‹ Tertullien (volume 2)Chapitre 118 sur 234 · DOUZIEME LEÇON · texte numérisé non relu

DOUZIEME LEÇON

Le Traité de l'idolâtrie. — La science théologique dans son application aux devoirs de la vie civile. — La conscience chrétienne eu face des difficultés qui surgissaient du contact des deux sociétés. — Penchant de TertuUien vers le rigorisme. — Le prêtre de Carthage repousse comme entaché d'idolâtrie tout ce qui rappelle l'ancien monde. — Il condamne toute profession, toute industrie qui a pour objet le côté matériel de Tidolàtrie. — Confusion de la coopération purement matérielle au mal avec le concours formel, — du conseil évangélique avec le précepte. — Coutumes et usages païens. — Dans quelle mesure un chrétien peut-il s'y conformer? — Dignités et fonctions politiques. — TertuUien ne peut se faire à l'idée d'un État clirétien. — Abus des textes évangéliques qui ordonnent le détachement. — Importance du Traité de l'idolâtrie: il marque le commencement des erreurs de TertuUien touchant la doctrine des mœurs.

Messieurs,

La question des spectacles n'était qu'un détail dans l'ensemble des rapports extérieurs de la vie chrétienne avec le paganisme. Bien d'autres difficultés surgissaient du contact des deux sociétés qui se disputaient l'avenir. Tandis que l'idolâtrie pénétrait le vieux monde dans tous les sens, l'Évangile cherchait à y introduire un esprit tout nouveau. Il y avait entre ces deux principes une opposition radicale, et tout ce qui touchait à l'un de près ou de loin semblait incompatible avec ce qui dérivait de l'autre. Tel acte indifférent de sa nature pouvait devenir illicite par une relation particulière avec les doctrines ou les mœurs païennes. Ainsi, quoi de plus

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innocent que d'échanijer des présents à certains jours de l'année, de doiuier ou de recevoir des étrennes, de régler des comptes, de dresser un contrai? Mais ces jours étaient consacrés aux divinités iiiythologi(pies; ces contrats renfermaient des formules païennes. N'était-ce pas dès lors une adhésion tacite au polythéisme? Avant leur conversion, beaucoup de chrétiens exerçaient des professions qui se rattachent indirectement au culte des idoles, fabriquaient des simulacres, construisaient des niches pour les temples, vendaient de l'encens ou des victimes destinées aux sacrifices. Eh bien, pouvaientils, en sûreté de conscience, continuer à faire le même métier? Vous le voyez, il y avait là toute une série de questions que les moralistes chrétiens étaient tenus de résoudre pour dissiper les inquiétudes des fidèles. L'étude de ces solutions est fort intéressante pour nous, parce qu'elle nous fait assister au premier travail de la science théologique dans son application aux devoirs de la vie civile, Ici, comme sur bien des points, l'esprit initiateur de Tertullien a su frayer des voies que les Pères de l'Église ont élargies après lui. Son Livre de l'idolâtrie, qui suivit de près le Traité sur les spectacles, est consacré à l'examen des divers cas de conscience que je viens d'énumérer.

Lorsqu'un moraliste se propose de tracer la ligne du devoir, il rencontre sur son chemin deux écueils qu'il doit éviter avec un égal soin. Suivant qu'il accorde trop à la liberté humaine, ou (ju'il exagère les rigueurs de la loi, il se laisse aller à une indulgence excessive ou finit par tomber dans une sévérité outrée. C'est la gloire de l'Église catholique d'avoir toujours tenu la balance droite entre le rigorisme et le relâchement ; mais le privilège de l'infaillibilité (|ui lui est échu en partage

LA Vit: CHRÉTIEJNNE AU MILIEU DU PAGAÎSISME. 223

ne s'étend pas aux individus ni aux écoles. S'il n'a jamais rétçné le moindre dissentiment parmi les docteurs catholiques sur les principes même de la morale, on n'en saurait dire autant pour l'application de ces règles générales à des cas particuliers. Quand divers principes également incontestables viennent se rencontrer dans la pratique, il peut résulter do leur conflit une situation complexe qui fait naître des divers gences dans l'appréciation d'un seul et même acte. Or, selon ({u'on incline trop d'un côté ou de l'autre, il est possible de pécher par excès ou par défaut de sévérité. Concilier les exi= gences de la loi avec les droits de la liberté, sans surcharger l'une ni lâcher la bride à l'autre, tel est le devoir du moraliste. Au milieu des partis extrêmes qui s'agitaient de son temps, Bossuet a parfaitement indiqué cette voie mitoyenne qui est celle de la vérité.

« Pour trouver la règle des mœurs, il faut tenir le milieu entre les deux extrémités ; et c'est pourquoi l'oracle toujours sage nous avertit de ne nous détourner jamais ni à la droite ni à la gauche. Ceux-là se détournent à la gauche, qui penchent du côté du vice et favorisent le parti de la corruption ; mais ceux qui mettent la vertu trop haut, à qui toutes les faiblesses paraissent des crimes horribles, ou qui des conseils de perfection font la loi commune de tous les fidèles, ne doivent pas se vanter d'aller droitement, sous prétexte qu'ils semblent chercher une régularité plus scrupuleuse. Car l'Ecriture nous apprend que si l'on peut se détourner en allant à gauche, on peut aussi s'égarer du côté de la droite ; c'est-àdire en s'avançant à la perfection, en captivant les âmes infirmes sous des rigueurs trop extrêmes. Il faut marcher au milieu : c'est dans ce sentier où la justice et la paix se baisent

Ûii TltAITK OF r.'inOI.ATIUE.

