sincèrement n'y rien sentir, 11 faut en vérité un cœur de pèlerin russe pour s'émouvoir à la vue de tous ces lieux saints où les hommes et les choses sont si différents de ce que nous avons imaginé. Devant chaquç pierre et chaque grotte de la Palestine, on a beau se répéter ce que content les moines et les drogmans, on conclut froidement qu'il s'est pcut-élre passé là quelque chosCr et c$ttc idée ne sort pas de là cervelle lucide "pour envahir l'être obscur qui rêve et qui sent. A Bethléem, je me suis surtout arrêté devant le marché pour y suivre, transposées en style oriental, tant de scènes qui sont familières à nos villages d'Europe.
Dans ces tableaux champêtres de terre-sainte, il y a toujours une grâce lumineuse et simple. C'est ici l'aire commune de terre battue que l'on retrouve dans tous ces hameaux d'Orient; les paysans y
Yàîinent leur grain, les voyageurs ont le droit d'y planter leur tente et d'y tendre une corde pour aligner leurs chevaux. A Bethléem, la place publique s'ouvre sur un plateau. Au-dessous, tout le paysage biblique se développe^ ça et là brodé de gris par les sérieux oliviers. Mais devant nous, sur ce fond triste et grandiose, le peuple des gens et des bêtes fait un premier plan de vie colorée. D'humhleâ ânes attendent patiemment qu'on les décharge, des chameaux agenouillés somnolent ou grognent^ des vieillards sordides dans la majesté de leurs barbes et de leurs turbans fument en cercle des ^ narghilés, des paysannes assises par terre devant dès piles de fruit attendent les acheteurs. Ces groupes résignés forment un paisible cadre à raffairemënt de tout le marché : on sou-' pèse des poules^ on mesure des boisseaux de blé; une petite iille^ déjà une mère, allaite une inlimc larve jau.ne, emmaillotée de jaune qui presse le lourd sein veiné, avec des mouvements de petite bête aveugle, de jeune chat naissant.
Les costume^ rappellent beaucoup ce'ix des bigouden en Bretagne, à Pont-Labbé. Mômes broderies d'or sur les corsages, mômes bonnets en cônes tronqués y mêmes toques massives, couvertes de métal, chargées de pièces d'argent, donnant aux femmes une allure fastueuse el pesante d'idoles bàrbarcSé
250r TERAES VORfES.
Beaucoup de figure» sont d'une admirable pureté* d'une noMesse vii^inale de profil. Et cela n'est pas seulement un hasard des lignes, un simple trait physique de race. Il y a beaucoup d'honneur et de dignité dans la vie de ces paysans; les fortes traditions les maintiennent debout, les (Hnpèchent de dévier hors de la forme saine. Tout récemment oncore, nous dit un religieux, quand une fille avait fait une faute, il n'était pas rare de la trouver assassinée quelques jours après.
11 faut bien entisr dans la basilique qui est d'un tths grand intérètpour les archéologues, puisqu'elle Cfst la plus vieille église chrétienne et qu'elle re-. monte prcdliablement à Constantin. On y retrouve les prêtres grecs, avec les icônes métalliques,, les longs cierges historiés, les autds surchargés do raidcs figures byzantines. On y retrouve les Anaéniens et les coptes, et les impassibles soldats turcs qui maintiennent, le fusil sur l'c^uie, la paix dans ce petit monde de moines quosellemrs» .
Dans Tabside que les Grecs possèdent et que leui! jalousie a enfermée d'un mur, on peut voir d'an* tiques et belles mosaïques, toutes grisea ssxt un fond d'or éteint par le temps, figures du premietr art eitrétien qui s'étirent, s'allongent avec une pureté pâle, une lenteur religieuse de geste» une intensité d'idéalisme qui font penser aux premièces fresques italiennes. Surtout, il est touchant de
songer que ces images, qui datent du iv* siècle, rcpl*csenteiit déjà les sujets chrétiens que notre monde à nous, Gaulois, Latins, Germains ou Slaves, a découpés dans la légende comme les plus Mcrés» n'a cessé d'évoquer et de peindre à gmioux : le Sauveur entrant dans Jérusalem monté sur une humble ânesse, et tout le peuple sortant au^'devant dé lui, jetant des rameaux, étendant des tuniques sur s(m chemin, — Thomas incrédule mettant son doigt dans les [daies de Jésus, — l'Ascension rayon* nante au-dessus des apôtres^ Oui, il est étrange de retrouver ainsi, en plein monde antique, une partie de noiiS4Ei6mes, de se dire que les attitudes et les types sacrés sont déjà fixés, que des millions d'hommes se consolent déjà en imaginant les m6mes figures que l'on peint aujourd'hui pour nos églises, dont rôvent nos communiantes, devant lesquelles vont s'agenouiller nos veuves.
Ce sont ces images-là qui sont saintes, non pas ces lieux de pèlerinage, non pas cette terre de Bethléem où s'ouvre ce gracieux marché arabe, où se dresse celte basilique que se disputent les moines. Notre sainte Marie n'est peut-être pas la femme sémite au teint hâlé, qui, la tête chargée de pièces de métal, s*assit autrefois sur l'aire publique en allaitant son enfant. Notre campagne de Noël n'est peut-être pas celle qui m'entoure en ce moment, celte âpre lerre dénudée, mangée par
le soleil et par les hommes, ce dur paysage couleur de fer* Le véritable Noël, la véritable sainte famille furent rêvés en Europe, au moyen âge, par des moines et des paysans au cœur tendre : sur des champs et sur des bois fleuris, sur une verte campagne^ une nuit radieuse et bleUe comme celles de notre mois de juin, une étoile merveilleuse que suivent des rois mystérieux, bardés de fer comme les chevaliers, chargés de joyaux et venant on ne sait de quelle contrée, marchant à travers les blés et les ruisseaux vers la crèche de paille oùf non loin des brebis, dans son auréole, le petit enfant dort sous la garde du bon charpentier, sous le regard suave et profond d'une blanche sainte Marie.. ••
83 septembre,
La promenade de la mer Morte est, aujourd'hui encore, une petite expédition. 11 faut toujours une escorte contre les Bédouins pillards, des guides, des tentes; on chevauche la nuit et le jour, et làbas, pour nous reposer au fond des ardentes dépressions qui s'enfoncent au-dessous des mers, nous n'aurons guère que les heures terribles où l'on ne peut ni manger, ni dormir. Tant mieux. A ce régime, le touriste observateur s'endort; sous la fatigue, il ne reste qu'un être simple et passif sur lequel les impressions s'enfoncent comme iur un enfant ou un paysan, sourdes, vagues, mais durables. Cet être-là, que chacun de nous porte en soi, manque d'idées, il ne sait pas s'exprimer, mais il est le seul qui contemple et se souvienne.
Nous partons comme le soleil commence à baisser, et par la vallée de Josaphat, — funèbre vestibule à notre route, — tournant le mont des Oliviers, nous gagnons Béthanie. De là-haut, dans la lumière du soir, on voit dévaler tout le pays vers le bleu sourd de la mer Morte, et elle apparaît alors, cette Judée, comme une large roche sou-
254 TEURES MORTES.
levcc, comme une ondulation de rccorce du globe, comme une vague énorme, atteignant ici Tun de ses points culminants, large de trente lieues, creusée, hérissée, mouvante, avançant dans sa colore et soudain pétrifiée en pleine tempête. Plus un seul olivier, plus une trace de terre : cela est tellement nu que cela n'est plus sinistre : il faut du vivant pour faire du mort, et le vivant n'a jamais haUlé ici ; le soleil n'y trouve rien à lirâler. Il n'y a plus que le roc étemel, non le caîlioutis des pla-^ teaux de itérusaiem, mais la grande pierre forte et pure, aux arétcf^ cristallines. Il n'y a plus que des dioses cosmiques, la surface minérale du globe figée dans une tourmente, et la lumière crépusculaire au moment où ces régions^! de la Terre entrent en tournant dans la nuit. Et cette clarté rose fait saillir étrangement, tout près de nous, la précise dureté des roches, mais au loin semble les traverser, les alléger, les spiritualiser en violets transparents. On descend, en descend régulièrement, sur là pente continue de pierre, au bord d'une fissure béante qui effare les petits chevaux arabes et pourtant qu'ils s'obstinent ù longer, qu'ils recherchent par caprice nerveux, pour le plaisir de tressaillir. Jusqu'à ce que la monotonie de cette marche et de ce paysage les endorme dans une allure régulière. On ne voit plus une seule chèvre, plus un seul pâtre errant; déjà nous sommes sortis de l'Orient habité.
