s. EpiplutUf. adv. Hœres., iS
•J8U L'E Md.NiA.MSME.
tt'\tt' (|ut' Dieu Vfiil rester le seul ayciil el (jue lotit eilbrt de la volonté humaine serait un obstacle à ses opérations.
Cette fausse mystique entraînait par voie de conséquence un ascétisme antisocial. Pour des rêveurs dont le but suprême était d'anéantir en eux les facultés humaines, il ne pouvait être question ni de science, ni d'art, ni d'industrie, ni d'intérêts matériels, ni de vie de fainillr. ni d'ordre civil on politique. Un piétisme étroit les portait à exa^a'rer la discipline chrétienne. Tandis que l'Église cherchait dans le jeune un moyen d'assurer à l'àme la souveraineté sur le corps, les montanistes abusaient de cette pratique afin d'arriver à l'extinction des forces naturelles, qui leur semblait l'unique voie pour s'élever à Dieu. Tout en faisant le plus grand éloge de la virginité, l'Église était fort éloignée de vouloir amoindrir la sainteté du mariage ; les montanistes, au contraire, envisageaient l'union conjugale comme un fait de simple tolé. rance. L'Église abhorrait l'idolâtrie, qu'elle s'efforçait d'extirper par tous les moyens légitimes, mais elle se gardait bien d'interdire toute relation sociale avec les païens ; aux yeux des montanistes, les usages les plus indifférents de la vie civile prenaient le caractère d'une apostasie. Docile aux leçons du Sauveur, l'Église admettait à la réconciliation toute pénitence sincère ; les montanistes voyaient dans ce pardon un encouragement au mal, et prétendaient en exclure certains péchés graves. C'est pour justifier de pareilles rigueurs que ces fanatiques prétextaient une révélation nouvelle qui devait compléter l'enseignement des apôtres.
Yoilà le montanisme envisagé dans les traits principaux qui le caractérisent. Déjà, Messieurs, il nous est facile de voir que rien ne ressemble moins au gnosticisme dont saint
IDÉE nu SYSTÈME. 281
Irénée a tracé le tal)leau dans son Traité contre les hérésies. On ne s'éloignerait même pas de la vérité en disant que la secte phrygienne est une réaction contre les tendances de la Gnose. Les gnostiques sont des rationalistes qui, sous prétexte de construire la philosophie de la foi, altèrent le christianisme par un mélange d'idées païennes ; les montanisles, de faux mystiques qui absorbent la science dans une fo aveugle, et remplacent par l'extase tous les efforts de l'activité humaine. Il n'y a de commun entre ces systèmes contemporains l'un de l'autre que l'odieuse répartition des hommes en deux classes, les pneumatiques et les psychiques. C'est là que viennent se rencontrer deux mouvements d'idées si différents à leur point de départ. \'ous êtes trop familiers avec l'histoire pour ignorer que les extravagances de l'hérésiarque phrygien se sont reproduites plus d'une fois dans le cours des siècles chrétiens. Je ne veux point parler des sectes d'illuminés que le protestantisme traine à sa suite, telles que les quakers, les méthodistes, les chercheurs, les trembleurs, etc. Montan et ses prophétesses ne leur ont pas laissé le soin d'inventer quoi que ce soit en fait de visions et de rêveries. Mais, déjà au moyen âge, vers le treizième siècle, nous trouvons une répétition de ce mysticisme insensé dans les élucubrations d'Amaury de Bène et de David de Dinan, dans les folles prétentions des frères et des sœurs du Libre-Esprit, dans les tendances réformatrices des Frères apostoliques dirigés par Ségarelli et Fra Dolcino, dans les idées panthéistiques de l'abbé Joachim et de maître Eckardt. Le fond commun à toutes ces doctrines, c'est l'attente d'un règne du Saint-Esprit, différent de celui du Fils exprimé dans l'Évangile et de celui du Père réalisé sous la loi mosaïque. Ce troi-
•2S-2 1. 1: MO.MAMSMi:.
sième rèfïne ou cet âge de l'Esprit-Saint devra s'établir par une révélation plus haute que les précédentes, pour aboutir à une manilcstation supérieure de la vie religieuse. C'est exactement l'idée du montanisme, qui, à défaut de tout autre mérite, a du moins celui de l'originalité, tandis que les sectes du même genre qui ont paru depuis lors en sont réduites à une imitation plus ou moins servile.
