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LA DEUXIEME COMMUNE DE PARIS

a) L'origine de la Commune

De même que la Commune de Paris de 1871, la République des soviets de 1917 est un produit de la guene, un produit de la défaite militaire. L'une comme l'autre ont à leur base le prolétariat révolutionnaire. Cela dit," on a à peu près épuisé toute l'analogie qui existe entre elles.

Si les bolcheviks ont eu la force de s'emparer du pouvoir politique, c'est que, de tous les partis politiques de Russie, ils étaient celui qui exigeait le plus énergiquement la paix, la paix à tout prix, la paix séparée, sans se préoccuper de sa répercussion sur l'ensemble de la situation internationale, ni si elle ne favoriserait pas la domination universelle de la monarchie militaire allemande, laquelle, pendant longtemps, avait aussi peu défendu les bolcheviks que les insurgés de l'Inde et de l'Irlande ou les anarchistes italiens.

Tout autre a été l'attitude du radicalisme français pendant la guerre de 1870, après la chute de Napoléon III et la proclamation de la République, après la brusque manifestation des prétentions allemandes sur l'Alsace et la Lorraine. La situation de 1793, avec sa lutte de la première République contre les monarques alliés de l'Europe, paraissait revivre dans la lutte de la Troisième République contre les monarques alliés de l'Allemagne. Les traditions de cette époque s'éveillèrent à nouveau et, de même qu'alors, le parti proie-

tarien devint l'élément le plus belliqueux, poursuivant <le la façon la plus tenace et la plus énergique la continuation de la guerre pour le salut de la République une et indivisible.

Cependant, les paysans de 1870 n'étaient plus ceux de 1793. Si ceux-ci avaient déjà haï Paris et n'avaient supporté sa domination qu'à contre-cœur, ils avaient été néanmoins pénétrés de la nécessité de rejeter l'ennemi dont la victoire les menaçait d'un retour de l'exploitation féodale et de l'obligation de restituer à l'Eglise et aux émigrés les biens qu'ils leur avaient enlevés.

Les paysans de 1870 n'avaient à redouter rien de pareil de la victoire des Prussiens. Les intérêts de clocher eurent donc le dessus, en leur faisant apparaître la perte de l'Alsace et de la Lorraine comme un moindre mal en comparaison des dévastations et des charges de la guerre. En dehors des Alsaciens et des Lorrains eux-mêmes, qui s'opi>osèrent désespérément jusqu'au dernier moment à l'annexion, l'idée de la paix avait au cours de la guerre rapidement gagné du terrain parmi les paysans et les habitants des petites villes de France. Elle était devenue, en opposition au Paris radical et belliqueux, le cri de ralliement des réactionnaires, des monarchistes.

Comme en Russie en 1917, le parti de la paix, le parti de la lassitude de la guerre eut, en 1 87 1 , le dessus sur les prolongateurs de la guerre. Cependant, en 1871, l'idée de la paix ne devait pas renforcer les plus radicaux parmi les radicaux, mais les plus réactionnaires parmi les réactionnaires.

Le 8 février 1871 , on procéda aux élections d'une Assemblée nationale pour la conclusion de la paix. Elle ne comptait que deux cents républicains contre plus de quatre cents monarchistes.

« La province presque entière répondit : « Paix à tout prix ! » Paris, au contraire, clamait : « Guerre à outrance ! n Et... ne choisissait que des hommes ayant mandat de se prononcer pour la continuation de la guerre ; en tout cas, de ne pas admettre que la paix pût être obtenue au prix de l'intégrité du territoire. » (Dubreuilh, La Commune^ p. 264 Paris, Jules Rouff.)

Le 12 février, l'Assemblée nationale se réunissait à Bordeaux. Le i^' mars, elle approuvait, par 516 voix contre 107, le traité de paix. Les représentants de Paris formaient presque la moitié de ces 107.

L'Assemblée nationale n'avait été élue que pour conclure la paix. Les électeurs s'étaient prononcés en tenant compte de cette seule considération. La grande majorité réactionnaire ne devait pas être attribuée à la défaveur de l'idée républicaine, mais à la prédominance du désir de paix. Le mandat de l'Assemblée nationale expirait avec la conclusion de la paix. Elle devait être remplacée par une autre qui aurait été appelée à se prononcer sur la constitution. De nouvelles élections auraient certainement donné d'autres résultats que pour l'Assemblée de Bordeaux, car la République était loin de rencontrer la même défaveur que la continuation de la guerre. Et, en effet, les élections municipales qui eurent lieu le 30 avril 1871 dans toute la France donnèrent de fortes majorités républicaines. Et c'est justeTient par crainte de cette éventualité que les ruraux de l'Assemblée nationale se cramponnèrent à leurs mandats.

Ils se transforn^èrent en Assemblée constituante et auraient sans aucun doute restauré la monarchie s'il n'y avait pas eu de scission entre eux. La moitié des monarchistes étaient des légitimistes, c'est-à-dire des partisans de la dynastie bourbonienne qui avait régné en France jusqu'en 1830. L'autre moitié était composée d'orléanistes, partisans de la dynastie que la Révolution de 1830 avait mise à la

place <Jes Bourbons. Cette discorde sauva la République, mais elle ne mit pas Paris à l'abri de la haine des deux fractions réunies. La République ne possédait pas d'autre appui solide que Paris. Mais c'était un appui dont la force s'était manifestée d'innombrables fois depuis 1789. Il ne fallait pas songer à la restauration de la monarchie tant que Paris n'aurait pas été écrasé.

Même abstraction faite de son socialisme, les provinciaux ne cessaient pas de déblatérer contre Paris, cette ville sans moeurs et sans Dieu, ce Paris belliqueux et républicain.

Dès ses premières séances, l'Assemblée nationale manifesta nettement sa haine. L'héroïque Paris, qui venait de supporter un terrible siège de cinq mois au service de la défense du pays, fut insulté avec la dernière fureur par les nouveaux députés.

Abaisser Paris, lui refuser toute administration autonome, le priver de sa situation de capitale, enfin le désarmer pour pouvoir essayer, en toute sécurité, un coup d'Etat monarchiste, telle fut la prinicipale préoccupation de l'Assemblée nationale et de Thiers qu'elle avait élu chef du pouvoir exécutif.

Cette situation engendra le conflit qui devait mener à l'insunection de Paris.

On voit combien celle-ci était différente du coup d'Etat bolcheviste qui puisait sa force dans le désir de paix, qui avait les paysans derrière lui, et qui, dans l'A^ssemblée natiomale, n'avait pas de monarchistes en face de lui, mais des socialistes-révolutionnaires et des social-démocrates mencheviks.

Les causes immédiates de la révolution bolcheviste et de la deuxième Commune de Paris étaient aussi différentes entre elles que l'étaient leurs pyoints de départ.

Les bolcheviks arrivèrent au pouvoir par un coup d'Etat

merveilleusement préparé, qui leur iivra d'emblée tout l'appareil gouvernemental.

Et ils utilisèrent immédiatement ce dernier pour procéder de la façon la plus énergique et la plus absolue à l'expropriation politique et économique de leurs adversaires, de tous leurs adversaires, même de ceux qui appartenaient au prolétariat.

Par contre, personne ne fut plus surpris par la victoire de la Commune que les révolutionnaires eux-mêmes, dont une grande partie était loin de désirer ce conflit.

Il est vrai que, par suite de la tradition révolutionnaire, la tactique de l'insurrection armée préparée à l'avance avait beaucoup de partisans parmi les Parisiens. Les blanquistes en étaient les principaux représentants dans les milieux socialistes. Pendant le siège, ils avaient déjà essayé, à plusieurs reprises, de soulever des émeutes. Mais ils avaient toujours échoué, faute d'être suffisamment soutenus.

C'est ainsi que, sous l'impression de la capitulation de Metz, ils s'étaient soulevés, le 31 octobre, pour exiger les élections d'une représentation communale à Paris, d'une Commune ; ce faisant, ils obéissaient à des raisons patriotiques et non à des buts socialistes et ils cherchaient à donner à la direction militaire une impulsion plus énergique, comme l'avait déjà fait la première Commune de Paris, de 1792 à 1794. Les unités de la garde nationale fidèles au gouvernement réussirent à maîtriser le soulèvement sans aucune effusion de sang, tellement insignifiante était la résistance qui leur fut opposée. Pour fortifier sa situation, le gouvernement procéda le 3 novembre à une consultation populaire qui donna 558.000 voix pour le gouvernement et un peu moins de 63.000 contre lui.

Les hommes de l'action à tout prix n'eurent pas davantage de succès le 22 janvier quoique, à ce moment-là aussi,

ils fussent les défenseurs de l'idée patriotique de la continuation de la guerre qui était très populaire à Paris.

Le gouvernement venait d'annoncer que la capitulation était inévitable, ce qui provoqua une révolte désespérée des révolutionnaires. Celle-ci fut plus sanglante que celle du 31 octobre, mais elle fut néanmoins écrasée sans peine.

Tous ces échecs avaient fatigué, déçu, affaibli les hommes d'action. A la date du 18 mars, ils n'étaient pas encore préparés à faire un nouvel appel à l'insurrection. De leur côté, les hommes de l'Internationale socialiste étaient par avance opposés à toute tentative de soulèvement. Marx écrivait à Engels, aussitôt après le renversement de Napoléon III par la Révolution de septembre (le 6 septembre 1870) :

K Je m'étais justement assis pour t'écrire lorsque Seraillier vint m'annoncer qu'il devait quitter Londres le lendemain pour se rendre à Paris, où il a l'intention de ne passer que peu de jours. Son but principal est d'arranger làbas les affaires de l'Internationale (le Conseil Fédéral de Paris). Ceci est d'autant plus nécessaire que toute la « section française » part aujourd'hui pour Paris, pour y faire des bêtises au nom de l'Internationale. « Ils » veulent renverser le gouvernement provisoire, établir une Commune de Paris, nommer Pyat ambassadeur français à Londres, etc..

(( J'ai reçu aujourd'hui du Conseil Fédéral de Paris une proclamation au peuple allemand (que je t'enverrai demain) avec une requête pressante au Conseil Fédéral de publier un nouveau manifeste, spécialement adressé aux Allemands. Déjà avant ce soir, j'avais l'intention de le proposer. Aie la bonté de m'envoyer aussi rapidement que possible, sur l'Alsace-Lorraine, les notes militaires nécessaires, en langue anglaise, en vue de la rédaction du manifeste.

« J'ai envoyé dès aujourd'hui une réponse détaillée au Conseil Fédéral (à Paris) et j'ai entrepris en même temps le désagréable travail de leur ouvrir les yeux sur le véritable état des choses. » {Corresfondance d'Efigels et de Mdrx, iVy. page 330.)

On m'a reprodhé de n'être qu'un (( disciple dénaturé » de Marx.

Celui-ci, paraît-il, aurait déjà été mené par son caractère révolutionnaire et par son tempérament volcanique, sans hésitation, dans le camp des bolcheviks. Nous voyons maintenant qu'à l'heure de la Révolution ce tempérament volcanique considérait comme son premier devoir le (( travail désagréable d'ouvrir à ses camarades les yeux sur le véritable état de choses )> et que, malgré tout ce qu'il avait de volcanique, ce même tempérament pouvait à l'occasion qualifier des actions révolutionnaires concertées du mot peu encourageant de bêtises.

Engels répondait à Marx le 7 septembre :

<( Dupont vient de partir. Il a passé la soirée ici et il est furieux contre la jolie proclamation de Paris. Il est cependant plus tranquille parce que Seraillier y va et qu'il s'est entretenu avec toi avant son départ- Son opinion dans cette affaire est tout à fait nette et exacte : utiliser, pour l'organisation du parti en France, la liberté qui sera inévitablement accordée par la République ; agir, lorsque l'occasion s'y prêtera, après la création de l'organisation ; modérer l'Internationale en France jusqu'à la signature de la paix. »

Marx répondit, le 10 septembre :

'( Dis à Dupont que je suis tout à fait d'accord avec sa façon de voir. »

Ce n'est donc pas V action, mais ï organisation qui paraissait être la chose la plus importante à ce tempéra.nent volcanique.

En France aussi, l'action de l'Internationale se fit surtout dans ce sens modérateur. Elle ne poursuivit donc rien moins qu'une action précipitée.

Un exemple suffira. Au cours d'une séance du Conseil fédéral parisien de l'Internationale, le 22 février, un des assistants proposa l'organisation d'une démonstration paci-

jique pour le 24 février, anniversaire <Je la Révolution de 1848. Mais, en présence de la situation tendue, même cette manifestation pacifique fut considérée par la majorité du Conseil fédéral comme tout à fait indésirable. Le premier qui s'éleva contre cette proposition fut Frankel. Il exigea que l'on utilisât momentanément toutes les forces en vue de l'organisation du prolétariat et de l'étude des questions économiques les plus urgentes : avant tout celle du paiement des loyers suspendu pendant le siège et celle du chômage. Il demanda également que Malon et Tolain, les représentants de l'Internationale au sein de l'Assemblée Nationale, y manifestassent la volonté des ouvriers.

Sur la proposition de Frankel, le Conseil fédéral décida de n'organiser aucune démonstration et de laisser ses membres libres de participer ou non à une manifestation éventuelle.

Cela ne montre pas précisément une tendance prononcée à l'insurrection.

Celle-ci ne fut point provoquée par les révolutionnaires, mais au contraire par leurs adversaires. Les nécessités de la guerre avaient fait que le prolétariat parisien avait été admis dans les rangs de la garde nationale et qu'il avait été ainsi armé. Cette situation était envisagée comme un immense danger par tous les éléments qui se massaient autour de Thiers : ruraux, financiers, grands chefs de la bureaucratie et de l'armée. Dès la signature de la paix, ils ne virent rien de plus urgent que le désarmement de la fraction prolétarienne de la garde nationale de Paris et, pour commencer, il fallait lui enlever les canons.

Ce sont les gouvernants allemands qui avaient fait que la garde nationale de Paris se trouvait en possession de canons et leur attitude détermina ainsi l'étincelle qui mit le feu aa tonneau rempli de poudre, comme le dit

avec raison Bourgin. (Georges Bourgin, Hisioir^e de Id Cornmune, Paris 1907, page 43.)

L'absence de toute mesure dans l'exploitation de la victoire est inhérente à l'essence même du métier militaire. Il rentre dans les devoirs du commandant en chef non seulement de vaincre, mais encore de poursuivre l'ennemi vaincu jusqu'à son complet anéantissement et à sa démoralisation. D'un autre ordre sont les devoirs de l'homme d'Etat qui ne doit pas perdre de vue, par-dessus la victoire, les conditions de la coexistence ultérieure avec l'ennemi momentané.

Dans toute .expédition militaire, ces deux conceptions différentes doivent entrer en conflit entre elles. Lorsque la conception militaire sort de ses attributions purement stratégiques et qu'elle arrive à influencer la politique, les conséquences en sont néfastes. En 1866, Bismarck avait encore réussi, quoique avec beaucoup de peine, à maîtriser la mentalité militaire. Mais ce sont justement les succès de 1866, qui avaient conféré à l'Etat-Major prussien une situation prédominante, infiniment augmentée encore par les victoires de 1870. Bismarck par contre n'avait plus réussi à avoir le dessus. Non seulement il avait été obligé de s'effacer devant la mentalité militaire, mais même sa propre intelligence politique en fut troublée et éblouie.

De là l'exigence de l'annexion de l'Alsace-Lorraine qui prolongea la guerre de plusieurs mois, qui poussa la France dans les bras de la Russie et qui prépara l'effondrement actuel de l'Allemagne.

Quoiqu'il en fût, l'Alsace-Lorraine était toujours, économiquement et stratégiquement, un gain momentané palpable. Cependant on ne s'en contenta pas. On chercha à y adjoindre l'abaissement de Pans qui incarnait aux yeux des Allemands le centre détesté de la résistance à leurs armées. C'est pourquoi, le 26 février, on imposa aux Français une

clause en vertu de laquelle des forces allemandes devaient, dès le 1^"" mars, entrer dans la ville et occuper les Champs- Elysées.

