LES ACTES DE SAINTE PERPÉTUE
que Dieu lui annonce rapproche du martyre. Pareillement, quand il la transporte hors d'elle-même, dans une deuxième extase, pour lui faire voir en esprit et par anticipation les comhats qui l'attendent dans l'amphithéâtre, il la prépare d'avance à la grande épreuve qui lui est réservée \ A coup sûr, il est facile d'affirmer que ces visions provenaient de la surexcitation d'inie âme préoccupée de l'idée du martyre; mais, sans vouloir imposer à personne la croyance à des faits qui n'intéressent pas la foi, il me semble qu'un libre penseur, épluchant chaque syllabe d'un pareil récit dans le silence de son cabinet, n'est pas dans une excellente situation pour apprécier ces grandes choses du passé; et pour ma part, je trouve bien plus rationnel d'admettre que Dieu se plaît quelquefois à réserver aux âmes qui lui font le sacrifice de leur vie ces vues extraordinaires dont il a seul le secret.
Parmi les visions de sainte Perpétue, il s'en trouve une qui est pour nous d'une haute importance à cause du témoignage qu'elle renferme touchant la croyance de l'église primitive au purgatoire et à l'efficacité de la prière pour les morts. Afin que rien ne manquât pour faire de cette relation un des plus beaux morceaux de la littérature chrétienne, l'amour fraternel devait avoir sa place dans ce tableau vivant des affections naturelles transformées par la grâce. Un jour que Perpétue priait dans son cachot avec ses compagnons, elle se sentit portée par une inspiration secrète à recommander au Seigneur l'âme d'un de ses frères, Dinocrate, mort à l'âge de sept ans. Né au sein d'une famille chrétienne, l'enfant
i. Acta Perpétuée, i, 3; m, 2.
avait sans doute reçu le baptême; mais avant de mourir, il s'était rendu coupable de quelque péché : peut-être que son père encore païen l'avait porté à faire un acte d'idolâtrie, comme saint Augustin le suppose ^ Il lui restait par conséquent à expier sa faute dans le lieu de l'épreuve avant d'être admis à la vision béatifique. Pour récompenser la fidélité de Perpétue dans la personne de Dinocrate, Dieu fit connaître à la jeune martyre l'état de son frère. Il lui sembla voir Dinocrate sortir d'un lieu ténébreux et s'approcher d'un bassin rempli d'eau, où il essayait de boire ; mais, malgré les efforts qu'il faisait pour étancher une soif dévorante, les bords du bassin étaient trop élevés pour lui permettre d'atteindre jusqu'à l'eau. Perpétue comprit que son frère était dans la peine: c'est pourquoi elle priait nuit et jour avec larmes dans le but d'obtenir le soulagement de cette âme. Une deuxième vision l'instruisit de l'heureux effet de ses supplications. Dinocrate lui apparut alors dans un lieu éclairé, le corps net, bien vêtu, et se rafraîchissant au bassin dont les bords s'étaient abaissés pour mettre l'eau à sa portée^ Cette image sensible indiquait à Perpétue que son frère venait d'être délivré du châtiment. Un tel fait n'est pas de nature à étonner quiconque a une idée assez large du plan divin pour comprendre que la réversibilité des mérites est une des grandes lois du monde moral. En tout cas, il serait difficile de désirer une meilleure preuve de la croyance des premiers chrétiens au purgatoire et à la vertu de nos suffrages pour le soulagement de l'âme des défunts.