Psaume 5|J
qui se tiennent dans les tentes! Il a demandé de Teau, elle lui a donné du lait; elle lui a. présenté de la crème dans la coupe des magnifiques. Elle a avancé sa main gauche au clou, et sa main droite au marteau des ouvriers; elle a frappé Sisera et lui a fendu la tète; elle a transpercé et traverse ses tempes. 11 s'est courbé entre les pieds de Jahel; il est tombé, il a été étendu entre les pieds de Jahel; il s'est courbé, il est tombé, et au lieu où il s'est courbé, il est tombé, là, tout défiguré. La mère de Sisera regardait par la fenêtre et s'écriait : — Pourquoi son char tardet-il à venir? Pourquoi ses chariots vont-ils si lentement? Et les plus sages de ses dames lui ont répondu, et elle aussi se répondait à soi-même : — Ils partagent le butin, une fille, deux filles à chacun par tête, — le butin des vêtements de couleur de broderies, couleur de broderies à deux endroits autour du cou de ceux du butin. — Qu'ainsi périssent, 6 Éternel, tous tes ennemis, et que ceux qui t'aiment soient comme le Soleil quand il sort en sa force ! » Quelle sursaut que ce dernier verset! Quelle passion sauvage, retenue, comprimée, éclatant soudain, jaillissant par-dessus tout comme une victorieuse fanfare de cuivre!
Qu'cst-il resté de cette âme lyrique des ancêtres d'Israël? A-t-elIe complètement péri au cours de cette expérience extraordinaire, prolongée pendan
dix-huit siècles, à laquelle Thistoiro l'a soumise, la dispersant à tous les vents, Tisolant au milieu des nations, parmi les tourbillons divers d'idées et de sentiments qui semblaient devoir la dissoudre et la reconstruire suivant leur propre forme, essayant de l'user par les chocs répétés, par les attaques de toutes espèces, de l'anémier par la vie sédentaire et méprisée? Il semble bien qu'elle n'ait pas cédé et que, par-dessous les changements superficiels, sa structure fondamentale soit restée la même. Avec son antique ténacité, elle a su se fermer aux influences du dehors, et comme tous les êtres volontaires, comme toutes les personnalités fortes qui s'assoient sur des sentiments durables, rester elle-même, persister dans sa propre forme. Notez d'abord ses résistances, résistances forcenées d'autrefois, par le fer et par le feu, lorsque le peuple saint acculé sur le rocher du temple, avec un acharnement dont il n'y a pas d'autre exemple daos l'histoire, au milieu de la peste et de la famine, en face de ses soldats prisonniers que les Romains crucifiaient devant lui, délirant presque, suffoquant de sa propre rage, s'intretùant lui-même, se perçant de ses propres aiguillons comme un bataillon de guêpes dont on veut prendre le nid, défendait encore, pierre à pierre le dernier mur du saint des saints, — puis, lorsqu'il fallut comprendre que la ruche clait détruite, flétrie
5oa rEuuEs mortes.
dans la bouc, qu'il n'y avait plus de temple que l'ennemi avait écrasé à coups de talons ce foyer brûlant où se concentrait toute l'ardeur fanatique d'Israël, lorsqu'il fallut essaimer enfin, les résistances muettes, les plus étonnantes de toutes, la vie en commun, portes closes, dans les juiveries du monde antique, à Smyrne, à Antioche, à Rome* à Byzance, plus tard dans les juiveries de notre Europe, en Espagne, en Hollande, en Allemagne, en Pologne, en Russie, — dans chaque grande ville un quartier à part, le plus obscur, le plus fétide, où la race se retrouve, cohère, s'isole, se séquestre, s'cntéle à rester elle-même, s'obstine dans ses vieilles formes religieuses, rapportant toujours à elle les événements de l'histoire, ne les comprenant pas, les déformant à force de les môler à son moi, de les faire passer par son imagination apocalyptique, y lisant des promesses, des signes envoyés par lahvé vengeur, vivant toujours dans l'attente, espérant un avenir qui sera comme les jours d'autrefois, revenant roder, « peuple lugubre*», autour des murs détruits de Jérusalem, etparun inconcevable pouvoir d'illusion, prenant toujours ce cadavre de cité pour une éblouissante Sion', n'oubliant jamais, refusant de se séparer de son passé, s'y prolongeant par le
i. Saint Jérôme.
2. Voyez l'éliigie du rabhi Ualevi (1140) cilé par G. Charmes, Voijage en Palestine^ p. 147.
souvenir, y rattachant, maille à maille, pour tisser toujours la trame c!e son indestructible personnalité, chacun de ses événements présents, à mesure qu'entre ses doigts se déroule le fil de son histoire. Au fond de tout cela, très certainement, couvant sous le masque humble du changeur ou de l'usurier, la môme violence de passion, le môme orgueil foncier. Car la volonté se fait de la môme étoffe que les sentiments; impossible d'expliquer, sans celte intensité du sentiment, la persistance de celte volonté. Au XVI* siècle, le vieux type est encore vivant. Là-dessus on peut s'en rapporter au portrait qu'a tracé du juif l'homme à l'âme innombrable, capable de comprendre toutes les âmes. Shakspeare a repris la légendaire figure que venait de dessiner Marlowe, et qui, toute seule, eût suffi à nous renseigner sur l'idée que se faisait du juif la foule anglaise. Mais comme Shakspeare l'a concentrée, précisée, cette figure, comme il a mis en saillie ses grands caractères dominateurs! Quelle âme que celle de Shylock! Comme elle se révèle tout d'un coup^ avec quel orgueil de triomphe, quelle volupté dans la vengeance préparée de loin! Comme les narines du juif se sont gonflées à l'idée de faire couler le sang altier du chrétien, de voir trembler son insolence, de repaître ses yeux de sa pâleur ! Comme les griffes de l'usurier se sont soudain changées en serres d'oiseau de proie, d'oiseau
vainqueur, qui, la tête renversée, la pupille élargie, a planté ses ongles dans la chair vivante et la sont frissonner sous son étreinte !