de baisors sinctTOs, c'est-à-dire, qu"on rencontre la véritable droiture, et le calme assuré des consciences \ »

Les deux partis dont parle Bossuet se trouvaient déjà en présence au deuxième siècle, bien que sous d'autres noms et avec des formes différentes. On conçoit, en effet, que dans ce choc violent du paitanisme avpcle christianisme, les uns aient repoussé conmie entaché d'idolâtrie tout ce qui rappelait le vieux monde, pendant que les autres s'accommodaient trop facilement des conditions sociales dans lesquelles ils se trouvaient placés. Les premiers auraient voulu que l'on rompît avec le passé à tout prix et sur tous les points ; les seconds s'eftbrçaient de ménager les païens par toutes les concessions rigoureusement compatibles avec la foi chrétienne. Nous n'avons aucune raison de supposer que les intentions fussent coupables de part ou d'autre ; mais, vous le comprenez sans peine, ces deux tendances pouvaient devenir également périlleuses. Il était à craindre que l'esprit de conciliation de ceuxlà ne djcvînt de la faiblesse. Tandis qu'un zèle trop fougueux était de nature à faire accroire aux païens que l'Évangile prêche une doctrine anti-sociale, de molles condescendances pouvaient aboutir à une espèce de semi-christianisme peu éloigné de pactiser avec l'erreur ou le vice. La situation que je viens de décrire n'a rien d'étonnant pour quiconque a tant soil peu étudié la nature humahie : elle s'est reproduite plus d'une fois dans le cours des siècles, et je n'aurais pas besoin de quitter l'histoire de notre temps pour trouver quelque chose d'analogue. L'Église, qui n'est d'aucun parti ni d'aucune école, mais qui les domine tous par son impartialité

i. Oraison funèbre de Nicolas Cornet, ('■dil. dp Vers., xvii, p. 022 et C2.'i.

LA VIE CIIKETIEN.NH: al: milieu IU; I'AGAMSMK. -i^.j

souveraine, se contente do surveiller le travail de la science, et n'intervient dans la lutte des opinions qu'autant que la doctrine elle-même est menacée. Telle n'est pas, il s'en faut bien, l'attitude des esprits systématiques : ils cèdent trop souvent à la tentation de pousser les choses à l'extrême. De là ces conflits théologiques qui éclatent par intervalle et dont la vivacité ne démontre que mieux la nécessité d'un juge suprême des controverses. On ne saurait douter que l'Église d'Afrique ne fût devenue le théâtre d'une lutte pareille à l'époque dont nous parlons. La question des rapports de la vie chrétienne avec le paganisme y avait fait naître deux tendances contraires, ou, pour mieux dire, deux partis qui inclinaient, l'un, au rigorisme par une opposition trop absolue, l'autre, au relâchement par des concessions maladroites. Vous devinez facilement de ({uel côté devait pencher le caractère rigide de Tertullien. Le Traité de l'idolâtrie va nous le montrer au commencement de cette pente sur laquelle il se laissera entraîner peu à peu jusqu'aux excès où nous le verrons aboutir dans la suite.

Un des cas qui devaient se présenter le plus souvent, c'est la difficulté relative aux industries qui avaient pour objet ce que nous pouvons appeler le côté matériel de l'idolâtrie. Les chrétiens se recrutaient en partie dans la classe des artisans et des hommes du peuple. Ûr, parmi ces derniers, il s'en trouvait qui, avant de se convertir à l'Évangile, gagnaienL leur vie à fabriquer des idoles, à construire ou à décorer les temples païens. D'autres se livraient au commerce et trafiquaient ainsi en objets qui servaient aux cultes polythéistes : ils vendaient de l'encens, des parfums étrangers, fournissaient les victimes pour les sacrifices publics. De là une question qui

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se posait d'elle-inùine: Un clirf'ticii |t('iii-il cxcrcci' liritoiiiont une industrie de ce genre ? TcrtiiUieii n'hésite pas à la traii cher dans le sens d*une négation absolue. Il part de ce principe: Dieu défend aussi bien de faire une idole que de l'adorer; par conséquent le crime est le même de part et d'autre. Vous n'adorez pas, dites-vous, les statues que vous élevez, mais en les fabriquant vous fournissez à d'autres le moyen de les adorer. Vous qui, par vos périls, vos pertes, vos fiitigucs, vos calculs, vos voyages et vos trafics, alimentez la pompe des sacerdoces et des sacrifices païens, vous n'êtes <ju'nii pourvoyeur d'idoles. N'alléguez donc pas de vaine excuse pour votre conduite, puisque vous mettez, avec connaissance de cause, votre travail au service des démons, en contribuant aux honneurs qui leur sont rendus. Non, toute profession concernant les idoles, (juelle qu'elle soit, doit être envisagée comme une idolâtrie ' l Le moraliste du troisième siècle emploie toutes les ressources de son éloquence à soutenir cette thèse extrême, qui, vous allez le voir, se réduit au fond à un pur sophisme.

« Est-ce bien 'avoir renoncé au démon et à ses anges que de les fabriquer ? Comment soutenir que nous avons répudié, je ne dirai pas ceux avec lesquels, mais desquels nous vivons? Quelle haine pouvons-nous porter à ceux auxqiiels nous sommes redevables de notre entretien. Peux-tu bien renier de la bouche celui que tu reconnais de la main? détruire par la parole ce que tu édifies par l'action? prêcher un seul Dieu, toi qui en fais une multitude ? prêcher un Dieu véritable, toi qui en fabriques d'imaginaires? J'en fabrique, dira quelqu'un,

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