‹ Tertullien (volume 2)Chapitre 134 sur 234 · De Corona mil., m, iv · texte numérisé non relu

De Corona mil., m, iv

UN CAS DE CONSCIENCE AU I lU-' SIÈCLE. 237

de son talent, dégagé des nuages que la passion répand quelquefois sur son esprit naturellement si net et si positif. S'il avait eu à réfuter le sytème protestant, il n'aurait pu affirmer avec plus de force l'autorité de la tradition à côté et en dehors de l'Écriture sainte. C'est en vain que, pour éluder le sens de ce passage, le docteur Néander a voulu y retrouver l'influence du montanisme *. Avant tout, le professeur de Berlin aurait dû nous apprendre comment, entre autres points, ses coreligionnaires parviennent à justifier, sans le secours de la tradition, la célébration du dimanche à la place du sabbat, tandis que l'Écriture sainte ne contient pas un mot sur ce qui n'est rien moins qu'une dérogation formelle à une loi divine. Mais, pour m'en tenir à l'observation qu'il fait dans le but d'affaiblir la portée du témoignage de Tertullien, il m'est impossible d'y voir autre chose qu'une mauvaise chicane. En exigeant une soumission pleine et entière à l'autorité de la tradition ^, l'auteur du traité de la Couronne ne se borne pas à exprimer son propre sentiment, mais il s'appuie encore sur celui de ses adversaires. Il part d'un principe convenu de part et d'autre et oppose à ceux qu'il combat cet argument personnel : Yous reconnaissez avec moi que nous sommes obligés de nous en rapporter au témoignage de la tradition sur une foule de points, sans qu'il nous soit possible d'alléguer à l'appui aucun texte de l'Écriture ; donc rangez-vous à mon avis dans le cas particulier qui nous divise. Un pareil langage prouve que les uns et les autres admettaient également l'autorité de la tradition, comme un point de doctrine dont les héréti([ues seuls auraient pu contester la certitude. Cela posé,

i. AntignusUkus, Geist des Terlullians. Berlin, 18i9, p. 97. 2. De Corona mil., n.

■2oH LA COLIIU.NM, 1)1 SOLDAI.

il faut bien uvoirt qiio, tout en exprimant ce ^'rand i)rincipe dans les meilleurs termes, le moraliste africain en al)nse dans la circonstance. D'abord il ne distingu(^ pas d'une manière assez précise les traditions divines et apostoliques des coutumes qui, établies par TÉglise, peuvent être modifiées par elle. Puis, il se trompe en rangeant parmi les usages l>ruhibés celui de porter une couronne. Il n'y a pas trace d'une pareille défense dans la tradition des premiers siècles. Terlullien a beau faire valoir que Texemple des confesseurs et des martyrs ne consacrait pas cette coutume : de cet argument purement négatif à la preuve d'une interdiction formelle, il y a une distance (pie rien ne l'autorisait à franchir.

Après avoir cherché à suppléer au silence de l'Écriture par l'autorité de la tradition, le prêtre de Garthage prétend tirer de la nature même des choses une nouvelle raison à l'appui de son sentiment ; car l'ordonnance de ce petit traité est d'une régularité parfaite, et les arguments s'y enchament en se fortiliant l'un par l'autre. Tertullien examine à quelles fins le Créateur fait naître les fleurs, et il en conclut qu'on les détourne de leur destination naturelle lorsqu'on y cherche un ornement pour la tête. J'ignore s'il attachait une grande valeur à cette preuve : en tous cas, la page où elle se trouve développée est charmante et respire un parfum de poésie qui fait oublier la faiblesse du raisonnement.

