ADOUCISSEMENT DES MŒURS
a) Bestialité et humanité.
Nous avons vu que les actes sanglants de la grande Révolution Française ne se sont pas reproduits chez ses successeurs ; que depuis 1830 jusqu'à 1871, les révolutionnaires — même ceux qui ont été influencés par les traditions terroristes — cherchent à mettre en pratique le plus d'humanité possible, tandis que leurs adversaires, par contre, font preuve de la plus grande brutalité, en juin 1848 aussi bien qu'en mai 1871 .
Durant tout le XIX*" siècle nous pouvons observer parmi les classes laborieuses un progrès ininterrompu de sentiments humanitaires.
Et voici qu'au début du XX° siècle survient la révolution en Russie et en Allemagne et qu'elle déchaîne de nouveau des actes sanglants qui font penser à la Révolution française di XVIir siècle. Comment expliquer ce revirement?
Selon la conception courante, le sentiment d'humanité est un produit de la culture. On admet que l'homme est par sa nature un être malfaisant, insociable, doué d'instincts carnassiers, toujours prêt à attaquer son prochain, à lui faire violence, à le torturer, à le tuer. Seul le progrès de l'instruction et de la technique, autrement dit la culture, enseigne à l'homme la sociabilité, l'obligeance et la douceur, l'horreur de la cruauté et de l'effusion de sang. Cette conception
se traduit également dans l'usage parlant qui qualifie ces derniers traits d'humains, d'humanité, les distinguant ainsi de ceux de la première espèce qu il flétrit de bestiaux, de bestialité {bestia, la bêle) et de brutalité {brutum, brute). Une grande partie de nos ethnologues partagent encore ce point de vue qui domine également l'école de Lombroso, celle-ci considérant tout crime de violence comme un trait atavique, un retour à la vie sensitive des ancêtres animaux de l'homme.
Pourtant, les fauves sanguinaires eux-mêmes ne tuent ordinairement pas leurs semblables. Et rien ne nous permet de supposer que l'homme soit par sa nature un carnassier aux instincts de meurtre et de violence. Nous ne connaissons pas les ancêtres animaux de l'homme. Nous pouvons pourtant admettre que de tous les animaux existants, le singe anthropoïde est celui qui se rapproche le plus de l'homme. Il est donc probable que, pareil à ces singes, l'ancêtre de l'homme vivait surtout de nourriture végétale à laquelle il ajoutait parci par-là quelques petites bestioles, des chenilles, des vermisseaux, des reptiles, peut-être aussi des petits oiseaux. Il ne tuait pas, pour les manger, de gros mammifères. Les singes ne le font jamais.
Encore moins font-ils des guerres meurtrières contre leurs semblables. Il leur manque pour cela les organes nécessaires. Il arrive bien, à quelques individus, de se battre pour la proie ou pour la femelle et de laisser leurs poils dans le combat. Mais ces rixes ne mettent jamais leur vie en danger.
Quant à l'homme, les choses changent d'aspect dès que la technique vient ajouter à ses organes naturels des organes nouveaux, tels que les instruments et les armes piquantes et tranchantes. Celles-ci lui remplacent les organes du carnassier et ses instincts de carnage se développent en même temps. Il peut maintenant tuer et dépecer des animaux plus gros. La
nourriture végétale devient pour lui de moindre importance. La chasse et l'effusion de sang deviennent ses occupations coutumières.
Maintenant les conflits entre les individus peuvent bien conduire à des coups mortels, au meurtre. Pourtant le meurtre en masse, la guene, ne peut être expliquée par la seule invention des armes.
La guerre suppose un nouveau degré de culture, soit l'union des hommes en sociétés closes. Comme ce point n'a encore été que peu examiné et que je ne l'ai pas, pour ma part, suffisamment relevé, qu'il me soit permis de faire làdessus quelques observations quand même elles devraient nous écarter un peu de notre sujet.
L'homme descend sans aucun doute d'animaux sociables, mais il en diffère par le fait de former des sociétés closes. Les animaux sociables vivent ordinairement en bandes ou en troupeaux entre les membres desquels il n'existe qu'un lien très faible. Selon les conditions de la vie, la quantité de nouniture, le nom.bre d'ennemis, etc., les mêmes individus tantôt se groupent en immenses troupeaux, tantôt se divisent en petites bandes ou même parfois en couples isolés qui s unissent de nouveau à d'autres couples quand les circonstances s'y prêtent. Un individu peut, sans aucune difficulté, passer d'un groupe à un autre.
Il en est autrement de l'homme. Il serait trop long d'expliquer les origines de cette différence, nous nous bornerons donc à quelques observations générales.
Les moyens dont se servent les animaux pour se comprendre entre eux reposent sur des sons naturels et des mouvements instinctifs qu'ils n'ont pas besoin d'apprendre les uns des autres, qui leur sont innés et peuvent être employés et compris par chaque membre de l'espèce entière.
Ce qui élève l'homme au-dessus de la bête, c'est à côté
de V instrument, la langue articulée. Ce qui caractérise l'homme dans la même mesure que l'organe qui n'est point né avec lui, mais qu'il doit d'abord fabriquer et dont il doit avoir appris la fabrication, ce sont ses moyens d'expression qui, eux aussi, ne lui sont pas inhérents, mais que les hommes de son entourage ont dû développer pour les lui apprendre ensuite. Ce moyen d'expression n'est point l'attribut de l'espèce toute entière, il se forme différemment dans différents endroits. La langue parlée rend les rapports sociaux plus étroits, plus intimes, car elle permet de se comprendre et de s'entr'aider avec plus de facilité et d'une façon plus variée. D'autre part, les diversités de langues séparent les différentes tribus et les différents groupes d'homme, d'une façon plus décisive. Chaque individu se voit forcé de rester dans la tribu ou dans le groupement dont il a appris la langue. Il ne peut pas comprendre les autres, il s'y sent étranger et mal à son aise.
II s'y ajoute autre chose encore. La langue permet de classer les individus et leurs relations réciproques. Elle permet aussi de fixer les souvenirs. Elle devient ainsi un élément conservateur. L'animal qui grandit oublie ses parents, ses frères et sœurs qu'il ne distingue point des autres membres de son espèce. L'homme peut, durant toute sa vie, garder la conscience de ces relations, il peut aussi reconnaître les parents de ses parents, les enfants de ses enfants, ceux de ses frères et sœurs, etc.
On admet que la famille est quelque chose qui est établi par la nature même. Sa voix serait celle « du sang ». En réalité, c'est la voix de la langue qui l'a créée. Sans les mots qui fixent les degrés de parenté, il n'y aurait pas de famille en tant qu'institution durable. Chez les animaux, la « voix du sang » cesse de se faire entendre dès que les petits ont appris à voler ou à vivre indépendants. Il est d'autant plus ridicule de nos jours de chercher à expliquer par la
a voix <lu sang » non seulement des relations de famille, mais jusqu'à celles entre les nations; d'attribuer, par exemple, à l'appel de cette voix mystérieuse la tendance de l'Autriche allemande à s'unir à l'Empire allemand. Une telle explication est d'autant plus inepte qu'il y a certainement en Autriche plus d'habitants d'origine non allemande, tchèque par exemple, que des ressortissants de l'Allemagne.
Le caractère fermé de la jamille s'est encore accentué par la création du foyer domestique et le développement de la propriété privée des instruments, armes et ustensiles de tout genre qui survivaient à leur possesseur. Après la mort de celui-ci, cette propriété revenait pour la plupart à ceux qui avaient vécu en contact permanent avec le défunt et ceci devenait une raison pour maintenir ce contact jusqu'à la mort du propriétaire.
Mais le caractère fermé de la tribu fut déterminé par un autre genre de la propriété — la possession en comrrmn du sol donné par la nature.
Les animaux eux-mêmes ont une prédilection pour les régions où ils ont grandi, où ils se sentent chez eux, dont ils connaissent à fond toutes les ressources en nourriture, toutes les cachettes, tous les endroits dangereux. Mais l'animal ne connaît pas de limites fixes ; si la nourriture ne lui semble pas suffisante ou si les dangers sont trop nombreux, il change simplement de territoire jusqu'à ce qu'il trouve une région qui répond mieux à ses besoins et où il se joint à un nouveau troupeau. Il n'en est pas de même pour l'homme. Celui-ci, en changeant de territoire, se trouve en présence d'un groupe avec lequel il ne sait pas s'entendre. Il ne suffit pas, pour s'adapter à d'autres conditions de la vie, que quelques individus s'en aillent d'un région trop peuplée dans une région qui ne l'est pas assez. Cette facilité d'adaptation ne
reparaît, dans une certaine mesure, qu'à un degré plus élevé de la civilisation.
