I. I.r JJIIjlilpilIPPI
Qu'élait-ce donc, notre touriste ? Et quelle raison ramenait en celte région perdue?
Parisien, fils d*un professeur à l'École normale supérieure, André Vérain désirait embrasser, comme son père, la vocation universitaire.
Doué d'intellifience supérieure, vaillant à l'ouvrage, André compta de précoces et flatteurs succès. Il venait de passer, à vingt- trois ans, sa thèse de doctorat et préparait son agrégation des lettres, lorsqu'un affaiblissement subit vint paralyser son acharnement et l'obliger à interrompre les études... Migraines, amnésie, inattention, insomnies, les symptômes se multiplièrent, portant tous même diagnostic alarmant. Le surmenage avait amené l'épuisement nerveux, mal du siècle, crise qui affecte tant de nos modernes familles.
Issu d'une ascendance fatiguée déjà, André sombrait sous l'effort. Les organismes neufs, sortis de races champêtres, faits de solide substance, supportent sans faiblir tel entraînement où succomberont au contraire les types issus de culture humaine intensive exagérément.
Vérain le père, trop poussé lui-même du côté cérébral, avait généré un descendant, où la puissante mentalité allait vite brûler les réserves d'une chair vouée à l'exténuation rapide, à raffinement maladif.
Chez André, la flamme animique dévora tôt l'aliment de vie ; l'usure physiologique eut facilement raison de la vol'onlé.
A SAINT-GWENOLÉ 221
Phénomène éleclrique, Miroitement lié aux réactions chimiques de l'encéphalp, la « pensée » oxyda les tissus vivants et produisit débililalion générale.
Consulté par Vérain, le professeur Dugas, de la Facu.té de médecine, diagnostiqua :
— Neurasthénie ; substance pas assez robuste. , . Mon bon Véniin, si vous tenez à ce que votre sang ne tombe pas dans la stérilité, ou le gâtisme, il faut faire de ce gaillaid-Ià un cultivateur et le consacrer aux labeurs de campagne, durs, salubres, reconstituants. Les énergies foncières, tout est là, mon maître ! Une race qui a de frêles racines doit forcément dépérir, avorter. Une lignée, c'est un arbre, n'est-ce pas, — lignum, comme vous dites, vous autres latinistes. Eh bien, toute lignée qui prétend faire souche et ne pas se flétrir, sera d'un bois tassé, d'une matière résistante. Toute famille qui veut se perpétuer restera une dynastie, je veux dire une force, sous peine de déchéance. Il y a telle phase de généalogie où un degré nouveau devra forcément consister en rétrogradation corporelle. Ce n'est pas pour rien que la sédation physique fut appelée « re-créaiion ».
Vérain le père tressaillit, entendant pareil verdict, qui lui sembla une énormité! Homme d étude et de science, considérant que le t savoir > formait zone supérieure, il s'effarait à l'idée de voir son propre fils, ce rejeton précieux, sur lequel il fonda tant d'espérances, choir- parmi les rustres. Un tel t sujet % adonné aux travaux de basse-cour ! Ce brillant élève
den^enu laboureur, un « homme à la houe V! Non! non... pas possible... pas sérieux I Il se récria.
— Pourquoi aller ^aux extrêmes! Eh! mon Dieu, Tair de la campagne est bon, j'en conviens*; nous donnerons à ce garçon, pour se refaire, quelques vacances. Je verrai le recteur. 11 y a là dépression pajssagère, anémie... On lie tonifiera...
— Demi-moyens, résultats nuls, observa Dugas.
— Mais vraiment, s-écria Vérain impattienlé, messieurs de la Faculté, vous êtes extraordinaires! Continuellement des systèmes!... Pas toujours les mêmes, il est vrai... mais tonjoursexcïusifs...
Très calme, Dugas sourit à Tapostrophe.
— Mon camarade, vous avez doncaussivosnerfe ?... Géniteur sujet à l'emballement... généré^candidat à la névrose : c'est dans Tordre. Au revoir, mon cher Vérain ;imais j'en suis pour ce que j'ai dit... Pas de médication, — du travail manuel... Si c'eàt un système, avouez que, dans la bouche d'un médecin, il paraît d'une modestie rare. Et maintenant, comme réponse à votre diatribe, laissez-moi vous adresser une petHe épigramme, — échange de bons procédés.
« Mon cher confrère, vous avez jadisenseîgné à vos élèves la légende « Antée touchant la terre pour y retrouver ses forces ». Vous avez cru que c'était une fable : c'est une vérité! Les légendes anciennes, mon cher, méritent mieux que la récilaÉlion.... «n peu de méditation n'y est point déplacée. 'Omiithosideloi aliy comme disait Ésope... « Moralité! »... Je^mesaave,
A SAINT-GWENOLÉ 523
perce que \ous pourriez croire que, non content d-jeflvsÉir votre « domaine littéraire », j'en .abuse pour fairedela « morale ».
€ On/mot encore, voulez-vous î/L'alimeiït-psychique dont vous ave2 nourri André épuisa son organisme. Revenez aux nourritures de reniant en bas-âge. Vérité physiologique. Au revoir! r»
Cette consultation ne laissa pas que de troubler Vérain.,. Syncopé, estomaqué, le savant! Habitué des bibliothèques, féru de « belles-lettres », subtil, exagérément- affiné, il considérait la campagne comme un autre monde, un monde inférieur. Mettre son enfant parmi les fils de la terre, les. serfs delà glèbe, cela équivalait pour lui à l'envoyer chez les brutes, les sauvages, en Nouvelle-Zélande, au Kamchatka!.,. PiHirquei paSsdans la lune?
L'agriculluFe ! quelle idée, vraiment! En fait de « culture»^ Véràin le pèren'en connaissait ^pas d'autre que Tantiquité, les « classiques »... Gérés, oui, oui, — dans la mythologie.
,Et il ne prenait point parti. Pour résoudre cet ûpre problème, Vérarn était seul; devenu veuf de bonne heure, iLn'avaitpoint près de lui une femme dévouée, de qui Ton pût prendre l'avis. Une mère, plus clairvoyante, eût atténué, par su'tendre etintuitive sollicitude, le jugement trop simpliste du père. Son sens de l'inquiétude pratique eût rectifié la vision étroitç, respri4 àeneinement théorique de notre professeur, lequel, n'ayant jamais faibli, niait la faiblesse.
Au surplus, Vérain aurait-il même demandé un
m TERUIENS
autre avis que le sien propre?... Fort douleuxî
« Maître de conférences », il s'estimait, du haut de sa chaire, plus élevé que les autres, monté d'un gradin, d'un grade par conséquent... Il comptait parmi ces « régents » facilement péremptoires qui professent (de très bonne foi) que toute suprématie dans les études s*accompagne nécessairement de supériorité dans la vie, — qu'être mérilant veut dire être émérite, — qu'avoir des prix et avoir du priXj c'est identique.
Pédagogues éminents, on les sait très vains de leur capacité; ils se croient aptes à tout comprendre, se jugeant sinon m, tout au moins peu faillibles.
Donc, Vérain n'acquiesça point au verdict médical, à son sens enlaché d'absolutisme. Il ne pouvait se résoudre aux moyens radicaux, « remèdes héroïques » , dit le Codex. Il décida qu'on se bornerait à une cure de grand air, à quelque station d'isolement... Voilà, pensait-il, le seul trailement raisonnable.
Les côtes de Bretagne s'indiquaient, naturellemenL Prenant une carte du Finistère, le professeur porta son choix sur l'extrême cap, Saint-Gwenolé.
Il se renseigna et connut que là-bas existait une population vraiment reculée, isolée, aux confins du monde, soustraite aux fièvres si contagieuses de la civilisation, ne parlant pas le français, ignare, placide, résignée à la vie instinctive.
« L'ambiance seramédicatrice », prononça Vérain. André vivra là comme un primitif, un adamite des premiers âges... »
A SALNT-GVVENOLÉ 225
Docile à l'inspiration paternelle, suivant ponctuellement la ligne de conduite tracée, André partit, n'cmperlant ^ c'était la consigne — ni un volume, ni un journal. Il était résolu à ne rien lire, ni écrire, à penser le moins possible.
Les premiers jours de cette existence nouvelle furent mornes, remplis d'insolite stupeur. Habitué aux besognes tracées par ordre, fidèlement exécutées, aux heures pleines, aux programmes organisateurs d'une action ininterrompue, André ne sut, d'abord, à quoi s'occuper, en ce grand vide, fait de farniente, d'absence, de carence, de néant. Organisme assidu à recevoir l'influx des volontés, il s'étonnait du repos ordonné et s'opprimait lui-même à l'immobilité.
Sortant de Paris, milieu à haute tension intellectuelle, il éprouvait je ne sais quelle dyspnée, dans celte atmosphère équilibrée simplement par pression normale.
Il demeurait tout désorienté, tel un cheval qui, tirant à plein collier dans un dur chemin, se trouverait soudain dételé, délivré du charroi, soulagé du fardeau... Ne serail-il pas surpris, troublé, effaré? Voyez encore cet autre sortant d'une ruelle sombre et débouchant sans préparation, brusquement, sur telle esplanade, élargie, ensoleillée, sans bornes... II s'arrête, figé, peureux, interdit, s'ébroue, ne sait où pointer. Il s'inquiète, subissant un vertige mêlé de terreur, devant l'inconnu et l'illimité.
André Vérain, ignore, lai aussi, quelle cciatenance tenir, en face d'une ambiance trop raréfiée, au sein d'une atmosphère à basse tension vitate.
L'existence factice et artificielle qu'il mena jusqu'ici, déserte son âme, son corps, soudain et à la^foîs. Il se sent vidé de toute énergie, privé de support, de propulsion, de principe dynamique.
Il se produit l'effet d'une enveloppe morte, de quelque baudruche flasque, d'une outre dégonflée, d'une urne n'ayant plus rien à contenir, — ni influi, ni essence...
Les sources que chaque homme porte en soi, les mystiques « fonts baptismaux » , n'ont pas jailli encore.
L'individu pensant vague en un milieu flou rempli par la grisaille des généralités indistinctes, des hypothèses languissamment indiquées, sur la pénombre du temps.
L'exténuation de la vie amène l'altémiation de conscience, le minimum d'énergie dans le circuit sensoriel, dans les ondes actionnantes.
L'être entier demeure aboli, ^cœpitemiuuiusiT^. En cet amenuisement général, les fibres s'anesth&iient: la sensibilité, la réceptivité gisent :obscui?cies dans un sommeil léthargique.
