LE MONTANISME. IDEE DT SYSTEME
sont quelques expressions étranges dont on ne se rend pas l)ien compte à première vue. L'auteur y reproche à ceux qu'il combat d'avoir repoussé les prophéties de l'Esprit-Saint. Qu'étaient-ce que ces prophéties particulières dont les adversaires de Tertullien se refusaient à reconnaître l'autorité? En outre, il les accuse de ne plus se souvenir que d'un texte de l'Évangile, celui qui recommande aux apôtres de fuir de cité en cité pendant la persécution; et à ce sujet il insulte leurs pasteurs qu'il appelle lions pendant la paix, cerfs pendant la guerre V Est-ce par hasard aux chefs de la hiérarchie catholique que s'appliquerait cette épithète flétrissante ? Dans ce cas, l'homme qui parlait ainsi devait se trouver à la veille d'une rupture avec l'Église, si déjà il ne s'était séparé d'elle. C'est à l'histoire du temps qu'il faut demander l'explication de cette nouvelle attitude qui se dessine dans les écrits du moraliste africain. En effet, les erreurs de Tertullien viennent se rattacher dans leur origine à l'un des mouvements d'idées les plus puissants qui aient agité l'Église au deuxième siècle. Peu d'années après la naissance de Tertullien, un homme, dont le nom allait être associé au sien, avait surgi dans cette partie de l'Asie Mineure dont Hiéropolis était la capitale. Déjà, dans l'antiquité la plus reculée, la Phrygie passait pour un foyer de superstitions et de fanatisme. L'idolâtrie avait pris chez ces montagnards exaltés et crédules un caractère tout particulier d'extravagance et de folie. Il sutfit de nommer le culte de Gybèle et les prêtres Galles pour rappeler ce que le paganisine avait produit de plus délirant. Aussi plaçait-on le berceau de la divination au milieu de cette terre classique
!. De Corona mil., i.
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de la magie et des sciences occultes. Est-ce remonter trop haut que de vouloir retrouver une trace de l'esprit national dans le visionnaire dont nous parions:' Sans douti' le christianisme avait (loiiiK' lin autre cours :i l'iiuai4ination de Montan. mais il est iin|)(issil)le de ne ])()iiil penser aux Galles et aux Corvbantes, lors(|U(in le voit, lui et ses })ro[)hétesses, simuler l'extase et contrefaire l'inspiration divine. Du reste, cette tendance à s'attribuer les dons extraordinaires de l'ordre surnaturel n'était point rai'e parmi les clin'tiens delà Phrygie. Vous vous rappelez peut-être que les pivdictions des livres sybillins, dont nous nous sommes occupés il y a deux ans. nous avaient amenés à chercher dans celte contréel'origine de (pielques-iines d'entre elles '. C'est là siii'toiit (pi'avait cours cette opinion sur un prétendu règne de mille ans dont les lidèles devaient joiur ici-bas dans un assez bref délai, ou le millénarisme. (|iie Papias d'iliéiopolis n'avait pas peu contribué à mettre en crédit. Il ne faut donc pas s'étonner que la Phrygieait doniK' naissance à la secte d'illumiiK-s dont Montait fut le chef.
Montan est, eu eifet. un illuminé dans le genre de Fox et de Schwedenborg. Il place la prophétie ou Tinspiration particulière au-dessus de l'enseignement de l'Kglise (pi'elle domine et doit perfectionner. Voilà l'idét? du système, si l'on peut appeler de ce nom ce qui est moins un ensend)le de doctrines bien liées que des vues plus ou moins vagues, comme devaient l'être nécessairement les rêveries d'un homme livré aux caprices de son imagination. Aussi ne suis-je point tenté de vouloir surfaire la personnalité de Montaw. Il serait peu
1. Les Apologistrs chri'lii'ns au deuxième siècle, t. 11. Ifirm XIW
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juste, à coup sur. de lui refuser sa part d'influence dans le mouvement auquel il a donné le branle; mais il est évident que le montanisme, tel qu"il se présente à nous dans l'histoire, est moins le fruit des conceptions particulières de son chef que le résultat d'un courant d'idées et de passions qui était venu traverser le deuxième siècle.