La troupe ou la tribu reste unie et cherche à élargir son domaine aux frais du voisin. Alors, dès que la technique des armes se trouve suffisamment développée, intervient la guerre, la tuerie en masse.
Ainsi, ce qu'on appelle la (( l>estialité » n'est point une caractéristique de l'ancêtre animal de l'homme, mais le produit de son évolution, de sa culture.
Les sentiments éthiques eux-mêmes, — solidarité, générosité, compassion, — changent peu à peu de caractère. L'animal les étend à tous les individus de son espèce; chez l'homme, leur portée se borne aux membres de la société à laquelle il appartient. Il se montre, à l'ordinaire, indifférent, impitoyable, souvent hostile à l'égard de ceux qui sont en dehors de cette société.
Pourtant, au fur et à mesure que les rapports se compliquent, l'homme se sent appartenir à une société de plus en plus grande. Nous revenons ainsi au point de départ de notre évolution ; notre sentiment social et moral tend à nouveau à englober tous les individus du genre humain — l'humanité entière. Pourtant ce, n'est encore qu'une tendance vers un idéal dont nous nous approchons à pas lents.
D'autre part, l'évolution économique crée la division du travail et la différenciation de plus en plus grande des rapports sociaux. Chacune des sociétés fermées, constituées en Etats, se divise de son côté sous l'influence de ces facteurs économiques en nouveaux groupements qui deviennent également autant de sociétés fermées : dynasties, familles, sectes religieuses, corporations, etc. Chacun de ces groupements développe à son tour sa morale particulière, qui ne vaut que pour les membres d'un seul groupement. Ces subdivisions peuvent en venir à lutter les unes contre les autres. Elles peu-
vent développer la plus grande solidarité, la plus grande générosité, la plus grande compassion à l'intérieur de leur propre domaine restreint et faire preuve de la plus grande cruauté envers les autres groupements. Chaque individu appartient à plusieurs groupements sociaux, dont chacun possède ses propres principes et intérêts distincts et souvent opposés à ceux des autres. Plus l'antagonisme se fait sentir à l'intérieur d'une société, plus il est fort dans chaque individu pris à part. Les femmes des planteurs esclavagistes des Etats du Sud étaient les êtres les plus aimables, les plus ravissants de leur milieu, pleines de générosité et de dévouement ; mais elles étaient les plus cruelles des tortionnaires à l'égard de leurs esclaves. Le même individu peut être l'homme le plus tendre à l'égard de sa famille et se comporter dans les affaires comme un usurier endurci et un exploiteur d'ouvriers.
La culture ne développe point un adoucissement sans cesse progressant des moeurs. Mais il serait tout aussi erroné d'affirmer le contraire et de peindre l'état naturel comme une idylle de l'âge d'or, dont nous serions peu à peu tombés à l'âge de fer.
L'évolution humaine présente, sous ce rapport, deux tendances contraires ; les circonstances en' font prévaloir tantôt l'une, tantôt l'autre.
b) Les deux tendances
Nous avons déjà fait connaissance de l'une de ces deux tendances. C'est celle qui oriente la civilisation vers le perfectionnement constant des armes meurtrières, ainsi que vers des antagonismes de plus en plus nombreux au sein de la société humaine. Elle accroît le nombre d'antagonismes nationaux : à l'antagonisme primitif, qui oppose les pays trop peuplés à ceux qui ne le sont pas assez, vient s'ajouter l'opposition
entre les peuples riches et les peuples pauvres, entre ceux qui détiennent le monopole des richesses naturelles et ceux qui se trouvent refoulés dans des régions désertes, entre les peuples industriellement développés et les peuples arriérés. Enfin, à l'intérieur des nations, la même tendance conduit à des formes diverses de l'exploitation et de l'asservissement de l'homme par l'homme et engendre ainsi la cruauté et la haine réciproques.
Une tendance contraire apparaît avec le commencement de l'agriculture. Les formes de la production antérieure à celle-ci sont caractérisées par la prédominance de la chasse et de l'élevage. Ce dernier, non moins que la chasse, nécessite, à l'époque pastorale, la pratique <les armes et l'efiusion de sang comme moyens d'existence pour se défendre contre les fauves, dont les bandes, à l'aube de la culture, menacent constamment les troupeaux.
L'agriculture rend inutile l'emploi des armes. La bête féroce y apparaît souvent dans le rôle d'ami, détruisant le gibier qui menace la moisson ; car ce gibier, qu'il importait au chasseur de conserver, devient odieux au laboureur. L'arme devient encore plus inutile aux artisans et, plus tard, aux intellectuels dans les villes naissantes ; contrairement au chasseur ou à l'éleveur, ils considèrent la dépense de temps et de matières nécessaires pour fabriquer les armes et apprendre à les manier, comme un gaspillage économique qu'ils réduisent autant que possible.
Ainsi, le laboureur, l'artisan et l'intellectuel deviennent de plus en plus pacifiques. Ceci est surtout vrai pour l'intellectuel. Le paysan et l'artisan ont malgré tout besoin de force musculaire pour faire leur besogne. Ils ont donc le plus grand resp>ect pour cette force et y font souvent appel, non seulement au cours de leur travail, mais aussi dans leurs jeux et surtout dans leurs conflits.
L'intellectuel n'a pas besoin <de force physique. Il emploie le temps que les autres mettent à développer leurs muscles à augmenter son savoir et à exercer son intelligence. Celui qui, pour s'engager dans un tournoi littéraire, se servirait d'autres armes que celles de son esprit, ferait d'avance preuve de son infériorité. Ceci n'est point en contradiction avec les moeurs batailleuses que manifestent de temps en temps les étudiants allemands sous l'influence de la brutalité héritée des guenes religieuses, dont celle de Trente ans a été le point culminant. Déjà, la caste sacerdotale de l'antiquité ainsi que le clergé chrétien, — tant qu'il n'était pas devenu une classe de gouvernants et d'exploiteurs, — se montraient généralement hostiles à l'effusion du sang et à la violence. II en est de même des intellectuels du XVIII'' siècle.
Lorsque les intellectuels deviennent des exploiteurs, ils ne font pas toujours preuve de ce même esprit pacifique. Lorsqu'ils ne le deviennent pas, on peut en dire la même chose que nous disons des paysans, des artisans, des prolétaires. L'homme leur apparaît comme un moyen qui sert, non pas les buts d'autrui, mais les siens propres ou bien ceux de la communauté, — jamais ceux des autres individus. La morale de Kant correspond exactement à ce point de vue ; seulement, au lieu de la présenter comme la morale d'une classe et d'une époque déterminées, il la considère comme une loi éthique fixée au delà du monde des phénomènes et à laquelle le bon Dieu lui-même est soumis, puisqu'il lui est interdit de se servir de l'homme comme d'un moyen. (Dans quel dessein ?) Cf, Kant, la Critique de la raison pratique, art. V. « L'existence de Dieu en tant que postulat de la pure raison pratique ».)
Sur quoi qu'on ait pu baser ce principe, il en ressortait le plus grand respect de la personnalité humaine, le caractère sacré de la vie humaine et du bonheur humain. Pourtant,
dès les débuts de l'agriculture et de la vie urbaine, ces tendances pacifiques entraînèrent des inconvénients, les classes et les nations pacifiques étant les moins protégées. Elles furent subjuguées et exploitées par les groupes mieux armés, qui s'élevèrent en une aristocratie guerrière et se consacrèrent d'une façon plus exclusive encore que ne l'avaient fait antérieurement les peuplades de chasseurs et de pâtres à la chasse et à la guerre, donc aux œuvres sanglantes. De cette façon, ils érigèrent en véritable principe les méthodes et les instincts carnassiers à l'égard de l'ennemi. Ainsi la brutalité et l'humanité devinrent les deux aspects de la même société civilisée. Suivant les circonstances prévalait tantôt l'un tantôt l'autre de ces aspects.