L'ancienne douleur est amortie. Le jeune homme ne songe plus au désespoir ressenti quand il .se vit impuissant à rencontre de ses projets,. de son aveair universitaire, quand il contempla l'iavortement de son destin,.. Très lointain, tout cela!... comme arrivé à un aulre...
byGoOQl
A SAINT-GWENOLÉ 227
Cet interrègne de l'esprit fait descendre notre Parisien jusqu'à une sorte de ténèbre... Sornbre-t-il dans tine éjBlipse, privé du soleil mystique qui a nom « pensée »?I1 voit l'univers coname à travers un voile, derrière on ne sait quel veiTe dépoli... Et, dans le naême temps^, il lui paraît, par action réflexe, que son être à. lui s'éloigne,, s'estompe, s'oblitère jusqu'à devenir illusoire; . .
Or, bientôt, voici : un étonnement le prend à constater qu'il ne s'ennuie pas!
L'arrêt absolu de l'encéphale correspond, en vérité, à la détente de rinnervatioa*
La phase;^ le processus, le cursus vitœ où il est engagé,, se, développe sans perturbation aucune. André Vérain demeure: bien seul,, absolument livré à luimême,. — tous liens et fils de civilisation relâchés autour de lui.
Ses hôtes ne le fréquentent guère, pauvres gens qui se tiennent.fort à distance du « monsieur de Paris:». La. famille où- il héberge se compose de six personnes. LeBihan^père et mère, avec quatre enfants : le père, ancien terre-newms, homardier, — la rnère, occupée au. ménage,, — les deux fils aînés, Yves et Goren lin, pêcheurs,. — le troisième, François, un « basâg^ »', — Catherine, jeune fille de seize ans qui, dans la i^son de pêche, aide ses frères au transport de la sardine et le reste du temps mène, en tricotant, paître sa vache au long des berges; c'est une enfant à l'expressioin morne et renfermée, ayant la tristesse foncière dexette race bretonne, dure, taciturne, peu
communicative. Tout ce monde, fruste, discret, en soi-même rétracté, reste lointain...
Compagnons de sa vie? Non... Pas même spectateurs... Commensaux très indifférents...
Et les jours passent, glissent, s'écoulent, employés — si l'on peut écrire ce mot actif — en une existence de stricte inactivité, d'assidu repos... promenades sans plan, stations sans cause, rêveries dépourvues d'objet.
André s'adapte à Tintellectuelle vacuité.
La vie d'étude, d'apprentissage, qui jusqu'ici fut la sienne, ne développa guère sa personnalité pensante. Préoccupé de connaître le génie des autres, de s'y asservir, de se l'assimiler, il n'acquit point son autonomie propre. Il est instruit, — il est autrui; il n'existe pas, en tant que soi-même. — « Self», disent les Anglais... « Serf» sérail, ici, mol approprié.
Il est en Bretagne, il parcourt ce paysage, le regarde et ne parvient pas à le voir. Il promène languissamment ses prunelles distraites sur les lignes, les formes, les apparences...
Spectacle que tout autre trouverait intéressant... La vue de Saint -Gwenolé produit souvent inapression très forte sur le voyageur. Pointe d'une double incurvation superbe qui va de Loctudy à Sein, cette plage basse, à demi submergée, défendue par sa ligne de récifs, demeure exposée aux englouiissements, aux raz subits, assauts conjugués des forces neptuniennes et plutoniennes. Légendes terrifiantes, souvenirs, phé-
A SAIiNT-GWEiNOLE 22'J
nomènes contemporains, tout devrait conseiller J'exode ou la peur... Les terriens d'ici, calmes, fatalistes, vivent, ainsi que ceux du Vésuve ou du Mont- Pelé, près du fléau, du monstre... Insouciants, rivés au sol natal, ceux-ci, comme ceux-là, dorment, chantent, aiment, prient...
Mais, notre Parisien n'est pas en veine de philosophie ; valétudinaire échoué là, non pour le spectacle, mais pour lui-même, incapable de rayonner, de s'extérioriser, absorbé par le sauci de sa conservation, replié aux égoïstes préoccupations.
Qu'est-ce? Voici que les lentes et longues marches sans but, programme, ni effort, auxquelles André se livre à travers la presqu'île, cette vie pérégrinante, péripatéticienne, commencent à raffermir la musculature, à provoquer les réflexes, les réflexions.
Le corps se reconstruit insensiblement; une fertilité s'annonce en suite de la renaissance embryonnaire. Voici qu'au protoplasma s'enracinent petites végétations intellecluelles, plantes quelconques, maigres velléités, faibles visions, idées incolores, frustes.
Mais ce sont déjà légers faits de conscience, spores, générations spontanées. L'éternelle scmaille de TEsprit assiège les jachères dépouillées, les sols épuisés, le subslratumun instant stérile; elle sollicite l'humus endormi et s'incarne à l'homme exténué.
A une certaine aube, il paraît à André que le verre dépoli interpose entre lui et le mcn le s'éclaircit. 11
croit voir la côte bretonne pour la première fois... En un songe bien tr^ouble encore, il soupçonne que ces lignes de caps tourmentés sont une écmiure racontant des. drames cosmogoniqu;BSy l'histoire formidable des Temps dévoniens, alors que des masse» de gneiss, ardoise, marbre, granit, roulèreat — vagues lourdes, brûlants reptiles, gestes étincelants*. .
Puis, celte fulguration s'évanouil^ comme traits de palimpseste, à la surface du Passé.
C'est tout noir, maintenant, très lointain... efTacé^..
11 est bien vrai, pourtant, qu'André retrouve la propre fécondité de son fonds intellectuel. D'autres objets le sollicitent. H se sent attiré d'instinct ver& les cromlechs, menhirs, dolmens. Là se place, pour lui, un recommencement de vie, un réveil après Thiber^ nation, une sortie, une fin de l'obaubilation*
Rudimentaire encore et vacillante, la pensée s'essaie aux problèmes primordiaux. Seule, sans guide, elle tâche de refaire le monde, connaît à nouveau le départ de cette route qui s'appelle c civilisation > .
Quels êtres construisirent ces- temples funéraires, dont les mégalithes sont les autels? Quels insulaires surent graver, au sein des tumuli,.ces inscriptions mystérieuses, ces signes, rappels des fétiches Néo- Zélandais?.... Les Atlantes assurément^ — naturels aborigènes dont nos Bretons représentent la descendance trapue et rabougrie.
André \?érain, considérant là population qui l'entourait, ne put se défendre de songer aux mœurs
A SAINT^GWENOLÉ 231
.du Tertiaire. Voyant de piteux pèlerins baiser le granit, les calvaires, les sculptures rupeslresjlse disait : € Nous sommes ici dans le monde originel qui connut l'adoration de la pierre levée ».
Et il continuait : € Le sol lui-même est primaire. Ajoncs, bruyères, mousses, lichens, genêts recouvrent à peine les assises minérales : vision du globe antédiluvien ». »
S'il allait voir un « pardon »?... oui, oui... excellente idée... André assista au plus caractéristique: G Sainte- Anne de la Palud ». Ô cette ruée de villageois extasiés, exténués, extatiques! cette longue procession d'iiommes tenant en main des cierges enflammés, vrai fleuve de feu. Ces gens portant à leurs lêvr^es, à leur front, à leur cœur, des chapelets, — ces gars dressant haut bannières peintes, châsses, statues, idoles enluminées, — ces filles et femmes habillées d'étoffes criardes, exhibant leurs amulettes, ayant pour -parure, à la mode polynésienne, verroteries «t paillettes luisantes !... Ailleurs, il vit défilé de besliaux que l'on Tient faire bénir aux porches des églises.
Tout cela formait survivance des bas étsits de conscience : religions babyloniennes ; antique Annam; Océanie; cultes ignés; superstitions de Papouasie, stades primitifs de civilisation.
L'étudiant s.e sent dépaysé, transplanté, en un inonde hostile... perdu parmi des étrangers qui ne parlent point sa langue et ne pensent pas comme lui... N'est-il pas dans une autre planète?
^ m j. w M ' wr
Qu'y fait-il? Question sans réponse précise... Qu'importe, au surplus?
A nouveau s'établit la viduité intellectuelle. Mais, en cette viduité, un trouble plane. L'attouchement mystique de Psyché a laissé trace; du passage de la déesse, un souvenir subsiste, certaine prédisposition, quelques effluves dont se perçoit Tardeur latente.
Comme au hasard, certaines mentalités naissent, imaginations obsédantes, absorbantes, fiévreuses. En elles se concentrent les énergies sans emploi, les « immanences » non utilisées, le potentiel qui s'accumula pendant le repos, au cours de la jachère.
Ainsi poussent, ^vigoureuses et tenaces, les premières végétations sauvages qui hâtivement prennent pied sur terrains incultes.
...Cette idée, par exemple, grandit :
Aux peuplades d'Armor, ignorantes, barbares, comparons notre brillant Paris. Eh bien! les barbares prétendus s'affirment plus purs, plus ingénus que les soi-disant civilisés. Ils sont de moralité plus haute, de conscience plus délicate, d'honneur plus raffiné. L'évolution humaine n'a donc produit que fruits gâtés, corruption, vices, dépravation. En face des antiques, les modernes représentent déchéance, dissolution, nécrose en pleine vie !
El pourtant, Paris est sa patrie, sa ferveur, sa foi! André se voua au culte du progrès. Eh bien ! la march'e en avant, n'est-ce pas la marche à reculons?
' jW ll | i y i |.i[.Jili i |Hi l l " I i HiHUl l UiAMI ' I J i'i , i |l i il il f i |i>Pt.4i>y!B?.jJll'J l ljf!. t
A SALNT-GWENOLÉ 233
Les « fins dernières ^ auxquelles aspirent les êtres d'élite, ne sont donc qu'une fin - — et des plus lamentables.,. L'avenir, les « horizons nouveaux», n'existent pas !... Que veut dire tout cela, mon Dieu?...
Vérain sombre en face de cette énigme, de cet « hiatus », de ce trou... ne parvenant à mettre pied ni sur un bord, ni sur l'autre, de l'abîme.
La connaissance de sa faiblesse, de sa misère, le jette dans une crise de désespoir. Impression d'écroulement, de ruine! Quelque chose s'effondre en lui... il souffre... Or, cette douleur, bien qu'unie à l'impuissance, n'en demeure pas moins l'indice d'une sensibilité sourde encore, mais proche de la résurrection.
.Hélas ! pour le moment, il lui faut reconnaître, en cette dépression subite et profonde, qu'il n'est pas mûr pour penser.
Les notions ébauchées jusqu'ici furent incohérentes : elles se flétrissent derechef, pâlissent, vont périr dans l'indifTérence et la lassitude.
