‹ Tertullien (volume 2)Chapitre 173 sur 234 · Acta Perpétuas, ii, .3, i · texte numérisé non relu

Acta Perpétuas, ii, .3, i

334 Li;S ACTKS DR SAINTE PERPKTUE.

Le moment décisif approchait. Perpétue, Félicité et leurs compagnons se trouvaient à la veille du jour où leur sang devait inaugurer la nouvelle dignité du César Géta. Ici vient se placer un épisode qui ajoute à la touchante solennité de ces grandes scènes du martyre chrétien :

« Le jour qui précédait le combat, on leur donna, suivant la coutume, le dernier repas qu'on appelait le repas libre, et qui se faisait en public ; mais les mart\TS les convertirent en agape ou repas de charité, autant qu'il était en eux. Ils parlaient au peuple avec leur fermeté ordinaire, le menaçant du jugement de Dieu, relevant le bonheur de leurs souffrances et raillant la curiosité de ceux qui étaient accourus. Sature disait à ces derniers : Le jour de demain ne vous suffit donc pas pour voir à votre aise ceux que vous haïssez. Aujourd'hui amis, demain ennemis. Cependant faites bien attention à nos visages, afin de nous reconnaître au jour du jugement. En sorte que tous se retirèrent interdits, et qu'il s'en convertit un grand nombre *. »

C'est avec ce calme céleste et cette intrépidité que les martyrs marchaient à la mort. Leur dernier repas était un repas de charité où le Dieu des forts venait se communiquer à ces âmes généreuses pour éloigner d'elles tout sentiment de haine ou de faiblesse. A ce moment suprême la religion dilatait leurs cœurs par l'espérance d'une vie meilleure, et les adieux du temps perdaient de leur tristesse devant la certitude d'un rendez-vous éternel. En relisant ces jours derniers la page que vous venez d'entendre, je n'ai pu m'empêcher d'en rapprocher un épisode assez récent de notre

i. Acia Perpetuœ, v. 4.

UNE SCÈNE DE MARTYRE EN AFRIQUE- 33o

liistoire nationale. Là aussi, au milieu des horreurs d'une époque lamentable, je trouve un dernier repas des condamnés Les hommes qui avaient pris place autour de ce banquet suprême étaient jeunes pour la plupart : malgré leurs fautes ils étaient dignes de pitié, parce qu'ils tombaient sous les coups d'un parti encore plus coupable. Pour donner à cette veillée de l'échafaud un vrai caractère de grandeur morale, il n'eût manqué qu'une chose, la religion élevant la mort prématurée de ces jeunes hommes à la hauteur d'un sacrifice, et d'un sacrifice expiatoire. Mais la religion était absente de leur âme ; ils avaient renié depuis longtemps la foi de leurs pères : leur dernier repas ne pouvait être dès lors que le banquet de l'athéisme. Près de paraître devant Dieu pour lui rendre compte de leurs actes, ils ne songèrent qu'à s'étourdir sur leurs destinées futures en cherchant dans le matérialisme les accents d'une gaieté lugubre. Aussi, quand je veux mesurer d'un trait la distance qui sépare l'incrédulité de la foi, en les contemplant l'une et l'autre à ce moment solennel oîi les doctrines se jugent par les actes, il me suffit de comparer le dernier repas des Girondins aux agapes fraternelles des martyrs de Garthage. L'attitude de ces infortunés qui, à quelques pas de l'échafaud, s'essayent à mourir en païens, et qui vont disparaître à la fleur de l'âge, sans oser jeter dans l'avenir un regard d'espérance, remplit l'àme de tristesse ; en voyant les martyrs transformer leur dernier repas en cène commémorative de la mort du Sauveur, et échanger entre eux les consolations de la foi à la veille du supplice, vous diriez que pour eux la terre est déjà devenue le ciel. L'homme n'est véritablement grand, dans ces situations douloureuses, qu'autant qu'il rattache son sacrifice à Dieu, et