C*cst fini des villages et des villes qui, de l'ouest à Test, de JaBa à Béthanie, par Lydda, Ramleh« Biitir, Jérusalem, couvrent la triste Judée. Le désert commence, désert de roche d*abordy puis le vaste désert de sable, qui s'en va jusqu'à la mer des Indes, ça et là, de cent lieues en cent liciies semé de petites choses noires, tentes légères, po* sées pour quelques jours et que les hommes aux figures arides, les nomades empaquetés de linges, promèqent gravement, depuis des milliers d'années, de source en source, à travers les étendues jaunes....
Un Bédouin nous escorte, homme de race an^ tique et de bel air, charmant de distinction et de savoir-vivre, habile comme personne à tourner un compliment quand il veut bien sortir de son si-» lence : < Le Bédouin est le frère du Français », nous a4-il fait dire par notre interprète en se met* tant à notre tête. Son frère est le cheik d'une tribu si puissante, si renommée dans le désert, qu un de ses chats, nous dit-on sérieusement, suffirait à nous protéger. A la démarche de ce. chat, à son allure guerrière et distinguée, les brigands le reconnaîtraient bien vite pour un Beni-rFedan et,, au lieu de nous maudire, nous salueraient, la main sur le cœur, en nous souhaitant beaucoup d'enfants.
Dans l'espace profond, du rosé flotte, une» rou«p
m TERRES MORTES.
geur vivante el tiède comme un sang subtil : c'est le second rayon; le soleil est tombé derrière l'ho-» rizon que la grande pente moulante nous masque. Roses aussi les mornes aigus, les lapias crevassés, la nudité des étendues de pierre que baigne cette fabuleuse clarté. Elle emplit à la fois tout l'espace, elle enveloppe ie3 choses en supprimant les ombres» en rapprochant et précisant tout. Et puis, au zénith, le ciel se remet à bleuir, non plus de Tazur lumineux du jour, mais du bleu sourd et profond des espaces insondables. Les pierres pâlissent mais ne s'obscurcissent point, deviennent simplement ternes et blanches comme des neiges qui s'étendent dans la nuit.
Nous marchons en file, précédés par le Bédouin, et peu à peu nous nous sentons envahir par la monotonie de cette descente, nous sentons peser sur nous la solennité de ces solitudes. Tout le monde s'est tu ; les corps se sont habitués aux faux pas que font les chevaux sur les pierres roulantes. L'esprit somn.ole comme eux, et l'impression de ce silence entre en lui vaguement, mais d'une façon continue, s'amoncelle au fond de l'être comme chez les bêtes qui ne pensent pas, qui se taisent devant la tristesse des brumes errantes et de la nuit qui tombe.
Quelquefois la longueur de cette marche parait telle, si éternellement semblables les grands pla-
leaux de pierre, si semblables les mornes qui passent à ceux qui ont passé, que cela semble devoir durer toujours. On perd un peu la notion du Icmps et les quelques heures écoulées depuis le départ tracent dans l'esprit une longue impression de durée vide. A droite et à gauche, les rocs montent, terminés en lignes aiguës sur le ciel. Dans la nuit, cela fait un chaos pâle, par endroits d'une blancheur luisante et pure comme le sel incorruptible. On songe alors aux prophètes qui se sont retirés dans ce désert, seuls sur la roche, sous le soleil et les étoiles, nourris par les oiseaux de l'air. On comprend mieux leur dialogue avec lahvé, leurs versets secs et farouches, la continuité de leur passion forte et simple.
Mais, presque toujours, on ne pense à rien; on est une chose cahotée qui descend le long du sentier sans lin, et sur l'àme somnolente les lieues de ce paysage d'horreur s'accumulent....
Parfois un réveil brusque : le mauvais chemin s'arrête au bord d'un trou où pend une arche de pont brisé. Et alors il faut faire un long détour sur la roche, tirer par la bride les chevaux qui glissent, î^'ous leurs sabots des cailloux roulent, rompant le silence de la nuit sonore, et puis, de l'autre cuté du ravin, la descente reprend au bord de la fissure noire.
Seul, le chef bédouin reste alerte et bien, éveillé •-
depuis tant de siècles, ses ancêtres ont l'habitude de sentir Tespace vide ouvert devant eux! De sa main maigre, qui n'a jamais travaillé, il roule une cigarette. Il nous attend, nous encourage d'une gulluralc et repart tout de suite bien en avant, car son grand cheval veut marcher seul et n'aime pas qu'on le talonne.
Suit le moukre porteur, enfant passif de fellahs passifs. Pour mieux dormir, il s'est laissé glisser h demi de sa selle, et, retenu par un genou, ployc en deux, les bras ballants par-dessus sa bêfc, il somnole, la tôte roulante, ou bien se met à chevroter un chant arabe, hésitant, coupé de petits arrêts brusques dont le thème triste revient toujours, comme toujours ces pierres et ces pierres qui passent devant nous.
Nous sommes loin maintenant des hauteurs de Jérusalem ; des bouffées d'air chaud commencent à passer dans la nuit.... La fissure que nous longions s est élargie, toute déchirée comme une blessure dont on ouvre violemment les bords. Elle bâille dans le noir, elle tombe en précipices droits, en chutes de falaises que l'on ne voit point finir. De l'autre côté, la paroi verticale monte très haut, nous masquant les étoiles, nous couvrant d'une obscurité plus dense que celle de la nuit. Mais vers le bord que nous longeons, la terre s'abaisse et fuit si vite qu'il semble qu'à présent, tandis que se
rétrécit la yoûte du ciel, nous allons nous enfoncer en spirales dans l'abîme, comme si tout ce qui précédait n'avait été qu'un long prélude à quelque descente aux enfere.
Mais soudain le sol plan, et la nuit qui s'élargit libre devant nous. Les chevaux s'éveillent, s'ébrouent : voici que nous touchons au fond des grands creux que nous avions vus du mont des Oliviers, et qui s'allongent à mille pieds au«dessous des mers vivantes. C'est la terre que nous battons enfin I Comme elle semble douce et molle! Puis des noirceurs de feuillages qui nous frôlent la figure^ des marais que nous éclaboussons, un violent parfum de citronniers, des aboiements de chiens, une lumière; nous arrivons : c'est l'oasis de Jéricho.
Longtemps je reverrai les figures blanches des deux femmes qui nous reçoivent, cette cire vivante entourée de linge, ces yeux pâles, cette rigidité d'icônes.... Ce sont des paysannes de Petite-Russie, venues de là-bas avec une troupe de pèlerins, abandonnées ici, on ne sait comment, enfouies depuis vingt ans dans le sable ardent de Jéricho. Pendant l'hiver elles prêtent leur petite cabane aux voyageurs qui leur laissent les restes de leurs provisions, mais durant les longs étés terribles, elles
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vivent de rien, au fond de la fournaise, dans le silence et la dévotion
Tandis que nous soupons, elles entrent quelquefois, sans mot dire, et ces apparitions blanches de muettes, la pesanteur étouffante et soudaine de la nuit dans ces bas-fonds, les petits bruits tristes du désert qui nous arrivent par la fenêtre, les fanfaronnades de noire interprète syrien qui s'excite à nous débiter des souvenirs de Paris et de l'Exposition, tout cela, perçu comme en rêve à travers la demi-stupeur, où nous a jetés l'interminable descente à travers le pays vide, tout cela fait une soirée unique dont les détails se gravent dans le dernier fond de la mémoire.