Pour saisir sous son véritable jour la physionomie de Montai!, il faut se figurer un fanatique aux idées étroites, mais doué d'une grande force d'imagination. Il voit l'Église persécutée sans espoir apparent d'une situation meilleure, et il se persuade facilement que la tin du monde est proche. Le Christ va revenir sous peu pour régner sur la terre avec ceux qui auront confessé son nom. Dès lors, il ne s'agit pour le chrétien que d'une chose, rechercher et acquérir la couronne du mart\Te. Voilà le but .le sa vie. Loin de fuir la persécution, il faut aller au devant d'elle et s'en féliciter comme du plus grand bien qui puisse nous arriver. A quoi bon s'occuper de science, d'art, d'intérêts matériels, d'affaires terrestres? Tout cela n'est propre qu'à nous faire perdre de vue notre intérêt suprême, qui est de sortir de la vie le plus vite possible. Ce n'est qu'en vertu d'une simple tolérance qu'il peut être permis au chrétien de s'engager dans les liens du mariage : les embarras du siècle dans lesquels s'implique l'homme marié l'empêchent de courir librement au martyre ; en tout cas, les secondes noces équivalent à l'adultère. Partant de là, Montan se pose en réformateur de la discipline ecclésiastique, qui ne lui parait point assez rigoureuse. Il donne de nouveaux préceptes, multiplie les jeûnes, enlève aux grands pécheurs toute espérance de réconciliation avec l'Église, et s'efforce de faire prédominer un ascétisme impitoyable. Si on lui
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ohjcctc <|iii' li'llc n'a pas v[t- la marche Miixic |»ai' IKi^lisc depuis le teiiii)s (Us apôtres, sa réponse est toute prête. Le Clirist u'avait-il [)as dit à ses disciples que le Saint-Esprit enseignerait dans la suite beaucoup de choses (|ui eussent dépassé la nicsnre actuelle de leur intelligence? Eh bien, lui Mont an est l'orf^ane choisi i)ar le Paraclet pour celte révélalion destinée à compléter les précédentes. Car l'œuvre de Dieu se d<''veloppe par degrés et suivant une progression qui répond aux ditlérents âges de l'humanité. L'Évangile s'adaptait à l'adolescence du genre humain dont l'enfance était gouvernée par la loi mosaïque, tandis que l'âge mûr exige une nouvelle effusion de l'Esprit-Saint. Le christianisme est donc susceptible de perfectionnements, selon qu'il plaît à Dieu de révéler aux hommes de nouvelles vérités. Sans doute, c'est aux évêques, successeurs des apôtres, qu'appartient le gouvernement de l'Église; mais an-dessus de ces organes ordinaires de la doctrine traditionnelle, il y a les prophètes suscités par le Paraclet. Ceux(jui suivent cet enseignement supérieur forment l'Église spirituelle, par opposition à la masse des hommes matériels ou psychiques. Après avoir cherché dans le principe à réagir contre le gnosticisme par son dédain pour toute espèce de sciencCj le montanisme aboutissait à la même conclusion finale par le s(jin iin'il mettait à distinguer ses partisans du commun des lidèles. Tant il est \Tai qu'au fond l'orgueil humain reste toujours le même malgré les formes multiples qu'il lui plait d'accepter.
