‹ TerriensChapitre 3 sur 6 · L.\ FRARÏE · texte numérisé non relu

L.\ FRARÏE

il faut que j'aie ce que les avocats appellent la « prescription » : après cinq ans, no'%' est libéré, paraît : ça, c'est ben va.

L'abbé perçut certaine nuance de raillerie dans ces paroles, mais ne se fScha point : avec la ténacité douce et patiente qui est vertu sacerdotale, il fit dévier la conservialîon sur un autre sujet.

— Il y a pourtant quelque chose que vous pourriez réformer ici-bas, tout de suite, sans attendre le Grand Juge et sans troubler votre commerce. Votre vie privée... elle n'est pas édifiante.

Le curé faisait allusion aux mœurs ancillaires trop connues de Jean Bigre... il y avait, sous le toit du « cocotier », certaine servante-maîtresse...

— Léonie! que vous voulez dire, pas? Eli bien! j*vas vos dire une bonne chose : c'est pas ben moral, pour sûr; mais c'est si commode !

M. Hourde fut déconcerté ! Rien à faire avec un pécheur pareillement endurci : et il fut plus mortifié encore aux derniers mots gouailleurs que prononça Jean Bigre.

— Vous parliez tout à l'heure ed'de la Sainte Table : arest pas aussi nourrissante que la sienne à Vavasseur : reforchons-nous, monsieur le curé.

Certaine animation se propageait panni les convives, pénétrés déjà par l'allégresse de vivre et la jouissance de manger.

On commença à rire aux éclats sur une naïveté dite par un frère. Comme M. le trésorier de la fabrique lui passait une salière avec sa petite cailler, Mas-

selin répondit (pensant ainsi faire preuve d'une réserve de bon goût) :

— Merci bien : ben honnête pour moi de me servir avec mes doigls...

Et toujours se succédaient les plais... Le gros cidre aidant, voici que peu à peu la verve gauloise prend le dessus, victorieuse bientôt de la gravité que l'on s'était promis d'observer. A partir du premier « trou normand » (verre d'eau-de-vie destiné à faciliter la digestion), le diapason s'éleva. Ce fut bientôt le règne de cette joie innée à notre race, de cette gaîté robuste et bruyante qui ne perd jamais ses droits, au hameau.

On s'amusa d'abord à raconter de plaisantes histoires qu'à la rigueur pouvait entendre M. le curé, puisqu'on se contentait de « blaguer les bons saints ».

Voici ce que narra Quillet :

— La femme à Beuriot, la Beuriotte, comme je l'appelons, vous l'avez connue! Eh bien! al' s'aperçut un jour que Jules, son effant, un bas-âge de cinq ans, mangeait de la terre... oui, mécieurs, de la terre ! Ce ne s'est peut-être jamais vu, ed' ma connaissance, tout au moins. Le moutard fut battu, battu, rossé comme il faut : rien n'y fit ! Il màquait toujours à même le jardin!... même que cale rendit malade... No fit venir le médecin qui dit comme ça : « 3'ai jamais vu chose pareille : y a pas de remède ». Et il prit 10 francs à la Beuriotte pour lui dire ça. AV était ben dans le chagrin, la pauv' femme, quand la mère Verdure vint la vê : vous la connaissez au mieux, la

LA FRARIE 33

mère Verdure : al' a Tœil gauche qui cligne quéquefois : al' tique, soi-disant...

— Ma pauv' amie, que dit la mère Verdure, ça se traite pas par les médecins, ces choses-là : ça se guérit par les bons saints. J'en connais un, maï : saint Alexis : c'est sa partie, ces malaises-là. J'ai eu affaire à 11, dans le temps : il m'a réussi : il n'est pas maladret : il est ben faisant.

— Où qu'il est?

— A Honfleur, dans l'église Saint-Léonard.

« Nos deux bonnes femmes firent vœu d'y aller ensemble, à jeun et à pied. Quand al's furent à l'église, le sacristain :

— Que que vous demandez?... Saint Léonard? Il est parti...

Ça leur fit un effet, mécieurs! La mère Verdure tiqua des deux yeux...

— Oyou qu'il est?

— A Pont-Audemer, à l'hospice.

— Il a peut-être plus ses pouvoirs? demanda la mère Verdure, anxieuse.

— M'est avis que le transport fait rien à la chose, opina le sacristain.

— Allons-y; puisque j'avons tant fait, dit la mère Verdure : faisons l'acquit de not' conscience.

« Ça leur faisait six lieues de plus dans les gambes! Enfin ! Il fallait sauver Jules!...

« Les v'ià dans la chapelle de l'hospice, devant Testa tue.

— Je le reconnais ben, dit la mère Verdure : il

n'est pas brin du tout changé : il doit et* aco bon. « Et, s'approchant de lui, elle mit dix sous dans le tronc.

— tenez, mon brave : v'ià votre pièce ; si vous pouvez quèque chose pour ceux qui vous implorent, c'est l'heure et le moment...

Comme le narrateur s'arrêtait...

— Et Teffant? interrogèrent les convives... a-l-il été guéri?

— Oui : il ne mange plus de terre...

M. le curé eut une inquiétude... Admettre que saint Alexis faisait des miracles, n'était-ce point porter atteinte au dogme? Fallait-il prolester? Perplexité ! Heureusement, (Juillet achevait son histoire :

— ...11 ne mange plus de terre... il mange de r herbe!...

Cette péroraison inattendue provoqua une hilarité à laquelle le prêtre s'associa de grand cœur.

Dabînet prit la parole à son tour et s'exprima ainsi :

— Maï, j'y crée, aux bons saints; ma femme a eu recours à saint Exupère : on avait jeté un sort à ses poules, figurez- vous : al's ne pondaient pas; eh bien! Maria — qu'est ma femme, bien entendu, par conséquent — a été dire â Exupère : « Y a un proverbe qui dit : « Quand le diable est sur les poules, a le bon Dieu les ferait pas pondre i>. Je comprends que le bon Dieu est trop haut placé pour s'occuper de ça; mais vous, bon saint, occupez-vous-en,

LA FRARIE 35

je vos intercède. t> — Eh bien ! depuis ça, nos poules, al's pondent, que c'est une bénédiction. No ne peut plus les arrêter : ça, c'est un fait.

Quelqu'un eut l'idée de demander à M. le curé ce qu'il pensait des « bons saints ». Mais le prudent ecclésiastique esquissa geste vague, répondit évasivement. En sa réserve sacerdotale, il demeurait partagé ; trouvait sa « religion » insuffisamment éclairée. Cette croyance en la vertu médiatrice des saints était-elle une foi, ou une superstition?... chose tolérée, ou idolâtrie condamnable? Il se promit d'en conférer avec M. le grand vicaire, afin de savoir quelle attitude devait prendre un desservant de campagne en face de pratiques persistantes parmi les fidèles.

En attendant, il réfléchissait :

« En principe, pensait-il, dois-je nier ou accepter le miracle? Pour quel temps, et dans quelle mesure? Que devient le culte romain si on reconnaît l'efficacité d*un appel païen aux statuettes consacrées? Si> d'autre part, je nie l'impossibilité des interventions célestes, comment apprécierai-je les pèlerinages d'Église, La Salette, Lourdes, le Précieux Sang, le Feu sacré, le Miracle de saint Janvier... et tutti quanti? les applications de la vraie Croix?... »

Quant à Jean Bigré, qui était tenu à moins de diplomatie et se souciait peu de la casuistique, il fut sévère et flétrit, en termes énergiques, ces dévotions « qui, proclama-t-îl, ne sont plus « ed' not' époque ». Il se mit en colère et, soudain, cramoisi, s'écria : « La Verdure, la Beuriotte et pi la

' 'iwt ' ~

femme à Dabinet, no devrait les fouetter, en public » . DaWnet, estomaqué, protesta avec une véhémence bien naturelle : infliger pareil outrage à sa ve'rtueuse épouse, y songeait-on? Ben sûr que c'était pas chose à proposer!...

L'indignation de Dabinet fit rire aux larmes toute rassemblée, devenue légèrement houleuse, égrillarde à ridée d'une fustigation publique que recevrait, des propres mains de Jean Bigre, la « femme à Dabinet ».

Le calme se rétablit, lorsque Hareng, qui était couvreur en paille de son état, vint affirmer le fait suivant :

— Ça m'est arrivé à moi-même, en ma pei*sonne de nature, pour vous servir. J'étais malade, au point de dégringoler du faîte, quèqu'fois. Tout un chacun disait : « Il tombe de mal, du haut mal », chose qui m'affligeait, vous imaginez bien. Quelqu'un me dit : a Ya un gars du pé de Caux qui guérit par secret b. J'y fus : il me répondit : « Je peux rien pour vous : je guéris (^ue les viaux!... mais vous avez dans vot' pays un saint qu'est raide bon, saint Onuphre, à Bourneville; y a pas meilleur que li sur la terre : allez-y; ^ous resterez debout devant son eslatue, un jour de fête patronale; vous entendrez trois messes; Vous embrasserez sept fois le ventre du saint; et, au commencement de la troisième messe, quand le prêtre dira : Inlrolbo, vous ferez « han » le plus fort que vous pourrez; le Malin qui vous tient, il sortira... par en haut, ou par en bas... Chose qui fui, mécieurs :

LA FRARIE 37

ilsoriiil Maisquéboucan! je vous diraipasparoù-.. vu la chose particulière que je n'en sais rien nioi-mïme » .

Cette histoire divertit les convives, sans, du reste, troubler leur appétit. Les plats se succèdent, précédés et suivis de < trous normands ». Le diapason s'élève; la gaîlé devient tapageuse.

L'agape confraternelle ayant déjà occupé toute raprés-midi, voici que le soir est venu.

Vavasseur fait apporter des chandelles, afin que la fele se continue aux flambeaux. Comme un intermède s'annonce, avant l'apparition de certain dinde monstre, lequel achève de rissoler à la cuisine, on prie Pigache de chanter « la complainte du fossoyeur >.

Elle a une histoire, cette complainte. Pigache, qui est poète, la composa lui-même à l'adresse d'une famille rouennaise chez laquelle, aux jours d'été, ^1 prend service, entre deux séances de sépulture.

Shakespeare a-t-il deviné l'inspiration macabre du cimetière? Pigache eût été presque Hamlet : fossoyeur imaginalif, monologuant, traduisant <l 1a ^ix des tombes ».

Pigache se fit prier. (C'est un usage à la campagne: on résiste d'abord à toute invitation; ce serait [maiséant d'accepter de suite.)

Comme les convives insistaient, Pigache préluda, d'une voix de stentor:

Vous v*là au pays, Mécieurs.

Ma foi,J'en suis fort heureux»

Tant que j' serai à vot' cuisine

y suis sûr de n' maoqQer de rien» y vos frai toujours très bonne mine.

Vous re-voilà! c'est très bien.

J' vos dirai qu.' dans net' ham^ni Y a pas grand chose ed' nouveau :

De temps en temps quéque baptême^ Un mariage, deux enterrements.

Et du pareil à la même A Saint-Suplice, tout' les ans.

Dans la tombe, j' place mes amis :

« Ça m' fait bien deuil », que j' leur dis Quand ils font Uur dernier yiâge.

Tertous, ils m' passent par les mains.

No m'enterrera dans m'n' ouvrage Quand? J' sais^fy! Pent-êf ben demain.

Ce métier a d' bcms côtés»

Grâce aux Frères de Charité.

« Ta fosse est-il bientôt pleine?

Rebouche-la vite », que chacun m' dit.

<c J 'allons t'attendre chez Dumaine, < Viens, que j' te payons un demi» »

Je suis, d' tous les fosseyeux,

Celui qui enterre le mieux.

Dans la ville, y a d' biaux cimetières,

Des monuments merveilleux.

En campagne, c'est ben moins cher.

Venez chez maï, vous serex ben mieux.

byCoOglCg

• jii ^^1 \\ ,.\ymr * '! ^ ,^"

LA FRARIE 59

Ceux que j' garde sont d' bons effants, Bien plus sages morls que vivants.

Tout autour de ma maison J'entends point d' mauvaises raisons.

Si no m' demande mon avis, Ils méritent le Paradis.

Et Pigache se rassit, en proférant le tradîtiomiel « excusez >, L'artiste-compositeur-poète fut couTcrt d'applaudissements.

Le repas continuait toujours : parfois quelque con vive se levait pour aller dehors, faire un petit tour évacuatoire.

Auparavant, voulant observer les lois de la civilité campagnarde, et rester dans les traditions de haute convenance, il formulait cette déclaration indiscrète : « Faites pas attention à mai : pardon... excuse»., je reviens ».

Effectivement, peu après, il avait repris son siège, afin de ne perdre ni une bouchée, ni une lampée surtout.

Et parfois l'un d'eux glissait à son voisin : « Je reviens d'oyou que le roi peut envoyer personne à sa place ».

Parmi les plus gros mangeurs et buveurs, parmi les « safres », comme dit le jargon bas-séquanien, se distinguait Jean Bigre : il engouffrait positivement.

Lui-même constatait ses facultés absorbantes avec mélange d'orgueil et d'effarement.

40 TEIIRIENS

— Je n'ai plus faim : quoique ça, je mange toujours.

Les conseils ne lui manquaient pas pourtant.

— T'as la bouche plus grande que le ventre.

— Tu bès comme un bétoîre qu'aurait point de fond.

— Tu l'en foras éclater la sous-ventrière.

Mais, prévoyant amphytrion, Vavasseur faisait circuler l'alcool, le « précipitant », le remède héroïque aux encombrements d'eslomac. Le « trou normand » fonctionnait sans relâche, sous les espèces de « calvados > de différents crûs et années.

Le « Maît' frère > fit une entrée particulière à certaine bouteille d' « iau-de-vie » datant de 1848 : < Al* a m'û' âge, dit-il : j' sommes frère et sœur >.

Et il ajouta, s'adressant à la servante :

-i- Remue pas la bouteille : on vanne le blé, mais pas.riau-de-vie.

Cet élixir dégusté, à la ronde, ce fut un concert d'éloges : « Supérieur! > disaient les paysans; « Stomachique! je me ferais tuer poiir c't' drogue-là ».

Touché par tant de louanges à l'adresse de sa c sœur », Vavasseur s'attendrit.

— Vous êtes des connaisseurs, de braves amis : j' voudrais vos garder ichit, avec mai* : la vie est bonne : restez; vos en allez point; j' cache pas le monde ed' la table.

Et, comme il voulait embrasser d'un seul coup d'œil ses invités, ensemble, s'avisant que les. chandelles donnaient une clarté insuffisante, il fit venir sa lampe

LA FHAHIE il

à pétrole, la plaça au milieu de la table, alin qu*elle illuminât toutes ces faces de convives goinfres.

Alors, Vavasseur les regarda, les contempla, heureux.

C'était en son genre, une t Cène >, où figuraient je ne sais quels apôtres, comme dans TËvangile... Vavasseur fui envahi par la béatitude...

Mais Talcool ingéré par nos rustres allumait leurs yeux, émérillonnait leurs joues, saccadait leurs gestes, exacerbait leur langage. Les jurons tolérés : < Ma faute! Ma fême! Nom delà vie! », fades équivalents, expressions pâles, avaient disparu de la circulation. Les « Nom de diousse! », vocables un peu plus relevés, savoureux, se multipliaient d'inquiétante façon. Et M» le desservant commençait à se demander, en sonâme de sacerdote ombrageux, si ce juron — pour païen qu'il fût, puisqu'il rappelait Jupiter (Zeus), — He constituait pas tout de même un péché véniel (l'idée de « divinité» nesetrouvait-ellepasencause)?... — Lorsque, tout à coup, éclata un « N... de D... » authentique ! En même temps, des mots salés commençaient à circuler.

M. le curé estima que sa présence, ici n'était plus canonique, et songea à s'esquiver.

. L'abbé comprit que, bientôt, il deviendrait gênant et gêné. Le moment des chansons allait venir : on avait déjà requis Mélicourt d'exécuter a Auprès de ma bloûdey qu'il fait bon dormir... » Aux sourires malicieux qui s'échangeaient, le curé se sentit vaguement préoccupé à propos de cette audition../

Sans vouloir autrement prêter l'oreille, il avait entendu, à l'autre bout de la table, cette formule péremptoire, ce précepte de vie :

— Faut chauffer les femmes : après no z'y voit clair à son affaire!...

M. Hourde fit remarquer à Vav^sseur que la nuit était avancée déjà, que l'enfant de chœur, le petit Blondel, bâillait, semblant fatigué : l'ecclésiastique proposait de le ramener à Mme Blondel, comme c'était promis, du reste.

Le Maît' chantre appuya son supérieur.

— 11 est las, c't' effant : il s'amuse pas aveu nous : il a la conception de sa mère.

Alors, M. le curé se leva. Tout le monde se tint debout pour saluer sa retraite.., « Debout »?... tant bien que mal : car nos braves gens titubaient quelque peu déjà.

Lui aussi, le bon abbé; avait bu plus qu'à l'ordinaire. Et il risqua ce mot, leste un tantinet :

— Au revoir, mes amis : ne prolongez pas trop cette petite noce.

— Mais, objecta Jean Bigre qui, bien qu'ayant la langue pâleuse, gardait sa jovialité et ses facultés critiques, mais, Not' Seigneur a aussi fait la noce à Cana : on nous l'a dit tout au moins, au catéchisme.

Le curé, interloqué, resta coi : il cherchait . une réponse digne, afin que ce redoutable sujet ne fût pas effleuré par le ton plaisant. Le bedet Marinion ct'ut son chef embarrassé et vola à son secours avec les mots suivants : ' ,

LA FRAaiË 43

— Bien sûr... mais c'est peut-être pas ce qm*il a fait de mieux.

M. le curé eût désiré rompre la conversation. •. Impossible...

— C'est-il pas dans c't' noce-là que Not* Seigneur a changé l'iau en vin, d'après le récit. Vavasseur, li, il la remplace par de Tiau-de-vie; c'est mieux vu, c'est pius«toniachic[ae.

L'abbé voulut enrayer ces remarques au ton légèrement goguenard.

— Le Sauveur, déclara-t-il avec componction, faisait des miracles; n'essayez pas de comprendre, d'apprécier. . . je vous en prie. . .

— Il est monté au ciel, sur les nuées, affirma Vavasseur qui, lui aussi, prétendait appuyer Tecclésiaslique; ça, c'est reconnu.

— Sans équelle, bien entendu, insista Marmion.

— Vaut mieux entendre ça que d'être sourd, grommela Jean Bigre qui, décidément, était dans ses jours de fronde et de blague insolente.

M. le curé crut devoir renoncer à la conversation : avec douleur, il venait de reconnaître Tironie foncière, l'âme défiante du Gaulois, son irrespect des choses' saintes, l'impiété naturelle, tout ce scepticisme enfin, cette indiscipline qui désolent l'Église et que le clergé abomine. *'

Il hâta d'autant plus son départ.

...L'enfant et le prêtre partis, la bride fuf lâèhée; ; les propos devinrent plus libres; le vacarme se fit

kk TERRIENS

étourdissant ; débarrassés de Tentrave sacerdotale, nos paysans ne s'observaient plus.

. — Au revoir, le vobiscum, articula Thiron, conseiller municipal qui, à la mairie, tenait avec dislinclion le rôle anticlérical.

L'autre conseiller, Grouard, non moins farouche jseclaire, surenchérissait.

— Les curés, veïez-vous ben, ils sont pieux, oui... mais...

Et, après avoir cligné de l'œil, il ajouta, en ce langage parabolique si cher aux paysans :

<t ...Ils disent la messe de minuit plus souvent que tous les ans, à Noël ».

Un homérique éclat de rire secoua les convives, indiquant, par sa violence spontanée, l'aversion traditionnelle du paysan pour la soutane noire (symbole détesté, emblème des esclavages passés), la haine que garde l'ancien serf au clergé fcyrannique et oppresseur.

— M. le curé, insista Grouard, il va reconduire l'effantà sa mère; al' li dira ben merci... al' est ben gentille, la femme à Blondel...

La conversation s'allumait. Lebèreetle « calvados » emplissaient les cerveaux. Chargés à tout rompre, les encéphales ressemblaient à des dynamos émettant mille vibrations que l'induction muîlipliait.

Alors, en ces mâles, où les veines flambaient d'alcool, une image s'imposa : la Femme.

Impudique et charmeresse. Elle domina l'orgie; ellephïià devant ces esprits pleins de fumée et troublés de mirages. Frénétisés par l'ivresse et le rut, ces

LA FRARiE 45

hommes la voyaient, démoniaque et lascive; de Jeurs yeux en feu, ils buvaient le fluide de ses prunelles ardentes; ils la flairaient de leurs narines, l'appelaient de leurs faces extasiées. Ils envoyaient, à sa bouche enlr'ouverte, les baisers de leurs lèvres prognathes et lippues. Leurs sens, exaspérés par Tiau-de-vie, aspiraient à Texténuation dans les bras féminins.

Pour ces tacherons dont l'existence quotidienne s'écrase aux dures besognes, la femme amoureuse est leur part de félicité, d'exaltation divine, d'assouvissement, de voluptueux oubli.

El « la femme à Blondel » devint le thème de cette conversation où sonnaient les accents émus de voix pâteuses, avinées.

— No dit que quand al' s'est mariée, al' avait déjà un petit : .:...ses économies de demoiselle.... censément.

— Paraîtrait que, depuis son mariage avec Blondel, al' a pris un autre homme; ça lui en fait deux, à c't' heure : bé hazard qu'ils sont pas fatigués tous les deux le même jour.

— C'estBlondel qui l'est le plus souvent; malade... il a pauv' mine.: il se ménage pas assez.

— Al' est d'attaque.

Et tous les esprils.de ces gens saouls s'arrêtèrent avec complaisance sur les prouesses de notre rAblée gaillarde.

On précisa des détails sur celle qui personnifiait l'éternelle hantise du viril, qui incarnait la folie sexuelle.

— Ar est bien buttue, c*t' noble garce, cria Jean Bigre, se levant soudain, comme hors de lui, yeux ÎDJeclés, front cramoisi.

Ce fut, pour lui, commencement de catastrophe : Toulant se rasseoir, il glissa sous la table, s' effondra... On ne vopit plus que sa tête.

— Parfait! observa M. le maire qui gardait encore lueur de raison... quand on n*est point raide sâs en sortant d'une maison, c'est qu'on n'a pas été bien reçu.

Les convives, du reste, arrivaient à cet état où rivresse des sens et le naufrage de la raison se confondent en béate et bestiale irresponsabilité.

...Minuit était depuis longtemps sonné quand fut close cette ripaille qui avait duré près de quatorze heures, méritant son nom consacré : « Sainte- Goulaire ».

Les convives sortirent, chancelants, jambes molles, yeux éteints.

Pigache et Tesson effectuèrent leur départ, accolés ensemble, se soutenant pour ne pas tomber : et un dialogue s'engagea entre les deux poivrots.

Tesson (très tendre). — T*es un ami, fossieux : un vrai, un fidèle ami, un frère : si je meurs, tu m'enterreras... soigneusement.

Pigache. — Voui...

Tesson. — Tu mettras sur ma tombe : « En attendant la glorieuse résurrection... >

Pigache. — Voui.

Tesson. — ...Rc.grets éternels.

LA FRARIE 47

Pigache. — Dis pas de bêtises.

Dans la nuit noire, nos paysans, comme des ombres, disparurent.

La « Sainte-Goulaire > devait être fatale à Jean Bigre. Habitant un hameau éloigné du village, il s'égara dans la campagne, au lieu de réintégrer son logis. Aucun signe ne pouvait le remettre sur le chemin : nulle étoile dans le ciel aveugle; pas un rayon de lune; pas une lumière aux maisons — toutes fen^res ayant depuis longtemps rabattu leurs contrevents, comme paupières sur des regards.

Jean Bigre dont les idées étaient, bien entendu, brouillées, se trompa de sentier,, revint, marcha, cahota dans les fossés, s'effondra dans des rigoles, buta contre des arbres, tomba, trébucha le long des haies, se heurta à des animaux..! Finalement, abruti, inconscient, assommé, épuisé, il s'écroula en travers d'une herse.

Le froid du matin le saisit : ce fut une congestion à laquelle ne pnt résister ce sexagénaire apoplectique.

Quand le jour parut, un berger le trouva mort.

Troussel, le Maît' frère de Saint-Mards dut, lui aussi, passer son reste de nuit à la belle étoile. Â cause de l'éloignement, il repartit en voiture, comme il était venu. Mais, ayant perdu au festin tout sens de l'orientation, il fit des randonnées considérables et obstinées qui le menèrent du côté de Honflèur. Sa jument « Rougette y> s'arrêta enfin net, à bout, affaissée,, tête ballant sur les pattes..*

Tant bien que mal, Troussel descendit, vint à la

^^^"if^:

bride de sa monture : il regarda longuement Rougelte, muet, campé devant elle... Après quoi, il tint, à la bêle ahurie, ce langage accusateur :

— Tu nous as perdus! J'auraisjaraaiscruçade toi ! Philosophe, l'homme se hissa derechef le . long

du marchepied, s'accota dans sa voiture, sous une botte de foin. Et, avec résignation, il ajouta : « Pour mê que le rossignol chante, j'i verrons peut-être plus clair.

Deux minutes après, il ronflait comme une loutre.

Non moins philosophe que son maître, Rougette s'étendit dans les brancards.

Quand fut connu le trépas de Jean Bigre, les commentaires allèrent leur train.

' — Que qu'il a eu à mourir?

— On l'a étranglé pour le voler : avez-vous remarqué comme il était bleu? On] peut voir aco la marque des doigts : sa cravate es* arrachée I

. — Il avait une maladie qui ne se pardonne pas.

^r- C'était un vieux cahou qui sortait de -nuit: il allait trop au divertisseux.

— C'est « la hère )> qui l'a rencontré auprès du crucifix.

— Il avait mal parlé des bons saints v paraît qu'tfo lui en voulaient.

Ce fut cette dernièreopinion qui prévalut, principalement dans la gent féminine.

En tout cas, l'émotion fut intense — autant qu'elle peut l^être en cette ambjance de rustres lourds.

byGoogk

LA FRARIE 49

Avec sa belle imagination normande liée à un esprit court, Vavasseur se mit en tète que c'était là .évéflemenl considérable, .

Ce trépas allait nécessiter une inhumation solennelle !...

Maît' frère! Jean Bigre Pavait été... Mail' frère I Vavasseur vit grand... D'après les traditions, le défunt avait droit à des honneurs particuliers, à de véritables funérailles. Il fallait d'abord le « gros son », c'està-dire des « anhelées » : quatre cloches sonnant ensemble en volée. L'office serait en double majeur. Les « charités y> voisines devraient être convoquées. Il y aurait trois messes. Pourquoi le conseil municipal n'assisterait-il pas aux obsèques, au complet, en corps? etc., etc..

Avec quelle stupéfaction il s'entendit déclarer par le bedet que le curé ne rendrait pas les honneurs catholiques à un homme mort hors de l'Église — « ousqu'il y a pas de salut »,

— Le curé se permettrait! balbutia Vavasseur, blanc de colère... attends... j'vas causer à li... j'vas causer à li...

Et il s'en fut au presbytère. M. Hourde se montra intransigeant et formula, de façon précise, ses griefs, ses objections.

« Jean Bijjre, par sa fonction « près du chœur », aurait du cire sujet d'édification. Or, il est loin d'avoir mené une vie morale et ordonnée. Que devait-il être? Un vase d'élection. Qu'a-t-il été? Un vase de scandale. Eh bien ! le mauvais exemple

s'affîrrae d'autant plus pernicieux qu'il vient de plus haut. Au dernier dîner des frères, Jean Bigre refusa de se convertir, avouant même, non sans cynisme, son endurcissement dans le péché de concupiscence et de luxure. Selon le mot de l'Évangile, il se déclara prêt à retourner à son.« vomissement 3>. Et voici que, pour avoir refusé de revenir aux sacrements, il est mort, accidentellement, dans Timpénitence finale. Aveugle qui ne reconnaîtrait là un signe de la colère divine! Trépassé « loin de l'état de grâces », Jean Bigre n'a aucun droit aux prières des fidèles, ni aux pompes funéraires que l'Église réserve à ses éliis. L'impie sera rejeté du sein de l'Église et puni « post mortem », etc., etc. »

Vavasseur se tait, partagé entre deux sentiments : fureur de voir méconnue la mémoire du Maît' frère, — admiration pour l'éloquence sacerdotale, pour ces phrases liturgiques, pour ces mots étranges d'une langue inconnue, supérieure — la langue des psaumes, du Graduel, du Vespéral !

Il se ressaisit pourtant et plaide la cause de son prédécesseur avec cette habileté naturelle qui fait de tout Normand un politique avisé.

Mais le curé demeure intraitable : c'est un Breton, M. le curé, un « horsain » qui ne comprend guère la finesse séquanienne, qui reste dépourvu de subtilité, qui n'a pas le sens, pas davantage le goût des accommodements. Dans la discussion, il se bute tout de suite. Sous le fouet de l'objection, l'humilité craintive apprise au séminaire s'évanouit et l'homme apparaît

LA FRÂRIE . 51

en son intimité vraie : entêté, étroit, sectaire. Il dit, ressasse et obstinément répète la même antienne : « Jean Bigre se mit hors TÉglise; qn'il y reste! > Phrénoiogiquement, c'est bien là Tespril de ce cerveau casqué, muré, de ce front massif sous Fécrasement duquel se perd la lumière des yeux renfoncés. Par natnre autant que par éducation, Hourde représente exactement cette Rome impérieuse, intolérante, qui n'accepte rien que de soi et prétend régenter le globe*

N'ayant pu obtenir aucune concession, Vavasseur réunit la « Frarie » en vue d'une consultation corporative. L'incident était de taille; il intéressait toutes les confréries, la Chrétienté, par conséquent. (Vavasseur en jugeait ainsi.)

fndignation générale ! « De quoi se mêle-t-il, ce « vobiscum »? Il n'a pas le droit de se servir d'une confidence faite à dîner ! Il est payé pour chanter la messe, donner les sacrements, enterrer le monde... Jean Bigre fut, de son vivant, obligeant pour tout un chacun ; il ne refusa jamais à quiconque un verre de bère : c'est donc, suivant la morale villageoise, un bon gars, un homme ed' première ».

Il fut décidé qu'on résisterait au « monsieur en soutane », que le maire serait instruit de l'incident, qu'au besoin M. le sous-préfet en serait saisi..

Ou attendit... Deux jours passèrent pendant lesquels nos prieurs (couverts de la houppelande appelée « limousine ») et nos c prieuses » (vêtues du mantelct noir) allèrent, de porte en porte, disant les

5!g TERRIENS

« patenôtres des Irespassez » et ckantant : « Réveillezvous, gensqui dormaz. Priez Dieu pour les trespassez ». Ces messagers de la mort invitaient tous les villageois à rinhumalion qui aurait lieu... on ne savait pas quand.

Pigache, le fossieux, fit choix, au cimetière, de certaine place à l'ombre d'un grand if. Le trou terminé, il déclara : « Jean Bigre sera particulièrement bien, là-dessous ».

Mais c'étaient, alors, les fortes chaleurs : et la conservation du cadavre devint bientôt impossible.

— « I' sent piant ! > fit le bedet.

Le troisième jour, arrivaau presbytère unelettrede révèché qui conseillait à notre desservant d'être moins rigoureux : « Monsieur le curé, disait en substance le grand vicaire, les tempssontpérilleux pour notre sainte Église : ne vaut-il pas mieux pratiquer Fhumililé chrétienne, courber le front devant l'impiété triom-^ phante? Il faut pardonner. Dieu, dans son impeccable justice, saura bien reconnaître les siens et il assurera le jour des revanches nécessaires. Au surplus, invoquantrobédience,rÉvêqueordonne:vousn'encQurrez aucune responsabilité si vous remettez votre conscience aux mains bénies du Saint-Siège ».

En même temps, parvenait au maire une dépêche de la Préfecture : « Faites enterrer d'office, et civilement »,

La « Frarie » triomphait! Vavasseur reçut la soumission de l'abbé Hourde, d'un air avec bonté.

llll^llM,U|ll|liJ|«P,P|l

LA FRARIE M

...C'est la messe des funérailles. Nos fabriciens se tiennent au banc d'œuvre : le conseil municipal est présent, au grand complet, maire et adjoint en tête. Nos chantres « chapent », c'est-à-dire arpentent les dalles du parvis en psalmodiant (suivant un usage antique aboli dans les villes, mais perpétué dans nos campagnes). Pachydermes faisant des grâces, ils se saluent, s'inclinent devant le maitre-autel, courbent la tête quand ils prononcent le nom de « Jésus » ; chaussés de galoches, les enfants de chœur marchent lourdement sur la pointe de leurs semelles de bois. Les frères ont posé, sur les tréteaux du catafalque, la bière recouverte du drap mortuaire ; puis ils viennent occuper leurs sièges, latéralement à Tautel : ' ils s*agenouillent, déposent leurs petites étoles, font une prière, un signe de croix; chacun d'eux se remet son chaperon sur l'épaule, après l'avoir embrassé.

