Apoloi(., XXI
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État chrétien gouverné par des princes et des magistrats chrétiens. Quoi qu'il en soit, l'excuse de ïertullien se trouve dans les conditions mêmes de la société païenne, qui ne lui permettaient pas d'envisager sous leur véritable jour les pouvoirs et les fonctions politiques. Il voit l'idolâtrie partout, au sommet de l'échelle comme à la Ijase, et sur les degrés intermédiaires; par suite il la combat en quelque lieu qu'il la rencontre, au risque d'envelopper quelquefois dans sa condamnation des choses licites en soi, mais entachées de ce vice capital. Cette sollicitude, honorable malgré ses excès, se révèle dans la péroraison de l'ouvrage que nous venons de parcourir :
« Au milieu de ces écueils et de ces golfes, de ces gués et de ces détroits de l'idolâtrie, la foi navigue en déployant ses voiles au souffle de l'esprit de Dieu, toujours sûre si elle se tient en garde, pleine de sécurité si elle reste attentive. Quiconque se laisse renverser est entraîné par le tourbillon inévitable de l'idolâtrie, naufrage duquel nulle victime n'échappe, abime sans air, qui engloutit les malheureux prêts à être dévorés. Chacun de ses flots suffoque, chacun de ses gouff'res conduit aux enfers. Qu'on ne me dise pas : « Qui parviendra « donc à se préserver sûrement? Ilfaudraitpour cela sortir du monde. — Comme s'il ne valait pas mieux en sortir que d'y rester idolâtre! Mais rien n'est aussi facile que d'éviter l'idolâtrie! pourvu qu'on la craigne avant tout. Quelle que soit notre pauvreté, elle n'est rien, comparée à un si grand péril. Voilà pourquoi l'Esprit-Saint, sur la demande des apôtres, nous a délivrés des liens et du joug de l'ancienne loi, afin que tous nos efforts fussent consacrés à fuir l'idolâtrie. Telle est notre loi aujourd'hui : plus elle est simple, plus elle réclame de
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iidélité. Marque distiiictive dos chrétiens, elle nous sépare d'avec les idolâtres et nous sert d'épreuve. C'est elle (juil tant proposer à ceux -qui s'approchent de la foi, elle qu'il faut inculquer à ceux qui y ont été admis, afin (}ue les uns la mi'ditent avant de s'approcher, que les autres continuent à l'observer, et que tous se renient eux-mêmes s'ils refusent de la suivre. A nous de voir si, d'après le symbole de l'arche, le corbeau, le milan, le loup, le chien et le serpent doivent entrer dans l'Église. Toujours est-il que l'idolâtrie n'a pas son type dans l'arche : aucun animal n'y figurait l'idolâtre. Que ce (jui n'a point été admis dans l'arche n'entre j)as dans l'Église \ »
Le Traité de Tertullien sur l'Idolâtrie est tort important à étudier, parce qu'il marque le commencement des erreurs qui vont s'enchainer dans sa vie. Certes, à voir le zèlecpie déploie l'austère moraliste contre tout ce qui rappelle le polythéisme, on ne saurait suspecter la droiture ni la pureté de ses intentions. Cette vive opposition à des coutumes et à des pratiques qui lui semblaient inconcihables avec l'Évangile partait d'une âme profondément chrétienne. Mais le zèle le plus pur peut devenir daiigereux quand il n'est pas tempéré par la prudence. Or nous avons déjà pu ol)server (jne, chez Tertullien, la sûreté (lu jugement n'égale pas toujours la chaleur des convictions. Lui (jui sait lâire preuve dans l'occasion d'un admirable bon sens perd toute mesure quand la passion vient se jeter en travers, La contradiction l'irriie et le fait sortir des bornes de la sagesse : alors il ne voit plus que l'objection qu'il a devant lui, et dans l'ardeur (pi'il met à réfuter la thèse de ses adver-
t. De Mol, XXIV.