« Si je ne me trompe, c'est le maître de la nature, c'est notre Dieu qui a formé l'homme et disposé en lui des sens certains pour désirer, apprécier et obtenir la jouissance des choses, par l'intermédiaire de membres et d'organes particuliers. Il a creusé l'ouïe dans les oreilles, allumé le regard dans les yeux, enfermé le goût dans la bouche: il a livré dans les

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narines l'odorat à tous les souffles, et placé le tact aux extrémités de la main. C'est au moyen de ces instruments, mis au service de l'homme intérieur, que l'àme jouit des dons divins. Quel fruit retire-t-on des fleurs? car la matière essentielle, ou du moins la matière principale des couronnes, ce sont les fleurs des champs. Ce qu'on y cherche, me réponds-tu, c'est l'odeur, la couleur, ou Tune et l'autre à la fois. Eh bien, quels sont les sens affectés par la couleur et par l'odeur ? La vue, j'imagine, et l'odorat. Quel est le siège propre à ces deux sens? Les yeux et les narines, si je ne me trompe. Jouis donc des fleurs par la vue et par l'odorat, puisque c'est à ces sens qu'est attaché le plaisir ; jouis-en par les yeux et par les narines, puisque ce sont les organes où siègent ces sens. La substance a été communiquée de Dieu, la coutume vient du monde ; toutefois, une coutume qui n'est pas dans Tordre ne peut prescrire contre l'usage légitime. Que les fleurs tressées ou enlacées en bouquet, retenues par la soie ou par le jonc, restent pour toi ce qu'elles sont abandonnées à elles-mêmes et libres : une chose que l'on regarde et que l'on respire. Si tu as tant de goîkt. pour un faisceau de fleurs réunies l'une à l'autre, afin d'en porter un plus grand nombre à la fois et d'en respirer le parfum en même temps, cache-les dans ton sein, puisqu'elles ont tant de pureté ; répands-les sur ta couche, puisqu'elles ont tant de délicatesse; confie-les à ta coupe, puisqu'elles ont tant d'innocence ; jouis-en autant de fois «jue tu as de sens. Mais, placées sur la tète, quel plaisir te donnent -elles? en quoi une couronne te profite-t-elle plus qu'un bandeau? De cette manière la couleur t'échappe, le parfum n'arrive pas jusqu'à tes narines : la délicatesse est perdue pour toi. Il est aussi contraire à la nature de recher-

ioo i.A cunio.N m; di .soldat.

flior (les ll«'urs [)Oiir la tête <|uc' des sons pour les narines. Or, tout co (|ui est contre nature mérite, dans l'opinion de tous, la (l(''ii(imiiKiii(>ii (!•' iiioiisliv: chez nous, pan'ille chose est flétrie du nom de sacrilèj^e coiitn; Dieu, maître et auteur de la iiature \ »

A coup sûr, il est difficile d'avoir plus d'esprit que n'en montre ici l'ingénieux ('■crivaiii : cette tirade sur l'usage des fleurs est très piquante: mais n'est-ce pas abuser des ressources de l'imagination (pie de peindre sous des couleurs si sombres une coutume fort innocente, jusqu'à vouloir en faire une chose monstrueuse et sacrilège? Lors même qu'on admettrait le principe d'où elle part, la démonstration deTertullien n'eu deviendrait pas plus concluante. Les fleurs peuvent conserver sur la tête de l'homme leur couleur ou leur parfum ; elles ne sont donc pas détournées par là même de leur destination naturelle, qui est d'être vues et senties. Mais, du reste, il serait superflu de discuter une objection, plus subtile que sérieuse : en donnant la terre aux enfants des hommes, selon l'expression du Psalmiste, Dieu leur a permis d'employer les productions de la nature pour, l'ornement du corps et suivant les usages de la vie civile. Quoi qu'il en soit, on ne peut qu'admirer la force d'invention que possède ce grand maître, et le talent avec lequel il sait féconder im sujet pour en tirer tout le parti possible. A propos d'un épisode insignifiant, d'une couronne de laurier, il trouve moyen d'élever le débat à la hauteur d'une question de principes, et d'élargir le cadre de la discussion de manière à y faire rentrer la religion tout entière. Il touche à l'Écriture sainte, parcourt la tradition,

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