Vêtu de sa tunique noire à liséré gris, Marmion allume les cierges du luminaii-e.

" Tout irait bien : mais l'œil soupçonneux de Vavasseur a découvert que la croix n'a pas le voile blanc qui est de rigueur à une inhumation de maît' frère. De plus, il remarque que le curé expédie trop vite son office, de façon à en faire presque une messe basse. Ce n'est pas tout : intentionnellement, pour sûr, on a oublié deux versets du Libéra,

D'un signe, Vavasseur fait venir à lui le bedet et l'interroge. Or, voici que ce dernier lui apprend que M. le curé a donné ordre de ne pas prendre la grande bannière quand, tout à l'heui^e^ on sortira dans le

cimetière. Enfin, les instructions sont données pçur ne mettre en branle que la petite cloche ; le défunt n'aura pas le a gr«s son » !

Vavasseur n'y tient plus. Son indignation éclate. Allant à la sacristie, il y attend le prêtre qui, sa messe finie, va venir bientôt dépouiller les habits sacerdotaux. Quand celui-ci arrive :

— Monsieur le curé, profère le maître (et sa voix tremble de fureur), la Frarie paiera pas le même prix pour une messe comme ça. Y en a pas eu seulement la moitié de dite ; j'plaiderons plutôt avec la Fabrique ; et puis, c'est pas tout : si vous ne donnez pas le gros son et la bannière, j'allons nos en aller : vous restere? avec le corps à Jean Bigre dans l'église; vous l'enterrerez tout seul ! et pi, j'récrirons à vot'évêque.

Vaincu par tant de menaces, l'abbé Hourde s'exécuta, enfin. Et, cette fois, tout se passa sans encombre jusqu'au moment où, la tombe refermée, Mai^mion prononça ces paroles :

— A c't' heure, vous pouvez partir.., il ne vos reconduira pas, le pauv'guenon.

Maintenant, les frères mettent leurs pelles en croix sur le tertre, jettent de l'eau bénite, en se signant.

Dix minutes après, ils étaient attablés au café Dumaineet entamaient ces parties de cartes, «;Dlux » et (c mistigris », si prisées au.village.,

Ensuite, on leur servit le repas tradîtionnel,i:rappel des festins funéraires dont les Romains portaient le relief au défunt.. ' '/. r.ji :.::.,. .

LA FRARIE 55

Vavasseur triomphait : il avait maté Thomme en nofr! Et les frères disaient entre eux : c C'est tout de même un guenon qu'est pas bê|e ».

Mais cette' victoire eut des lendemains faits de la haine patiente que nourrissait un vaincu rétif à Tac* ceptation de sa défaite. Le curé veille, prêt à susciter des embarras au « Maître », guettant,^ très attentif, la prochaine imprudence. Entêté comme tous les Bretons, Hourde garde rancune à ce € damné Normand >;

Entre ces deux hommes qui se heurtèrent, on dirait que voici réveillée la vieille inimitié par quoi furent longtemps partagées la dure Armorique et l'agile Normandie... Vavasseur n'a cure des embûches et sournoiseries. De suite, il se livre à ses innéités de vastes desseins. En lui, alors, se donnent carrière ces deux facultés qui demeurent maîtresses,. même chez le Normand le plusrudimentaire : imagination, esprit d^ organisation.

D*abord, il réfléchit, veut explorer les limites, connaître les profondeurs,iles ressources, les droits de ce domaine dont le voici devenu chef.

En toutes circônâtantees^ le Nprmand est circonspect, avisé i-^il « consulté » Pavocat;. le médecin, le vétérinail^é; l'instituteur. Yavâsseur^ comme ses congénères, trouve bon 'de se ^renseigner, avant d'aborder les graves et redoutables conjonctures qu'il pressent. Promu « Maît' fi^ré », en face d'ennemis et d'usùrpaleursvl^luipè^ràîi urgent de connaître ce qu'est au juste la «J^Frari^».

^.'' J''':""k*lNAT.p?WfBWWfiP^

56 TEimiKNS

Mais, seul et dépourvu de^noyens d'investigation, il ne pouvait pénétrer dans les arcanes du passé ; pourtant c fallait Ravoir »...

Une première fois, M. le curé, sur ce sujet, vivement l'intéressa ; mais, bien entendu, en Tétat, c'était le dernier auquel il pût s'adresser. Il résolut de solliciter ces messieurs en redingote réputés â la campagne pour avoir c étudié dans les livres >. Et il s'en fut à Pont- Audemer pour conférer avec l'un de MM. les bibliothécaires du célèbre et précieux € Fonds Canel ».

Celui-ci — homme disert et courtois, aux yeux élimés par l'étude, usés par les veilles — dévoila devant Vavasseur émerveillé l'admirable passé des « Confréries »; il éclaira d'une vive lueur l'antiquité de ces fondations. IL révéla que les associations pour la sépulture et la charité sont la reproduction des hétaîries grecques et des ghildes Scandinaves, que pareilles cérémonies forment survivance des cultes égyptiens, celtiques et druidiques. Il confirma ce que Vavasseur avait appris déjà du curé, relativement au sublime rôle social que les « Fraries » exercèrent, aux époques maudites de la peste et de la lèpre. Il décrivit les rites consacrés lorsque se réunissaient les Frères, portant à la main des rameaux et des fleurs, sous la conduite de leur, chef — r« Antique », comme on l'appelait.

« Telle est, continua le savant, la plus vieille institution du monde, vénérable entre toutes : les « Frères » constituèrent le clergé anceslral; Le culte

LA FRARIE 57

des morts représente l'originelle religion : les c Frères ie charité » , ensevelisseurs, fonctionnaires de funérailles, furent nos premiers sacerdoles : VAntique était un prêtre ».

Venant aux époques plus modernes, l'archéologue fit voir au paysan des estampes où figuraient les costumes des t Charités >, si somptueux, si caractéristiques. Devant Vavasseur extasié, défilèrent barrettes, surplis, toges, dalmatiques, bâtons cantoraux, chasubles, tous les insignes représentatifs de traditions millénaires. .

A la suite de cet entrelien, une véritable effervescence s'établit dans l'imaginajif esprit du villageois. Il se vit véritablement VAntique, — cet « Antique », qui fut prêtre!,..

Dans sa. mémoire palpitent des souvenirs abolis, sensibles toujours... L'âge primitif revit; voici ressuscitées, devant ses prunelles voyantes, les lignées défuntes, les racines du genre humain! Un sûr instinct relie ce vivant éphémère aux profondeurs permanentes de l'Être.

Par qîiels filons obscurs, par quelle source atavique cachée en la 30us-humanité, le don magnifixant qui fut apanage des Vikings a-t-il pu se transmettre jusqu'à cet humble? Comment, au front de notre rustrp, est venu s'épanouir l'enthousiasme inné des races polaires, le magnétisme boréal? Par quelle incarnation se conserva jusqu'ici la flamme imaginative, vestige de là primordiale étincelle?

C'est ainsi. En ce terrien, ignare mais intuitif,

TAme universelle prend conscience de sa pérennité.

Notre illettré, simple d'esprit, possède l'indistincte vision de l'éternelle connaissance; il dcTine, mais distingue mal le songe enchanté de son atavique berceau, l'enfance des races sortant du Giron... Cette puissance de rêve, unie au dénuement scientifique, constitue un épisode douloureux de la vie tragique. Mais n'est-ce point pour ce cas-là que fut dicté, dans l'Écriture, le verset : Exaliavit humilesf

Revenu à Saint-Sulpice,.le Maître rapporte en son cœur un foyer d'ardente volonté. Il pense que certaine mission providentielle vient, par don spécial, de lui être confiée.

Il n'a pu voir que par les yeux d'un autre l'antiquité de cet Ordre dont le voici dignitaire. Mais il veut au moins connaître son présent : et c'est pourquoi on le voit maintenant fréquenter aux cérémonies traditionnelles qui rendent célèbres les confréries de Menneval, Bernay, Broglie, La Haye-de-Galleville, La Haye-de-Routot, La Couture, Lande-Péreuse.

Il se présenta notamment à la fête de La Couture, le lundi de Pentecôte. Mine fière, jarret tendu, poitrine bombée, il apparut, tel un ambassadeur de grande puissance, ou quelque envoyé extraordinaire chargé d'importante mission. Il contempla ce défilé de ce charités » somptueusement vêtues ; des personnages passèrent devant lui qui portaient le velours noir, le manteau de brocart, l'hermine, la large culotte bouffante avec bas de soie et souliers

LA FRARIE 59

à boucles d'argent, l'étole, la soutanelle blanche. C'étaient échevins, clercs, prévôts. Il admira les barrettes, rabats de dentelles, dalmatiques, demi-cha* subies, chaperons brodés. Il s'extasia devant certain « Antique » qui tenait haut la c chapelle >, c'està-dire une « torche » richement sculptée avec niches incrustées d'argent et d'or contenant des statuettes. Tel autre avait en main le « coffret > ouvragé dans lequel sont les amendes qu'on va dépenser tout à l'heure à l'auberge*.. Le troisième présentait un coussin sur lequel étincelait le Matrologe historié, relié avec enluminures. Ce quatrième, très gourmé, s'appuyait, en marchant, sur le « bâton de saint Michel » . La paroisse d'Appleville, entre toutes, attirait les regards, parce qu'au milieu des chantres le « Maître » avait, en dextre, un curieux « bâton cantoral », d'ébène, dont l'extrémité supérieure figurait lanterne en vermeil contenant deux figurines : Dieu le Père^ la Vierge. Dans la plus belle procession, le Maît' frère portait au front, à la mode très ancienne, c chapel de roses ».

Yavasseur demeura charmé par tant de merveilles : mais aussi il eut un découragement à la pensée que jamais les Sulpiciens n'atteindraient splendeur pareille.

Et, seul, il se promenait, méditatif, atterré.

Le soir, il éprouva impression différente : l'indignation.... Après la dislocation des cortèges, il put voir, à la fin du jour, le départ des frères. Vraie déroule de gens saouls ! quelque chose de lamenta-

i -y-^ Mliwtw^^?'^^* ''"''' ^"" V '**' w"^

60 TEHRIEXS

ble..., mascarade en bannière et surplis..., pitres titubant sous leurs costumes sacrés.,., porteurs d'insignes en débandade! Les « Confréries » ne représentaient plus qu'une théorie d'ivrognes macabres, indécents acteurs d'on ne sait quel mardi-gras funèbre.

Vavasseur fut écœuré ! Ce rôle, que lui voyait si haut, si pur, quels tristes personnages aux instincts bas l'exerçaient! Il jura de restaurer les mœurs de la (( Frarie », à Saint-Sulpice tout au moins. Déjà, en ce robuste et fécond cerveau fermentaient velléités, projets, germes.

D'abord, il vit clairement qu'une nécessité s'imposait : rédaction de statuts, mise en vigueur^de règlements qui établiraient un « ordre », au double sens de ce mot : on n'obtient rien des hommes sans organisation de leurs efforts, sans discipline commune; de cela Vavasseur avait l'exacte compréhension.

La règle adoptée par les frères de Lande-Péreuse lui servit de point de départ : il compléta ce texte par ses idées personnelles; après quoi, il convoqua les frères de Saint-Sulpice, pour entendre lecture de ce document.

Il comptait sur un succès indiscuté ; force lui fui d'en rabattre, sur ses espérances : car les frètes, comme idées et sentiments, n'étaient pas au diapason de leur chef.

Non sans peine, le texte suivant fut voté.

Article Premier. — Il est défendu de passer la laba-

LA FDARIE 61

tière pendant le Saint Sacrifice de la Messe^ surtout au moment de V élévation.

Cet article fut accepté avec quelques amendements : par exemple, on pouvait « nimBer » pendant tout le surplus de l'office, et même priser, si on avait la force de ne pas élernuer.

Article 2. — Si quelqu'un des frères se permet de traverser le chœur pour offrir sa tabatière à tm ami, il paiera une amende de quatre sous.

Murmures et objections. « Qu'est-ce que ça pouvait faire? C'était un usage, etc.. » Avec sa haute autorité, Vavasseur représenta que cela troublait Toffice : Tarticle fut adopté, enfin.

Article 3. — ^^ Chaque frève, avant de s'asseoir à sa place, devra baiser la première page du Matrologe.

Pas d'observations; le paysan est tolérant au possible sur le chapitre des accolades : au village, les hommes eux-mêmes, pour se dire bonjour, s'embrassent à deux reprises et réciproquement, sur les joues- Article 4. — Celui qui se dérangera de son service pour ivresse sera puni d'une amende de tin franc.

Quelques votants protestèrent : « Si on ne pouvait plus prendre une « demoiselle », un « petit pot », où allait-on? Si, des fois, on avait « un peu de vent dans les voiles,., » Néanmoins, tous opinèrent favorable-

1 lllpppl

m TERRIENS

ment, pour ne pas avoir l'air d'encourager l'ivrognerie €t de tolérer Tintempérance.

Article 5. — Lorsqu'un frère embrassera une personne du sexe féminin dont il ne sera pas proche parent, l'amende sera de quatre sous.

Légère pénalité! Vavasseur, en effet, connaissait la faiblesse humaine relativement à « l'œuvre de chair». Néanmoins, il y eut ballottage. Les avis s'entrecroisaient en discussion passionnée : « No ne doit point être puni pour châ. Faut pas décourager le monde. Les femmes et les filles voudront plus nous voir. AFs se feront caresser par l's autres. Si on nous enlève « la bagatelle », que qui nous restera pour le plaisir de la vie, à nos autres, pauvres bougres de la campagne? J' sommes privés de tout : gardons la « bagatelle » : Y a que ça, en définitive. »

Porée, dit Cour-à-pied (don Juan renommé au village), demanda la parole et provoqua l'hilarité générale par ces mots : « D'embrasser une fille, ça vaut pas une punition : ça mériterait plutôt une récôpense ».

Dabinet, par diversion habile, fit abaisser le tarifa un sou : « Ça ne vaut pas plus », dit-il. — Mais Courà-pied fit jusqu'au bout une opposition irréductible : « Ça me coûterait trop cher», murmurait-il : «je gagnerais pas assez dans ma journée » !

Article 6. — S'il se trouvait que, par usure ou négligence, quiconque ait un ou plusieurs trous à son pantalon, il paiera deux sous par chaque.

LA FRARIE 6^

Ce fut un toile général : « No ne peut pas répondre ed'cha ! proclama Pognel Épiphane : raarublés comme je le sommes à la campagne ». — Grouard ajouta : « Je demande une couturière au service de la Charité, de jour et de nuit > . — « Bast ! ajouta Masselin, d'avoir quéques trous, ça fait prendre 1 air ». — En vain Vavasseur multiplia les objurgations, les appels à la décence : nos Sulpiciens avaient leur siège fait. Ce fut un désastre pour l'article 6; les paysans gardèrent jalousement le droit d'avoir des trous à leur pantalon.

Vavasseur fut froissé tout particulièrement : ainsi > les € frères », que, lui, eût désirés exemplaires comme bienséance et dignité, ils tenaient à resterdans l'immodestie, la grossièreté ! Quel chagrin pour lui ! Quelle honte pour eux !

Afin de pallier l'amertume de cette défaite sur un sujet de haute moralité, les frères ratifièrent sans dis-cusâon les menus articles suivants :

Article 7. — On doit venir à rinhumalion d'un frère ou de ses proches (père, femme ou enfant) en habit de deuil et sans blouse. On doit retirer sa casquette à l'entrée de la cour du défunt.

Article 8. — Pendant la rentrée des blés, tout un chacun peut se faire remplacer par des jeunes gens de i8 ans au moins.

Article 9. — Pendant les trois mois qui suivent le décès d'un proche parent ^ on peut se dispenser de faire son s&rvice.

. .1 upjpipii

61 TERRlElNS

Article 10. — Tous les frères devront se confesser et communier le jour de la fêle patronale.

Cet article causa quelque étonnement et fut accueilli avec fraîcheur. 11 passa néanmoins à la faveur du dernier qui était particulièrement flatteur.

Article H , ^ Les frères de Saint-Sulpice seront au nombre de douze, comme les Apôtres.

Ce règlement, promulgué dans la paroisse, y produisit impression profonde. Et le plus touché, ce fut Tabbé Ilourde : il y voyait poindre concurrence à son pouvoir ecclésiastique. Cette « Frarie » éner-r giquement revenue, sous l'impulsion d'un chef visionnaire, aux origines pures, au primordial régime, ce n'était plus l'association banale dont MM. les desservants usent ordinairement, tout en la ridiculisant. Le curé soupçonnait là certaine puissance suspecte, un organisme trop voisin de la prêtrise, l'ennemi enfin.

D'abord, cependant, les choses n'allèrent point mal. M. Ilourde put constater même — son tœur en fut réjoui — que l'attitude nouvelle de la Frarie et de son Maître suprême produisait • d'appréciables résultats sur la piété des Sulpiciens. Quand effectivement on vit, à la fête patronale, tous les frères agenouillés pour recevoir l'hostie consacrée, un élan de ferveur galvanisa, par contagion, la population entière : l'Eucharistie n'avait jamais été aussi demandée!... aux offices, plus de place dans l'église!

Le prêtre fut très attendri lorsque Vavasseur viiit

ifmipi^vui.yvMii" -«rîrniî uij»^'»

LA FRARIE 65

pieusement requérir de lui autorisation de laver luimême, suivant le rite ancien, les pieds de douze pauvres, a en signe d'humilité », formulait Vavasseur.

...Allendri, mais tout de même inquiet^ M. le desservant! Car enfin, ce désir, insolite, surprenant, dénote on ne sait quelle velléité d'intrusion, d'envahissement : l'alarme est donnée..., pareille demande suscile la jalousie du curé, met en éveil sa défiance. Il refuse, au grand scandale de l'Antique, qui, dans sa naïve ferveur, avait cru proposer là œuvre méritoire.

Ce fut un premier choc, suivi d'autres rencontres qui devaient poser le conflit de façon plus claire.

Assidu aux offices, droit à son banc d'œuvre, Vavasseur pensait bien faire, donnant l'exemple du recueillement. Or, il constata plusieurs fois, non sans stupéfaction, que le curé manifestait, en lui parlant, certaine froideur et parfois Une impatience noti justi0ée. M. Hourde ne voyait pas avec plaisir cet indiscret usurpateur, lequel avait rang à la messe et jouait son rôle aux vêpres, voire rhéme à eomplies.

Vavasseur ne put s'empêcher de sentir un. véritable dépit : mais, ami de la circonspection et de l'attente, il se tut, laissant venir les circonstances, € espérant », comme on dit au village.

Le bibliothécaire du « Fonds Ganel » avait appris à Vavasseur que, dans les liturgies passées, Fehcens était dû aux assistants, de la part de l'orficiant.. ,

Or, Vavasseur remarqua bientôt que le clerc thuri-

féraire venait balancer trois fois Tencensoir devant le maît' chantre Tesson, et que, dans ce déplacement, il négligeait ostensiblement la «Frarie». Pareil oubli offusqua TAntique, aux yeux duquel un « frère » comptait, dans Féglise, plus que tous les chantres réunis — sjens salariés, ceux-ci. Vavasseur demanda que pareil hommage lui fût rendu, à lui trois fois, et, à chaque membre de la confrérie, une fois. Avec souplesse, le curé esquiva l'incident et décida que, par restauration des rites anciens c signalés par le zèle du Mail' frère, zèle auquel il rendait hommage », l'enfant de chœur descendrait à la première marche du transept et que, là, il encenserait Tas^ semblée des fidèles, l'Ecclésia, l'église entière '•

De très bonne foi, Vavasseur se rallia à cet arrangement et il fut convenu que, lorsqu'apparaîtrait le petit thuriféraire, l'assistance se lèverait pour recevoir le suprême honneur de l'odoriférante cassolette.

Cette solution transactionnelle eût dû réconcilier les deux hommes. Il n'en fut rien, parce que M. Hpurde (qui, à l'occasion du récent conflit, était remonté aux sources) découvrit que, d'après les us primordiaux, en réponse au cérémonial de l'encens, les fidèles doivent venir défiler devant l'officiant, au pied de l'autel, pour baiser le patène, d'abord, — ensuite et surtout pour déposer une offrande. Il exigea donc cette dérogation aux pratiques de Saint-Sulpice, laquelle emportait aggravation des quêtes..

1. Cet usage subsiste eotoredans les églises rurales de notre ré^'

gioa.

l^iPP«|iflFl>M'»ii- Ury^^'i.f'*

LA FRARÏE 67

Cela déplut à Yavasseur; si la foule, quittant le parvis, venait envahir le chœur, endroit réservé à la Frarie de temps immémorial, que devenait ce privilège quasi-sacerdotal?

Il céda.... mais chercha une revanche qui lui fut fournie à l'occasion de certain harmonium que le curé faisait « toucher » par son jardinier. Ce jardinier ne s'en tirait pas trop mal, ayant reçu quelques préalables leçons. Yavasseur n'y eût trouvé rien à redire si l'instituteur ne s'était pas avisé de briguer cette même fonction, dont les petits appointements devaient compléter au mieux sa rétribution de secrétaire de mairie. Yavasseur mit en mouvement le maire et le trésorier de la Fabrique. Saisie de l'incident, la préfecture négocia directement avec TÉvêché ; et Monseigneur, diplomate craintif, voulant éviter tous démêlés avec le « civil r abhorré, désavoua son desservant, lui fit savoir qu'il manquait de patience, c laquelle est une forme de la charité, c'est-à-dire d'une vertu théologale ». L'abbé, disciple obéissant mais non résigné, baissa la tête, gardant au cœur une rage froide.

Or, la lettre qui lui apportait l'admonestation et les ordres épiscopaux, contenait certain post-scriptum qui se fixa dans le cerveau obtus et dur du vaincu.

« Yous auriez pu, peut-être, mon cher fils, avec a quelque opportunité, désarmer l'hpstilité de la c Frarie », en faisant remarquer à son chef que,, c s'il quête à l'office, c'est pure tolérance de votre € part. > .

ç^.'*r7C^7?»SJff7!^JBpi^^

Ce qui, aux mains d'un ecclésiaslique quelque peu délié, expert aux tactiques de la vie, eût été arme de défense, ultime ressource, fut employé, par le naïf et lourd curé campagne, comme instrument d'attaque. Excellente, cette prohibition, demeurant à l'état de menace, d'imminente possibilité, d'éventuelle représaille! Devenue un fait accompli, elle constituait provocation. Le maladroit Hourde, voulant donner à la mesure qu'il prenait l'apparence d'un défi, d'une victoire, l'annonça lui-même au prône le dimanche suivant.

Estomaqué, l'Antique ! Néanmoins, circonspect comme toujours, se défiant de tout premier mouvement, il s'abstint, ce dimanche-là, de faire circuler le plateau. Mais, dans la semaine, il réfléchit et s'avisa que, le curé ne disposant pas de la force, ses ordres étaient non avenus. Certain conciliabule eut lieu entre ksfrères,duquel furent tenues secrètes les conclusions.

Le dimanche suivant, un frémissement courut parmi les fidèles quand on vit, au banc des frères, se lever Vavasseur, pour quêter lui-même ! Ayant fomenté la révolte, il tenait à en assumer seul l'entière responsabilité...

Personne n'eût usé commettre celte action aux apparences tant soitpeu sacrilèges. Mais nul n'osa refuser l'obole sollicitée. La Frarie, en effet, constituQ, dans la campagne, unservice public, universellementrespecté, une tradition chère à nos paysans pour lesquels la Mort est la base même de la religion.

La rupture s'annonçait décisive. Alors, entre

byGoogk

^■^fwïïT"

LA FRARIE 69

les adversaires, commença un dialogue de procédés haineux, qui, par degrés, d'attaque en riposte, devait porter à son comble Texaspéralion commune^

La situation demeurait difficile pour l'abbé. Pourrait-il longtemps desservir une paroisse, alors que l'insurrection envahissait l'église?

N'importe ! Il fit front. L'obstination le tenait, l'incitait à né point reculer d'une semelle : il existe certains types à cerveau muré, à nuque raidé, chez lequels toute avanie reçue exacerbe la faculté de résistance; ils butent, foncent sur l'obstacle, tête baissée, front casqué.

L'abbé breton était de ceux-là : il continua la lutte et en vint aux imprudences, âpretés inutiles, sournoiseries.

Vavasseur, toujours mû par son désir de faire grand et beau, émit le projet d'acheter des torches neuves; mais il se heurta à l'opposition irraisonnée et irréductible du *-curé. Prompte fut la riposte. Notre Maît' frère entama une campagne pour reprocher au clergé son incurie à l'occasion des cloches. (Hissées dans le clocher depuis dix ans, elles n'avaient pas encore été baptisées, à cause de certain conflit mal apaisé entre le presbytère et la mairie.) « C'est une hontèî » clamait partout Vavasseur. Les Saint-Sulpiciens, facilement convaincus, se reconnurent très humiliés d'avoir au-dessus de la demeure du bon Dieu, des « cloches païennes ». Et, de ce chef, le curé sentit autour de lui s'établir un froid, une atmosphère de blâme.

La scission s'aggravait...

Sous la maîtrise de Vavasseur, les cérémonies de la Frarie étaient devenues, dans l'église, plus compliquées que jamais- Il avait imaginé de faire des entrées solennelles aux grandes fêtes « carillonnées ». Les frères venaient le recevoir sous le porche, et, tous ensemble, chaperon en sautoir, torche à la main, s'avançaient processionnellement vers leurs places, fiers, très droits, conscients de l'admiration générale. Avec quelle joie émue ils voyaient certaines vieilles dévotes s'agenouiller sur leur passage en se signant ! Vavasseur exultait !

Mis en goût par un succès à ce point flatteur, notre c Maît' frère » se mit en tête de restaurer le « plat du bâtard », vieil ustensile sacré qui, au moyen âge, servit à baptiser les enfants naturels. Bien plusl II annonça son intention de ceindre « comme au temps jadis» la couronne de cuivre — ce qui fit dire au loustic Cour-à-pied : « J'allons avé un roi : à quéque jour, comme les Parisiens, j'i couperons le cô ».

Aux inhumations maintenant, les frères prenaient l'habitude de se réunir autour de la tombe qu'ils venaient d'achever : on les voyait étendre dessus leurs chaperons de deuil (demi-mantelets décorés d'ossements, de crânes et de larmes d'argent) : après quoi, ils mettaient sur le tertre les pelles en croix, baisaient la terre avant de jeter l'eau bénite, balançaient trois fois le drap des morts, faisaient des génuflexions, se portaient, en rang, à la grille du cimetière pour sonner la tintenelle au départ de

byGooQle

LA FRARIE 71

chaque parent du défunt^ reconduisaient même la famille à la maison mortuaire dont ils faisaient la toilette.

De quel œil chagrin, de quel mauvais regard, le curé suivait toutes ces pratiques! Ce sacerdoce marron le mettait hors de lui ; il y reconnaissait les fruits d^une imagination indigente, assez proche du fétichisme et de l'idolâtrie. Certain dimanche, n'y tenant plus, il dit violemment :

— Cessez vos simagrées !

— Elles valent bien les vôtres, répartit avec hauteur l'Antique. Je me suis laissé dire que les nôtres viennent des anciens de la race que je sommes. Les vôtres, al's ont été inventées par des gens de Judée, d'Italie, des «horsains» pour tout dire. Superstitions pour superstitions, j'préfère celles du pays.

r— C'est le schisme avoué, l'hérésie audacieusement installée dans ma paroisse I s'écria Hourde.

« Schisme >, « hérésie 9, deux grands mots qui se dressèrent, redoutables, devant son esprit de prêtre timoré. Que faire? Il vint à Évreux, se prosterna aux pieds de son évêque, disant : « Dois-je tolérer par ma présence plus longtemps pareil scandale ? Vavasseur devient insupportable avec ses idées ; il a la folie des grandeurs : Monseigneur, ayez pitié, relevez-moi de cette cure. >

Le prélat, sceptique et paternel, admonesta son subordonné, avec cette aménité de commande qui est familière à MM. du haut clergé : il lui servit quelques clichés : « Comme le vôtre, mon cœur est ulcéré*.. Il

ne faut pas déserter devant l'ennemi que Satan suscite... Gloire du Très-Haut... Salut élernel... Récompense dans Tautre monde ».

Après quoi, Sa Grandeur donna au desservant son anneau pastoral à baiser.

En reconduisant notre curé, le vicaire général lui glissa ces mots : « Pourquoi donc, dans votre région, ne crée-t-on pas une administration des pompes funèbres? Vous pourriez syndiquer quelques paroisses en vue d'acheter ensemble un char : ce serait le coup de grâce pour vos adversaires. En définitive, cetie Frarie, que Dieu confonde et dissolve, n'est plus un organisme moderne, avec ses usages surannés et son apparence carnavalesque ».

Revenu à son poste, l'abbé, tenace en la résistance qu'on lui conseillait, essaya, mais en vain, de suivre l'avis donné par le grand vicaire. Le sens de l'association resle encore trop peu développé au hameau normand; le particularisme y règne en maître. De plus, aux premiers mots de « pompes funèbres >, quelques fortes têtes blaguèrent les « pompiers de la ville ».

Ilourde se retourna d'autre côté. Comme Beuzevillc, chef-lieu de canton, possédait une € administration » et deux « chars », des négociations furent engagées entre le curé de Saint-Sulpiceetson doyen.,.

Ces lentatives rendirent Vavasseur'Iplus âpre que jamais, plus acharné, moins réconciliable. Sa haine ne connut plus de bornes; dans l'orage d'une exaltation furieuse, naufragèrent sa bonté, sa raison, sa

LA FRARIE 73

conscience; il jura de toucher et tomber définitivement le maudit vobiscum.

Il se souvint alors des médisants propos qui, au dernier dîner de la « Frarie » , circulèrent au sujet de M. Hourde et de « la femme à Blondel ». N'y avait-il pas là quelque secret amoureux dont la divulgation serait fatale à l'homme en soutane?

Durant six semaines, Vavasseur demeura posté à l'affût, toutes les nuits, pour épier, pour guetter les abords de la cour où gîtait la femme soupçonnée, la femme attirante... *

...Et, certain soir, enfin, il lui parut voir se glisser, le long des haies, la silhouette noire...

Dès qu'il eut reçu la lettre anonyme révélant les débordements nocturnes de M. le curé de Saint- Sulpice, l'évêque donna de sévères instructions. Lé haut clergé, très diplomate en toutes choses, se montre particulièrement facile à émouvoir sur le chapitre des mœurs. Acceptant le célibat pour lui et l'imposant aux ministres du culte, il n'ignore pas à quel point cette règle est dangereuse, quelle débilité la nature oppose aux embûches du Malin, et combien aisément 1 homme succombe aux tentations de l'œuvre d'amour. •Monseigneur, à .bon droit, craignait la malignité publique, redoutait le scandale : car, pensait-il, « la chair est faible et l'esprit prompt 5). Sa Grandeur ordonna enquête discrète.. . D'où il advint qu'un beau matin le presbytère fut vide..*

Vavasseur, dès lors, eut le champ libra pour ses ambitions pseudo-sacerdotales.

.uiiiniij

C'était sérieux! Les événements, du reste, amenèrent rapidement Vavasseur à prendre position.

Par décision épiscopale, le curé de Foulbec fut chargés à litre intérimaire, de la cure vacante. .Mais ce desservant était vieux, un peu ami de ses aises par surcroît. On ne le voyait généralement que tout juste le dimanche, pour Toffice.

En ce qui concerne les enterrements, baptêmes et mariages, ce bon abbé, qui tenait à l'argent, édicta ,un tarif de casuel plus élevé, parce que, disait-il, on devait l'indemniser de ses frais de route.

Touché à la bourse, Jacques Bonhomme regimba comme toujours ; les propos allèrent leur train : « Tout ça, c'est du coûtement pour le pauv' monde^ — il fait cher vivre — et maintenant voilà qu'il va faire cher mourir itou!... >

Tant et si bien que certain père Deconihout étant (c devenu mort », les enfants vinrent trouver Vavasseur |)our lui tenir ce langage :

— Tu l'enterrerais ben tout seul, taï, avec ta Frarie, si tu voulais.

Ce à quoi l'Antique, flatté, répondit :

— Je vous obligerai bien de ça : j' suis pas dévoûlanl : seulement, v'ià, ça sera un* enterrement civiL

— Jamais de la viel objectèrent les héritiers : c'était pas dans les idées du pauv' guenon que je pleurons : il avait de la croyance; faut le faire passer par réglise.

— Mais...

— y a pas à dire! pisqu'al' est vide, c't' église;.

byGooQle

LA FRARIE 75

Marmion a-t-il pas les clefs? J'pouvons ben y entrer; personne ne nous dira rien; j'y allons point pour faire du mal à quiconque; j'avons point de mauvais desseins; j' paierons le café et la rincette aux frères.