Pour en revenir à cette première forme de l'illurainisme dans l'histoire de l'Église, vous concevez sans peine qu'elle dut soulever la plus vive opposition. Ce n'est pas que les partisans des nouvelles prophéties eussent l'intention de rompre avec le reste des lidèles ; non, ils voulaient tout simplement se distinguer de la masse des chrétiens, et constituer au sein même de l'Église une réunion d'hommes éclairés par des lumières supérieures. En outre, comme les montanistes ne se posaient pas en adversaires du dogme, leur tentative pouvait fort bien n'être envisagée dans le principe que comme un redoublement de sévérité en matière de discipline. Voilà ce qui explique pour(|uoi le pape Éleuthère, par exemple, ne les traita pas au commencement de son pontiticat avec la rigueur qu'avaient déployée les papes Anicet et Soter. Dans ces temps qui touchaient à l'âge apostoli([ue, il était si peu rare de trouver des hommes favorisés de dons extraordinaires, qu'on ne se hâtait pas de voir dans de pareils phénomènes l'effet d'une fraude ou d'une imposture. Cependant le faux mysticisme de Montan et de ses prophétesses Priscilla et Maximilla ne tarda point à être dévoilé. Plusieurs conciles tenus dans l'Asie Mineure condamnèrent les visionnaires de la Phrygie ; des hommes éminents, tels que le rhéteur Miltiade, les réfutèrent par des écrits qui malheureusement ne
IDKi: DU SYSTH.HE. 283
sont pas arrivés jusqu'à uous. Bientôt l'Église entière s'émut d'un mouvement qui menaçait de s'étendre et de gagner au loin. Dans leur sollicitude pour leurs frères de l'Asie Mineure, les martyrs de Lyon écrivirent au pape Éleuthère une lettre par laquelle ils priaient le pontife d'apaiser ces troubles naissants. Condamné par le Siège apostolique, réprouvé de toutes parts comme une erreur pernicieuse pour les âmes, le montanisme aurait disparu sans laisser de trace après lui, s'il n'avait trouvé un appui dans le plus grand écrivain de l'époque.
S'il peut y avoir un spectacle étrange dans la vie d'un homme de génie, c'est de voir une intelligence comme celle de Tertullien devenir la dupe des rêveries de quelques fanatiques sans nom et sans talent. Cette défaillance d'une nature si richement douée est assurément l'une des meilleures preuves de la faiblesse de l'esprit humain. Toutefois, Messieurs, quelque difficulté que l'on éprouve à résoudre ce problème psychologique, j'espère qu'il aura reçu pour vous quelques lumières des explications que nous venons de donner. Si le montanisme avait heurté de front le symbole de la foi, nul doute que Tertullien ne l'eût repoussé comme une atteinte directe au dogme. Mais ce n'est pas sous cet aspect que se présentait la nouvelle école : elle n'annonçait pas le dessein de vouloir rien innover dans la doctrine, et semblai ■ borner sa mission à une réforme disciplinaire. On conçoit donc que le prêtre de Carthage ait pu se joindre à elle et continuer à combattre les hérésies avec le même zèle qu'auparavant, parce qu'il n'attribuait point un caractère d'hétérodoxie à une réforme morale qui ne niait aucun dogme. En cela, sans doute, il se trompait ; car, quel que soit le point
28V l.E MONTAMSME.
(le (h'pîut (riiiic inorale défectueuse, elle aboutit nécessairement à lies erreurs (lof;mati(|ues. Mais enfin, lors([iron veut explicjuer la conduite d'un homme, il faut tenir compte des illusions qui ont pu obscurcir son jugement. Par le fait, Tertiillit'it ne sV'si jamais cru sépai-é de l'Kglise, et rien n(; nous autoriser à conclure qu'il ait eu l'iiilf-ntion de rompre avec elle. Pour lui toute la question s»; réduisait à serrer le frein aux passions, afin de laisser à la nature humaine le moins de liberté possible. Dt's lors, le monlanisme devait le séduire par plus d'un côté. L'extrême sévérité qu'affectaient les nouveaux prophètes répondait trop bien à la tendance naturelle de son esprit pour (pi* il ne fût point disposé à y voir la marque d'une mission divine. N'était-ce pas une réaction contre le gnosticisme (\n\ lui inspirait une si vive antipathie, et une opposition absolue à la société païenne pour laquelle il é[)rouvait tant de répulsion ? Comment ne pas croire (pie Dieu eiît suscité des hommes enflammés d'un tel zèle pour la pureté de la doctrine et pour la réformation des mœurs ? Une fois cette conviction formée dans l'esprit de Tertullien, le reste s'ensuivait de soi. L'Église n'admettait pas la nouvelle discipline (pie les montanistes voulaient introduire au milieu d'elle ; il fallait par coiisé(pient appuyer l'innovation sur nue autorité différente de celle des apôtres et de leurs successeurs : cette autorité ne pouvait être ()ue celle de Dieu lui-même, confirmant la mission des réformateurs par des signes authentiques de sa volonté, par des dons extraordinaires, tels que la prophétie et l'extase. Tertullien avait trop le sens du surnaturel pour reculer devant la croyance à de pareils faits qui lui paraissaient d'ailleurs suffisamment établis.