LA VIE CHUÉTIENiNE AU MILIEU DU PAGAMSME. 243
saires, il exagère la sienne. Ajoutez à ce défaut de modération dans le caractère un penchant vers les opinions extrêmes, vers tout ce qui peut rétrécir le domaine de la liberté et élargir le cercle de la loi. Assurément, il n'y a que les âmes fortes qui puissent être tentées de vouloir imposer à la nature humaine un joug trop sévère, et le stoïcisme trouvera toujours plus d'admirateurs ({ue la morale épicurienne ; mais enfin il n'y a pas un moindre péril à décourager la vertu qu'à ilatter le vice. Cela posé, Messieurs, vous devinez sans peine à quel danger allait être exposé le prêtre de Carthage. Il était évident que son rigorisme soulèverait des réclamations : non seulement le parti relâché ne devait pas lui pardonner la vivacité de ses attaques, mais encore les hommes les plus sincèrement dévoués aux intérêts de l'Évangile ne pouvaient que désapprouver ces théories excessives. Bref, Tertullien allait se trouver entre le blâme des uns et l'irritation des autres. Redoutable épreuve pour un homme de génie que ses bonnes intentions mêmes peuvent contribuer à entretenir dans l'illusion ! Dans ces moments critiques, le talent au lieu d'éloigner le péril ne fait que le rapprocher, quand il n'a pas pour préservatif la grande vertu de l'humilité chrétienne. Averti à temps par la voix de l'autorité, l'impétueux écrivain va-t-il s'arrêter sur la pente (]ui l'entraîne ? Ou bien, n'écoutant que sa raison propre et ses ressentiments, s'engagera-t-il plus avant dans la voie où il vient d'entrer? La réponse à cette (piestion se trouve dans les divers traités qui ont suivi celui de V Idolâtrie.
TREIZIKME LEÇON
Coutniverses sur quelques ch'éui oui es usilûescliez les païeus. — Aualofrie lie ce diffL-reud survenu daus l'E^dise d'Afrique avec la question des rites )u;daljares et des cih'émouies chinoises, a^Mtée au dix-septième et au dix-UnUième siècle. — Conduite invariable de l'E^dise dans les cas de ce jjenre. — Opuscule de TertuUien sur la Couronne du soldat. — H condamne l'usage des couronnes comme illicite. — Excellents principes qu'il pose sur l'autoritr de la tradition. — Fausse applicatiou qu'il eu fait au cas particulier. — Abus de l'esprit et de l'imagmatioa daus les [<reuves de Tertullieu. — Sa répulsion pour le service militaire, qui lui paraît blâmable eu principe. — Argumentation sophistique de l'auteur. — Vigueur et poésie du langage. — L'opuscule sur la Couronne du soldai, vrai cbef-d'o'uvre littéraire.
Messieurs,
L'Église, avons-nous dit, ne pouvait suivre Tertullieu dans la voie de sévérité excessive où il allait s'engager. Tout en cherchant à détruire jusqu'au dernier vestige de Tidolàtrie, elle était bien éloignée de vouloir s'attaquer aux lois et aux formes essentielles de Tordre social. Ce n'est ni à la nadn-e ni à la société qu'elle venait déclarer la guerre, mais aux vices et aux erreurs (jui avaient altéré l'une et l'autre. Au contraire, les théories extrêmes du moraliste africain atteignaient pardessus le pdlytliéisme les conditions mêmes sans lesquelles l'humanité ne saurait accomplir sa destinée. Il conçoit si peu la possibilité d'un État chrétien que les fonctions civiles et le service militaire lui paraissent incompatibles avec laprati(iue
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de l'Évangile : du moins y met-il des restrictions qui les rendraient à peu près impossibles. A force de vouloir absorber les âmes dans la contemplation des choses célestes, il néglige ou perd de vue les relations nécessaires de la vie terrestre. Il méconnaît le rang légitime que tiennent la richesse et le pouvoir dans l'économie de la Providence; et parce qu'il les voit marqués au coin de Tidolàtrie, il oublie que la mission de l'Église est précisément de leur imprimer un caractère tout différent. Ce puritanisme étroit et exalté ne pouvait convenir à une société religieuse qui, loin de se borner à un petit nombre d'ascètes retirés du inonde, devait étendre à tous les peuples son action régénératrice et transformer par son influence jusqu'à l'ordre civil ou politique. En confondant l'exception avec la règle, les doctrines morales de Tertullien tendaient à faire du monde un couvent et à réduire l'Église aux proportions d'une secte. C'est à ce résultat final que nous les verrons aboutir dans les ouvrages qu'il nous reste à étudier.