Lorsque, le 27 février, cette nouvelle fut annoncée aux Parisiens, la réponse fut une explosion générale de révolte et l'appel aux armes pour repousser par la force l'ennemi du pays. Presque tous les bataillons 'de la garde nationale se déclarèrent prêts à répondre à cet appel.

Seuls les internationalistes conservèrent leur sang-froid. iJne insurrection leur apparaissait alors aussi funeste si elle était dirigée contre l'ennemi extérieur que si elle l'était contre l'ennemi intérieur. Ils adjurèrent le Comité central de la garde nationale de renoncer à toute tentative de résistance armée qui ne pouvait être qu'une réédition des mas sacres de juin et un écrasement de la République dans le sang des ouvriers de Paris.

Au lieu d'opposer une résistance armée, ils proposèrent à la garde nationale d'entourer les Allemands d'un cordon qui les séparerait complètement de la population parisienne et qui les isolerait.

Le Comité central se laissa convaincre au dernier moment et c'est ainsi que nous devons à l'Internationle que le vaniteux cr^^u.eil des vainqueurs allemands n'ait pas réussi à provoquer un des plus terribles combats de rues qu'eût connu l'Histoire. Ce ne sont point des soldats allemands, mais des soldats français c|ui furent appelés, quelques semaines plus tard, à infliger au prolétariat parisien cette effusion de sang que l'on avait redoutée.

Lors de la capitulation de Paris, le 23 janvier, tout le matériel de guerre appartenant aux troupes de la ville avait été attribué aux vainqueurs. Cette convention ,ne canaprenait point les armes de la garde nationale. Elle ne compre-

nait pas non plus les canons qui avaient été fournis par la ville de Paris et non par l'Etat.

Au moment <le l'entrée <Ies Allemands dans Paris, le gouvernement n'avait poijit songé à mettre en sécurité ceux de ces canons qui se trouvaient dans les quartiers soumis à l'occupation du vainqueur. Il aurait même peut-être désiré que l'emnemi extérieur s'en emparât et affaiblît ainsi l'ennemi intérieur. Mais la garde nationale veillait et elle transporta à temps ces canons, 400 en tout, dans des quartiers où les AllemaJids ,n'avaient pas accès.

Mettre la main sux ces canons, telle fut après la conclusion de la paix le plus pressant souci du gouvernement. Cela devait être le premier pas vers le désarmement de la fraction prolétarienne de la garde nationale de Paris.

L'Assemblée Nationale avait menacé Paris « de le décapitaliser )). Elle avait donc décidé de ne pas siég,er à Paris.

Thiers avait réussi, avec beaucoup de peine, à obtenir de l'Assemblée qu'elle acceptât de fixer son siège à proximité de Paris, à Versailles, au lieu de Bordeaux où elle avait séjourné jusque-là. Elle devait s'y réujiir à la date du 20 mars. Mais, avant cette date, elle voulait n'avoir plus rien à redouter de Paris. La saisie des canons fut donc fixée au 18 mars.

Thiers pensa qu'il serait plus intelligent de s'en emparer clandestinement, au heu de les prendre ouvertement, de jEorce. A 3 heures du matin, pendant que tout Paris dormait, quelques régiments occupèrent Montmartre, où se trouvaient les canons sans aucune garde, et essayèrent de les emn^ener. Mais, chose remarquable, on avait oublié d'amener les chevaux nécessaires pour cette opération. II fallut donc comir.encer par les faire venir. Mais, dans l'intervalle, les Parisiens découvrirent la machination et il se forma rapidement une foul;e qui, grandissant de minute en

minute, a<ljura les soldats id'abandonner les canons. EHe réussit. Les soldats qui avaie^nt vécu d.e la vie de la population parisienne, qui, avec elle, avaient combattu l'envahisseur, et qui avaient avec elle appris à mépriser les généraux incapables, fraternisèrent avec le peuple et la garde nationale. Le général Lecomte, qui donna à ses troupes Tordlre de tirer sur une foule sens armes, obtint seulement que ses propres soldats se tournèrent contre (lui, rairêtèrent et le fusillèrent.

Cette exécution appartient au .nombre des cruautés terroristes dont on accusa la Communie. On y ajoute (l'exécution du igénéral Thomas qui avait été saisi, dans cette matinée du 18 mails, en tenue civile, alors qu'il prenait des notes au milieu de la foule. Il fut exécuté comme espion. Le 28 février on avait idéjà jeté dans la Seine et cruellement noyé un a,gent de police que l'on .avait surpris en train de faire un service d'espionnage.

Ceux qui mettent ces actes au compte de la Commune oublient qu'ils se produisirent à un moment où la Commune n'existait pas encore. On ne peut pas non p\m en rendre responsable la population parisienne. Tous ces meurtres ont été commis par des soldats et non par la population civile. Ils ne caractérisent point la mentalité du prolétariat, mais celle du militarisme qui ne fait pas beaucoup de cas de la vie humaine. Et les amis de 'humanité, qpi désespèrent des soldats parce que ceux-ci fusillèrent leur général sanguinaire, n'auraient lien trouvé à redire si ces mêmes soldats avaient tué des femmes et des enfants.

(< Au lieu de tirer sur des femmes et des enfants, ses propres hommes le fusillèrent lui-même (le général Lecomte). Les habitudes profondes, qui avaient été imposées aux soldats sous la férule des ennemis des ouvriers, ne les abandonnèrent naturellement pas au moment précis où ces sol-

dats passèrent du côté des ouvriers. » (Marx, La Guerrre civile en France, page 38.)

Toutes les fois que les gardes mationaux sont intervenus daJîs ces événements, ce ne fut que dans ri'ntention -d'éviter une effusion <je sang. Et ils obtinrent, en effet, quelquefois en exposant leur propre vie, que, parmi les officiers arrêtés par les soldats révoltés, seuls ceux que nous venons de nommer fure.nt tués, tandis que les autres furent r,emis en liberté.

Dès le 19 mars, le Comité oentral de la garde nationale <léclaia qu'il était complètement étranger à ces meurtres. Nous lisons dans la protestation publiée au Journal ojjiciel de la Commune en date <lu 20 mars :

(( Nous le disons avec indignation : la boue sanglante dont on essaye de flétrir notre honneur est une ignoble infamie. Jamais un arrêt d'exécution n'a été signé par nous ; jamais la garde nationale n'a pris part à l'exécution d'un crime. »

C'était là une vigoureuse condamnaticm non seulement des accusateurs mais également des actes dont on voulait faire retomber la responsabilité sur la igarde nationale.

Les troupes ayant passé du côté du peuple, il ne restait plus au gouvernement que deux issues : ou bien faire des concessions aux masses révoltées, traiter avec elles, ou bien fuir. Thiers ne voulait pas entendre parler *d,e négociations, il s'enfuit précipitamment de Paris avec son gouvernement et il s'empressa <le faire sortir de la ville toutes les troupes qui n'avaient pas encore subi la contagion >de la rébellion. Il abandonna même les forts qui entoure'nt Paris, même celui du Mont-Valérien qui domine la capitale. Si les Parisiens avaient poursuivi Thiers en le serrant de près, ils auraient peut-être réussi à s'emparer du pouvoir. Les troupes qui venaient de quitter Paris ne leur auraient pas opposé la moindre résistance, ainsi qu'en témoignèrent plus tard

leurs généraux. A ce moment-là, il aurait été possible de désigner un nouveau gouvernement, lequel cependant n'aurait pas encore pu réaliser le socialisme, puisque les circonstances ne s'y prêtaiejit pas encore. Mais il aurait été possible de dissoudre l'Assemblée Nationale et de faire élire une nouvelle assemblée, avec le programme de la consolidation de la République, de l'autonomie des communes, y compris Paris, et du remplacement des armées permanentes par une milice. La Commune n'en demandait pas davantage à cette époq'.T. Et dans les conditions où se trouvait alors la France, ce programme était réalisable.

Mais Thiers put se retirer sans encombre. On le laissa emmener avec lui ses troupes, pour les réorganiser à V^saiiles, pour leur infaseï un esprit nouveau et pour les ren^forcer.

Personne ne fut plus surpris de la fuite des ministres que les Parisiens. Il n'existait aucune organisatio-n qui pût remplacer immédiatement les gouvernants et prendre la direction des événements. Dans la matinée du 19 mars, Paris n'avait pas encore de gouvernement. Automatiquement, par la force des choses, le Comité central de la garde nationale, institution sans programme déterminé et sans tactique précise, fut poussé à prendre sa place. Il commença par dégager sa responsabilité en déposant son pouvoir entre les mains d'un seul homme, LuUier, à qui il confia le commandement suprême de Paris. C'était l'hom.me le moins indiqué pour ces fonctions, un ivrogne, dont on ne sait pas,

« ...s'il fut plus fou que traître ou inversemtiiit. . Cet homme, en 48 heures, entassa tout ce qui se peut d'erreurs grossières, de fautes irréparables... Mais le choix si fâcheux de Lullier n'était en somme qu'un indice, le signe révélateur d'une situation » CDubreuilh, La Commune, p. 283.)

Ce n'est que le 3 avril que l'on «e détcida à faire un.e

sortie contre Versailles. Mais ce qui aurait sûrement réussi le 19 mars, fut le 3 avril un échec. L'espoir que les soldats passeraient de nouveau, comme au 18 mars, du côté des Parisiens, fut cruelleme-nt déçu. Les gardes nationaux de Paris se heurtèrent à une résistance tenace et supérieure en forces et furent repoussés. A partir de ce moment, ils se virent réduits à la défensive contre toute la France. Dès iors, leur défaite était fatale. Ce n'est qu'à partir de cette date que le soulèvement de Paris prit un caractère exclusivement prolétarien. Jusque-là de nombreux bourgeois avaient été hésitants et s'étaient demandé s'ils ne se rangeraient pas du côté du peuple. Depuis, ils laissèrent 'le prolétariat mener la lutte tout seul.

Combien différente de celle du 18 mars 1871 à Paris a été l'insurrection du 7 novembre 1917 à Pétrograde ! Celle-ci avait été préparée par un comité révolutionnaire qui avait organisé les forces des ouvriers et des soldats pour les mener à l'attaque du pouvoir gouvernemental, lequel avait alors, à Pétrograde, aussi peu de forces derrière lui que Thiers en 1871 .

Il est vrai que l'occupation immédiate de toutes les positions qui commandaient la situation dans la capitale n'aulait pas suffi pour donner la victoire aux bolcheviks si, dans tout le pays, les conditions ne leur avaient pas été plus favorables qu'elles ne l'avaient été en 1871 pour Paris.

Lorsque Kerensky s'enfuit vers Gatchina, de même que Thiers s'était antérieurement retiré à Versailles, il ne pouvait pas compter sur les paysans pour le soutenir. En Russie, les paysans et avec eux l'armée se mirent du côté des révolutionnaires qui s'étaient emparés de la capitale. Cet événement prêta à leur régime une force et une durée que n'avait pas connue? le soulèvement de Paris. Mais par contre il lui incorpora un élément économiquement réaction-

naire qui avait été épargné à la Commune de Paris. La dictature du prolétariat de cette dernière "ne s'est jamais appuyée sur des conseils de paysans.

b) Le Conseil des ouvriers et le Comité central

Si la Commune de Paris et la République des Soviets sont foncièrement différentes dans leurs origines, elles ne le so'nt pas moins dans leurs organes et dans leurs méthodes.

Il est vrai que la Commune de Paris connaissait également une organisation qui peut constituer un parallèle au Conseil des Ouvriers et des Soldats. Elle se trouvait bien dans une situation analogue à celle de la Révolution russe en ce sens qu'elle avait pris, comme celle-ci, la succession d'un régime despotique, qui avait empêché toute organisation publique des masses sur le terrain politique et qui n'avait levé l'interdiction de l'organisation corporative que peu de temps avant sa chute.

Les ouvriers russes de 1905 et de 1917 ne se sont trouvés en présence d'aucune organisation puissante, ni sur le terrain politique ni sur le terrain corporatif, qui leur aurait permis une bataille en rangs formés. Il en a été de même en France après le 4 septembre 1870. C'était là, comme nous l'avons déjà vu, une des raisons pour lesquelles Marx désirait si ardemment que les ouvriers employassent, tout d'abord, la jeune république pour s'organiser et pour s'instruire ; il voulait, ainsi, les rendre mûrs pour le gouvernement, au lieu de les voir gaspiller leurs forces prématurément dans des bagarres, qui, même dans le cas le plus favorable, ne pouvaient point leur donner un pouvoir durable.

Mais une fois arrivés au pouvoir à la suite d'une lutte qui leur avait été imposée, les ouvriers furent obligés de cher-

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cher un moyen de fortune pour parer au manque d'organisation politique et corporative. Ils le trouvèrent tout prêt.

Pour les ouvriers russes, a moyen était tout indiqué dans l'organisation des entreprises de la grande industrie.

« L'industrie moderne a transformé le petit atelier de l'artisan patriarcal pour en faire la grande fabrique du capitaliste industriel. Les masses ouvrières condensées dans les fabriques sont organisées militairement. Elles sont placées, comme de simples soldats industriels, sous la surveillance d'une hiérarchie complète de sous-officiers et d'officiers. » (Engels et Marx, Le Manifeste coimnuniste.)

Il suffisait aux « soldats industriels )) de la fabrique de remplacer Jes sous-officiers et les officiers désignés par les capitalistes par des hommes de leur choix, pour transformer l'organisation de la fabrique en une organisation de classe des ouvriers. C'est ainsi que les prolétaires de Russie furent conduits à la création des Conseils d'ouvriers. Ceux-ci n'opposent pas à l'organisation des partis et des groupements corporatifs des pays plus développés une forme supérieure de l'organisation prolétarienne. Ils sont, avant tout, une simple mesure de fortune r&ndue nécessaire par l'absence même de toute organisation.

Les ouvriers parisiens n'avaient point, à leur disposition, ce moyen de fortune. L'industrie parisienne était surtout une industrie de luxe qui n'avait pas l'aspect de la grande industrie.

A l'époque de la deuxième Commune, elle était encore représentée surtout par le « petit atelier de l'artisan patriarcal », tandis, que « la grande fabrique du capitaliste industriel » faisait presque entièrement défaut. En ceci elle était tout à fait différente de l'industrie russe, notamment de celle de Pétrograde. Le caractère économiquement arriéré de la Russie se manifeste par le peu d'importance de

l'industrie, par le petit nombre d'ouvriers industriels, comparativement à celui des paysans. Mais dans la mesure, dans laquelle elle existe, l'industrie capitaliste comporte les types les plus récents de la grande industrie.

Les ouvriers parisiens durent donc recourir à un autre moyen de fortune pour remplacer l'organisation politique et économique des masses qui leur faisait défaut et ils le trouvèrent dans la gen^de nationale.

Partout en France, mais surtout à Paris, la révolution de 1 789 avait abouti à ce résultat que île peuple chercliait à s'armer. L'armement avait un double but. Les classes inférieures, prolétaires et petits bourgeois dénués d'aisance, s'armaient et s'organisaient en vue d'insurrections. La révolution ne leur avait pas apporté ce dont ils avaient besoin, et elle ne pouvait pas le leur apporter, étant donné l'état de choses. De là leur confiante tendance de développer de plus en plus la révolution au moyen de soulèvements armés.

Toute différente était la situation de la bourgeoi-^ie, des capitalistes, des petits bourgeois aisés et des intellectuels qui se trouvaient dans une situation acceptable. La révolu'ion de 1789 leur avait apporté, à eux, ce qu'il leur fallait. Ils s'armaient et s'organisaient pour défendre ce qu'ils avaient acquis, d'une part contre les forces réactionnaires qui voulaient rétablir le vieil absolutisme féodal, d'autre part contre^ les masses populaires qui poussaient toujours en avant, avec impatience. Leur organisation armée était représentée par la garde nationale.