Quatre heures de sommeil lourd sous les mousliquaires que l'on voudrait arracher, qui empêchent de respirer, tant la chaleur est opprimante ; et puis, en route de nouveau, avant le jour venu, à. travers le grand espace qui s'ouvre entre les monts de Moab et les montagnes de Judée. A l'est et à l'ouest, elles s'allongent, les deux grandes chaînes, enfermant une bande de ciel où les étoiles fourmillent comme une poussière précieuse qui <împlirait un vase, quelques-unes, les plus grandes, jetant des feux extraordinaires, s'élançant en ardeurs muettes, pâmées soudain, et puis, dilatées de nouveau, si lumineuses au-dessus de la sombre Icrre que la chaleur de la nuit semble tomber en
nappes de toute cette fournaise, de toute cette voûte palpitante et pâle....
Et doucement l'ânie se laisse envahir par le même engourdissement qu'hier soir; pendant longtemps, il n'y a rien en elle que le reflet de ces choses simples. A ces heures qui ne sont point familières, dans ces longues marches à travers les grands espaces, alors que les menus objets ont disparu et que l'on n'aperçoit plus le monde que par vastes morceaux, on sent s'arrêter tout le petit jeu habituel qui ride la surface de Tesprit : on louche à l'une de ces rares minutes de la vie où l'on aperçoit la vérité, où l'âme ne se reconnaît plus comme distincte, ne se sépare plus des choses et participe à leur éternité....
Rien de grand comme ce drame de l'ombre et de la lumière qui a tant préoccupé les races qu'il fait le fond de presque toutes les religions. Dans le ciel on n'a rien vu changer et voici qu'il est devenu différent. A l'Orient, une clarté blanche déborde par-dessus la longue chaîne de Moab, s'épanche comme une eau pâle en nappes sinueuses, gagnant toujours, envahissant tout, noyant les astres, si bien qu'enfin, dans le ciel inondé, une seule étoilj demeure, toute blanche aussi, comme une goutte de rosée qui tremble et va tomber. Et lentement, dans la grande onde claire, un peu d'or commence à se dissoudre; il nage dans l'espace, cet or, il
ÎGS TERRES MORTES.
tressaille, il vit, et sur sa profondeur le profil de la falaise se déploie en grand écran, cependant qu'à l'Occident, de l'autre côté de la longue plaine stérile, frappées en face par le jour, les arêtes sèches des monts de Judée se teignent de rose, d'un rose lumineux qui se met à descendre comme si l'on tirait doucement les voiles de la nuit, comme s'ils tombaient très lentement, découvrant peu à peu la muraille de roc et de sable avec ses angles, ses pointes claires, ses creux d'ombres bleutées.
Et c'est le jour. Sur le sol plat les chevaux s'emballent, hennissent à la lumière, battant régulièrement la terre. Terre étrange, toute jaune de soufre, hérissée de cônes réguliers, de petits cratères, couverte de plaques brillantes, de cristaux secs qui sont du sel et qui deviennent plus nombreux, à mesure que se rapproche la mer Morte, l'immobile ligne bleue tendue là-bas au ras du sol, entre les deux ctiaines.
Devant nous trotte le maigre Bédouin, enveloppé d'étoffes, chantonnant une ritournelle, son esco- \)Me en bandoulière lui battant l'épaule, au rythme rjgulier de son trot. Mais il s'arrôte : long conciliabule avec le Syrien qui nous guide, et soudain, au galop léger de son fin arabe, b(mdissant, volant comme une plume au vent, il est parti, et là-bas, très loin, voilà qu'il saute à terre et qu'à côté de son cheval ami, il se met en prières, qu'il commence,
petite silhouette grave sur le vaste ciel, la gymnastique religieuse de Tlslam, — debout d'abord, la face au sud, puis, soudain aplati, le front dans la poussière, « flairant la terre », comme autrefois losÉgyptiens devant l'écrasante majesté des Ramsès. Vieux gestes orientaux par lesquels l'homme s'abîmait déjà devant les rois et les dieux terribles de Thèbcs, d'Assour, de Carthage et de Sidon, gestes précis et disciplinés qu'exige aujourd'hui le culte de TAUah dominateur et qui, ce matin comme depuis tant de siècles, ploient l'Islam, se répètent de l'est à l'ouest dans les vastes déserts, à mesure que le soleil surgit au-dessus de chaque horizon jaune et commence à dévorer les sables.
Ces solitudes-ci sont plus maudites que toutes les autres : sur ce sol amer, caustique comme un poison, le minéral est seul à fleurir; les roseaux secs ont disparu ; il n'y a plus que des cristaux de seU des taches de soufre, des cônes de plâtre. Dans ces régions la terre a déjà commencé de mourir; elle est devenue semblable aux astres desséchés qui ne • promènent dans l'espace que de la matière simple. Les hommes d'autrefois l'avaient bien senti quand ils disaient que ces lieux ont été dévastés par une main de colère, châtiés par lahvé pour les crimes (le Sodome et de Gomorrhe. De là cette singulière ascination que ces bas-fonds ont toujours exercée sar les âmes religieuses. C'est ici que Jésus vinl
jeûner pendant quarante jours; c'est ici que les prophètes se retiraient quand ils < descendaient au désert » pour y retrouver l'Éternel. L'Éternel habite ici : tout s'est immobilisé devant lui, sous le feu de la grande torche impassible qu'il promène tous les jours sur l'étendue muette. Dans ce désert, la vieille ardeur religieuse d'Israël se rallumait. 11 le savait bien, le maigre saint Jean, quand, vêtu de poil, nourri de miel sauvage et de sauterelles, il appelait ici *l tous les habitants de Jérusalem et de la Judée » pour les enflammer du souffle ardent de sa prédication. Là-haut, dans les fissures de ces rochers brûlés, des couvents s'incrustent encore à la pierre, s'enfoncent dans ses trous comme des aires inaccessibles. Sur ces falaises, parmi les angles rosés de la vieille roche, quelques-uns de ces creux d'ombre sont des grottes où, de siècle en siècle, les anachorètes sont venus nicher comme des chauves-souris, immobiles, maigris, les yeux dilatés par l'aveuglante vision de l'Éternel, n'entendant rien que leur monologue intérieur, ne voyant rien, quand s'eflfaçait l'image hallucinante, que les grands jeux de la lumière sur les sables fauves. Aujourd'hui encore, on retrouve ici des ermites éthiopiens, des solitaires nègres qui murmurent de vieilles prières africaines. A ce régime, la cervelle se met à bouillonner, plus souvent elle se dessèche, se rétrécit jusqu'à l'idiotie.
Sous ce cièl de flamme, entre ces montagnes de pierre et de sable, seule à seul avec l'immuable, Tame périt d'horreur et de solitude, ou bien elle iC trempe, s'épure, s'exalte, monte jusqu'à la prophétie, jusqu'à l'éblouissement sublime, jusqu'à l'âpre cri que nous entendons encore vibrer dans les vieux versets hébraïques.
Nous marchons sans nous voir avancer, tant les lignes du paysage sont simples et grandes, tant les deux hautes murailles de Moab et de Judée sont éloignées. Toujours ces crtnes, ces cratères, ce soulre et ce sel. Devnnt certaines boursouflures bitu« mineuses, les petits chevaux nerveux, comme s'ils sentaient que cette nature contient quelque chose d'insolite, s'arrêtent, refusent d'obéir à l'éperon. Brusquement, d'un coup de sabot impatient, ils crèvent la croûte. Jaillit un jet de fumée qu'ils aspi^ rent follement, dont ils se grisent pour s'emballer ensuite jusqu'à la rive de cailloux qui borde les eaux amères.