Cette demande répondait aux désirs secrets de Vavasseur. Cependant... il hésitait... Quelle histoire, ed' faire une chose pareille!... A la fin, il se laissa entraîner par cette soif d'aventure et d'inconnu — qui palpite toujours en la race des Vikings... « On verrait ben ce qui arriverait. — En avant! »

Affaire conclue r sous le haut commandement de l'Antique, le cortège funèbre pénétra dans l'église ! Exprès requis, Videcoq vint chanter le Libéra. Après quoi, d'après l'exemple donné par Vavasseur luimême, tout un chacun se mit à genoux pour prier.., on jeta de « Fiau bénite î> sur la bière*

Et, de l'avis général, ce fut là vraiment une « inhumation religieuse ».

La mode en vint, à la satisfaction générale. L' « opinion D se montra favorable à la nouvelle méthode : on entendait des commentaires approbateurs : < C'est tout d' même ben moins cher... — A la fin des fins, le monde est enterré tout de même... — Le bon Dieu n'a rien à dire, ben sûr, puisqu'on l'a prié pour le défunt « à genoux, tertous ensemble ».

En une autre circonstance, Vavasseur affirma ses fonctions néo-sacerdotales. A la Saint-Jean, nos villageois gardent l'habitude d'amener leurs bestiaux devant le porche pour qu'on leur dise les Évangiles. En l'absence du curé morosif, Vavasseur ouvrit la sa-

76 TERWEISS

cristie, trouva le petit livre que récitait le prêtre en pareille circonstance; après, quoi, portant costume d'apparat, entouré de la Frarie, le Maître apparut au seuil de Tédifice sacré! Chacun reconnut qu'il remplissait sa fonction de façon particulièrement distinguée..*

Étendant avec gravité son chaperon sur les bêtes, il avait grand air... Ce pendant que nos villageois, front incliné, tendaient une pensée pieuse, balbu* liaient d'ardentes supplications vers l'Être omni-présent, au bénéfice de leurs viaux et de leurs cochons.

Cette étrange situation se prolongeait... Aucune réclamation.,. M. le maire laissait faire, disant ; « Puisque Vavasseur fait bien prier le monde, y a pas de mal ». M. le sous-préfet encourageait ce mouvement anti-confessionnel.

La verve villageoise s'exerçait pourtant au sujet de l'Antique.

— Vavasseur, disait l'aubergiste Dumainq, un de ces jours, il va vous donner la communion ; j'en ferais ben autant : j' vous donne-t-y pas le pain et le vin? Ça revient au même.

Mais le chef de la Frarie demeurait impénétrable, sourd aux brocards... Il entrait alors, tout recueilli, dans un domaine si nouveau, si merveilleux, si plein d'extase et de pures émotions !

Il se sentait devenir un peu prêtre, se croyait «appelé» : il « méditait i volontiers, maintenant; on le voyait s'absorber en de longs silences; il ne sortait plus que frais rasé; un commencement de

LA FRARIE 77

calvitie produisait sur son crâne l'efiet approximatif de la tonsure : le M.aît' frère s'en montra particulièrement ravi : et c'est pourquoi il déambulait nu-tête, souvent, A Honfleur, il acheta chez un cordonnier, fournisseur de l'église, .des souliers découverts à boucles d'argent, semblable» à ceux des « Messieurs prêtres >. Parfois, dans les champs, il s'arrêtait, par imitation de ce qu'il avait vu faire souvent k M. le curé. .Et §es lèvres s'agitaient — comme pour une « oraison jaculatoire... »

On lui avait conûé les clefs du presbytère ; il en profita pour aller maintes fois s'y enfermer; un appartement entre tousl l'attirait, le retenait : la biblio^» tbèque.

Ces volumes/ reliés de noir, avec inscriptions en lettres d'or, le pénétraient d'admiration, de respect. La science était là.^- toute celte science à laquelle notre rustre ignare et naïf aspirait si passionnément, . Les livres portaient en exergue des lettres cabalistiques : « /. H.: S. ». Qu'est-ce que cela voulait dire? Saas doute, les initiales d'un nom divin qu'on révère, le prononçant à genoux.

Et quels litres étranges I Comme ils intriguaient et enchantaient l'imagination du Maît' frère ! « Obituaire, — Évangéliaire^ — Décrétales^ — Pontifical.

Un mot particulièrement le séduisit : « Antiphonaire >. Il le répéta, avec joie, avec un tremblement, ce mot énorme, antique, oriental, surhumain : « An* tîphonairel »

:^ Mais, soudain, il ne put réprimer geste de sur-

78 TERHIENS

prise. Il venait d'épeler : « Leclionnaire ». « Oh! oh! se dit"il, y-a z-une faute là : on a voulu mettre € Dictionnaire >.

Après quelques hésitations, il osa toucher aux livres sacrés, les ouvrir!... Les yeux écarcjuillés parcouraient ces lignes inconnues, mots hermétiques, textes hiéroglyphiques.

Et, bien qu'il n'eût rien compris, le paysan se crut grandi par le seul fait d'avoir palpé, regardé, embrassé d'un coup d'œîl, ces. Bibles redoutables.

Notre homme fit aussi de longues stations dans l'église, contemplant vases, hosties, ornements, ostensoir— symboles, tout cela, derrière lesquels se cachaient des mythes formidables...

Puis, Vavasseur s'arrêtait devant les oriflammes et bannières qui portaient exergues flamboyants^*: « Pie Pellicane (avec l'image de Toiseauremblème) — Aposlolis ttàssanctum dedisti spiritum — Pereos eorumque successores confirma te chrismate salutis sanctum chrishna ». Extasié, il murmurait : « Qu'est-ce que cela veut dire? Des choses belles, sans doute : heureux -qui les comprend !»

Un jour, notre héros s'aventura dans le clocher pour voir ces cloches qui ne furent pas baptisées ! À sa grande surprise, il constata que les inscriptions rituelles y étaient gravées tout de même. (Le fondeur, en effet, n'avait pu prévoir le dissident aigre survenu depuis, en vertu duquel on dut hisser en place les cloches non consacrées.)

Vavasseur se campa devant la grosse cloche, c celle

^imm;^imfm^

LA FRARIE 79

qui rae donnera le gros son », pensa4-il ; elle lui parut somptueuse, épanouie largement dans ses atours de bronze. Elle portait ceci, en relief : t J'ai été bénite par M. l'abbé Dubois, en présence de la municipalité et nommée c Victoire i^ par M. Renaud et Mme Lantier. Je suis fille d'une mère qui fut fondue pendant la Révolution. »

Tavasseur trouva cela fort intéressant ; un adjectif seul l'intriguait : <i bénite > ! Il lui semblait que € bénie » serait mieux; il se promit d'en référer à l'instituteur.

Tandis que, cédant à d'impulsives innéités, Vavasseur empiétait sur les attributions de la cure, le desservant intérimaire, M. de Foulbec, négligeait sa fonction, faisait de rares apparitions, pas fâché en son for intérieur de laisser constater au village insurrectionnel ce que vaut la présence du vrai prêtre, quelle grande place occupe celui-ci dans la vie morale d'un pays.

Et puis, comme le « casuel » et ses bénéfices lui échappaient, progressivement, M. de Foulbec cessa de venir.*.

Le Maît' frère n*en avait souci et croyait faire son devoir, se substituant au clergé défaillant. Il commença à ondoyer les « nouveau-nés » sur le « plat des bâtards ».

-^ Au fait et au prendre, disait-il à ses ouaillei?, créiez-vous que le bon Dieu y regarde de si près ? Bâtards ou légitimes, les t innocents » sont tertous seseffants, pas? >

Puisque, par déshérence, la Frarie, association laïque, prenait la place des prêtres absents, démissionnaires ou , renonçants, Vavasseur eatima qu'il devait, restaurer l'antique état qui lui avait été révélé par le savant du c Fonds Canel ». La Frarie s'institua donc, comme Tune de ces franc-maçonneries où les adeptesconjurés prêtent serment de s'associer en vue de secours mutuels; d'assistance aux veuves et aux orphelins. ; : :

Par intuition, le paysan, ingénu et fruste, le simple d'esprit avait compris et accepté toutes lea charges que lui imposait la fonction assumée. Loin de reculer devant cette lourde lâche, il lui donnait soa ampleur totale au double .point de vue de la bienfai-* sance et du sacerdoce.

Il fut ici à l'apogée de sa puissance.

Mais bientôt l'Antique devait éprouver l'instabilité de la. faveur publique, la versatilité de Vespril qui souffle où il veut et par suite change souvent d'orien-» tation, •

D'abord, M. le , maire Bourdon, naguère chaud partisan de Vavasseur quand celui-ci amoindrissait le clergé, s*alarme maintenant au point de vue électoral. L'influence du Maître et de ses adeptes s'exercera-t-elle pour ou contre l'édilité? Personnage inquiétant, énigmatique, envahissant, Yavas^ seur n'ambitionne-t-il pas de réunir en sa personne les deux pouvoirs, civil et religieux? -

Pe plus, le père Bour.don; constate que depuis que fut supprimée la grand'messe chantée du dimanche,

LA FRARIE 81

les Saint-Sulpiciens perdent l'habitude de se réunii^, après Toffice, autour de Téglise. Et le brave homme réfléchit : « C'était bien utile, pourtant, nos assemblées dominicales; tout un chacun communiquait aux voisins ses idées, renseignements, conseils... on allait prendre entre amis un verre de fil en six, decassis, etc.. c'était agréable ». Le maire regrettait les jours d'antan.

Voici maintenant que le « commerce » réclame : autrefois, quand € le monde » venait sur la place, il en résultait de l'animation, des profits, des échanges. Jadis, autour du cimetière, le long des murs, on voyait alignées des ménagères qui apportaient, aux amateurs, paniers d'œufs, beurre, volailles, fruits; on vendait; aujourd'hui plus d'acheteurs, plus de bénéfices : adieu les dépenses dont le petit bourg profilait sous forme de consommations, tabac, épicerie. Le café des Trois-Gouleurs se trouvait fort mal en point: Dumaine se plaignait; le Lion d'Or gisait dans le marasme, simplement! Voilà... Autrefois, ça allait; maintenant, tout est mort ! qui en est Tauteur?

L'auteur! on prononçait son nom. — C'était lui, Vavasseur, qui usurpa la fonction sacrée... l'ambitieux. «, l'homme dont il faut se débarrasser.

Pour comble d'impopularité, l'Antique vit se liguer contre lui la € gent féminine ». Légèrement inquiète la« gentféminine».,. Irrésistibleensatoute-pufssance, c le sexe » lui en voulait d'avoir condamné l'amour, le doux péché, le vertige divin. Si, à cinquante ans,

ipiuiiiuuipi|;9i^f j^i'

m TERRIENS

Vavasseur se disait guéri du « sesque », c'était pas la peine d'en dégoûter les autres. Comment! cet imbécile avait osé proscrire le baiser, la poursuite des femmes, la galanterie! Ne s'était-il pas avisé « ed' moraliser les frères > ! — Triple niais!... Les <( sœurs » s'étonnaient d'être ainsi protégées. Instinctivement, sans le dire, bien entendu, elles aspiraient au rétablissement du tendre et pernicieux « pourchas».

Pour la forme seulement, dames et demoiselles avaient fait mine d'approuver la restauration des lois de décence, de réserve : mais, au fond, ces admirables et fécondes matrones, ayant conscience de leur fonction ici-bas, ne tenaient pas tant que cela à être respectées.

Daïis le clan féminin, une animosité s'éleva contre rintrus. A <( la fontaine » (qui est le forum des commères), s'échangèrent confidences, rires, chuchotements. Vavasseur avait prononcé à l'adresse des « frères » un mot a chasteté » qui ne présageait rien de bien fameux aux filles d'Eve. Si les hommes allaient maintenant s'occuper du « salut de leurs âmes j>, c'était bien la peine d'être gentilles, alors! Nos paysannes se connaissaient... or, de bonne foi, il leur parut que tant de charmes valaient la peine d'être convoités et de haute lutte conquis, que leurs appas étaient dignes d'une possession aussi ardente que possible. Quelques-unes se souvinrent d'avoir entendu, par les gens de la ville, prononcer à leur sujet le mot <( appétissantes » — (Ont-ils de singulières

LA FRARIE m

façons de s'exprimer, les gens de la ville!)... Oui... alors, il ne fallait pas enlever Tappétit aux gars... Oui... oui... elles étaient décidées à tout pour éviter l'abandon de leurs « hommes )> dont certain i Maître > ridicule veut faire des demi-moines. Et, telles les femmes antiques lapidant Orphée, nos villageoises s'acharnèrent sur TAntique. . .

Une autre considération liguait les Saint-Sulpiciennes contre Vavasseur. Toute femme aime la religion; particulièrement lui est cher ce christianisme, si tendre, si douloureux aussi, avec ses légendes d'Évangile, ses symboles, sa Vierge, ses chants de Noël, de Pascalité, ses extases, son goût du sacrifice, sa Passion, ses cérémonies si belles et si émotives... De tout leur cœur, elles aspiraient au retour de ce culte si bien fait pour elles, en sa molle douceur féminine : leur âme était vide, vidua. C'est cela: les Saint-Sulpiciennes étaient veuves de leur idéal et céleste époux... le Christ, délicate victime aux yeux de lumière, au visage d'affliction...

Toute la population partageait ces regrets : les rustres, en effet, ont besoin d'un principe de reliement supérieur qui soit à la fois unifiant et disciplinant. Si vous enlevez au travailleur de la glèbe cet office du dimanche, qui le soustrait quelques heures au labeur matériel, il retombera dans la barbarie. Cet office, c'est son opéra, sa part de repos, de recueillement, d'art, de « sursum >. Nulle part plus qu'au moment de l'Élévation, il ne sentira palpiter cet élément divin qu'on appelle c conscience )>.

T-'^JWp

Le trouble se faisait sentir même dans les écoles primaires. L'instituteur saisissait maintes occasions pour développer ses idées sur « la nécessité d'un culte dans la campagne ». De son côté, l'institutrice faisait remarquer à ses petites élèves, coquettes déjà, qu'on allait à la messe, en toilette de fête — autrefois!...

L'absence du curé produisit donc, partout, malaise général.

. surprise! Il n'y avait pas jusqu'à Vavasseur luimême qui ne constatât, avec ennui, la déchéance de sa paroisse natale. Il avait dêiiilj selon son expression, regrettant ces précieuses et solennelles minutes où, pendant la messe, au milieu des chants, parmi les pompes ecclésiastiques, il se tenait « charré » à son banc d'œuvre, sous le feu des regards dont il était le point de mire.

Ces ressentiments divers, flottants, indécis, se trouvèrent groupés par une circonstance particulière qui les transforma en violent mouvement d'opinion, en émeute des âmes.

Un pèlerinage traditionnel amenait, chaque année, à Saint-Sulpice, des croyants qui venaient invoquer le saint du lieu et boire l'eau de certaine source « qu'était bienfaisante, on pouvait le dire » ! Or, les pèlerins cessèrent d'affluer quand le bruit se répandit, du Lieuvin jusqu'au Roumois, qu'il n'y avait plus de curé pour célébrer la messe!

Précisément, le curé de Carbec-Grestain profita de l'occurrence pour lancer dans le pays un manifeste

PP P H |l !i | l | i .UM.J |i J.i.HHI.

LA FRARIE . 85

affirmant que, sur le territoire de sa paroisse, existait cette source miraculeuse qui guérit le comte Herluin, beau-père de Guillaume le Conquérant. Le public dévot s'orienta du côté de Carbec-Greslain, paroisse rivale de Saint-Sulpice.

. Donc, voici qu'à la fois périclitaient les intérêts spirituels et temporels! D'urgence il fallait aviser. Notre maire fit une réclamation par voie hiérarchique, représentant à son supérieur que l'autorité diocésaine n'avait pas le droit de priver Saint-Sulpice d'un curé. Auprès de l'Évêché récalcitrant, la Préfecture intervint.

Le Concordat fut invoqué ! Sa Grandeur — légèrement gouailleuse — parut s'incliner. Elle daigna acquiescer au désir du pouvoir civil, mais à une seule condition, déclarée sine quâ non : l'abbé Hourde,. en personne, serait réintégré, afin qu'il fût bien établi qu'on l'avait calomnié.

... Ne soupçonnant guère l'orage qui s'amoncelait sur sa tète, Vavasseur goûtait les délices du sacerdoce marron par lui assumé. Plongé dans une nébuleuse religiosité, il poursuivait son rêve de perfectionnement pour lui-même et d'amélioration pour ses « frères ».

A ceux-ci exprès assemblés, l'Antique déclara, un jour, qu'il se proposait d'aller faire visite aux célèbres confréries du Mont-Saint-Michel et de Saint-Jacques en Galicie. Il demanda si quelque fervent ami voudrait l'accompagner : on prendrait le bourdon des pèlerins, le sayon> la robe de bure, comme les anciens, \

La chose serait agréable au Seigneur. — Vavasseur affirmait ne conserver aucun doute à cet égard.

A cette stupéfiante proposition, l'auditoire demeura coi.

— Il va folir! prononça Lacatey.

Rebuté, bafoué, l'Antique devint taciturne, irascible- Jugeant avec douleur que ceux qu'il aimait comme sa propre famille, « les siens », n'étaient pas encore dans la voie du Seigneur, il résolut de les châtier. Et alors le Maître tint strictement à l'exécution du règlement : une discipline rigoureuse fui exigée sous peine d'amende.

Vavasseur punit Videcoq pour avoir prisé à l'office, par infraction à l'article premier.

Videcoq s'indigna, mit la main sur son cœur, et, solennel, déclara :

— Je le mérite pas : je nimflais seulement.

Vavasseur demeura inflexible. El, peu après, il

frappa d'une pénalité de dix sous Dabinet qui n'était pas venu à un service commandé d'inhumation. Celui-ci excipa de Tarlicle 9 : « Il avait perdu une proche parente et en conséquence se trouvait dispensé ».

— T'as perdu ta tante, riposta l'Antique, fronçant les sourcils : c'est pas une proche.

La discussion continua. Des mots acerbes furent prononcés, à propos de cette question généalogique; la Frarie entière prit parti pour Dabinet.

Choqué par une opposition aussi inattendue,Vavasseur outra ses sévérités; faisant front à la tempête, il

LA FRARIE* 87

reprocha à ses amis d'avoir mal tourné et de conserver des trous h leurs pantalons.

— J'en avons le dret! s'écria Mélicourt, grand procédurier qui, à force de chicane et de procès, était devenu juriste : l'article 6 n'a point passé ; j'avons voté contre, tertous, en chœur.

Tout le monde partagea son avis; alors Vavasseur, mis en minorité, proposa sa démission!.,. « lis me supplieront de rester >, pensait^il.

Quelle ne fut point sa stupéfaction quand il apprit que sa démission était acceptée !...Et en quels termes outrageants!

— V'Jà assez d'.temps que tu nos hébétés I

— Oui, sûr, t'es un homme élugeant I

La Frarie le débarquait,. le jetait même par-dessus bord — avec d'autant plus d'aisance que, depuis quelque temps, le Maît' frère « régalait moins » et cessait d'offrir des demi-cafés, au cabaret.

*..Pour une raison majeure, du reste, que voici. Comme tous ceux qui ne sont point dans la voie professionnelle adaptée à leur nature, Vavasseur a pris en dégoût le travail des champs pour s'absorber en rêveries sacerdotales. Tout à son néo-mysticisme, le pauvre homme négligea son métier de laboureur. Ses petites économies ont disparu : le voici ruiné, à plat, presque sans le sou !

Très désintéressé, courageux, dur à l'ouvrage, notre paysan ne se montra pas épouvanté dans sa détresse :

— Je travaillerai ! dit-il.

Il essaya. Mais une peine le tenait, le minait : il

demeurait inconsolable du désastre qui atteignit sop âme et prostra son énergie : navré aussi de l'ingratitude par quoi fut accueillie tant de générosité.

Avec quel chagrin il vit se flétrir et tomber autour de lui les rêves si beaux de pureté, de grandeur morale, de rédemption! Quelle chute! Quel désespoir!...

Et voici, qu'il se sent frappé à mort, toutes racines d'enthousiasme fauchées en lui : un désir le prend de disparaître en même temps que s'évanouit la magie par quoi il a vécu.

Il ne luttera plus !... Inutile de disputer son corps au trou béant. 11 est las, épuisé !... Telle une lumière précipitée dans les ténèbres, cette âme se désespère au sein du Noir lugubre...

Le € Frère » déchu sanglote sur l'avortement de sa destinée.

Or, comme il est bon, son cœur ne nourrit pas de ressentiment. Il n'a même aucune amertume, rancune colère, quand il apprend le retour triomphal de l'abbé Hourde,

Que lui importe la haine, maintenant! N'est-il point près de la mort, à l'heure solennelle où il va comparaître, doux de cœur, réconcilié, sans terreur, devant ce Dieu auquel toujours il aspira, d'un cœur simple, d'une âme ingénue? Bientôt, quelle joie I il s'endormira dans « la paix du Seigneur *, . Etendu sur un grabat de misère, le voici moribond... Combien changé, l'Antique autrefois superbe! Sa barbe grise est poussée, hirsute ses

LA FRARIE 89

yeux, naguère si pleins de fierlé, de clarté, de franchise, sont remplis d'ombre, près de chavirer ; le front blanc semble élargi sur le visage devenu très mince.

L'abbé Hourde est entré : il s'apprête, en vue d'administrer à Yavasëeur les derniers sacrements. Quand il touche le corps de son ennemi agonisant, le •prêtre réprime avec peine un frisson; une barre vient opprimer son Tront massif et têtu, et dans ses prunelles luit certaine flamme mauvaise...

Mais il se maîtrise bientôt et reçoit la confession du pécheur qui va cesser de, vivre.

- — • Je n'ai fait de mal à quiconque, murmure Vavasseur,

Sous le coup de la plus grande surprise, le prêtre ' a un vif battement de cils.

' — ^ A personne? interroge-t-il.,. Vous êtes sûr?

L'agonisant cherche dans sa mémoire, cherche...

— A personne, dit-il... Je n'ai pas frayeur de paraître devant le bon Dieu... Tout ce que. j'ai fait, c'était.., pour le bien, pour son saint nom... Mais... si.«. j'ai fauté, j'en demande pardon... oui.., de... touimon cœur... de tout mon cœur...

Le prêtre fait effort, se lève, esquisse sur l'Antique un large signe de croix et prononce :

— Ego te absolvo...

... Maintenant, l'officiant récite les paroles rituelles.

Si iniquitates observaveris, Domine, Domine qtiis sustinebitf... Dum veneris judicare seculum per ignem.

Le mourant — ce fils de la glèbe qui eut l'âme d'un prêtre — suit les mouvements du curé, d'un regard fixe, à demi vitreux déjà- Or, dans cet oeil qui s'éteint, dans cette pensée vacillante, il y a, non pas Tangoisse, mais la curiosité : « C'est donc ainsi... rExtrême-Onclion!!... »

Au premier coup de pioche qu'il donna, pour creuser la tombe, Pigache monologua :

— Je le méditais depuis quéque temps, çu pauv' guenon. Y se mangeait dans li... parce qu'il élait plus Maît' frère. Quand je le rencontrais, minable, maigre, jaune comme un coing, j' me disais : « En v'ià un qu'aura à faire à moi sous peu : il n'est plus bon qu'à faire un mort... S'est-il donné du nîa|, de la tablature, pour son ambition 1 Etpuis^ après, pour les ambitieux comme pour les autres, v'Ià ce qu'il y a au bout : six pieds de terre I >

Alors, tout en creusant, Pigache eut l'idée de faire, sur ce sujet philosophique* un nouveau couplet qui s'ajouterait à la «c complainte du fossieux ».

Et, à mesure qu'il composait tes vers, Pigache les •chantait- / . <

• ■■'^jimii-

mn^c?fP^Pf^!9r^pnp|>pwi impj^

'^■^HT^^^^^^iW

Lorsque « Colombe », la veuve Goblot — « la Goblotte », comme on disait à Belleville — vit que la soupe était bien c mitonnée ^y elle appela (c Justine » pour se mettre à table.

Sa fille ne venant pas, maman se pencha par la fenêtre, regarda dans la cour, cria plus fort.

Invisible, Justine!.., Notre commère prit un air inquiet... Que signifiait cette absence? Rien de bon, peut-être. Depuis quelque temps, la jeune paysanne était courtisée, d'aussi près que possible, par le grand Pivaln, gars particulièrement dangereux, braconnier de gibier, noceur, ivrogne, chapardeur de filles, et pareillement coureur de femmes mariées.

La Goblotte sait combien mal ce garnement-là fut éduqué. Elle se remémore ces mots cyniques prononcés un jour par la mère Pivain :

— Je lâche mon coq : gardez vos poules.

Elle doit s'avauer, au surplus, que Justine est trop coquette, N'a-t-elle pas eu un jour, cette imprudente, l'aplomb de dire à sa mère : « Je suis heureuse quand les hommes courent après mai! oui, c'est mon contentement ».

Les hommes ! Ah ! la Goblotte connaît, par expérience, leurs roueries si périlleuses pour « le sexe », leur cabotinage, leur puissance canaille...

Pivain, surtout!

D'instinct, la Goblotte redoute Pivain qui, bien que réputé « propre à rien », est trop actif à « de certains ouvrages », expert sur un chapitre qu'à bon droit redoute la veuve.

Soudain, bouleversée par un pressentiment, la Goblotte planta là sa marmite sur le feu, se coiffa à la diable d'un bonnet de coton, et s'en fut à la découverte.

Où?... Elle réfléchit : « S'il y a quéque chose ed' mal, ça doit être auprès du « fossé coulant », — sorte de longue rigole profondément enfoncée entre hautes berges pleines d'oseraies...

C'est par là que passent, allant vers la Risle, les grandes pluies d'automne et d'hiver, les crues interxinttentes que grossit l'égout des sillons... Mais, l'été, cela constitue une longue lisière, bien à sec, qn pays dérobé, difficilement pénétrable, soustrait à la culture, où abondent fourrés, buissons d'épines, bosquets de chèvrefeuille, de sureau, de troènes au parfum entêtant, retraits obscurs — tout cela particulièremenl funeste à la vertu des Bellevilloîses...

La GobloUe trembla... se rappelant certains souvenirs personnels, notamment une rencontre mémorable avec feu Goblot, alors qu^elIe était encore Colombe Villachon!... Justine avait-elle eu Timprudeoce de venir s'étendre ici, au frais, pour fuir la grande chaleur de midi?...

L'instinct guidait bien notre experte paysanne. Gomme elle marchait, appelant toujours c Justine!... Justine!... » elle vît tout à coup certaine silhouette se lever, se profiler, déguerpir... A travers les saulaies, furtivement, une femme glisse, se sauve.

Notre veuve frémit... reconnaissant sa fille. Aucun doute... Justine, la malheureuse enfant, courbe le dos, relevant ses jupes pour courir plus vite...

Et, derrière elle, hélas ! marche « à crablette > Pivain, l'abominable Pivaini...

Quel désastre!... Médusée par ce spectacle, la Goblotte demeure stupide, bouche bée, sans voix.- Naufragée, pour sûr, la vertu de Justine ! Un pareil f sauve-qui-peut 3 annonce le crime... Pivain a la réputation d'être expéditif...

Soudain, Colombe se ressaisit; une fureur la bouleverse. Et la voici lancée à la poursuite des amoureux... Elle enjambe sillons, hai^s, fossés, herses, allant tout. droit, en ouragan,.. Ainsi l'allégorie de la Justice poursuivait Caïn!... Les fugitifs, découverts à cette heure, forçant la vitesse, détalaient à travers champs.

Plus lestes, ceux-ci gagnaient du terrain, faisaient détours, feintes, se rasaient dans les chemins creux.

derrière les arbres. Maïs la vieille tenait boîi, comme un limier « collé à la voie chaude ».

Le gars et la fille entendaient ses imprécations...

Impossible de tenir longtemps un train pareil... Dans cette course à grands cris, la maman enfin s'épuisa. Moins ingambe que les jeunes fautifs, à bout de souftle, il lui fallut ralentir, renoncer à prendre l'avance... bientôt, la trace était perdue.

Colombe devina que les misérables allaijBnt forcément rallier les maisons, apparaître dans le bourg. Là, nécessairement, elle les retrouverait. C'était rheure du dîner. Pivain devait sentir la faim — ou la soif, — les deux probablement... N'avait-il pas tous les vices?.,.

Le chenapan allait venir au café, pour se refaire un peu, après ses ébats du matin — ces ébats auxquels la veuve Goblot ne pouvait songer sans frémir, auxquels elle songeait pourtant, malgré tout, quelque horreur qu'elle en eût !...

Bien deviné... A peine arrivait-elle dans le bourg, que, de son côté, Pivain, l'affreux Pivain, y débouchait... Malheur! Justine suivait son ravisseur, docile, comme hypnotisée par un charme — le charme du mâle conquérant... ^

La rencontre, alors... Ce fut terrible!...

Bondissant vers les .coupables, la Goblotte, voix blanche d'émotion, face accusatrice, les accabla d'invectives...

— Malheureuse ! T'es une fille perdue ! Qui que je ferai de taï, à c't' heure!

ipw^upr^fiip'pw™^

La pécheresse baissait la tête, ne disant mot — ne trouvant rien à dire, assez calme, du reste, au fond. Colombe tourna sa colère contre le gars.

— Guenon ! Rossard ! Vieux poison !.., Grand carnââge!!!

Elle se soulageait, la Goblotle, rendue plus furieuse encore par Tair gouailleur que gardait Pivain, lequel tantôt mâchonnait une herbe, tantôt silTlotait.

Le séducteur fut d'abord assez conciliant, parut accepter les reproches, encore qu'il les trouvât formulés en termes trop vifs, assez peu mesurés.

— J' vos dis pas du contraire : vous ne devez pas être bien contente ed' mai. A la fin des fins, y a-t-il pas d's' excuses à tout? Dans la vie, j' sommes fautifs, tout un chacun...

Philosophie tendancieuse qui n'avait aucune chance de convertir l'éplorée et qui, en tout cas, n'était absolument pas de son goût. La Goblotte n'entendait nullement de celte oreille. La rage l'étouffait... Devaitelle relever tant de jactance? Raisonner avec cette canaille...?

— Vaurienîclamaitlamère.T'asdéshonoréJustine!

— Ben, quoi! Je l'aurais assassinée que vous crieriez point plus fort.

Une idée drôle lui vint : et, riant, il insinua :

— Y a pas meilleur garçon que moi... Ferais pas de mal à une mouche.

Et, pince-sans-rire, il poursuivit :

— J'i ai-t-y fait du mal, à vot' fille? Demandez-y .plutôt...

Il goguenardaît ! Impossible à une mère de poser à sa fille pareille question.-. Colombe s'exaspéra contre rinsolent qui la bravait.

— Tu peux pas travailler, eh ! feignant.,* la paresse est la mère ed' tous les vices.

— Chacun travaille dans sa partie, ripostait le drille. Caresser les femmes, c'est plus amusant que de monter un mulon... et pas si difficile. Et pi, du travail^ ça manque quéquefois à la campagne; l'amour, ça va toujours : pas de morte-saison!

La Goblotte fut outrée par tant de cynisme. Et des propos salés lui échappèrent...

— Vieux piant ! Sacré piant ! . . . hurla-t-elle, oubliant la réserve qui est imposée, par nos mœurs, à son sexe.

Pareille agressivité féminine, ces allusions aux faits d'amour, produisaient, en Justine, un trouble, certaine joie des entrailles. Comment expliquer?... L'acharnement avec lequel s'obstinait la Goblotte contre Pivain magnifia tout à coup celui-ci aux yeux de sa tendre victime... Si « maman » clamait tant, s'irritait à ce point-là, c'est que la catastrophe lui paraissait avoir été décisive, complète, c'est qu'elle prisait au plus haut point la vaillance amoureuse du gars... Cette animosité constituait un hommage. Alors, Justihe était flattée... Lèvres entr'ouvertes, yeux humides, elle regardait son amant, le rustre admirable, solide, râblé. Légèrement excitée, les jambes molles, elle se pressait contre lui.

La veuve comprit cette mimique femellière; et, courroucée, se retourna versl'impénitenteénamourée*

. — Salope! Garce!

Il parut à Pivain que, sous peine de déchéance, il devaits'opposer à ce que Ton accablât ainsi sa <£ bonne amie » dont il se rappelait avec volupté les faiblesses charmantes. La galanterie l'exigeait, la reconnaissance.., tous les sentiments nobles, quoi!...