La bourgeoisie avait remporté la victoire dans les luttes révolutionnaires et l'institution de la garde nationale s'était confirmée comme un moyen de défense des classes possédantes ; elle nommait elle-même ses officiers et avait unecertaine indépendance en face du gouvernement.

La garde nationale atteignit le maximum de son importance sous la royauté de juillet, de 1830 à 1848. Cependant, elle ne réussit pas à sauver le régime et elle se montra même assez peu sûre en 1848. Après son coup d'Etat, Napoléon III enleva à la garde nationale son autonomie et, avant tout, le droit d'élire ses officiers. Cependant il n'osa pas la dissoudre complètement.

Ensuite vint la guerre de 1870 et les premières défaites. La patrie était de nouveau en danger et l'esiprit de 1793 se ranima avec les traditions de la lutte victorieuse contre l'Europe entière, lutte réalisée par la levée en masse de tout le peuple en armes.

Sous la pression des événements, le corps législatif adopta, sur la proposition de Jules Favre, à la date du 1 1 août, Uiie loi transformant la garde nationale d'organe de défense de la bourgeoisie en un instrument de défense nationale. Aux soixante anciens bataillons de la garde nationale de Paris, recrutés parmi les classes possédantes, s'ajoutèrent ainsi 200 bataillons nouveaux provenant des classe» moins aisées. Ils reçurent même le droit de désigner euxmêmes leurs officiers.

Les nouveaux bataillons de la garde nationale de Paris devinrent ainsi de véritables organisations du prolétariat.

Tout ce développement de la garde nationale a été le résultat d'une frayeur subite et non d'un mûr examen. Les créateurs de cette nouvelle organisation en eurent bientôt peur eux-mêmes, et prirent la décision de l'empêcher par tous les moyens de se consolider. On ne pouvait pas interdire l'armement des prolétaires de Paris, mais les autorités militaires de la capitale, sous le commandement de Trochu, ne firent rien pour transformer la garde nationale en une troupe utilisable. S'ils trahirent ainsi le pays, c'est

qu'ils redoutaient les ouvriers de Paris plus que les soldats de Guillaume.

Au début du siège, il y avait à Paris 100.000 ligiiards et 100.000 mobiles. Si l'on admet que, sur les 300.000 gardes nationaux, il y en avait 200.000 aptes à faire campagne, il y avait à Paris une armée totale de 400.000 hommes. En face d'eux, les Allemands pouvaient mettre en ligne à peine un peu plus de la moitié de ce chiffre et encore étaient-ils répartis sur une très grande périphérie.

Depuis le mois d'août, on avait disposé d'un laps de temps suffisant pour instruire les gardes nationaux.

Le commandant en chef de Paris avait donc à sa disposition, en face des Allemands, des forces de beaucoup supérieures. S'il avait pu réussir à briser dans un point quelconque le cercle de fer qui entourait Paris, l'armée allemande n'aurait eu que très peu de chance de gagner la guerre.

Mais cette action présumait, comme condition préalable, que l'on se mît immédiatement à l'instruction militaire de la garde nationale. Et c'était justement ce que l'on redoutait. Plutôt perdre la guerre et livrer l'Alsace-Lorraine à l'einnemi !

Les Parisiens le sentaient très bien et de là provenait leur fureur contre les gouvernants qui trahissaient la France.

Après la capitulation de Paris et l'élection de l'Assemblée Nationale, dont la haine contre la république et contre la capitale se manifesta de la façon la plus provocante, les Parisiens se rendirent compte qu'ils allaient au-devant d'un très lourd conflit. La garde nationale était la seule puissance, sur laquelle ils pouvaient s'appuyer.

Déjà, pendant le siège, les bataillons révolutionnaires avaient maintenu entre eux un étroit contact ; ils formaient

Tnalntenant une union plus étroite, une fédération. De là. leur nom <le fédérés.

Des délégués des bataillons révolutionnaires se réunirent pour la première fois le 15 février pour échanger des vues sur la constitution d'une fédération. Ils désignèrent une commission pour l'élaboration des statuts, lesquels furent soumis à l'approbation d'une nouvelle réunion le 24 février. Mais à ce moment, où l'on redoutait déjà l'entrée des Allemands dans la capitale, la réunion était trop nerveuse pour délibérer. La séance fut levée pour permettre aux assistants de participer à une démonstration révolutionnaire sut la place de la Bastille.

Pendant les journées qui suivirent, il se forma un Comité Central provisoire de la garde nationale, dont la nécessité se faisait sentir, pour empêcher des coups de tête au moment de l'entrée des Allemands. Ce n'est qu'à la date du 3 mars qu'une réunion de délégués put enfin se prononcer sur les formes d'une organisation définitive. Il fut décidé de désigner un comité central composé de trois délégués pour chacun des 20 arrondissements de Paris. Sur ces trois, deux devaient être élus par le Conseil de la légion, et le troisième désigné par les chefs de bataillons de la légion. L'ensemble des bataillons d'un arrondissement form.aiî une légion. Le Comité définitif, élu sur cette base, se réunit le 15 mars et déclara dissous le Comité provisoire qui avait fonctionné jusqu'à ce jour.

Puisqu'il avait été élu par les gardes nationaux, ce Comité central peut être envisagé comme conseil des soldats. 11 n'avait été élu que par des gardes nationaux appartenant au prolétariat ou s'y rapprochant. Les bataillons des possédants n'y participaient pas. D'après les communications du Comité central, celui-ci avait derrière lui, à la

82 T^ERRORISME ET COMMUNISME

date du 18 mars, 215 bataillons de la garde nationale de Paris sur les 260 qui existaient en tout.

Il était donc en quelque sorte un Conseil d'ouvriers et de soldats. Et cependant la Commune de Paris ne fut point une République des Soviets.

Le 18 mars, après la fuite du gouvernement, le Comité central devint, tout naturellement, le dépositaire du pouvoir public qui avait été abandonné par ses titulaires. Et il était en e leî la seule organisation à Paris qui, quoique composée de gens tout à fait inconnus, jouît encore de l'estime générale.

Il ie réunit le 19 mars pour envisager la situation. Comme cela arrive si souvent, l'on discuta s'il fallait faire ceci ou cela, tandis que, en réalité, on aurait dû faire ceci et cela. C'est ainsi que les socialistes ont eu de fréquentes discussions en opposant les réformes à la révolution, au lieu de se dire que la lutte pour les réformes et l'aspiration à la révolution doivent être dirigées de façon à ne pas s'exclure, mais à se soutenir mutuellement.

Lors de la séance du Comité central du 19 mars, les uns exigeaient que l'on marchât sur Versailles, d'autres que l'on consultât immédiatement les électeurs, d'autres encore que l'on commençât par décréter des mesures révolutionnaires, comme si chacun de ces actes n'avait pas été égalem.ent nécessaire et comme s'ils s'excluaient mutuelleTent. Le Comité central re décida d'abord à une seule des mesures envisagées, qui lui paraissait ê'.re la plus urgente : il voulait montrer que le soulèvem.ent de Paris avait derrière lui la majorité des électeurs et il voulait ainsi conférer à l'insurrection le plus gros poids moral possible. L'idée était très juste, m.ais en face de l'adversaire s'appuyant sur l'armée, il aurait été tout à fait approprié de fortifier l'autorité morale du sciuùn universel par des moyens d'ordre militaire.

TERRORISME ET COMMUNISME iSS

D'un autre côté, les élections immédiates d'une administration communale parisienne au scrutin universel élaient devenues tout à fait in<lispensables. L'Empire les avait refusées aux Parisiens, mais aussitôt après sa chute, en septembre 1670, les ouvriers de Paris avaient obtenu de haute lutte, de la part du nouveau gouvernement provisoire, ila promesse qu'il serait procédé rapidement aux élections de la Commune. La non-exécution de cette promesse avait sensiblement contribué aux troubles qui avaient eu lieu pendant le siège. Les insurrections des 31 octobre et 22 janvier avaient eu lieu au cri de : « Vive la Commune. »

Il était donc devenu indispensable de décréter immédiatement l'élection de la Commune. Le scrutin fut fixé d'abord au 22 mars et ensuite reculé jusqu'au 26. Le Comité central ne se considérait que comme un intérimaire en attendant les résultats du scrutin universel et égal.

Le journal officiel de la République française sous la Commune annonçait aux citoyens de Paris, à la date du 20 mars :

« Dans trois jours vous serez appelés, en toute liberté, à (nommer la municipal -té parisienne. Alors, ceux qui, par nécessité urgente, occupent l.e pouvoir déposeront leurs t;tres provisoires entre les mains des élus du peuple. »

Le Comité central ne trahit point ses promesses. Aprè.3 la constitution de la Commime, il lui transmit le 23 mars ses pouvoirs. Il afficha même l'intention de se dissoudre complètement. Mais la Commune ne l'exigea point et il continua à fonctionner sous la Commune, comme un des rouages de son appareil militaire, ce qui n'était point fait pour simplifier les araires et pour unifier la direction des opérations militaires. Mais le Comité central ne fit jamais la moindre tentative de porter atteinte au principe d'après lequel le pouvoir suprême appartient aux élus du scrutin universel.

84 TERRORISiNlE ET COMMUNISME

Il me fit jamais entendre la prétention que tout le pouvoir doit appartenir au Conseil des Ouvriers et Soldats, c'est-àdire, dans le cas qui nous occupe, au Comité central des bataillons ouvriers.

Sur ce point, la Commune de Paris était donc à l'opposé de la République des Soviets.

Et cependant, Frédéric Engels écrivait, le 18 mars 1891, à l'occasion du 20*^ amniversaire de la Commune de Paris :

<( Vous voulez savoir, Messieurs, ce qu'est la dictature du prolétariat ? Regardez la Commune de Paris. C'était la dictature du prolétariat. »

Comme on le volt, Marx et Engels ne comprenaient nullement, sous cette dictature, la suppression du scrutin universel et égal ou de la démocratie en général.

c) Les Jacobins et la Commune

Aux élections du 26 mars, on avait procédé à l'élection de 90 membres de la Commune. Il y avait, parmi les élus, 15 partisans du gouvernement et 6 radicaux bourgeois qui étaient en opposition avec le gouvernement, mais qui condamnaient l'insurrection. Une République des Soviets n'aurait jamais permis que de pareils éléments de contre-révolution pussent se présenter comme candidats et encore moins se faire élire. Mais, fidèle à son respect de la démocratie, la Commune n'opposa pas la moindre difficulté à l'élection de ses adversaires bourgeois.

Et si leur action dans la Commune prit très rapidement fin, cela ne tenait qu'à eux seuls. La société dans laquelle ils s'étaient trouvés ne leur plaisait pas et ils s'empressèrent de la quitter. Les uns le firent avant toute réunion des élus, les autres dès les premiers jours de la Commune. A la suite de ces démissions, ainsi que du fait de quelques mandats

doubles, des élections complémentaires étaient devenues nécessaires et elles eurent lieu le 16 avril.

La gtcinde majorité des membres de la Commune étaient partisans de l'insurrection. Cependant, même parmi ces membres révolutionnaires de la Commune, tous n'étaient pas socialistes.

La majorité se composait simplement de révolutionnaires. La plupcu:t d'entre eux étaient guidés par les principes de 1793, par les traditions du jacobinisme.

Certains — comme Delescluze et Pyat, par exemple, — avaient déjà appartenu en 1848 à cette imitation de la Montagne que l'on avait connue alors ; beaucoup avaient été obligés, par leur lutte politique, à quitter leur profession et étaient devenus des conspirateurs et des révolutionnaires professionnels. Les plus âgés parmi eux vivaient entièrement dans les traditions du passé et ne s'intéressaient pas du tout aux nouvelles conditions et aux nouvelles conceptions.

« Les autres, les jeunes, étaient pour beaucoup des violents sans consistance, purs déclamateurs souvent, jouant à l'insurrection, comme ils auraient joué à la guerre, quelques mois auparavant, se gargarisant de formules et se satisfaisant avec. Le révolutionnarisme des uns et des autres était d'apparence et de surface et même, chez les meilleurs, d'intention seulement. »

C'est ainsi qu'ils ont été jugés par le bon révolutionnaire Dubreuilh {La Commune, page 332.)

La plupart parmi eux ne comprenaient rien au socialisme ; certains lui étaient même tout à fait hostiles, surtout Delescluze. On ne peut pas les désigner comme des hommes politiques bourgeois dans ce sens qu'ils auraient défendu les intérêts des possédants. Au contraire, ils s'étaient rangés du côté des classes inférieures, au pouvoir desquelles ils aspiraient, comme l'avaient déjà fait, en 1793, les hommes de

im TERRORISME ET COMMXJNISME

la Montagne. Mais de même que ceux-ci, ils ne pouvaient pas dépasser l'idéologie bourgeoise en ce qui concerne les rapports de propriété et de droit et ils formaient à ce point de vue un élément bourgeois. Telle était la majorité des^ révolutionnaires de la Commune. Peu nombreux étaient ceux d'entre eux qui appartenaient à la classe ouvrière. Oo: trouvait dans leurs rangs des fonctionnaires révoqués, des pharmaciens, des inventeurs, des avocats et, avant tout,, des journalistes.

A coté des jacobins, mais se distinguant d'eux, il y avait les blanquistes qui étaient au nombre de 7, dont Blanqui luimê^ae; d'ailleurs, ce dernier n'a jamais pu occuper son. siège. Le fait que Blanqui avait, pour des raisons de santé, quitté Paris peu de temps avant que n'éclatât l'insurrection^ prouve com.bien peu les blanquistes s'attendaient à celle du: 18 mars. Le 17 mars Blanqui était arrêté à Figeac (Lot).

Les blanquistes étaient d'accord avec les jacobins dans* leur tendance de gouverner Pans, et avec lui la France entière, par une insurrection des classes inférieures et par l'emploi des méthodes et des moyens d'un régime de violence. Mais ils allaient plus loin que le jacobinisme en reconnaissant que ce pouvoir ne suffisait pas pour émanciper les exploités, à moins qu'il ne fût utilisé en vue de la création d'un nouvel ordre social. Ils étaient donc des socialistes, mais chez eux l'intérêt politique primait toujours l'intérêt économique. Ils ,ne cherchaient pas la vie économique et ne cherchaient pas des connaissances économiques systématiques. Pour toute explication, ils se contentaient de ce prétexte commode des ignorants — prétexte si» souvent répété depuis — qu'ils se refusaient à se laisser enfermer dans un dogme quelconque. Ils ne voulaient pas « se laisser égarer » par des (( préjugés » ou par des a discussions d'école ». Lorsqu'il sera au pouvoir, le prolétariat

saura bien ce qu'il a à faire. L'essentiel est de lui procurer ce pouvoir. Et comme moyen de cette mainmise sur le pouvoir, ils n'envisageaient que l'msurrection préparée d'avance.

Seulement, ils avaient cette malchance que les insurrections préparées par eux étaient vouées à l'échec. Et celle qui avait réussi ne les avait pas trouvés préparés.

Cependant, la théorie blanquiste ne posait pas de très grandes exigences aux facultés intellectuelles et appelait surtout à l'action immédiate. Elle exerçait beaucoup d'attrait sur les hommes d'action. Mais elle trouvait beaucoup plus de partisans parmi les intellectuels, surtout les étudiants, que parmi les ouvriers.

Les proportions numériques entre les différents éléments composant à cette époque le parti blanquiste sont indiquées par les chiures suivants. Le 7 novembre 1856, une séance secrète du groupe blanquiste était surprise par la police et arrêtée dans un café de Paris. Les assistants étaient au nomb'-e de 41 et se répartissaient, comme suit, en ce qui concerne leur profession : 14 ouvriers manuels, 4 commis de magasin, 13 étudiants, 6 écrivains, I avocat, 1 artisan patron, I rentier, 1 commerçant patenté. Le nombre des étudiants aurait été encore plus considérable, si beaucoup d'entre eux n'avaient pas été absents de Paris, à cause des vacanres.

Cette réunion était très caractéristique pour le blanquisme, non seulement par la façon, dont elle était composée, mais également par le but qu'elle poursuivait.