FDÉE nr SYSTKME. 28o
Sans doute, il a dii en coûter au prêtre de Cartilage qui ne cessait d'opposer aux hérétiques l'autorité de l'Église, il a dû lui en coûter, dis-je, de subordonner cette autorité aux vues particulières de quelques individus. Mais d'abord il a pu se méprendre sur la portée de l'opposition que faisait l'Église aux doctrines de Montan, et réduire aux proportions d'un parti le nombre de ceux qui les repoussaient ; peut-être se confirmait-il dans ce sentiment par l'indulgence qu'avait montrée à cet égard le pape Éleutlière dans les premières années de son pontificat. Il se persuadait que le jugement de l'Église, dominant les réclamations partielles de ceux qu'il regardait comme relâchés dans leurs principes, lînirait par devenir favorable aux maximes austères dont il se constituait le défenseur. Venaient ensuite ces paroles du Sauveur qui retentissaient perpétuellement à ses oreilles : « Le Paraclet vous enseignera des vérités que vous n'êtes pas encore capables de comprendre. » Fallait-il restreindre cette promesse aux apôtres, ou bien l'étendre à toute la suite des siècles ? Toujours porté à exagérer l'élément surnaturel, Tertullien ne pensait pas que l'action de l'Esprit-Saint dût se borner à préserver l'Église de toute erreur dans son enseignement; il y voyait en outre une source de révélations nouvelles suivant les besoins des diverses époques. Enfin, Messieurs, il ne faut pas s'imaginer que la conduite d'un homme se règle toujours d'après les lois d'une logique rigoureuse : bien des inconséquences, qui étonnent à première vue, s'expliquent par l'entraînement de la passion, par la chaleur de la controverse, par les froissements qu'entraîne le choc d'opinions différentes, par l'irritation que produit dans une àme ardente la pensée de se voir contredite ou méconnue. En réunissant ces divers
3H0 I.E MOiMA.MSME.
mobiles pour los joindre aux motifs que nous tirions tout à l'heure du moutanisme lui-même, on n'a pas de peine à comprendre Tattitudc prise par Tertullien dans la deuxième moitié de sa vie.
L'esprit montaniste commence à poindre dans le traité sur l'Idolâtrie, pour se manifester davantage dans le livre de la Couronne du soldat; l'opuscule sur la Fuite pendant la persécution va nous le montrer dans son plein développement.
C'était vers l'année 202. Une persécution devenait imminente. Effrayé des progrès du christianisme, Septime-Sévère songeait à y mettre un terme par un édit de proscription. Alors, une question surgit parmi les fidèles. Peut-on se soustraire au péril par la fuite, ou même prévenir la dénonciation en se rachetant à prix d'argent ? Il ne s'agissait pas de savoir s'il est permis à un chrétien de renier sa foi devant un tribunal quelconque. L'obligation de la confesser en pareil cas ne fournit un objet de doute pour personne. Seulement, l'on se demandait s'il faut regarder comme licite l'emploi de moyens humains dans le but d'échapper à un danger de mort. Tertullien n'hésite pas à se prononcer pour la négative dans un ouvrage adressé à l'un de ses amis, Fabius. Selon lui, tout le débat porte sur ce point unique : la persécution vient-elle de Dieu ou du démon? Si elle vient de Dieu, il n'est pas permis de la fuir. Voici comment il développe sa proposition :
« La persécution est un tribunal devant lequel l'homme est éprouvé ou réprouvé. Or le jugement n'appartient qu'à Dieu. C'est le van au moyen duquel le Seigneur purifie son aire, qui est l'Église, en agitant de son souffle cet amas confus de fidèles, pour séparer le froment des martyrs d'avec la paille des apostats. C'est encore l'échelle que Jacob vit en