Mais, comment la défendre contre cette vieille forcenée! Lors, tout à coup, notre gaillard se souvint, fort à propos, ma foi, que c la Goblotte » avait eu, elle aussi, une jeunesse orageuse, et que même- Oui, rhistoire locale affirme que Justine naquit avant le mariage!..- Défunt Goblot eut à peine le temps de « régulariser, par mariage subséquent » une situation intéressante et même qui ne Tétait déjà plus.i. Tout se termina ainsi parfaitement... mais les mauvaises langues s'exerçaient encore sur les débordements de Colombe et de Goblot.

Pivain se campa donc devant la veuve. Arrogant, alors.

— Et pi, après, dit-il... vous allez pas tant que ça agoniser vot' pauv' fille ed' sottises*.. En avez-vous pas fait autant qu'elle, dans votrejeune âge?... Justine... al* est-i pas venue avant le temps qu'aurait fallu?

Colomb.e fut syncopée... l'apostrophe tombait à pic ! une autre que la Goblotte fût restée atterrée... Elle se ressaisit vite et riposta.

- — C'est toujours pas à taï de me le reprocher, vieil arsouille, ni à elle n' tout; car, si j'avais pas fauté, al' serai t. pas au monde :

Logique irréfutable; et Pivain, qui n'était pas

grand clerc sur le chapitre discussion, se tient coi.., La veuve indignée a^ait raison. Évidemment, Pivain profitait largement des péchés de la Gobiotte; le fruit du péché était supérieur, représenté par une belle fille comme Justine.,, notre gaillard crut généreux et de bon ton de n'insister point.

Mais Colombe se sentit exaspérée du cynisme avec lequel ce suborneur daudit voulait la déconsidérer aux yeux de son enfant. Et sa fureur l'entraîna au delà des bornes permises. Précipitée sur Pivain, elle voulut le griffer, le mordre, lui arracher les yeux.

— J'aurai ta piau avant qu'il soit peu ! hurla-t-elle.,, au paroxysme de la haine.

Le jeune paysan se redressa de toute sa haute taille, saisit les mains de son ennemie et les serrafort... Gouailleur, il ajouta :

— Ma piau ! Gomment que vous feriez pour m'écorcher?

Repoussée assez brutalement, Colombe demeurait en présence des coupables <ju'elle foudroyait du regard... Le dialogue se poursuivait, véhément. La prise de bec s'accentuait ; on allait en venir aux mains de nouveau. C'était immanquable. Tout à coup, Pivain glissa quelques mots à l'oreille de Justine... Et celleci, regardant sa mère droit dans les yeux, proféra une phrase énorme :

— Après tout...j'i dix-huit ans!.,. Si j'ai faitquéque chose... j'avais le droët de le faire.

Devant cette impudence, la Gobiotte entra dans une rage folle, épileptique. Elle se tordait les mains;

P.J P J P Wm n '

le bourg retentissait de ses cris. Ruée sur les coupables, elle engageait la bataille, cherchant à cribler de gifles, bourrades et coups de pied, sa fille que Pivain protégeait de son mieux.

Tant et si bien^ue les habitants de la bcatité sortirent des maisons. Les portes' s'ouvrirent. Femmes et filles s'approchèrent, attirées vers cette scène par certain parfum d'amour, comme les mouches par la vue du sucre ou la senteur du miel.

Quoi? Qu'y avait-il? Des rires discrets répondaient-.. La Goblotte... Oui... Elle se lamente... Paraîtrait que Pivain et Justine... Ah !

Un rassemblement se forme, encombre la route nationale.

A ce moment, le combat continuait, très âpre; la casquette de Pivain tombait; sa blouse pendait en loques; Colombe apparaissait décoiffée, c désaillée »; elle écumait ! L'ordre était troublé... Le gardechampêtre demeurait trop loin pour qu'on pût aller le quérir. Le maire résidait à Rouen... II fallait pourtant interrompre ce pugilat, qui, heureusement, demeurait encore unilatéral — Pivain aj'ant la générosité de ne pas frapper une adversaire vis-à-vis de laquelle il se reconnaissait tant de torts.

La venue de Tautorité s'imposait. Celui qui, en Tabsence du maire, exerçait les fonctions d'officier de police responsable de la voirie nationale, départementale et municipale aussi, M. l'adjoint Teurquetil, apparut :

Le silence se fit...

i02 TERRIENS

— Pix)légez-maï, clama la Goblolte, Plégez-maï, M'sieu Teurquelil, vous qu'avez le bias long; v'ia çu maudit guenon de Pivain... il m'a volé ma fille I

— N'en v'ià une menleriel observa le drôle. Sa fille! Mais je veux ben li rendre !...

— Il l'a ensourcîUêe ! . . .

Et, i^udain, l'idée lui vint de profiter de cette arrivée d'un représentant de la loi pour obtenir consultation relativement a l'affirmation que tout à l'heure Justine avait prononcée.

— M'sieu l'adjoint, articula-t-elle, Pivain qu'a débauché ma fille, vient de lui souffler qu'à dix-huit ans on a le droët de... c'est-i vrai ?

Le fonctionnaire eut un haut-le-corps. Belle question! Quel embarras!... Ma foi, il n'était pas ferré sur la loi, notre brave paysan. Il réfléchissait... perdu dans ces problèmes et discussions de Gode civil, effaré de se sentir appelé à formuler son appréciation sur les mystères de la nubilité-, sur les arcanes du -droit naturel ei du droit des gens.^. C'était-il vingt et un ans?.«. Comme pour le tirage au sort?*.. Les filles n' vont pas h la conscription... « Le sexe » est plus précoce... plus t eurible >.-. G' est-il pas à dixhuilans qu'on émancipe devant M. le juge de paL\?... No'ii a vu des filles pressées qui se marient à quinze ans! ...

* D'autres pensées lui viennent*

« Empêcher cette belle luronne de faire l'amour, c'est péché ! Et puis, ces défenses-là, dans nos campagnes, « ça ne se peut, ça ne se doit... »

J'I DTX-HUIT ANS 103

Notre adjoint demeure perplexe... Que décider en une situation aussi délicate? De quelle casuistique assez pénétrante se servir?...

Il se dit que le crime (pourquoi le crime?) est vraisemblablement consommé; inutile maintenant de récriminer contre un fait accompli — et accompli sans esprit de retour. La petite a dû succomber à fond. Avec nn partenaire aussi râblé que Pi vain, aussi f allant >, la virginité de Justine parait n'être plus qu'un souvenir historique !... En présence d'une constatation pareillement décisive, où est le droit? Là encore, le droit est primé par la force — et même par la faiblesse!...

Pivain, non sans jactance, attend Tarrêt..* Il se dandine, se disant, à part lui, que, mieux que personne, il est en mesure de se prononcer sur les capacités et facultés de sa.« bonne amie >... Plus documenté que tout autre, assurément...

Le magistrat reste muet, contemplant avec évidente satisfaction le buste et les hanches de Tincul-* pée, les rondeurs du corsage. Charmante, Justine dans Texcitation que lui donna cette séance émotionnante du matin !...

—Al' est ben buttué ! Al' est i point. . . songerofflcier d'état civil..- Je serais porté à croire qu'ai' a le droët...

11 hésite.. . bien sûr que c'est un mauvais exemple. . • que fera-t-on alors de la moralité 1

M. l'adjoint se sent glisser à une extrême indulgence..

' 11 coimaîl la fragilité du c sexe y> sur ce chapitre

troublant, rénervement des grandes fatigues, la fièvre insidieuse des foins coupés, la chaleur que verse dans le sang ce grand coquin de soleil.

MaisColombes'impaliente. Anxieuse, elle interroge, troublant ainsi k méditation du juge.

— Al' a-t-y le droël, oui ou non ?

Alors, le représentant de la loi, circonspect, solennel, laissé tomber ces mots, scandés de silences.

— Tout bien considéré... Vu les circonstances... Une pause. Tout le monde est suspendu* aux

lèvres municipales. . ,

— Censément,.. Ça ne me surprendrait pas...

Une autre pause.

— Quéquefois, par entendre dire... je serais quasiment porté à croire.. .

Colombe halette.

— ... Qu'ai' a le droët... à c't'heure, tout au moins... >

Cet arrêt, tant soit peu hasardé pour un officier de l'état civil, faiblement motivé du reste^ juge en fait plus qu'en droit. C'est là ce que les procéduriers appellent décision d'espèce, jugement t de santé ».

Tel quel, il syncope la plaignante qui s'affaisse, sanglotant, aphone, sur un talus du bourg, tandis Kjue les amants s'en vont, Pivain se balançant d'un air vainqueur, Justine dans son sillage.

" Cette jolie » fille 'v qui suit, docile, son homme, n'est-ce pas image de fatalité, esclavage de la. tyrannique Vénus, évocation des déesses de Genèse, pas-

sives, charmantes, charmées. Hâthor, Pasiphaé!... amantes du mâle salace, du Taureau divin?.,.

L'auditoire féminin se disperse, commentant cette décision de justice administrative... Avec animation les réflexions s'échangent, visant particulièrement le héros (notre gars paraît à ces dames et demoiselles plus intéressant que la fille...) — c Ce guenon de Pivain, murmure Tune d'elles, que qui peut avoir que personne ne peut li tenir tête?... — Il n'en rate pas pièche! », ajoute une autre...

Et, dans les maisons,se continuèrent des conversations discrètes. Cette histoire sexuelle avait répandu dans le village je ne sais quel fumet erotique^ capi^ teux, qui montait au cerveau des hommes et troublait la chair des femmes.

Lamentable en sa détresse, écrasée par le chagrin, laGoblotte gisait. AinsiClytemnestre pleura Iphigénie enlevée en Tauride.

M. l'adjoint contemplait sa victime.,. II lui parut d'abord que son devoir était de ne pas l'abandonner. La souffrance sied à la femme... t Mater dolorosa » attendrit toujours les mortels de l'un et de l'autre sexe.

Or^ que se passe-t-il donc en le cœur deTeurquetil ? Quelle émotion subtile lui fait insensiblement perdre le cakne, l'impassibilité du juge?

Le désespoir rend-il à ce point « la Goblolte » attrayante? La pitié qui amollit l'adjoint, qui poigne son esprit, se mélangerait-elle de certain désir cupidonesque? Une t papillonne » — comme dit Fourier

— viendrait-elle insidieusement aiguillonner ses sens?

Est-ce la chaleur de juin?.*, rénervement de la canicule? Les idées lubriques que suscita l'aventure de Justine, les récits, allusions^ sous-entendus, évocations, ont-ils allumé en lui des ardeurs coupables ?..•

Toujours est-il que le premier magistrat du village oublie ses hautes fonctions, et s'approche lentement de Colombe,. •

• Il se penche vers elle..- et, voix tremblante, lui propose de la reconduire...

Tous deux s'en furent, lui troublé, elle très allanguîe, cheveu^ défaits, fichu ouvert..» Appétissante, Colombe en sa maturité! Et M. l'adjoint en arrivait à comprendre absolument la flamme, jugée naguère répréhensible, de feu Goblot.

11 eut, pour sa dolente administrée, des mots tendres, pénétrants, des reproches deux et résignés.

— Vous la laissiez un brin libre, avec les garçons... Pivain venait travailler chez vous... Vous vous aperceviez donc point qu'il portait son broc quand al' allait tirer vot' vaque... Vous savez ben, entre nous, faut pas mettre la grange trop près du batteux...

Et, comme pour démontrer la véracité de cet aphorisme, le Don Juan municipal se tenait tout près de l'éploi^e, la frôlait, la serrait maintenant.

La Goblotte ne percevait rien encore, toute à sa misère.

— Y a pas de bon Dieu ! murmurait-elle*

— Y'en a un pour l's amoureux, rectifiait Teurquetil, tendancieux, concupiscent.

Peu à peu, insinuant, câlin, rajustant les vêtements de Colombe, flattant ses joues, pressant sôs mains pour mieux la consoler, il essayait de convaincre notre abandonnée... II suggérait... « oui, une femme, même parvenue à quarante ans, a toujours « le droël ».

Et, dans cette œuvre de persuasion, M. l'adjoint ne parlait même plus... Ce silencieux, ce muet, devenait d'une éloquence particulière.

La Goblotte, enfin, comprend... Et elle se montre assez docile à cet enseignement... Tout l'incite à y croire... une flamme subtile galope ses veines.

Comment n'être pas flattée par cette recherche empressée d'un homme aussi haut placé que le chef de rédilité?.,. un homme qui représente le Pouvoir, qui fait partie de l'Administration, censément!...

Et puis, en vertu de quel mystère l'organisme féminin est-il; par l'affliction, prédisposé à l'amour? Pourquoi le baiser est-il si près du sanglot?

cette lueur de tendresse qui brille soudain aux yeux baignés de larmes... tel un rayon sous l'ondée...

Lorsque, lesoir, Justine rentraau domicile maternel, elle parut fripée, « désaîUée », cheveux en désordre, yeux allumés, sang aux joues, agressive. Pivain, rassasié de ses triomphes, fatigué même par tant de victoires, avait consacré à la causerie quelques intermèdes. Et il ne s'était point fait faute de monter la tête à sa « bonne amie ». Celle-ci, stupéfaite, amusée

néanmoins, s'entendit révéler le passé cascadeur de « maman ».

Elle opina donc du bonnet lorsque Pivain vitupéra les velléités de moralisation qu'avait affirmées « la Goblolte ».

La fille réintégrait la maison, persuadée qu'elle n'avait plus aucune raison de fuir... Si a mamaa » se permettait de formuler quelque reproche, on avait maintenant de quoi lui clore le bec! Ah! mais... on allait voir!

A la surprise de Justine, Colombe resta muette.,. La fille prit alors Toffensive.

— Après ce qui est arrivé... dit-elle, arrogante... j'i pas honte... j'i pas peur de revenir, tu vois... iMe vlà! ça ne fera toujours, chez taï, qu'une pouque de plus.

T— Pour sur! acquiesça la Goblolte, redevenue indulgente, par la grande vertu du péché...

Et les deux femmes résignées, apaisées, réconciliées, s'embrassèrent, en souriant.

La chair émue, elles demeuraient soumises à cette grande loi du monde, qui domine les champs et la ville — l'Amour. , . . , ,

Une consolation était, du reste, réservée a la Goblotte, quelque chose même comme une approbation envieuse — la voix du peuple !

Certaine vesprée, une de ses amies lui dit, tout bas :

— No dit que M. l'adjoint est ben bon pour vous... ben bon... Mais vous avez été si malheureuse que vous le méritez ben!.,.

Les gens d'Appleville sont particulièrement agités, aujourd'hui : une fièvre règne dans Tair. Beaucoup de monde dans le bourg, aux portes, aux croisées ; chacun avance la tête, se penche au dehors pour mieux voir. Assis sur le seuil, des vieux allument leurs pipes. ., La grosse mère Queval se tient, calée à une embrasure, attentive, les yeux vifs, décidée très visiblement à ne rien perdre du spectacle.

Que regarde-t-on ainsi?

L'apparition sur la place, des « horsains », de ceux qui viennent des villages ou hameaux circonvoisins.

Il en débouchait de partout, non seulement des fermes applevilloises, mais des communes limitrophes, de tout le canton, du Pays d'Auge même, du Roumois, du Lieuvin.

Les uns arrivaient à pied, avec ce pas alourdi, ce balancement des hanches et ces bras ballants si carac-

léristiques de notre rustre (habitué à rythmer sa majche et à osciller sous les fardeaux): ils venaient, ' ceux-ci, de très loin, parfois, et, le soir, devaient refaire le même trajet, avant souper; mais, pour ces paysans, la fatigue n'existe pas; leurs facultés pédestres sont presque sans limite.

D'autres, plus fortunés, se tenaient à califourchon sur leurs ânes et bourriques.

On en vit en voiture — les aristos, ceux-là, gros fermiers, ou propriétaires... Ils apparaissaient en habits du dimanche : deux blouses superposées, ou une « plaude » , recouvrant en partie la redingote jusqu'aux basques exclusivement; coiffés de la casquette de soie ou du chapeau haut de forme un peu fripé...

Il y en eut qu'accompagnaient leurs femmes et filles, en alours de fête; coiffes aux barbes de dentelle, tabliers de moire, robes voyantes, châles cachemires — au cou les ornements habituels chez nous (Saint- Esprits, cabochons, croix normandes), — aux mains (en signe de grande toilette), mitaines ou gants de fil.

Quelle rumeur dans le bourg! Carrioles, cabriolets, bocs, chevaux, ânes, s'engouffraient dans la cour du Cheval Blanc, qui, prétend Tenseigne, « loge à pied et à cheval ». Mais les charretteries furent vite pleines : il fallut dételer, bivouaquer, en plein bourg.

Bientôt, la petite place présenta l'aspect d'une foire où s'ali*«naienl équipages, voitures, bêtes entravées mangeant leur foin au milieu des brancards.

Beaucoup d'hommes entrèrent dans les auberges et

i^lf^i^^'HwrT'sfrmT»»

cafés. Quelques groupes se tinrent devant d'énormes affiches, rouges ou jaunes, qui éclataient aux quatre coins de la place.

Les dames s'en furent visiter l'église et le cimetière, lire les inscriptions des tombes.

Des jeunes filles arpentèrent le bourg, se hasardèrent aux routes avoisinantes, s'enhardirent, rieuses, se tenant par la main, formant théories. Manège de coquetterie qui attira les gars... Lors, ceux-ci osèrent rejoindre les belles, cherchèrent à les dissocier pour les tenir à l'écart... Il les « entinchaient », leur prenant les mains — et la taille parfois...

Rires sonores, galants propos, pressions, baisers dérobés, disputés... toute la vie!... le meilleur de la vie, au moins...

Pourquoi donc pareille affluence, en ce pays d'Appleville, si calme d'ordinaire? Quelles raisons amènent si grande foule?

Pour le savoir, approchons-nous des paysans qui lisent l'affiche :

Étude de 3/* Clérùse^ notaire à Beuzeville, Adjudication sur baisse de mise à prix et même

à tout prix.

Des immeubles suivants faisant partie du DowMne

d'Herluin, etc.

Voici donc : c'est aujourd'hui la vente définitive et en détail de toutes les terres ayant autrefois composé les apanages et dépendances du célèbre « manoir ».

lU TERRIENS

Ce domaine historique, qui s'étendait jadis sur plusieurs comrauBes, fut morcelé par la Révolution. Mais, au cours du siècle dernier, la fraction centrale, environnant le^ château, était restée propriété du marquis d'Appleville — lequel y tint grand état... ... trop grand, hélas! Car, en notre temps, les fortunes immobilières qui ne se réparent point incessamment par travail personnel du possesseur, périclitent, aussi nécessairement que rapidement... Et n'est-ce pas bien, ainsi?

Sur le Manoir d'Herluin apparurent les hypothèques — lèpres sociales qui attaquent, anémient, rongent...

Quand le marquis mourut, il était ruiné, et ses héritiers, des collatéraux, durent accepter la succession sous bénéfice d'inventaire.

L'annonce de cette vente a galvanisé tout le canton! Jacques Bonhomme, l'ancien serf, insatiable amant de la glèbe, a tressailli, remué aux moelles, une excitation propagée dans ses nerfs... Il va posséder de la terre — de la terre au pays natal — de la terre de seigneur! Triple émotion... Joie intense,..

Tous les instincts de nos braves Normands sont surexcités :

D'abord, l'amour du gain.

« A vendre sur baisse de mise à prix >, dit l'affiche, (c et même à tout prix »! Alors, on fera de bonnes affaires...

Ensuite, le paysan s'extasie à l'idée qu'il va pouvoir

enfin acheter ce qu'il appelle « du bien » : le seul bien — spes unica. Les Normands, fils non dégénérés des Vikings, sont toujours « convoiteurs ».

Mais, le sentiment qui dominait ces âmes de campagnards, c'était la victoire!... victoire remportée sur une caste d'usurpateurs...., victoire avec ce qui l'accompagne : partage des dépouilles opimes, ivresse du butin, ruée de forces neuves chassant l'usure et les déchets de la vie.

Donc, aujourd'hui, la marée des sèves profondes monte à l'assaut des formes ancestrales, faisant irruption dans les aubiers que l'âme vivante déserta...

On comprend donc l'émoi profond de ceux qui vont assister à cette scène passionnelle, humaine, dramatique.

Fermiers, tenanciers de la terre, occupants, cultivateurs, possesseurs, amants fécondateurs... voilà leurs titres, à ces rustres!

De par leur union avec la Planète, ils se sentent un droit sur le sillon que laboura leur charrue, où leur dextre jeta le grain de vie, une mainmise sur la prairie où leur intelligence planta l'herbe et l'arbre.

Un autre sentiment les tient, moins distinct, celuilà, parce que plus lointain, sous-jacent aux profondeurs de l'Être : Appleville, c'est la tei're des ancêtres, la terre où les vieux ont vécu, aim/î, travaillé, pour laquelle ils sont morts... Pourquoi appartiendrait-elle aux « rentiers », qui l'exploitent en la méprisant? Elle doit être restituée à V <( ayant droit »...

Les paysans vont « gaigner » leur pays, qu'ils aiment...

La terre natale, la terre maternelle va être mise à l'encan, non pour changer d'esclavage, mais pour devenir a maîtresse ».

Quelle houle de sentiments tumultueux les agite tous : Romy, Eudier, Jouen, Crépin, Béquet et autres!...

Présents, aussi, les tâcherons, terrassiers, domestiques, aoûteux, tous ceux qui, ayant fait quelques économies, aspirent au seul placement d'eux connu (( un lopin de terre » : Houard, Duchemin, Fessard, Hue, Lanfant, Pestel, Camus, Tavernier.

... 11 y avait foule dans le café du Lion d'Or. Les conversations s'engageaient et se poursuivaient vivement. Autour des demi-tasses, rincettes, demoiselles, vofêrent bientôt ces proverbes, dictons, brocards qu'affectionne tant le paysan de chez nous.

— Les œufs veulent en savoir autant que les poules.

— Y'a plus de jours que de semaines.

— Faut pas laisser les cats aller au fromage.

— ANoël au balcon, à Pâques au tison.

— Les premiers venus chaussent les bottes : les derniers les décrottent.

— Attendez la nuit pour dire que le jour a été beau.

— Bonne soupe aux choux au médecin ôte dix sous.

— C'est pas en courant qu'on fait son beurre.

— A cheval donné faut pas regarder le licou.

byGoOQlgij,

Parmi ces rustres en blouse, Tarrivée d'un groupe en vestons et redingotes fit sensation. C'était « la Bande noire », association de marchands de biens, spéculateurs, entrepreneurs, lesquels, en vue d'une démolition méthodique, venaient d'esiimer les constructions du château, matériaux, pierres, briques, fers et plomb.

Ceux de la Bande s'attablèrent en un coin^ échangèrent leurs impressions et supputations.

Parmi eux se laissait remarquer M. Campion, de Renneville, capitaliste qui, dans les acquisitions et reventes terriennes, avait amassé une vraie fortune. Il morcelait.

Organe destructeur des formules sociales anciennes, mécanisme à concasser le sol, à mobiliser les parcelles cadastrales, ce marchand substituait la petite propriété à l'antique conglomérat : il préparait nouvelles adaptations de l'habitant avec l'habitat.

A l'arrivée de Campion et de la « Bande », les paysans se turent d'abord... et, comme par instinct, s'écartèrent. Ils considéraient « ces messieurs » avec un sentiment complexe fait de respect pour la fonction et de réprobation contre l'attentat.

Mais, bientôt, les conversations reprirent : la rumeur des voix s'éleva plus forte.

Un nouveau venu apparaissait qui élait célèbre dans la contrée sous le surnom de « Cause au bon Dieu ».

Voici dans quelles circonstances Désir Baucher —

tel était son vrai nom — fut gratifié de ce sobriquet bizarre.

ËpoLix heureux de Félicité Cardon, Désir fut longtemps, lui aussi, irréprochable mari.

Mais, auV champs comme à la ville, nous avons ce que le philosophe iippelle « la papillonne »... Et, certain jour, Mme Baucher crut s'apercevoir... a Désir, se dit-elle, est arrivé à l'âge où les hommes se dérangent : faut avoir l'œil à ça ».

Et la commère veilla... Bientôt, elle put constater que, souvent, trop souvent, Désir, enfourchant sa bourrique Jeannette, faisait des absences aussi longues qu'injustifiées. Plus de doute... Ce misérable trompait sa femme!

Un flot de fureur chauffa les oreilles de Félicité... Mais, rusée paysanne, elle épia^ dissimula...

Elle y mit le temps, parce que Désir cachait bien son jeu. En ce tournoi au plus malin, la femme finit par triompher, employant le stratagème que voici :

xV la Saint-Gilles, tous nos villageois vont à la foire de Pont-Audemer, Désir comme les autres. M^^ Baucher profita de l'absence, monta sur Jeannette et lui rendit la main.

L'intelligenle bête (attirée sans nul doute par le souvenir de savoureuses provendes qu'on lui réservait... elle savait bien où) n'hésita pas... Quittant la route et coupant directement à travers champs, elle vint s'arrêter à certaine brèche de haie qui donnait accès dérobé dans la propre cour de Léontine, veuve du cantonnier lluché !...

L'épouse outragée tenait sa preuve...

Le soir, notre paysanne fit à Désir une scène orageuse. Elle prit attitude vengeresse, proféra des mots terribles « rapport à Léontine, c't' traînée, c't' pouque ! »

Le coupable ne disait trop rien, se contentant de nier le forfait — sans chaleur, du reste, ni conviction.

Félicité, tout à coup, prononça.

— Le bon Dieu!...

Désir eut un sursaut : que venait faire ici le Trôs- Haut?...

— Le bon Dieu,., continua Félicité, le bon Dieu les reconnaîtra, les ceuss qu'ont des bourriques qui rentrent dans toutes les brèques.

Un instant accablé par cette apostrophe biblique, Désir se ressaisit, et, très calme, fit celte réponse.

— S'il cause à mai, le bon Dieu, j'y causerai itou à li, mai... J'y causerai...

Et, depuis cette époque, la malignité imblique avait affublé Désir Baucher du sobriquet gouailleur ; « Cause au bon Dieu... »

Félicité est morte, depuis. La pauvre a devancé son volage époux devant le Tribunal supérieur. En a-t-elle profité pour conquérir l'esprit du Grand iug;e, l'indisposer contre le délinquant? Ou plulot, indulgente au crime d'amour, comme toute vraie et bonne femme, n'emploie-t-elle point son avance forcée, dans la comparution à la barre, pour présenter les excuses de son cher coupable, sollicitant rindulgence, la haute bienveillance du Miséricordieux?...

...Lorsque Désir entra dans la salle du café, grand accueil lui fut réservé. C'était un gros acheteur, fantasque et imprévu dans ses enchères, un « numéro » sensationnel des adjudications; et il avait déjà procuré bien des émotions aux spectateurs habituels de ces séances campngnardes.

Très intéressante figure : lèvres pincées, prunelles gris clair, fin sourire... et, quand il se dessinait, ce sourire, huit rides apparaissaient, semblant des ailes pour emporter les yeux... la bouche montait... les narines devenaient rondes comme des 0.

— Tu viens pour acheter le Grand-Clos? interrogèrent les amis.

Désir s'arrêta, balança un peu sa haute taille légèrement voûtée... Évasif, il dit :

— Qui que noV en sait ! V'ià d's'amateurs horsains. Et il s'elfaça pour laisser passer deux herbagers

exprès venus de Pont-rÉvêque, alléchés par la réputation qu'avait le Grand-Clos de bien « engraisser le bétail ». (Il valait mieux, disait-on, que le « pays d'Auge » lui-même !)

Désir s'assit au milieu des camarades qui, en veine de plaisanteiie, lui demandèrent des nouvelles de sa bourrique.,. Très digne, muet, l'interpellé regardait, d'un œil paternel, ses irrévérencieux amis.

De toutes les tables maintenant, une rumeur s'élevait, faite de rires et d'exclamations... on ne s'entendait plus, en la tension grandissante de cette atmosphère de joie, d'ivresse, de lutte prochaine.

Encore quelques entrées.

[WfilwwMj fi yi ' ,) .m f. -* ' F^

ADJUGÉ ! m

Sylinski, Polonais qui, au milieu de ce village neustrien, produisait Teffel de certain aérolithe tombé dans une mare. D'où venait-il, celui-là? Les anciens se souvenaient de son père, installé ici après l'Empire... Sans doute, quelque engagé volontaire de la Grande Armée... graine sporadique... un de ces adventices humains que les convulsions de l'Espèce ou delaPlanètetransportentd'uncoin du Globe à l'autre.

Préjugé? question de race?... Aucune villageoise ne consentit à épouser ce transfuge... Il eut un enfant tout de même, celui qui figure à notre récit : Prosper. Au titre adoptif? Issu de quelque union clandestine? On ne savait pas bien. Inutile d'approfondir. Proî^per possédait un nom, cela suffisait;..

Prosper non plus n'avait pas convolé, — en justes noces du moins. . . (car, on lui attribuait certains succès nocturnes). Au village comme à la. ville, la femme est friande d'inconnu, d'insolite... Et tel qui n'obtient point la considération légitime, aura parfois néanmoins toutes privautés... s'il éveille en l'âme féminine (Pandore imprudente) la curiosité, s'il réussit à se faire passer pour étrange, non encore vu, pas « comme les autres »... Prosper était laid : mais les dames ne s'en apercevaient plus : elles avaient même cessé de remarquer qu'il était affligé de strabisme à Tœil gauche!... Même, aux moments d'émotion, Prosper ne pouvait réprimer un tic nerveux, dans le bras. Elles trouvaient ça drôle, les dames... et décidément pardonnaient au Polonais d'être bizarre, en tout cas point banal . . .

Puis le berger Massinot, qui présenta son chien en ces mots pacificateurs :

— Ayez pas peur, garchons! man quien, il est comme maï, amilueux comme il n'y a pas : il est fêleux, autant dire.

— J' t'avais rêvé, c't' nuit, dit un buveur : tu pouvais pas faire autrement que de venir : seulement, dans mon rêve, ton quien n'y était pas. L'amènes-tu ici pour y apprendre à boire la goutte?

Le jardinier Pestel intervint pour adresser à Massinot quelques propos malsonnants :

— Tan quien et pi taï, vous êtes aussi fainiants l'un comme/autre.

On reconnaissait l'animosi té latente qui, chez nous, rend antagonistes le travailleur de la terre et le pasteur errant, suspect, frôleur, écouteur...

Pestel n'aurait pas dû l'oublier quand il fît à Romy la confidence suivante :

— La pépinière, al' me sera ben utile pour mes plantations : il me la faut! j'ia pousserai à tout prix.

L'imprudent Pestel parlait à trop haute voix ; Massinot entendit : il sortit, ruminant dès lors quelque mauvais coup.

Bouffard, gros père dodu, cramoisi, dont l'indus^ trie consistait à accompagner sa femme qui vendait des volailles aux marchés circonvoisins. Il crut devoir expliquer aux camarades que, pour venir trinquer avec eux, il avait quitté, sur la place, Mme Bouffard (« la maîtresse », comme il disait), à seule fin

jli^^^ynii j i j,

de chercher qui est-ce qui pourrait bien lui acheter une couple d'oies grasses.

— Ça nous aidera, dit-il, à compléter la somme... parce que y a un lopin de terre qui nous conviendrait, quasiment.

Et, s'apercevant qu'il avait trop parlé devant d'éventuels rivaux d'enchère, il ajouta :

— C'est une picane qui a des joncs marins tant et plus : al' est perdue de vermine ! ça n'a guère de valeur, censément...

Voici Jacques Moulin, suivi de sa bonne, Adolphine, jolie fille dont la situation ancillaire n'est point, aux yeux des médisantes commères, d'une clarté limpide. Un peu familière avec le patron...

— Jacques! dit-elle.

Et celui-ci, fâché de répondre, après un craintif regard circulaire destiné à s'assurer si les autres ont entendu.

— Maît' Jacques... devant le monde... no dit Maît' Jacques !

Quelqu'un avait conseillé à Moulin de régulariser la position et de se marier. Il avait répondu, très grave :

— Jeune femme et bois vert mettent la maison au désert...

Là-bas, dans le Marais, un homme, à pas très longs et lents, arpente la « Petite-Cour ».

C'est le nommé Chedru, terrassier de son état. En voilà un qui, dans notre pays, possède la réputation

iU TERRIENS

d'être dur à l'ouvrage. Il ne ripaille point avec les autres, celui-là. Du reste, on ne le voit jamais au café ; on le dit très pauvre. Depuis le départ de sa femme (une paresseuse qui a fui le travail acharné auquel son mari la soumettait), il vit, ou plutôt végète, minable apparemment, dans une masure d'aspect indip:ent, avec sa fille qui tient le ména^^e^ énergique et résolue créature, pétrie à l'image du père,

Chedru regarde... Comme elle lui paraît belle, la cour, avec son herbe haute et drue, sa plantation somptueuse, son effrénée fécondité !