Le Congrès de l'Internationale avait eu lieu à Genève au mois de septembre 1866 et les blanquistes y avaient été invités. Blanqui avait interdit d'v- participer, mais deux des délégués élus, l'avocat Protot et le commis Humbert, s'y étaient néanmoins rendus. 11 en résulta une grosse émotion -dans le camp blanquiste, dont les traditions comportaient

non seulement la dictature du prolétariat, mais également celle du chef du parti. Pour la première fois depuis l'existence de l'organisation blanquiste, on avait agi contrairement aux ordres du chef, jusqu'alors, on les avait toujours aveuglement observés. Et par la suite également, on s'y conforma fidèlement. La séance du 7 novembre avait été convoquée pour juger Protot. Elle fut dispersée par la police, avant d'avoir pu arriver à un résultat; certains, parmi lesquels Protot lui-même, avaient réussi à se sauver, d'autres furent arrêtés, comme il a été dit plus haut. (Cf. Ch^ Da Costa, les Blanquistes. Paris, 1912, pages 17 à 22.)

Parmi les blanquistes de la Commune, nous retrouvons l'avocat Protot, en même temps que deux de ceux qui avaient été arrêtés le 7 novembre : l'avocat Tridon et l'étudiant Raoul Rigault. Parmi les autres élus, Blanqui avait fait des études de droit et de médecine, Eudes était pharmacien et Ferré comptable.

Dans toute la fraction blanquiste, nous ne trouvons qu'un seul ouvrier, le forgeron Chardon.

Deux des membres de l'Internationale élus à la Commune étaient en relations avec les blanquistes : le fondeur Duval et l'étudiant Vaillant.

On voit combien grande était chez eux la prédominance des intellectuels.

Au sein même de la Commune, les jacobins et les blanquistes se sont à peine occupés des questions économiques. La guerre contre Versailles, la police de Paris, la lutte contre l'Eglise, tels furent les travaux auxquels ils se consacrèrent. Ils menèrent cette dernière lutte, de mêm.e que les opérations militaires contre Versailles et que les opérations de police contre les alliés des Versaillais à Paris,, en employant des moyens de violence contre les manifestations et contre les personnes.

d) Les Internationalistes dans la Commune.

Le troisième groupe de la Commune était formé par les membres de F Internationale qui étaient au nombre de 17 et appartenaient presque tous à l'école de Proudhon.

Il y avait une opposition très violente entre ce groupe, d'une part, et les blanquistes et les jacobins d'autre part. Loin de voir dans le régime de la Terreur de 1793 un exemple à suivre, les proudhoniens le réprouvaient. Ils se rendaient très bien compte de la faiblesse de ce régime, dont l'échec leur apparaissait comme inévitable. Ils comprenaient que la seule conquête du pouvoir politique ne changeait rien à la situation de classe et à l'exploitation du prolétariat et que celle-ci ne pouvait être supprimée que par un bouleversement économique. Cela les rendait aussi méfiants envers les méthodes blanquistes d'insurrection et de terreur qu'envers la démocratie. Dans sa révolution de février 1848, le prolétariat parisien avait bien conquis la démocratie, mais que lui avait-elle apporté }

Les proudhoniens étaient pleins de méfiance à l'égard de la lutte d'émancipation politique du prolétariat, à l'égard de sa participation à la politique.

De notre temps, des idées analogues se font jour et elles nous sont présentées comme les plus modernes acquisitions de la pensée socialiste, comme un résultat d'expériences que Marx n'avait pas connues et qu'il n'avait pu connaître. Et cependant ce ne sont que des variations de pensées qui ont plus d'un demi-siècle derrière elles et qui ont été combattues et vaincues par Marx lui-même.

Il est vrai que l'expression actuelle de ces conceptions est un peu différente de l'ancienne, mais elles n'en sont pas devenues plus exactes. Proudhon montrait l'impuissance de la politique à affranchir le prolétariat, ce résultat ne pouvant

être obtenu que par une transformation économique. Aujourd'hui l'on nous prêche l'impuissance de la démocratie, incapable <d'a-franchir le prolétariat tant que celui-ci continue à souffrir dans les chaînes du capitalisme.

Mais si l'afrranchissement économique doit précéder l'affranchissement politique, toute activité politique du prolétariat, de quelque nature qu'elle soit, devient également inutile.

Tandis que le blanquisme envisageait exclusivement la lutte politique contre le pouvoir existant, le proudhonisme était aussi unilatéral en recherchant exclusivement les moyens par lesquels le prolétariat pourrait lui-miême s'ém.anciper économiquement, sans avoir besoin de recourir à l'aide du pouvoir de l'Etat.

Aussi les blanquistes reprochaient-ils aux proudhoniens de démoraliser les ouvriers et de les éloigner de la lutte contre le deuxième Empire, sous lequel leurs théories s'épanouissaient. Marx accusait également Proudhon de faire

« les yeux doux à Louis Bonaparte et de chercher, en réalité, à lui gagner les sympathies des ouvriers français » (dans son appei de janvier i<S6", r-^prcd'' t dans 1 édition allemande de la << Misère de la Philosophie », 2® éd., p; XXXII).

En revanche, les proudhoniens qui mettaient en première ligne le facteur économ.ique, faisaient ressortir, d'une façon beaucoup plus tranchante que ne le faisaient les blanquistes, leur conscience de l'opposition de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie, et leur conviction que le prolétariat devait s'affranchir par ses propres moyens. Les proudhoniens formaient en France, sous le deuxième Empire, le véritable parti des ouvriers, tandis que les blanquistes étaient surtout un parti d'étudiants.

Lorsque, après 1860, le mouvement ouvrier commença de tous lés côtés à sortir de la léthargie dans laquelle, de-

TERRORISME ET COMMUNISME 91î

puis 1848, l'avait plongé la réaction, et lorsque fut créée r Internationale des Travailleurs, ce furent en France les; proudhoniens qui y adhérèrent. Et cela suffit pour que bla.iqui, comme nous l'avons déjà vu, interdise à ses parti .sns d'y participer.

Au sein de l'Iniernationale, les proudhoniens prirent connairance d'une nouvelle tactique et d'une nouvelle théorie qui les éloigna du proudhonisme étroit, d'autant plus facileT'ent que leur maî.re Proudhon mourut juste au moment de la fondation de l'Iniernationale des travailleurs (le 19 janv.er 1 ^65) et que de nouvelles conditions de la lutte de cia res te firent jour en France.

Proudhon avait envisagé un mouvement ouvrier purement économique en dehors de toute politique. Ce mouvement ne pouvait être tel qu'à condition de renoncer à toute lutte cui puisse amener un con.lit avec les pouvoirs publics. Les ouvriers devaient être affranchis par des moyens tout à fait paci^ques : groupements corporatifs, banques d'échange,, caisres de secours basées sur la mutualité. Ces idées-là étaient encore possibles à Paris, où, comme nous l'avons déjàv souligné, les traits caractéristiques de la grande industrie é'.aient encore très peu prononcés et où le capitaliste exploiteur se présentait aux ouvriers beaucoup plus sous les traits: du caDitaliste financier usurier et du commerçant que sous ceux de l'entrepreneur industriel.

Dans l'Internationale, les proudhoniens français apprirent à connaître le capitalisme de la grande industrie anglaise' et le mouvement ouvrier qui lui correspondait. Celui-ci, tout ei se maintenant sur le terrain économique, mettait à la D i;'î de sa lutte avant tout des organisations de combat, les svndicats et les grèves, dont Proudhon ne voulait pas entendre oarler.

Sur cette action pratique s'était échafaudée une théorie

qui était basée sur la plus profonde analyse des lois de la société actuelle et de la vie sociale en général. Elle n'était encore connue que par une infime minorité des membres de l'i'^ lernationale et même ceux qui la connaissaient ne \.\ comprenaient pas toujours. Mais grâce à la supériorité incontestée du créateur de cette théorie, toute l'action de l'Internationale était animée de son esprit,

La théorie de Marx avait réussi à surmonter ce qu'il y avait d'étroit dans le proudhonisme et dans le blanquisme. D'accord avec le proudhonisme, elle reconnaissait le rôle prépondérant des rapports économiques et l'impossibilité d'affranchir le prolétariat par un changement politique de quelque nature qu'il fût, tant que celui-ci ne serait pas accompagné de modifications économiques. Le marxisme n'en reconnaissait pas moins la nécessité absolue de disposer du pouvoir politique pour briser la domination du capital et pour réaliser les transformations économiques qui étaient une condition préalable de l'affranchissement du prolétariat.

Marx envisageait l'importance fondamentale du facteur économique d'une manière tout autre que ne le faisait Proudhon. Aux yeux de Marx, l'économie rendait la politique indispensable au lieu de la faire considérer comme inutile. C'est elle qui déterminait le caractère et le résultat des luttes politiques et en même temps la répercussion de ces dernières sur l'économie. Mais il considérait les rapports économiques comme un processus de développement constant qui rendait possible aujourd'hui et inévitable demain les résultats politiques qui, hier encore, étaient impossibles.

Etudier les rapports et les tendances économiques et leur adapter à tous moments les buts et les méthodes politiques, c'est ainsi qu'il comprenait les rapports entre l'économie et la politique. Par contre, les blanquistes et les proudhoniens se désintéressaient complètement de cette conception histo-

TERRORISME ET COMMUNISME Ud

rique. Ils ne voyaient pas leur devoir dans le fait de rechercher à chaque moment donné et sur la base d'une analyse économique ce qui était possible et nécessaire, mais dans le fait de trouver un moyen qui leur apportât le résultat voulu indépendamment des circonstances et de la situation historique et économique. Il suffirait, à leur avis, aux socialistes de trouver le moyen exact pour être à même de réaliser le socialisme n'importe où. Nous pensions que cette façon de penser avait été supprimée par le marxisme. Mais aujourd'hui elle se répand à nouveau. On ne se demande ni à Moscou ni à Budapest quelle est la politique possible et indispensable sous les conditions économiques données. On y prend plutôt, comme point de départ, cette conception que partout où ils arrivent au pouvoir, les socialistes ont le devoir de réaliser immédiatement le socialisme, puisque les prolétaires en veulent la réalisation immédiate. Pour eux, le devoir n'est pas d'étudier si cette réalisation est possible et dans quelle mesure elle l'est, mais de trouver la pierre philosophale le moyen universel de créer le socialisme indépendamment des circonstances. Et l'on croit aujourd'hui avoir résolu cette question par la proclamation de la dictature basée sur le système des soviets. En France, sous le deuxième Empire, les blanquistes prétendaient avoir découvert la pierre philosophale dans le complot; les proudhoniens dans la banque d'échange.

Ceux qui ont exactement compris la théorie de Marx ont toujours été peu nombreux. Cette théorie suppose un trop grand travail intellectuel, une trop grande subordination des désirs et des besoins personnels à l'examen des conditions objectives. Mais, en règle générale, les moyens, les voies et les buts indiqués par Marx et Engels ont fini par avoir raison puisque la logique même des choses parlait en leur faveur.

C'est ainsi que, même parmi les internationalistes français» la pensée marxiste supplanta petit à petit la psychologie proudhonienne.

Lorsque, en France, le mouvement ouvrier se ranima, les syndicats et les grèves devinrent inévitables. L'Empire chercha à diriger le mouvement dans une voie légale et apolitique et il autorisa, en 1864, les syndicats et les grèves. C'était l'année même de la création de l'Internationale. Les proudhoniens, membres de l'Internationale, furent obligés de participer à ce mouvement ouvrier qui renaissait de lui-même et, puisqu'ils étaient les représentants les plus autoîisés des intérêts économiques de la classe ouvrière, ils furent portés par les événements à la tête des organisations et des mouvcTents ouvriers. Il leur devenait ainsi inévitable d'entrer en conflit avec les pouvoirs publics et ils se virent porter de la sorte dans l'arène de la lutte politique, de la lutte contre l'Empire.

Dans ces conditions, la psychologie des internationalistes français, proudhonienne à son origine, devenait de plus en plus riche en idées marxistes. Mais au moment de l'insurrection de la Commune, aucun d'eux ne pouvait encore être désigné comme marxiste. Ils avaient perdu leur vieilî-^ b. > proudhonienne, mais ils n'avaient pas encore acquis un nouveau terrain solide. Leurs idées étaient assez peu Dré"iscs. mais, de toute façon, ils étaient, parmi les membres de la Comprime, ceux qui avaient étudié la vie écononr^ique de Il fa'-.on la plus complète et qui en connaissaient le mieux les. be'-oins.

Ils formaient la véritable représentation ouvrière au sein iSe la Commune. Lissagaray dit à ce sujet :

On a appelé la Commune un gouvernement de la classe ouvr.ère. C'est une grande erreur. La classe ouvrière prenait part au combat, à l'administration ; son souffle seul donnait

.de l'ampleur à ce mouvement, mais elle était pour très peu au gouvernement...

'c ...Le vote du 26 mars n'avait donné, sur 70 élus révolutionnaires,, que 25 ouvriers. » {Hist. de la Commune, 2^ éd. allem., p. 145.)

Mais la majorité <le ces 25 ouvriers — 13 exactement — appartenait à l'Internationale qui ne comptait en tout que .17 représentants au sem <le la Commune. 4 seulement, parmi les internationalistes, n'appartenaient pas à la classe ouvrière et un d'eux, l'étudiant Vaillant, penchait du ccté des blanquistes. Parmi les 13 membres de l'Internationale issus de la classe ouvrière, nous trouvons les hommes les plus importants de la Commune : le relieur VarUn, le ciseleur Theiss, le teinturier Malon, le joaillier Frankel. En raison même de leur situation de parti, ils abandonnèrent aux jacobins et aux blanquistes les œuvres de violence, la direction des opérations militaires et la police et ils se tournèrent du côté des œuvres de paix, de l'administration communale et des transformations économiques. Un seul parmi eux s'est montré belliqueux, — le fondeur Duval et encore oenchaiti' comme nous le savons, au blanquisme avec Vaillant... Lors de la sortie du 3 avril, au cours de laquelle il avait un poste de comrrandement, il fut fait prisonnier et fusillé par ordre du général Vinoy. 11 fut un des premiers martyrs de la Commune.

Les internationalistes, camarades de Duval, ont t'avalHé presque exclusiveTent dans des domames économiques, oii ils arrivèrent à des réalisations remarquables, surtout dans l'administration, comrre Theiss dans les postes, Varlin et Avrial dans l'Intendance. Et cela n-algré les grandes difficultés qu'ils eurent à vaincre du fait que tous les hauts f'^nctionnaires avaient abandonné Paris ou tout au moins déserté leur poste et que les ouvriers se sont vus subitement

dans la nécessité d'accepter des fonctions de direction dans des domaines qui leur étaient tout à fait inconnus.

A côté des internationalistes qui faisaient partie du Conseil de la Commune, d'autres membres de l'Internationale de Paris ont également travaillé avec succès, tel le bronzier Caméiinat qui prit au mois d'avril la direction de la Monnaie et y réalisa, pendant les quelques semaines de son activité, des améliorations qui furent maintenues après la chute de la Commune.

Nommons encore Bastelica qui fut chargé de la direction des octrois, et Combault, directeur des contributions indirectes, ouvriers l'un et l'autre. Une des premières mesures de la Commune fut de confier les différents domaines du pouvoir exécutif non à des ministres, mais à des commissions. La commission du Travail, de l'Industrie et de l'Echange, c'est-à-dire celle qui représente la partie sociale de la Commune, était composée des internationalistes Malon, Frankel, Theiss, Dupont (vannier), Avrial (mécariicien), Gérardin et d'un jacobin, nommé Puget, dont je n'ai pu nulle part découvrir la profession.

Sur les cinq membres de la Commission des Finances, trois appartenaient à l'Internationale : le teinturier Victor Clément, Varlin et le riche philanthrope Baysé, un des rares bourgeois de l'Internationale. A côté d'eux, le jacobin Regère, vétérinaire, qui a été un des plus anciens lutteurs contre la monarchie, et le trésorier Jourde qui n'appartenait à aucune tendance précise et qui a été le véritable directeur des Finances. Des millions passèrent par ses mains, tandis que sa femme continuait de laver dans la Seine le Unge du ménage et que lui-même n'a jamais dépensé plus de 1 fr. 60 pour ses repas pendant les deux mois de ses fonctions.