« A quoi bon scruter tant de choses? murmure l'étudiant; tout cela m'obsède... ; en vérité, j'y suis indifférenL a
Notre jeune savant conserve encore trop la nausée des indigestes gavages : romanisme, grécisme, hébraïsme, hindouisme.. Pourra-t-il dégorger cette hétérogène nourriture, pour reprendre goût aux vrais aliments de la race, à l'eucharistique « pain » que pour leurs descendants préparèrent nos aïeux?
Douteux... La. c cuiriDâité »^ cette appéleBce de Tei^prit, n'est pas encore établie.
Avec un soupir coù il y .a du déHce et kIu regret, il 8(6 replonge en le néani ai doux, xéparaleur, léthilère... en ce nirvana qui est la paix...
.«..Il revient à la mer, aux déambulatiofis^vagues, aux heures d'incoasoience, au bain dans la vie tellu- •riqiie, aux visions superGcielles, tableaux qui^ peuv«sit s'arrêter sur les pupilles .sans ipénétFerijusqa'à l'âme.
Étendu sur un rocher^ iil regarde :les -James que lui envoie la solitude marine.
Inlassablement, il contemple ce spectacle toujours le même. Déferlement ininterrompu, ob&iiiié retour de la même ascension suivi d'identique écroulement ! Les poususées d'eau successives rmontent à l'assaut et n'ont pas sitôt fini d'engloutir «qu'elles s'écrouleint en une confusion de voluteB, ilourbillons, cr&tes, faucilles.
Encore, encore, la houle.se gonfle, accourt, attaque... ces formes reptiliennes qui i&nt le gros dos, se boursouflent, frappent Ibriitalemeiit, sournoisement... et qui, parfois, flattent, caresserit,..
Isochrones, .les lames produisent battement monotone, rythme endormant... Gela-plaît à notre spectateur, ile berce... Une autre consiflérîttion le tient aussi ;. cesjmoBtagnes d'(eau qui, se meuvent, comme animées, pour lui elles se résument en des apparences, faitstdobasard, occurrences dynamiques.
' 'yy-, ' ^■'.W f ^.mi^ » M^ y, ' ■ v "^"^ *
A SMNT-GWENOI.E
Veniteside mille lieues, ces formes, ces forces, ces formules cinétiques d-eprésentent simplement les «<^hors adventices d'un équilibre instable, d'une pagure équation, d'une fugitive et fragile matériaidc l'Élément. Naquirent-élles d'un baiser trop du soleil équatorial, d'une tempête sidérale, )pel des profondeurs sous-jacentes, de quelque [Ision magnétique partie du pôle, transmise à ^l'abîme, de quelqnegeste de la Planète?... Elles ^^nt, se dressèrent sur l'horizon, parcoururent , chevauchèrent l'Atlantique. Et les voici , pulvérisées, dispersées, mortes de ce petit ^^tre un récif... Redoutables, les voici deve-
^eçon d'himianité! Un retour -sur soi-même lain à dire : (c Et moi, suis-je autre chose, iJimmense mer humaine ? Pas plus que ces Me possède l'existence individuelle. Comme Prai bientôt anéanti... Ne le suis-je déjà pas ^quarts... guetté par les brisants?.., TsL pensée d'un cerveau, la mousse d'une lame, "^est^ce point tout pareil? un peu d'écume, quelques goulles d'embrun vite évaporées?... »
Constatations dissolvantes qui ruinent sa personnalité chancelanle, annihilent sa frêle autonomie d'être pensant... Il s'y complaît cependant : cela lui est doux comme élixir stupéfiant, comme analgésique, Vérain somnole des journées entières, sous un accablement pareil à celui qui le tint durant la nuit. Tout l'espace, diurne et nocturne, consiste
236 TEimiEiNS
en demi-sommcily veille indistincte sous une lumière voilée d'ombre transparente...
... L'aube se faisait prochaine, pourtant. Notre dormeur s'éveillait en un domaine de sensations confuses, de ténèbres amenuisées que faiblement éclairait la réfringence d'un soleil montant sous rhorizon. Les linéaments d'une âme individualisée s'accusaient... Parfois, il semblait que c'était bien décidément lui-mêmej André Vérain, qui regardait, en personne, l'univers, qu'il allait ouvrir ses yeux extasiés sur le jour réel, pour s'intéresser aux choses, aux êtres, au Vrai...
Un désir naquit en lui, assez net déjà : rejeter de sa « connaissance » tout ce qui fut appris^ acquis^ tout ce qu'il doit à une réceptivité de bibliothèque et de salle d'étude. Comme certains artistes font de la peinture en plein air, il va essayer, lui, de la pensée en pleine inspiration de vie. L/vr^.^î^fu^autrefois, il veut maintenant s'impressionner par vue directe sur le monde. 11 sera, non plus décalque, mais plaque consciente recevant l'empreinte lumineuse.
Cette résolution prise, il éprouve je ne sais quel sentiment d'aise, une suffusion de vaillance intellectuelle.
Et voici qu'en fait il commence à découvrir ce que tant de fois il contempla, sans le voir.
Son esprit devient allenlif^ se tend vers le phénomène en soi^ la manifestation de l'Absolu, Autour de lui, quels spectacles prenants! Ne les a-t-il donc jamais eus devant les yeux :
...Les petits gars bretons courant pieds nus, après
A SAINT-GWENOLÉ 237
les voilures, luttant de vilesse avec les chevaux, superbes, poitrine bombée, râble droit, inlassables en leur poursuite et quémande d'argent ;
,.. Les PémarienneSj belles luronnes à la taille épaisse, si étrangement coiffées du « bigouden », sorte de mitre disgracieusement rétrécie au sommet, avec lœud multicolore sur l'oreille gauche;
... Cette scène choquante où Ton voit une paysanne, jupons retroussés, jambes .nues, battant du blé sur Taire, en plein vent. Teint cuit, mains gercées, torse sculptural, statue vivante, la robuste femme lève son fléau, l'abat à tour de bras, tandis que, plus loin, le mari, assis, oisif, fume tranquillement, son Pen-baz entre les genoux... Tableau qui fait penser à ces basses sociétés où, réduite en condition servile, la femme fut bête de somme... ;
... Cet autre groupe de paysans et tâcheronnes portant faucilles, fourches, bêches, outils, debout sur charretis — tels des guerriers antiques montant leurs chars armés de faulx... ;
... Ces jardiniers de la mer qui, dans l'eau jusqu'aux aisselles, amphibies, cueillent le goémon de coupe et le goémon d'épave ;
,., Ces fillettes qui, sur les chemins, ramassent de la fiente séchée — seul combustible d'un pays privé d'arbres ;
... Ces rocs excavés, usés, limés, millimètre à millimètre, par l'assaut des lames ;
... Ces moulins à vent qui, sur l'horizon, dressent
IIP III \\^lf
leurs ixras grêles, tels des scarabées qui lèveraient en Tair leurs antennes;
... Ces sémaphores qui s'agitent, interrogent, répondeot, conversant avec inleriocuteurs invisibles, traçant dans le ciel une écriture mystérieuse, hiéroglyphique;
... Ces églises d'Armor, basses et louirdes, aux 5culplures frustes sur granit, harmoniques avec la flore rabougrie, la faune et la végétation si déprimées,..
L'étudiant compara cette architecture surbaissée, aux élancements gothiques de Normandie et d'Ilede-France ;
.... Ces champs mornes aux tons cendrés, pierreux, sans forêts, sans oiseaux, où s'élèventcseulemeni, à la façon de flexibles palmiers, les fumées que font brûleurs d'algues, fabricants de soude.
Par opposition à la plate solitude des guérets, André voit l'Atlantique, si vivant, en marche toujours, a^gité de courants, flux 6t reflux, peuplé de goélands, courlis, alouettes de mer, gaharres, barques, dundees, paquebots.
Pareourant la péninsule, Vérain lui reconnaît, découvre lui-même cette forme en «museau de cheval, si caractéristique, d'où lui vint s®nnomi(Penmarch). C'est bien en efl'et une tête chevaline aux 'naseaux fumants d'écume... je ne sais quelle Licorne, ;po^tant au front phare étincelanl.
Et ce phare d'Eckmiihl — la Licorne — promène son œil tournant, pinceau de lumière qui balaie l'horizon en geste hiératique d'aspersion*
A SAIMT-GWENOLÉ 239
Fort bizarre en apparence, pareille assimilation fut la première impression sapide que lui donna son esprit, renaissant avec fougue, incohérence extasiée, fièvre enthousiaste, en un certain désaccord d'enfance et de sénililé.
Sans analyser, du rester les idées qui sourdent en lui, sans leur résister, André les subit, leur fait fête, jouit d'elles, de leur outrance, de leur apreté savoureux, dé leur poignant intérêt, de leur poésie désespérée, en l'ivresse éperdue, en l'irrépressible essor d'une âme qui sort de l'hypogée.
Belle au bois dormant, Fimagination se réveille, ouvrant ses yeux de contemplation sur l'univers transfiguré, sur la Création féerique, divine, miraculeusement excrue à la surface du Mystère abyssal.,. .
D'autres notions surgissent, frénétiques, géniales, où se mêlent, sans correctif, la poésie et la terreur, en éclat somnambulique fait de rellets d'aurore comme de lueurs funéraires... Ne montent-elles point d'un berceau qui faillit rester grabat d'ai^^onie ou devenir sépulcre?
Un jour,, la plume vient à ses doigts pour écrire quelques phrases :
« Les églises pleines de foule suppliante, remplissent fonction d'accumulateurs, par la continuelle oblalion des prières, des invocations, méditations, adorations.-, par l'encéphalique éploiernent, tloraison nerveuse, appelaux interventions célestes?. , . Parfois», au cours d'une nuit d'orage, ne dirait-on
'•'"r*"'^'"ifï^ '
^i3 TERRIENS
pas que fuse des clochers une lueur magnétique montant vers TEmpyrée?
« ...Constatant la naïve et violente piété des fils d*Armor, observant la coiffe étrange des femnfies, ce « bigrouden > qui les fait ressembler aux « bonnes sœurs :&, je me persuade que nos vieilles races prennent facilement l'aspect sacerdotal. N'est-ce point, là, loi générale en vertu de quoi tout archaïsme se résout, se fige, se momifie en formes vénérées? »
« ...Avais-je jamais regardé, avec réflexion, les naturels de ce pays? Je viens de remarquer les yeux bridés des femmes, leurs pommettes massives, leur dure et noire crinière, leurs cheveux étirés en arrière formant chignon sur Tocciput, le teint olivâtre ou rouge brique des hommes, leurs faces plaies? Ce langage dur, aux sonorités heurtées, aux âpres monosyllabes, évoque les acceats d'une race antédiluvienne... Et ces toilettes avec broderies reproduisant ri m âge solaire ! ces réjouissances populaires autour des foyers! Et cet usage singulier de porter le deuil en jaune !
ce Oui, ce sont là des types paléo-américains ou asiatiques.