Quelles superbes vaches laitières et amouillantes elle nourrit! Chedru remarque que ce pâturage vient au poitrail des ruminants et cache leurs trayons.

Le rustre contemple avec amour le planître de foin, vrai joyau serti dans Técrin de peluche verle qu'autour de lui dessinent les haies vives! Elles forment, ces haies, collier tendre, fourrure fraîche, par quoi devient plus séduisante, aux yeux du campagnard, la € Pelite-Cour ».

Comme elles remplissent bien leur rôle protecteur, ces clôtures vivantes et touffues! Avec quelle sollicitude — on le dirait — elles abritent, des frimas et vents de mer, les floraisons frileuses, la fragile maturation des pommiers! Sont-elles assez plaisantes à voir, couronnées par les saulaies mobiles comme palmes, par l'aigrette gracile, frisselante, cliquetante, du peuplier!...

Chedru avise tous les êtres que sustente et engraisse la bonne mère terrienne :

. .. rÎÊlàmm

''iwijy^'qwifPPgBWf wfr ' 't^- ' * ■\V ' ^ W M ^ '^^'y ; w ? .' 'v ^ ^^ ^ ' ^^'^-'^^ ^^vrwmvi^Tf'i^n^uir

... cette troupe de volatiles noirs, dindons qui font le gros dos en arc de cercle, picorant, très absorbés par la pitance.

• ..ces couveuses inquiètes et gloussantes qui conduisent leurs petits bataillons de poussins fous, piaillards.

... cette truie qu'environnent des marcassins au groin rose. Elle somnole, vautrée, grognant un peu de-ci, de-là, pour signifier à la marmaille qu'on la surveille. Parfois, la laie domestique remue ses oreilles, chassant les mouches qui se repaissent de sa chair.

... cette poule qui, venant de pondre, sort du poulailler, annonçant la chose à l'univers par fanfare discrète.

Notre paysan s'approche de la mare, qu'il reconnaît magnifique sous un vert manteau de renouillée, piqué d'iris, nénuphars, jonquilles, glaïeuls.

Le visiteur imagine qu'elle possède des « sourcins >, cette mare, et qu'elle doit être assainie par cabots et rainettes.

Une bande de canards en sort, processionnellement. Grands nageurs et gros mangeurs, remuant encore, avec volupté, les cuillers lamellissantes de leur bec, nos bons- palmipèdes semblent assez mal équilibrés entre leurs croupions, leurs courts ailerons et leurs jabots qu'alourdissent les insectes et graines palustres, tout à l'heure cueillis dans la bourbe. Ils se dandinent, les canards, chavirant presque à chaque pas.

^ i . M. xnM.ji^iiMffwifL^.^p^^ymF'

Chedru rémarque les bâtiments, les admire en connaisseur. Quels murs, non pas construits en galandage et torchis d'argile, mais édifiés avec la pierre de taille venue des ruines de Tabbàye de Greslai.n ! Le paysan se contente à l'examen des toitares : Le constructeur (ça, c'est bien vu), au lieu de la Milgaire paille des chaumières, au lieu de la glane si fragile, employa, comme couverture, les durs roseaux de la grand' mare du Marais-Vemier !

Notre paysan ne peut détacher ses yeux de la « Petite-Cour » . L'hypnotisme que produit cette fixité contemplative est entretenu par certaine musique aux vibrations inouïes. Criquets, sauterelles, grillons, exaspérés par la chaleur de midi, poussent un concert forcené, tiennent leurs trilles et stridulations en une tonalité à ce point suraiguë et térébranle que le cerveau de Chedru, accablé, passif, immobile sous les ondes sonores, réduit à une tympanisante réceptivité, demeure frémissant bien que paralysé, magnétiquement endormi, soranambulisé en pleine veille. Hallucination féerique... Il paraît à notre terrien que la « Cour » l'appelle, criant : « C'est à toi que je veux appartenir... à toi seul... à toi !... >

Après s'être caressé les prunelles et repu l'âme à cette vision charmeresse, Chedru remonte vers le bourg- Sur ses traits ravinés, brille une lueur. Ce masque rigide, aux joues creuses, est celui de l'angoisse — et de l'extase...

« A la veute! A la vente! »

Ainsi clamait le tambour garde-champêtre, Biset, traversant k bourg, à longues enjambées, tout en battant la charge sur sa caisse.

Le notaire était arrivé et attendait à la mairie, depuis assez longtemps déjà. L'adjudication fut annoncée pour une heure précise d'après-midi. Or, il est deux heures un quart. Mais, voilà : nos campagnards possèdent, de la durée, notion infiniment faible. Ces rudes tâcherons font le comput du temps écoulé, non par minutes et par heures, mais par travail accoinpli. L'espace compris entre un lever et un coucher de soleil, pour euxoen'est pas « la journée »; c'est une besogne qu'interrompent seulement deux faits de nalure,deuxpauses de fatalité : lafaim — la fatigue.

c A la vente ! r> criait Biset.

Antique usage, annonce toujours efficace des mises à Tencan, appel, rassemblement <c à cor et à cri ».

Nos paysans sortirent enfin, qui des cafés, qui des maisons, qui des brancards de voiture. Et, par files, par groupes, le public lentement se dirigea vers la mairie.

Boufiard passa devant son épouse qui, assise près du cimetière, attendait la clientèle. Il s'informa et parut peu satisfait. Une oie restait invendue, de- Dûenrée pour compte !

Bouffard donna néanmoins pour instruction à sa villageoise de venir le retrouver à la mairie.

Désir Baucher, et le Polonais — ces deux féministes! — qui le suivaient, reluquèrent Mme Bouffard et ses puissants appas.

Désir parla tout bas à Sylinski.

— Regarde ! Al' a deux belles bottes de foin pour amuser les ânes.

Prosper loucha, acquiesçant d'un sourire approbateur.

Et il eut son tic familier.

Dans la salle où habituellement délibérait le conseil municipal, trônait M*Clérisse, assisté de ses deux clercs, des avoués (poursuivant et colicitant), à côté desquels se tenait assis Lautour, géomètre expert, collaborant à la mise en vente comme ayant opéré, par mission spéciale, les lotissements parcellaires.

Nos villageois, un peu timides d'abord, se massèrent au fond de la salle près de la porte, aux embrasures des fenêtres, et ils assistèrent, recueillis, aux préparatifs de ce grand acte qui toujours si fort les passionne : une adjudication!

Par respect pour la chose qui allait se passer, pour l'événement si redoutable et solennel, tout le monde se découvrit!

Pendant que ses clercs préparaient bougies et allume-feux, le tabellion se leva... C'était un petit gros, figure réjouie, cravate blanche, lunettes d'or, vrai type d'officier public campagnard. Sa face au teint fleuri, aux joues empâtées, formait contraste avec les visages rusliques, dont la chair était durcie, les traits mangés par l'effort, recuits par le soleil, les peaux basanées, flétries.

Un silence se fit, solennel, absolu, religieux!... Le notaire commençait la lecture du « cahier de charges > .

byGoC

^WlPfff^^p y i iji y I i|t f WHP^.J.iJiUi i ju i .)

Admiratifs, médusés, nos paysans entendii'ent ces formules consacrées, clauses de style, termes de la Loi, mots sibylliques, l'Écriture Sainte!

Adjudication au plus offrant et dernier enchérisseur.,, extinction de trois* bougies... Les immeubles seront adjugés avec toutes circonstances et dépendances.,, La différence excédât-elle un vingtième,.. Les servitudes apparentes ou occultes, continues ou discontinues,,. Les personnes d'une solvabilité notoire seront seules admises à enchérir... interdiction de consigner... faculté de déclarer command, etc., etc.

Entre temps, l'origine de propriété des immeubles à vendre avait captivé l'attention de l'auditoire.

Le paysan aime à entendre raconter les décès, les histoires d'héritage : c'est à peu près tout ce qu'il connaît — dans la vie, comme dans le rêve.

Mais, de plus, ce qu'on lisait là, c'étaient les annales du pays, racontées par les noms de ceux que fréquentèrent les aïeux.

Et, puis, la liste de ces successions recueillies, de ces partages, ce défilé de noms ronflants, titrés, c'était un rappel de l'antique noblesse, de la caste détestée. Vaincue, à cette heure, l'aristocratie! Dépouillée! A bas! A quia! Chaque rustre se redressait comme pour défier des personnages mauvais, pour braver l'usurpateur,, délogé maintenant, pour piétiner des corps à terre étendus, — les cadavres vidés d'énergie de tous ceux-là qui furent oppresseurs du

Ml *9^'f»M*m*\v.*ivmi=iff9mi9^tf?fpfw^r

serf. Morts, les oppresseurs, les tyi^ns!... Tandis que le serf reste, toujours vivant et fort.

Un incident gai troubla d'abord la gravité de cette séance.

M'' Clérisse annonçait que l'adjudicataire paierait, à compter de l'entrée en jouissance, les contributions de toute nature.

Lautour qui, en sa qualité de coadjuteur, voulait du bien à l'opération, insinua : ^

— Les impôts vont diminuer cette année.

L'auditoire demeura stupéfait, estomaqué. ,,

— Où que vous avez pris ça? hasarda un des éleveurs du « Pé d'Auge » qui « avait la parole à main ».

— C'est le député qui me l'a dit! affirma Lautour. Sceptique, gouailleur, Therbagerplaisanta, s'égaya.

Et l'hilarité, soudain, gagna l'auditoire qui fut bientôt secoué par un rire énorme, homérique, à éclats convulsifs. Le notaire lui-même fut contagionné par cette joie générale : il s'assit, invitant le trop zélé géomètre-arpenteur à s'abstenir d'observations intempestives.

Il avait à grand'peine rétabli le sérieux dans l'assistance lorsque survint Mme Rouffard, laquelle venait au ralliement ordonné par son homme. Voulant suivre attentivement ces opérations qui l'intéressaient au plus haut point, elle posa par terre, à ses pieds, le panier et son contenu. *

... Tout à coup, soulevant le couvercle, l'oie surgit, ardant son long col...; se voyant libre, elle sortit

en deux enjambées... Nalre volatile esquissa plusieurs pas, légèrement ahurie, manifestant néanmoins satisfaction fort évidente.

Mais € maman Bouffard », s'apercevant de la fugue, réintégra, d'une main preste, dans son panier, la transfuge, laquelle parut scandalisée — à en juger par l'ouverture des deux cuillers de son bec spatule. Elle disparut, indignée, soustraite sans explication à un spectacle qui lui sembla certes prodigieux...

Bouffard fut sévère et crut pouvoir, à voix basse, échanger quelques escarmouches avec sa moitié.

— T'es une niante! T'es une oite!

— Ça se voit ben à celui qui m'a épousée, riposta la commère, sèchement... et à la couvée que j'avons fait ensemble.

— No n'a jamais le dernier avec les femmes, philosopha Bouffard.

L'incident n'eut pas de suite.

Une diversion puissante commençait déjà, du reste : on allumait les bougies !

L'émotion se fit intense dans l'auditoire. Et, quand le notaire annonça « Premier feu! » un frémissement général courut par les rangs. Les fidèles levantins ne suivent pas avec piété plus profonde l'apparition du Feu sacré dans Tédiflce du Saint- Sépulcre... Toutes les faces demeuraient figées, frappées comme d'un charme...

Enchère assez molle, d'abord. La « Bande noire » aclieta le château, les communs, presque sans lutte.

Les amateurs avaient préalablement stipulé convention secrète dans le but de ne point se faire concurrence. Et, pour l'œuvre des démolitions, nos ruraux ne constituaient pas des rivaux sérieux.

De même, les marchands de bois de La Mailleraye, Roulot, Bourg- Achard, Honfleur, Rouen, se virent adjuger, presque sans coup férir, de magnifiques futaies, hêtraies, chênaies. Les négociants s'étaient, par avance, distribué chaque lot. Aucun paysan n'éleva la voix : nos terriens ne comprennent pas la forêt : l'arbre ne touche pas leur cœur.

Mais la lutte s'engagea quand les herbagers du Pé d'Auge s'avancèrent pour pousser la Grande- Cour, divisée en plusieurs lots, avec faculté de réunion.

Les gens de chez nous défendirent leur bien contre l'étranger, avec animation grande. Leur désir restait fouetté, d'abord par la beauté de l'enjeu, ensuite et surtout par cette considération que les enchérisseurs adverses n'étaient pas «du pays». Dans l'opinion générale, « la Grande-Cour ne doit pas appartenir à des « horsains y> : ce serait « péché ».

Les Applevillois ont laissé partir le château, sans regret, heureux même au fond de savoir vouée à la démolition cette demeure des races abhorrées. Mais le sol, — « le bien », comme ils disent, — cela leur tient au cœur : la terre natale, le village, c'est euxmêmes, c'est leur substance presque !

Un accord tacite s'établit donc entre Bouffard, Baucher, Camus, Houard, Duchemin et autres, pour se

prêter main-forte. Nos gaillards se concertèrent afin de morceler au besoin cette proie magnifique et procéder à d'ultérieures distributions.

Mais les éleveurs connaissaient la valeur industrielle de notre Grande-Cour : plus riches que leurs acharnés rivaux, ils se piquaient au jeu et commençaient à perdre tout sang-froid.

Bataille épique, émotionnanle. Le notaire exultait : ses yeux brillaient derrière les besicles d'or. l\ s'excitait lui-même à celte montée d'enchères qui transportait son âme de vieux tabellion : « Quels beaux actes! Quels honoraires! » Sa main tremblait allumant les bougies; son bras se tendait nerveusement pour présenter le boiiciiphore.,.

Il criait : « 19,000 francs ! premier feu ! deuxième l troisième! Attention... celui-là adjuge!... il est temps encore... ça vaut mieux que ça... 19,100 francs^ Monsieur... à ma droite. »

Par son annonce intensive, par l'exaltation naïve et pressante du boniment, par l'incitation de ses gestes, par l'ardente interrogation de ses prunelles fouilleuses, il surexcitait la passion, le « goût de conquester » en quoi se résume la Normandie.

Curieuse, cette assemblée! Tous ces visages recueillis, tragiques, avaient pris leur masque d'immobilité.

Chaque paysan demeurait plongé en extrême contention d'esprit, en attentive stupeur... Les appels monotones du fonctionnaire public berçaient doucement nos terriens, les plongeaient dans une demi-

iMiï" '■ '< ^.'<n«m^qf!nip

inconscience voluptueuse... Premier!... deuxième!... troisième!... 19,100!... 19,200!... 19,300!... Celte montée de chiffres, cette numération automatiquement croissante, le déclic des paroles sacramentelles, semblable à cpielque battement d'horloge..., induisaient les auditeurs en état d'hypnose...

Mais, si les visages demeuraient marmoréens, quelle vie dans les regards!... Quel éclat! Les yeux flambaient, étincelaient plus que les feux d'adjudication. ..

Les horsains attendaient la revanche, le coup de grâce pour nos enragés paysans : ils demandèrent la réunion de tous les lots en une seule enchère globale.

C'était colossal pour les bourses villageoises! 34,250 francs!... La faiblesse des gens de chez nous fut comme toujours leur absence de cohésion, leur manque de confiance les uns vis-à-vis des autres... Ils se dissocièrent... Découragés, ils furent définitivement réduits au silence sur un feu délinitif de 35,125!

Chacun espéra se rattraper sur des enchères moins dangereuses d'accès.

L'emballement était général et l'atmosphère suffisamment chargée d'une préalable électricité quand on mit en vente l'ensemble des labours connus sous le nom de « Longues-Terres du Besnel », le tout habilement et perfidement loti par le géomètre pour susciter des conflits entre voisins.

Ce fut le paroxysme, l'hallali, le partage des dépouilles opimes. Chaque sillon fut ardemment dis-

puté, pris, arraché, repris... Nos paysans ressemblaient à telle meute qui déchire, déchiquette une proie longtemps poursuivie.

Et, quelle joie aussi ! quelle fierté pour ces humbles de se sentir sollicités par le notaire, de se trouver le point de mire des regards que faisaient converger sur eux les clercs, le géomètre, l'instituteur, le notaire (l'homme de Loi !) et les avoués (délégués par la Justice !)

Le notaire tenait en sa dexlre levée le" bougeoir enflammé. Ainsi, dans la rade de New-York, la statue colossale lève sa torche symbolique!... Pareil geste était impressionnant, solennel, augurai !... De son regard fixe, Tofficier ministériel couvait la cupidité générale.

Et, sur les faces rigides des assistants, parfois un frisson crispait les lèvres, altérait les traits, chavirait les yeux : il y eut des bouches qui, convulsives, tremblèrent...

Raidis, renversés sur le dossier des chaises, ou bien collés aux murailles, appuyés aux chambranles et lambris, ou encore la tête curieusement penchée du dehors en dedans des croisées ouvertes, nos rustres contemplaient les feux avec je ne sais quelle expression superstitieuse, fanatique. Des mains se nouaient fiévreusement, avec craquement des jointures ; des pieds battaient la générale ; sur les faces grimaçaient des tics incoercibles...

Parfois, Tenchère mollit, tomba, sembla près de s'éteindre. La bougie agonisait. Alors, notre tabellion

136 TERUIENS

clamait, adjurait : « Dernier feu ». Et cet appel au feu sonnait tel qu'un clairon du Jugement dernier.

Quelquefois, M*" Clérisse devenait dithyrambique, vantant l'immeuble.

On l'entendait interpeller le client, en termes flatteurs :

— Voyons, père Jouen : ça vous convient au mieux, vous mettrez bas le fossé d'entre-deux; ça vous fera un beau tenant de bien. Et, avec un bon cultivateur comme vous!... excellent... oui, oui... on peut le dire.

Et l'amateur, touché à l'endroit sensible, mettait « 50 francs d .

M' Clérisse s'adressa directement à Sylinski, lequel, de ses yeux louches, regardait, semblant ironique.

— Vous ne dites rien?

— Penh! riposta le Polonais, je suis trop gueux pour que ça m'inléresse : on n'est pas riche comme ces messieurs et dames : quand no se met dans la culotte d'un pauv' homme, y a plus d'espoir!...

Quoi qu'il en soit, de nombreux lots furent ici adjugés; il y eut grande et variée distribution, rassasiement général des envies et convoitises; la boulimie terrienne recevait l'aliment requis.

Les avidités ainsi repues, il en résulta une pacification, une sédation des nerfs jusqu'alors exacerbés.

Les appétits satisfaits, les esprits le furent de même. El, si les enchères continuèrent à congrûment monter, l'alacrité paysanne n'y perdit rien. Remarques, répliques, apostrophes, simulacres d'altercation — tous

• -f ^ W^IJi^ ' .''" ' "^ ^"

jeux auxquels excellent nos madrés Normands — battaient leur plein, s'échangeaient.

Prenlout et Eudier étaient en lutte « rapport au clos Guibert ».

— Tu mets par-dessus mai, reprocha Prentout : taï, un camarade ed' première communion !

Un des avoués risqua une « invitation à l'enchère » dans ce calembour :

— Si vous y tenez, tous les deux, marchez : qui chérit enchérit !

— C'est pas la goule qui paie, répondit Prentout avec une sagacité à laquelle tout le monde rendit spontanément hommage.

Flatté par ce succès d'estime, il ajouta, voulant renforcer la devise de haute circonspection à laquelle il obéissait :

— Faut pas se jeter à l'eau avant d'avoir vu le fond.

Et, précisément, parce que « ces messieurs » semblaient vouloir le presser, il mollit davantage. Néanmoins, il dit :

— Je mets aco 25 francs : et je file... j'en veux plus !

Effectivement, il sortit, claquant la porte.

Deuxième!... Troisième!... articulait M« Clérisse. On vit tout à coup la tète de Prentout qui se glissait par l'entrebâillement de la croisée.

— J' l'ai-t'y? Je reviens pour signer... Non? C'est pas à mai? Aco 25 francs... <

Voyant que sa ruse n'avait pas réussi, il mit

quelques enchères encore. A la fin, lassé pour tout de bon, il rentra et proféra :

— Faut pas se mettre de la terre par-dessus les yeux.

Et il laissa adjuger à son concurrent plus hardi, se contentant d'émettre cette pensée philosophique :

— Qu'il la garde ! Et qu'il aille se faire f..... avec ! Un deuxième conflit éclata entre le même PrentOttt

qui voulait se rattraper sur un autre lot, et le nommé Romy, à propos du pré du Magasin.

Voyant en lace de lui Prentout, Romy fut estomaqué.

— T' avais promis de ne pas pousser contre mai, reprocha-t-il :

— Le Normand a son dit et son dédit, observa Prentout, non sans cynisme.

Tant de félonie exaspéra Romy, lequel lança à son antagoniste ce simple défi :

— Taï, Prentout soi-disant, tu prendras rien anuît ! Et, en effet, la passion emportant Romy au ddà de

toute raison, Prentout, demeuré encore maître de lui, le laissa proclamer adjudicataire.

Il se rejeta alors sur l'article 15 de l'adjudication, lequel concernait une luzerne avoisinant M. le maire lui-même, en personne..

— Pardon, excuse, fit le sentencieux Prentout, ed' m'attaquer à vous; c'est ben d'iahardiesse à maï; ici surtout, quasiment dans vot' maison qu'est c't' mairie. Vous êtes plus puissant que maï : enfin, il n'est si petit buisson qui ne porte son ombre !

Cette agression ne servit qu'à faire surenchérir M. le maire, lequel paya 4,000 francs ce qu'il aurait acheté 1,800 francs,^ en l'absence de son terrible administré.

Ce nouvel échec porta au comble la nervosité de Prentout; son calme l'abandonnait : il comptait obtenir certaine côte giboyeuse sur laquelle il braconnait parfois.

« Pour une pareille misère, se dit-il, j'aurai pas d'concurrent ». Il couvrit la mise à prix.

Mais voilà que Jacques Moulin entra dans la lice, avec, en serre-file, sa jolie bonne qui l'excitait, lui parlant bas.

.Même, un instant, comme le courage masculin faiblissait, ce fut une voix féminine qui lança l'enchère.

Alors, Prentout manifesta résignation insolente.

— Faut pas s'aligner avec la jeunesse! proférat-il; ar me casserait les reins, c't' petite garce-là!

Tant de défaites successives exaspéraient au plus haut point notre homme, qui, ayant peut-être bu plus que de raison au cabaret, avait le vin triste et le déboire morose. Il parut tout à coup hors de lui, s'agita, remua, interrompit, persifla, invectiva, en un mot troubla la séance.

Le notaire fut indulgent, marquant sa reconnaissance à l'endroit de cet enchérisseur forcené qui lûajora les prix de façon si intempérante.

Mais son coadjuteur Lautour s'irritait. Interpellant Prentout, il lui dit :

— Vous nous empêchez de continuer : vous faites

140 TEKRIElNS

tort à mes commettants. Je vais requérir l'application de l'article 412 du Code pénal. M* Clérisse va vous en donner lecture.

Le notaire, moitié riant, moitié sérieux, esquissa geste évasif... et dit quelques mots à l'un des avoués.

Celui-ci, heureux de ne pas jouer les personnages muets, ouvrit solennellement le Livre, la Bible de la Loi, se leva et lut d'une voix forte.

((Article 41 2. — Ceux qui auront entravé ou troublé la liberté des enchères seront punis d'un emprisonnement de quinze jours à trois mois et d'une amende de iOO à 5,000 francs».

Atterré, l'ami Prentout!... Lui, payer des amendes! quel chagrin! « Subir ! j> quelle honte...

11 étouifait de rage... Mais, circonspect, rusé, il se tut. Bientôt, se méfiant de la colère qui lui montait au cerveau, il sortit, maugréant : ce Malheur! Porqui qu' no' z'écrit sur les murs (( Liberté ))... Enfin, motus... Tous ces gars-là, rien à faire avec eux. C'est eux qu'ont fait le Code pour opprimer le pauv' monde ».

L'accalmie suivit ce départ sensationnel; et, au milieu d'un silence absolu, M' Clérisse mit en vente la « prairie Iriège du Doult ».

Cette prairie est nécessaire pour donner passage à une ferme enclavée, mal desservie parle chemin, que certain M. Delahaye, tanneur à Pont-Audemer, loue au nommé Béquet, Celui-ci paie peu ou prou son loyer, arguant de cette difficulté d'exploitation. A chaque Saint-Michel, notre madré compère attendrit son pro-

ADJUGE ! m

priétaire, chante misère, et ne manque jamais, par surcroît, de faire valoir les deux raisons suivantes : l^il est vaguement cousin de M. Delahaye ; 2** celui-ci a tenu sur les fonts baptismaux le fils Béquet. Pareilles considérations expliquent l'arriéré très excessif que le propriétaire pourrait réclamer au fermier.

Personne ne fut surpris quand on vit M. Delahaye s'avancer, flanqué de son fermier, et couvrir la mise à prix.

Mais, quel étonnement lorsqu'on entendit Béquet, en personne, surenchérir !

Un colloque à voix basse s'engagea entre les deux hommes, rivaux singuliers. Après quoi, M. Delahaye, au comble de la stupéfaction, abandonna la lutte, laissant son concurrent imprévu se faire proclamer adjudicataire.

Ils se retrouvèrent dehors; et comme M. Delahaye — d'ordinaire fortconciliant — se hasardait à formuler quelques reproches, il obtint de Béquet cette réponse péremptoire :

— J'avais quelques méchantes économies-, no fait ce qu'o peut... vous pouvez pas m'en vouloir de mettre de côté quéqu' chose pour vol' filleul : auriezvous le cœur de vos fâcher? Jel'élèvc ed' mon mieux. Vous voudriez pas qu'il aille « cul nu » ?...

— Nous mettons en vente, continua le notaire, une pépinière. Y a-t-il amateur à 800 francs?

Les regards se tournèrent vers Peste! , qui était acquéreur tout indiqué par sa profession et qui, d'ailleurs, s'était désigné lui-même.

ii2 TERRIENS

— Je prends, dit-il.

Alors, on vit Massinot s'avancer et prononcer ces mots :

— Mai itou!... je prends!

Une vipère aurait piqué Pestel que celui-ci n'aurait pas fait soubresaut plus xiolent.

La lutte s'engagea très vive, Pestel portant les eachèresà haute voix et Massinot par simple signe de tête.

Lorsque le chiffre de 1,200 francs fut atteint, Pestel regarda avec fixité le berger; une idée lui était venue, tout à coup :

— Tu veux peut-être me faire marcher, dit-il,... j'y renonce.

Massinot se voyait coupé dans la tentative qu'il faisait pour obliger Pestel, l'amateur « à tout prix », à majorer son offre. Il était attrapé, malin ayant trouvé plus madré que lui.

M* Clérisse dut adjuger à Massinot, lequel, prenant un air à la fois penaud et finaud, fit la déclaration suivante :

— J' sais pas qui qu' no m' veut ; j'i mis 800 francs ; mais, depuis, j'ai rien dit à M. le notaire.

— Comment ! s'écria ce dernier avec indignation, mais vous me faisiez signe.

— J'ai un tic dans le cou, confessa Massinot, c'est pas ma faute; vos enchères, vous les avez prises dans le haut de vot' tète; j' m'en lave les mains.

— On vous poursuivra, dit Lautour.

— J'ai pas r sou ! riposta Massinot, la troupe de moutons n'est point à mai; j' n'ai qu' man quien, vous le saisirez si vous pouvez.

Ici, pour 'bien marquer à quel point riiomme et la bête étaient insaisissables, bien au-dessus de toutes vicissitudes légales, il fit un pas vers la porte... Le chien, comme s'il avait compris, se mil à gronder, montrâtes crocs... Tout le monde s'écarta, leur fit place...

Le nommé Houard fit cette observation qui résumait l'opinion générale :

— Les bergers, ça ne fait presque jamais que du mal ! partout oyou que ça passe !

L'ordre des enchères appela ensuite « une pièce en friche bornée par Bouffard et Camus : les adversaires se trouvaient désignés d'avance.

— Ça vous appartient à tous devix, observa le notaire.

Et, derrière les lunettes d'or, ses yeux rirent malicieusement.

Nos paysans eurent, simultanément, haussements d'épaules dédaigneux et moues significatives.

— J' l'ai marchée hier, cV pièce -là, déclara BouflOard : al' est pleine ed' mans.

— Sans compter les taupes, acquiesçM Camus :

ça vaut 80 pistoles pour mai*.

Lautour, l'homme lige des vendeurs, ne put réprimer un haut-le-corps ! Mais, toul de niume, personne ne surenchérissait ; Bouffard demeurait muet, énigmatique, sibyllin.

— Troisième feu! cria le notaire... Quel malheur d'adjuger à pareil prix !

Et il promena alentour un regard de détresse. La bougie palpitait, s'éteignait...

Bouffard prit une pose... et... enfin, prononça :

— 25 francs, pour vous faire plaisir; seulement, si on me l'accorde pas tout de suite, je rentre à la maison : j'ai une vaque prête à vêler, sauf vot' respect.

Camus s'était cru acquéreur... L'enchère in extremis de Bouffard le jeta hors de lui : il reçut la commotion d'une lanière de fouet en plein visage. Il dit :

— Y a pas d' justice : le feu était éteint quand Bouflard a mis.

— Non ! protesta le notaire : je voyais encore de la fumée. .-

— Suffit, articula Camus, péremptoiro et cassant, je mels 50 francs... J'avons des économies; Bouffard n'en fait pas, il fainianle à côté de sa femme; c'est elle qui gagne; lui, il dépense; c'est un propre à

rien

Cabré sous l'apostrophe, l'adversaire cria :

— Tu viendras pas dessus mettre culotte bas, je le jure ! Aco 25 francs.

Nos partenaires continuèrent à batailler, ponctuant leur acharnement d'invectives à la façon des héros d'Homère.

Bouffard eut des mots sévères. Il reprocha :

— Je t'ai prêté de l'argent, que tu me l'as jamais rendu. C'est comme ça !... Si le bon Dieu est au prêt, le diable est au rend.

byGoOgl^

— Oui, j' te l'ai rendu.

— Tu m'as filouté 10 francs. J' te mens-t'y?

— Oui, tu mens.

Et prenant l'assistance à témoin :

— Il dit la vérité toutes les fois qu'il lui tombe un œil!

Des menaces furent échangées.

— T'as des hauts arbres : je te forcerai à les émonder à ciel ouvert.

— Je jetterai du vitriol sur ma terre : ça desséquera les racines des tiens, qui viennent se nourrir chez maï.

A l'instar du « chœur » antique, l'auditoire intervenait, excitant nos champions par conseils, remarques, objurgations.

— Mets aco cent sous! tu peux le faire.

— Mets par-dessus! il s'en ferait craquer la sousventrière.

— Hardi I J' parie 20 sous pour taï.

— Lâche pas, vieux guenon I

— Te décourages pas; à l'appétit d'une pièce de dix écus.

— Frappes-en acore un coup !

Pendant le combat, Bouffard exécuta quelques feintes de renoncement, d'accablement, protesta à plusieurs reprises que « c'était son dernier mot ».

Mais toujours, au moment où la bougie, vacillante, allait envoyer son ultime palpitation, on entendait l'éternel « Aco 25 francs I... Tu Fauras pas, guenon! T'y promèneras pas tesabatis! »

•' Maigre son exaspération, Camus finit par com-

r prendre que s'obstiner devenait impossible. Il pro-

; fera cette adjuration suprême :

^ — Es-tu devenulô? Tiens, rosse, jetel'abandonne,

la picane ! Tu te feras enterrer dedans : la place te * convient : elle et taï, vous vous valez : mauvais fonds,

tous les deux.

L'injure troubla probablement Bouffard, mettant dans ses yeux lueur froide. Certain vertige le prenait, avec une aberration qui avait pour causes multiples la lutte, la galerie, l'amour de la terre.

Et voici que, dans sa précipitation fébrile, il mit deux fois de suite 25 francs, enchérissant sur luimême, et ne s'en apercevant pas...

Ce fait indiquait la volonté absolue, l'entêtement aveugle et sourd... on lui adjugea la friche à 2,825 francs.

La bougie suprême était en cendres! Semblant sortir d'un cauchemar, notre homme prit un air olympien et s'exprima comme suit :

— J'achète pour mai et ma femme qu'est ici présente, Rosalie Giot, ben entendu. J' sommes mariés au régime total : j'y donne tout, al' me donne tout : ça fait le compte. Tout pour l'enfant. J'avous pas voulu de la part infernale !...

Les paysans, qu'interloquait la verbosité subite du personnage, tressaillirent à ces mots étranges : <( Part infernale ». Qu'est-ce que cela voulait dire? Dames et demoiselles se montrèrent surtout parti-

culièrement intriguées... « Part infernale », entre mari el femme, qu'est-ce que ça peut bien être? Et, curieuses, elles s'interrogeaient, chuchotant...

Boufifard allait poursuivre... A ce moment, Lautour se pencha vers le tabellion et lui glissa quelques mots à l'oreille : il lui faisait part de ses doutes sur la sol* vabilité de cet acquéreur qui paraissait assez mal nippé, que son concurrent avait traité de paresseux, dissipateur, vivant aux crochets de sa femme.