Hàtons-nous de le dire, tout en repoussant les conséquences extrêmes que le 'prêtre de Carthage tirait de ses principes, l'Église d'Afrique n'était nullement disposée à transiger sur un point quelconque avec le polythéisme. Il n'y avait pas un chrétien sincère qui ne fût convaincu qu'il fallait s'abstenir avec soin de toute participation réelle aux cultes idolâtriques. Seulement, la question était de savoir si telle cérémonie, tel usage en particulier devait être envisagé comme offrant le caractère d'une superstition pa'ienne. C'est là-dessus que portait le débat. Certes, ce n'est pas au prix de concessions coupables jque le christianisme entendait conquérir le monde ni sauver les intérêts .ou la vie de ses membres. Un tel système
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d'accommodemt'iii ne pouvait entrer dans Pesprit d'une religion qui ordonnait à ses adhérents de souffrir la mort la plus cruelle plutôt que de brûler un grain d"encens devant une idole. L'Église n'a jamais accepté de pareils compromis; et bien qu'elle ait toujours usé envers les sociétés humaines de tous les ménagements qu'inspirent la prudence et la charité, elle n'a cessé de réprouver toute tentative de sauver les âmes par des moyens qui auraient pu, ne fût-ce même qu'en apparence, altérer tant soit peu la pureté de la doctrine. Chaque fois d'ailleurs que des esprits bien intentionnés se sont laissé entraîner à des entreprises de ce genre, elle n'a pas manqué de les arrêter dans cette voie de transactions dangereuses. Un orateur s'écriait au siècle dernier : Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! Dans l'espèce il aurait mieux fait de dire: Sauvons les colonies par une sage application des principes ; mais enfin cette maxime a cela de vrai, qu'on ne doit jamais sacrifier les lois de la morale aux intérêts même les plus ék" vés. Quand Clément VU refusait de déchirer une page de l'Évangile pour satisfaire les passions d'Henri VIII, il pouvait prévoir que la perte de l'Angleterre serait la conséquence de son refus ; la crainte d'un schisme ne fit pas reculer le gardien de la loi morale, et cet acte de résistance n'en a été que plus grand devant Dieu et devant les hommes. Pour aborder un ordre de faits bien moins graves, permettez-moi de vous rappeler une controverse tout analogue à celle qui nous occupe : cet épisode nous montre que, si le rigorisme de Tertullien n'a pu prévaloir dans l'Église, les doctrines relâchées ne sont point parvenues davantage à s'y glisser, même par la moindre issue.