Vous voyez, Messieurs, d'après ce court exposé des théories de Montan, que nous sommes en présence d'une secte d'illuminés qui se posent en réformateurs de l'Église et se donnent pour les organes ou les interprètes de lEsprit-Sainl. Pour
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bien s'expliquer cette première apparition de rilluniinisme dans les siècles chrétiens, il faut partir des faits miraculeux qui ont accompagné ou suivi l'établissement du christianisme. L'Évangile avait été pour l'humanité le principe d'une création nouvelle qui devait trouver dans l'Église sa forme organique et son expression sociale. Or, comme la première, cette deuxième création ne pouvait s'effectuer que par une action directe et immédiate de Dieu. Les forces humaines devaient avoir une faible part dans l'inauguration d'un ordre de choses qu'une puissance surnaturelle et divine était seule capable de fonder. La régénération du monde n'a pas été un moindre miracle que sa production, et il serait déraisonnable de vouloir apprécier ces deux faits divins d'après le cours ordinaire de la nature et de l'histoire. De même qu'à l'ori^ gine des temps, l'Esprit de Dieu planait sur le chaos pour l'organiser, ainsi s'est-il répandu sur les âmes dans la plénitude des âges pour leur communiquer une vertu céleste. La période de formation de l'histoire de l'Église répond à la grande époque pendant laquelle les éléments de la nature sont venus se réunir dans une combinaison féconde : rien ne ressemble à ces deux manifestations tle la puissance créatrice. De là le caractère merveilleux de cette genèse du monde chrétien. C'est le Verbe de Dieu lui-même qui se fait entendre sous forme humaine; ses apôtres parlent et écrivent sous l'inspiration de l'Esp rit-Saint; des miracles confirment leur prédication ; la collation des sacrements est le plus souvent suivie d'effets extraordinaires; beaucoup de fidèles reçoivent le don des langues, le don de prophétie ou de guérison, etc. Voilà les phénomènes miraculeux que présente l'âge apostolique. Il devait en être ainsi, car sans cet épanouissement
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splciididc (If l'oi-dic Miriiatiii'cl. l'K;;lisf n'iiiii-ait pu Irioinplierdii iiiiiikIi'. Mais ce (|iii n'est pas moins certain, c'est que les à^'cs suivants allaient se trouver dans d'autres conditions ([ue cette période initiale, période e\cej)tionnelle et unique. La révélation une lois close et rÉj,^lise délinitivenient constituée, ces dons exti'aordinaires. si tré(iueiits à l'ori^dne de la prédication évani(éli(iue, pouvaient devenir plus rares. A l'inspiration des apôtres succédera une simple assistance de l'Esprit-Saint pn'servant leurs successeurs de toute erreur dans l'enseiiincuii'iit di' la dnctrini' (\i\ (ihrist, mais ne leur révélant aucune vérité nouvelle, lirel'. en sortant de l'âge apostolique, le christianisme allait entrer dans cette voie de développement ordinaire, ([ui est celle des sociétés fondées et organisées : semblable au monde (|ui subsiste depuis sa création en vertu de la constitution (pi'il a reçue, sans que Dieu y ajoute désormais une seule loi ui un seul atome. Et, de même (pie l'homme appli(jue ses forces à ce grand ouvrage de la nature en face du(juel Dieu l'a placé, ainsi la pensée et l'aclivitt' liuniaine de\ ront-rlles s'exercer, sous la direction de l'Esprit-Saint, sur l'cj'uvre surnatuiclle dont .lésus-Christ est l'auteur.
Ce n'est pas de la >orte (pie Montan et sa secte concevaient l'idée de l'Église. D'aixjrd. contondant le caractère particulier de l'âge apostolifpie avec la foi nie générale des âges suivants, ils lrans[)Ortaient aux uns les conditions de Tautre. A les entendre, Tinspiration divine ei la prophétie devaient se prolonger indéiiniment comme une source de révélations nouvelles. C'est par des visions et dans des extases (pie le Paraclet se manifeste à ceux ([u'il choisit pour organes. Dans les communications de ce genre, l'àme i-este purement passive
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et ressemble à une lyre touchée par des mains divines. Elle perd la conscience d'elle-même, et c'est alors seulemeiil qu'elle devient propre à recevoir la lumière céleste. Mont au avait coutume d'exprimer cet état en disant que Dieu seul veille, tandis que l'homme est endormi. D'après lui, tout chrétien pouvait arriver à ce dee^ré d'illumination prophétique; et, bien loin que l'Église eût le droit de juger l'enseignement de ces nouveaux docteurs, c'est d'après leurs décisions qu'elle devait réformer les siennes. Eux seuls étaient les successeurs des apôtres dans le sens élevé du mot, comme ayant hérité de tous leurs privilèges, tandis que les évéques, n'étant ni inspirés ni prophètes, n'avaient pas reçu en partage ces dons extraordinaires de sa grâce.