Aujourd'hui dans nos sociétés d'Occident où se sont fondues les castes et les races, sorti de sa jutverie, admis à toutes les fonctions sociales, ayant atteint la grande richesse, demi-gâté par sa richesse, entraîné enfin hors de sa propre forme par les grands tourbillons de la vie moderne, devenu très semblable à nous-mêmes, reconnaissant les modèles chevaleresques et chrétiens d'honneur et de conscience, entamé dans sa religion par le mauvais acide où nous baigrcns tous, qui dissout les volontés en rongeant les convictions, il est difficile de démêler les traits de parenté que l'Israélite peut encore avoir avec ses ancêtres lointains de Palestine. Cependant, dans sa soif de succès, dans la fièvre avec laquelle il travaille à l'étancher, on peut retrouver, concentrée sur de nouveaux objets, l'âme passionnée des ancêtres. Remarquez que, si presque toujours il réussit, s'il s'élève aux premiers rangs, c'est que presque toujours il sait résister, ne pas céder aux petites tentations de paresse et d'amusement, ordonner tous ses actes, mener toute sa vie par sa passion maîtresse. Bref, sa volonté reste de trempe supérieure. S'il manque de candeur, de bonhomie, de naïveté, s'il ne se laisse pas sou* vent duper, c'est probablement que tout son être
esl en éveil, tendu vers un seul but égoïste ou désintéressé qui donne à toute sa vie Tunité d'un développement continu, sur indice d'une personnalité puissante. Peu de variations fantaisistes dans cette vie : il ne sait pas flâner, muser, prendre les choses comme elles viennent. Dans cette poursuite acharnée de la richesse, qui, pour la grossière imagination populaire, est son trait foncier de race, on voit moins le désir de gagner une fortune pour en jouir agréablement, qu'un impérieux besoin d'acquisition, de domination, de conquête, qui ne laisse jamais l'homme en repos. En même temps, notez ses aptitudes spéciales d'artiste. 11 n'est guère peintre ni sculpteur; il voit mal les dehors plastiques des choses. Même infériorité dans le roman ; il n'imagine pas des sentiments et des sensations pour les ordonner suivant des formes différentes de la sienne et qui seront des âmes de toutes espèces. En revanche, il excelle souvent comme poète lyriquo, comme musicien surtout, c'est-à-dire toutes les fois qu'il a fallu faire parler son propre cœur, avec ses bonds, ses défaillances, son tumulte ou sa langueur. Aujourd'hui, tel Israélite français, philologue éminent', pour calmer les frémissements d'amour ou d'indignation de son ardeur idéaliste, écrit d'admirables petites apocalypses. Voici que,
i. N. James Darmesteter. Ceci était écrit eu 1895.
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pour maudire M. dé Bismarck, il vient dé retrouver Taccent des vieux prophètes. Ajoutez enfin que si 4es noyaux durs; précis, formés autrefois par les juiveries au sein des sociétés environnantes, se sant. amollis en masses diffuses, certainement la race est encore cohérente, que ses enfants se tiennent et se soutiennent entre eux, qu'ils se reconnaissent et que le peuple les reconnaît. Concluez que môme en Occident la conscience d'Israël n'est pas morte, que l'idée qui a fait se lever et se suivre tant de générations de même type est encore active, et que sous les mille plis enfoncés par la culture européenne, demi-tordue par la pression du milieu, usée par son long effort de résistance, Israël a gardé ses grands traits de caractère. — Mais c'est en Orient qu'il faut aller pour retrouver, avec son relief primitif, la vieille et légendaire figure. Venez en Palestine, à Saphèd où les juifs attendent le Messie sur la montagne qui doit porter son trône, venez à Jérusalem où ils pleurent toujours la ruine de Sion, voyez-les cantonnés èi part, méprisés, séparés de l'humanité, s'obstinant dans leur regret et leur espoir, observez parmi ce peuple blême et scrofuleux quelques-uns de ces visages de vieillards, si douloureux, si beaux, au regard intérieur si résigné et si profond, voyez-les rôder parmi les pierres sépulcrales qui jonchent la vallée desséchée du Cédron, étreindre avec des lamentations aiguës le
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mur de David, regardez surtout dans celle synagogue la foule bruissante, tous ces yeux, tous ces nez qui se ressemblent, écoutez les prières passionnées qui montent vers le Dieu des ancêtres, et vous la sentirez passer, ïàmc de la petite tribu fermée qui, sur ces plateaux durs, dans cette nature pétrifiée, dans cetle lumière sèche, s'isola, se concentra, s'exalta, s'absorba dans son dialogue avec le Dieu de son cœiir, et devint la petite parcelle
cliaude de ferment qui a suffi par son contact à faire lever et à organiser tout notre monde.