En ce moment il est six heures, et par-dessus les monts de Moab, le disque radieux vient de surgir. A cette époque, sa flamme est si dangereuse dans ces régions qu'aussitôt l'astre parii, il faut le fuir et songer à rentrer. Nous ne restons ici que quelques, minutes, mais c'en est assez pour ne jamais oublier Tépouvantable simplicité de cette désolation. Une plage de pierres aiguës que les
2Cd TERRES MORTES.
eaux trop épaisses de celte mer morte n'ont jamais pu rouler; appesantie sur ces pierres, une onde poisseuse où, tout au bord, le soleil se mire en ilammes languides, en taches aveuglantes et molles, avec des reflets lents de mercure; çà et là quelques branches flottantes apportées par le Jourdain et rongées comme par un acide ; puis, entre les deux falaises, entre les deux murs calcinés où le soleil se réverbère, à perte de vue dans le sud, coupant le ciel d'une ligne d'horizon, toute l'étendue bleue, lourde, morne, qui déjà commence à fumer dans sa cuve, à se charger de lueurs sombres, à jeter des reflets de métal fondu.
A midi, de Jéricho, j'ai revu la mer désolée, basse, aplatie au niveau des sables comme une petite Lande lisse. Mais au-dessus d'elle, entre les deux hautes parois de pierre qui s'allongent sans finir vers les solitudes de l'Arabie, l'espace est devenu gris, une buée de plomb pèse, éteignant le bleu du ciel, voilant, comme pour cacher un mystère, l'huile inerte que le soleil couve, l'enfer morne où tombent et s'amassent ses feux.
20 septembre.
Nous voici sortis des solitudes et brusquement entraînés dans un étrange tourbillon mondain. A Jérusalem, nous trouvons une grande bande française qui vient d'arriver par le dernier paquebot ; les fonctionnaires turcs que nous rencontrons à l'hôtel s'animent; le pacha morne semble moins triste, au dehors la foule citadine est en rumeur. Le grand jour s'est levé, et nous recevons une carte glacée par laquelle M. le gouverneur de Jérusalem veut bien nous inviter à l'inauguration du chemin de 1er de Jaffa.
Notre départ de l'hôtel n'a pas été très imposant; Jérusalem n'est pas habituée à ces fêtes officielles, le service d'ordre est mal fait dans la cité de David. Pourtant nous produisons une grande impression sur la foule arabe en montant dans les vieux carrosses, et, cahin-caha, nous partons par la route de Bethléem, par la route qui surveille les vallées tristes où les oliviers gris festonnent la pierre.
Oh! quelle gare rouge! quelle gare flamboyante avec tous ces drapeaux turcs où le croissant de rislam coupe, nu et clair, l'étoffe rutilante! Cela
fait un peu mal aux yeux sous le soleil de dix heures. Est-ce que ces Turcs intransigeants ne vont pas avoir la bonne grâce en l'honneur do nos ingénieurs français d'adoucir tout cela avec un peu do blanc et de bleu? Quelle façade orgueilleusement ottomane pour ce chemin de fer qui fut construit, comme tout ce qui se fait dans ces vieux pays delàbrés, par la science et l'argent de l'Europe!
Messieurs les pachas jouent les grands rôles, à présent que la ligne est terminée. Ils ne sont pas venus de Constantinople, ils n'ont pas tristement navigué loin de leurs harems pour ne pas éblouir un peu la pauvre foule syrienne que l'on fait ranger à coups de courbache, si respectueuse pourtant des personnages en fez et en tuniques, des bons gouverneurs, des bons fermiers d'impôts qui viennent de Stamboul pour la maintenir dans l'état de maigreur qui convient. Mais le vieux monsieur musulman qui sait l'argot parisien semble préoccupé : va-t-il occuper la première ou la seconde place d'honneur? Gravtî question qui nous tourmente aussi et que le directeur de la société française qui construisit la ligne aide à résoudre, en même temps que d'un geste, tout en causant, il fait aiguiller les machines, déblayer la voie, avec la tranquillité précise de ces hommes de tête et d'action que l'Orient ne produit guère.
Onze heures. Le soleil monte, la campagne bi-
Llique poudroie, les femmes chrétiennes, voilées de blanc virginal, se pressent derrière les barrières, s'assoient comme un grand chœur antique; les photographes, montés sur des tribunes, semblent dresser des guillotines; nous nous alignons contre un mur, un peloton de soldats musiciens braque sur nous d'inquiétantes gueules de métal, se range au commandement comme pour nous fusiller, les drapeaux rouges prennent des tons féroces : quelque chose de sinistre se prépare.
L'heure approche. Debout devant les fonctionnaires turcs, les imans vont faire les gestes rituels qui fléchiront Allah ; les locomotives sont sous pression, habillées d'écarlate, couvertes de palmes et de croissants, pareilles à des animaux de rêve, h des bétes d'Apocalypse qui seraient descendues dans ce vieux pays des visions monstrueuses.
Allons! qu'on fasse entrer les tristes héros de la journée, les trois moutons dont Allah, pour sourire. à cette fête, veut humer le sang fumeux. Pauvres bêtes que la société de construction vient de faire acheter et dont elle a doré les cornes, pauvres moutons à grosses queues syriennes! Ils entrent, éblouis par tout ce rouge, trébuchant sur I<3S rails, si seuls dans l'espace où s'allonge la voie, aevant cette foule massée sur les trottoirs, devant tous ces fonctionnaires chamarrés et souriants qui demandent leur mort pour que les locomotives
270 TEURES MORTES.
Baldwin fonctionnent sans accidents ! A ce moment, la musique militaire éclate, les soldats poussent des hourras disciplinés, les trombones nous mitraillent, les pistons scandent des basses, les fanfares saluent l'arrivée craintive des victimes qui se serrent tremblantes Tune contre l'autre, tandis que tout le monde se lève et que les pachas, la face au cicK les bras ouverts, les paumes renversées, s'apprùtent à entendre la longue prière de Timan dont la voix monte maintenant, suppliante, dans le silence.
Amen ! répondent les pachas. Vite, à présent, le sacrifice, pendant que les trombones reprennent avec rage, en décharges exaspérées. Sur les inutiles victimes des bouchers se jettent ; ils les terrassent, malgré leurs résistances, leur couchent le col sur le rail, pour que, tout à l'heure, les roues passent bien sur le sang, leur tranchent la gorge avec un mauvais couteau qui a du mal à traverser la laine. Un gros jet rouge : la béte n'a pas poussé une plainte, et maintenant, plus seule encore devant cette foule, sans lutte contre l'Inévitable, traversée d'ondes frissonnantes, ses yeux se dilatant dans le soleil, elle attend la mort devant l'iman satisfait....
A présent tout est fini ; on emporte les victimes ; le peuple se précipite, grimpe d'assaut dans les wagons et le premier train passe sur les traces san-
glantcs, fuit vers les vallées de pierre, emporté par ia locomotive rouge qui ronde sous ses drapeaux.
Ce soir, à six heures, grand banquet sous la tente, près de la gare. Le peuple se bouscule encore pour nous voir monter en voiture et là, au pied de la tour grise de David qui domine avec tant de tristesse les grands creux, pendant un instant nous l'ormons un étrange vis-à-vis, nous, les Européens en habits et en claques, eux les juifs lamentables, les Arabes flegmatiques en turban, les Bédouins emprisonnés, raidis dans la lourdeur de leurs manteaux. Puis de nouveau, cahin-caha, dans les antiques carrosses sur la vieille route, à Theure pâle où la campagne est d*argent grisâtre, — sobre et tendre, avec ses petits oliviers dans la blancheur des pierres, comme un paysage de Cazin.
Long diner , où nous avons pour voisins des effendis, des magistrats locaux, peu lavés, boutonnés jusqu'au cou dans de vieux paletots râpés d'Europe. Figures usées et aveulies, où l'on sent le fonctionnaire oriental qui n'est point payé et se rattrape sur les administrés, habitué aux prosternations devant le pacha qui, par faveur insigne, lui jette une cigarette à ramasser. Avec méfiance, avec tristesse, ils mangent, sans mot dire, avec des regards sournois, des mines de chiens battus. Mon voisin couve longtemps des yeux un ravier de sardines et
puis se décide à en prendre une avec ses doigt?.