On a travaillé tout autrement dans les deux commissions du Travail et des Finances que dans celles de la Guerre et

<le la Police. Le contraste entre les méthodes est iTès bien caractérisé par Mendelsson dans son appendice à V Histoire de la Commune, de Lissagaray (Edition allemande, deuxième édition).

(( C'est dans l'administration militaire de la Commune que Ion trouve le moins d'hommes capables et sérieux. Ce qui prédomine ici, c'est l'incapacité, l'ignorance, la vanité, l'absence de tout sentiment de responsabilité. Nous reconnaissons ici le contre-coup de tous les facteurs de désorganisation dont avait souffert le mouvement socialiste sous l'Empire. Et il nous suffit de passer de la place Vendôme à la Préfecture de Police pour voir un deuxième contre-coup de ces mêmes circonstances.

<( Nous nous reposons de ces néo-hébertistes qui se donnaient bruyamment des airs d'importance en jouant à la police et à l'Etat-Major, lorsque nous passons au Ministère du Travail et de l'Echange. Rien que le nom est déjà une preuve de l'influence de la doctrine proudhonienne. Mais les membres de l'Internationale, consciencieux et modestes, étaient tellement occupés du travail possible qu'ils laissaient de côté les fantaisies irréalisables. Se considérant comme une émanation du peuple des travailleurs, ils ne voyaient pas l'expression de leur pouvoir dans des galons et dans des distinctions honorifiques. Ils créèrent une Commission d'Initiative composée de délégués des Syndicats et Unions d'ouvriers. Et ce ministère avait organisé le travail de telle sorte que l'on pouvait dire en réalité que dans la mesure des circonstances il avait fait tout ce qu'il avait pu et qu'il n'avait abordé aucune affaire qui ne fût réalisable. »

Les socialistes étaient concentrés dans ce ministère qui se trouvait être le plus près de Marx. Ses buts étaient les buts réellement révolutionnaires de la Commune et pourtant il se distingua par une prudence tout à fait étonnante.

Pendant les débats sur les monts-de-piété, Jourde indiqua les raisons de cette prudence qui était également propre au Ministère des Finances. Il avait été proposé que les vêtements, les ustensiles de ménage et les instruments de tra-

vail engagés jusqu'à concurrence de la somme "«de 20 fr. seraient restitués gratuitement à leurs propriétaires à partir du 12 mai et que le montant de ces prêts serait remboursé aii mont-de-piété par l'Etat. Au cours de ces débats Avrial .demanda que les monts-de-piété fussent remplacés par une institution qui travaillerait mieux. Jourde lui répondit :

■ On dit : créez une institution ; c'est facile à dire, mais il faut avoir le temps d étudier av^ant de créer.

Si l'on disait à Avrial : créez des affûts, des canons, il demanderait du temps, c'est ce que je demande aussi. » (béance du 6 mai; journal Officiel du 7 mai.)

La Commune ne trouva pas le temps de créer de grandes choses dans le domaine social. Et ses meilleures têtes ne voulaient aborder aucun projet avant de l'avoir étudié dans les détails. La plupart de leurs mesures sociales paraîtraient bien petites aujourd'hui, comm.e par exemple la suppression du travail de nuit des boulangers et l'interdiction des amendes dans l'industrie.

La plus audacieuse de leurs décisions ne dépassa jamais les limites de l'étude. Un certain nombre d'entreprises industrielles parisiennes avaient été abandonnées et fermées par leurs propriétaires en fuite, pendant le siège et après *e 18 mars. Sur la proposition d' Avrial, une enquête fut ouverte sur cette situation qui était très inquiétante pour la classe ouvrière. La conclusion disait :

Il La Commune de Paris

Considérant qu'une quantité d'ateliers ont été abandonnés par ceux qui les dirigeaient afin d'échapper aux obligations civique?, et sans tenii compte des intérêts des travailleurs;

Considérant que par suite de ce lâche abandon, de nombreux travaux essenti'^ls à la vie communale se trouvent interrompus, l'existence des travailleurs compromise, Décrète :

Les chambres syndicales ouvrières sont convoquées à l'effet d'iastituer une commission d'enquête ayant pour but :

1° De dresser une statistique des ateliers abandonnés, ainsi qu'un inventaire exact de l'état dans lequel ils se trouvent et des instruments de travail qu'ils renferment;

2° De présenter un rapport établissant les conditions pratiques de la prompte mise en exploitation de ces ateliers, non plus par les déserteurs qui les ont abandonnés, mais par l'association coopérative des travailleurs qui y étaient employés;

3° D'élaborer un projet de constitution de ces sociétés coopératives ouvrières;

4° De constituer un jury arbitral qui devra statuer, au retour desdits patrons, sur les conditions de la cession définitive des ateliers aux sociétés ouvrières, et sur la quotité de l'indemnité qu'auront à payer les sociétés aux patrons.

Cette commission denquète devra adresser son rapport à la commission communale du travail et de Téchanj^'e, qui sera tenue de présenter à la Commune dans le plus bref délai, le projet de décret, donnant satisfaction aux intérêts de la Commune et des travailleurs.

Cette décision est datée du 16 avril {Journal Ojjiciel du 17 avril). La Commission d'étude se réunit le 10 et le IS mai. La Commune fut renversée peu de temps après. Cette Commission de socialisation n'aboutit donc à aucune proposition pratique. Mais sa création n'en est pas moins importante puisqu'elle permet de reconnaître la voie, dans laquelle se seraient certainement engagés les socialistes de la Commune, si le régime prolétarien avait eu une durée plus grande.

11 n'est nullement question d'une (( socialisation totale », d'une suppression immédiate de l'ensemble des entrepreneurs. On reproche au contraire à ces derniers d'avoir lâcbement abandonné leurs industries et d'avoir cessé d'occuper leurs ouvriers.

Il est vrai qu'on leur reprochait également le contraire. Le Comité Central des vingt arrondissements, qu'il ne faut pas confondre avec celui de La Carde Nationale et qui s'était formé pendant le siège, se plaignait que les indu*-

triels retenaient les ouvriers dans leurs ateliers et les empêchaient ainsi de remplir leur devoir de gardes nationaux.

D'après le plan de la Commune, on ne devait commencer en premier lieu que par la socialisation des industries abandonnées par leurs propriétaires et seulement après de minutieux travaux préparatoires.

On avait envisagé un autre pas vers la socialisation en ce qui concerne les livraisons à l'armée en habillements et en armements. Ces livraisons devaient être confiées, dans la mesure du possible, aux Syndicats ouvriers sur la base d'un contrat de livraison dont les textes devaient être rédigés par l'Intendance, d'accord avec les syndicats et le Ministère du Travail. Nous connaissons le projet d'un statut du travail qui avait été présenté à la Commune par les ouvriers des ateliers de réparations d'armes du Louvre et qui fixait la durée de la journée de travail à dix heures.

Ce règlement qui comprend 22 articles figure au Journal ojjiciel de la Commune du 21 mai, pages 628-629. Il indique très bien les tendances de socialisation des ouvriers socialistes de la Commune.

D'après ce règlement, les ouvriers désignaient le représentant des ateliers de la Commune, le directeur de l'industrie et les contremaîtres. Il était créé un Conseil d'industrie composé des fonctionnaires ci-dessus indiqués et, en plus, d'un ouvrier par banc. La Commune devait désigner un Conseil de surveillance qui devait être tenu au courant de toutes les opérations de l'entreprise et qui devait avoir à tout moment la possibilité de vérifier les écritures.

Les ouvriers eux-mêmes se montraient avant tout préoccupés de défendre les intérêts de la Commune. L'article 15 fixe la durée du travail à 10 heures par jour et non pas à 8 comme l'avait exigé le Congrès de l'Internationale tenu à Genève en 1866. Le travail supplémentaire était admis

dans des cas urgents, sous réserve du consentement du Conseil d'industrie. Les heures supplémentaires ne devaient pas être payées à un tarif supérieur. Les salaires étaient fixés à un taux très bas. Le directeur devait recevoir 250 francs par mois, le chef d'atelier 210 francs, les contremaîtres 0 fr. 70 par heure. Quant aux ouvriers, on leur avait fixé, non un tarif minima, mais un tarif maxima qui ne devait pas dépasser 0 fr. 60 de l'heure.

La stipulation de l'article 16 est également très intéressante à noter. Elle décide que pendant la nuit un ouvrier devait toujours être présent à l'atelier pour le cas oii on aurait besoin d'armes. Tout ouvrier devait prendre à son tour la garde de nuit. L'article se termine de la façon suivante :

(( Considérant d'autre part que, vu l'état actuel des choses, il est urgent d'épargner le plus possible les deniers de la Commune, les nuits ainsi passées ne seront nullement rétribuées. » (/. O. p. 314.)

En vérité, ces ouvriers ne considéraient pas le temps de leur « dictature » comme un moment favorable à un mouvement pour l'augmentation des salaires. Ils mettaient la grande cause commune au-dessus de leurs intérêts personnels.

e) Le socialisme de la Commune

Malgré son tempérament volcanique, Marx ne trouva rien à reprocher à cette prudence d'action. Il dit, dans son livre sur la Guerre civile en France (page 53) :

<( Le grand principe social de la Commune était sa propre existence agissante. Ces principes particuliers ne pouvaient qu'indiquer la direction dans laquelle se meut un pouvoir qui gouverne le pett-ple far le pC'Uple. »

Après avoir désigné ainsi la dictature du prolétariat

comme le gouvernement du peuple par lé peuple, c'est-à-dire comme la démocratie, Marx approuve les mesures financières prises par la Commune paice qu'elles étaient « parfaites par leur intelligence et par leur modéradon n (page 54). Dans les pages précédentes de ce même travail, Maix indique les principes directeurs qui doivent être à la base d'une période de transition du capitalisme au socialisme :

<i La classe ouvrière n'exigeait pas de miracles de la Commune. Llle n'a pas à réaliser, par décision du peuple, des utop.es toutes prêtes. Llle sait que, pour obtenir sa propre émancipation et avec elle les formes supérieures de la vie vers lesquelles la société actuelle tend irrésistiblement, par la force même de son propre développement économique, la classe ouvrière doit traverser de longues luttes et toute une série de processus historiques qui transforment de fond en comble les hommes et les événements, h^lle n'a pas à réaliser un idéal ; elle a seulement à libérer les éléments de la nouvelle société qui se sont déjà développés au sein de la société bourgeoise qui est en tram de crouler. » (p. 50.)

De cette affirmation que la classe ouvrière n'a pas un idéal à réaliser, d'aucuns ont conclu que Marx ne voulait pas poser un but précis au mouvement socialiste, ni lui donner un programme déterminé.

Mais l'inexactitude de cette conclusion est démontrée lien que par le fait qu'il a lui-même rédigé des programmes socialistes en commençant par le « Manifeste communiste )>, de 1847, et en finissant par le programme du parti ouvrier français, qu'il a écrit en 1880, en collaboration avec Guesde et Lafargue. Dans les phrases que nous venons de citer, il indique également le but du mouvement socialiste, qui est l'émancipation de la classe ouvrière par le développement victorieux de sa lutte de classe et la création d'une « forme supérieure de la vie », qui doit résulter de 'a domination des travailleurs sur la base de la technique moderne.

On pourrait répondre à Marx que ces buts ne sont, au

fond, pas autre chose que des idéals. La classe ouvrière aurait donc des idéals à réaliser. Parmi les idéals qui ne sont pas à réaliser, Marx comprend évidemm.ent des idéals transcendants, situés au delà des limites du temps et de l'espace, ceux de la justice éternelle et de la liberté. Les buts du mouvement ouvrier résultaient pour lui du développement économique ; les formes particulières de leur réalisation sont elles-mêmes dans un état continuel de développement et dépendent du temps et de l'espace. Le socialism.e n'est pas pour lui une (( utopie toute prête », mais un processus subordonné à un long développement des conditions économiques et de la classe ouvrière. La victoire politique de celle-ci, loin de clore ce processus, le met seulement en branle par le fait de <( libérer les éléments de la nouvelle société ».

Déjà, vingt ans auparavant, iVIarx avait déclaré qu'une longue éducation de la classe ouvnè-e et la mire à nu des conditions réelles étaient les conditions préalables de la révolution sociale.

Après l'écroulem.ent de la Révolution de 1848, il reconnut, à la suite de l'étude des conditions économiques que la révolution était momentanément terminée. Il en résulta un conJit entre lui et plusieurs de ses camarades, qui y virent une trahison à la cause de la Révolution. A leur avis, la Révolution était inévitable parce qve les masses avaient le besoin, la volonté de la révolution. Marx leur répondit en septempre 1850 :

• La minorité (de l'Union des Communistes) rcmplare la conreption critique par la conropiion do^rmaiiquc. l;i rontcpi.on matérial.ste par la conception idéaliste. Ce ne sont plub les rapports réels, mais la s.ulr volonté qui devit-m la {«jrre motrice de la Révolution. Tandis que nous dl^()n^ aux ouvriers : <• Vous avez à travcr.-^er 15, 20, 50 années de guerres civiles et de guerres des peuples, non beulenit-nt

pour modifier les circonstances, mais jjour vous modifier vousmêmes et pour vous rendre capables de la domination politique » ; vous leur dites au contraire : << Nous devons arriver au pouvoir immédiatement ou bien il ne nous reste qu'à dormir ». Tandis que nous insistons, en parlant aux ouvriers allemands, sur le développement insuffisant du prolétariat allemand, vous flattez de la façon la plus grossière le sentiment national et le préjugé de classe de Tartisan allemand. Je conviens que vous vous rendez ainsi beaucoup plus populaires. Les démocrates font du mot -peuple une chose sacrée ; vous en faites de même pour le mot prolétariat. De même que les démocrates, vous substituez au développement révolutionnaire la seule phrase de la Révolution. » (Marx, Révélatio'ns sur le Congrès Communiste de Cologne, nouvelle édition, 1885, p. 21.)

En s'opposant à ce que la szule volonté fût considérée comme force motrice de la révolution, Marx ne voulait naturellement pas dire que la volonté était totalement étrangère à la révolution. Sans la volonté, aucune action consciente n'est possible. Sans la volonté, non seulement pas de révolution, mais même, en général, pas d'histoire. La première condition préalable de tout mouvement social est formée par une puissante volonté des milieux sociaux déterminés qui donnent naissance à un profond sentiment de nécessité.

Mais la volonté seulç. ne suffit pas. Si le mouvement doit aboutir à un sxxcccs, il faut autre chose que la seule volonté, que le seul sentiment de la nécessité. Je peux avoir la volonté de vivre éternellement. Cette volonté peut être extrêmement forte. Et cependant elle ne me sauvera pas de la mort. Si le mouvement doit aboutir à un succès, la volonté doit se proposer des buts possibles et le sentiment de la nécessité doit découvrir les moyens de les atteindre. Mais ceux qui ont la volonté doivent également posséder la force de briser les résistances qui se feraient jour. Il appartient à la raison de distinguer, par l'étude des conditions réelles, ce qui est possible de ce qui ne l'est pas, de

se rendre compte de la corrélation des forces et d'obtenir ainsi que les forces des hommes se dépensent toujours pour des choses réalisables à chaque moment donné. C'est ainsi que l'on évite toute dilapidation de force et que l'on utilise de la façon la plus intensive les forces existantes.