Je ne pense pas, Messieurs, que vous soyez surpris de voir
reparaître à des époques plus rapprochées de nous les difficultés en face desquelles se trouvaient les moralistes chrétiens pendant les premiers siècles de l'Église. Toutes les fois que l'Évangile pénètre dans un village idolâtre, les questions soulevées par Tertullien se reproduisent sous une forme ou sous une autre. En présence des coutumes invétérées qu'y rencontrent les missionnaires de la foi, il s'agit pour eux de savoir ce que le christianisme peut s'assimiler et ce qu'il doit repousser, quels sont les usages propres à être tolérés comme n'ayant aucun rapport avec Tidolâtrie, et les cérémonies qu'il faut tenir pour superstitieuses. Or,, il n'est pas toujours facile d'établir cette distinction, et l'on conçoit que des divergences d'opinion puissent naître à cet égard. L'histoire des missions catholiques au dix-septième et au dix-huitième siècle est remplie d'une discussion de ce genre au sujet des rites malabares et des cérémonies chinoises. Cette controverse forme, je ne dirai pas le pendant, mais plutôt la contre-partie de celle qui agitait l'Église d'Afrique au temps de Tertullien. Vous n'ignorez pas quels grands résultats avait obtenus en Chine et dans l'Inde le zèle des Pères de la Compagnie de Jésus. Cette illustre société, l'une des gloires de TÉglise catholique, était parvenue à force d'habileté et de persévérance à entamer sur tous les points ces deux pays idolâtres. Ses membres n'avaient rien oublié pour attirer à la foi chrétienne les Indiens et les Chinois en s'insinuant dans leur esprit par une stricte observation des coutumes nationales. Les uns n'hésitaient pas à reproduire dans leur genre de vie le régime des Brahmes les plus austères ; d'autres se faisaient parias pour trouver un accès plus facile auprès de cette classe réputée vile et infâme par le reste de la nation. Dans le
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Céleste Empire, on les avait vus devenir tour h lonr mandarins, astronomes, géo^fraplies, médecins, ambassadeurs même, et travailler ainsi au triomphe de la foi en se rendant utiles dans toutes les branches de la science et de l'administration. Assurément, on ne saurait assez louer des hommes qui s'imposaient de tels sacrifices pour gagner du terrain au milieu de contrées infidèles. C'était une application aussi ingénieuse que féconde de la grande maxime de l'apôtre: Il faut se faire tout à tous pour convertir les àraes au Christ, Mais il y avait dans cette voie de condescendance un écueil que les missionnaires jésuites ne surent pas complètement éviter. Partant de ce principe incontestable, qu'il ne faut pas heurter inutilement des usages établis, mais écarter au contraire tout ce qui est de nature à faire obstacle au rapprochement, ils allaient jusqu'à tolérer dans leurs néophytes des pratiques plus ou moins superstitieuses. Ainsi, pour ne pas choquer les préjugés Indiens, ils omettaient certaines cérémonies accessoires dans l'administration du baptême cachaient les noms de quelques objets du culte catholique sous des appellations insolites, permettaient aux femmes de porter un bijou nommé taly, qu'elles reçoivent le jour des fiançailles et sur lequel est gravée l'image d'une idole, etc. C'était pousser la tolérance à des limites où elle ne trouve plus dans la charité une excuse suffisante. La question des rites malabares se reproduisait en Chine sous une autre forme. Il s'agissait de savoir si l'on peut licitement rendre à Coiifucius certains hommages que prescrivent les lois et qui ont l'apparence d'un culte religieux; s'il est permis de prendre part aux cérémonies qui se pratiquent en l'honneur des ancêtres, de saluer le vrai Dieu des noms chinois de Xanti et de Tien, (fui semblent plutôt
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désigner la nature extérieure ou le ciel, etc. Voyant avec quelle opiniâtreté invincible les Chinois s'attachent à ces coutumes traditionnelles, les jésuites croyaient devoir ménager de telles susceptibilités en fermant les yeux sur des actes qui ne leur paraissaient pas empreints d'un caractère religieux. Il leur en coûtait de sacrifier l'avenir d'une chrétienté florissante à des scrupules qu'ils tenaient pour exagérés. C'est en ce sens qu'ils expliquaient leur conduite dans une lettre au pape Clément XI :
« Nous souhaiterions de tout notre cœur qu'il fût en notre pouvoir d'abolir toutes" les coutumes et les rites des païens où l'on pourrait apercevoir le moindre soupçon de mal. Mais, dans la crainte de fermer pour cette sévérité l'entrée de l'Evangile et la porte du ciel à un grand nombre d'àmes, nous sommes obligés, à l'exemple des saints Pères au temps de la primitive Église, de tolérer les cérémonies des Gentils qui sont purement civiles; de manière cependant qu'autant que la chose peut se faire sans danger, nous les retranchons peu à peu, en y substituant des cérémonies chrétiennes ^ »
On voit assez par ces paroles avec quelle entière bonne foi les jésuites procédaient dans cette affaire : ils ne toléraient les cérémonies chinoises que par motif de nécessité, avec la ferme intention d'en faire tomber l'usage à mesure que le christianisme s'implanterait dans le pays. Mais n'était-ce pas une erreur de fait que d'envisager comme des usages purement civils les hommages qu'on rend à Confucius et le culte des ancêtres morts ? Ises missionnaires dominicains, d'accord avec les vicaires apostoliques établis dans ces contrées,