Dans la Rome antique, toute la population fut entraînée sur la voie d'une politique de conquêtes. Par leur supériorité guerrière, les Romains parvinrent à se soumettre tous les pays autour de la Méditerranée, Le peuple entier vécut de l'exploitation de ces pays ; il admirait la guerre et la manière la plus implacable de la conduire. Et comme le succès militaire fournissait aux Romains, à très bon compte, d'innombrables esclaves, ils ajoutèrent finalement au nombre de leurs plaisirs celui d'employer les esclaves à se battre entre eux sur les arènes et à s'entre-tuer, à la grande joie du public. Les combats des gladiateurs, le meurtre des hommes, servant de passe-temps à la haute et à la basse populace oisive, constituent certainement le comble de l'atrocité la plus vulgaire. Pourtant ces traits caractérisent l'Etat romain non à l'époque de barbarie, mais au sommet de sa civilisation. Les combats de gladiateurs ne prirent fin que lorsque l'Etat fut précipité des hauteurs de sa civilisation par les barbares qui habitaient à ses frontières.
A côté de la noblesse militaire, apparut, au cours de l'évolution économique, une classe de capitalistes à double ten-
dance. En tant qu'exploiteur, le capitaliste considère l'homme de l'exploitation duquel il vit, non comme un (c but en soi », mais comme un moyen de servir ses buts à lui. Cette conception contient déjà un germe de cruauté et d'inhumanité ; les circonstances détermineront le développement de ce germe. La politique coloniale a fait éclore les cruautés les plus atroces et les plus sanglantes. Mais, d'autre part, l'époque des monopoles du commerce a fait naître une contradiction entre le capital marchand et le capital industriel. A cette époque, le capital marchand se montre belliqueux et sans scrupules. Il massacre et pille les peuples de l'Inde, fait commerce de nègres, pousse ses gouvernements à des guerres de commerce sanglantes et épuisantes.
Le capital industriel doit en grande partie payer les frais de ces guerres : il en est entravé ; c'est pourquoi elles provoquent son mécontentement et même son indignation. Il manifeste les sympathies les plus vives pour les esclaves noirs de l'Inde occidentale, tandis que chez soi, en Angleterre, il impose aux femmes blanches et aux enfants blancs les plus cruelles tortures du surmenage payé à des prix de famine.
Le prolétariat lui-même, à ce degré de son évolution, ne manifeste pas de tendance unique. Nous avons vu que les conditions de sa vie l'obligent à considérer la vie humaine comm.e sacrée, car il constitue une classe non d'exploiteurs, mais d'exploités, et souffre plus que les autres du mépris de la vie humaine. La guerre aussi, comme dans la Rome antique, ne lui apporte à quelques exceptions près que peines et dangers, tandis que les succès et le butin vont aux puissants. Tout cela inspire au prolétariat l'horreur de toute effusion de sang, de toute cruauté.
Pourtant, le prolétariat n'apparait pas dans l'arène historique uniquement comme prolétariat industriel. Avant même le développement de la grande industrie moderne, l'écroulé-
ment du féodalisme impose aux ruraux des charges de plus en plus lourdes, de sorte que le paysan se ruine et perd sa force de production. Il en résulte qu'un nombre toujours croissant de forces ouvrières ne trouve plus d'emploi dans l'agriculture, tandis que le travail de ceux qui lui restent attachés devient de plus en plus dur. Une partie seulement de cet excédent de forces trouve un emploi dans l'industrie de l'époque, cette industrie étant elle-même limitée par les règles des corporations. Des masses mnombrables de prolétaires sans travail, affamés et désespérés, se répandent à travers le pays ; ils ne peuvent vivre d'un travail productif et ont recours pour subsister aux moyens les plus divers de caractère parasite^ à la mendicité, au vol, jusqu'au brigandage. Vivant dans la misère la plus crasseuse, bannis et méprisés par la société, ils vouent à celle-ci une haine sauvage d'autant plus violente que les puissants, ne sachant et ne voulant pas recourir à des réform.es sociales pour débarrasser le pays de cette peste, préfèrent un moyen qui convient le mieux à leur incapacité et à leur mauvaise volonté : la terreur. La peur doit empêcher les gens affamés de mendier, de voler, de tromper, de se prostituer, de piller. On applique contre ces misérables les châtiments les plus affreux, un vrai « code sanglant contre le vagabondage », comme s'exprime Marx, qui en cite dans son Capital de nombreux exemples.
Ce système eut le même résultat que tout régime terroriste qui veut faire disparaître les phénomènes sociaux sans modifier le terrain dont ils sont le produit. Les criminels restèrent tout aussi nombreux, quel que fût le nombre d'entre eux qu'on envoya aux galères, qu'on fit pendre ou rouer. Ceux qui subsistaient n'avaient pas d'autre choix que de continuer leur métier de filous. Ils le continuaient donc, en lutte constante contre la police. La seule conséquence évidente de la terreur était de rendre le prolétariat de plus en plus farouche au delà
de toute borne, d'exciter sa haine, sa colère et sa cruauté sanguinaire par la cruauté implacable des condamnations qui le frappaient. C'était, bien entendu, surtout le cas des éléments criminels du prolétariat. Mais ces éléments étaient alors si nombreux, ils se rattachaient par tant de liens de parenté ^ de voisinage, de camaraderie au prolétariat salarié naissant, ainsi qu'aux couches mférieures des petits bourgeois et des paysans qui, tous, appartenaient par un côté à la classe du (( prolétariat vagabond » ((( lumpen-prolétariat »), que les sentiments et la mentalité de celui-ci s'étendaient également à tous les autres.
Ainsi, au moment où éclata la Révolution française, le^ sentiments d'humanité étaient l'apanage des intellectuels et de ceux qui subissaient l'influence de ces derniers, c'est-àdire une partie de la petite bourgeoisie aisée et des capitalistes, notamment des industriels. Quant au prolétariat et aux milieux qui lui étaient proches, leur caractère sauvage et brutal, exaspéré par les lois sanglantes, devait se faire jour plus d'une fois dès que s'écroula le pouvoir sous le joug duquel ce caractère ne pouvait se manifester que d'une façon clandestine.
c) Actes sanglants et Terreur
Si l'on considère l'éducation que la politique des classes gouvernantes donnait aux couches les plus pauvres de la population, il n'y a pas à s'étonner du fait que les éléments révolutionnaires, dès qu'ils purent agir avec plus de liberté, prêtèrent à leurs luttes un caractère souvent sauvage et cruel et rendirent ainsi la grande Révolution particulièrement sanglante.
Pourtant, on ne peut appliquer la même mesure à tous les^ actes sanglants de la Révolution. Il faut nettement distinguer entre les excès de violence auxquels se laisse aller une foule
brutale, entraînée par l'ardeur de la lutte, par le ■désespoir, ou par l'affolement de la peur, et un régime de terreur que les gouvernants introduisent systématiquement dans l'Etat, Suivant un plan élaboré et sous des formes légales, pour maîtriser par la violence les éléments qui leur semblent dangereux.
Dès le début de la Révolution, nous trouvons des actes de violence commis spontanément par les masses. Le commencement de la Terreur, par contre, ne date que de l'été 1793, lors des arrestations et des exécutions des Girondins.
Des actes de brutalité spontanée des masses eurent lieu le jour même de la prise de la Bastille. Non seulement on tua une partie de la garnison qui avait capitulé, mais on couj>a des têtes qu'on promena en triomphe au bout des piques. L'exhibition des têtes au bout des piques eut lieu maintes fois au cours de la Révolution.
La cruauté sanguinaire s'accrut lorsque l'on en vint à la guerre avec les monarques de l'Europe, que l'armée prussienne marcha sur Paris, que le commandant en chef prussien, le duc de Brunswick, lança un manifeste menaçant Paris de destruction totale et que se répandirent les bruits d'une conspiration de l'aristocratie du pays en faveur de l'ennemi extérieur. C'est alors que, le 2 septembre 1792, les Parisiens se soulevèrent, exaspérés de peur et de rage, pour assassiner dans leurs prisons les détenus politiques. Cet acte sanglant, qui coûta la vie à trois mille personnes, fut le point culminant des atrocités de la grande Révolution. La foule des bourreaux fut saisie d'un véritable délire sanglant ; ils ne se contentaient pas de tuer, ils se délectaient voluptueusement dans le sang.