Dans les questions sociales, cette connaissance de l'état de choses n'est toutefois pas facile à obtenir, puisque les bases économiques de la société se trouvent dans un état permanent de développement et de modification et qu'avec elles se modifient également les besoins sociaux, les moyens de les satisfaire et les forces qui sont nécessaires pour obtenir les réalisations les plus rationnelles. En même temps, la société devient de plus en plus vaste, de plus en plus compliquée et mélangée. Il est vrai que l'intelligence humaine se développe en même temps et que les méthodes d'analyse s'améliorent. Mais l'esprit humain ne sert pas toujours à reconnaître les circonstances réelles. Il est continuellement occupé à servir les besoins de ses dépositaires et lorsque les conditions réelles rendent la satisfaction de ces besoins impossible, il n'est que trop enclin à créer par la force de son imagination un côté quelconque plus favorable à l'objet de ses désirs. L'homme ne veut pas mourir. La reconnaissance des conditions réelles lui dit qu'il doit mourir et l'esprit humain a su découvrir dans cette situation des indices de ce que nous allons continuer à exister après la mort. Les prolétaires de l'empire romain vivaient dans la misère la plus sordide ; mais ils ressentaient de la façon la plus violente le besoin d'une vie de jouissance joyeuse et oisive. Les circonstances réelles leur rendaient celle-ci inaccessible, mais leur esprit le leur promettait malgré tout dans ie millénarisme, au-devant duquel ils croyaient aller. L'idée de la divinité était le moyen de rendre forts ceux qui étaient faibles et de rendre possible ce qui était impossible. C'est

grâce à elle que le peuole juif, faible et maltraité, devait devenir le maître du monde ; c'est elle qui devait donner la victoire aux foules révoltées et désarmées des paysans et prolétaires du temps de la Réforme, dans leurs luttes contre les armées bien outillées et entraînées des seigneurs.

Au dix-neuviènne siècle, les prolétaires cessèrent de croire à cette divinité toute-puissante. Mais l'image de la grande Révolution française, au cours de laquelle les prolétaires de Paris avaient momentanément résisté à toute l'Europe, suscita souvent en eux une nouvelle foi au miracle, la foi aux forces miraculeuses de la révolution et du prolétariat révolutionnaire dont on avait fait (( un être sacré ». Il n'avait qu'à vouloir et il pouvait tout ce qu'il voulait. Et lorsque, malgré tout, il n'arrivait à rien, cela ne tenait qu'à ce qu'il n avait pas voulu.

En face de cette conception idéaliste, Marx fit valoir la conception matérialiste, qui exigeait que i on prît toujours en considération les conditions réelles. Ces conditions faisaient bien de l'émancipation de la classe ouvrière et d'une forme de vie supérieure un but vers lequel « la société actuelle tend irrésistiblement par la force même de son propre développement ». Mais ce but n'est pas une « utopie toute prête » que l'on peut atteindre inrunédiatement. Il n'est pas non plus un cliché bon pour toutes les époques, mais seulement le facteur d'un nouveau genre de mouvement et de développement social.

La classe ouvrière n'est donc pas, à tous les instants et dans toutes les circonstances, mûre pour prendre le pouvoir. Elle doit traverser partout une certaine évolution qui l'en fait capable. Elle ne peut cependant pas choisir le moment qui la portera au gouvernail. Mais lorsqu'elle y est portée, elle n'a pas le droit de culbuter tout bonnement les méthodes de production en présence desquelles elle se trouve ; elle doit

prendre les conditions existantes comme jjoint de départ et les •développer dans l'intérêt du prolétariat ; elle doit <( libéler les éléments de la nouvelle société », ce qui, dans difîélentes conditions, équivaut à des choses tout à fait diiïérentes. Et elle trouvera d'autant plus facilement ce qui est rationnel dans un moment donné qu'elle se sera fait une opinion plus précise des conditions réelles et qu'elle en tiendra le mieux compte.

La possibilité d'une révolution prolétarienne qui se fit jour à Pans après la chute de Napoléon 111 suscita chez Marx de très grands doutes. Il est vrai que les Parisiens étaient les ouvriers les plus cultivés de l'époque. Ce n'est pas en vain qu'ils habitaient la patrie des encyclopédistes et des révolutions, pa/s d'oij partaient les pulsations du monde entier. Mais, par contre, l'Empire n'avait pas mis à leur disposition d'éccles convenables et il leur avait refusé la liberté de la presse, toute organisation politique, et pendant longtemps même, l'organisation professionnelle. Utiliser la République pour améliorer l'éducation et l'organisation des masses ouvrières, vouer toutes les forces à la défense de la République, voilà ce qui apparaissait à Marx comme la tâche immédiate de l'époque.

Le fait que la majeure partie du pays était encore agrarienne et que Paris lui-même était très fortement petitbourgeois, était également un argument contre la prise du pouvoir politique par les travailleurs.

L'histoire mondiale ne dépend pas uniquement de notre vnlanté. Celle-ci est aussi impuissante à retarder qu'à hâîer l'avènement d'une révolution. Le soulèvement des oMvriers parisiens et leur victoire du 18 mars étaient inévitables. Il s'agissait donc de se rendre compte de ce que le prolétariat victorieux pouvait réaliser dans les circonstances concrètes du moment et d'y concentrer toutes les forces.

Marx estimait que la tâche réelle de la Commune de Paris ne consistait pas encore à abolir le système de la production capitaliste. Il écrivait là-dessus à Kugelman, le 12 avril 1871 :

(( Si tu relis le dernier chapitre de mou « Dix-huit Brumaire », tu trouveras que pour moi l'étape suivante de la Révolution française ne consiste pas, comme auparavant, à transférer de mains en mains l'appareil bureaucratique et militaire, mais à le briser. Telle est la condition préalable de toute révolution vraiment populaire sur le continent. C'est ce qu'essaient aussi nos vaillants camarades de Paris. » (Publié par la Neue Zeit, XX, i, p. 709.)

Pas un mot du socialisme dans cette lettre. Marx considère la destruction de l'appareil bureaucratique et militaire comme la tâche prmcipale de la Commune.

Certes, le prolétariat ne peut nulle part arriver au pouvoir sans chercher à introduire, à côté des transformations de l'Etat, des transformations du système de la production capable d'améliorer son existence. Si on veut donner le nom de socialisme à toute intervention du pouvoir politique tendant à ce but, on peut parler de socialisme sous la Commune. Mais il était loin d'être ce que nous comprenons actuellement sous ce nom. Cela s'explique en partie par le manque de temps. Toute la révolution n'a duré que plusieurs semaines. Une autre raison, c'est que cette révolution n'a pas dépassé Paris oii domine la petite industrie. Etant donné cette base économique, on pouvait difficilement prétendre à autre chose qu'à la transformation de quelques ateliers en coopératives de production. 11 était à peine possible de concentrer toute une branche de 1 industrie en un seul organisme productif et d'en régler le débit aussi bien que l'approvisionnement en matières premières. Même si la Commune avait réussi à s'emparer de l'appareil administratif de tout l'Etat, elle pouvait, tout au

plus, parvenir à nationaliser les chemins de fer, peut-être aussi les mines et les forges. Tout ceci n'aurait pas encore signifié l'abolition du capitalism.e ; des mesures analogues existaient d'ailleurs, soit réalisées, soit en voie de préparation,- en Allemagne. Pourtant, de pareilles transformaions accomplies sous un régime prolétarien et démocratique auraient, sans nul doute, sensiblement relevé la situation de la classe ouvrière.

En plus du manque de temps et de l'état arriéré du pays, il faut tenir compte de l'ignorance des hommes de la Commune en matière de théorie. Les jacobins et les blanquistes ne se souciaient guère des faits économiques. Les internationalistes, par contre, comme nous venons de le voir, y attachaient une importance énorme. Mais ils n'avaient également pas de base solide au point de vue théorique. Ils étaient sur le point d'abandonner la doctrine proudhonienne mais ils n'étaient pas encore parvenus à adopter, en toute conscience, les principes marxistes.

Si hésitants que fussent les internationalistes de la Commune, leur méthode répondait pourtant à l'idée de Marx puisqu'elle consistait à étudier les faits économiques avant de les modifier et à se garder de décrets trop hâtifs qui pourraient manquer leur but et provoquer le désordre et le découragement. Cette prudence, il est vrai, provenait plutôt d'une incertitude théorique que d'une ferme conviction théorique; elle concordait toutefois avec ce que Marx avait rtconnu comme une conséquence nécessaire de sa conception matérialiste : ce qui doit nous guider dans une révolution ce n'est pas notre volonté, mais la connaissance des conditions réelles.

Dubreuilh marque très bien dans sa k Commune », cette page de l'insurrection de Paris (p. 419) :

« Au surplus (sans compter la résistance de^ autres classes

tlO TERRORISME ET COMMUNISME

K. K.) une politique d'expropriation méthodique n'était pas possible pour cette autre raison péremptoire que les travailleurs salariés eux-mêmes, dans leur masse, concevaient à peine le fonctionnement d'une société sur d'autres bases que les bases traditionnelles et ne possédaient, comme nous l'avons précédemment noté, aucune des institutions syndicales ei coopératives requises pour assurer, toutes institutions capitalistes abolies, un fonctionnement normal de la nrodui-iion et de l'échan.ei'e. Un régime nouveau, un régime 5-(cial SLirtout, ne s'improvise pas par décrets; les décrets, les lois ne viennent que sanctionner les rapports déjà existants. En tentant, sur ce terrain, de devancer les uns, la Commune n eût abouti, très probablement, qu'à retourner contre elle uite partie de ses propres forces et les meilleures, sans susciter chez les salariés un plus vif élan et un dévouement plus ag'issant. 11 ne lui a été guère licite que de travailler, sous le couvert de la démocratisation des institutions politiques, à amorcer une transformation sociale générale, et c'est ce qu'elle fit. »

Telle fut, dans le domaine social, l'action de ce phénomène historique qui, celon Engels, concrétisait la « dictature du prolétariat » de Marx.

Aujourd'hui encore, nous devons adopter la méthode marxiste de socialisation dont la Commune s'était tant rapprochée.

Cela ne veut point dire que l'Allemagne de nos jours doit appliquer cette m.ême méthode avec autant de circonspection eue la Commune de 1871. Un demi-siècle de puissant développement capitaliste s'e.-^t écoulé depuis, et un immense progrès a été réalisé. Alors ce fut Paris seul qui se soulevait ; son insurrection qui n'était pas purement prolétarienne, n'avait pas de bases dans le pays et fut écrasée par la force supérieure de la population rurale formant la majorité de la nation (53 % en 1882) et alliée à la bureaucratie et à la haute finance. En 1918, par contre, la révolution allemande a éclaté dans toutes les parties de l'Empire, et

a été dirigée par le prolétariat. La production rurale en Allemagne occupe à peine un quart de la population (29 % en 1907) et l'industrie a créé des entreprises immenses, voire des cartels englobant des branches entières de la production. Le prolétariat de Paris, en 1871, sortait du régime bonapartiste qui interdisait aux masses tout moyen d'instruction politique et d'organisation. La révolution en Allemagne trouve le prolétariat de ce pays préparé par un demi-siècle d'éducation sociale et politique, en possession d'organisations politiques et économiques qui comptent des millions de membres. Enfin, les socialistes parisiens de 1871 étaient justement sur le point d'abandonner une théorie économique dont ils avaient reconnu l'insuffisance; ils n'étaient pourtant pas encore assez avancés pour adopter une nouvelle théorie supérieure. Le socialisme allemand de nos jours dispose de connaissances historiques et économiques et de la méthode claire d'une théorie supérieure, de l'avis des socialistes de tous les pays, à toute autre doctrine d'économie sociale, et dont la pensée bourgeoise elle-même se trouve fécondée.

Dans ces conditions, il devient possible de socialiser bien plus rapidement, avec plus d'énergie et sur une échelle plus vaste qu'on ne l'eût pu en 1871.

f) Centralisme et jédéralisme.

Nous avons parlé d'une méthode économique de la Commune. Nous avons pourtant remarqué que, dans le sens exact du mot, cette méthode faisait défaut. Quand il s'agit de la Commune, il ne peut être question d'une méthode raisonnée et systématiquement appliquée. Tout d'abord il y avait dans \e Commune plusieurs tendances très divergentes. Les actes de la Commune résultaient d'un conflit et non d'une théorie déterminée.

Même les socialistes de la Commune ne possédaient pas de théorie très claire; d'ailleurs, ils formaient la minorité.

Pourtant leur esprit dominait l'œuvre économique de la Commune de Paris, la majorité n'attribuant à l'économie que peu d'importance et se sentant sur ce terrain encore moins sûre que !a minorité.

Il en était autrement en ce qui concernait la politique de la Commune. Les antagonismes qui s'y manifestaient étaient plus prononcés. Ils déchiraient presque la Commune et en entravaient la force créatrice. Pourtant, la tendance générale aboutit, par la force des circonstances, à une ligne moyenne que Marx acceptait aussi bien que les procédés économiques de la Commune.

Nous savons déjà que la majorité de la Commune était formée par les jacobins et les blanquistes. En se prononçant pour la Commune de Paris, ceux-ci songeaient à une Commune dans le genre de celle de 1793, — un organe dommant toute la France et lui imposant sa volonté. C'étaient des républicains radicaux, des libres-penseurs qui voulaient détruire tout l'appareil du pouvoir monarchiste, aussi bien le clergé que la bureaucratie et l'armée permanente. Pourtant, ils n'eussent pu établir la suprématie de Paris que par une organisation de l'Etat qui aurait mis à la disposition d'un pouvoir central, résidant à Paris, les moyens de coercition les plus puissants. Ils oubliaient que le pouvoir centralisé créé par la Commune de 1793, avait préparé le terrain à l'Empire de Bonaparte. Les communeux attendaient tout le bien possible d'un Comité de Salut Public investi de pouvoir dictatorial, sans penser qu'une dictature qui ne s'appuie pas sur une armée disciplinée et une organisation administrative est condamnée à rester illusoire.

Aux jacobins centralistes s'opposaient carrément les prou-

dhoniens auprès desquels les traditions de 1793 trouvaient une critique sévère sinon de la répugnance. Les proudhoniens comprenaient les erreurs qui avaient abouti à la Terreur, qui avaient trompé les prolétaires et les avaient poussés à la sauvagerie sanglante sans rapprocher le moins du monde leur émancipation. Ce parti n'était d'ailleurs pas moins sévère à l'égard de la démocratie. Le suffrage universel avait donné en 1848 une Assemblée Nationale réactionnaire et il était devenu l'appui de la monarchie. En réalité, la structure économique de la France interdisait alors à toute politique d'Etat, qu'elle fût dictatoriale ou démocratique, de devenir l'instrument de la libération directe et immédiate du prolétariat.

C'est pourtant cet instrument que les socialistes cherchaient. Ils étaient encore très loin de comprendre l'idée de l'évolution et, par conséquent, l'importance de la démocratie pour le développement du sens politique et des capacités organisatrices du prolétariat, aboutissant à son émancipation finale. Ni la dictature ni la démocratie n'étaient alors aptes à libérer immédiatement le prolétariat. Les proudhoniens le comprenaient fort bien. Mais ils n'en tiraient pas les conséquences qu'il fallait. Ils ne pouvaient pas se passer de toute politique comme c'était au fond leur désir. Or, la politique communale dans certaines communautés industrielles offrait au prolétariat des chances tout autres que la politique d'Etat dans un pays essentiellem.ent agricole. Aussi la démocratie apparut-elle aux proudhoniens aussi importante dans, les communes qu'elle leur semblait inutile dans l'Etat. Ces critiques acerbes et persifleurs des parlements, ces « parlottes » de l'Etat, ne trouvaient absolument rien à dire contre les « parlottes » et les parlements des communes.

La souveraineté des communes devint l'idéal des prou-

dhoniens. Cette conception correspond bien à l'état petitbourgeois de l'industrie dont ils tenaient compte. Aussi ne songeaient-ils pas à abolir le comnaerce. Il y avait déjà de leur temps des branches de production qui dépassaient les limites des communes isolées. Pour en régler les fonctions, ces communes devaient se fédérer librement. Par ce procédé les proudhoniens espéraient une libération immédiate du prolétariat industriel même dans la France rurale. Ils n'oubliaient qu'un petit détail, à savoir que l'idée de démembrer l'Etat en communes souveraines était également une idée d'Etat et que sa réalisation supposait le renversement du pouvoir de l'Etat existant — chose que les proudhoniens voulaient justement éviter.