1. Histoire de la Compagnie de Jésus, Crétineau-Joly, Paris, 1831, t. V, p. 45.
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irhésitaient pas à y voir autant dv superstitions païennes. De là un j,'rave dillV-rend qui, porté d'Asie en Europe, divisa les esprits, absolument comme au temps de Tertullien. Les savants prenaient fait et cause pour ou contre les jésuites de la Chine. Ceux-ci s'appuyaient sur l'opinion des mandarins et des lettrés qui, en paroles du moins, n'attribuaieni aucun caractère religieux aux usages en question: l'empereur Kang-Hi, consulté à ce sujet, avait fait une déclaration dans le même sens. Aux yeux de Leibnitz, un tel jugement suffisait pour justifier les Pères de la Compagnie de Jésus. Mais d'abord, la bonne foi des Chinois n'a jamais été proverbiale: la réponse des lettrés pouvait fort bien n'être qu'un mensonge ajouté à tant d'autres. Puis, quelle que fût l'opinion de ces derniers sur le point en litige, il fallait bien aussi tenir compte de celle des bonzes et du peuple. Du moment que la masse de la nation, et cela n'était guère douteux, attachait à ces cérémonies des idées superstitieuses, les chrétiens ne pouvaient y participer sans que leur manière d'agir prit aux veux du grand nonii)re une couleur analogue. La tolérance des jésuites était en tout cas répréhensible par ce côté. Avec cette sagesse et cette longanimité qui leMistinguent, le Saint- Siège différait son jugement sur une question qui, résolue dans un sens ou dans un autre, allait entraîner les plus graves conséquences. D'une part, on pouvait craindre qu'un acte d'autorité ne vînt anéantir dans l'Extrême-Orient tout un siècle de travaux ; de l'autre, il fallait empêcher que la religion dégénérât dans ces contrées loinfeines en un mélange bizarre de christianisme et de paganisme. Pour éclaircir les ditiicultés en instruisant la cause sur les lieux mêmes, Clément XI envova comme lé^rat aux Tndes et en Chine Charles
de Tournon, archevêque d'Antioche. Ce prélat ne tarda pas à se convaincre que les rites malabares n'étaient pas plus innocents que les cérémonies chinoises, et par suite il condamna hautement les uns et les autres. Appuyés dans leur résistance par ((uelques évêques portugais, les missionnaires jésuites refus^rent d'obéir au mandement du légat. Un décret de l'Inquisition vint confirmer la sentence de l'archevêque, mais sans plus de succès. Une première bulle de Clément XI ne parvint pas davantage à terminer le débat. Comme le pape distinguait à bon droit les usages purement civils des cérémonies superstitieuses, les jésuites se crurent autorisés à retenir certaines pratiques qu'ils rangeaient dans la première classe. Il fallut qu'une deuxième bulle, lancé en 1715, vînt couper court à leurs subterfuges en les obligeant à rompre avec toutes les coutumes chinoises. Encore la querelle futelle loin de s'apaiser. Dans la conviction où ils étaient que ces mesures de rigueur entraîneraient la ruine du christianisme sur les bords du fleuve Jaune et du Gange, les missionnaires épuisaient tous les palliatifs et les moyens dilatoires pour retarder une catastrophe qui leur paraissait imminente. Un deuxième légat envoyé en Chine, Mezzabarba, leur avait fait quelques concessions, qui les encouragèrent de nouveau dans leur résistance. Enfin, Benoît XIV comprit la nécessité de mettre un terme à des luttes qui pouvaient faire accuser l'Église de vouloir pactiser avec les superstitions païennes. Les bulles Ex quo singulari et Omnium sollicitudimim condamnèrent sans la moindre restriction les rites malabares et les cérémonies chinoises. Devant ce jugement solennel toute opposition tombait d'elle-même. Ainsi que les jésuites l'avaient prévu, les empereurs de la Chine, jusqu'à-
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lors assez favorables aux chrétiens, prirent occasion de cette défense absolue pour déchaîner contre eux une persécution qui finit par détruire l'œuvre des missionnaires dans cet iiniufiisc Ktat. Mais,.co qui importait plus (pie tout le reste, hi morale (-vaniiélifpie était sauve, et l'E^'lise dégagée d'une solidariré qui aurait ])u la compromettre aux yeux de ses ennemis et porter atteinte à l'intégrité de la foi.