La princesse de Lamballe, dont tout le crime était d'avoir été l'amie de la reine, fut non seulement tuée, mais son cadavre eut le ventre ouvert et le cœur arraché. Mercier raconte même (Le nouveau Paris, an VII, page 3) que l'un des mons-
très qui l'avaient abattue lui coupa les poils des parties génitales pour s'en faire une barbe.
Sa tête aussi fut, comme tant d'autres, plantée au bout d'une pique et portée sous les fenêtres de la reine captive, qui s'évanouit à ce spectacle. La douceur même prenait des aspects terribles. Un exemple en est fourni par l'histoire de Mlle de Sombreuil, qui, au moment de la tuerie de septembre, se trouvait dans une prison auprès de son père captif. Un certain M. de Saint-Malo eut le crâne brisé à côté d'eux. Le même sort menaçait le père de la jeune fille. Désespérée, elle le protégea de son corps, lutta longtemps jusqu'à ce que, après avoir reçu trois blessures, elle fût parvenue à toucher ces hommes.
(( L'un d'eux prit un verre, y versa le sang qui avait coulé de la tête de M. de Saint-Malo, le mélangea avec du vin et de la poudre et lui dit que son père aurait la vie sauve si elle buvait à la Nation. Elle le fit sans hésiter et fut portée dehors par ces mêmes hommes. » (Ce récit se trouve dans le recueil des « Lettres de la Révolution Française », II, p. 176, publié par Gustave Landauer. Ce recueil avait été terminé dans l'été qui précéda la révolution allemande. La préface, datée du mois de juin 1918, se termine par ces mots : (( La connaissance intime de l'esprit et du tragique de la Révolution pourrait nous être utile dans les temps graves que nous avons devant nous. »
Le malheureux auteur ne se doutait pas combien vite, par ces « temps graves », ce « tragique de la révolution » se réaliserait pour lui-même (i).
Les atrocités de la foule indignée et exaspérée furent incontestablement terribles. Mais ce n'est point la Révolution qu'il faut en accuser, — si, en général, on peut formuler des accusations contre des faits élémentaires de ce genre. Elles étaient
(i) Gustave Landauer fut lynché par une foule de soldats après l'écrasement de la République communiste de Munich (note de la trad.).
le produit d'une éducation qui, pendant de longues années, fut inculquée au peuple par le pouvoir suprême. Un seul exemple suffit pour le démontrer.
En 1757, un homme, nommé Damiens, commit un attentat contre la vie de Louis XV, lui faisant avec une espèce de canif, une blessure qui ne présentait absolument aucun danger, La vengeance pourtant fut terrible : Damiens eut la main droite coupée et brûlée sous ses yeux. On lui fit aux bras, aux jambes et à la poitrine, des blessures qu'on arrosa d'huile bouillante et de plomb fondu. On attacha ensuite ses membres à des chevaux qu'on fit partir dans des directions opposées, de sorte que son corps fut déchiqueté.
Ce supplice infâme fut exécuté en présence du peuple afin de l'impressionner. Nous savons maintenant quelle fut cette impression.
De telles atrocités eurent lieu jusqu'aux débuts de la Révolution. Elle seule y mit fin. Le 13 août 1789, Gaultier de Biauzat écrivait de Versailles :
(( Mardi matin, sur le coup de midi, la population de Versailles a empêché l'exécution d'un criminel, condamné pour parricide à être roué vif et brûlé. » (Landauer, Lettres, I, p. 315-)
Ces brutalités, venant d'en haut, furent les précurseurs de celles qui vinrent d'en bas. Les actes sanglants commis spontanément par la foule n'étaient d'ailleurs nullement approuvés par les chefs conscients de la Révolution. Bien au contraire, ceux-ci les déploraient profondément. Il en est de même des massacres de septembre, dont on a voulu à tort les rendre responsables. Si on pouvait leur reprocher quelque chose, ce serait tout au plus de ne pas s'être opposés à la fureur de la populace. Mais celle-ci inspirait une telle terreur, elle intimidait tellement que personne n'osait l'arrêter, les Girondins pas plus que les autres. Les commissaires de la Commune
avaient essayé, au risque <de leur vie, de sauver les femmes de l'entourage de la reine ; ils y réussirent d'ailleurs, sauf pour la princesse de Lamballe, dont il a déjà été question. (Kropoîkine : la Révolution française, II, p. 5.)
Parmi ceux que les massacres de septembre avaient le plus indignés était Robespierre. Il s'écria douloureusement :
(( Du sang, toujours du sang ! Ah 1 ils finiront par y noyer la Révolution, les malheureux ! »
(Louis Blanc, Révolution Française).
Marat lui-même fut épouvanté par les massacres de septembre :
(( ...Ce qui est le plus caractéristique, ce qu'aucun historien, si je ne me trompe, n'a relevé, c'est que Marat luimême a désavoué ou tout au moins déploré les massacres de septembre. Oui, Marat lui-même, le Marat qui les avait conseillés au peuple de Paris en son numéro du ig août et qui, le 2 septembre, voulait en étendre le bienfait à toute la France. » Jean Jaurès, La Convention, I, p. 75.
Certes, ce qui amena Marat à protester contre les massacres de septembre, c'étaient plutôt des raisons d'ordre politique que des considérations d'hum.anité. Robespierre, par contre, appartenait à ces intellectuels que toute effusion de sang remplit d'horreur. Il en avait déjà donné une preuve à l'Assemblée nationale lorsque, au cours de la discussion sur le nouveau Code pénal, le 30 mai 1791, vint se poser la question de la peine de mort. Robespierre fut de ceux qui la combattirent le plus énergiquement, considérant que la peine de mort, loin d'effrayer les criminels, ne rendait le peuple que plus brutal, plus porté à la violence.
Les efforts de Robespierre furent vains. La peine de mort subsista, seules ses formes les plus cruelles furent abolies.
On ne conserva que la décapitation.
Cette décision fournit à Marat une des rares occasions de
témoigner son contentement à l'Assemblée nationale, contrairement à Robespierre. Deux ans plus tard, celui-ci se vit forcé de se ranger aux côtés de Marat et de renoncer à sa répulsion contre la peine de mort. Elle devint son principal moyen de lutte dont il usa même contre ses propres amis politiques. Nous avons déjà remarqué que le régime de la terreur systématique, réalisé sur un plan conçu d'avance, ne doit pas être confondu avec les excès d'une foule en délire. Ceux-ci -étaient l'œuvre des éléments les plus grossiers, les moins cultivés de la population; celle-là était pratiquée par des hommes de la plus haute culture, pénétrés des sentiments les plus humanitaires. La terreur systématique résultait de circonstances tout autres que celles qui provoquaient les atrocités spontanées. Si celles-ci furent le contre-coup des lois sanglantes que l'ancien régime avait appliquées contre la population pauvre, la Terreur fut imposée aux Jacobins par le tait qu'ils s étaient trouvés, en pleine guerre, en présence de circonstances particulièrement graves, placés par la misère du peuple affamé, au moment de leur arrivée au pouvoir, devant ce problème insoluble : consolider la société bourgeoise et la propriété privée et mettre fin aux souffrances des masses. Ils se sont ainsi trouvés dans la situation la plus inextricable dont, finalement, ils n'ont pas su sortir par d'autres moyens que ceux qu'ils avaient eux-mêmes en horreur et dont ils avalent eux-mêmes prédit l'inefficacité. La misère des masses avait poussé l ancien régime à ses édlts sanglants, à sa terreur. La misère des masses engendra également les édlts sanglants, la terreur du nouveau régime. Il n'y eut qu'une différence : c est que l'ancien Etat cherchait à se rendre maître des masses miséreuses en coupant leurs têtes et en maltraitant les pauvres. Le nouvel Etal chercha à faire disparaître la misère des masses en coupant la tête aux riches et à leurs serviteurs, sans d'ailleurs les maltraiter.
Ni l'un ni l'autre n'atteignirent leur but. Mais, sur ce point aussi, il y eut une ■différence. L'existence de l'ancien régime ne dépendait pas du succès de sa terreur dirigée contre le prolétariat. L'inefficacité de la terreur était certes pour l'ancien Etat un inconvénient, mais non un danger, car la classe hostile à cet Etat, le « lumpen-prolétariat », ne pouvait jamais arriver au pouvoir par ses propres forces et n'était nullement nécessaire au point de vue économique.