<L Dans les temps reculés, Armor ne fut-il pas uni aux continents d'Ouest, aux terres de ponant et d'Océanie?... »
Pareille idée lui était certes déjà venue, mais nébuleuse et dubitative. Aujourd'hui, elle s'affirme en Irai^ts saillants, clairs. . . L'intuition , jadis, crayonna des
' ^9Wl^^J^ l tMil V tfJi.9,m\ 9ff liMf l t W ^
A SAINT-GWEXOLE 241
phrases, esquissa certains mois, en lignes tremblantes, ôffacée^... Mais, voici qu'une main plus lourde et appuyée refait les linéaments, trace à nouveau les syllabes.
Ce lui fut une joie de voir sa pensée écrite, sa pensée à lui ! '-
C'est décidé. 11 notera ses impressions personnelles. Farà da se, comme dit IMlalie. Ce seront fleurettes de son jardin et non plus inflorescences exotiques sur étrangères plates-bandes.
Vivront-elles, ces lignes? ou se dessécheront-elles? Qu'importe ! L'herbier du souvenir demeure toujours précieux à qui le composa...
Issu d'un organisme rénové, l'esprit se retrouve plus vigoureux, mieux vibrant... « Le verbe se fil chair », selon le mot antique... Ici, la chair se fait verbe.
Un mot éclalant, un nom, s'inscrivit en son cerveau... Ailaniide.
Oui, c'est bien cela : la péninsule bretonne représente survivance géographique d'âge primordial. Armor fut habité, l'est encore, par les fils d'Atlas. Ceux-ci furent congénères des races antiques subsistantes ailleurs. En dépit des atténuations et croisements, cette famille demeure foncièrement asiatique ; le prototype est mongol.
Longeant les côtes déchiquetées, convulsées, Vérain relève les strates, les vestiges de la torsion suprême, de l'arrachement continental où se brisa
5i2 TERRIENS
TAtlantide, avant de sombrer — en. cette heure millénaire ou le sol, tiède et mou, céda sous la pression des énergies volcaniques et ta poussée furieuse des Eaux, L*Iroise, le Fromyeur, ne présentent- ils point Téeore visible de ce cataclysme?...
' Pareilles sensations témoignent d'une vitalité foncière, mettant leur empreinte/ leur frappe sur l'immatériel lissu de la pensée.
Elles sont fortes et salutaires.
Cet Océan... quel poème éternellement renouvelé! Voyez l'eau verie aux guipures blanches qui laisse au long des côtes un liséré de dentelles, frange idéale.
Mainten:int, tout devient violet : aquarelle très douce, spectacle d'estompé, élyséenae vision.
(«Insuiie, la vesprée I Quelle paix ! on dirait que le Mythe ancien est vrai, qu'une immense et souple Déit vit et palpite sur le sein de la planète. Qœlle Ocpunide, i|ueile Néréide, fait doucement flotter sa chair translucide sur le rivage aux mille conques d'ivoire! El, sous la lune, qui donc agite' lévètement somptueux et froid, les écharpes aux gazes lamées, glacées d'argent?
Les étoil^^s se mirent dans l'Eau, semant les dia* manls partout, aux mailles de cette robe miraeuleuse, ornant d'illusoires pierreries le voile de la Déesse rêvée.
Les lumières d'Audierne et de Loetudyi palpitent, jetant, sur la mer, reflets mouvants et moires, étin-
^¥TÇFÇ»^t^-'. •
A SÀINT-GWENOLÉ 24^
celantes : des steamers réfléchissent leurs feux de position. Eckmùhi respire, en cadence lumineoâe.
Aux jouFS de tempête, queUes strophes écheveléest
D'abord, prologue sinistre : au loin, la mer ardoisée, que strient les moutonnantes crêies. Autour des jroohes,' elle bouillonne, et soudain se hérisse, se soulève pour les engloutir d'un bond, traîtresse, blanche de colère.
Un vent terrible s'établit, appuyé sur la terre qu'il écrase, rouleau très Lourd lancé en ouragan Devant lui tout se baisse : herbes et végétations se couchent, s'aplatissent : les maisons (ne le dirait-on pas?) se sont enfoncées d'un cran dans le granit, comme pour s'y cramponner, s'y accrocher de toutes leurs fondations.
Quelles i;rx)upes livides attaquent la plage basse, s'acharnent contre les rocs, à coups de béliers, noient les lignes de récifs qui défendent la péninsule, submergent la chaussée de Sein, assiègent les Glenans, rongent les assises granitiques de la Pointe-du- Raz?
Les embruns posés bas sur la lande donnent au paysage certain aspect diluviea, formant vision d'âge primaire.
Rafales., cyclones, tornades soulèvent masses d'écume, les déchiquettent, en éparpillent les lambeauflL Bientôt, on voit courir, parmi ajoncs et bruyères, des flocons, des mouchetures spumeuses,^ sortes d'insectes ailés...
su TERRIENS
Mille flammèches blanches soufflettent André, le provoquent à la pensée.
11 évoque alors tempêtes fiibuleuses, tragiques souvenirs, désastres millénaires, soulèvement des puissances planétaires contre Thumaine iniquité... Gralon fuyant la criminelle Dahut... l'engloutissemenld'Ys... celui pareil de SodomeetGomorrhe... TEau vengeresse et puriflcalive... le drame qui est à la fois bnplême et trépas.
La réflexion de l'étudiant se porte ensuite vers les légendes, qui font revivre de miraculeuses figures, les saints, les héros victorieux de l'Élément : Corentin marchant sur les eaux, Gwenolé posant son pied à la crête des lames... et aussi le Nazaréen s'avançant sur le parvis de Tibériade...
A cet être ressuscité en plein siècle de science, à ce Lazare rouvrant ses yeux, reviviscent, d'autres mentalités viennent qui, dans son antérieure vie, eussent paru fort étranges, inconcevables.
Celles-ci, par exemple :
« Ces grottes, qui clament et grondent, attaquées par la houle, ne représentent-elles pas un cerveau qui reçoit le flux artériel du sang planétaire ? Y aurait-il, à la suite de ces chocs, par transformation des énergies, je ne sais quelle sensibilité difi*use, confuse et forte, certaine chaleur vivante qui, en un sens, animerait l'inerte conglomérat?,.. >
Chimère ? Paradoxe ? Dérèglement d'imagination?...
En tout cas, voici que, de la solitude des eaux,
A SAINT-GWENOLÉ 245
monte la voix astrale, la voix de l'Étendue. Un souffle frappe le cerveau humain, les méninges. Alors, rinconscient inspire le penseur, continuant à J'ignorer. Une rumeur emplit rencéphale. L'orgue divin louché en tous ses « registres » commence sa mélopée balbutiante, prélude des ultérieures mélodies que vont jouer les Mains célestes.
Vérain prend goût, maintenant, aux choses qui l'entourent, s'intéresse aux mortels. Évadé des antiquts « littératures », il se prend aux faits si passionnants de la vie positive.
D'abord, il se rapproche de ses hôtes, et ne les voit plus négligeables, indignes de fixer l'attention d'un € humaniste ».
Pêcheurs de sardines, les fils Le Bihan, Yves et Corentin, se montrèrent ravis lorsque le « Parisien » — comme ils appelaient leur pensionnaire — manifesta le désir de les accompagnera bord.
Révélation pour André, véritable enchantement, quand il assista aux apprêts, quand il prit part personnellement aux opérations de la pêche !
Avec quel intérêt il suivit la pose de la rogue, appât pour les voraces poissons! Quelle joie quand il mit le pied sur le bateau sardinier Morgane qui l'emportait aux aventures et risques de l'inconnu! Il eut un épanouissement de cœur lorsque, pour la première fois, il aperçut le beau filet aux mailles bleutées, glisser... s'enfoncer... perdu maintenant dans Tonde glauque, invisible, aux céruléennes profon-
byGoogleJ
546 TKRillENS
deurs... et Temofiter ensuite chargé de mille poissons auK écailles d'argent, frétillante joyaux de la mer..^
Délicieuses, ces nuits du Iai*geî... Et Toicique, las de rêver aux étoiles, fatigué de toute cette maje^ nocturne, soudain éveillé des contemplatioas, de l'hypnose due au firmament noir et con^etlé, Vérain éprouva désir nouveau : travailler, -aider autrui de ses mains. ...Et ainsi fait-U, tenaift les drisses, hflkmt aux écoutes, ramant, remplaçant Yves au gouvernail, ou suppléant Oorentin pour prendre deux ris dans la voilure... réunissant ses efforts aux leurs pour embarquer la sardine... Soutes et «cales s'emjilissent, alors : granges marines regorgeant bientôt de blé océanique.
Tous trois au retour, le Parisien en sorouët comme ses camarades, s'évertuent à jeter toute Tengrangée sur le quai, k pleines pelletées...
C'est le plaisir! et. aussi, le gain journ^dier, le gagne-çain... Car la famille Le Bihan,.sansÔtre riche, bien sûr, subvient à ses premiers besoins, avec le produit de cette pêdhe. Même, quand la saison est fructueuse, on fait, ^on pas de grosses économies, mais quelques minces réserves.
Mais, quelle nouvelle sinistre se répand parmi les côtiers t... En plein mois de septembre, alors que les débuts s'annonçaient passables, les bancsde sardines se raréfient, s'espacent...
Qu'y a-t-il ?■ Diverses hypothèses sont mises en avant : Épidémie, — Invasion de marsouéns, bélugas et
A SMNT^GWENOLÉ 247
pieuvnes qui feraient .effroyable carnage du poisson ooaaiïdoré, — Changement d'orientation dans le (Juif StFeam, — Disparition desaoimalcates dont la sardine ee uourrit, — Influence volcanique du sous-sol marin...
fCtei ne se jnet pas d'accord... Enfin, le fait est là. Et bientôt, pour cette population imprévoyante du littoral qui vit an jour le jour, qui escompta le gain de la saison ^ c'est la misère subite, irrémédiable, à fond.
Les bureaux de tabac inventent une formule,pour exprimer cette détrçsse générale : « Nos marins ne fument plus, ne prisent plus, ne chiquent plus : nous serions ruiaés si on n'avait pas les caries postales avec les vuies du pays et les coslunies ».
Parmi les sardineries nantaises, beaucoup chôment et ferment; quelques-unes réduisent le salaire des ouvrières : de trois sous par heure, on tombe à deux!
ïves et Gorentin ne savent plus que faire.. .
Us s'informent ; on leur dit que ceux de Douarnenez lâôhenjt la sardine, pour pêcher le maquereau et le th(m.
D'autre part, voici que le chef d'une maison nan- : tai»e 4e sécherie, salaisons et conserves, a réuni les pêcheurs pour leur dire : « Mettez-vous aux merlus et aux<5ongres : nous achetons j>.