On le connaissait peu. Un de MM. les avoués déclara se souvenir de certaine faillite de ce nom-là, au greffe... Était-ce un homonyme? ou lui-même... qui aurait été saisi et vendu par autorité de justice?

Le brave notaire, voyant là un cas de responsabilité professionnelle, et se rappelant le si fâcheux incident qui venait de se passer à propos de Massinot, appela, d'un signe discret, le client.

Aux premiers mots, ce dernier bondit... Perdant tout sang-froid, ne mesurant plus ses paroles, il s'exclama :

— Solvable! moi... J'achète et je paie... premier numéro... Et en or... de la belle monnaie... pas de pièces de cent sous : c'est trop lourd ! Ni de billets bleus ! Du papier, je me méfie...

Il tira, alors, certain sac d'une « profonde » gîtée sous son gilet. Écarquillés, les assistants regardaient.

— Ma pouquette, continua-t-il, c'est m'n estomac... crainte des voleurs, des pique-pouquettes... C'est pas tout : y en a encore... dans l'estomac à mon

m TERRIENS

épouse, vu qu'il y a plus de place... J'achetons par ensemble, bon sangl y payons d'même.

Il fit un signe. Rosalie se leva, s'approcha. Aux yeux des spectateurs, alors, el malgré les pudiques protestations de sa moitié, notre paysan dégrafa le corsage de celle-ci, pour en tirer une enveloppe et une bourse de toile.

Et, en même temps que les espèces promises, l'imprudent exhibait d'autres richesses. A la vue des appas de son opulente légitime, il eut — moderne Candaule — un sourire satisfait. Et nos Gygès villageois frémirent d'aise à l'apparition de ces trésors cachés...

Sylinski, le Polonais normanisant, tressaillit... Ses yeux biclèrent...

On avait brûlé 620 bougies ! Les clercs renouvelaient leurs flambeaux, appareils, chandeliers articulés. La séance reprit.

Dernier lot : « la Petite-Cour » : « Une cour, annonça le tabellion, vulgairement appelée masure ».

Poule de consolation, enjeu suprême qu'allaient se disputer les concurrents malheureux.

Les précédentes escarmouches avaient laissé dans l'air des ferments belliqueux : on sentait encore la bataille. Et c'est pourquoi l'enchère, partie de 4,100 francs, monta bientôt, 10 francs à 10 francs, jusqu'à 1,500 francs.

A cette limite, les offres s'espacèrent, devinrent languissantes. Lautour, alors, verbeux géomètre,

demanda la parole et fit proclamation en ces termes :

— L'année dernière, la Petite-Cour a produit 180 rasières de pommes.

— 180! cria M** Clérisse, devenu lyrique..., 180! Si je n'étais pas le notaire procédant à l'adjudication, je la garderais pour moi. C'est unmarché exceptionnel.

Les avoués se regardèrent, approbatifs... Et leur attitude parut signifier que, eux aussi... regrettaient d'être réduits (par la Loi!) au silence, en face d'une aubaine aussi avantageuse.

Coup de fouet pour l'enthousiasme public. Quelle affaire, tout de même, vu que ces Messieurs de la Justice auraient voulu la prendre...

Lors, les enchères se hissèrent rapidement jusqu'à 2,000 francs.

Mais, là, tout s'arrêta, définitivement — chiffre, du reste, plus que respectable. Désir Baucher allait être proclamé adjudicataire. Il attendait cette heureuse minute dans l'épanouissement de sa physionomie joyeuse.

... Lorsque, tout à coup, une voix sourde, dans le fond de la salle, prononça :

D'un seul mouvement, tous les assistants se retournèrent... et virent Chedru qui, jusque-là, relégué aux derniers rangs de la foule, s'était tenu muet.

Grande fut la stupeur! « Cause au bon Dieu »

demeurait plongé dans un véritable effarement.

Eh! quoi! Chedru... un ouvrier, quasiment... il ne craignait pas de s'attaquer à lui ! Il osait se

^ i ^ p p^puji T y

mesurer ! Tant d'insolence était-elle tolérable?... Ah ! ah !... on allait voir. Ça allait chauffer.

Les enchères repartirent de plus belle.

2100.., 2125..., 2150..., etc.

Les assistants qui, auparavant, masquaient à Chedru la vue des bougies, s'écartèrent. Notre paysan apparaissait maintenant en pleine clarté, objet de Taltention générale, très excitée...

Droit, presque immobile, il exécutait deux gestes automatiques qui se succédaient, tels des déclenchements nerveux.

Tantôt bras croisés avec effort, tantôt mains posées à plat sur la poitrine, pouces rugueux affrontés l'un à Tautre : pôle du circuit d*onde passionnée...

Il demeurait crispé, raidi sur ses jambes. Parfois, dans un soubresaut incoercible et sur oscillation du torse, la jambe droite s'éloignait de l'aplomb, puis revenait en place. Ensuite, la jambe gauche reprenait le même écart.

Figure impassible, masque durci où la vie se révélait seulement aux frémissements de la paupière supérieure qui s'abaissait, coupant un peu l'iris, voilant le regard. De l'arcade sourcilière tendue comme arbalète sortait un regard aigu, flèche de cérébralité.

Quel émoi pour nos terriens! Qu'est-ce que cela veut dire? Comment! Chedru, que tout le monde a connu domestique, qui, naguère encore, entrait dans sa mauvaise ferme, avec deux vaches maigres et un âne étique « qui faisait pitié »... Voilà qu'il achète de la

terre à cette heure! Pas croyable... Comment paierat-il?

En face de ce problème inquiétant, nos rustres se taisent, le tumulte de leurs sensations ne se rêvé* lant qu'à la mobilité de leurs regards et jeux de physionomie.

Peu à peu, interrogations et propos s'échangent, à voix basse.

— r crache plus haut qu'il n'a la bouche.

— r frappera une hympothèque.

— Il a entendu chanter le coucou*.

L'adjudication montait toujours : onarrivaità3,000.

Ce cap franchi, Désir perdit son assurance joviale et il fut visible que l'inquiétude galopait ses veines. Très rouge, il tenait bas son front têtu, prenait un air agressif et brutal, avec, dans les yeux, certaine mauvaise flamme. Et c'est d'une voix blanche, mal articulée par des lèvres sèches, qu'il mettait désormais ses enchères.

Chedru ne faiblissait pas. Avec ses yeux d*illuminé, il contemplait la flamme, la fumée... Dans les replis de ce nuage bleuté, il voyait, extatique, la € Petite-Cour » qui lui souriait, l'appelait, le regardait... L'homme avait, aux prunelles, lueur douloureuse et angoissée.

Désir luttait encore..., mais un désarroi grandissait en lui, visible à la sueur qui mouillait son front, au tremblement de ses lèvres couleur de cendre, à la

1. Dicton normand : « Celui qui a entendu chanter le coucou a découvert un trésor et «lura de Targent toute Tannée ».

byGoogleJ

îébrilîté de ses rétines. Inconscient, il relevait sa blouse, mettait l'une de ses mains à sa poche, la retirait en saccades machinales...

Et, tout à coup, retentit le chîfire énorme, paradoxal... 5,000 francs!

« Cause au bon Dieu > s'effondra... Et, en s'asseyant, il eut cet effroyable cri de haine sauvage :

— Si je ne me retenais pas, je le tuerais !

L'assistance se trouvait dans un état d'agitation

extrême... Mais c'était là le dernier acte de ce drame intense où s'éplpya, sans frein, la passion paysanne.

Une dernière surprise était réservée à l'auditoire. Cerlains avaient espéré que, vu la réputation de pauvi^eté qu'avait Chedru, le notaire ne lui consentirait pas adjudication.

Il n'en fut rien. M* Clérisse n'hésita point. Et cela parut fort étrange...

La mairie se vida. Les gens de loi procédèrent à la réception des signatures par les acquéreurs, — formalité qui remit un peu de joie parmi cette assemblée que venaient de bouleverser en grande houle les envies et les colères.

Il y eut quelques incidents gais.

M. l'adjoint de Closville déclara ne savoir écrire. « J' ferai une croix », dit-il.

— Avez-vous quelquefois signé? demanda le notaire à Couture.

— Oui, répondit l'interpellé, avec une modestie rare... quand j'étais sâs.

A pareille interrogation Bouffard répliqua :

— De deux mains et de trois cœurs.

Palette demanda, prenant la plume :

— Faut-il déclarer que je suis-4-enfant naturel? Et comme le clerc s'esclafifait :

— J'sais-t-y, mai ! observa le villageois, j'vos fais l'explication... et tout!... A vous de voir...

Lautour qui, avec ses fonctions de géomètre-arpenteur, cumulait celles d'agent d'affaires conseil de beaucoup d'Applevillois, faisait des mots, à rencontre et sur le dos de ses clients.

— M'sieu Lautour, s'enquérait Crépin, que que j'signe-là : y a d'guoi me faire couper le cô : j'y comprends rien de rien.

— Quand je vous l'expliquerais, riposta Lautour, vous ne le comprendriez pas davantage. J'peux pas vous commenter le Code, c'pas?... écrivez votre nom... fichez-nous la paix.

Résigné, Crépin signa, en riant.

Et l'impitoyable arpenteur d'ajouter :

— Vous riez comme si vous aviez votre bon sens. Béquet s'approcha. Lautour, alors, se souvenant

que celui-ci était légèrement ivrogne à ses moments perdus, se mita le plaisanter sur sa rubiconde figure.

— Combien que ça vous a coûté, un nez trognonnant comme ça?

' A tant de familiarité, Béquet voulut répondre par une courtoisie. Lui aussi félicita son interlocuteur sur sa santé florissante.

Avec cette jovialité où se mêlent la naïveté et la goguenardise, il fit ce petit compliment :

— Vous avez bonne mine, ilou. J*vos ai connu pâle et feluet. A cH' heure, vous nagez dans la graisse, censément même que vous deviendriez bien un miet grossier — grossier de corps s*entend : car, pour l'esprit, il est toujours ben alerte et dispos, ben plaisant.

Au moment où le tour de Chedru allait venir, « Cause au bon Dieu » le prit à part et, presque suppliant, dit :

— Veux-tu me la recéder avec 200 francs de bénéfice? J' t'en veux pas : c'était la chose ed'pas s'entendre : chacun voit son intérêt.

A voix basse, très calme et très doux, Chedru répondit :

— Je l'ai, je la garde : je l'ai pas achetée par intérêt!...

C'était vrai! Pas par intérêt. Notre rustre avait ressenti l'effrénée passion, celle qui exalte certains de chez nous jusqu'au martyre, jusqu'à la mort...

L'heure des séparations, maintenant... Après une journée si chaude, il a fallu désaltérer les gosiers; Dans les auberges, vainqueurs et vaincus trinquent gaiement. Voici que défilent et redéfilent demitasses, demoiselles, rincettes, surrincettes. Le « coup de rétrier » — naturellement — a les honneurs du ((bis ».

Tandis que Bouffard se transforme en poivrot, son épouse reprend le chemin du logis. Délesté du numéraire, son corsage est encore suffisamment

gonflé par la plantureuse vertu de « dame Nature ». C'est — on peut le dire — un beau brin de femme, d'après le canon villageois.

Elle va lentement, comme avec peine, lassée, portant son panier où, béate, sommeille l'oie invendue. Est-ce le poids, la charge pesante, ou féminine langueur?... la villageoise marche, un peu penchée, les yeux humides, lé regard perdu...

...Lorsque survient Prosper Sylinski, le pervers représentant de l'union libre... Galamment, il offre de se substituer à Mme Bouffard... et, joignant le geste à la parole, il soulage la dame de son lourd fardeau.

— C'est pas créïable, proteste le Polonais, que vot' homme, il vous laisse avoir tant de peine... une belle femme comme vous !... ça fait deuil!...

Stratège consommé, Sylinski touche, en cet exorde insidieux, lés deux sentiments auxquels succombe la fille d'Eve, presque toujours, si gentiment, si vite : dépit — coquetterie...

Cette journée qui s'achève fut jour de joie pour Bouffard, acquéreur et vainqueur. A tous égards, elle restera pour lui une date mémorable.

A côté du riche paysan, Sylinski fil, au moment de l'adjudication, piètre figure. Mais...

... Insisterons-nous sur les revanches nécessaires, les réparations, les compensations que recèle la vie?... En sa distribution des biens aux humains, la Providence, malgré ses dehors de morne indifférence, se montre, au fond, très équitable...

... Au bourg, les voitures sont attelées... le départ

s'effectue, — départ sensationnel... On se croirait au concours hippique, ou aux grands jours de Longchamps, d'Epsora.

Sentant l'excitation des maîtres alcoolisés, les chevaux piaffent... on les dirait grisés par procuration. Placides bêtes de somme et de trait, tâcherons de la charrue que tout le jour ils halent, tête baissée, les voici transformés en coureurs, favoris du Derby! Mufle haut, crinière au vent, yeux étineelants, ils s'impatientent, steppent, s'encapuchonnent^ s'ébrouent...

Ces animaux de terroir^ sont de demi-sang, de tierS'Sang, plutôt : angliMiormand-percheron.

Dans l'énergie fiévreuse qui redresse et harmonise leurs formes^ généralement affaissées, ils apparaissent beaux : chanfrein droit, encolure bien musclée avec son double bourrelet cintré, haut garrot, vaste poitrail, articulations solides.

Une fierté flambe dans leurs prunelles quand ils entendent l'appel du maître : « En course... hop! »

Quelques juments, gagnées par l'emballement général, contagionnées par l'agressive émotion des conducteurs, parurent métamorphosées soudain... Que sont devenues nos poulinières lourdes, au ventre de bovin, aux queues traînantes, aux croupes que maintes parturitions sillonnèrent de crevasses? Comme elles sont changées, coquettes, élégantes, d'humeur belliqueuse. Par les naseaux qui frémissent grands ouverts, elles soufflent deux jets de vapeur. Elles ardent en l'air leur tête, mâchonnent le mors,

grattent du sabot ia terre, tiquent, pétaradent-^, « Hue! » Les voilà parties en ouragan!...

La violence de leur course éploie crinières, mèches de l'occiput, panaches des queues. .. tandis que le vent, s' engouffrant aux blouses des chefs d'attelage, transforme les dos en ballons.

Une de ces cavales, énervée particulièrement, caracole, pointe,, rue... Son maître l'enveloppe de généreux coups de fouet, disant aux spectateurs: « Ma jument, àl' a le caractère un miet court : pour mieux dire^ al' n'en a censément brin du tout. »

La placide et benoîte monture de Tavernier, Pulchérie, apparaît... Avec sa tête velue, sa robe hirsute, au pelage exagérément pileux, avec les touffes de poils garnissant trop le fanon du boulet, on dirait qu'elle marche sur des plumeaux, ou des têtes de loup. Cette bête semble tenir le milieu entre Tours et l'hipparion».. Or, voyez donc! La voici qui semble rajeunie, maligne, prête à gambader, à faire quelque farce, l'œil inquiet, luisant sous les crins du frontal. Tavernier la contemple avec amour et fierté. Et il murmure :

— Pulchériel al' a du cœur, toute vieille qu'ai' est... al' ne donne plus de poulains de sa race : que chagrin pour mes vieux jours l...

D'autres paysans font les cavaliers, enfourchent des bidets qui tratteat d'amble, « d'allure » comme ils disent.

Les ânes, en nombre, figurent aussi dans cette cavalcade. Ils regardent les rivaux chevalins, de leurs

byGoOgl

yeux malins élirés à la chinoise... et ils paraissent bien s'en moquer. Sous les coups de trique ils esquissent de courtes galopades.

< Cause au bon Dieu 9 apparaît, montant sa fidèle Jeannette. Mais, quoi! Notre bourrique paraît de fort méchante humeur... Qu'y a-t-il?...

Il y a que Désir, préoccupé de l'adjudication, oublia dte donner l'habituelle provende à cette brave bête, compagne sûre et discrète de ses frasques anciennes, complice des péchés de jeunesse.

Or, Jeannette proteste, excessivement froissée, trouvant que son maître Ta trop mal lotie en ce festival qu'elle soupçonne avoir été énorme...

Sournoise, elle bute, n'avance plus... Et, soudain, prenant parti décisif, elle se couche en plein bourg. Les quatre fers en l'air, regardez-la qui se déroule dans la poussière, avec volupté...

« Cause au bon Dieu » dégringole, nécessairement, et s'étale... Au moment où il se relève, effaré, abasourdi, Tânesse achève de l'ahurir par un braiement formidable qui est à la fois dérision et fureur.

Aux portes des maisons, les habitants du bourg éclatent de rire. La mère Queval, spectatrice du premier balcon, commère replète exagérément, se tord, se tient les côtes à deux mains... Elle rit!... elle rit 1... aux larmes... à ventre déployé...

Très humilié, meurtri, Désir Baucher regarde sa monture, qui, de son côté, les oreilles piquées droit, tient fixés sur son maître des yeux terribles.,. Elle darde vers lui un rayon visuel accusateur!...

mm

Désir réfléchit: « Qu'est-ce qui arrive?... Pourquoi celte blague indigne, à dessein perpétrée par la débonnaire Jeannette?... »

La mémoire lui revient, tout à coup... Il a oul>lié Tavoineetle son!.,. Eh bien! après! Certes, il fut négligent, blâmable... mais la bête outrepassa ses droits de critique...

Un instant, Tidée lui; est venue d'offrir à l'oubliée un picotin pacificateur : impossible maintenant qu'il est l'offensé.,, l'outragé!.,. 11 a fauté, oui,..; mais le reconnaître à ce point-là serait faiblesse, La réparation spontanée aurait pu passer pour légitime ; mais, après une injure pareille, les torts sont de chaque côté. On ne peut pourtant pas faire des excuses aune bourrique !.,.

L'homme prononce enfin le verdict : a Toi z'et moi, ma belle, je sommes à deux de jeu, dans l'affront, Y en a un de trop». C'est pourquoi Désir administre à sa bêle indocile, peu déférente et mal résignée, une volée de coups de trique...

Le dernier qui sort du bourg est Pestel. Il titube, ayant trop bu.,.

Il avise la bicyclette jqu'un des clercs du notaire gara devant l'hôtel. Certaine idée lumineuse traverse son esprit : « Puisqu'il devient si difficile de marcher, si on essayait cette machine-là,., ce sera plus commode... peut-être; ça doit aller tout seul, deux roues comme ça... »

Il enfourche et pédale... en trois embardées le voici sur le dos! Ahuri, confondu, il balbutie ;

"^^r^t^f^mFr^^K^mw

ICO TERRIENS

— Qu'est-ce qui m'a poussé?... Le salaud! qu'il se présente devant moi, s'il ose!... celui qui m'a poussé...

Et il ajoute, se remémorant les paroles du notaire entendues à la séance : < Qu'il comparaisse!... »

L'ivrogne s'en va, soliloquant sur son cas, < un sinistre pareil, bien décidément, ne peut être, d'après lui, attribué qu'à la malveillance... »

Parfois, il oscille sur lui-même, vacille, se redresse, s'arrête, réfléchit, devient belliqueux, et, s' adressant à des adversaires invisibles, les provoque en ces termes:

— r. Quand vous voudrez ! ... Quand vous voudrez ! . . . Je suis votre homme !... Combien que vous êtes?...

Longtemps, dans Appleville, les commentaires allèrent leur train, relativement à cette enchère surprenante effectuée par Chedru. Surtout, ce paiement, qu'il avait fait, le jour dit, rubis sur l'ongle, intriguait le monde...

L'opinion la plus généralement admise fut qu'il avait trouvé un trésor dans les ruines de TAbbaye de Pentalle qu'un archéologue était en train d'explorer.

D'autres émirent l'avis que Chedru avait <lécouvert la cachette où défunt M. Platel enfouit son argent et son argenterie, au mois de septembre de l'Année Terrible.

On rapporte effectivement dans le pays que M. Platel mourut de saisissement à la vue de sa ferme que brûlaient les uhlans... et qu'il fut impossible de savoir où étaient passées les richesses qu'on supposait à ce

vieux rentier avare. La croyance s'accrédita qu'il avait dû les enterrer.

Il se pourrait que la vérité, en cette aventure, fût plus simple. Notre paysan a travaillé avec un acharnement incroyable, amassant peu à peu, sou à sou, les premières économies qui, elles-mêmes incessamment grossies, ont fructifié sous l'habile et probe gestion du notaire, confident discret de Chedru.

On cite, de cet ouvrier, certains traits peu ordi-. naires, vraiment.

Ne dépensant rien, pour ainsi dire, se réduisant au strict minimum de vie, pratiquant une économie farouche, il plaçait intégralement, depuis vingt ans, tous ses gains et gages.

Non seulement le jour, mais la nuit aussi, il besognait. Couverture de ses toits, confection du cidre, culture du maigre potager, cuisson du pain... effectué la nuit, tout cela... et même seulement par les nuits claires, pour éviter les dépenses d'une chandelle.

Ce rustre, donc, travaillait sous l'influence et en présence de deux astres. Quand le soleil se couchait, Chedru se jetait sur son grabat. Dès que brillait la lune, ce a. soleil des loups >, le tâcheron se relevait, allant à d'autres labeurs... Et ce double travail astral demeurait harmonique aux profondeurs cosmogoniques.

On le voyait parfois ramasser sur la route les clous et fers abandonnés... Il les forgeait à nouveau sur son âtre et les adaptait lui-même aux sabots de son cheval.

Les femmes n'avaient pas oublié une particularité bizarre et significative. Remarquant que sa fille avait une belle chevelure, Chedru obtint qu'elle la vendît à un coiffeur de Pont-Audemer.

Toutes choses sont possibles à des énergies pareilles.

« Ce que tu veux toujours, tu le pourras un jour >, dit le proverbe.

Chedru avait « voulu » la terre, ardemment, avec passion... Il la conquérait.

Avec quelle ivresse il se consacra à la culture de sa (( Petite-Cour » !

Il y habitait, maintenant, uni avec elle, dormant en elle, possédé par elle.

Tout à son amour, à sa tendresse, le rustre ne connaissait pas la profondeur de rage où était tombé Désir Baucher. Comment eût-il soupçonné les ravages qu'au cœur ulcéré du rival causait une passion semblable, si brutalement déçue ?

Chez Désir Baucher, également, s'était implantée ridée fixe, obsidionale, affolante...

Il avait espéré d'abord que son concurrent ne paierait pas. < On fera poursuivre la folle enchère », lui avait dit un avoué... Oui, il y aurait annulation de cette folie... Et puis, voilà que le paiement- eut lieu sans encombre... Désir tomba dans un marasme désespéré...

Certain jour que Chedru, faulx à la main, coupait des chardons, « Cause au bon Dieu > passa dans le

IC/.iV.

I jp !ip i pfiwwfwi Rm' ' .s.U; i .^B^'

chemin qui longe la Petite-Cour. Fourche sur l'épaule, il s'en allait « épartir du lient » à son labour de 15 acres...

Il s'arrêta... et IressailHt... voyant le possesseur, celui que, dans le silence des nuits, sous Tégarement du demi-cauchemar, il appelait « le voleur de bien ». Immobile, il regardait... de ses yeux fixes à Tinsupporlable éclat... Quelle fureur tout à coup le bouleversa, le mit hors de lui ?

Obéissant à une impulsion plus forte que sa volonté réfléchie, Désir se glissa, puis franchit la haie, d'un bond, à la manière des fauves... çt, la face mauvaise, marcha vers Chedru... sus à i'en-

Celui-ci leva la tête et, surpris, demanda :

— Que qu* tu veux?

— J't'en veux... prononça l'autre, la voix sourde. Il ricana... se tut... puis ajouta :

— Je veux ta peau.,, y a assez longtemps que tu me nargues !... je suis las de souffrir.

Chedru vit les yeux... les yeux fous qui le regardaient, qui le brûlaient!... Il devina le péril et, très brusque, se jeta en arrière.

II était temps ! La fourche, lancée à toute force, avait frôlé son ventre.

Poussant un cri rauque, Baucher se rua encore, prêt à porter nouveau coup de son arme si brutalement dangereuse.

Une douleur aiguë, atroce, révéla à Chedru qu'il était touché au bras. La vue de son sang, la douleur.

l'instinct de la conservation mirent une rumeur aux veines dublessé.Ouellenuée rouge obscurcit 50a cerveau?... La brute était lâchée... cet humain devenait une bête qui va disputer sa vie.

Lucide encore malgré sa rage, prompt comme réclair, n'hésitant pas à tuer pour se sauver de la mort, il balança deux fois circulairement sou arme terrible, la faulx...

Dirigée par une main experte et vigoureuse, cette lame, aiguise redoutablement, fila au ras du sol, luisante comme couleuvre rigide... Elle atteignit l'assaillant, au pied gauche qui fut tranché net, veines, artères, chair et os...

Élan et choc furent à ce point violents que les combattants tombèrent ensemble. Un corps à corps sauvage s'engagea, lutte sans pitié. Les forcenés s'étreignaient, s'étouffaient, se mordaient, tels des félins acharnés, sanguinaires»

Désir Baucher s'arcboutait sur sa jambe valide... Et aussi, son moignon de pied pesait siar le sol, imprimant dans Therbe une trace sanglante.

Mais Chedru, plus fort, finit par terrasser l'adversaire, et le tint sous lui... Il ne voulait pas l'achever, se contentant de l'immobiliser... Or, peu à peu, l'étreinte de Désir se desserra... son sang glissait, ruisseau vermeil... Chedru entendit un râfe très doux... Affalement subit... Désir allait mourir, épuisé, à bout de souffle, vidé de sang...

Dans rhorreur de cette révélation, Chedru se dégage, se redresse ; une pitié lui vient..* Faut-il

courir chercher un médecin?... A quoi bon !... Trop loin et trop cher, le médecin; le pauvre homme des champs s'en est déshabitué...

Et puis, notre paysan est dur, insensibilisé, presque anesthésié par sa cruelle vie de fatigue... Une victime agonise... et son bourreau la regarde avec stupeur, dans la détresse, ayant le sentiment de la fatalité... Chedru ne conserve aucune pensée lucide... il prononce seulement cette courte phrase : « Il est ben mal »... que remplace bientôt : « 11 a passé ».

L'ombre descendit... Chedru n'eut plus qu'une idée d'incoercible animalité : fuir... se cacher dans la nuit...

Quand on vint l'arrêter, du reste, il ne songea pas à nier.

— C'est moi qu'ai fait le coup, dit-il, simplement, avouant le crime, expliquant le drame.

Son air de sincérité eut le don de convaincre le jury d'Évreux, d'autant mieux que plusieurs témoins attestaient avoir entendu Désir proférer des menaces contre Chedru.

Ce dernier fut acquitté.

L'opinion du village lui resta extrêmement favorable.

Et, quand nos paysans racontent la chose, ils disent, tous, unanimement.

— Il défendait son bien : il a ben fait...

ppumipiipp^iiiiiv^i w,. jv j .■ Il ■ .■ ^- •■.? w «'<"^::i<!ç^^

ÎTun coup de houe, rhomme mit à jour une galerie, le tunDel de Fingénieur « taupe ». Avec attention, il considéra les trous noirs qui, à droite et à gauche, s'exifonçaient; de ces orifices il retira soigneusement l'éboulis qui les obstruait.

Après qaoi, prenant dans son i bissac > deux pièges à pince et à ressort, lesquels ressemblaient à des insectes de fer, il écarta leurs bras au milieu desquels, pour les maintenir écartés, fut placé un anaeau mobile légèrement aplati, posé en équilibre instable.

L'homme affronta ses engins en sens inverse, dans l'allée couverte, les accota, avec soin extrême, le long de chaque paroi, de façon à laisser libre un passage central, défilé perfide où devait s'engager le gibier souterrain.

Ayant recouvert son traquenard par deux mottes de

gazon artistement imbriquées aux points de suture de rhumuSy notre piégeur se releva, satisfait de l'œuvre.

Et il alla plus loin, inspectant la prairie, découvrant, par-ci, par-là, quelque taupinière, négligeant certaines autres, enfonçant son outil, sonde perforatrice, à tel endroit que d'instinct il semblait deviner.

Ce travail terminé, l'homme en commença un autre; quittant le champ où il venait d'opérer, il mit pied dans un herbage voisin. Décoiffant au passage les lerlres indices de taupinières, notre paysan tenait ses yeux Oxés à terre et marchait avec précaution, buste incliné très à l'avant. De temps à autre, il se baissait au ras du sol, paraissant chercher quelques signes de reconnaissance.

11 retrouvait effectivement certaines touffes d'herbes où hier il imprima torsion de lui seul connue. C'étaient là points de repère indiquant la place des pièges posés l'avant-veille.

Prestement, il ouvrait le puits de mine, retirait des fourches qu'il retrouvait souvent chargées d'une victime.

La petite bête noire avait ramené contre son museau ses pattes griffues, en un geste suprême de défense contre l'étouffement... En vain 1 Elle était proprement étranglée.

Dégageant le cadavre des pinces qui le tenaillaient, notre terrien le serrait dans un lacet en fil de fer, accrochait le tout à quelque pommier, pour ainsi, attester son passage aux yeux des propriétaires et fermiers... Les pendus, en cagoule sombre, ren-

daient hommage à la vigilance du gardien-bourreau.

L'homme que nous venons de voir opérer s'appelle Beuze, taupier de son étal, piégeur renommé — avec lequel cultivateurs et herbagers de notre pays contractèrent abonnement, afin d'être protégés contre les ravages de la petite fouisseuse.

Nos campagnards, en effet, mettent au premier rang des fléaux avec lesquels il leur faut compter cet acharné rongeur qui, avec les outils dont le doua la nature (deux pattes vigoureuses remplissant multiples offices de pelle, pioche, râteau, vrille, taraud, charrue), porte ladésolation dans les guérets, fauchant les racines de l'herbe, affouillant et bouleversant toutes récoltes.

Quelques fermiers, par économie ou finasserie, se montrèrent récalcitrants. Mais, bientôt, voyant leurs semis avorter, leurs moissons se flétrir, leurs champs et cours masures se couvrir de bosses grises, de tertres qui les faisaient ressemblera des cimetières, ils durent, eux aussi, passer marché avec le praticien Beuze.

Grâce à cet art particulier où il était très expert, celui-ci devint le garde sous-champûtre de la commune entière.

Ses prétentions demeuraient au reste assez modestes; il ne roulait point sur l'or, notre pauvre taupier. Trop peu âpre au gain, trop désintéressé...

Les gens s'en aperçurent... Fâcheuse découverte! Alors, sans vergogne, on abusa de lui... Certains paysans filous lui volaient ses pièges, les collée-

tionnaîent afin de s'en faire un matériel qui leur permît d'imiter le modeste artisan. De plus, on ne le payait pas toujours. Ce qu'il recevait, c'était quelque nourriture, « la buvette » par-ci, par-là, et le soir une assiettée de soupe en compagnie des journaliers et domestiques. Quant au salaire espèces, il demeurait incertain, illusoire souvent. D'aucuns poussaient le cynisme au point de prétendre avoir payé, même par avance! Beuze ne savait pas réclamer, ni se défendre...

N'empêche que ce pauvre hère — avec le peu qu'il recevait — eût pu louer un logis et s'y réfugier la nuit. Mais, au fond, il n'y tenait guère.

Seul sur la terre, il préférait continuer sa vie libre, pérégrinatrice. Il possédait cabane roulante, €omme les bergers, comme tous ceux-4à qui exercent un droit de « parcours et pâture » — ainsi que le permet notre « coutume de Normandie ».

De même que les pasteurs aussi, Beuze s'habillait de gris (couleur de pluie et de limon). Il portait une houppelande, la grande « limousine », l'ancienne < bigerra » celtique, striée de marron. Vu de loin, notre taupier — par sorte de mimétisme — se confondait avec les sillons dont il demeurait l'habitué, l'hôte, le fils.

Cette existence d'apparence solitaire, comme elle Citait variée cependant !... Combien vaste, aussi !...

En notre paysage, quelle beauté ! Beuze l'avait tant de fois regardé, ce paysage, ce pays, qu'il le voyait même les yeux fermés. Et, quand il s'éveillait, tOB-

jours par geste familier — sorte d'oraison matutinale — ses yeux en faisaient le tour.

L'existence humaine — cet inquiétant problème — garde ses conditions, ses « données », ses « inconnues ». Chaque être a besoin d'un substralum, d'une «chaîne» sur laquelle s'enroule le fil de ses jours, la « trame ».

La diversité des phénomènes, des actes, des minutes, doit nécessairement se rattacher à une continuité de temps, se subordonner à une identité d'effort, pour former cet immatériel tissu qui représente une conscience de vie.