Le nouveau régime, par contre, fit faillite et s'écroula dès que la terreur lui fit défaut, car la classe qui le combattait, — la bourgeoisie ■. — était alors la plus apte à prendre le pouvoir. De même, au point de vue économique, on ne pouvait se passer de cette classe. Sa suppression entravait le développement social, la production et, en fin de compte, faisait accroître la misère de ceux-là mêmes qu'on avait voulu secourir par la terreur.
Il y a encore une autre différence entre l'ancienne et la nouvelle Terreur. Celle-là était parfaitement conforme à la morale des milieux qui s'en servaient. Ils n'avaient pas besoin, pour recourir à ce moyen, de renoncer à eux-mêmes. Il leur apparaissait comme une chose toute naturelle.
La nouvelle Terreur fut instaurée en contradiction flagrante avec la morale de la classe qui la mettait à l'œuvre. Aussi, les hommes de la Terreur eurent-ils, dès le début, la conscience troublée et cherchèrent à l'alléger par des sophismes, ce qui sapait leur moral, ébranlait leur confiance en euxmêmes, augmentait leur irritabilité et leurs hésitations, corrompait certains d'entre eux.
S'il n'existe pas de morale absolue résidant au delà des étoiles, si la morale de chaque époque, de chaque pays, de chaque classe est quelque chose de relatif, elle n'en reste pas moins le lien social le plus solide, le point d'appui le plus-
ferme dans tous les problèmes et dans tous les confîiis de l'existence. Il n'y a rien de pire que de renoncer à soi-même, d'agir contre les préceptes moraux qu'on a soi-même reconnus comme un impératif catégorique.
Ces considérations expliquent, dans une mesure qui n'est pas des moindres, le fait que le régime de la Terreur s'écoula si rapidement et sans combat dès qu'il se fut heurté à une résistance énergique. Et combien vite les hommes de la Terreurs qui lui ont survécu se tournèrent-ils vers d'autres conceptions ! Les monarchistes légitimistes furent plus dangereux à Napoléon que les vieux républicains. Ceci prouve combien le sentiment moral de ces derniers avait souffert sous le régime de la Terreur.
d) Adoucissement des mœurs au dix-neuvième siècle
La grande Révolution française appartient aux époques les plus sanglantes de l'Histoire. Beaucoup de gens en ont conclu que l'effusion de s. ag est une fonction essentielle de toute révolution normale et ont, par conséquent, soit maudit la révolution, soit glorifié l'effusion de sang. En réalité, la Révolution de 1789 a justement fait disparaître les raisons les plus importantes qui lui donnaient son caractère cruel et sanglant ; elle a préparé aux révolutions ultérieures des formes plus modérées. Ce résultat fut atteint, d'une part grâce à l'abolition du féodalisme et au développement du capital industriel qui transforma les masses de (( prolétariat vagabond » (lumpenprolétariat) en ouvriers salariés ; d'autre part, la Révolution déclancha un mouvement qui, tôt ou tard, aboutit partout à la victoire de la démocratie. Enfin, l'étude de la Révolution, aussi bien que celle du capitalisme, fît naître une théorie grâce à laquelle le parti du prolétariat ne se proposa désormais, à chaque moment donné, que des buts réalisable^ ■' iction pra-^
tique, de sorte qu'il n'eut plus à s'égarer dans des impasses où il se voyait forcé de recourir à la terreur.
Grâce à la révolution, le paysan devint libre et maître de son terrain. Par conséquent, l'économie rurale s'éleva à un degré supérieur, donna de plus gros revenus qui appartinrent au laboureur. Le nombre de forces ouvrières qui ne trouvaient pas d'emploi dans l'agriculture se trouva du coup diminué.
Le prolétariat industriel devint une classe distincte, avec sa conscience de classe également distincte, et il se sépara de plus en plus nettement du « prolétariat vagabond ». Le capital avait empiré la situation du prolétariat industriel, en comparaison de l'artisan indépendant et du ce compagnon » du temps de la petite industrie individuelle; mais cette situation s'est sans nul doute améliorée en comparaison de celle du lumpen-prolétariat. Celui-ci n'est pas capable de lutte de classe. Le prolétariat industriel, par sa lutte de classe, par ses organisations, par ses succès, a réalisé un progrès intellectuel et moral vraiment merveilleux.
Il est certain qu'à ses débuts le prolétariat industriel fut lourdement opprimé par le capital, non seulement économiquement, mais aussi moralement. Par les conditions de sa vie, par la misère et l'insécurité de son existence, par son ignorance, il n'était souvent pas bien supérieur au (( prolétariat vagabond », et il lui était inférieur par la monotonie de sa vie, par la coercition constante de la discipline de l'usine qui excluait toute liberté, par la servitude la plus dure des femmes et des enfants. Tout cela enlevait au prolétariat salarié 'a hardiesse des éléments les plus vigoureux du lumpen-prolétariat, augmentait son état de torpeur sans diminuer sa brutalité. Tel qu'il était à ce degré de son évolution, le prolétariat était incapable de se libérer par ses propres moyens. Ce ne fut que lentement, dans une lutte de classe incessante, que cer-
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tains de ses éléments réussirent, les uns après les autres, à s'élever au-dessus de la stagnation qui paraissait sans espoir. Au fur et à mesure que ce processus se poursuivait, les tendances humanitaires du prolétariat engendrées par sa situation de classe s'accentuaient, d'autant plus que, sous l'influence de la Révolution et de ses conséquences, les codes officiels contre le prolétariat atténuèrent de plus en plus leur ancien caractère cruel.
Telles sont les causes de ce phénomène que nous avons déjà constaté à mainte reprise : la partie révolutionnaire du prolétariat apparaît dans les mouvements du dix-neuvième siècle comme une classe pénétrée du plus grand sentiment d'humanité et s'éloigne de plus en plus de la sauvagerie dont ses prédécesseurs avaient fait preuve au cours de la grande Révolution française, sauvagerie qu'Engels constatait encore, dans les quarantièmes années du dix-neuvième siècle, chez le prolétariat anglais.
En même temps disparaissaient les causes qui avaient conduit à la Terreur. Peu de temps après la chute de celle-ci, les amis du prolétariat qui cherchaient à observer les choses à fond, reconnurent que la classe ouvrière ne pouvait être libérée dans les cadres de la société bourgeoise. Ils arrivèrent à la conclusion que cette libération ne pouvait être atteinte que par l'abolition de la propriété privée des moyens de production et par l'instauration de la production collective.
Pourtant, les conditions préalables nécessaires à la réalisation de ce btit, faisaient défaut : les conditions matérielles dans le capital aussi bien que les conditions psychologiques dans le prolétariat. Les premiers socialistes ne comprirent pas que l'évolution économique et la lutte des classes étaient en train de créer ces conditions. C'est pourquoi ils ont cherché une « solution de la question sociale », un plan ou une for-
mule réalisable immédiatement et dans toutes les circonstances, pourvu qu'on <lisposât de la puissance nécessaire.
Du moment que les prolétaires révolutionnaires s'étaient emparés de cette idée et avaient cherché cette puissance non dans la personne de quelque millionnaire généreux, mais dans la dictature politique sur le modèle de la première Commune de Paris, toute tentative de ce genre, faite par une minorité du pays, devait conduire à un régime de terreur pareil à celui de la première Commune de Paris. La tendance, il est vrai, était maintenant plus rationnelle : il ne s'agissait plus de se débanasser des conséquences de la société bourgeoise tout en maintenant celle-ci, mais d'écarter des conséquences en détruisant leur base. Pourtant, cette tendance était vouée à l'échec, tant qu'on essayait de la mettre en pratique sans que fussent réalisées les conditions préalables pour la destruction de l'ancienne base sociale. Sans ces conditions, la tendance en question signifiait la tentative d'une minorité d'imposer à la majorité quelque chose d'impossible, d'irrationnel, contraire aux intérêts de cette majorité. Ceci ne saurait êtreobtenu que par des moyens de violence destinés nécessairement à atteindre les plus hauts sommets de la terreur sanglante.