C'est pourquoi, ceux de Saint-<Gwenolé qui gardèrent quelques économies, n'hésitent pas à acheter de plus grosses embarcations pourlesgréer en lougres et
248 TERllIENS
chasse-marée. Barques et apparaux neufs, ça coûte gros : 1800 francs au bas mot ! Mais, le moyen d'agir aulremeot? La nouvelle pêche est dangereuse et nécessite croisière au lai*ge, par gros temps, au besoin, et par mer démontée.
Impossible pour nos Le Bihan de faire pareil sacrifice! Alors, la débandade...
L'aîné, Yves, disparut, au moment où son rang d'inscription maritime l'appelait à Brest pour servir sur la flotte, « à l'État ». On le porta déserteur! Le père Le Bihan eut un mot grave : « Celui-là, il vivra aux dépens des autres : il.ira au penzé* ».
Presque en même temps, le second, Gorentio, quitta le foyer familial pour aller en Tunisie tenter fortune : on lui avait dit que, là-bas, se retrouvaient les bancs de la précieuse sardine.
Le troisième, plus faible; moins déterminé, trop jeune encore du reste, resta au logis, résigné à la famine, à la mort.
Mais quelqu'un, dans la maison, qui ne se découragea pas, ce fut le père, vieux sang de héros!... Malgré ses infirmités et ses soixante ans, il jura que, dans sa famille, lui vivant du moins, personne ne mourrait de faim.
Alors, il dit à son fils François, cadet de 15 ans : « J'allons prendre du thon ».
Et il enseigna au petit celte pêche curieuse qui se pratique « à la traîne », avec longues lignes où
1. « Aller au penzé », pour les Bretons, c'est entreprendre le métier terrible, celui de pilleur d*épaves, de naufrageur.
A SAINT-GWENOLÉ 249
J'appàt n'est qu'un petit paillon de rnaïs tressé en forme d'oiselet.
Avec un méchant sardinier comme Morganej la grande pêche malheureusement était difficile. Combien fatigante aussi et périlleuse ! Cette coquille ne pouvait guère sans danger porter lourde vergue penchée, nécessaire à l'opération... Bast! Pour vivre, il fallait bien risquer de mourir...
Mais le père montrait une ténacité, une patience, une audace! Son coup d'œil, ses vieux muscles, solides quand même, sa force d'âme, faisaient face à tout. II était plein de ressources, donnait l'exemple de l'endurance, avait t du cœur au ventre )>, Jamais il ne rentrait sans une bonne prise ; et, si le thon manquait, il se rabattait sur le chien de mer.
Un peu d'argent revint au foyer; mais cela ne suffisait pas. C'est alors qu'imitant l'énergie paternelle, Catherine, vaillante Bretonne, s'expatria pour gagner quelques sous. Elle fut s'embaucher parmi les ouvrières employées aux usines de Douarnenez qui « marinent le thon ». Et, bras nus, chignon serré à la nuque, jupes relevées, notre courageuse fille travailla en ces étuves qui l'anémiaient peu à peu.
Hélas! quand le malheur pèse sur une famille!... Certain soir, la Morgane ne rentra point. .. Prise dans un fort grain d'ouest, elle avait chaviré par le travers de Sein... Deux lamentables marins, un vieillard et un enfant, étaient par le fond !...
Resté seul avec la vieille veuve, André, inquiet de
sa détresse, estima qu'il devait faire revenirGatherine. Celle-ci donc reparut, pâlie par cette existence dans les saloirs,'les sous-sols ibueux, dans cette atmosphère humide, surchauffée, dâ:>ilitante«
Comment allaient désormais vivre ces pauvres femmes^ Le jeune homme connut l'angoisse du problème... Avec délicatesse charraanlîe, il >pnét6xta que son père venait d'augmenter sa pension, d'où iil s'autorisa pour laisser davantage au budget qui les devait nouruir tous trois.
Une autre idée le tenait : retrouver Yves, devenu maintenant chef de famille, lui montrer son devoir^ sa nesponsabilité, iEaire appel à sa conscience, à sa honlé native, obtenir de lui quelque secours à défaut d^ine tréintégratiofi que rendait impossible la rigoureuse loi militaire.
De discrets irenseâgnements lui apprireatqueie.réfractaire était aux Glenans, enrôlé pai'mi les louches équipes, des j9«gfams (pilleurs d'épaveS).
Ce fut à grand'peine qu'il le joignit. Alors, en un effroi mélangé d'âpre intérêt, il connut cette existence extraordinaire des « naufrageurs ».
CoilOés du bonnet a glaz », vêtus d'étoffes sombresi, aux coupes monacales, presque invisibles.sur les rochers, les « paganis », ces modernes sauvages, •« Ifont la guette », attendant le navire qui pourrais Yenir à la côtie. (Blottis au creux des grottes, tapis.au -ras du sol, échappant aux douaniers (les maltôtiersO avec infernale adresse, ils épient de leurs regards aigus et félins tout bâtiment signalé, étudient sa trajectoire.
hvGoOQ li^^ ,j ^i^.
A SAINT-GWKiYOLÉ 251
suiveat les vicissitudes des vents, courants, ressacs, marées, brumes.. . Avec quelle impatience ils appellent les nuits sans lune! De quelle abominable allégresse ils saluent un bateau dérivant vers les récifs à fleur d'eau! Avec quelle ivresse ils entendent le bruit sourd de quelque canon d'alarme daas le souffle d'une tempête !
Chaque matin, avec dévotion impie, ils invoquent « Netre-Dame-des-Brîsants »•
Bieni plus, ces criminels braconniers promènenl, sur la grève, des vaches ayant, aux cornes, lanternes vertes et rouges... La marche lente des bêtes simule oscillation de quelque paquebot — supercherie destinée à ftâre croire aux pilotes et timoniers perdus dans les ténèbres, que la route est par là ! Malheur aux imprudents qui dévient, tournent la barre, mettent le cap de. ce côté! Bientôt une quille touche sur «l'allée de la mort »... Le pagan, fier de sa ruse, n'a plus qu'à jeter la longue gaffe ou le croc à trois branches. ..
La curée alors ! le vol, l'ivresse, le meurtre parfois)! ..•
Yves était (itevenu brigand, réfrac taire, révolté, pariay ennemi de l'humanité, être fermé, dur, race de Gain! Aucune lumière morale ne subsistait en luîi André ne put rien obtenir de ce cœur où le souci de la conservation, le goût de la maraude, la haine avaient toutaboli: honneur, pitié, sensibilité, amour filial!...
Gomme le Parisien reprochait à Yves sa vie d'écumeur de grèves, celui-ci riposta par le dicton : <i Eguis mavigé aiel eur viock ».
En effet, ces pêcheurs d'épaves considèrent la raer apportant le bris comme «n^ vache qui a mis bas pour eux.
A leur sens, ce « droit d'aubaine » est dispensé de toute justification.
L'étudiant connut alors certaine sensation foncièrement puissante, dont il esquissa ainsi la formule :
€ Donc, il faut, pour^' attacher àla vie, se voirmenacé de la perdre, connaître l'angoisse d'une mort prochaine. Sous la douche de l'effort, sous le fouet du combat, la conscience humaine se sent mieux palpiter. L'ardeur de vivre reste liée à la fureur de dépouiller. Le rapt, la rapine donnent à cette joie d*étve toute son âpre et cruelle volupté, toute sa bestiale saveur.
(( Moi, fils de civilisés, issu d'une lignée amortie déjà par la paix et les croisements sociaux, j'en étais arrivé au iœdinm. Je m'ennuyais d'exister perdant ainsi la raison de subsister. Les ripuaires, eux, rejetés aux confins de l'animalité, parmi le conflit des forces homicides, se sentent vivre; ils vivent donc, furieusement, avec ivresse, sans répit, sans merci, jamais rassasiés...
i< Je représente le couronnement de l'arbre, la feuille touchée déjà par le dépérissement, la fleur qui voit languir ses corolles, qui, tout à l'heure fanée, achève d'exhaler son parfum mourant. Tandis que le pagan, âpre et vorace au gain, forme la racine nerveuse, aveugle et dure, acharnée à la siiccion des
A SAINT-GWENOLE 253
sèves, à la conquête de Taliment. L'idéale fleur est dans Tair et le soleil : la racine plonge parmi les détritus, la pourriture souvent. La première languit en sa beauté : la deuxième palpite en son abjection.
« Racine humaine comme racine végétale ne se battent-elles point, dans les basses zones?
(( Demam, pour la fleur, c'est lamort : pour la racine, demain, c'est l'avenir, la pérennité, l'ascension- »
Revenu près des deux femmes, André ne put se défendre d'un mouvement de pitié, considérant la détresse où gisaient les dolentes abandonnées.
Abandonnées! Elles allaient le devenir encore plus; car il devait bientôt, lui-même, quitter la Bretagne. Le temps de son séjour était terminé; il se sentait vraiment mieux, restitué en son énergie. Vérain père le rappelait, anxieux des examens, de Tavenir, du professorat, de la chaire rêvée...
L*esprit d'André se heurte aux irrésolutions. Il veutobéir; mais, d' autre part, n'a-t-ilpascertaindevolr de reconnaissance vis-à-vis de ces malheureuses — les discrètes et dévouées femmes qui l'aidèrent à se guérir. N'est-ce pas sous leur toit qu'il recouvra la santé, de leurs mains presque?...
Oui, oui, certes... cela est vrai; mais enfin, il les a rémunérées de leurs peines, il ne doit rien en définitive... Cependant...
Le destin se charge de mettre terme aux rncertitudes, en lui imposant un^ épreuve, un malheur personnel.
Quelques jours après son retour au logis Le Bihan, notre étudiantse sentitfiévreux, respirant mal, comme à travers un écran de fines mailles.
Il crut à une courbature, résultat des fatigues auxquelles l'exposa cette excursion au repaire des naufrageurs. Lui, si frêle, habitué aux ménagements, il avait affronté, sans prudence, les intempéries de cette vie tragique, animale presque — laquelle, sans danger pour des gars solides, à la musculature tassée, peut devenir mortelle au valétudinaire rejeton d'une famille parisienne*
Appelé en toute hâte, le médecin de Bourg-l'Abbé diagnostiqua congestion pulmonaire avec complication pleurélique.
Attaque brusque! Le malade, bientôt, fut dans le délire, le coma. Alors, nos deux Bretonnes s'installèrent au chevet de leur pensionnaire, se relayant, exécutant avec scrupuleuse docilité, intelligente el pénétrante activité, les ordonnances composant l'énergique et incessante médication qu'institua le docteur.
