‹ Tertullien (volume 2)Chapitre 112 sur 234 · Œuvres dr Gri-ssrI, t. î^"-. Londres · texte numérisé non relu

Œuvres dr Gri-ssrI, t. î^"-. Londres

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ainiist'uicni, d (juc 1rs aniusomonts w sont permis qirautant qu'ils sont nécessaires ou iitilts. le citoyen de Genève examine si le théâtre satisfait à cette condition. La proposition (|u'il soutient et (pi'il développe à cet égard est celle-ci : l'etlet moral des spectacles ne saurait jamais être bon ni saliitaii'e en lui-nii'ine. puisqu'à ne compter que leurs avanta^'es. on n'y trouve aucune sorte d'utilité réelle sans inconvénients qui la surpassent. Le théâtre, qui ne peut rien pour cori'iirtr les nueurs, peut beaucoup pour les altérer. Et d'abord, le bleu (pi'il ]jro(luit est nul. Au lieu de purger les passions, tout le soiu de l'auteur dramatique est de les flatter, sinon les spectateurs seraient bien vite rebutés. La scène n'est qu'un tableau des passions humaines dont l'origine est dans tous les cœurs ; or. peindre les mœurs, ce n'est pas les corriger, et un laid visage ne paraît point laid à celui qui le porte. Que si on veut les corriger par leur charge, on quitte la vraisemblance de la nature, et le tableau ne fait plus d'eftét. On nous dit que le théâtre rend la vertu aimable et le vice odieux. Oui, je le veux l>ien, au sortir de là le spectateur aime la vertu; mais il l'aime dans les autres, parce qu'il es|)ère en profiter: il n'en veut pas pour lui. parce qu'elle lui serait coûteuse, (^ue va-t-il donc voir au spectacle? Précisément ce qu'il voudrait trouver partout : des leçons de vertu pour le public dont il s'excepte, et des gens immolant tout à leur devoir, tandis qu'on n'exige rien de lui. .I^entends dire que la tragédie mène à la pitié par la terreur; soit. Mais quelle est cette pitié? Une émotion passagère et vaine, qui ne dure pas f)lus que l'illusion qui l'a excitée: un reste de sentiment naturel étouffé bientôt par les passions; une pitié stérile, qui se repaît de quelques larmes et n'a jamais pro-

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dult le inoiiidiT acte d'humanité, Sylla pleurait au tliéàtre et faisait égorger ses concitoyens. Au fond, quand un liomnie est allé admirer de belles actions dans des fables et pleurer des malheurs imaginaires, à quoi tout cela vient-il aboutir ? A être content de soi-même, à s'applaudir de sa belle àme. à épuiser dans des lictions la sensibilité qu'il faudrait déployer pour les maux réels qui affligent l'humanité. Quant aux belles leçons et aux brillantes maximes qu'on lui a débitées avec tant d'enq^hase, le spectateur a grand soin de les reléguer sur la scène : il s'accoutume à y voir un jeu de théâtre, bon pour amuser le public, mais qu'il y aurait de la folie à vouloir transporter sérieusement dans la société. Ainsi, la plus avantageuse impression des meilleures tragédies consiste à réduire à quelques affections passagères, stériles et sans effet, tous les devoirs de l'homme; à nous faire applaudir de notre courage en louant celui des autres, de notre humanité en plaignant les maux que nous aurions pu guérir, de notre charité en disant aux pauvres : Dieu vous assiste ! Voilà le résultat moral du théâtre. Mais si le profit qu'on peut en retirer est à tout le moins fort problémati(jue, le mal qu'il produit n'est pas douteux. Ici Rousseiu se rapproche de Bossuet en signalant l'influence fâcheuse de ces représentations (jui mettent en jeu la plus subtile des passions humaines .

« Les écrivains ecclésiasti(]ues, dit-il, ont souvent et fortement allégué les effets qu'entraîne l'intérêt de la scène, uniquement fondé sur l'amour. Les dangers que peut produire le tableau d'une passion contagieuse sont, leur a-t-on répondu, prévenus par la manièr(! de le présenter : l'amour qu'on expose au théâtre y est rendu légitime, son but est