S'il n'en advint pas ainsi, cela tient — indépendamment du fait que les masses ouvrières ne se pénétraient que peu à peu des idées du socialisme — à ce que, pendant de longues dizaines d'années, le prolétariat n'avait nulle part gagné une position aussi dominante que celle qu'il avait peu à peu acquise à Paris depuis 1789 et maintenue jusqu'en 1794, en union d'ailleurs avec les éléments de la petite bourgeoisie qui lui étaient le plus proches.
La deuxième Commune donna au prolétariat le pouvoir sur Paris, mais non sur la France. A Paris même, les socialistes n'eurent pas encore le dessus. D'ailleurs, ils ne possédaient
pas, à ce moment, <de solide base théorique, et cela les rendait prudents et circonspects.
Ils ne trouvèrent cette base solide qu'après la Commune, lorsque le marxisme eut commencé à pénétrer dans les masses. C'était la doctrine que Marx et Engels avaient fondée et développée vers le milieu du siècle dernier, — la conception matérialiste de l'histoire. Cette conception applique à l'histoire l'idée d'un développement régi par des lois déterminées et dépendant du développement des rapports économiques. En se plaçant à ce point de vue, Marx et Engels avaient reconnu que la production capitaliste engendre un état de choses qui aboutit nécessairement et inévitablement à la production socialiste. Mais en même temps ils avaient reconnu la stérilité de toute tentative d'introduire cette dernière forme de production à la place de la précédente tant que les conditions ne sont pas assez mûres pour le faire.
Au point de vue marxiste, la tâche du socialisme ne consiste plus à trouver un plan ou une formule de socialisation pour introduire le socialisme partout et dans toutes les circonstances, mais à étudier les conditions économiques pour en mettre en lumière et sauvegarder ce qui, au moment donné, est nécessaire à la société.
Ainsi la tâche des socialistes ne consiste pas à réaliser coûte que coûte lé socialisme. Là où il est impossible, ils doivent intervenir dans les rapports existant au sein du régime capitaliste pour en orienter le développement dans un sens favorable au prolétariat.
Tous les socialistes ne purent du premier coup comprendre cette tâche.
Dans l'Internationale même, on a durant nombre d'années négligé des faits tels que le libre échange ou la grève, sous prétexte qu'ils ne supprimaient pas le système du salariat.
Marx et Engels ont montré aux travailleurs la valeur des problèmes et des conflits de l'actualité capitaliste pour la lutte émancipatrice du prolétariat.
Les ouvriers ayant reçu une éducation marxiste cessèrent de voir dans le socialisme quelque chose d'immédiatement réalisable et indépendant des circonstances. Même lorsqu'il conquiert le pouvoir politique, le prolétariat ne peut réaliser le socialisme que dans la mesure et sous des formes auxquelles se prêtent les circonstances. Selon la conception marxiste, le socialisme ne peut êlie introduit par un coup de main ; il ne peut être que l'aboutissement d'un long développement historique. En même temps, le marxisme rappelle constamment aux socialistes qu'ils ne doivent aborder, à chaque moment donné, que des problèmes dont la solution est possible dans les circonstances matérielles et en présence de la corrélation des forces existantes. A condition d'agir ainsi, en connaissance de cause, les socialistes ne pouvaient manquer aucun de leurs buts ni se trouver dans une situation qui, contrairement à l'esprit du prolétariat et du socialisme, les fasse recourir à une sanglante terreur.
Depuis que le marxisme a pénétré le mouvement socialiste et jusqu'au moment de la guerre mondiale, ce mouvemnt dans toutes ces actions importantes et conscientes est resté à l'abri de grandes défaites; l'idée de se frayer un chemin à l'aide d'un régime de terreur avait complètement disparu de ses rangs.
Un fait y contribua beaucoup : au moment où le marxisme devenait la doctrine prépondérante du socialisme, la démocratie prenait racine en Europe Occidentale et de l'objectif de la lutte qu'elle était auparavant elle se transformait en base solide de la vie politique. Cette circonstance non seulement favorisait l'éducation et l'organisation du prolétariat,
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mais elle approfondissait sa conception <Ies réalités économiques et de la corrélation des forces des classes. Ceci mettait fin aux aventures fantaisistes et excluait la guerre civile en tant que moyen de lutte des classes.
En 1902 j'écrivais dans mon ouvrage sur « La révolution sociale )) (Chap. 6 (( La démocratie) » :
(( La démocratie a une valeur très grande, ne fût-ce que par le fait qu'elle rend possibles les formes supérieures de la lutte révolutionnaire. Celle-ci n'est plus, comma en 1789 ou même en 1848, une lutte des masses non organisées, sans aucune éducation politique, sans aucune idée de ia corrélation des forces des facteurs en compétition, sans conception approfondie des objectifs de la lutte et de ses moyens ; elle n'est plus une lutte des masses qui se laissent entraîner et égarer par le premier bruit, par le premier hasard venu. Elle devient la lutte des masses organisées et conscientes, fermes et réfléchies, qui ne s'ébranlent pas au premier choc, n'explosent pas à toute injustice, mais aussi ne se laissent pas abattre au moindre insuccès.
D'autre part, les luttes électorales sont un moyen de se compter et de compter ses ennemis, elles donnent ainsi une idée nette de la corrélation des forces des classes et des partis, de leur progrès et de leur recul ; elles préviennent ainsi des actes irréfléchis et préservent des défaites ; mais elles rendent également possible que l'adversaire reconnaisse lui-même son impuissance de maintenir telle ou telle position et la cède de plein gré dans le cas où cette concessioa ne lèse pas ses intérêts vitaux. Ainsi la lutte fait moins de victimes ; elle -devient moins cruelle et dépend moins du hasard aveugle. »
L'action combinée de tous ces facteurs, l'avènement d'un prolétariat industriel, supérieur au prolétariat (( vagabond », le développement de la théorie socialiste et la consolidation de la démocratie dissipent de plus en plus ia sombre appréhension qu'Engels exprimait en 1845 dans sa « Situation de la classe ouvrière en Angleterre ». Il y disait notamment :
(( Si la bourgeoisie anglaise ne se ravise pas, — et selon toutes les apparences, elle ne le fera certainement pas, — il s'ensuivra une révolution qui ne saurait être comparée à aucune des précédentes. Les prolétaires poussés à bout saisiront ^a torche incendiaire, la vengeance sera exercée avec une rage dont 1793 ne nous donne aucune idée. La guerre des pauvres contre les riches sera la plus sanglante de toutes celles qui furent jamais menées. » (2® éd. allem., p. 298).
Pourtant Engels n'exprimait ces craintes que pour le cas où la révolution éclaterait immédiatement, comme il l'attendait. Au moment d'être émises, ces craintes étaient déjà un peu exagérées malgré la grande affluence dans l'industrie des éléments très arriérés, notamment des Irlandais, encore très proches du prolétariat « vagabond ». Engels lui-même pensait toutefois que si la révolution ne venait pas bientôt et si le prolétariat avait le temps de se développer er de s'imprégner de l'esprit socialiste, la révolution prendrait des formes plus modérées :
(( La révolution diminuera en effusion de sang, en vengeance et en fureur dans la proportion exacte où le prolétariat s'enrichira d'éléments socialistes et communistes. »
La révolution qu'Engels attendait vint en 1848, mais pas en Angleterre. Sa défaite fut suivie dans tous les pays de l'Europe d'une époque de développement capitaliste qui alla de pair avec un puissant accroissement des forces économiques, politiques, intellectuelles et morales de la classe ouvrière. Les pays les plus avancés de l'Europe changèrent rapidement d'aspect. Dès 1872, une année après la Commune, Marx exprimait l'espoir que dans des pays tels que l'Amérique, l'Angleterre et la Hollande, la révolution prolétarienne pourrait revêtir des formes paisibles.