Ainsi, Messieurs, l'idée fondamentale du montanisme, c'est la subordination de l'enseignement général à l'inspiration ou à la prophétie particulière. Le sectaire phrygien attribue à un petit nombre de visionnaires ou d'extatiques le pouvoir suprême qu'il enlève au corps des pasteurs. C'est le langage môme qu'a tenu l'illuminisme à toutes les époques. Or de pareilles rêveries détruisent la notion de l'Église. Nul doute que Dieu ne puisse favoriser certaines âmes de dons extraordinaires : cela s'est vu plus d'une fois dans le cours des siècles chrétiens. Mais d'abord ces révélations faites à des particuliers n'échappent nullement au contrôle de l'Église, à qui seule il appartient d'en discerner le véritable principe. Se prévaloir d'une connaissance acquise par cette voie contre la doctrine catholique, c'est rompre avec la foi elle-même. Le Sauveur l'a déclaré dans l'Évangile, « que celui qui n'écoute pas l'Église soit pour vous comme un païen et unpublicain. » Et saint Paul ne craignait pas de dire aux Galates : « Si un
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iuv^v, (lu cirl \ciiait vous [)rêch('r (iii Evaiii;il(! dittriviit du mien, qu'il soit anathème ! » Qui ne voit, on oliiit, que la porte serait ouverte à toutes les lolies et les âmes livrées sans défense aux plus grandes illusions, si un particulier quelconque avait le droit d'alléguer des communications divines pour s'affranchir du jugement de l'Église ? De plus, ces révélations individuelles n'appartiennent à aucun titre au dépôt de la révélation générale, et ne sauraient par conséquent constituer un objet de foi catholique. En d'autres termes, la révélation faite aux apôtres a été complète et n'a reçu depuis lors aucun accroissement ; l'Église se borne à formuler dans des définitions nettes et précises les vérités qu'elle a reçues, à les coordonner entre elles, à en tirer les conséquences par un travail de déduction dans lequel elle est assistée de l'Esprit-Saint qui la préserve de toute erreur. Si le montanisme s'était contenté d'affn'nier ce développement de la science chrétienne et le progrès qui peut en résulter pour l'intelligence de la foi, il n'aurait fait qu'exprimer le sentiment traditionnel. Mais non, ce qu'il imagine, c'est un christianisme perfectible par l'adjonction de nouveaux éléments empruntés à l'inspiration ou à la prophétie ': Dès lors, l'au-
1. Néauder abuse de la naïveté de ses ledtenrs protestants lorsqu'il prétend que l'Église catholique a transporté aux conciles généraux les privilèges que le montanisme attribuait à ses prophètes. Où a-t-il vu qu'un seul théologien catholique ait jamais enseigné que les conciles généraux sont inspirés ou doués du don de prophétie? Avant d'écrire sur de pareilles matières, il faudrait au moins savoir distinguer entre l'inspiration divine, qui était le privilège exclusif des apôtres et des écrivains sacrés, et la simple assistance de l'Esprit-Saint, laquelle préserve l'Église ue toute erreur dans l'enseignement de la foi, sans être la source d'aucune révélation nouvelle. Cette distiuctiou est élémentaire dans la tliéologie catholique. (Xéandcr, Allgemeinc Geschichte der christ, religion^ Gotha, 18.j6, t. 1, p. 285.)
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torité doctrinale des évêques devait s'etfacer pour lui derrière les rêveries du premier fanatique venu auquel il prendrait fantaisie de se poser en orf^ane du Paraclet en prétextant des extases et des visions.
De même qu'ils détruisaient la notion de l'Église par la subordination de l'enseignement général à l'inspiration particulière, les montanistes renversaient l'ordre surnaturel par leur faux mysticisme. Suivant la doctrine catholique, la nature humaine est transformée par la grâce, sans être absorbée par elle : l'homme reste, sous l'influence de Dieu, avec les facultés qui lui sont propres, de telle sorte que notre volonté concourt avec l'action divine à la transfiguration progressive de notre être. Le montanisme, au contraire, supprime l'une de ces deux forces, pour ne laisser subsister que l'opération divine : il réduit l'homme à un état de pure passivité, et place dans la suspension totale ou l'anéantissement de ses puissances naturelles le moyen d'entrer en communion avec Dieu. C'est l'erreur des faux mystiques ou des quiétistes de tous les temps, et Molinos ne faisait guère que reproduire la thèse de Montan, lorsqu'il disait : la vie intérieure pour l'homme c'est d'anéantir ses puissances, l'activité naturelle est ennemie de la grâce, Dieu agit en nous sans nous, etc. Le visionnaire phrygien ne parlait pas autrement. Voici, d'après saint Épiphane, l'un de ses oracles prophétiques : « L'homme est comme une lyre et je vole comme un archet. L'homme dort et moi je veille. Le Seigneur fait sortir l'âme de l'homme pour lui en substituer une autre K » Des deux côtés, c'est l'inaction de Tàme érigée en principe, sous pré-