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honnête: souvent il est sacrilit- au devoir et à la vertu, et, (lès (|iril est couj)al)le. il est jiuui. Fort bien : mais iTest-il pas plaisant <|u'on prétende ainsi régler après coup les mouvements du cœur sur les préceptes de la raison et (pi'il faille attendre les événements pour savoir <jnelle impression Ton doit recevoir des situations (|ui les amènent? Le mal (pion reproche au théâtre n'est pas précisément d'inspirer des passions criminelles, mais de disposer l'âme à des sentiments trop tendres, (pion satisfait ensuite aux dépens de la vertu... Quand il serait vrai qu'on ne peint au théâtre (jue des passions légitimes, s'ensuit-il de là que les impressions sont plus faibles, que les effets en sont moins dangennix? Comme si les vives images d'une tendresse innocente étaient moins douces, moins séduisantes (pie celles d'un amour criminel, à qui l'horreur du vice sert au moins de contre^poison ! Mais, si l'idée de l'innocence embellit (pK^lques instants le sentiment qu'elle accompagne, bientôt les circonstances s'effacent de la mémoire, tandis que l'impression d'une passion si douce reste gravée au fond du cœur... Qu'on nous peigne l'amour comme on voudra : il séduit ou ce n'est pas lui. S'il est mal peint, la pièce est madvaise; s'il est bien peint, il offusque tout ce qui l'accompagne. Ses combats, ses maux, ses souffrances le rendent plus touchant encore que s'il n'avait nulle résistance à vaincre. Loin que ses tristes ett'ets rebutent, il n'en devient que plus intéressant pour ses malheurs mêmes. On se dit malgré soi qu'un sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement le cœur : on prend de la passion ce (\u'\ mène au plaisir: on en laisse ce (jui tourmente. Personne ne se croit obligé d'être un héros; et c'est ainsi (pi'adnii

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nuit raïuuLir lioniièlc, on se livre à raïuour crhuiiiel '. » C'est le raisonnement même que faisait Févêquede Meaux. et il suffit, pour en sentir la force, d'avoir égard aux conditions psychologiques de riiomnic. On se tromperait beaucoup en s' imaginant que le caractère ou le but moral d'une pièce etîace ou corrige les impressions qui résultent d'une peinture vive et séduisante des passions. Ces belles maximes s'oui)lient, et les impressions demeurent. Au fond, la tragédie de Phèdre renferme une leçon morale : c'est l'amour criminel qui trouve son châtiment dans les excès mêmes auxquels il se porte. Mais qui ne voit que cette profonde et saisissante peinture des douleurs d'une femme malheureuse n'est propre qu'à inspirer au spectateur de l'intérêt pour ce qui devrait, au contraire, lui donner une vive horreur, de telle sorte qu'à la lin il pourra se trouver plus disposé à plaindre Phèdre coupable qu'Hippolyte nmocent? Est-il bien sur que dans PolyeilCte même, la plus morale de toutes les pièces où lamour ait été mis en scène, le spectateur ému parles lamentations éloquentes de Pauline ne soit pas tenté d'accuser de dui'eté la conduite dePolyeucte, sacrifiant l'amour au devoir? I! faudrait avoir peu étudié le cœur humain pour trouver cette hypothèse imaginaire. Voilà le danger de ces réprésentations théâtrales qui. lors même qu'elles cherchent à inspirer l'estime de la vertu par le tableau du vice et de ses égarements, en sont réduites par les nécessités de l'art à ne pas prêter au mal un caractère trop odieux, sous peine de rebuter les assistants. Il en est des drames comme des romans : les plus licencieux ne sont pas toujours ceux qui présentent le

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plusdc |)(''rils |)(Mii' les iiiii'iir-, : |;i [cission s'iiisiiiiir hicii iiiiciix^ parc('(|iii fliillc (li'liciilt'iiicnl Ir. |)ciii'li;iiils de riiuiiimc (|ii(' parce (jui révolte lu piideiii'. Puis. .Messieurs, l()rs«iu'oii veut juiicr la (piestioii du théâtre, il ne l'aiit pas envisager uiiifpienieiil l'iullueuce <pi'il <'\erce sur eeux (pii écoutent et (|ui voient, mais encoi'e l'ellet «pii eu r.'sulte pour ceux ([ui récitent et (|ni joiiciil. Xous avons en; ndu Platon émettre à cet égard uni- proposition incontestable : l'imitation habituelle et expressive des passions est propre' à en développer le fond. Ce (pie le philosophe athénien énonçait en [jrincipe, Rousseau le constate pai' (ies laits: il observe (ju'en ij;énéral l'état de comédien est ini ('-tal de licence et de mauvaises mœurs : les hommes, dit-il, \ sont livrés au désordre, les femmes y mènent une vie scandaleuse; les uns et les autres, avares et prodigues à la fois, tonjour^ accablés de dettes et toujours versant l'argent à pleines mains, sont aussi peu retenus dans leurs dissipations (|ue peu scrupuleux sur les moyens d'y pourvoir. Après avoir rappelé ces résultats, que l'expérience ne jx-rmet guère de révo((uer en doute, il se demande si une profession (jui eut raine de pareils inconvénients, et à la(juelle du reste s'est attaché une sorte de déshonneur dans tous les temps et dans tous les lieu.x, si celte profession, dis-je, ne doit [)as être regardée connue dangereuse en soi : car des pré-jugés iniiversels supj)osent aussi une cause universelle, et (piand inie institution a des consétpiences généralement mauvaises, c'est à elle-même qu'il faut s'en prendre, et non pas seulement à l'abus qu'on ix-ut en faire. Déjà Bossuet avait signalé- les désordres si conununs dans cette profession, et il n'avait pas craint de prononcer ce mot sévère : « Qu(-lle mère, je ne dirai pas chrétienne, mais tant