Depuis ce temps l'évolution du prolétariat a encore progressé. Certes, aucun esprit clairvoyant ne pouvait douter
Cfu'une monarchie militaire, telle que les monarchies allemande, autrichierme ou russe, ne pût être renversée que par des moyens violents, mais on pensait de moins en moins à la violence sanglante des armes et de plus en plus au m.oyen puissant du prolétariat, la suspension du travail, la grève générale. Il fallait s'attendre, bien entendu, à ce que les hommes de l'ancien régime, en Allemagne comme en Russie, songeassent à noyer dans le sang toute tentative d'une telle grève. Mais on ne pouvait vraiment pas s'attendre à ce que des parties considérables du prolétariat — une fois que celui-ci se serait emparé du pouvoir — se livrassent, comme à la lin du XVIlf siècle, à des actes sanglants, à la vengeance, à la fureur. C'était toute l'évolution à l'envers. Engels, auteur de (( L'évolution du socialisme de l'utopie vers la science », s'attendait à une diminution progressive de la sauvagerie et de la brutalité des révolutions prolétariennes. Toute contraire est la conception développée récemment dans un aperçu intitulé (( L'évolution du socialisme de la science vers l'action » qui sert de préface au (( Programme des Communistes » de N. Boukharine (Zurich, 1918). On y lit :
Plus le capitalisme d'un pays est développé, plus sa lutte défensive sera implacable et farouche, -plti^ smiglante aussi sera la révolution ■prolétarienne, plus implacables les moyens dont se servira la classe ouvrière victorieuse pour fouler aux pieds la classe capitaliste vaincue. » (p. XIX).
Cette affirmation est exactement le contraire de ce qu'attendaient Marx et Engels. Elle est fausse en tant qu'elle élève la pratique bolcheviste d'un an et demi au rang d'une loi générale de l'évolution sociale. Elle est également fausse en tant qu'elle explique cette pratique par « le caractère implacable et farouche de la lutte défensive du capitalisme ».
11 n'y eut pas trace de ce « caractère farouche » ni en
1917 à Pétrograd et à Moscou, ni encore moins plus récemment à Budapest.
Il n'en est pas moins vrai que la révolution prolétarienne est redevenue particulièrement sanglante. Mon « obstination » oa mon (( imbécillité sénile )) (Boukharine, op. cit. p. XXÎI) me font expliquer ce fait par des raisons tout autres que la (( sauvagerie » capitaliste. Celle-ci, d'ailleurs, ne s'est jamais moins manifestée qu'au moment des révolutions dans les pays vaincus dans la guerre mondiale.
e) Les injluences de la guerre.
C'est à la guerre qu'il faut attribuer la cause principale de cette transformation des tendances humanitaires en une tendance à la brutalité. Toutefois, dès avant la guerre, il y eut des tendances qui agissaient dans un sens contraire à la tendance essentielle vers l'adoucissement des mœurs.
La principale de ces tendances secondaires fut engendrée par la révolution française elle-même. Ce fut le service militaire universel dont le régime révolutionnaire avait besoin pour compléter constamment ses forces et en opposer la supériorité numérique aux armées mercenaires des monarques coalisés.
Parmi les Etats monarchiques, un seul adopta le même système d'organisation militaire et il le maintint en le développant, alors même que la France y eut de nouveau renoncé. Ce fut la Prusse, la plus petite et la plus jeune des grandes puissances européennes, possédant des frontières défavorables dont le maintien nécessitait une armée, laquelle, relativement à la population du pays, était plus grande que celle de n'importe quel autre Etat. D'autre part, la vieille Prusse était, parmi les grandes puissances, la plus pauvre en richesses naturelles. Pour maintenir son rang, il lui fallait sacrifier à
l'armée toutes les autres considérations. Aussi, dès son élévation au rang de grande puissance, la Prusse devint-elle un Etat militaire par excellence.
Dans son livre sur l'Allemagne (My four years in Germany, Lôndon 1917, p. 44) l'ambassadeur américain Gérard cite quelques opinions qui mettent puissamment en lumière la vocation militaire de la Prusse :
<( Il y a plus de 125 ans, au début de la révolution, le grand orateur Mirabeau avait dit : << La guerre est l'industrie nationale de la Prusse. » Plus tard, Napoléon lemarquait que <( la Prusse a été formée pour devenir un obus » et peu de temps avant la guerre franco-allemande de 1870, l'attaché militaire français écrivait à son gouvernement ; (( Les autres pays possèdent une armée ; en Prusse c'est l'armée qui possède le pays. »
La Prusse doit au service militaire universel et au culte du militarisme en général sa puissance conquise au cours des guerres de 1866 et de 1870. Celles-ci imposèrent le service militaire universel à tous les autres Etats du continent européen. En même temps, les voies ferrées devenaient un facteur décisif dans la conduite des guerres. Tous les Etats militaires cherchèrent autant que possible à les développer, ce qui, à son tour, entraîna la possibilité et même — en raison de l'émulation — la nécessité d'une augmentation constante des armées et par conséquent des mesures de plus en plus sévères pour l'application du service obligatoire. C'est ainsi que nous en arrivâmes finalement à ce magnifique résultat de voir toute la population mâle qui n'était pas gravement malade ou infirme, astreinte au service militaire.
Or, le service militaire entraîne l'habitude de l'effusion du sang humain, et même une émulation à le répandre; il supprime le sentiment humain et encourage la brutalité. A l'époque des petites armées mercenaires du XVIir siècle, le gros de la population restait en dehors de ces influences.
Le service universel, au cours du XIX*^ siècle, soumit de plus en plus les masses du peuple aux influences brutales des obligations militaires. C'est en Prusse que ces influences furent, au commencement, particulièrement fortes et brutales.
Les tendances humanitaires du XIX^ siècle en furent, sinon paralysées, du moins sensiblement entravées.
Ces tendances humanitaires étaient surtout prononcées chez les intellectuels. Ceux-ci restèrent le plus longtemps libérés d'obligations militaires. Même lorsque l'arm.ée mercenaire avait fait place au recrutement obligatoire, la conscription atteignait ae préférence les paysans, les artisans, les ouvriers et épargnait les bourgeois et les intellectuels. Toutefois, le service obligatoire ne pouvait faire d'exception en leur faveur; même, il en avait besoin pour en faire des officiers commandant les réserves. Comme par le passé, l'intellectuel garda une situation exceptionnelle en ce qui concernait le service militaire; seulem.ent, au lieu de rester en dehors de l'armée, c'est dans les rangs de celle-ci, qu'il obtint des privilèges comme « aspirant volontaire )) d'un an (Einjahrig-Freiw^illige) ou officier de réserve. Ainsi, les idées et les sentiments des intellectuels furent-ils exposés à subir les influences du militarisme dans une mesure plus grande encore que les autres classes. Car le militarisme procurait aux intellectuels une situation privilégiée et leur inspirait ainsi le goût de l'état militaire. Il les influençait aussi par l'interm.édiaire des officiers de carrière. Ceux-ci considéraient le service militaire comme le but de leur vie et non comme un état provisoire; obligés de prendre l'initiative dans toutes les actions militaires et de surpasser leurs hom.mes en énergie et en décision, ils développent les traits caractéristiques du militarisme à un degré plus haut que le commun des hommes qui ne servent dans l'armée que peu d'années et par contrainte. Aussi les intellectuels tombèrent-ils plus que le reste de la
population sous l'ejEîet des influences militaristes. D'autre part, leur vocation intellectuelle les con<luisit à développer toute conception d'une manière plus logique et plus radicale — (ce qui s'accommode fort bien d'un esprit très réactionnaire) — que les hommes d'action qui apprennent par expérience à connaître les petites difficultés quotidiennes.
Les intellectuels qui devenaient ou voulaient devenir officiers de réserve et qui prenaient pour modèles les officiers de carrière, les surpassaient facilement en rudesse et en grossièreté pour la mentalité militariste. Ainsi, les éléments intellectuels acquis au militarisme devinrent les vrais pionniers de la brutalité et de la violence qu'on imposait à l'ensemble de la population au moyen du service universel. Là encore, la Prusse avait pris le pas sur les autres Etats, car elle a été la première à créer le système d'aspirants volontaires et d'officiers de réserve et ceux-ci, plus que dans les autres Etats, y furent élevés à un rang privilégié et convoité.
Si, au sein du prolétariat, malgré le service obligatoire, les tendances humanitaires de sa classe l'ont emporté sur les tendances brutales du militarisme, chez les intellectuels — et particulièrement en Prusse — celles-ci ont de beaucoup prévalu sur celles-là, ce qui ne fut pas sans aggraver l'antagonisme des classes.
Ce qu'on vient de dire de l'intellectuel se rapporte d'autant plus au capitaliste dont les instincts humains se heurtent dès le début à de fortes tendances contraires, dues à sa situation de classe.