Les chefs sont mieux, le gouverneur de Jérusalem a un visage plissé, tourmenté, de Turc intelligent. Celui de Ramleli, qui sort de sa bourgade pour la première fois depuis dix ans, est un gros père impotent et empoté, enfoncé dans sa graisse, au rire aigu, aux petits yeux pleins de joie et de malice.
Quelques discours en turc, puis traduits en français, qui ressemblent beaucoup à ceux que l'on débite chez nous en semblable occasion : on y parle un peu plus de la Providence, et autant de Tagriculture, du commerce et de l'industrie.
Cependant, devant nous, comme la tente n'est point fermée, s'ouvre la nuit d'Orient. Le peuple de Jérusalem est sorti de sa ville et, rangé dans la campagne nocturne, nous contemple très calme, car les coups de fouet ont vite fait de réprimer les mouvements de curiosité. Les femmes, assises sur de petits murs, vêtues comme autrefois la Vierge, forment dans l'ombre des groupes d'une blancheur harmonieuse et vague. On dirait des fantômes de jadis, une antique génération, revenue dans la nuit pour regarder en silence ces modernes civilisés qui viennent toucher k l'Orient, aux graves pays du Passé. Tout proche, un vieux Bédouin décharné, déguenillé, la face ravinée de rides, semble un pasteur sémite, un compagnon d'Abraham, ressuscité
EN JUDÉE. rs
du fond des siècles, sorti de son désert, soudain placé face à face avec des Parisiens qui dînent en tenue de soirée, lui debout, muet, parcheminé par le soleil et par le temps. : .
...Au delà, les montagnes sacrées ondulent, les plateaux de pierre p&le croisent leurs lignes paisibles, la nuit de Bethléem rayonne d'étoiles qui nagent dans la lueur bleue de l'espace^ et tout est comme il y a deux mille ans....
20 septembre.
Aujourd'hui, nous visitons la célèbre mosquée d'Omar dont la coupole byzantine s'arrondit sur le grand quadrilatère du Haram-el-Chérif, au premier plan de la ville quand on la regarde de la vallée de Josaphat. Aussi bien, ces cérémonies, ces sacrifices sanglants nous ont rappelé que Jérusalem est une des capitales religieuses du monde musulman, sacrée à tout le monde sémite, aux sémites de rislam comme aux sémites d'Israël, aussi bien qu'aux peuples chrétiens dont la religion n'est qu'un rameau riche et bourgeonnant enté par les races aryennes sur la branche juive du vieux tronc sémitique, du vieux tronc nu et fort que plantèrent les premiers nomades du désert, les pasteurs contemporains d'Abraham.
On plonge dans les noirs boyaux intérieurs où se presse obscurément la foule arabe et juive. Tout au bout, la porte massive des maugrabins, que Ton traverse sous les yeux jaloux des dévots musulmans, et, brusquement, voici s'ouvrir à la lumière un vaste espace de terre battue, long et large de quinze cents pieds, fermé au sud et à l'est par le
EN junÉE. : fih
vieux mur à créneaux de la ville, planté de cyprès noirs qui rendent plus intense le bleu profond du ciel. Sur ce quadrilatère, comme piédestal de la mosquée d'Omar, une plate-forme, haute de Jix pieds, dallée de pierres lisses, où le soleil s'étale à Taise, se réverbère, j<*tte une nappe aveuglante de lumière. Cours ou parvis, on retrouve toujours ces grandes surfaces autour des édifices musulmans, ces vastes plans nets, aux lignes précises qui vous dojment d'abord la sensation de l'espace libre, et qui flamboient sous les rayons de midi. Cela est ardent et nu comme un morceau de désert: on dirait que pour prier, le musulman veut (îe la solitude autour de lui, que TAllah farouche exige des étendues simples, ne se révèle et ne parle que lorsqu'il a fait le vidé autour de lui, comme ce feu du soleil qui s'apprête à culminer dans le pur éther.
Vraiment il faut venir ici pour savoir ce qu'est h onze heures la lumière sur ce haut plateau de Jérusalem. Entre les marbres des petits édifices, portes, arcades, mastabas, mihrabs, fontaines, semés sur la vaste terrasse, entre les noirceurs maigres des hauts cyprès, elle règne, sèche, torride, dure, découpant tout en lignes absolues, avec une précision implacable et crue, comme, la nuit, ces éclairs d'un millième de seconde qui font fermer les yeux de douleur, mais pas avant qu'ori
n'ait vu surgir tout un paysage éblouissant et lilanc, fouillé partout, et qui, les ténèbres retombées, laisse ses lignes flamboyantes sur la rétine.
11 y a. une beauté musulmane dans le silence et lardeur de toutes ces choses, dans ces grandes nappes de pierre lisse, dans ces arbres sérieux, dans la solennité de ces arbres noirs, de ces cyprès éternels au feuillage immobile et sans vie qui se lèvent religieusement sur l'immuable azur et que, d'Agra à Fez, Tlslain a plantés autour de toutes ses mosquées blanches.
Presque toujours la solitude ici, mais aux heures douces du soir et du malin, çà et là, traînant leurs babouches sous les cyprès, ou bien penchés pour lès ablutions sur les fontaines, couchés à l'ombre sur la pierre, quelquefois accroupis et nasillant un texte sacré avec un monotone balancement du corps, des prêtres, des dévots, des étudiants, des vieux à barbe blanche, des femmes môme, assises, allaitant un enfant, tout un petit monde flâneur et pieux rappelle que ces mosquées ne sont pas seulement des lieux de prière, mais de petites cités religieuses que hante le peuple musulman, chacun rôdant ou rêvant à sa guise, sur les nattes fraîches (le la maksoura ou bien sur les marches de la iiour, à côté des petits dômes serrés qui sont les jogis des prêtres, à l'ombre des tombeaux où reposent les chciks et les derviches célèbres, au mur-
mure des eaux bruissantes dans les vasques. A |
cjté de ce peuple grave, un peuple d'oiseaux fréquente aussi les parvis de la mosquée, beaux oiseaux tranquilles, colombes aux ailes pures qui n'appartiennent à personne, qui sont Chez elles parmi les marbres, dans ces lieux recueillis de lumière et de silence.
Que nous sommes loin des ombres froides du Saint-Sépulcre, des nefs obscures, des cryptes moi^ sies, de toutes les ténèbres de la douleur chrétienne ! Au centre de l'éblouissante terrasse, la mosquée assoit son octogone régulier, découpe ses arêtes de cristal, ses pans exacts que dentellent des fcnê^ très trcillissées, que couvrent somptueusement des faïences, des émaux où la lumière, s'adoucit, se fait grave et chaude en chantant l'harmonie blanche et bleue des arabesques enlacées. Et là-liaut, sur ce prisme à huit faces, le dôme de métal arrondit sa courbe juste, dessine son bulbe parfait, exaltant dans le ciel le croissant d'or qui flamboie.
A l'intérieur, une demi-obscurité flotte, s'épaissit dans les profondeurs de la coupole, non paL triste, mais somptueuse, pénétrée de rayonnements mystiques, et peu à peu, sur la concavité des parois, dans cette ombre glorieuse, Tœil démêle des dessins, suit l'enroulement des arabesques où s'attardent les lueurs que tamisent, presque éteintes, hs bleus et les violets des verrières. D'abord une
77& TERRES HORTES.
première zone de larges fleurs entrdacées,' noires sur cet or pâli des mosaïques qui luit doux et chaud comme du vieux cuir repoussé. Au-dessus, les mystérieuses fenêtres qui ne semblent pas donner sur le ciel extérieur, mais rayonner d'une lumière spéciale, intime. Tout en haut la coupole s'achève, se ferme dans une confusion de ténèbres dorées.
C'est l'intérieur d'un bijou, d'une cassette ouvragée, un monument où l'on ne sent plus la pierre, le bloc qui construit, mais ciselé à même dans des joyaux et du métal précieux.