Pour les uns, « la chaîne »,€'est la religion; pour les autres, la passion ; tantôt, c'est le tourment de la pensée créatrice; tantôt la simple joie du travail; parfois, le génie; ou bien la lutte, l'envie, le besoin. Or, ce que la majorité des hommes trouve dans la piété, dans l'ambition, dans la réalisation des projets, c'est-à-dire la fixité de l'être, la raison de stabilité, la logique..., Beuze rencontrait tout cela en notre Planète — perpétuellement semblable à elle-même, identique, immanente.

Cette campagnCy c'était la compagne...

A chaque aurore, la Planète disait à son habitant : « Nous allons encore passer ensemble cette journée qui commence. Vois... je suis toujours belle... Je le suis pour toi qui me regai'des sans cesse, et qui m'aimes ».

La vie du taupier était donc ainsi devenue à la fois morne et ensoleillée, par double et opposite sen-

liment de résignation et d'enthousiasme : elle était enchaînée à la terre — astrale^ eût-on pu dire...

Cet homme ne possédait ni feu ni lieu; mais qu'en avait-il besoin?... Notre pays n'est-il pas clément pour ceux qui vivent à la belle étoile? Le soleil représente une horloge flamboyante par quoi sont indiquées heures de repas et de repos. La lune, les étoiles, quelles idéales veilleuses I...

Et la nourriture? Bast !...

L'été, n'existe-t-il pas mûres, châtaignes, pommes de terre, herbes nourricières, pure eau des sources claires? L'homme frugal, sans passions, a si peu de besoins!... si peu d'esclavage...

L'hiver, notre taupier trouvait, nous l'avons dit, toujours à sa disposition quelque ferme ; les a ménagères > l'installaient sous l'auvent de la cheminée, avec son écuelle de soupe sur les geooux ; certaines l'acceptaient à ce repas commun où les convives, •cuiller en main, chacun à son tour, « puchent à même » une soupière centrale trônant au milieu de la table.

Ainsi donc se trouvait assuré le « pain quotidien )). ... Restait l'éventualité d'une maladie... Mais Beuze n'y songeait guère, se sentant jeune encore, en pleine santé, dans l'intégrité de son agreste corps. Pourquoi, du reste, sa santé serait-elle altérée? C'est de l'homme que viennent à Thomme presque toutes maladies : que pouvait craindre cet humain qui vivait baigné par la grande salubrité planétaire?...

Alors, voici. Ce pauvre était un riche, puisqu'il ne

manquait pas du minimum de vie — lequel est, en bien des sens, un maximum. A lui qui ne demandait rien tout était accordé, « par surcroît >), selon la Parabole qui plane sur les mortels et les explique à eux-mêmes.

Cet humble était heureux, travaillant de ses mains l'humus de l'estuaire natal.

La vie libre, itinérante, lui forgea une âme contemplative, érémîtique. Notre rustre possédait pour champ d'activité le sol entier de la « commune », ensemble d'héritages anonymes pour lui (sorte de « domaine éminent >, comme disent les juristes), collectivité indépendante des propriétaires individuels, non assujettie aux us et séparatismes sociaux... Dès lors, il s'estimait — malgré sa modestie — autre que les mortels ordinaires : le destin, le dessin, de sa vie, lui apparaissait spécial, caractéristique en son amplitude.... Il se sentait heureux, loin de ses semblables, vivant des jours solitaires, à côté — sinon au-dessus — du Genre Humain.

Il aimait regarder la campagne vide, veuve d'habitants, en face de Tlnfini tout bleu, au sein de l'immense caresse solaire, ou bien sous le voile aqueux des nuées...

cette joie du taupier quand les pluies neigeuses passaient, sur le golfe, sur les plaines, par grandes ondulations, par larges et molles vagues blanchâtres!... Les stries devenaient opaques, pressées : le pays se noyait, disparaissait... Le Globe se faisait noir, muet.

C'était la mort des choses, la disparition de Tindi-

vidu perturbateur, aboli par l'écrasante majesté d'un Tout invisible, d*un chaos de Genèse.

Accablé, excédé par les travaux du jour, Beuze se sentait allégé quand tombait la vesprée. Les massifs de verdure se brouillaient : les lointains sonabraient sous l'estompe et les grisailles. La création s*eflfaçait, comme mauvais rêve. La nuit planait, mettapt au cœur du rustre une allégresse. L'espace consolateur anesthésiait son innervation.

C'étaient alors, pour lui, promenades fevorîtes, immobilités délicieuses parmi le drame de la force et les voix du néant; c'était la submersion de tout son être, le naufrage de sa conscience.

Des nuages se baissaient jusqu'à lui, frôlaient son visage comme d'une baleine. Il se tenait frissonnant sous cet humide attouchement, sous cette caresse fraîche et si douce... Voulant boire la nuit mouillée, il ouvrait largement ses poumons comme des ouïes, en je ne sais quel souvenir brouiUé de la vie amphibienne.

Au sein du noir, les arbres confusément s'agitaient, mus, émus, par le vent. Étranges et insolites apparences... N'étaient-ce point des bètes enchaînées, entravées au col ou aux pattes, captives, agitant fiévreusement leurs crinières ?. . .

Dans le ciel en ténèbre passaient de grandes ombres, des nuages aux formes de chauves-souris, silhouettes d'oiseaux déchiquetés, phalènes aux ailes élargies, aux membranes transparentes coupées de déchirures...

Parfois, derrière les pommiers^ se profilait la

mince faucille luaaire, annonçant la masse éclipsée du « soleil des loups ».

Charme idéal des nuits cendrées, alors que k Planète baigne dans une luminosité bleue, se noie sous la blanchâtre vapeur, se peuple de peliles voix assourdies, — alors qu'osent remuer les rebuts de la création, nos bêtes-parias, crapauds, cerfs-volants, cloportes, — alors que parfois le glapissement d'un renard, l'appel craintif d'une bête puaote, l'aboi de quelque chien perdu, disent et renvoient sans relâche une pensée indigente, crépusculaire, toujours la même...

Au loin, vers le marais, parmi les flaques et fossés, des grenouilles font claquer leurs castagnettes... Plus près, le bruit furtif d'animaux menus qui trottinent le long des haies*., ou encore d'indécises palpitations du limon travaillé par la sève et les fluides...

Seul ainsi, dans la nuit, sous l'Étendue, en face du ciel unique, le taupier semble maître de T Univers. L'âme de cet humble s'exalte, veut s'éployer jusqu'aux confins du Firmament, oublieux de sa misère vis-à-vis l'Insondable...

La nuit va finir, maintenant : les ténèbres blanchissent... un rouge-gorge annonce qu'il y a des êtres. Les cornes de la lune pâlissent, s'évanouissent... Puis, lueurs frisantes dans l'aube violette. .. La campagne s'anime : on entend bruit des faulx rebattues sur l'enclume, grincement des herses, piaulement des charrois, rauques appels du moissonneur.

Notre terrien, par recul instinctif, s'écarte des humains, qui troublent la paix divine... s'éloigne des charrues, concurrentes victorieuses de sa houe.

Charme rompu... Fini, le rêve... Évanouie l'impression de souveraineté... Le taupier s'enferme dans sa cabane, dort un peu, plongé dans l'inconscient réparateur. Et bientôt, il reprend sa tâche, yeux fixés vers la terre.

cette terre, il voudrait la pénétrer toute, y loger son âme... Cette vie de la Profondeur l'attire, combien mystérieuse, miraculeuse et poignante... Très humble, mais intuitif, notre rustre n'ignore pas qu'en ces régions où devrait stagner la mort, règne, au contraire, la vie, que les fluides sourdent, que la force palpite... Sous nos pieds, il y a partout fleuves de sèves, sources claires... Il y a ce prodige de racines fouîlleuses qui boivent, qui mangent. Et ces vers, laboureurs du sous-sol, constructeurs, destructeurs, sous l'action bouleversante desquels la glaise Crissonne, semble fermenter, se soulève en vagues très lourdes... Et les nations du Matij avec leur triple migration par ascensionnelle métamorphose... Les fourmis... les terriers de la fouine et de la belette... les ruchers caverneux de la^^êpe... Les peuplades de la taupe, l'ennemie, celle-là... cette hermine noire, dont la fécondité, la ruse, l'instinct défient le persécuteur.

11 y a aussi myriades de larves, spores, coques, chrysalides, cocons, tubercules, oignons, radicelles, graines... tous ces petits univers qui s'incubent

LE TAUPIEK 179

et sommeillent en hibernation avant de devenir inflorescences de mai et moissons de messidor... lis attendent, ensevelis aux couches de limon, que le grand Échanson fasse germer leur chair, croître leurs tiges, les change en cet eucharistique aliment qui sera servi aux races de l'air.

Or, voici : le paysan, qui ne sait rien, n'ayant rien appris, devine... L'humus lui apparaît divin. A cet esprit tendu vers la terre, une vague lumière porte révélation. 11 connaît que les graines animales et végétales enfouies dans l'hypogée sont, en réalité, baignées par le fluide éternel qui est la Vie planétaire. Ces monades endormies, ces mondes léthargiques, n'ont ni yeux, ni ouïe; mais, de tout leur globe, ils perçoivent la somme des échos, des frissons, l'entier magnétisme de notre Astre.

Ne semble-t-il pas que la Planète les garde, prisonniers chers, en son sein, les environne de sa propre substance, les pénètre de sa vie, les aime mieux en un mot que les races libres externes — excrues celles-ci, sur deuxième degré, parasites qu'il faut nourrir?...

Oui, ces germes féconds, la Planète les réchauffe, leur insuffle son âme, les ressuscite pour un ultérieur holocauste. Fidèle servante du Dieu créateur, elle fera sortir de son laboratoire les œuvres amoureusement conçues, pour les transformer en mets qui seront présentés aux tables des nations de la Chair.

Devant ces lois, au seuil de ces mystères, le taupier s'extasiait. C'était une âme charmante et

douce... je ne sais quel poète ignorant et s'îgnorant, un imaginatif débile, comprenant, sans pouvoir traduire, le lyrisme très vaste des Choses...

Cet être fruste et sans voix était un intuitif, un devin. Si, chez lui, l'expression demeurait iadigenle, rimpression subsistait profonde, infinie.

Qui dira pourquoi existe eette condition tragique : une grande âme dans un esprit avorté, — le rêve uni à l'impuissance, — ^legénieinvisiblesousl'obnubilation,

— Prométhée rivé à l'inerte matière, enchaîné an roc qui le meurtrit, — réalisation de ces cauchemars où Ton voit le divin mal détergé des gangues, engagé parmi la matière, au sein du Ut boueux, dans la gaine ligneuse?...

On songe à une angélité tellorique, minérale, forestière, lacustre, — aux sylvains, hamadryades, napées,

— à je ne sais quelle Hécate qui ne posséderait pas encore sa triple, sa multiple conscience, — aux déités douloureuses, « inférales »...

Déesses à museau animal, grossiers fétiches de roc et de bois (composés de substances mortes, et pourtant à « l'image créatrice »), vous représentez des symboles troublants...

Ces rêves vagues, pitoyables en leur inachèvement, ne distrayaient point notre taupier des besognes prescrites.

Même, il se perfectionnait dans son métier, et d'artisan devenait artiste. Solitaire observateur, il avait appris ce que nul ne lui enseigna, — il péné-

trait les arcanes, par unique intensité d'attention.

11 connut les mœurs du peuple souterrain contre lequel il luttait. La gent fouilleuse n'eut plus de secrets pourlui. 11 sutdequelle façon cette race pullule — où et comment elle fait fait ses nids, — les époques rythmiques, les crises accidentelles aussi, où ces tribus noires, descendant de la côte foulbequaise, émigrent vers nos marais — les échéances qui les font quitter Talluvion, pour reprendre leur gîte aux repaires des fossés, vraies citadelles...

Très au courantdes migrations, chronologiquement et météorologiquement établies, en accord avec sécheresses et inondations, Beuze faisait d'abondantes prises, des chasses qui décimaient la Ravageuse pourtant si line et fûtée...

Il suivait à la trace, il précédait même les bandes adversaires. Et si, aux jours de canicule, quelque taupe altérée, n'ayant pas rencontré les fUets et sourcillons accoutumés, montait sur le sol, quittait sa tour d'argile, allant paître et boire, cherchant une mare, Beuze se trouvait souvent aux aguets... Et bientôt, la petite boule noire, malgré sa prestesse à glisser dans l'herbe, était happée, ficelée, proprement pendue.

Même notre taupier avait réussi à dresser un chien dont le flair lui indiquait les pistes et nichées sousjacentes.

Bien plus. Rattachant aux phénomènes de l'atmosphère, aux faits barométriques et hygrométriques, les manifestations, déplacements, usages et mœurs de la gent taupière, les comparant à ses remarques

im TERRIENS

personnelles, rapprochant et contrôlant le tout avec sa perspicacité de paysan, Beuze en était arrivé à prévoir et prédire le temps.

La nuit particulièrement, il observait sympl6mes et méléores.

— C'est, disaii-il, à certaines minutes de la nai! que se décide et s'aïuionce )e jour suivant.

Et, ainsi, ce rustre ignare retrouvait en soi la science des vieux pasteurs chaldéens — parce qu'il recréait leur âme.

Certain jour, Beuze prit une taupe blanche. Avec curiosité, longtemps, il contempla ce pelage, cette robe de peluche soyeuse. Ce lui fut occasion d'admirer une l'ois de plus le petit groin de porc, tarière si puissante, les courts bras griffus, tout cet organisme si bien agencé pour le forage et le déblaiement.

Comme il avait fait cette prise rare dans un pré appartenant à Claquesard, gros fermier du pays, son abonné, noire piégeur décida qu'il irait sauper chez celui-ci, afin de lui faire voir pareille curiosité.

Le soir donc, à la veillée, Beuze occupa sa place accoutumée sous la hotte de la cheminée, près des landiers, au milieu des quartiers de porc, des boudins cl andouillcs qui « se fumaient », selon la mode villageoise.

Le voici, muet comme à son habitude, immobile, devenu là une chose, un objet inerte, meuMe, hôte très petit... paraissant somnoler...

, ! > l ipj.^j>< -^i'- ii -. .

Il attend Theure où gens de journée, Iravailleurs^ domestiques, servantes, viendront s'asseoir à la même table que le maître et la maîtresse.

Mme Glaquesard, « la maîtresse», prépare la soupe aux pois bruns. Dans son va-et-vient affairé, la ménagère approche dutaupier, le frôle parfois... Celui-ci •ne bouge pas, -ne manifeste aucun émoi. Et pourtant, cette femme-là est la seule dont le voisinage fasse battre plus vite son cœur, Tunique dont le passage mette à son visage recuit et parcheminé une roseur fugitive.

Admirable, il est vrai, cette paysanne, avec son buste puièsant, son rein souple, le développement tentateur de ses hanches ! Et ce teint mat, si rare au village, où il contraste avec le visage typique des Normandes, habituellement gâté par le a son » (nom donné, chez nous, aux taches de rousseur).

Piaffeuse, Mme Glaquesard ! Et lorsque, le dimanche, Zéphyrine (comme on l'appelle), sortant de la messe, apparaît dans le bourg, chacun la regarde...

Si plaisante à voir, au surplus, avec sa hante coiffe contevillaise, aux épingles d'or, avec ses dentelles flottantes qui semblent donner, à son visage, des ailes...

Les dames de la ville préfèrent, pour leurs toilettes, les tons effacés, les nuances neutres, l'absence de bijoux, — indices, tout cela, de leur vie atténuée, de leur languissante féminilité.

Bien au contraire, notre saine et robusle campagnarde, dont le sexe est épanoui comme fleur de

mai, recherche les couleurs voyantes, l'or fauve aux Itieurs appelantes, l'éclat franc et vif des toilettes,

MmeChiqiicsard portait donc avec fierté les robes bleues, les mouchoirs de cou aux nœuds truculenls, le chalc court en indienne sépia, dont les plis opulents s'élargissent sur le dos, le « devan tet » gorge de pigeon, la ceinture moirée, avec des esclavages aux mains, et, sur la poitrine, une (( croix normande >.

Nos villageois la trouvaient superbe, cette gaillarde. Superbe effectivement, — tirant l'œil, éveillant les sens, rieuse, coquette, portant l'émoi en la chair des virils.

Telle était la femme pour laquelle notre pauvre taupier avait conçu amour tragique, — une de ces passions coi rosives qui tuent l'homme, quand il ne peut les assouvir, ou qu'il n'ose les exprimer...

Le soir, après souper, ce modeste silencieux exhiba sa trouvaille. Exclamation générale!... Beuze attendait l'opinion de Zéphyrine.

— C'est vilain, dit-elle, c't' bête-là... toute blanche qu'ai' est.

Le taupier fut consterné,... mais il se rasséréna bientôt lorsque Rosalie, fille de ferme, très délurée, légèrement effrontée avecles hommes, s'exprima ainsi:

— Tout de même que si le taupier en trouve une douzaine comme ça, j' veux ben qu'il m'en fasse une pèlerine en fourrure ou tout au moins un tour de cou.

A cette considération de toilette, Zéphyrine se fit attentive... La coquetterie entrait en jeu... Quelle

byGoC

: m ' ^yn^^mm[{^,m^ ^ i^^\}^^il

obscure divination, quelle rivalité, latente jusqu'ici, aiguë tout a coup, Texcita?...

Elle prit le petit animal, palpa la fourrure, promena ses doigts, non sans volupté, dans la peluche soyeuse et si fine!... ne dit rien... piiis le rendit à Beuze.

Alors — fut-ce intentionnellement? — sa main frôla la paume calleuse de (( Thomme à la houe »... Et, au contact, celui-ci frissonna.

Plantant alors ses prunelles droit aux yeux du taupier, elle dit :

— Beuze m'en donnera bien la préférence?

Celui-ci resta muet, interdit, en un sentiment de

malaise et de confusion.

— J' ne retrouverai, articula-t-il, jamais la pareille; y en a que des noires.

— Mais, au fait, ajouta Zéphyrine, notre propriétaire, Mme Laisné qui est « une de la ville », porte de la fourrure noire... et pas plus fine que ça, ni plus douce... censément que c'est de la loutre, soi-disant... ou ben de Tastrakan.

— Peuh ! insinua Rosalie, j' serais portée à craire que c'est d' la peau de lapin... Les dames de la ville, al's se font moquer d'elles par les marchands; c'est ben fait pour les gens riches.

Ces paroles agressives et cinglantes exprimaient le fonds d'indélébile mépris, traduisaient la haine envieuse, vivace toujours au cœur de Jacques Bonhomme, à rencontre des citadins, des bourgeois, ces remplaçants des anciens « seigneurs ».

Iiflll.i«l^^p^ppl

i86 TERRIENS

€ La maîtresse » demeurait songeuse.

— Ces piaux-là, interrogea-l-elle, c'est peut-être pas solide?

— Ça dépend de la saison, affirma Beuze qui, remis aux choses de son métier, prenait de Tassurance.

11 allait proposer quelque chose... faire une promesse... pour établir entre elle et lui certain pacte, d'ultérieures raisons de causerie-.. Il n'osa...

Mais il pénétrait le désir... ce désir qu'il pouvait satisfaire... Une joie gonfla sa poitrine.

Depuis ce jour- là, aux saisons d'automne et d'hiver où les pelages sont davantage brillants et fournis, Beuze garda ses prises, collectionnant les plus belles.

Entre temps, notre taupier fit un séjour à Pont- Audemer, et, dans les ateliers spéciaux de cette ville, apprit l'art du tanneur et du peaussier.

Après quoi, il mit en œuvre sa nouvelle induslrie. Avec quelle intensité d'amour, il réunit, morceau par morceau — et ^uels petits fragments ! — la quantité de cuirs nécessaires à la confection d'un manteau !...

Par grand amour aussi, Beuze s'improvisa couturier-fourreur. Avec des fils de soie achetés à la ville, tressés en huit, il raccorda les lambeaux, réussit à les assembler par coutures si fines et si artistement imbriquées que nul n'aurait pu trouver les points de suture. Ainsi, peu à peu, se constitua, avec plusieurs centaines de cuirs, une admirable pièce, vraie parure, aux reflets mordorés.

Le taupier aspirait au jour où il pourrait offrir, à l'adorée, rincomparable cadeau. Or, voici... tout

élait depuis longtemps* fini : p^iraclievé ce chefd'œuVre de patience, d'adresse, d'ingéniosité... Et le pauvre Beuze restait dans sa timidité, paralysé par insurmontable sauvagerie.

Celte idée bizarre, douloureuse, s'imposait à lui, en un sentiment de terreur poignante :

— Mon Dieu.,, si, en voyant cela, elle allait deviner...

Et il remettait à plus tard roffrande...

Beuze se consolait regardant celte somptueuse toison; il la touchait et ses doigts frémissaient,... caressants, caresèé«, fébriles.

Cette pièce précieuse, il la tendait, la drapait amoureusement comme autour d'une forme idéalement féminine. Lentement, alors, il fermait les bras, pour l'enserrer, elle, tout entière.

Sur le vide ses bras se refermaient. Et Deiize, désespéré de se sentir si faible de vouloir... ne pouvait réprimer un sanglot où criait toute sa détresse...

Cet amour insensé que le pauvre hère cachait ainsi qu'une lare, une énormité, une folie... cet amour qu'il eût voulu enfouir au plus profond de son être, quelqu'un le devina.

Pénétrants, soupçonneux, les yeux de Claquesard veillaienl autour de la sémillante Zéphyrine. Le jaloux mari avait éventé le secret, perçu l'humble hommage, si discret fùt-il.

En prit-il ombrage? Nullement... se croyant sur d'ailleurs que sa femme ne savait et ne saurait lion.

L'amoureux ctail si transi 1... le soupirant si honteux!...

Mais i'àpre paysan conçut la cynique pensée d'exploiter pareille situation, persuadé qu'il pouvait désormais tout se permettre, sans danger ni résistance.

D'abord, lui qui rétribuait généralement fort mal son trop désintéressé tâcheron, il cessa tout à fait de payer sa redevance annuelle.

En même temps qu'il reniait ses engagements, Claquesard devenait plus exigeant, plus agressif, plus Iracassier en ses réclamations.

C'étaient reproches incessants, accusations formulées en ton acerbe, racontars absurdes et blessants.

— Taupier, dit-il un jour, je connais tes manigances. T'es comme les bergers : tu jettes des sorts, à ce qu'il parait. Tu détruis pas les taupes, tu les élèves, pour te rendre nécessaire... Pas maladroit! Mais Claquesard s'en laisse pas compter. No m'a dit — quelqu'un t'a vu, ainsi! — que tu viens, la nuit, mettre des taupes dans mon sainfoin, pour le donner le mérite, soi-disant, de les reprendre. C'esl-il pas honteux, dis? Pourquoi que tu réponds rien, eh! maudit guenon!... T'avoues!... Et même, celui qu'a démasqué tes tours m'a dit comme ça : « A la queue des taupes qu'il lâche Beuze met des épingles ou bien des épines, à seule fin qu'al's frétillent mieux et qu'al's fouillent plus vite »... Ça doit en effet les catouiller, les exciter au travail ! Vieux carnââge, tu mériterais qu'on te casse ta houe sur la tête !... Si je me retenais pas...

Il se montait la tête ainsi... Et, chose étrange (bien

connue de ceux qui observent de près les honfimes), l'humilité de Beuze ne désarmait pas son persécuteur, l'excitait davantage, au contraire. Certains estiment qui leur résiste et se fait respecter, tandis qu'ils s'acharnent sur quiconque accepte, sans murmure, le rôle de souffre-douleur. Le faible qui n'exige pas le respect, se contentant de le mériter, obtiendra tout juste la déconsidération.

La résignation n'est pas une prudence, c'est un fait d'impt^évision; cela ne constitue pas une tactique, mais une incitation à la haine.

Accepter l'outrage, c'est du même coup se montrer dignedesmauvaistraitements. Baisser la tête, courber l'échine... moyens déplorables pour obtenir la paix. Quand l'aversion est basée sur le mépris, elle monte, par degrés, de l'animosité irraisonnée, à Tinimilié farouche, à l'exécration folle.

Si un homme offre son col au carcan que lui présente un de ses semblables, il faut à ce dernier une haute conscience pour s'abstenir de l'abus, pour ne pas devenir bourreau de son esclave, tortionnaire de son prisonnier.

Or, Claquesard n'était pas une haute conscience : c'était une brute. Et Beuze représentait un timide, un débile, qui, ne sachant pas réclamer la justice, restait voué à l'iniquité :

Se révolter, il n'y songeait en aucune façon. L'idolâtrie très fervente et très craintive qu'il nourrissait pour la fermière se muait en soumission vis-à-vis de leur maître commun.

i90 TERRIENS

El puis, un autre senlimentle tenait, de délicatesse charmante, celui-ci. Notice taupier redoutait de causer quelque chagrin à l'être chéri. <( La niaî tresse >, en effet, inaocenament du reste et par sin^ple équité, avait pris la défense de Beuze. Son cœur de femme s'apitoyait à voir ce pauvre homme recevoir, bien injustement, humiliations, propos mal sonnants, grossières insultes. Certain soir méiae, elle se fâcha parce que son mari avait jeté au taupier un morceau de pain, comme une aumône.

Avec effroi, alors, Beuze remarqua quel mauvais regard de vengeance adressait à sa femme le fermier qui paraissait hors de lui. Le taupier ne répondit rien, pas même un merci à la maîtresse secourable etbonne, sentant que toute parole de lui, toute manifestation de reconnaissance aggraverait la situation.

De cet incident, notre rustre avait conservé souvenir attendri, et conçu adoration plus profonde.

Seulement, décidé à n'être jamais pour Zéphyrine occasion d'ennui, persuadé que sa présence à lui constituait désormais une gêne en ce logis, Beuze cessa de venir à la ferme Claquesard. ~

Le parti auquel, contraint et forcé, il s'arrêtait, lui procura certain soulagement; ce fut une éclairciedans son obscure destinée.

Il se privait d'une présence bien chère; mais c^la ne le délivrait-il pas de toute appréhension ?-Le bonheur qu'il éprouvait auprès de « la maîtresse » était vraiment trop mélangé d'amertume : quelle épouvante a

Goo^^^,

LE TAUPIER 19t

ridéequerirritabilité,lesprovocatioasdtiinari étaient dues peut-être à un co'nïmenceïftent de jalousie ! Et puis, quel supplice c'avait été pour lui de s'exposer aux mauvais traitements devant la femme aimée ! Oh ! non, pas cela... jamais ! Être avili à ses yeux, devenir pour elle objet de dérision, de dédain... plutôt Téloignement... plotôt la mort...

Les anciens de Gonteville se souviennent d'avoir vu apparaître, à cette époque, dans le bourg, certaine silhouette de passant, un être énigmatique, inquiétant...

Malfilâtre, le rémoulenr, faisait de périodiques séjours dans notre pays, où il ne se montrait qu'avec sa charrette à bras, traînée par un chien.

Ce chemineau n'était pas vagabond; il faisait plusieurs métiers ambulants, vendait des colifichets aux femmes, raccommodait les vieilles faïences, aiguisait les couteaux, dannait du morlil aux liachoirs, faulx, serpes, rasoirs, faucilles, remettait des carreairx, rajustait les verres de lunettes, vendait du café d'Orient (authentique moka, prétendail-il...)

Loqueteux? Non. Assez bien nippé, au contraire. Rasé de frais, ce visage glabre, au profil aquilin,. donnait sensation de quelque chose de puissant, d'impérieux, représentait je ne sais quel masque de fatalité.

L'homme avait-il beaucoup vu?... beaucoup retenu?... On ne savait, car il ne causait guère, ne se liant point, ne se livrait jamais.

kî-T

i92 TERRIENS

Du reste, à cet être peu communicatif nos paysans ne faisaient pas grand accueil ; ils Tévitaient même. Lui, ne les recherchait en aucune façon; logeant au long de quelque haie, abrité par sa roulotte, au milieu de ses pierres meulières, ustensiles, bibelots, bissacs; ne demandant à quiconque son chemin, il parlait sans dire adieu, étant venu sans souhaiter la bienvenue.

Nos rustres normands n*aiment point le passant, le c horsain », le porte-balle. Celui qui vit dans la closerie, près de Tâtre, sous le toit familial, redoute d'inslinct Thôte des chemins, l'errant qui n'a ni feu ni lieu, le bohème écumeur de routes auquel on ne connaît point de foyer.

Répulsion justifiée; car le nomade, le « chercheux ' de pain », constitue pour nos campagnes fléau

, . redoutable. Sournois, méchant, malgré ses airs de

{__ chien battu et sa mine basse, l'être hâve, déguenillé rançonne les cultivateurs, recevant ici des œufs, là du pain, du beurre, du lait, plus loin un verre de cidre, là-bas un refuge pour la nuit, et au besoin chapardant le surplus.

Les terriens n'osent refuser, pas davantage

porter plainte, par appréhension des vengeances

I possibles, de rincendie, du pouvoir mystérieux que

possèdent peut-être ces inconnus suspects, c jeteiix

I de sorts»...

j Sur celte population flottante de chemineaux, rou-

I loltiers, trimardeurs, romanichels, Taltier et rude

y Malfilâtre tranchait fortement, mais n'en était pas

" ■ ^ \^^;>iu i; ! i^iMiij i ;'^yy.^m ' ii*^iMW a./ ! ■' ^wyjw^ ' fm. . ^r^"'

LE TAUPIER 19:i

moins tenu à l'écart par les fermiers. Le gaillard ne s'en souciait guère, ne sollicitant rien, n'interrogeant personne.

Gomment Malfilâtre fit-il connaissance avec le taupier? Attraction de deux parias l'un envers l'autre? Hasard? Occurrence de rencontres lors des séjours d'apprentissage que fit Beuze à Pont-Audemer?,.. On ne le sut point, ces taciturnes n'ayant pris aucun confident.

Toujours est-il qu'on les vit ensemble, souvent. Cabane des champs vint maintes fois voisiner avec roulotte du chemin, toutes deux fraternellement posées de chaque côté de la berne.

Circonstance qui ne contribua pas peu à isoler davantage le taupier des gens du pays. De moins en moins, il fréquenta ses anciennes connaissances; certain ostracisme l'atteignit que justifiaient sa vie devenue plus que jamais insolite, son mutisme trop inexplicable à la fin pour n'être pas jugé blessant, pour ne pas engendrer l'éloignement, avec certain effarement inquiet.

Un soir, le chemineau s'installa dans la cabane de Beuze, celui-ci non encore rentré des champs. M se proposait, en l'y attendant, de faire à son ami la surprise d'un bol de café chaud, particulièrement aromatique, arrosé de « calvados » supérieur.

Fut-ce besoin de fureter? Désir d'inquisition? Trouvaille fortuite? Oubli commis par Beuze après nocturne contemplation?...

Malfilâtre mii la main sur la fourrure qui apparut admirable. Le roulcrttier déplia cette pièce, Félala, se plut à la palper.

— Mâtin ! s'cxdama-t-il, quel joyau ! L'ami Beuze va être surpris. .. Je lui achète çai 500 francs comitte un soift. Je gagnerai le double ehez n'iBo^porte quel fovirreur de Rouen.

A ce momem,le taupier rentrait. Vopntson fétiche en mains profanatrices, il eut un cri de colère, bondit sur l'intrus, lui arracha l'objet et le fit disiparaître au recoin ordinaire. Tout cela fut accompli avec tan«l de précipitation, et en même temps avec un soin tellement religieux que Malfilâtre demeura interdiu.. flairant un mystère.

— Cachottier! dit-iL.. Au fait, qju'est-ce qui te prend?... G'est-il le Saint-Sacrement.... qu'il faut pas y toucher?

— Recommence jamais ça, dit le taupier, d'une voix sourde... jamais... ou sinon...

Menaçant, il regarda son inlerlocuteur.

— Diable! articula- celui-ci... Enfin^ moi, je voulais ton bien... je t'aurais acheté ton castor au moins 600 francs.

Il pensait éblouir le pauvre artisain cfcâmpêtre.

— A aucun prix... causons pu de ça.*., suffit! L'ingénieux et délié Malfilâtre réftéchit,. écha-

faudant quelques suppositions.

Ou bien son ami était un avare de genre spécial, maniaque, gardant près de lui son trésor inutile, simplement pour le stérile plaisir de le tenir loajxmrs

LE TAUPIE1\ 1^5

à porlée^ pour le savoir là... afm d'en jouir par la vue elle toucher.

. Ou bien un artiste . amoureux de son œuvre au . poiflt de la vouloir soustraire aux yeux profanes.

Ou bien encore — le chemineau se sentait sur la vrai^ piste — uii cœur blesse conservîint avec piété, quelque souvenir d'une femme aimée, d'une lille laaorte...

Il fit rtoutes ces hypothèses..., mais, en dépit de son ordinaire subtilité, Malfilàtre ne soupçonna pas la vérité. Un amoureux possédant pareil moyen de séduction et n'en usant point, cela lui eût semblé, à lui audacieux et cyniqu>e, par trop incroyable!...

— Compris! dit il; on ne la palpera plus, ta pelure...