336 LES ACTES DE SAI?îTE PERPÉTUE.

qu'il sait marquer ce moment suprême du caractère de l'immortalité. ^

La dernière partie des Actes de sainte Perpétue et de ses compajïnons est consacrée au récit dcleur supplice. Ici encore, il y a des traits d'une délicatesse charmante. Quand la jeune martyre se présente dans l'amphithéâtre, elle tient les yeux baissés pour en dérober la vivacité à tous les regards. Au milieu des coups que lui porte un animal furieux, elle renoue ses cheveux qui s'étaient détachés, car il ne convenait pas, dit l'auteur, qu'une martyre souffrît les cheveux épars, pour ne point paraître affligée de sa gloire. Même abstraction faite de ce que ces détails ont d'édifiant pour la foi, tout cela est d'une poésie de langage qu'on surpasserait difficilement. La critique littéraire n'a jamais eu assez d'éloges pour la grâce exquise avec laquelle Euripide a su peindre Polyxène observant de tomber avec décence au moment où elle reçoit le coup mortel ; et par le fait, la littérature païenne n'a rien de plus beau que ce trait-là. Ce qui n'était qu'une fiction chez le poète grec devient une réalité dans la scène qui nous occupe. Après avoir été jetée en l'air par le terrible animal, la jeune martyre, voyant sa robe déchirée, la rejoignit promptement, plus occupée de la pudeur que de la douleur, pudoris potius memor quant doloris. Elle était si peu émue de ses souffrances que, déjà toute meurtrie de coups, elle demandait avec une naïveté sublime, dans un moment de relâche, quand donc le combat allait commencer. Mais, en oubliant ses douleurs, elle se montrait préoccupée jusqu'à la fin des intérêts spirituels de sa famille : « Demeurez fermes dans la foi, disait-elle à son frère et à un autre catéchumène ; aimez-vous tous les uns les autres et ne

soyez pas scandalisés de nos souffrances. » Enfin, lorsqu'on la voit conduire elle-même la main tremblante du gladiateur qui devait lui trancher la tête, on comprend l'émotion que produisait parmi les fidèles la lecture publique de ces Actes, et la vénération toute particulière dont l'Église primitive environnait la mémoire de Perpétue, de Félicité et de leurs compagnons. Saint Augustin se faisait l'organe de l'admiration générale, lorsqu'il s'écriait au jour anniversaire de leur fête :

« Quoi de plus doux que ce spectacle ? Quoi de plus fort qu'un tel combat ? Quoi de plus glorieux qu'une pareille victoire ? A l'époque où l'on exposait aux bêtes le corps des saints, les nations frémissaient de colère dans l'amphithéâtre, et les peuples méditaient de vains projets ; mais celui qui est dans les cieux se riait de leurs desseins, et le Seigneur se moquait de leurs efforts. Voici qu'aujourd'hui l'éloge des martyrs se trouve dans la bouche des descendants de ces mêmes hommes qui vociféraient contre eux des cris de mort; et le cirque ne contenait pas autant de spectateurs avides de contempler leur supplice que l'Église ne renferme de fidèles accourus pour honorer leur mémoire. Ce qu'une impiété sacrilège a commis en un jour, chaque année le contemple avec un pieux respect. Alors également, il y avait des spectateurs, mais animés d'un autre esprit : ils étaient là, achevant par leurs clameurs ce qu'avaient commencé les morsures des bêtes. Quant à nous, notre pitié est pour les œuvres des méchants, et notre vénération pour les souffrances des saints. L'insulte s'est changée en jubilation... C'est qu'en effet les martyrs ont donné leur vie pour leurs frères ; nous sommes le fruit de leurs travaux ; ils ont arrosé la terre de leur sang,

pour l'aire germer les peuples dans ce sol devenu fécond. Ils ont étendu leurs corps par terre comme des vêtements sur le passage du Seigneur faisant son entrée dans Jérusalem ; quant à nous, cueillons du moins des branches d'arbre, c'est-à-dire tirons de l'Écriture sainte des liymmes et des louanges, pour prendre notre part de l'allégresse générale \ » En traçant ce parallèle entre le cinquième siècle et le troisième,saint Augustin attribue en grande partie à l'héroïsme des martyrs la transformation qui s'était opérée dans le monde. Son appréciation estaussijuste qu'élevée. Comme je ledisais au commencement de cette leçon, l'éloquence des Pères de l'Église trouvait une confirmation éclatante dans la fermeté des témoins de la foi : ce que les uns établissaient par l'autorité de la parole, les autres le fortifiaient par la vertu de l'exemple. Voilà pourquoi nous ne saurions négliger, dans l'histoire des lettres chrétiennes, ces relations dont la touchante simplicité nous initie aux souffrances et aux triomphes de l'Église. Et même, si j'ose le dire, j'éprouve une prédilection toute spéciale pour cette partie de la littérature ecclésiastique : j'y trouve un parfum de piété et un charme poétique qui valent pour moi les plus beaux morceaux de l'éloquence sacrée, car il n'est rien sur la terre qui surpasse le sacrifice volontaire de l'homme à la justice et à la vérité. Aussi le sentiment de ces grandes choses n'a-t-il cessé d'être vivant au cœur de l'Église. C'est à la mémoire des héros de la foi qu'elle réserve les magnificences de sa parole et les splendeurs de son culte. Vous l'avez vu naguère, quand le monde catholique s'ébranlait tout entier pour payer à quel

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