Catherine, particulièrement, se montra prodigue dé soins, d'ingéniosité, de sollicitude. Cette petite Bretonne aux traits fermes,* au regard droit et franc, aux narines mobiles, aux dents serrées faites d'émail dur, au menton volontaire, fut celle qu'indiquait sa physionomie : alerte, vive, robuste, inlassable. Elle s'affirma réfléchie, intuitive, ayant le calme, la volonté saine, l'esprit de décision, la bonté vigilante.
A SAINT-GWEiNOI.É 255
La juvénile constitutiond'AndréluUait, aidée par le dévouement tranquille et absolu des gardes-malades.
Ce fut enfin la victoire! Dans une sorte de songe, notrexîonvalescent, affaibli, à peine tiré des ombres de rinconscient et de la Mort, reconnaissail les personnages anxieux autour de lui, apercevait la cornette blanche de Catherine, gentille « sœur de charité )>. Ce « bigouden >, collerette rabattue en quatre ailes échancrées, produisaient aux yeux encore vagues du malade l'impression de quelque coiffure de religieuse.
Dans son hallucination, à la fois douloureuse et délicieuse, il contemplait cette flottante figure qui lui parut on ne sait quelle Madone salvatrice et tulelaire... Était-ce une vierge?... la Vierge?..,
Catherine semblait telle qu'une apparition, chaste fleur d'imagination qui, sous le front enfiévré de Vérain, se nimbait, très pure, d'un rayonnement.
L'enthousiasme actionnait de nouveau l'esprit du jeune homme; il renaissait, palpitant à la vie retrouvée... l'àme extasiée idéalisait la Rédemptrice.
Excellentes infirmières, les femmes avaient soigné, sauvé, mais n'avaient guère écrit. D'où il advint que Vérain, le père, ne fut pas informé du péril... 11 connut la maladie de son fils alors que tout danger mortel se trouvait conjuré déjà.
Rassuré avant d'être efl'rayé, le professeur composa, de sa belle plume de rhétoricien, certaine épître de remerciements qui n'était point pour déshonorer le « grand siècle », ni le « Conciones ».
Le même courrier apportait au fils .un mandatposte supplémentaire dont le libre usage lui était laissé, aux fins de rémunération ou récompense.
La reconnaissance d'André se porta d'abord sur Catherine qui, plus alerte et vaillante que sa vieille mère, s'était consacrée presque nuit et jour à l'œuvre de salut. Lui offrir de l'argent... André ne l'osa point et ne le voulut pas davantage. Alors, considérant les maigres nippes de futaine et droguet usé que portait l'humble fille d'Armor, il conçut une idée de toute raffinée délicatesse, que voici.
Sous son air timide et triste, malgré ses trop modestes vêtements, elle était jolie, cette petite. *0r, elle ne paraissait même pas s'en douter. Bien plus... Peut-êtrCj, paysanne résignée, ne se regardant guère dans les glaces, se pensait-elle laide, destinée à l'abandon, au destin ténébreux.
Eh bien ! André ne pouvait-il la révéler à eWemême, sertir sa jeunesse accorte en un cadre d'atours, éveiller sa féminilité?
Qu'un poète, qu'un artiste, distingue, au creux du fossé, telle fleurette, perdue sous les souches dures et les éboulis, étouffée parmi la foule des frondaisons, — , qu'il lui fasse comprendre sa grâce et à quel point elle est divine, — qu'il balbutie la phrase mystique : « Ave Maria, gratia plena.,. » la petite âme percevra-t-elle? Ne sera-ce pas rumeur de la sève vivante en la chaste intimité de ses fibres, essor, oblation de tout son parfum?
André décida qu'ainsi ferait-il vis-à-vis de Catherine.
A SAINT-GVVENOLÉ 257
L'hommage pieux développerait le charme de cette jeune fille. . . Héva se montre, toujours, extasiée devant son adorateur? De quel regard la femme ne récompense-t-elle pas celui qui sut lui insuffler sa ferveur, l'animer, la contagionner!
C'est pourquoi, au sortir de la crise où il faillit succomber, le ressuscité effectua son premier déplacement à Quimper-Gorentin, — capitale gardienne des us, coutumes, et costumes, de Cornouailles...
... Quelle surprise joyeuse pour la mère quand parut la toilette confectionnée par Tun de ces habiles « kemeners » qui conservent, en Basse -Bretagne, l'art et les traditionnels patrons de rhabillement national! Quelle ivresse pour Catherine quand elle se vit, quand elle vit cette jolie personne si bien « prise » et ajustée, si élégante! Comme la Marguerite légendaire, elle murmura : «Ce n'est plus moi!... Ce n'est plus mon visage! ... >
C'est alors qu'André se découvrit une âme de peintre, un goût de sculpteur, pour draper, pour orner l'amie qui fut secourable aux tristes heures d'agonie... Pour elle, c'est jour de fête maintenant!
Or, voyez : ce a bigouden » disgracieux d'habitude, le voici, transformé, par imitation du koricher d'Ouessant, devenu seyant, marié aux cheveux relevés de Catherine. Sur la chevelure, l'étudiant pique une de ces fleurs qu'affectionne la jeune fille ; Toeillet de falaise, simple guipure rosàtre avec reflets bleutés, au parfum à la fois discret, pénétrant et profond. L'œillet de falaise est bien, au surplus, ressem-
blance physique de la petite âme charmante si modeste,. •
Le front très pur de Catherine, les yeux aux pupilles clairHs,la bouche fraîche où flotte sourire pâle, la chair si fine, sont encadrés par la coiffe elles brides bouffantes de la guimpe.
Ainsi accompagné, attendri, le visage perd son caractère un peu heurté, se fond en douceur idéale.
Le corsage de velours noir, avec applications de broderies blanc et or, le tablier de soie mauve, relevé d'une écharpe, le koricher de tulle, tout cela met en valeur les lignes d'un corps robuste et svelte.
Le dimanche qui suivit, à la sortie de l'église, Catherine Le Bihan, parmi ses compagnes demeurées frustes, lourdement nippées, produisit Teffet d'une reine des prés au milieu du chiendent.
...Parfois, Vérain se complaisait à regarder droit dans les prunelles de Catherine. Sensation précieuse, en vérité ! Le premier contact de la femme, c'est en effet son regard, jet de lumière, doucement élincelant, qui — tel un phare tournant — illumine... et passe...
Et si, d'aventure, le fluidique faisceau s'arrête aux pupilles de quelque contemplateur, c'est l'hypnose pour ce dernier, l'hallucination chaude-.. Ce senties rais de feu aux sombres interférences que l'ésotéricisme nomma « Pentecôte ».
L'impression suivante* dominait toutes autres: un rabat très blanc, raidi, divisé en quatre ailes retombantes, donnait à la physionomie je ne sais
A SAliNT-GWENOLÉ 259
quel vague aspect de prêtresse; et sur la tête le a bigouden », artistement posé, dessinant ses plis archaïques, faisait comme une liare de dentelles.
André pensait : « N'est-elle pas ravissante, ainsi? Disparue, Catherine Le Bihan ! Salut à la Bretagne des légendes qui se dresse sous les traits de cette pauvresse transfigurée — Cendrillon changée en fée ! »
...Mythe éternel de Pygmalion à genoux devant Galathée, prosterné aux pieds de la statue œuvre de ses mains, — fille de son âme devenue femme!
En ce jeune homme, l'être était refait, chantant la vie, aspirant à l'amour. Et voici que les yeux d'André Vérain se fixèrent, extasiés, ardents, sur la chaste nubilité de l'humble Bretonne.
Mais André était âme honnête, cœur droit.
11 réfléchit : « La mère me fut bienfaisante; je suis sous son toit ; elle est sans ressources comme sans défense; elle a confiance en moi '.abuser serait abject!»
Il rejetait loin, très loin, toute idée de basse félonie. Catherine demeurait sacrée, puisque sa mère, ayant foi en la délicatesse de l'hôte, l'avait admis au foyer, près de l'enfant chérie... puisque les deux jeunes gens pouvaient se voir sans réserve, sous la seule protection de leur honneur.
Notre race d'Armor possède sentiment profond et inné, fait de religion, d'instinctive morale, de droiture, de pudique réserve, qui éloigne du mal, préserve de la chute, empêche même de songer à l'ignominie possible d'une trahison.
« Trahir », André ne voit qu'horreur et dégoût en
cette éventualité. La liberté qu'on lui laisse met en cause sa responsabilité, sa conscience. Non! il ne répondra pas à la bonté par une vilenie; il n'apportera pas, en cet intérieur familial, mensonge, honte, prostitution ; il n'accablera pas d'un nouveau malheur celte veuve-mère déjà si éprouvée. Ce serait lâche, indigne de lui !
Ici, commença entré nos jeunes gens existence d'affection fraternelle un peu nuancée d'amour, pénétrée de tendresse grisante.
Ensemble, ils firent longues promenades à travers la péninsule. Catherine conduisit André aux églises, aux « pardons »; ils assistèrent à ceux de Saint-Nona (Penmarch), de Kernilit (Kerfuntenn), de Sainl-Budoc (Plomeur)^ de Vile Tudy.
Lui, Parisien, nourri dans le scepticisme, se reconstruisit une âme de foi, au contact de cette dévotion si naïvement sincère, si vivante en sa ferveur, si contagieuse en son extériorisation. Il s'agenouilla à côté de sa compagne, pour vivre en son rayonnement. Et, lorsque, en la rigidité d'un geste lent, grave, elle se signait, il trouvait que, dans son costume traditionnel et antique, sous sa cornette, elle prenait l'air d'une « religieuse i>.
Puis, la main dans la main, à la mode bretonne, nos adolescents parcoururent landes, grèves, côtes, écoutant la chanson des vagues, le cri des alouettes, de mer, respirant l'odeur du varech, humant le parfum iodé que répandent les océaniques embruns.
Pour le fils du Paris blasé, le voisinage de cette
A SAINT-GWENOLÉ 261
chaste et jolie fille constituait exquise sensation qu'il n'eût voulu à aucun prix gâter par la bassesse d'une médiof-re aventure de galanterie. Très scrupuleux, innocent de par sa volonté, il respectait...
Il fut prudent, maître de soi ; jamais une parole ne provoqua, en l'âme de sa compagne, ce frémissement interne d'où [ombe l'aveu, — beau fruit mûri par le soleil d'un désir brûlant...
« N'est-ce pas cela, songeait-il, que les livres ésotériques, en leur hermétique langage, appellent « le symbole de la chute d'Eve »? 11 s'arrêta complaisamment à celte idée et ce lui fut une joie de constater à quel point chez lui la pensée dominait les sens...
11 savourait, avec délices, cette occurrence : une femme intacte, quoique non intangible, nimbée par l'auréole de sa pureté, vierge malgré les faiblesses et les fatalités de Genèse...