11 y a quelque chose d'étrange dans ces verrières dont les couleurs changent à tous monients de nuance et d'intensité, dans ces sombres et mouvantes clartés qui rayonnent d'elles. Les somptueux vitraux de nos cathédrales n'ont pas ce mystère. Et peu à peu, à force de chercher, on découvre qu'en effet ces verrières ne sont point des vitraux, qu'au lieu d'avoir été tracées sur le verre, ces lumineuses ai^esques ont été découpées dans une pierre en treillis profond. Derrière cet écran ajouré, à quelque distance, sont placés des carreaux de couleur que le jour traverse. Cela fait d'abord un amortissement très étrange des teintes, puisqu'elles n'arrivent que mêlées d'ombre, puis-^ qu'on ne les aperçoit qu'emprisonnées au fond des innombrables étuis, de chaque petite lunette profonde que forme chaque feston du dessin. Et. puis^
EN JUDEE. 279
à mesure que l'on se déplace, tandis que le dessin découpé dans Técran reste invariable, on voit varier les couleurs, les bleus se changer en rouges et en violets. On les voit aussi s'allumer et pâlir suivant qu'à travers les carreaux et le treillis, le jour tombe normalement sur l'œil ou bien ne le frappe qu'après être venu s'éteindre sur les parois intérieures de ce treillis. De là ce jeu de lueurs surnaturelles, ce palpitant débat de nuit et de clartés. Telle verrière est en partie obscure et en partie rayonnante, ses fleurs et ses arabesques jettent çà et là des étincelles mystiques, finissent, on ne sait comment, dans l'ombre pâle de la pierre. Telle autre luit tout entière, mais si faiblement, comme faite de diamants doux, à peine bleutés, d'une couleur de myosotis mourants.
Rien de plus achevé que l'art qui nous transporte dans cette gloire confuse, dans ce fabuleux paradis de clartés et de couleurs emprisonnées. Mais rien de plus abstrait que cet art, rien de plus dédaigneux du réel. Il ne s'intéresse pas à la nature pour en dégager les caractères généraux et pro-^ Ibnds. Comme la musique, qui combine des sons pour manifester certains états de i sensibilité, il compose des symphonies, il groupe arbitrairement des teintes et des degrés de lumière pour traduire les émotions simples de l'âme, de l'être sentant qui adwe,. qui triomphe, qui se prosterne ou qui
cominande. Comme la musique, au réel concret il n'emprunte qu'un élément, et cet abstrait qui e>t la couleur, il sait le modiCer, le placer vis-à-vir, de lui-même suivant certains rapports, en construire des ensembles qui ne correspondent à rien dans le monde extérieur, mais qui, par une liaison secrète que l'artiste sent d'instinct, transposent dans le monde \isible quelques-uns de3 événements de l'âme invisible. Peu importe l'élément abstrait qui sert à cette transposition. Que ce soit la masse sensible à l'oeil, comme dans l'architecture, le son, comme dans la musique, la. couleur et la ligne comme dans ces arabesques, chaque série d'éléments forme une gamme différente, plus ou moins étendue, plus ou moins nuancée, plus ou moins capable de correspondre entièrement, terme à terme, aux séries de sentiments et d'émotions. Certes, entre toutes ces gammes, celle des lignes et des couleurs abstraites nous semble la moins expressive : c'est peut-être parce que nous la connaissons moins que les deux autres, parce que notre éducation insuffisante ne nous permet pas d'en apprécier tous les pouvoirs et toutes les délicatesses, et en cela, devant ces arabesques, nous ressemblerions à un Chinois qui voudrait porter un jugement sur une sonate de Mozart, incapable de participer à son humeur fantasque ou modeste, de [iCQlir sa tenue souriante ou sa passion sérieuse.
EN, JUDEE.
SSt
Mais sî peu que nous ayons l'habitude de ce genre particulier de transposition, nous devinons bien qu'ilexiste une relation entre quelques-unes de ces mosaïques et quelques-uns des états simples de notre ame. Et cela s'explique, car, physiologiquement, nous savons qu'entre les diverses couleurs et les divers degrés de tension de notre énergie nerveuse, il y a une liaison ; que le rouge, l>ar exemple, l'exalte comme certains timbres de trompette dans la série des sons, k présent, que l'artiste arabe combine ces couleurs, qu'il entremêle les lignes sinueuses, brisées, les cercles, les losanges aigus, et voilà qu'il commence à s'exprimer par le détail. Nous ne savons pas comprendre toute sa langue, mais nous entendons le sens géné^ rai deTémolion qu'il traduit. Est-ce qu'il n'y a pas de la tendresse dans ces lignes flexibles qui serpentent, de la conviction forte dans ces larges étoiles rouges plaquées sur du blanc, une autorité impérieuse dans ces grandes lettres arabes, incrustées en marbre noir, qui dehors fulgurent au soleil? Est ce qu il n'y a pas de l'amour et de Tadoralion religieuse dans ces verrières? Est-ce que là-haut, dans cette profondeur ténébreuse et j)ourprée, l'a me ne s'épand pas, ne monte pas comme un alléluia mystique, comme un hvmne sacré de glorification?
. Arcliitectun*, musique, poésie lyriqiio, arû-
ta
besquc, il semble bien que les Arabes n'aient connu que les arts qui manifestent l'âme avec ses mouve» ments tendres ou brusques, ses .saccades et ses détentes. Ils ne sont pas sortis d'eux-mêmes pour regarder et comprendre les choses; ils n'ont point participé à leur vie par sympathie, ils ne se sont pas intéressés à leurs formes fuyantes. Aujourd'hui encore, sous sa tente, le Bédouin écoute le poète ou le musicien de la tribu; il ne s'est pas avisé de spéculer sur le cours des astres, de philosopher avec son ami en gardant son troupeau, de tracer des lignes sur le. sable comme autrefois le Grec sur une plage, et de chercher leurs propriétés mathématiques. Probablement, le nomade est trop solitaire; rien dans l'étendue morte du désert ne fait obstacle au développement de l'être intérieur, ne prend de- force son attention, ne se dresse devant lui pour l'obliger à regarder et l'empôcher de seintir, pour s'opposer à ce moi qui se projette toujours au premier plan. De là peut-être le trait principal de la religion qu'ont inventée les Arabes, de cet islamisme dont le dieu volontaire n'a point de forme, dont' le livre sacré ne contient point d'idées, qui s'empare pourtant de tout l'homme et le fanatise, si dénué de raisonnement que nos missionnaires le déclarent inattaquable au raisonnement et renoncent même à convertir, — religion toute nue et toute, simple, ardente et sèche,
pleine de passion et vide de pensée, très analogue en cola au judaïsme et qui justement, comme le judaïsmç au contact des Aryens d'Europe, s'est soudain transformée en pénétrant chez les Aryens de la Perse et de l'Inde, s'est chargée tout de suite de métaphysique, s'est dilatée presque jusqu'au panthéisme, s'est multipliée en sectes mystiques, a enfanté des drames et des théologies.
!••■ octobre.
Aujourd'hui, samedi, c'est presque fini du bruissement intérieur des ruelles ténébreuses : môme dans le bazar arabe, il n'y a que du silence. A voir la ville si vide un jour de sabbat, on se rend compte de ce qu'y sont les juifs; le long terrier où ils grouillaient est vide : plus une seule face pâle, plus une tôte à papillotes grasses, plus personne dans les rues. Mais de temps en temps, d'une fenCtre grillée, d'une chambre en saillie sur la rue, tombent des chants, et à travers les portes basses, au fond des cours, on distingue des groupes juifs, hommes et femmes en lévites, en longs manteaux, qui s'assemblent comme pour des réunions secrètes. Kt devant leur air de mvstcre, devant leurs mines lamentables, leurs longs cheveux, devant ces tctes do vieux sorciers en robe, comme devant ces ruelles, CCS petites cases où ils s'enferment, où ils se tapissent pour vivre entre eux loin du plein air, on comprend reCTroi, l'horreur vague que les vieilles juiveries d'Europe inspiraient autrefois au peuple naïf et crédule des artisans et des laboureurs, les légendes sinistres dont s'épouvantent encore les
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villages russes, et qui, dès le premier siècle, circulaient à Rome sur les juifs et leurs maléfices lénébreux, sur leurs empoisonnements et leurs assassinats d'enfants.