La guerre mondiale vint mettre le comble à tout ce qui vient d'être exposé. Pendant quatre ans, elle absorba la presque totalité de la saine population mâle, les tendances brutales du militarisme atteignirent les sommets de l'insensibilité et de la bestialité et le prolétariat lui-même ne put dès lors échapper à leur influence. Il en fut contaminé au
plus haut degré et en sortit abruti à tous les points de vue. Ceux qui revenaient n'étaient que trop disposés par les. mœurs de la guerre à défendre en temps de paix leurs revendications et leurs intérêts par des actes sanglants et des violences à l'égard de leurs concitoyens. Ceci fournit un de ses éléments à la guerre civile. Celle-ci, de son côté, développa de plus en plus la brutalité des masses. Pourtant, beaucoup de gens d'âge mûr, dès qu'ils se trouvent soustraits aux influences directes de la guerre, reviennent aux idées et aux sentiments du temps de paix. Le cas de la jeunesse est plus grave. Privée, pendant quatre ans de guerre, de maîtres et de guides, elle s'est laissée, sans y opposer aucune résistance, profondément imprégner par la brutalité de cette guerre. Elle en a gardé des impressions que toute sa vie ne saura complètement effacer.
A tout cela vient s'ajouter un changement profond dans la différenciation du prolétariat.
La guerre a le plus durement atteint la petite bourgeoisie dont une grande partie fut expropriée et poussée dans les rangs du prolétariat. Ces éléments, jusque-là étrangers à la lutte de classe prolétarienne, sont également restés inaccessibles à l'éducation, la discipline, la capacité d'organisation qui sont l'apanage du prolétariat partout où il poursuit depuis longtemps sa lutte de classe sous la conduite d'un parti socialiste soucieux d'éclairer et de rallier les masses.
A l'intérieur même du prolétariat, des modifications profondes sont survenues. La diminution du nombre d'ouvriers qualifiés, comme de celui de tous les travailleurs, a été, par suite des morts, des blessures et des maladies, bien plus grande durant la guerre qu'en temps de paix. D'autre part on ne faisait presque rien pour combler cette lacune. Il manquait pour cela le temps et les forces, il manquait surtout le besoin de se consacrer à un travail qualifié. Les diverses in-
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dustries <du temps de paix n'avaient-elles pas fait place à l'industrie de guerre, beaucoup plus monotone, puisqu'elle se réduisait à un petit nombre de types et ne demandait aux ouvriers que quelques gestes que tout nouveau venu, si peu exercé qu'il fût, pouvait accomplir sans peine. Ainsi, le nombre d'ouvriers qualifiés qui avaient tant contribué à l'épanouissement de l'industrie allemande, a beaucoup diminué au cours de la guerre et leur place a été prise par des ouvriers non qualifiés, dont le nombre s'est rapidement accru.
Les ouvriers qualifiés étaient les travailleurs le mieux organisés, les mieux instruits, ayant les idées les plus nettes. Les ouvriers non qualifiés sont inorganisés, ignorants, indiffélents.
Pourtant l'indifférence a vite fait de disparaître au cours de la guerre. Cet événement grandiose, suivi des plus terribles conséquences, a remué jusqu'aux couches les plus arriérées du peuple et les a plongées dans un état d'agitation fébrile. Mais comme en même temps le nombre d'ouvriers instruits, possédant une éducation socialiste, diminuait relativement à celui des ouvriers indisciplinés et inéduqués à tous les égards, relativement aussi à l'affluence des petits b.:'urgeois devenus prolétaires, — ce processus aboutit à ce que k minorité éduquée et consciente qui jusque-là avait guidé le prolétariat perdit de plus en plus la direction des masses pour faire place à des passions aveugles.
Ceci se produisit d'autant plus vite que la guerre a été suivie par la plus grave crise économique, un chômage en masse, une cherté de vie démesurée, le manque du néces-
saire.
Les masses désespérées exigèrent alors les changements les plus radicaux et immédiats, non pas pour créer une forme nouvelle et supérieure de la société — elles n'y avaient même
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pas encore pensé, — mais pour échapper au plus vite à leur terrible misère.
L'amélioration de sa situation lamentable est toujours pour le prolétariat une question pratique et urgente.
C'est pourquoi aussi h marxisrrj, ..^-i <l'ailleur-. nécessite pour être compris un certain nombre ds connaissances historiques et économiques, ne prend que difficilement racine dans les n isses ouvrières. Celles-ci préfèrent d'instinct une doctrine qui, au lieu de les diriger sur la voie de l'évolution, leur apporte une formule ou un plan dont la réalisation promet à leurs souffrances une fin immédiate, indépendante des circonstances. îl faut qu'un prolétaire possède un certain esprit de renoncement pour adopter une doctrine qui, sans Ir demander de vaines paroles, le pousse à poursuivre infatigablement sa lutte de classe, mais fait dépendre son émancipation finale de conditions qui ne peuvent être créées qu'au prix d'une évolution laborieuse. Si pénible qu'ait été la vie des prolétaires dans les dernières dizaines d'années qui précédèrent la guerre, la transformation socialiste immédiate n'était pas pour eux une question de vie ou de mort, du moins pour les ouvriers qualifiés qui forment le noyau de la lutte de classes et du mouvement socialiste.
Dans les combats politiques et économiques actuels, ces ouvriers sont supplantés par les non-éduqués. Et la misère de ceux-ci est devenue si pressante qu'ils ne peuvent plus attendre.
Non seulement la guerre a poussé au premier rang de la lutte de classes les éléments les plus arriérés de la classe ouvrière, mais l'efFondrement des armées a fait du prolétariat de pays européens économiquement les plus arriérés la classe dominante dans les villes en face du paysan illettré qui, comme cela se passe en Russie, ne peut pas présenter une force politique indépendante.
TERROniSME ET COMMUNISME 167
Aucune classe ne renonce <je son plein gré au pouvoir qu'elle a conquis, quelles que puissent être les circonstances qui l'ont mise au gouvernail. Il serait insensé d'exiger un tel renoncement du prolétariat russe ou hongrois, sous prétexte que leurs pays sont arriérés. Mais un parii socialiste pénétré d'esprit vraiment marxiste adapterait les buts immédiats du prolétariat victorieux aux conditions matérielles et psychologiques existantes; un tel parti ne saurait purement et simplement décréter la socialisation totale et immédiate dans un pays tel que la Russie, où la production capitaliste n'est pas développée.
Il serait, certes, à se demander, si un tel parti saurait assumer la direction des masses. Les partisans de la politique réaliste croient plus important d'exercer le pouvoir à l'heure présente que de se résigner à un insuccès momentané dans l'espoir d'avoir raison en fin de compte. Il ne convient pas aux politiciens réalistes de jouer le rôle d'une force qui met en évidence l'échec d'une politique sortant des limites du possible et se rend ainsi impopulaire quant au présent; c'est pourtant la force qui survit à la débâcle sans compromettre son idéal.
Le vieil antagonisme entre la politique réaliste et la politique scientifique, entre Lassalle et Marx, réap'paraît en Russie après la révolution de 1917.
Dans sa lettre à Kugelman du 23 février 1865 (que j'ai publiée dans le « Socialiste » du l'"'' mai 1918) Marx explique que la réaction de 1849-50 avait trop entravé le développement des ouvriers allemands pour que ceux-ci
...n'eussent fait un accueil triomphal à un libérateur aussi criard (que Lassalle) qui seul promettait de leur faire atteindre d'un bond la terre promise.
De tels bonds et de tels libérateurs n'étaient guère du goût de Marx. Mais de même qu'à l'époque de Lassalle,
quoique pour des raisons différentes, la situation à l'époque de la deuxième révolution russe se trouva être très défavorable à la mentalité marxiste. Les ouvriers russes ayant reçu une éducation marxiste étaient soit tués, soit débordés et mis en désarroi par les masses arriérées récemment éveillées. Ce qui prit le dessus, ce fut la mentalité antérieure au marxisme qui avait été celle d'un Blanqui, d'un Weitling, d'uri Bakounine.
C'est dans de telles conditions que s'est accomplie la révolution d'abord en Russie et ensuite chez ses voisins. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que non seulement elle ait fait revivre des idéologies primitives, mais qu'elle ait produit des formes brutales et sanglantes de lutte politique et économique que nous croyions dépassées par l'évolution intellectuelle et morale du prolétariat.
VUl