11 s'affermissait dans la résolution de ne jamais provoquer la déchéance de son amie. 11 n'obscurcirait pas la radieuse clarté d'un être azyme ; aucun souffle bestial ne flétrirait ce lis, ne profanerait cet immaculé sanctuaire de vie.
Catherine aimait-elle André? Oh! certes, oui... de tout son cœur, de tout son corps aussi, de tout son être palpitant... mais rien ne le faisait deviner : cette Bretonne possédait la force absolue du retrait en soimême, du mutisme, — le mutisme des races à sentiments profonds auxquelles fut refusé le don d'exprimer.
Ame de fatalisme et de résignation, tragique,
grave et passionnée, malgré son apparence de tranquillilé, de tristesse impassible, elle ressemblait à la flore de son pays...
...A celte fleur rose pâle, dont s'émaillent les dunes, un peu bleutée, aux nuances fondues, très amorties, on deux teintes effacées;
...A cette autre infime dont le vert aqueux, déteint, jaunâtre, semble indiquer la faiblesse et qui pourtant, par sa forte racine, s'implante au roc lui-même : la (( casse-pierre »... ;
...A (ouïes celles-ci, que baigne trop la mer iodée, que dépriment le vent et la houle, qui ne parviennent pas à s'épanouir en corolles et restent en boutons. Leur existence est inachevée : entre deux granits elle demeurent invisibles. Quelle intensité de vie, cependant! Combien pénétrante est leur vivace amertume! Combien riche la saveur acre de leur arôme !...
En elles — comme en Catherine — palpite le mystère d'amour ; mais, filles de l'Océan, elles se ferment aux effluves de la Terre et se refusent aux nuptialilôs...
...Certain soir, les jeunes gens se trouvaient, côte à cote, assis au bord d'un champ à Kerscaven, où se dressaient (luelques dolmens. André regarde... Il songe, pénélré par des pensers doux et forts venus des racines de l'Etre. Il demeure plongé, absorbé en un rêve (rélrange intensité...
Le soleil à son déclin, obliquement rase la terre, inonde les landes. Dans sa nappe lumineuse vibrent,
vrrT^
A SAÏiNT-GWENOLÉ 263
tournent, chantent des myriades animées. Pourquoi la vue de ce poudroiement qui étincelle et palpite, évoque-t-elle, à Tesprit d'André Vérain, la poussière des défunts ?
Celte Parole celtique lui revient en mémoire : « La poussière des aïeux renaîtra ».
Les rais éblouissants, peuplés d'atomes, disent la vie éternelle, Ja résurrection des races, la pérennité des germes, le miracle de la matière radiante...
Donc, ce n'est pas ici champ des morts, mais prairie sacrée, parvis des ancêtres. Autour du jeune homme, il n'y a plus de tombes, plus de cimetière; il y a, sur l'esplanade d'un Temple, des autels, reliquaires, tabernacles, où mystiquement brillent des âmes, des hosties, des globes immaculés, un essaim de mondes en leurs orKes roulant...
L'enfant pieux, mû par les profondeurs ataviques, s'extériorise... Il adore le passé vénérable, nimbé de poésie, de gloire, d'espérance.
Impressions multiples et complexes... Le savant se tient sur une terre de deuil qui, sous Téclat solaire, resplendit... II songe aux Mânes dormant en leurs immatérielles demeures de l'Étendue... 11 se sent pénétré par les Essences et Principes qui reposent en l'abyssal giron du Temps... El il regarde sa compagne, juvénile... si vivante...
Parmi les tombeaux, celle-ci représente la race « à l'image de Dieu », l'espèce humaine, éternelle comme son Créateur.
7'^ ^ «.f WPJfJWl^fl^
264 TEFmiENS
Vierge, où sommeille ineffablement la maleinite, albc calice, elle est la vie, et aussi la résurrection.
André devra-t-il s'éloigner d'elle, laisser cette fleur féconde inutilement se flétrir, retomber au néant ? Un trouble inexprimable le saisit; il frémit d'angoisse tendre...
Quelle impulsion plus forte que sa volonté le tient? Le voici qui se penche vers Catherine pour Tembrasser... Et, sur ce front, ces lèvres, ces cheveux, il boit les embruns salés.
...Il lui paraît alors tenir entre ses bras, contre son cœur pressé,' l'Esprit qui toujours en Iléva, s'incarne, pour ne pas être balayé aux ténèbres extérieures.
Le souffle de son baiser rencontre aux lèvres féminines Tepphèta de l'immortalité promise.
En cette jeune sève qui palpite, André adore le passé fabuleux, la tragique terre d'Atlante, l'Armor défunte.
Cet amour, témoigné près des tombes ance^trales, prend je ne sais quoi d'étrange et d'amer.
Opprimé, l'étudiant reste muet, un sanglot à la gorge, — un sanglot qui est delà joie. 11 éprouve certaine impression faite d'enthousiasme et d'affliction...
« II est bien vrai, pense-t-il, que l'amour confiné à la mort ».
Et il contemple, en cette femme, le génie des landes, au milieu d'un décor nuptial et funéraire. ■■
' yiLL»,f I lV>iii^VJ„.^^^iU^i^JUi^|i|^.
A SAINT-GWENOLÉ ÎG5
Catherine aussi le regarde... Ses yeux magnétiques, en leur douceur ardente, couvent le cœur de riiomme...
Réfrénant toute fougue juvénile, André se complut aux j^ux d'artiste sur cette sculpture vivante; il dénoua le bigouden, laissa couler sur. ses mains ouvertes les beaux et longs cheveux bruns. Défaisant les tresses et torsades bretonnes, il coilfa son amie <( à la française ». Et ainsi, le jeune visage parut plus al'finé, plus charmant, rose d'émotion.
— On dirait une Parisienne, maintenant... murmura Yérain.
Ces mots à peine prononcés, une sensation intraduisible lui fit refluer le sang au cœur... Certaine pensée, délicieuse, lui venait.
... Ils s'en retournaient lentement, se tenant par la niain, selon l'usage adopté par cette race bretonne, si prenante, attachée, iidèle.
La main de Catherine restait scellée àcelle d'André, lui glissant aux veines un appel éperdu,
La jeune fille se serait-elle refusée, si, /u?*, avait voulu? Oh ! non, bien sûr... pas même dispulée ! Le « don de soi » eût été oblation pieuse, simple comme un devoir accompli — joyeuse acceptation de la loi divine.
Mais rétudiant paraissait loin d'elle... d'elle qui était si près... qui était la chair de son esprit.
S'en apercevant alors, très bonne, docile ingénument, elle retombait à sa passivité souriante et
mi ïEIiRlENS
navrée... La charmante fille se résignait à Tabandon, de même qu'elle eût été consentante aux tendresses.
Elle se pensait dédaignée, mais, de cela, ne gardait aucune amertume. Non ; un seul sentiment emplissait ce cœur honnête et pur : la joie d'obéir aux volontés, aux caprices, de Tunique aimé. Parvenue à ce degré de sacrifice, la femme est le dernier mot, la sublimalion de l'idéale vie.
Ce jeune homme, elle le chérit... Lui, ne l'aime pas, sans doute... N'est-ce pas très naturel? Il est, lui, « de la grande terre », de Pyris, de cette ville terrible où il y a des amoureuses, de séduisantes jeunes filles, au charme irrésistible... Elle ne les envie pas... Comme elle voudrait les connaître! Et, dans sa naïve piélé, elle les invoque, ces filles d'une autre race; elle les supplie de rendre heureux celui qu'elle adore!...
Dans le pays, on ne croyait pas à l'innocence de ces promenades où s'engageaient souvent Catherine et André. La chère petite fut bientôt compromise : elle passa pour être « celle du Parisien ». Les propos allèrent leur train; les langues s'exercèrent : « Le monsieur de Paris lui offrait des toilettes.: alors, pas besoin desavoir comment il se payait, »
La pauvre enfant entendit les sarcasmes et rires méchants de ses compagnes jalouses et les outrages des gars furieux.
Alors, elle connut cette double et bien cruelle
' A SAINT-GWENOLÉ 267
peine : être dédaignée par celui qu'elle chérissait et méprisée par tout son village natal !
Elle se tut, sous l'affront corame sous la flétrissure... son joli visage se fit et demeura impassible. Il n'y transparut rien du chagrin qui noyait le cœur douloureux.
C'est alors que deux lettres furent échangées. André écrivit à son père pour lui ouvrir son âme. Il représenta que le bonheur, pour lui, était dans un mariage avec cette jeune fille. ...Le bonheur, et l'honneur aussi. Le père consentirait : son fils unique l'en suppliait. Cette union avec la paysanne saine et robuste infuserait sang nouveau en une famille parisienne anémiée. La lignée Vérain, qui s'était émaciée par l'étude et le séjour aux villes épuisantes, se trouverait bien du croisement avec le type pur celtique au sang riche, à la complexion neuve, à la chair inaltérée. « Cher père, — terminait André — la fiancée que je te demande d'accueillir mettra un peu de vie instinctive en notre conscience affinée jusqu'à la douleur; un peu de raison en notre névrose; de la vaillance en notre débilité, quelques grammes d'iode en notre lymphe. Notre organisme lut brûlé par la fièvre, miné par le jeu ardent de la frénétique pensée!... Il demande substance équilibrée qui soit un combustible et un protoplasma, un « phosphore », comme disent les physiologistes. A ce prix,, notre cerveau conservera sa primauté, évitant la déchéance physique... Enfin,
une raison domine id toutes autres : avec Catheriae Le Bihan, je puis me survivre, — sans elle, je ne puis plus vivre... »
... La réponse fut laconique et péremptoire :
« Mon pauvre André,
« Ton corps va mieux, tu m'en vois ravi. Mais c'est ton esprit maintenant qui me paraît atteint. Es-tu devenu fou? Il y a donc des insolations, là-bas ! Consentir à ce que tu fasses souche en Cornouailles, à ce que tu convoles avec ta petite sauvagesse, jamais de la vie! Mon cher garçon, je te porte heureusement trop d'intérêt pour te laisser faire pareille bêtise. Je Ui défendrai contre les écarts d'un sentimentalisme inavouable. Reviens-nous vite... Et, après avoir fait du romantisme — du naturalisme peut-être — rentre en grâce avec nos purs classiques. Leur sérénité apaisera tes effervescences... Je suis d'accord avec toi quand tu le plains de tes nerfs affaiblis. Noire névrose, dis-tu !... exprime-toi au singulier, mon bon ami; mon innervation, à moi, se porte à merveille. Tu parles d'iode... je proposerai plutôt l'iodure... pour toi. J'ai relevé aussi dans la lettre ce que tu dis du phosphore : tu en as trop, cher ami. Et, puisque je te vois à ce point inflammable, je le dois une révélation : A l'École Normale, tout est à l'hygiène, maintenant : il y a des douches, (igure-toi!... »
11 persiflait, Vérain le père, ayant l'esprit d'un magister et l'àme d'un cuistre !... C'était un humaniste.