— Et n'en cause jamais, surtout, iiisisLa Beuze.

— Parfait! Motus... Enfin, tout de môme, tu remporteras pas au cieL.. C'est-il que tu veux te faire euîterrer dedans?

Beuze parut frappé de l'idée.

— Oui, c'e&t ça, murraura-t-il... c'est ça..., tous deux sous terre... C'est comme ça que tout devrait flair... que ça devrait être fini déjà...

Subitement prostré, il s'assit sur le rebord de son grabat; il demeurait ainsi, la tête dans ses mains. Pareil aceablement, succédant à Texaltalion de tout à l'heure, laissa le chemiûeau rêveur...

Les deux amis se grisèrent follement, ce soir-là.

Et, la nuit, on entendit, par la campagne, des chants

.MJIfl^JJl i^«||pi|lffUU|,f|j.l

d'incohérence, des cris dont quelques-uns ressemblaient à des sanglots.

Quel travail dangereux s'est effectué dans l'esprit de Claquesard? Cet obtus cerveau a réfléchi, a combiné des hypothèses maladives. D'insidieuses suppositions l'ont envahi.

Certaines idées palpitent, gonflées d'un poison subtil... C'est ainsi que, dans l'ombre et le marécage, existent des plantes vénéneuses, la croupissante malaria, de venimeux insectes...

Voyant que le taupier ne remet plus les pieds à la ferme, Claquesard s'absorbe en méditations. Jadis, il s'étonna parfois de l'impassibilité avec laquelle Beuze recevait ses procédés insultants... Il s'expliquait mal la chose... Pourquoi au moins le taupier n'exigeait-il pas le paiement de son dû? C'est plus fort que tout, cela, aux yeux du paysan.

Il a certes deviné les sentiments que Zéphyrine inspire au pauvre hère. Mais, court esprit, épais rustaud, Claquesard, au début du moins, estima inutile de s'en préoccuper... A supposer que le taupier n'ait pas craint de faire quelque tentative, il n'aura bien sûr rencontré chez c la maîtresse » que dédain et colère...

— Cependant... cependant, grommelle-t-il parfois... le sexe! le maudit sexe!... qui qu'o sait?...

Malgré lui, une inquiétude l'angoisse... Tant de soumission de la part du taupier, celte douceur inattendue, au lieu de le désarmer, l'alarment... Plus il

LE TAUPIER 197 j

y réfléchit, moins la chose lui paraît nalurelle. Gela dépasse sa compréhension! Principalement à la suite \

de l'incident où 11 a vu Zéphyrine prendre si énergiquement la défense du martyr misérable, Claquesard .s-est demandé si tous deux ne sont pas de i

connivence. N'y aurait-il pas des revanches secrètes aux avanies, aux brutalités subies si volontiers? Malheur! se joûerait-on de lui? 11 observe, i

épie, tend quelques traquenards, — vainement du reste : car l'attitude de la fermière demeure natu- ,

relie, indiquant la plus irréprochable conduite, une conscience très en repos.

Claquesard se rassure; il en vient même à se blâmer lui-même, à reconnaître ses torts.

— Au fait, pense-t-il, al'a eu raison dem'adresser des reproches : j'ai été trop loin!

Il eut alors certaines velléités de rappeler Beuze, de tenter une démarche pacificatrice... Mais, à la réflexion, il s'abstint. C'était plus prudent... Si «la maîtresse » allait enfin flairer le doux secret... quel danger !... Avec les « sacrées femmes > on ne savait jamais... Valait mieux se méfier.

« Et puis, si Beuze revient, il faudra tôt ou tard solder l'arriéré... Or, il doit être gros, cet arriéré... Allons, allons... préférable d'oublier tout ça... restons chacuD chez nous... »

D'autres idées maintenant traversent son esprit.

« Peut-être que les taupes vont pulluler, à c't' heure qu'il y a pu de garde... Beuze (on le gagerait) va réaliser les méfaits, les imaginaires maléfices qu'on

a voulu si tendancieusement lui attribuer; ça Lui est facile de jeter des taupes sur la prairie^ avec ou sans appendice caudal perfidement excitateur... »

Les réflexions de notre drôle prirent fin s-ur cet expédient dilatoire : « On verra... oa prendra parti... attendre, c'est-il pas tout bénéfice? »

« On verrait. . . » Il ne vit rien ; rien ne lui fut révélé. Les taupes redoutées ne pai^urent point. C'était à se demander si l'engeance maudite fut exterminée.

Ou plutôt, oui... l'ancienne supposition seraitelle vraie?... Le taupier aurait-il' Tait rafle de sod gibier productif, à seule fin de le porter aiHetirs, chez de plus naïfs que Claquesard, espérant faire payer des captures, après avoir préalablement iafesté les champs? Démasqué ici, le rusé braconnier devenu éleveur a dû partir, en vue d'exen^eer plus loin son abominable indus-trie; il cherche d'autres dupes... Bon voyage ! Les taupes précèdent le taupier, le rendant nécessaire : depuis que Claquesard a reavoyé le taupier, plus de taupes. Très -clair, tout cela...

Claquesard en arrivait a sérieuseme«t considà-er celte invraisemblance, cette hypothèse folle au plumier aspect... Un seul petit point restait... comportant démenti à l'hypothèse. Voici que les taupinières réapparaissaient dans le c pré Maillard >. Le taupier ne devait y être pour rien... Alors...

Un beau matin, la servante Rosalie lui glissa à l'oreille cette nouvelle bizarre : dès l'aube, elle a vu, escaladant le fossé de la prairie contaminée, le taupier — « comme s'il se sauvait »!

LE TAUPipR é99

Claqaesard ne put réprimer un sursaut... Sûrement son ennemi (le miséraJi>le !) venait de faire quelque mauvais coup... Lequel? Fallait voir...

Notre madré paysan se mit en quête; aux traces laissées dans la rosée par les pas du matinal travailleur, il reconnut les endroits où celui-ci avait opéré; certain tertre fraîchement remué demeurait visible encore. Un coup de louchct, lancé de biais, réventra facilement et mit à j;Our... deux pièges bien posés 1

Claquesard resta muet de surprise, bouche bée, yeux écarquillés. Qu'est-ce que cela voulait dire? Voilà que Beuze prenait les taupes, à c't' heure, gratriitement, volontairement, la nuit, rendant service ains-i à l'homme qu'il devait pourtant haïr de toutes ses farces !... Les taupes du « pré Maillard », il n'avait pas de raisons pour les détruire... S'il essayait d'en purger l'immeuble de Claquesard, c'était bien sûr pas pour obtenir une récompense...

Dans l'impossibilité où était notre paysan de discerner la vérité, il se heurtait à d'extravagantes explications.

Beuze voulait-il faire honte à son persécuteur? Happait- il des taupes pour grossir son troupeau de petits parasites, devenu peut-être insuffisant?... Le taupier était-il malade, maniaque, fou?...

Toutes ces imaginations ne tenaient guère. .. Lors, notre fermier s'en retourna chez lui, lête baissée, cherchant à renouer le fil rompu de ses pensées... Peine perdue ! Ses désirs de réflexion ne réussirent

point à prévaloir contre Teffarement qui gagnait,

conlagionnait son cerveau...

Soudain, une insidieuse supposition se fit jour, en cet esprit désemparé. N'y avait-il pas là secret . accord avec « la maîtresse » ?... Zéphyrine était-elle pour quelque chose en cet acte incompréhensible?... Mais non... la chose semblait par trop absurde, énorme !...

Le rustre se débattait on pleine incohérence, parvenant de moins en moins à démêler l'écheveau si embrouillé de ses idées, demeurant tout désorienté, ayant perdu la logique de son chemin parmi le labyrinthe inexplicable des faits.

... Lorsque, certain jour, il entendit « la maîtresse » manifester son désir d'aller, elle-même, contrairement à Tusage (cette corvée était généralement pour la servante), porter la buvette aux « aoûteux > qui moissonnaient dans un champ sis loin de la ferme.

Cela parut suspect à Claquesard... qui demeurait à la piste de l'insolite et de l'inexplicable... Il se promit de faire bonne garde...

Lorsque Zéphyrine partit, elle était suivie... une silhouette glissait, se dissimulait au long des haies...

Avec quelle angoisse le paysan aperçut sa femme prenant la direction du « pré Maillard », celui-là même où Beuze subrepticement posa les pièges...

Avec quelle fureur, il vit, en même temps, le taupier apparaître à l'autre bout du pré... La rencontre était donc concertée ! Claquesard nota qu'après

Cooc^ï^^

If H i ii iii iiii p|^,tP P ,f.| 'P! MM*<Pl^.v'>

LE TAUPIER Mi-

avoir fait quelque pas le laupier eut un mouvement de recul, se rejetant dans Tombre des pommiers ; comme s'il voulait se dérober : « Il m'aura vu », pensa le fermier.

Mais voici que Zéphyrine dessine un geste d'appel. .. Beuze avance alors vers elle../

Et bientôt il est visible qu'ils conversent ensemble.

Les choses s'éclairent maintenant, pour Claquesard; sa hantise, en dépit des apparences contradictoires, ne l'a pas trompé. 11 fut berné, bafoué, par deux joueurs à l'habileté infernale !

Tout s'explique : la longanimité du suborneur aplati devant les invectives, — l'abjection calculée, consentie, — la révolte d'une traîtresse défendant son infâme complice, — le départ rendu obligatoire pour ne pas éveiller les soupçons, — le travail nocturne du taupier, préoccupé de ne pas rendre nécessaire l'engagement de quelqu'un qui le remplacerait et pourrait devenir son rival...

Et cette scène présente, si probante!... Le flagrant délit... l'aveu ! Plus de doute!

Claquesard voit rouge; à ses tempes gronde la rumeur vengeresse, lafolie du meurtre... Par grandes enjambées, il marche vers les coupables.

A cet instant, Beuze s'éloigne. « Il fuit! il va m'échapper ! » pense le fermier... Poussant un cri, alors, il prend sa course, sa ruée.

Mme Claquesard se retourne... Au comble de la svirprise et de l'effroi, elle aperçoit son mari bientôt

202 TEftMENS '

près 4'elle, hors d'haleine, hlaûc "de colère, face mauvaise.

En lan clin d'œil, notre forcené la saisit, la renverse, la frappe... Il s'acharne, la roue de coups, piétine son corps...

Pas longtemps... (îàr so-udain il se sent pi'is, serré, plié en arrière, et brulalemejat jeté à quelques pas.

C'est Beuze qui intervient, résolu à défendre la victime qu'il aime et qu'on mar^tyrise... Aucune pusillanimité, maintenant... Devenu terrible adversaire, protecteur, justicier, le taupier.fait don de sa vie, en ce péril que court l'être chéri.

Sa force est décuplée : furieux., implacable, sanguinaire, il n'a désormais ni crainte, ni raison... Il attend de pied ferme Glaquesard... A peine relevé, celui-ci se précipite, écumant de rage... il assène à son rival un coup de pied dans le Qanc droit.

Beuze tressaille, hurle de douleur... Alors, il perd notion de lout... En démence, le voici étranger à ce qui n'est pas conservation de sa vie ; un iastiact se soulève en lui, s'horripile en face de l'ennemi et transforme l'humble paysan en meurtrier qui veut tuer pour ne pas être massacré.

Faisant moulinet avec le bec de sa boue, il atteignit à la tète Glaquesard qui tomba comme une masse...

Si rapide qu'eût été cette tragique scène, elle avail eu un témoin, Malfilâtre.

— Eh! eh! murmura-t-il, subitement très intéressé : on dirait quej'vas fmii'par comprendre.

:ized by VnO'Ê

Qaand il parut sur le champ de bataille, « la maîtresse > se tenait dj*bmït, immobile encore, tragique, meTurlrie, ne songeant pars encore à rajuster ses vêteraenls, ks cheveux défaits.

Noire rémouleur ca»servait assez de présence d'esprit pour admirer la belle, en ce suggestif déshabillé. Et il pensa :

— On se massaicre pour elle... af vaut le prix... Cette réflexion n'empêcha point te porte-balle de

s'occuper de Claquesard. Le blessé n'était heureusement qu'évanoui. Le coupqui l'avait assommé, étourdi, ne paraissait pas mortel..* Très ingénieusement, Malfilâtre lavait et pansait la plaie, affirmait qu'il y avait là simple ecchymose... Claquesard bientôt reprenait ses sens, se relevait, remerciait son infirmier improvisé... Et il s'éloignait, ruminant quel coup il tenterait dès qu'il serait plus en force.

Beuze demeurait affalé au pied d'une haie. Toute son énergie tombée, il sanglotait, proférant sorte de mélopée gémissante.

Zéphyrine considéra le pauvre homme qui l'avait secourue, sauvée. S'adressant alors à Malfilâtre, qu'elle savait son ami :

— Quoiqu'il a, à se lamentercommeçi?... puisqu'il l'a point tué...

Le porte-balle prit un temps... et répondit, laconiquemewt insidieux.

— II a pas raison... et il a eu tort...

— Du moment que tu t'a« dans le sang, c'i* femme-

Googl^

20i TERRIENS

là, faut ravoir!... Tu peux l'avoir... Tu connais les malignes bêles de la terre, mon éaraarade; tu sais déjouer leurs ruses, leurs courtes finesses. Eh bien, les femmes, vois-tu, on les prend aussi avec des appâts, avec des pièges, en définitive, pas bien compliqués. Ça s'apprend, c' métier-là; j' peux l'en faire faire l'apprentissage.

Ainsi parla Malfilâtre, certain soir...

Le taupier esquissa un geste de lassitude, de renoncement, et ne dit rien.

— Tu peux l'avoir... insista le porte-balle.

El, baissant la voix :

— Tiens, je veux pas te voir souffrir davantage; ça me plaît de t'aider... Je connais des secrets... Je t'enseignerai des moyens... Tu sauras comment on affole les femmes. D'ici peu, al' courra après toi comme une chienne, comme une laie en rouïe.

Beuze baissa le front, hocha la tète... Non... il ne désirait pas obtenir la femme aimée, par surprise, traîtreusement. Il ne la voulait pas démente, abjecte, déshonorée, souillée. Il prétendait la laisser en son rêve, nimbée d'idéalité vague.

Et, comme Malfilâtre employait de gros mots lubriques, insultants : « Garce... femelle.,. », il lui imposa silence.

Être exquis, ce rustre d'abjecte condition,... exemplaire délicat de notre race villageoise, laquelle, malgré la grossièreté de l'enveloppe, connaît (autant que. les poètes, artistes^ rêveurs, religieux) tous seHliments raffinés. Ce terrassier représentait l'idéal amant

byGoooL

qui peut se hausser jusqu'aux sublimités du sacrifice. . . De même, nos liumbles floraisons des cliamps, les corolles écloses aux bords d'une route, le long de la grève, sont parfois aussi ravissantes que les fleurs de parterre... Souillées dépoussière, battues par le vent, noyées sous rembrun,écraséessous le talon du passant, elles se redressent, toujours charmantes. Rien ne peut les altérer ; filles du Créateur, elles s'égalent, comme grâce et comme parfum, aux merveilles cuUivées,

Même, certains sensitifs préfèrent cette flore infime et modeste dont le coloris est discret et l'odeur perceptible à peine, aux fleurs de serre qui possèdent éclat tapageur, parfum entêtant en son intensité violente et brutale.

Pour les purs artistes, pour les « planétaires », la quintessence n'est rien ; Tessence est tout, et elle suffit. Donc, à l'égard de son idole, notre paysan montra la délicatesse d'une âme pieuse : il voulut mourir sans l'avoir effleurée d'un baiser, d'une supplication, d'un aveu, d'un regard.

Or, maintenant, le pauvre dépérit, devenu hâve, jaune, minable.

A l'irrémédiable agonie de fâme se joint la maladie corporelle. Le coup qu'en plein côté droit lui porta Claquesard a déterminé dangereuse contusion, tumeur au foie qui s'est développée, affectant nature maligne.

Beuze aurait pu conjurer le mal en se soignant dès le début. Mais," les médecins... trop chers, trop éloignés pour le serf de la glèbe!,..

206 TERMEiNS

Et puis, le tSHipierne lient pas à g^aérir... ta mort, c'est bien plus facile, et tout de suite uni... Après, on ne pensera plus.,, on ne ne souffrira phis...

Personne ne vient voir ce moribcwid stir son grabat. Ceux qu'il servit, ai<ia, oblig'ea, ceux qui lui doivent de l'argent, Tignorént avec soin... dureté, égoïsme, ini(|nité, vices de notre ra<5e paysanne!

Parfois, entre deux déplacements, le porte-balte apparaît, dit f[uelques paroles apitoyées. *

— Mon pauv' bougre... tu la veux pas, alors?

Le malade ferme les paupières... Elle n'a pas besoin de venir... N'est-elle pas là, présente, d-errière les cils, sous le front, devant le regard interne extasié,., ininge rayonnante dans le pur éther de la pensée?...

Qu'est-ce?,.. Pourquoi donc Zéphyrine et Malfilâlre se halenl-ils, marchant vers la cabane?

Ce malin, le porte-balle a remarqué, chez s^n ami, Féclat des yeux, le tremblement convul^iP des mains, la faiblesse augmentant au milieu des sueurs profuscs... Une intuition lui a révélé que c'est la rnort [)rocliaine... Alors, certaine idée lui est venue... un désir consolateur... Oui, c'est cela... il le faut... Beuze mourra heureux.

El, ([uand le Laupier reconnaît celle qoi entre, ses pupilles se dilatent, fiévreuses, folles... sa bouche murmure : (( Zt'phyrineF » ....

(( La mailressc » lui preiîd la main.

— Mon pauv' gars, dit-elle... mon paav* gars...

alora.., c'est vrai?... Vous n'avez rien dit... Pourquoi?... Monpauv' gars...

• .. Les yeux 'de l'agonisanl restent longtemps fixés sur le visage chéri.,. Il^s s'en détachent enfin et vont vers Malfilâtre,. portant. un ordre.

Celui-ci a cojoapris. Allant i Teadroil où fut soigneusement roulée la précieuse œuvre d'art, il la prend, la déplie, et vient doucement la poser sur les genoux de ^épJiyrine, D'une voix grave :

— C'est pour vous qu'il a fait ça... il vous le donne....gar4ez-le en souvenir de. Iwi.

Sur ce visage où la vie défaille, s'allume soudain la flamme d'une joie !... Deux larmes roulent sur les joues ravinées.

Interdite, notre fermière se lève.*, s'approche du moribond, se lient près, tout près de lui... Les bras de celui-ci s'avaacent, tremblants... mais ils ne peuvent, ou n'osent, se refermer... Alors dans un élan de tendresse, 4e divine pitié, la jolie paysanne se pcndie, prend elle-même les deux mains suppliaates et les joint derrière son cou.

Et, s-uir le front brûlant de fièvre, elle pose ses lèvres fraiîche&...

C'est ainsi que le taupier mourut, recevant son prenaier baiser. •. Quand les prunelles chavirèrent, sur le néant, elles emportaient une expression d'infinie béatitude. Et l'âme, s'exhalant, se confondit avec le souffle de l'adorée...

Dégagé des passions, délivré de la souffrance, le

taupier allait enfin reposer dans l'abîme insondé. Il dormirait bientôt en ce sous-sol où son âme aspira, — en compagnie des vers, des spores, des taupes, des pauvres et repoussants cloportes,..

Misérable, l'inhumation! Au moment où les frères de charité arrivaient avec le prêtre pour la levée du corps, le porte-balle était seul à côté du cercueil.

Il pensa : « Eh bien... etelle?...Va-t-onla voir?... Lâche?... ou vaillante? » ,

Avec quelle joie il Taperçut, arrivant, velue de deuil!...

Brave paysanne! Pour venir, elle avait dû passer outre à une défense faite par son mari. Obtus et rancunier, Thomme s'était opposé au désir loyalement exprimé par Zéphyrine.

— J'irai quand même, déclara la fermière, avec une dureté qui surprit Claquesard et lui en imposa. Beuze était-il pas un de nos gens de journée? Et puis... c'est-il pas nous qui l'avons fait mourir? Alors, m'est avis que nous lui devons un peu d'eau bénite... Je ferai deux prières, la tienne et la mienne... pour qu'il ait la paix, lui... et nous le pardon.

Malfilàtre a-t-il trouvé que le pardon du pauvre défunt ne suffit pas? Veut-il que la mort de son ami ne demeure pas trop inexpiée? Pourquoi, et comment, à ses passages plus fréquents désormais, est-il devenu l'habitué de la ferme Claquesard, un peu commensal ?

Toujours ombrageux, Claquesard lui a bien, d'abord, battu assez froid : le porte-balle n'a guère fait attention à la grise mine, aux airs renfrognés de « l'hôte malgré lui >.

Au surplus, voici que, devant la jalousie du fermier, s'est très crânement dressée, en insurreclion, la volonté de « la maîtresse », qui s'exprime en termes décisifs, très âpres.

— Qué'que tu lui veux encore, à celui-là ? C'est-il pas lui qui t'a soigné?... Sans lui, Tau/r^ t'aurait peutêtre achevé... Il viendra nous voir tant qu'il voudra. C'est moi qu'invite... et v'ià !

Claquesard demeure muet de surprise. Depuis la mort de Beuze, la fermière est devenue très agressive à l'égard de son mari. On dirait qu'elle cherche à le braver, à provoquer un éclat, une rupture. Et, à mesure que Zéphyrine se montre plus impérieuse, Claquesard se fait plus circonspect. Il redoute un coup de tête de cette charmante femme qui lui tient parlons les liens de la chair... Or, notre paysan est lâche à l'idée de la perdre.

Dompté alors par je ne sais quelle force mystérieuse, il baisse la tête. Malgré sa sourde colère, il doit se résigner.; cette intrusion fort étrange d'un bohème suspect lui est imposée... et il la subit, l'accepte! Lui qui fut si dur pour le pauvre laupier, il demeure silencieux, comme médusé devant ce « horsain », à l'insolence taciturne...

Le rémouleur aurait-il exercé sur la fermière les « secrets » dont il voulut faire bénéficier son ami?

2i0 TERRIENS

Aquoi songedonc Zephyrine ? Éprouverait-elle certain désir peiTiioieux?... un sentiment de haine contre son mari? Obéirait-elle à je ne sais quelle ambiguë pensée de revanche?...

Le divin a Amour » l'a frôlée, éveillée, danmée... La mort de l'homme qui l'aimait a sidéré, ti'oublésa jeune chair, Taffamant soudain de tendresse, de baisers, de voluptueux appels. L'amour a passé près d'elle, invisible... Elle veut revoir l'amour...

Curieuse, elle réclame les délices de la vie... Frémissante, elle attend...

Pas longtemps, du reste... car notre chemineauest un gaillard aussi expert qu'expéditif.,.

Quand la marée des sèves fermentantes a marqué l'heure (qui sonne pour toute femme) des fatales faiblesses, quand l'effluve charnelle a une fois dilaté les narines d'Héva, la personnalité de l'amoureux s'efface.

Possédée par un viril, Zephyrine s'abandonnait à la pensée de Vautra, ressuscitait la mémoire de cette âme triste... Le souvenir endeuillé oanfoadu à la vibrante passion donnait aux baisers je ne sais quelle douloureuse sapidité.

L'ami survivant profita de l'émoi posthume qu'avait ^laissé le cœur défunt.

Symbole : les mythiques « vases myrrhins » gisaient en lambeaux, alors que le grisant parfum qu'ils continrent enivrait encore.

De même, ici. Le calice, palpitant et vermeil jadis, qui porta ce pénétrant et contagieux amour, est dé-

LE TAUIMEEl 211

truits, enseveli sous terre... Or, la femme en subit toujours l'alliciant vertige...

L'heure du berger !... Selon la parabole antique, voici l'ouvrier prédestiné, « celui de la onzième heure » qui s'approche pour la voluptueuse moisson.

Ce fait énorme, invraisemblable, s'imposait... Le vagabond était devenu dominateur, cynique, souriant à froid... en son masque de fatalité... La jolie Normande avait accepté le doux servage, docile à l'appel, ne songeant môme plus à cacher sa chère folie.

Le mari n'osait point s'irriter, constatant les écarts galanls de celte jeune femme qui était sienne... Il demeurait hébété, les yeux fuyants, incapable même dé méditer quelque hypocrite représaille.

...Un soir, le rémouleur ne vint pas, alors que la table, chargée de mets, cidre et eau-de-vie, était mise à son intention. Zéphycine s'impatientait, s'énervait, saisie d'un vague pressentiment.

Soudain, des cris se font entendre dans la cour :

• — Au feu! au feu !...

Un grand bâtiment, servant de grange et d'écurie, brûlait; en quelques minutes, les llammes avaient environné la construction, monté du larmier au faîte, dévorant le pan de bois, les portes, le toit de paille...

Pas de pompe, au villnge : rien à faire !... LesClaquesard, impuissants, écrasés, contemplaient ce sinistre où s'engloutissait leur fortune. Toute l'engrangée des récoltes flambait. Une grande partie des bestiaux périssait, asphyxiée dans le brasier.

... Au sommet de la côte Saint-Samson, un homme se tient debout, immobile. C'est Malfilâtre... qui regarde...

— Ah! ricane-t-il> voilà un vrai feu de Joie!... Beuze a pas eu de luminaire à s'n' enterrement. A-aut mieux tard que jamais... J'offre un beau cierge... Parions que les Glaquesard assistent tous deux au service que je fais célébrer pour le repos de l'âme du regretté défunt... Ça, c'est gentil... Enfin, c't' petite idée que j'ai eue, le bon Dieu peut pas la trouver mauvaise. Au fait, je m'informerai de la chose auprès du premier curé que je vais rencontrer, sur la roule de Bourîieville...

Haussant les épaules, il assujettit le bissac sur son dos, cria au chien qui traînait sa carriole :

— Hue! Fidèle...

Et il s'enfonça dans le Roumois.

byGoogie

A SAINT-GWENOLÉ

■ l! i!f Wy!g>«"!M^ ii " r -^'

A SAINT-GWENOLE

— Saint-Gwefiolé ! vous êtes arrivé, monsieur.

Ainsi parla, en arrêtant sa carriole, le cocher, gars court et trapu, coilTé du togoii (chapeau de feutre noir avec long ruban de velours et boucle de métal), le col engoncé dans cette caractéristique soubreveste appelée « chupen ».

Et il sauta du siège pour aider son voyageur à descendre. II fut très prévenant, plein d'attentions, — paternel, on eût dit; le brave campagnard espérait obtenir ainsi quelque pourboire sérieux ; mais pareille sollicitude avait aussi pour cause la native bonté de notre paysan, — • car celui qu'il apportait paraissait fatigué, faible.

Aidé par Tautomédon, le client mit pied à terre, non sans peine,

G'étailî un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, pâle, longs cheveux bouclés, barbe blonde, qui se

^iPW?

tenait frileusement enveloppé dans sa houppelande de voyage, la tête couverte d'une casquette à fourrure.

Debout sur le sol, il chancela d'abord, se raffermit, redressa sa taille voûtée, leva la tète, regarda, parut satisfait.

Saint-Gwenolé!... Enfin!... C'était le terme du voyage... On allait pouvoir se reposer.

Mais, autour de lui, quelle impression de tristesse! Comme ce pays semble misérable, d'aspect insolite ! C'est le bout du monde, l'extrême avancée de la presqu'île de Penmarch, une pointe du Finistère, plaine basse sur granit, défendue par mille récifs noirs aux trois quarts immergés, autour desquels le ressac gronde, même par beau temps.

Et ce village ! Ramassis de petites maisons surbaissées, à rez-de-chaussée sans étage, que coilTe un toit de tuiles. Elles sont' couchées, ces habitations, obliques, enfoncées, fichées dansle sol, tapies, comme si elles craignaient d'être enlevées par la formidable soufflée du vent d'ouest. Les champs tout à Iheure travei^sés apparurent comme landes à végétation rabougrie, privés de hauts arbres, n'ayant pas même de haie vive, séparés seulement par clôtures en pierre et dallages superposés... Parfois, quelque verdure naine que paît une vache minuscule, courte sur pattes.

Ici tout s'aplatit, se rase, près de terre...

...Tout, sauf l'énorme phare d'Eckmùhl, lequel, cabré sur le musoir chevalin de Penmarch, semble

A SAINT-GWENOLE 2i7

jaillir de terre, ente de pierre sur sol de gneiss... excroissance héraldique sur le mufle d'une licorne... Le phare dresse sa haute lige, d'un jet, jusque dans la nuée...

Le nouvel arrivant ût quelques pas dans le village, suivi parles regards curieux. 11 alla vers le port, sorte de refuge-abri, anse naturelle à chenal sinueux, entre éboulis de rochers, labyrinthe d'eau où se glissent les barques.

Des gamins, alors, sortent des anfractuosi tés, accourent, entourent notre promeneur, criant des phrases rai-bretonnes, mi-françaises, au milieu desquelles on distingue tant bien que mal : « La pierre!... la pierre... cinq personnes péries... vous mener, monsieur... deux sous... la pierre... cinq personnes, oui, monsieur, enlevées par la mer... un sou seulement... »

Qu'est-ce? Naufrage? Accident?

Le voyageur veut s'informer : peine pei^due, on ne comprend rien décidément à ces explications formulées en polyglotlie baroque. Force lui est de suivre les guides qui se disputent la conduite, la conquête de cet étranger, lequel paraît de bonne prise. Ils se repoussent, s'invectivent, font, par sous-enchères, leurs offres de service, chacun s'affirmant le premier, le meilleur marché, le plus fort, et prétendant accaparer rhomme... supposé porteur de gros sous.

Ainsi précédé, environné par les enfants tumultueux et piailleurs, notre excursionniste parvient au faîte d'une éminence rocailleuse. Monté sur la

pltis haute assise, ib aperçoit luie croix de fer couchée sur le roc... et, au-de9soits> cette inscripLion en lettrtFs métalliques incrustées sur granit*.

Aux 5. Victimes, du 10 Octobre iSlO

Notre étranger s'étonne. que la mer ail: pu jaillir jusque-là. Et il se souvient alors — ftribo de mér moire flottant en son cerveau distrait — qu^étant à Quimper, il lut dans un « guide y des dé*ail& sur cette catastrophe étrange : toute la famille dui préfet dû Finistère, installée surce promontoire, pour lire, parler, broder, jouer, par te^^pscaflwe... Et. soudain, une làrae de fond se soulevant pour engloutir cette petite nichée!...

Le nouveau venu s'effare... Mais, décidément, sa pensée lasse ne s'arrête guère à ce drame lointain, incompréhensible, phénomène anormal; malheur arrivé à d'autres, à des inconnus, dans; un passé vague qui ne touche point ses fibres personneUes, qui trouble peu son égoïsme, impressionne à peine sa sensibilité de passant.

Du' reste', autre chose le (c prend i».... OtZoïitique,.. en sa majesté, nappe bleue, aux lisérésUancs, aux céruléennes zébrures*.. Pour les oreilles^ c-estiin souffle énorme, une re&piration géante. . . Pour les yeux, c'est l'infini vivant, présent. Le voyageur, poun la premîèt^ fois? dte sa vie, se* tt'ouve face à faceaî/ec rEsçacc... Et l'impression demeure profbnde, poignante;.* Le voici gagné, contagioiraé: par la pair

A SAINT-GWENOLÉ âi9

souveraine où repose rimmensité dormante des eaux. Une parole antique lui revient : « L'Eau est ce qu'il y a de jjlus grand... »

Quel calme! Comment imaginer .la tempête, les subites et traîtresses colères qui jettent TOcéan, écumeux soudain, à l'assaut des montagnes granitiques?...

Mais la sensation qui, de suite, domina, éteignit toutes autres, ce fut la respiration de Tair salin, iodé, dynamique. Il parut à notre touriste que, dans ses veines, en sa chair, entraient, glissaient de l'énergie incréée, une âme d'astralité, la vie planétaire-

Cette atmosiphère lui emplissait les poumons: cette sève de la mer, éthérisée, volatilq, saturée d'écume en poussière, baignait ses yeux. Le potentiel épais, dissous dans l'Étendue, s'emparait de l'innervation entière, depuis l'épiderme jusqu'aux méninges.

Gommei c'était bon, tout cela ! Le jeune homme restait sous de double i-aviasement de la vue charmée* et de l'aspiration si douce et profonde, — votupté qui ranesthésiait, l'amenant à oublier l'heuic.

L'immobilité, en présence de l'illimité, le déprimait... Soudain, il frissonna... L'air froid avait pénétré sous ses vêtements, insinuant jusqu'aux moelles un frémissement... Inquiet, il descendit rapidement de la Toche fatale et se fUrindiquer la maison qui devait l'héberger, la demeure Le Bihan.

Hôtel? Non... Simple pension familiale ou de préalables arrangements lui assuraient un gîte pour le séjour assez long qu'il devait faire à Saint-Gweijolé.

Page 1