Quel spectacle dans cette synagogue, où je m aventurc, où je me sens seul comme un intrus qui pénétrerait dans une. famille au moment où l'on célèbre quelque rite intime et passionné. Une foule blanche, une foule d'hommes maigres, tous vêtus de la blanche simarre du sabbat, blêmes comme si le sang était usé dans celte race trop ancienne, des vieux aux crânes pointus, aux traits aigus, dont les yeux d'oiseaux flambent sous leurs calottes de fourrures, tout un peuple en rumeur, excité, traversé de secousses brèvtîs comme des chocs électriques et qui font fléchir en même temps les centaines d'échinés avec un rythme sec et vif, dans le bourdonnement des prières, pendant que le rabbin, face au mur, debout devant la foule, mène ce frénétique concert, élance les supplications qui attisent les coeurs, avec des notes perçiantes et sonnantes, avec des modulations extraordinaires, avec des sursauts de l'épaule, des soubresauts qui s'accélèrent, mélopée violente, véhémente, ardente, qui ne ressemble à rien, ni arabe, ni européenne, impérieuse, sauvage, belle infiniment et que les voûtes de toute la synagogue prolongent en résonances. Et par à coups, cela s'exaspère \; les flexions
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SSI) TERRES HOBTES.
saccadées detous les corps deviennent pdus rapides; le prêtre sanglote; son chant devient un cri, monte aigu et déchirant, des vieillards jettent des soupirs, lèvent des bras tremblants vers le ciel : un souffle passe, tout frémissant, tout brûlant d'émotion et de vouloir.
Sur une tribune, un juif, jeune encore, dont je reverrai longtemps la pâleur et les yeux pensifs, domine le peuple, le contemple d'un air doux et profond de Christ. Et jeté brusquement si loin de notre monde moderne, dans cette rumeur et cette musique qui met une vapeur sur les choses, qui exalte en la brouillant l'imagination, l'esprit fait un saut de dix-huit siècles; on croit revoir les scènes mémorables d'autrefois, les scènes du tem* pie qui précédèrent la passion, la foule ardente, les centaines d'yeux perçants sous les sourcils touffus, tous les yeux hostiles et brûlants, les cris de m'ort, et debout, tranquille, l'homme solitaire avec son sourire de pitié triste. On comprend qu'autrefois, libre et maître chez lui, ce peuple ait massacré l'impie qui touchait à la Loi, on comprend toutes les tragédies sanglantes et sacrées de la Bible. Et, confusément, le Syrien qui m'a guidé jusqu'ici sent tout cela, car il est inquiet; l'antique effroi du chrétien devant le juif lui revient; il veut partir, il répète qu'il n'est pas prudent de rester, que l'on pourrait bien verser notre
sang. Probablement notre sang ne risque rien du tout, mais» en effet, on se sent mal à l'aise ici, terriblement isolé dans cette clameur de prières. Nous nous sauvons très vite; mais pendant quelques instants, perdu dans cette foule qui invoque son Dieu à elle, rÉternel jaloux dont le nom resplendit sur les murs, dans ce bruissement passionné, dans le feu de tous ces yeux, j'ai bien cru voir passer l'âme indestructible de cette race qui traverse l'histoire comme un coin d'acier.
Quand on ouvre la Bible, on voit l'idée se préciser. Elle est bien semblable à sa sœur arabe, cette âme juive; comme elle, toute repliée sur soi, toute concentrée, pauvre en reflets venus du dehors. Probablement le fond est le même, formé par les mômes causes, et trente siècles de vie civilisée n'ont pas suffi à effacer tout à fait les traits essentiels qui se sont élaborés pendant les longues périodes préhistoriques de la race, alors que ses premières tribus, toutes semblables aux Bédouins, promenaient leurs tentes et leurs troupeaux par le désert. Môme infériorité de la faculté visuelle, môme incapacité à sortir de soi pour se répandre sur les contours des choses, même prédominance de la poésie personnelle et lyrique. C'est un feu
aveuglant de passion que jettent les prophètes, Ézéchiel, Daniel, Jean dans l'Apocalypse, une flamme violente, monotone, dans laquelle le réel se fond en images, en formes que la nature ne produit point : cornes qui portent des yeux, animaux « pleins d'yeux devant et derrière », roues qui volent, oiseaux à têtes de lions, bêtes fabuleuses, figures terribles de cauchemar, devant lesquelles le cœur se contracte de terreur, devant lesquelles le voyant tombe la face 5 terre, comme mort.
Regardez de près quelques descriptions de la Bible, par exemple celles du Cantique des Cantiques. Nulle plus chaude, plus frémissante ou pâmée d'amour. Mais pleines de bouillons et de scories, coulant trop enflammées, elles ne se moulent plus sur les formes vivantes, elles s'y attachent sans les envelopper étroitement, elles s'y figent en plis éblouissants et roides. La bien-aimée est semblable « au plus beau couple de chevaux de Pharaon » ; tel qu'est le muguet entre les épines, telle est la grande amie; l'épouse est « un jardin clos, une source close, une fontaine cachée; ses dents sont comme un troupeau de brebis tondues qui remontent du lavoir; elles se tiennent deux à deux, et il n'y en a pas une qui manque ». Son cou ressemble « à la tour de David, bâtie à créneaux, à laquelle pendent mille boucliers et les targes de tous les vaillants hommes ». Cette race n'aperçoit point le
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dehors sensible, ces poètes ne copient pas le détail plastique et coloré; de la réalité, ils ne peignent que les traits qui manifestent un certain état moral. Si la bien-aimée ressemble aux chevaux de Pharaon, c'est parce qu'elle a leur vie et leur élan; si son cou est semblable à la tour de David, c'est parce qu'il respire la force et la majesté. Quelle peinture que celle du cheval dans Job ! « Lui as-i»' donne la force et as-tu revêtu son cou d'un hennissement éclatant comme le tonnerre? Feras-tu bondir le cheval comme la sauterelle? Le son magnifique de ses narines est eflrayant. Il creuse la tcri c de son pied, il s'égaie en sa force, il va à la rc:jcontred'un homme armé; il se rit de la frayeur, il ne s'épouvante de rien, et il ne se détourne point de devanl Tépée. Il n'a point peur des flèches qui sifflent tout autour de lui, ni du fer luisant de la hallebarde et du javelot. Il creuse la terre, plein d'émotion et d'ardeur, au son de la trompette, et il ne peut se retenir. Au son bruyant de la trompette, il dit : «Ha! ha! » Il flaire de loin la bataille, le tonnerre des capitaines et le cri de triomphe. » Que voilà bien le cheval arabe, plein d'ûme, ardent et fantasque comme une femme nerveuse, généreux aussi comme un preux! Mais où sont ses dehors visibles, sa tête délicate, ses jambes frissonnantes, sa crinière soyeuse, le tremblement de ses naseaux veinés? Devant le regard du poète
hébreu, la forme a disparu; il n'aperçoit que le dedans, surlout la tension des nerfs, l'exaltation de courage, le frémissement de volonté. Et si nous trouvons étrange qu'il compare le magnifique animal lustré à la sauterelle sèche, au petit insecte grêle, c'est justement parce que nous ne voyons pas le cheval de la même façon q»ie lui, parce que nous ne sommes pas uniquement sensibles aux saccades qui traduisent les caprices de son énergie intérieure, aux détentes brusques qui le lancent bondissant.