A SAINT-GWENOLE ' 269
mais pas un humain, — un niais en plusieurs langues.
Ce professeur, — qui se croyait supérieur aux autres, comme « nourri de la moelle des antiques», — avait perdu le sens de la vie moderne vraie. Depuis trop longtemps borné à un champ d'activité très étroit, il ne voyait plus le grand horizon.
Fort surpris fût demeuré cet émérite savant si quelque impertinent lui eût déclaré qu'il vivait avec une chair en parchemin et un cœur nécrosé...
Ce fut pour André Vérain le naufrage, l'irrémédiable engloutissement de ses espérances, la fin de sa vie. Résister, passer outre aux défenses paternelles, certes il l'aurait pu : il l'aurait dû. Mais ces fils studieux n'ont ni caractère, ni personnalité, ni esprit de décision. Ils ne savent pas agn\ s'étant toujours contentés d'apprendre. L'obéissance est leur lot, et non l'énergique initiative. Ces cerveaux de ^iences apprises « par cœur » ne représentent que des âmes inachevées.
...Après beaucoup d'hésitations, il prit le parti de faire à Catherine l'aveu de ce malheur commun. L'emmenant au dehors, un promenade, il lui montra la réponse du père.
La Bretonne demeurait muette, interdite. 11 crut que c'était le chagrin. 11 pensait bien que la jeune fille allait partager sa peine.
Quelle ne fut pas sa surprise, constatant l'éclair qui brilla dans ses yeux, voyant le flot de sang vermeil
qui afflua soudain au visage transfiguré! C'était la joie — une infinie joie...
Simpliste, Catherine ne voit qu'une chose : André l'aime! Tout disparaît devant cette félicité. Qu'importe si elle en meurt! Ce ne sera pas payer trop cher pareille « annonciation », et l'extase céleste dont la voici pénétrée...
Soudain, elle glisse sur ses genoux, prend les mains d'André et les couvre de caresses.
Rieuse alors parmi les sanglots, elle murmure :
« Alors, oui, c'est vrai, cette belle chose-là?... Je ne rêve pas?... Dieu est bon... Vous pleurez, vousî Pourquoi pleurer? C'estjour de bonheur, au contraire. Comment se fait-il que vous ne m'ayez pas trouvée indigne de vous? Parlez-moi, vous, qui dites si bien!... »
André la relève et, l'attirant à lui, la presse éperd liment sur son cœur.
Ils se tiennent embrassés. La chaude « nuée » d'amour environne ce couple enlacée Mais, dans cette nuée, voici que s'insinue peu à peu le brouillard glacé du doute, toute la désespérance qui gît en ce mot a impossible ».
Sur leurs lèvres unies, scellées, ils boivent, non pas seulement la sapidité de la vie, mais l'amertume, le nescio quid, le fiel par quoi est gâtée toute coupe de la symbolique ambroisie.
Entre leurs yeux s'interpose un voile, le voile enténébjré, crêpe de deuil...
A SAINT-GWENOLE -271
Frêles petites âmes que la passion est impuissante à transporter... Débiles esprits qui, pouvant réaliser l'amour, pensent au trépas!...
Avant de rentrer, Catherine eut une idée pieuse. Elle pria André de l'accompagner jusqu'à la chapelle de Notre-Dame de la Joie^ qui est au sud de la presqu'île. La jeune fille voulait offrir à i( Sainte Marie )> son cœur qxultant, débordant de béatitude... Tant do fois elle a confié à « la Mère de Dieu » son chagrin, son humiliation !... alors qu'elle se croyait laide, disgracieuse, délaissée par celui qu'elle aime! La Vierge doit être la première à connaître Tineffable secret.
Mains jointes, yeux flambants de foi, d'allégresse et d'amour, elle prie, s'exallant à sa propre félicité. Elle, d'ordinaire taciturne et timide, parle voix haute... Cette voixvibre, solennelle... On la dirait inspirée. Catherine répète les mots latins de sa prière du malin : Virgo potens — Stella maris — Fœderis arca — parce qu'elle leur attribue vertu magiqut'.
Puis, cette suite de pensées douces, d'implorations : « Marie... Il m'aime! Merci : c'est vous qui avez gagné son cœur pour moi ; oui, je sais bien, c'est par votre intercession..., vousavezeu pilié. Je ne méritais pas... C'est trop beau! Je me prosterne à vos pieds... Parlez-lui, vous!... Mieux que moi qui ne sais rien dire, vous lui apprendrez que je Fadore... que je l'adorais déjà, comme je vous adore et que je voudrais mourir pour lui, si je ne puis vivre avec vous
.» jm^^^nm^w^f^fF
-27:2 ' TEimiENS
et avec lui... Mon secret, je vous I*ai dit tant de Ibis... Vous savez que je pensais à lui avant qu'il ne daignât jeter les yeux sur moi... Répétez-lui cela^ aussi... Je mourrai de ne pouvoir être sienne. Qu'est-ce que cela fait? Je serais morte tout de même, résignée, sans rien dire, sans connaître son aveu... Alors je mourrai contente, étant sa fiancée... Je vous implorais souvent comme Notre-Dame des Affligés. A cette heure, vous êtes la madone de béatitude... Et, comme autrefois ma peine, maintenant mon bonheur va vers vous... Bénissez-nous, Vierge de miséricorde et de bonté... Recevez vos deux enfants dans votre paradis ».
Avec quelle émotion Véraîn entend ces propos exprimés comme dans un rêve-!... Pareils aveux, brûlants et chastes, lui disent, avec éloquence pathétique et contagieuse, la passion où se consume cette chair d'innocence, ce cœur immaculé, cette idéale nubilité.
Cri de tendresse uni à l'exaltation de la foi religieuse!
Alors, très doux, recueilli parce que dans la demeure de Dieu, il baise dévotement le front blanchi d'extase, les yeux rayonnants de ferveur.
En une épousaille céleste, il marie son âme avec l'âme d'une femme azyme qu'à peine effleura le levain prédestiné, pure fleur de création matutinale... A la face du Très-Haut, mystiquement, il prend pour épouse cette vierge qui est sainte, — sublimes noces qui ne sont point d'ici-bas.
A SALM-GWENOLÉ -273
Catherine, alors, pour enfermer cette caresse i'amour en un reliquaire, fit le geste consacré, Tanjcestral dessin, la forme cruciale. Très grave, lentcr Iment, portant sa main au front, à la poitrine, en [l'ordre rituel, elle se signa... Puis, elle répéta ce geste [sur le front et la poitrine de son ami.
Imaginatif, André eut comme vision d'une créature supérieure qui le bénissait, l'exorcisait, le vouait!... Dressée sous sa coiffure hiératique, cette jeune fille qu'inspirait et qu'égarait l'amour, produisait impression sacerdotale... Fée d'Armor, prêtresse d'Atlantide!...
il est nuit... André voudrait reposer: il ferme les yeux... En vain! Les émotions de la journée, la rumeur de projets confus, la sourde révolte contre sa lâcheté, l'humiliation de se sentir impuissant vis-à-vis du destin... Tout cela le tient éveillé... Dehors, une tourmente est déchaînée dont les chocs et commotions développent, en lui, excitation cérébrale de haute intensité.
Lâchée sur la presqu'île, quelle tempête secoue les vitres, les portes, semble vouloir enlever le toit? La maison gémit, claque, craque. Va-t-elle être enlevée? Un raz de marée va-t-il tout engloutir? Est-ce la fin prochaine?. . . Par momen ts, André se croit sous le coup d'un cataclysme dévastateur... Et il l'attend... le désire...
Mais, au dehors, qu'y a-t-il? Quelqu'un frappe à Tauvent... On dirait... Une voix appelle:
— André!
Est-ce hallucination? Non. La même voix renouvelle : € André! ... i
Le jeune homme s'habille, en hâte, très en hâte... Car une intuition lui dit que Catherine est là... oui, c'est bien elle!...
Ouvrant sa porte, Vérain, à la clarté vacillante de sa veilleuse, regarde... Que veut Tange à cette heure? D*où vient qu'elle est dehors, au milieu de l'ouragan? Pourquoi ce mutisme, cet air somnambulique, la stupeur rigide où se glace Je visage marmoréen?
Voici la lumière éteinte par la soufflée furieuse du vent : André alors demeure à côté de la petite forme noire.
Il interroge son amie... Sans rien répondre, celle-ci lui prend la main et l'entraîne. Contagionné, obéissant, il la suit.
Dehors, scène tragique en son horrible beauté! Bouleversement inouï! Une terrible poussée de cyclone balaie et courbe tout dans la presqu'île, et lance sur les rocs une mer en démence.
Terre de désolation! Lyrisme de l'élément déchaîné!... Les guetteurs du sémaphore ont jeté partout l'alarme. Eckmûhl fait beugler sa sirène... L'épouvante plane sur Penmarch. De grandes cLimeurs annoncenl que l'éternelle lutte entre les récifs étrOcéan recommence, et sera, cette nuit, plus dure, plus âpre que jamais.
De Loctudy à Saint-Gwenolé et au Raz, une cheve-
A SAINT-GWENOLÉ 275
lure d'écume se hérisse. C'est comme une levée de têtes vipérines, de langues livides, de crêtes, que glace au sommet le reflet lunaire...
Des formes mouvantes et grises font, au loin, sur la plaine liquide, gestes de reptation... Elles s'approchent, cernent la péninsule de leurs multitudes pressées... se gonflent, s'affalent, se chevauchent.
Un fracas sourd, l'écho d'écrasements lointains, se propage le long des côtes. Formidablement, le ressac tonne.
Tout vibre, gronde, chante le désastre. Torche de Penmarch, — Charivari de la Chèvre, — Grèves de Sein, — Chaussée du Raz,. — Château de Dinant, — Les Glenans, — Toulinguet, — Taryfern, — Ar- GazekS — Poul-Bras, — Les Étocs, — Philopex, — Le Saut du Moine. — Grottes de Morgat, — ^ les enfers de PlogoB" et de Saint-Gwenolé. . . tout cela forme gigantesque biniou, cornemuse de la mort.
Plus loin, sous Thorizon, dans la courbure de la Planète, d'autres coups martèlent, écrasent le sol ; on en sent l'ébranlement transmis; mille rumeurs s'élèvent et s'étouffent: on dirait appels souterrains, sous-marins.
Ces détonations à intervalles régulièrement scandés évoqiient je ne sais quelles cloches que frapperaient leurs battants.
Pareille évocation s'implante soudain en l'esprit visionnaire de Catherine.