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.soit peu honnête, n'aimerait pas mieux voir sa lille dans le tombeau que sur le théâtre? » Mais, longtemps auparavant, Te'rtullien attaquait la profession de comédien en s'appuyant à la fois sur les lois delà décence et sur les arrêts de l'opinion publique.

« Quelle étrange contradiction! s'écriait-il; on voue par des arrêts publics toute cette classe à l'infamie légale ; on la bannit du palais, de la tribune aux harangues, du sénat, de l'ordre équestre, on lui interdit toutes les dignités et jusqu'à certains ornements. 0 perversité humaine! aimer ceux que l'on chàtiel mépriser ceux que l'on approuve! exalter l'art et flétrir l'artiste! singulière justice, de frapper un homme pour les mêmes causes qui lui méritent la faveur! Je me trompe, quel éclatant aveu que la chose est mauvaise, puisque les acteurs, si bien accueillis qu'ils soient, n'échappent pas au déshonneur! Si donc la justice humaine ne néglige pas de les «ondamner, malgré Tattrait du plaisir, si elle leur interdit toute espèce de dignités pour les jeter sur l'écueil de l'infamie, avec combien de rigueur la justice divine sévira-t-elle contre des artisans de cette nature? Plairait-il à Dieu ce cocher du cirque, qui trouble tant d'âmes, qui allume tant de fureurs, qui excite tant d'émotions diverses, couronné comme un prêtre païen ou brillant des couleurs d'un maître d'impudicité?... Je vous le demande encore, le masque théâtral plaira-t-il à Dieu? Si le Seigneur rejette toute espèce de simulacres, à plus forte raison défendra-t-il de calquer son image I Non, l'auteur de la vérité n'aime pas ce qui est faux: tout ce qui sent la feinte est adultère à ses yeux. Par conséquent, vous qui contrefaites la voix, le sexe, l'âge, vous qui jouez l'amour, la colère, les gémissements, les larmes. Dieu

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ne vous approuvera j)as, pnistpril coiidaniiie toute hypocrisie '. »

Rousseau se borne à reprendre la thèse de Tertullien quand il définit le métier de comédien l'art de se contrefaire : revêtir un autre caractère que le sien, paraître différent de ce (ju'on est, se passionner de sang-froid, dire autre chose que ce qu'on pense, aussi naturellement que si on le pensait en réalité, et oublier enfin sa propre place à force de prendre celle d'autrui, voilà le rôle de l'acteur. Mais ici, je dois l'avouer, le citoyen de Genève comme le prêtre de Garthage me semblent tomber l'un et l'autre dans l'exagération ; or, si l'on doit craindre d'affaiblir les préceptes de la morale, il ne faut pas non plus les outrer. S'il était vrai, comme le dit Tertullien, cjue toute représentation théâtrale eût le caractère d'une hypocrisie blâmable, il s'ensuivrait que le spectacle est mauvais par lui-même; dès lors il faudrait le condamner d'une manière absolue. Or, cette opinion me paraît d'une rigueur excessive. Nous disons bien que la fréquentation du théâtre est en général plus ou moins dangereuse, suivant les circonstances et la nature des pièces qu'on y joue ; et nous ajoutons sans hésiter que les drames qui mettent en jeu l'amour profane ne sont jamais exempts de périls pour les mœurs. Mais entre une chose dangereuse en soi et une chose mauvaise par elle-même, il y a. Messieurs, une grande différence : on prémunit fortement contre l'une, tandis qu'on interdit l'autre sans la moindre restriction. Il existCj en effet, un genre de pièces, comme Athalie et Esther, qui n'ont rien de répréhensible, bien que là encore le mélange des deux sexes sur la

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