Ainsi, l'idée que les proudhoniens se faisaient de la Commune était exactement contraire à celle des jacobins. Pour ceux-ci, la Commune de Paris était un moyen de conquérir le pouvoir d'Etat pour dominer la France entière. Pour les proudhoniens la souveraineté de chaque commune était un moyen d'en finir avec tout pouvoir d'Etat.

Arthur Arnould, dans son (( histoire populaire et parlementaire de la Corrmiune de Paris », marque très bien l'opposition entre les deux fractions — « les jacobins révolutionnaires )) et les {( fédéralistes socialistes ».

(( A peine réunis et entrés en fonctions, nous pûmes constater ce fait important que les mots Commune de Paris étaient compris de deux façons différentes, par les divers membres de l'Assemblée.

« Pour les uns, la Commune de Paris exprimait, personnifiait la première application du principe anti- gouverne m entai, la guerre aux vieilles conceptions de VEtat unitaire, centralisateur^ despotique.

« La Commune, pour ceux-là, représentait le triomphe du principe de Tautonomie des groupes librement fédérés et du gouvernement le plus direct possible du peuple par le peuple.

A leurs yeux, la Commune était la première étape d'une vaste Révolution sociale autant que politique, qui devait faire table rase des anciens errements. C'était la négation absolue de l'idée de dictature, c'était l'avènement du peuple lui-même au pouvoir et, par conséquent, l'anéantissement de tout pouvoir en dehors et au-dessus du peuple.

!( Les hommes qui sentaient, qui pensaient, qui voulaient ainsi, formèrent ce qu'on appela plus tard le groupe socialiste ou minorité.

Pour d'autres, la Commune de Paris était, au contraire, la continuation de Vancienjie Commune de Paris de 93. Elle représentait, à leurs yeux, la dictature au nom du peuple, une concentration énorme de pouvoir entre quelques mains, et la destruction des anciennes institutions par la substitution d'abord d'hommes nouveaux à la tête de ces institutions transformées momentanément en armes de guerre, au service du peuple contre les ennemis du peuple.

Parmi les hommes de ce groupe autoritaire, l'idée d'unité et de centralisation n'avait pas complètement disparu.

S'ils acceptaient, s'ils inscrivaient sur leur drapeau le principe de Vautonomie comm'unale et de la libre fédération des groupes, c'est que ce principe leur était imposé par la volonté de Paris...

...D'ailleurs, dominés par des habitudes d'esprit contractées pendant une longue existence de luttes, de revendications, dès qu'on arrivait à l'action, ils retombaient dans la voie qu'ils avaient suivie si longtemps, et se laissaient aller, avec une bonne foi incontestable, à vouloir appliquer de vieux procédés à une idée nouvelle. Ils ne comprenaient pas •qu'en pareil cas la forme emporte presque toujours le fond, et qu'en voulant fonder la liberté par des moyens dictatoriaux ou arbitraires, on tue celle-là même qu'on veut sauver.

Ce groupe, composé du reste d'éléments assez divers, forma la majorité et . s'intitula : Révolutionnaire-Jacobin. »

Dubreullh qui cite ces observations, remarque qu'elles ne s'appliquent Intégralement qu'aux extrêmes des deux tendances. La remarque est parfaitement juste. Mais on pourrait en dire autant de toutes les tendances. Chacune comporte une série de nuances. Mais si l'on veut s'en rendre un compte

exact, il faudrait en observer les manifestations les plus prononcées, en une certaine mesure classiques.

Les divergences étaient énormes. Peut-être auraient-elles été insurmontables si la Commune eût été victorieuse. Mais elle ne le fut pas et ce fait seul suffit pour imposer aux adversaires une ligne de conduite moyenne.

Dès le 3 avril, la Commune se v]t forcée à la défensive et dut renoncer à tout espoir de conquérir et de dominer la France. La réalisation de l'idée jacobine devenait du coup impossible. Loin de dominer par la Commune, on devait être content si on réussissait à empêcher la France réactionnaire d'étouffer les libertés de Paris.

De même, ne pouvait-on pas, dans ces circonstances, songer à réaliser le rêve proudhonien — démembrer l'Etat et accorder la souveraineté totale à ses communes.

Les jacobins centralistes, aussi bien que les proudhoniens fédéralistes, furent amenés par la force des circonstances à se poser le mêire but. Celui-ci, pour peu que la corrélation des forces, réalisable en ce moment, s'y prêtât, était une nécessité pour la France entière et se trouvait revendiqué par maint parti bourgeois, à savoir : l'autonomie administrative des communes et leur indépendance dans des bornes tracées par l'Etat, la limitation du pouvoir de la bureaucratie, et la création d'une milice à la place de l'armée permanente.

Les internationalistes consentirent d'autant plus facilement à reconnaître l'Etat démocratique que, comme nous ^ 'avons déjà vu, ils s'étaient laissés, depuis les dernières années de l'Empire, entraîner dans la lutte contre le régime impérial, e'est-à-dire dans la politique. Ainsi quelques idées marxistes s'étaient déjà mêlées aux conceptions purement proudhoniennes.

Il s'ensuivit une politique qu'il était bien permis à Marx

■d'approuver. S'il s'était trouvé à Paris, il n'aurait pu adhérer ni à l'une ni à l'autre fraction. Il serait resté isolé. Pourtant, la force des circonstances et le bon sens des meilleur -s têtes de la Commune, lesquelles, une fois de plus, surent tenir compte des réalités plutôt que de la <( volonté » uniquement, finirent par tracer les lignes générales d'une politique qui se rapprochait beaucoup de celle de Marx. Plus encore qu'aux mesures économiques de la Commune, on peut appliquer à cette politique les paroles de Mendelson (dans son appendice au livre de Lissagaray, p. 525).

(( Il semble que les créateurs de la Commune ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils ont créé. »

Les innovations politiques de la Commune furent réalisées au milieu de luttes violentes entre les deux fractions. Le grand mal dont souffrait la Commune était le manque d'organisation — conséquence naturelle du manque d'expérience et de capacités organisatrices du prolétariat parisien qui venait à peine de sortir du régime de l'Empire.

La Commune s'était trouvée dès le début en état de guerre avec Versailles. On n'a jamais autant besoin de discipline et d'organisation qu'en tem.ps de guerre. Elles faisaient entièrement défaut à la Comm.une. Ses bataillons étaient commandés par des officiers qu'ils avaient eux-mêmes élus. Ainsi ces officiers dépendaient non du commandement suprême, mais de leurs électeurs. Ce n'est certes pas un moyen d'organiser une arm.ée combative; ce moyen n'est bon que lorsqu'on cherche la désorganisation de l'armée. Les bolcheviks en Russie l'ont bien compris et dès qu'ils furent engagés dans une guerre sérieuse ils eurent vite fait d'abolir le pouvoir des conseils des soldats et les élections des officiers par les hommes.

Les bataillons de la garde nationale n'obéissaient au com-

mandement suprême que si tel était leur bon 'vouloir. Quoi d'étonnant alors que le nombre des véritables défenseurs de la Commune ait été insignifiant. On payait la solde de 162.000 hommes de troupe et de 6.500 officiers, mais le nombre de ceux qui allaient au feu et qui se battaient flottait, depuis la journée fatale du 3 avril, entre 20 et 30 mille. Ces braves avaient à supporter le terrible fardeau de la lutte contre une armée bien disciphnée, bien armée et qui comptait à la deuxième moitié de mai jusqu'à 120.000 hommes.

La désorganisation d'en bas était aggravée par celle d'en haut. A côté de la Commune subsistait le Comité central de la garde nationale. Celui-ci avait cédé a la Commune tout son pouvoir, mais il continuait à intervenir dans toutes les décisions concernant la garde nationale.

Dans sa lettre à Kugelman, du 12 avril 1871, Marx considère comme une erreur que le Comité Central ait trop tôt cédé son pouvoir pour faire place à la Commune {Neue Zeit, t. XX, p. 709). Malheureusement, il ne donne pas les motifs de cette assertion et nous ne savons pas pourquoi cette mesure lui avait paru erronée. On peut bien supposer que c'était à cause de la répercussion qu'elle a eue sur la conduite de la guerre. Marx observe que c'était la deuxième erreur commise par les Parisiens; la première fut de ne pas avoir marché sur Versailles tout de suite après le 18 mars. Il se peut que ces deux erreurs aient causé la défaite des communeux.

Malheureusement, toutes les erreurs principales qui eurent rendu la situation militaire de la Commune désespérée dès le début avaient déjà été consommées avant que la Commune se fût constituée. Rien ne prouve que la guerre conduite par le Comité Central eût été plus heureuse. Au contraire, ce Comité s'est montré plus hésitant encore que

TERRORISME ET COMMUNISME ttft

la Commune. La conduite de la guerre n'est certes pas le côté fort du prolétariat.

Mais ce qu'il y avait de pire, c'était la coexistence de deux pouvoirs suprêmes indépendants, auxquels s'était joint un troisième qui, lui aussi, se mêlait de conduire la guerre — le Comité d'artillerie.

" ...Le Comité d'artillerie, né du i8 mars, disputait les canons à la guerre. Elle avait ceux du Champ-de-AIars et le comité ceux de Montmartre. » (Lissagaray, Histoire de la Commune, p. 229.)

On cherchait à remédier à la désorganisation générale en renforçant le pouvoir du gouvernement. Les commissions executives dont il a déjà été question furent remplacées, le 2^) avril, par un Comité Exécutif composé de 9 membres, soit un délégué par chaque commission. Mais le mal était trop grave pour être écarté par de tels changements. C'est alors que les jacobins se souvinrent de la tradition de 1 793 et demandèrent un Comité de Salut Public investi d' in pouvoir dictatorial et qui devait rendre nulle l'autorité de la Commune elle-même. L'avance ininterrompue des troupes versaillaises encouragea un membre de la Commune, Miot, a une des plus belles barbes de 1848 » (Lissagaray, p. 251) à exiger, le 28 avril, la création d'un Comité de Salut Public, c'est-à-dire d'une nouvelle commission supérieure à toutes les autres. Tout le monde était d'accord sur la nécessité d'une executive plus puissante, mais son appellation suscita de violents débats. Les jacobins révolutionnaires croyaient que le nom de Comité de Salut Public suffirait pour donner à cette Commission la puissance victorieuse de la République de 1793. Mais c'était justement cette tradition rappelant la Terreur qui répugnait aux prudhoniens. La création <lu Comité fut votée le l""" mai par 34 voix

contre 28. Aux élections de ce Comité la minorité (23 voix) s'abstint avec le motif suivant :

« ...Considérant qu'ils ont voté contre l'institution dite Comité de salut public, dans lequel ils n'ont vu que l'oubli des principes de réforme sérieuse et sociale d'oîi est sortie la Révolution communale du i8 mars... Vu que nous ne pouvons nommer personne à une institution considérée par nous comme aussi inutile que fatale, nous nous abstenons. » (J. O.)

Le Comité qui était appelé à stimuler au plus haut degré l'énergie de la Commune et à mettre une fin à sa désorganisation commença par aggraver cette dernière en divisant la Commune.

Cela seul était suffisant pour ôter au Comité toute autorité morale. D'ailleurs, les internationalistes qui étaient presque les seuls travailleurs sérieux de la Commune, se tinrent à l'écart. Les membres du Comité étaient tous, jusqu'au dernier, des (( alarmistes », selon l'expression de Lissagaray.

Dès le 9 mai, ce Com.ité incapable fut révoqué pour être remplacé par un autre. Cette fois, la minorité prit part aux élections, car elle s'était aperçue que le nom tant redouté ne cachait rien de moins qu'une véritable dictature.

Sur ces entrefaites, l'antagonisme entre la majorité et la minorité s'était tellement aggravé qu'aucun membre de cette dernière ne fut élu au Comité.

Le deuxième Comité de Salut Public fit preuve de la même incapacité que le premier. Il ne s'en distingua que par des actes dirigés contre la minorité; celle-ci eut plusieurs de ses membres destitués de leurs fonctions, ce qui priva la Commune de ses meilleures têtes.

Ce fut le signal d'une franche rupture : le 16 mai, la minorité faisait publier un manifeste dans lequel elle protestait contre la dégradation de la Commune en faveur d'une dictature irresponsable et déclarait qu'elle ne prendrait dé-

sormais aucune part aux travaux de la Commune et bornerait son action aux districts et à la garde nationale. La minorité espérait, disait-elle, qu'elle éviterait ainsi de créer dans la Commune des déchirements intérieurs, persuadée qu'elle était que la majorité et la minorité, malgré leurs divergences, poursuivaient tous un même but. Malgré cette conclusion conciliante, la déclaration semblait annoncer une rupture décisive.

Toutefois, la minorité, quoique plus douée que la majorité pour les travaux d'administration et l'examen des problèmes économiques, n'était ni très décidée, ni très persévérante dans sa politique. Le \^'^ mai, elle avait protesté, par son abstention, contre la dictature du premier Comité de Salut public; le 9 mai, elle reconnaissait cette dictature en nommant des candidats au deuxième Comité. Le 15 elle protestait de nouveau contre cette même dictature en suspendant son travail dans la Commune; le 16, le jour même de la publication de sa protestation, elle cédait aux instances de ses amis, à savoir le Conseil fédéral de l'Internationale, qui la persuadait de ne pas briser l'unité de la Commune en présence de l'ennemi qui s'approchait; et dès le 17, quinze signataires du manifeste sur vingt-trois reprenaient leurs places à la réunion du Conseil. Mais la majorité ne se laissa point radoucir par l'intervention de quelques-uns de ses membres les plus raisonnables, y compris \^aillant. Une motion de conciliation fut repoussée et on vota l'ordre du jour de Miot qui déclarait :

<( La Commune oubliera la conduite des membres de la minorité qui retireront leur signature de la déclaration : elle blâme cette dernière. »

Dubreuilh observe à ce propos (p. 490) :

(( C'est en frères ennemis que Jacobins et Fédéralistes s'en furent à la bataille dernière, aux barricades, à la mort. »

Le 21, les Versaillais entraient à Paris. Le 22, eut lie» la dernière séance de la Commune.

La politique de la Commune offre un aspect étonnant. Chacune des deux tendances représentées dans la Commune s'inspirait d'un programme irréalisable si on l'appliquait logiquement jusqu'au bout et qui poussait ses adeptes à des actes ne répondant nullement au but que l'on se proposait. Et malgré tout, sous la poussée des circonstances, l'action réciproque de ces deux tendances aboutit à un programm.e politique qui, non seulement était réalisable, mais, de plus, répondait au plus haut degré aux besoins de la France. Ce programme comportait d'ailleurs des germes restés féconds jusqu'à nos jours : l'autonomie administrative des communes et la suppression de l'armée permanente, ces deux revendications essentielles de la Commune, sont aujourd'hui aussi nécessaires pour le relèvement de la France qu'elles l'étaient au temps de la deuxième Commune de Paris.

g) L'idée terroriste dans la Corrimune.

On ne peut pas parler dvi Comité de Salut Public sans penser à la Terreur dont il avait été l'âme en 1793 Tout naturellement, la division sur la question de la dictature du Comité amena la division sur la question de la Terreur. Les jacobins étaient dès le début partisans conveuncus de celleci ; les internationalistes la rejetaient avec autant de conviction.

Cette divergence de vues apparut dès la première séance de la Commune. Un de ses membres demanda l'abolition de la peine de mort. « Ah, il veut sauver la tête de Vinoy (général versaillais) ! » lui cria-t-on.

Le 29 avril, Frankel formulait devant le Conseil fédéral de l'Internationale la politique des internationalistes :

« Nous voulons affirmer le droit des ouvriers et ceci n'est possible que par la persuasion et par la force morale. »

Dans l'autre camp, nous trouvons <des hommes tels que l'auteur dramatique Félix Pyat, le comptable Théophile Ferré et l'étudiant Raoul Rigault, qui ne se lassaient jamais de phrases sanguinaires.