Ce trait essentiel en explique beaucoup d'autres, par exemple la langue dure, mal articulée, le style âpre et spasmodique de la Bible. Puisq^ue THébreu voit mal les choses du dehors, il ne peut pas exprimer leurs liaisons, leurs complexités, leurs nuances, par une phrase flexible, ondoyante, délicate, capable de s'expliquer, d'envelopper cent détails. Puisqu'il ne sait pas analyser l'objet, porter son regard sur telle ou telle de ses parties, pour démêler par abstraction, ses caractères généraux, il ne seul pas le besoin de chercher des mots vides d'images particulières pour signifier l'abstrait et le général. Puisqu'il n'y a guère en lui que des sentiments simples et forts, des élans de joie, de désir, de haine, des vibrations de nerfs sensibles, sa parole jaillit saccadée, chargée de métaphores brusques, monotones, qui s'accumulent sans progresser.
Quoi de plus opposé à toutes les habitudes de l'esprit grec que cette façon de décrire la puissance de la Divinité? « Enlèveras-tu le Léviaihan avec l'hameçon, et le tireras-tu par la langue avec le cordeau de l'hameçon que tu auras jeté dans l'eau? Mettras-lu un jonc dans son nez ou perceras-tu ses mâchoires avec une épine? T'en joueras-tu comme d'un petit oiseau et Tattacheras-tu pour les jeunes lîlles ? Qui est-ce qui découvrira le dessus de sa couverture et se jettera entre les deux branches de son mors? Qui est-ce qui ouvrira les portos de sa gueule? La terreur se tient autour de ses dents. Ses éternuements éclaireraient la lumière, et ses yeux sont comme les paupières de l'aube du jour. Son souffle enflammerait des charbons et une flamme sort de sa gueule. La fprce est dans son cou, et la terreur marche devant lui. Sa chair est ierme : tout est massif en lui, rien n'y branle. 11 fait bouillonner le gouffre comme une chaudière, et rend semblable la mer à un chaudron de parfumeur. Il fait reluire après soi son sentier, et on prendrait l'abîme pour une tête blanchie de vieillesse ... U n'y a point d'homme assez courageux pour le réveiller; qui est-ce donc qui se présentera devant moi?... Voici : ce qui est sous tous les cieux est à moi. — Alors Job répondit à l'Éternel et dit : Je sais que tu peux tout et qu'on ne saurait t'empêcher de faire tes pensées. »
Voilà leur façon de philosopher : évidemment, si leur instrument nerveux est admirable, leur instrument intellectuel est incomplet. Ils sont incapables de spéculation philosophique, probablement parce que, pour abstraire, il faut commencer par regarder le monde dont on veut tirer des abstraits. La Grèce, qui s'est enchantée naïvement de la nature, qui Ta divinisée avec crédulité, qui en a revêtu ses dieux, leur donnant des corps souples comme l'eau ou majestueux comme le ciel, la Grèce a pourtant su raisonner de Dieu et le considérer comme le plus abstrait de tous les abstraits. Le Dieu biblique ne se spiritualise jamais jusqu'à l'abstraction, et cependant il n'a point de corps. 11 apparaît comme un feu ardent, comme une colonne fumeuse. On sent sa présence à un tressaillement intérieur : Job le voit passer comme une étendue longue. Au contraire, au dedans, il est strictement défini; c'est une personne invisible, une âme comme celle des hommes, beaucoup phir> précise et limitée que celles de Zeus et d'Athéné, qui restent ondoyants et vagues au moral; il a son style à lui, sa façon de commander, c'est une € créature d'esprit borné », de tempérament autoritaire, qui se manifeste par des ordres et des coups d'Étal; c'est un despote, exigeant, jaloux, de volonté absolue et arbitraire. Il a créé le monde, car les choses ne sortent pas les unes des autres
par voie de naissance, d'expansion, de bourgeonnement : elles ne sont pas assez fluides pour cela. Elles ont clé fabriquées par lui, solides, arrêtées, définitives, et il prouve sa force par ces constructions matérielles; il en est fier; il exulte en répétant que c'est lui qui forgea le Béhémoth et le Léviathan. « Voilà le Béhémoth que j'ai fait; il mange le foin comme un bœuf. Voilà, maintenant : sa force est on ses flancs et sa vertu est dans le nombril de son ventre; il remue sa queue qui est comme un cèdre. Les nerfs de ses épouvantemcnts sont entrelacés; ses os sont des barres d'airain. C'est le chef-d'œuvre du Dieu fort ; celui qui l'a fait lui a donné son épée! » — Quel âpre cri d'orgueil! Comme on y sent une âme d'homme! Une âme analogue à celle des tyrans sémites de TAssyrie, qui, dans un style semblable, aussi bref, aussi scandé, vibrant comme un cri d'aigle vainqueur, gravaient sur la pierre impérissable le récit de leurs exploits.
Dans ce Dieu toute l'ame hébraïque s'est projetée. Qu'cst-il, sinon un prolongement d'ellemême! Quelle '^aison d'être a-t-il en dehors de la race juive? Avant tout, il sert de point d'appui à sa personnalité. Il est la pierre de même substance qu'elle, le fondement de granit par lequel elle se continue, le rocher où elle s'incruste pour s'enfoncer dans le sol éternel qui supporte toutes les
2dl TERRES MORTES.
choses, pour participer à sa solidité, devenir capable de toutes les résistances, inébranlable à tous les chocs. A la pensée de lalivé, le moi hébreu se sent plus robuste; il tressaille, s'exalte, et le cri véhément qu'il jette contient un défi plus ardent : « Par la faveur de l'Éternel*, le juste garde tous ses os, et pas un n'en est cassé. » 11 se maintient debout et ferme : « Quand toute une armée se camperait contre lui, son cœur ne craindrait pas', car l'Éternel est un rocher, la haute retraite où il s'appuie. » A sa vue l'homme qui languissait se redresse : il redevient lui-même, il réagit contre le poids des choses qui le déformaient; le moi qui se dissolvait reprend sa consistance, il sent la vie lui revenir avec plénitude, comme une ondée de sang chaud, lorsqu'à près un long jeâne il a mangé de la chair. « Mon âme s'est rassasiée comme dq moelle et de graisse, et ma bouche le loue -avec un chant de réjouissance. » Entendez-vous dans ces cris vibrer tout l'être physique? C'est que cette âme hébraïque qui ne contemple point la nature multiple et colorée, qui ne crée son Dieu qu'avec la matière qu'elle trouve au dedans d'elle-même, entre toutes lés sensations ne connaît guère que les plus simples, les primitives, celles qui, manifestant l'état de son énergie interne, tendue ou re-
i. Psaume 54 2 Psaume 21
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lâchée, s'épaRdent par tout l'organisme, retentissent à travers tout le réseau nerveux, s'irradient en ondes diffuses, émeuvent jusqu'aux viscères* : c Je me suis écoulé comme de l'eau, et tous mes os sont disjoints, mon cœur s'est fondu dans mes. entrailles! » Dans cet abattement de l'âme, tout ]e corps se défait, s'affaisse comme sous le poids d'un monde : « Éternel ! toutes tes vagues et toutes tes eaux ont passé sur moi*. Ma vigueur est desséchée comme un test et ma langue tient à mon palais, et tu m'a mis dans la poussière de la mort! » Revienne l'onde vivifiante, et son cœur s'égaie, saute de joie et d'espoir au dedans de lui. — De toutes les sensations, ce sont là les plus élémentaires : celles qui font rire et pleurer un enfant. Au-dessous des reflets mobiles que le monde jette sur nous, elles forment le fond le plus intime do nous-mêmes, elles composent notre caractère, notre personnalité reconnaissable, notre tempérament, vaillant ou mou. Certainement elles sont presque toujours causées par le contact du dehors, mais elles nous atteignent trop profondément pour nous renseigner sur les choses du dehors. Elles ne s'ordonnent pas en perceptions; elles restent au dedans de nous, elles s'y tondent en émotions, émo-
1« Voir, sur ce rôle des viscères dans la sensibilité, Ribot, les Maladies de la personnalité^ chap. i*'.