Cet exemple mémorable nous montre que l'Église ne craint pas de repousser, même au prix des plus grands sacrifices, tout ce qui ressemble de près ou de loin à une transaction quelconque avec Terreur. Chaque fois qu'elle se trouve en contact avec le polythéisme, elle interdit aux néophytes toute participation à des coutumes que des motifs sérieux lui font envisager comme suspectes d'idolâtrie. Mais, d'un autre côté, elle se garde bien d'étendre cette proscription aux usages purement civils. En deux mots, elle s'abstient également des rigueurs inutiles et des concessions imprudentes. Or, comme nous l'avons déjà fait observer, les individus ou les corporations n'imitent pas toujours cette sage réserve. Après avoir trouvé un excès de condescendance dans la conduite de plusieurs missionnaires de la Chine et de l'Inde, nous allons rencontrer chez Tertullien une exagération dans le sens inverse, un système d'exclusion poussé jusqu'aux dernières limites de la sévérité.
Déjà, dans le traité sur Vldoldlrie, le prêtre de Carthage ne s'était guère montré favorable à Tétai miUtaire. «II n'y a pas de communauté possible, avait-il dit, entre les serments faits à Dieu et les serments prêtés à l'homme, entre l'étendard du Christ et le drapeau de Satan, entre le camp de la lumière et le camp des ténèbres; une seule et même vie ne
UN CAS DE CONSCIKNCK XV lll» SIÈCLE. âoS
peut être due à deux maîtres, à Dieu et à César ^ » Un incident survenu vers Tannée 202 dans quelque partie de l'empire lui fournit l'occasion de manifester davantage la répulsion (jue lui inspirait la profession des armes. Lui-même va nous apprendre dans quelle circonstance il composa son opuscule sur la Couronne du soldat.
« Voici ce qui s'est passé ces jours derniers. Les très puissants empereurs distribuaient des largesses aux soldats, qui venaient les recevoir la couronne de laurier sur la tête. L'un d'eux, plus soldat de Dieu, plus intrépide que ses frères, qui s'imaginent pouvoir servir deux maîtres, se distinguait de tous les autres, en ce qu'il s'avançait la tête nue, tenant à la main sa couronne inutile et manifestant par là qu'il était chrétien. Tous de le montrer au doigt : de loin on le raille, de près on s'indigne. La clameur arrive jusqu'au tribun ; le soldat se présente à son tour. — Pourquoi, lui dit aussitôt le tribun, es-tu si différent des autres ? — Je ne puis, réponditil, faire comme eux. Sur ce qu'on lui en demandait la cause : — Je suis chrétien, répliqua-t-il. 0 soldat glorieux dans le Seigneur ! On délibère sur ce refus, on instruit l'affaire ; l'accusé est traduit devant les préfets. Là, prêt à revêtir un joug plus léger, il dépose son lourd manteau, quitte sa chaussure incommode, pour marcher désormais sur une terre sainte ; il rend cette épée qui n'avait pas été jugée nécessaire à la défense du Seigneur, et laisse tomber la couronne de sa main. Depuis lors, rougi en espérance de son sang, chaussé comme le demande l'Évangile, prenant pour glaive la parole de Dieu, revêtu de toute l'armure dont parle l'apôtre, et