En principe, tous les jacobins auraient dû être pour les mesures terroristes. Mais en réalité, il n'en était rien. La plupart d'entre eux subissaient l'influence de ce sentiment d'humanité dont s'inspirait alors toute la démocratie bourgeoise, aussi bien que prolétarienne. D'ailleurs les circonstances qui avaient engendré la Terreur de la première Commune n'existaient pas à l'époque de la deuxième Commune. Celle-ci ne se proposait pas la tâche irréalisable d'ériger sur des bases bourgeoises un régime conforme aux intérêts du prolétariat. La deuxième Commune n'exerçait son pouvoir qu'à Paris, où elle avait la majorité pour elle, de sorte qu'elle n'avait aucun besoin d'intimider ses adversaires par des mesures terroristes. L'ennemi qui la menaçait était en dehors de son domaine et on ne pouvait pas l'atteindre par des moyens de terreur.

Il n'y avait donc pas de raisons pour mettre en pratique la tradition terroriste. Les persécutions de la presse et les arrestations auxquelles Raoul Rigault et Ferré avaient recours dans le Comité de Salut Public étaient une mauvaise imitation du régime de l'Empire plutôt que de celui de la Terreur, dont les procédés avaient été tout autres. L'étudiant blanquiste Rigault avait acquis une notoriété sous l'Empire par sa lutte infatigable contre la police dont il connaissait à la perfection tous les trucs. Le 9 mars, c'est-à-dire dès avant l'insurrection, Lauser disait de lui :

(( Ceux qui le connaissaient m'ont raconté les choses les plus extraordin lires sur sa manie et sur son habileté à dépis

ter la police, à en traverser les projets et, le cas échéant, à se payer la tête du Préfet de Paris lui-même. » {Sous la Commune de Paris. Un jotirnal, Leipzig, 1878, p. 18.)

Le 18 mars, Rigault eut <i*office l'occasion de jouer le Préfet <de Paris. Son premier acte, dans la nuit du 18 au 19 mars, fut de s'établir dans la préfecture.

Ses pratiques policières furent vivement combattues de tous côtés et surtout par les internationalistes. Elles avaient peu de commun avec les principes de 1793, bien qu'il eût travaillé à une histoire de la Première Commune.

D'autre part, comme nous l'avons déjà remarqué plus haut, on ne peut mettre sur le compte de la Commune l'exécution des généraux Thomas et Clément. Ceux-ci furent exécutés avant même que la Commune fût formée et malgré le Comité Central.

Une seule mesure de la Commune peut être considérée comme terroriste, appelée à enrayer l'adversaire en faisant violence à des gens sans défense : l'emprisonnement des otages.

L'expérience a sufflsam.menî démontré que le système des otages est un procédé qui n'atteint jamais son but, qui empêche rarement les atrocités, mais, au contraire, sert beaucoup plus souvent à rendre plus cruel le conflit qui a provoqué cette mesure.

Mais il était difficile à la Commune de faire autrement si elle ne voulait pas souflrir, sans aucune résistance, que les Versaillais fusillassent les prisonniers comm.e cela eut lieu à maintes reprises depuis le 3 avril.

« Sous le coup de l'émotion causée par l'exécution de Duval, des prisonniers de Puteaux et de Châtillon, plusieurs membres avaient demandé que l'on fusillât immédiatement un certain nombre de réactionnaires, surtout pris parmi les prêtres du clergé de Paris. D'autres Jacobins, et particulièrement Delescluze, effrayés de ces exagérations, proposèrent

alors l'adoption du décret des otages; il était destiné à arrêter les généraux versaillais dans la voie sanglante où ils se jetaient si aveuglément. Par une sorte d'accord tacite, on convint que ce décret ne serait point exécuté. » (L. Fiaux:, Hist. de la Guerre civile de 1871, p. 245.)

Le décret prescrivant remprisonnement des otages s'expliquait non par le désir de détruire des vies humaines, mais par celui de les sauver, d'une part en obligeant les Versaillais à renoncer à l'avenir aux exécutions, d'autre part en convainquant les Parisiens de s'abstenir de représailles immédiates.

« Toujours généreux et juste, même dans sa colère, le peuple abhorre le sang comme il abhorre la guerre civile ; mais il a le devoir de se protéger contre les attentats sauvages de ses ennemis et, quoiqu'il lui en coûte, il rendra œil pour œil et dent pour dent. » {J oïirnal Officiel, 6 avril.)

En réalité la Commune agit avec générosité et justice, sans toutefois suivre le principe d' « œil pour œil, dent pour dent ! ))

Le décret sur les otages ordonne que toute personne prévenue de complicité avec les Versaillais soit imm.édiatement décrétée d'accusation et incarcérée. Il prescrivait l'institution d'un jury d'accusation qui aurait à entendre les accusés dans les 24 heures et à statuer dans les 48 heures. Ceux qui étaient reconnus coupables, étaient non pas fusillés, mais incarcérés comme otages. Même les prisonniers de guerre devaient être traduits devant ce jury d'accusation qui décidait si on leur rendait la liberté ou s'ils devaient être gardés comme otaç;es. Enfin, il fut décid.'^ qu'à toute exécution par le' Versaillais des prisonniers, militants ou partisans de la Commune, on répondrait par l'exécution d'un nombre triple d'otages.

Cette dernière décision, la plus terrible de toutes, resta

lettre morte et ne fut jamais appliquée par la Commune, bien que les Versaillais, après un court répit, eussent recommencé à fusiller les prisonniers sans souci du danger qu'ils faisaient courir à leurs amis, emprisonnés à Paris comme otages.

Thiers lui-même cherchait décidément à pousser la Commune à des excès sanglants. Il savait fort bien que l'exécution de chaque otage lui était plus utile qu'à la Commune, car l'opinion publique du monde entier, imbue d'idées et de sentiments bourgeois, assistait, tranquillement, à l'exécution d'innombrables prisonniers par les Versaillais, mais s'indignait à outrance lorsque les otages de Paris étaient aimplement emprisonnés.

Les lâches intentions de Thiers apparurent clairement dans l'affaire de l'échange des otages.

Conformément au décret du 5 avril, on avait emprisonné à Paris comme otages quelques prêtres, le banquier Jecker, instigateur de l'expédition mexicaine, et le président de la Cour de Cassation, Bonjean. La Commune s'offrit à les échanger. Elle voulait mettre en liberté les prêtres, l'archevêque Darboy, le curé Deguerry et le grand vicaire Lagarde, ainsi que le président Bonjean, si le gouvernement de Versailles consentait à libérer Blanqui.

La Commune fit preuve d'une généreuse confiance en laissant le grand vicaire Lagarde partir le 12 avril pour Versailles avec une lettre de Darboy pour Thiers. Lagarde dut seulement jurer de revenir dans le cas où les pourparlers seraient rompus.

Déjà, dès le 8 avril, Darboy avait adressé une lettre à Thiers le conjurant de ne plus laisser fusiller les prisonniers. Thiers garda le silence. Le 13 avril, un journal de Paris, (( L'Affranchi », publia la lettre de Darboy. Thiers répondit alors, mais par un mensonge, déclarant que tout ce qu'on avait dit des exécutions était faux.

TERRORISME ET COMMUNISME il27

La réponse à la <Jeuxième lettre, transmise par Lagarde, n'arriva qu'à la fin d'avril. Quant au grand vicaire luimême, malgré son serment, il fut trop prudent pour revenir dans la gueule du loup. La réponse de Thiers contenait le refus de libérer Blanqui, mais elle consolait l'archevêque en affirmant que la vie des otages n'était pas menacée.

Le nonce et l'ambassadeur américain Washburne essayèrent d'intervenir en faveur d'un échange de prisonniers, mais ces tentatives restèrent également vaines. C'est donc par la faute de Thiers que les otages en question, à l'exception de Lagarde, se sont trouvés à Mazas lorsque la Commune s'effondra et n'eut plus la force de les protéger.

Thiers avait raison de dire — tout en ayant tort de mentir sur les atrocités de la Commune — que sous la Commune la vie des otages n'était pas menacée. Mais il s'employa luimême de toutes ses forces à renverser le régime de la Commune qui protégeait les otages, et il le fit dans des circonstances qui mettaient leur vie en grand danger.

Grâce à la trahison, les Versaillais firent irruption dans Paris le dimanche 21 mai, lorsqu'on ne s'y attendait point, et au moment même oij un concert populaire avait lieu au jardin des Tuileries. Un officier d'état-major terminait la fête en invitant le public à revenir le dimanche suivant.

(( M. Thiers avait promis, ajouta-t-il, d'entrer hier dans Paris. M. Thiers n'est pas entré, il n'entrera pas. d

Au même moment, les Versaillais faisaient leur entrée dans Paris. La population était si stupéfaite, les troupes de la Commune si épuisées, qu'une avance rapide et décidée aurait permis aux Versaillais d'occuper toute la capitale sans rencontrer de résistance sérieuse. Mais ils n'avancèrent que lentement, laissant ainsi aux défenseurs de la Commune le temps de se rallier pour un violent combat de rues qui dura toute la semaine, — cette semaine sanglante de mai. Cette lutte

exaspéra à rextrême toutes les passions, d'autant plus que les Versaillais ne faisaient pas de quartier et massacraient non seulement tous ceux qu'ils prenaient les armes à la main et dont l'exécution avait été ordonnée d'avance, mais encore tous les suspects.

Certains historiens de la Commune croient que l'avance lente des Versaillais avait pour but de provoquer la résistance et, par conséquent, d'augmenter le nombre des victimes et l'importance de la défaite.

'( Paris aurait pu être pris en 24 heures si l'armée s'était avancée sur les quais de la rive gauche ; elle n'aurait rencontré de la résistance qu'au ministère de la Marine, à Montmartre et à Ménilmontant. Avec l'avance lente dans Paris, qui avait laissé à la résistance le temps de s'organiser, on fit huit ou dix fois plus de prisonniers qu'il n'y avait de combattants, on a fusillé plus de gens qu'il n'y en avait derrière les barricades, tandis que les troupes ne perdirent que 600 morts et 7.000 blessés. » IG. Bourgin, Histoire de la Commune, p. 108.)

Le nombre des moïts de la Commune a dépassé 20.000, d'aucuns l'estiment à 30.000. Le chef de la justice militaire, le général Appert, a compté 17.000 morts. Le nombre de victimes restées inconnues aux autorités, ne peut être établi ; il a certainement été au-dessus de 3.000.

Rien d'étonnant qu'en présence de ces atrocités l'esprit de vengeance ait souvent pris le dessus. 11 fut d'autant plus violent qu'il était impuissant à détourner la défaite. Ce n'est que lorsque la Commune eut cessé d'exister que les exécutions des otages eurent lieu. Le 21 avril, les Versaillais entrèrent dans Paris, le 22 commencèrent les combats dans les rues, le 24 les premiers otages furent exécutés.

Ici encore, et quoique les exécutions aient été plutôt l'oeuvre d'une rage désespérée et d'une soif de vengeance aveugle que d'une action préméditée, il y a lieu d'observer le contraste entre les jacobins et les internationalistes.

Le signal des exécutions fut donné par le blanquiste fanatique Raoul Rigault. Dans la nuit du 23 au 24 mai, il fit tuer quelques gendarmes arrêtés le 18 mars et avec eux le journaliste Chaudey, emprisonné vers la mi-avril. Le 22 janvier, celui-ci avait fait tirer sur le peuple et l'ami de Rigault, Sapia, avait été tué à ses côtés.

Le 24 mai, Rigault fut à son tour arrêté et fusillé. En même temps, le vieux blanquiste Genton exigea l'exécution de six otages, dont l'archevêque Darboy déjà nommé, le président Bonjean et le prêtre Deguerry. Le blanquiste Ferré accorda à Genton les pleins pouvoirs nécessaires.

« Le peloton d'exécution est surtout formé de jeunes gens, presque des enfants. Dans la plupart de ces crimes on retrouve l'éphèbe, excité par les vices des villes et dont les passions, nées avant le poil, ne laissent point de place au sentiment de responsabilité. » (L. Fiaux, Guerre civile, p. 528.)

Nous pouvons malheureusement dire la même chose de ceux qui appliquent maintenant la loi martiale en Allegne.

Le 26, c'est encore le blanquiste Ferré qui ordonne que 48 otages, pour la plupart des prêtres, des agents de la police secrète et des gendarmes ayant le 18 mars tiré sur le peuple, soient remis au colonel Goïs, blanquiste lui aussi. Celui-ci emmena ses prisonniers, suivi d'une foule armée qui avait perdu tout sentiment de modération, sûre qu'elle était de n'avoir pas de grâce à attendre. Le colonel lui-même les condamna à mort. Dans sa rage désespérée, la foule se jeta sur les otages et les massacra l'un après l'autre. Les internationalistes Varlin et Serailler essayèrent en vain de les sauver. Ils faillirent être lynchés par la multitude exaspérée qui les traita de Versaillais.

Le 28 mai, ce même Varlin qui avait risqué sa vie pour

sauver les oîages, fut dénoncé par un prêtre qui l'avait reconnu dans la rue, arrêté par les Versaillais et fusillé.

Les éléments bourgeois qui s'indignent de la terreur de la Commune, ne soufflent pas mot des victimes innombrables que l'esprit de meurtre des vainqueurs fit parmi les prisonniers durant et après le combat. Par contre, ils ne trouvent pas de malédictions assez fc«:îes lorsqu'ils viennent à parler des cinq douzaines d'otages qui tom.bèrent, après la chute de la Commune, victimes de l'esprit de vengeance et de l'irréflexion de quelques insurgés menacés par les Versaillais d'une mort certaine.

C'est précisément l'histoire des otages qui montre avec le plus d'évidence combien la Commune était étrangère à toute terreur. Nulle part dans l'histoire des guerres civiles, voire des guerres entre nations, nous ne trouvons comme dans celle de la guerre civile en France, en 1871, un des partis belligérants pousser si loin le respect des commandements de l'humanité et les m.etlre en pratique aussi rigoureusement — et cela malgré les plus sanglantes atrocités de l'adversaire et nonobstant les phrases sanguinaires de quelques éléments radicaux.

Aussi la deuxième Commune de Paris a-t-elle fini tout autrement que la première qui avait instauré un régime de terreur si violent. Le régime de la teneur de la première Commune s'effondra sans que les ouvriers de Paris s'y opposassent ; mieux que cela, sa chute fut accueillie par nombre de personnes comme un soulagement et acclamée avec joie. Lorsque le 9 thermidor, les forces des deux parts adverses vinrent à se heurter, les partisans de Robespierre tournèrent casaque et se dispersèrent avant que fût tiré le premier coup de feu.

Par contre, les Parisiens tinrent jsuqu'à l'extrême et avec une résistance enthousiaste pour défendre la deuxième Com-

mune. Il a fallu une semaine de combats de rue les plus violents pour en venir à bout. Le nombre de victimes, en morts, prisonniers et réfugiés, que valut à la Commune ce combat mortel, s'élève presque à 100.000 (en juillet 1871 on l'évaluait à 90.000, V. Bourgin « La Commune », p. 183).

II est vrai que la deuxième Commune fut déchirée par les antagonismes les plus violents. Nous avons vu dans quel esprit d'animosité ses deux fractions avaient engagé le dernier combat. Mais jamais l'une d'elles n'a fait violence à l'autre par des moyens terroristes ; majoritaires ((( bolcheviks » russes) et minoritaires (« mencheviks russes) ont malgré tout lutté côte à côte et jusqu'au bout.

C'est pourquoi aussi toutes les fractions du socialisme ont considéré la Commune comme la représentation générale de l'ensemble du prolétariat militant. Marx et Bakounine, les disciples de Lassalle et ceux d'Eisenach furent unanimes dans cette appréciation.

Le premier gouvernement prolétarien a laissé une impression profonde dans les cœurs de tous ceux qui aspirent à la délivrance de l'humanité. L'énorme influence que cette (( dictature du prolétariat » a exercé sur la lutte libératrice du prolétariat de tous les pays tient, dans une très grande mesure, du fait qu'elle fut profondément pénétrée de cet esprit humain qui anima la classe ouvrière du XIX" siècle.

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