I. Jnvi'-nal, Satire xv, v
7t) i.i:s ni;r\ i.iv;;i:s \v\ nations.
jettent de rurgeiil. leur iniinoleiil des victimes, prodijiiient à ces œuvres de riiomiue le culte le plus passionné; et l'ouvrier (jui les a fabriquées, ils le méprisent. »
Je doute fort que Terlullien ait été plus vif dans le passajic dont je iaisais le résumé tout à l'heure ; et cette coïncidence avec Sénèque prouve sans contredit combien le reproclio était fondé. Là, toutefois, ue pouvait s'arrêter une polémique sérieuse avec le polythéisme. Quelque force qu'on lui prête, l'argument personnel n'a toujours qu'une valeur relative. C'est pourquoi, après avoir renvoyé à ses adversaires les reproches qu'ils adressaient au christianisme, Tertullien se livre à une critique approfondie de leurs opinions religieuses. Il déploie à cet etiel une linesse et une profondeur d'analyse qui le mettent hors de pair parmi les apologistes de la religion chrétienne. Nous examinerons la prochaine fois cette discussion vive, spirituelle, pleine d'érudition et d'éclat, ({ui fait l'objet du deuxième discours aux nations.
CINQUIEME LEflON
Les Deux livres aux nations, critiquo du polythéisme. — Modèle de cette pièce daus l'Exhortation aux Grecs de saiut Justin. — Progrès de l'apologétique clirétieDue sous la plume de Tertullien. — Le naturalisme pautliéistique des philosophes païens; Fanthropomorphisme mythologique des poètes et le fétichisme populaire. — Le traité de Cicérou Sur la Nature des dieux, comparé avec l'argumeutatiou de Tertullien contre les systèmes philosophiques de l'antiquité. — Analogie quant à la critique de ces théories ; différence radicale dans la conclusion. — Cicéron conclut au scepticisme; Tertuhieu, à la certitude basée sur la double autorité de la raison et de la foi. — L'arme de l'ironie daus les mains du prêtre de Carthage. — Les Deux livres aux nations, ébauche de l'Apologétique. — Comment un grand écrivain sait se cori'iger. — Comparaison de ces deux ouvrages. — Progrès dans le style et daus la méthode.
Messieurs,
C'est le propre des grands écrivains de réunir dans une harmonie féconde les dons les plus divers de Tesprit. Cette alliance de qualités qui sembleraient devoir s'exclure à première vue trappe d'autant plus qu'elle est moins commune. Lorsqu'on voit une nature vive et ardente comme celle do Tertullien, où l'imagination et le sentiment jouent un si grand rôle, on est tenté de la croire peu apte à ces travaux d'analyse ou d'érudition qui exigent en général plus de calme et de patience. Mais il suffit d'étudier avec attention les écrits qui nous restent du prêtre de Carthage, pour trouver la solidité du penseur sous les dehors brillants de l'orateur et du poète. Sauf quand la passion l'égaré, Tertullien fait preuve
7s i.Ks ni;i \ i.ivuKs aux nations.
dans ses appréciations d'une roctilude de jugement et d'un bon sens admirables. Athénagore est le seul écrivain des deux premiers siècles qui puisse lui être comparé pour Tordre et la clarté avec lesquels il sait disposer le raisonnement, tandis que d'autre part l'apologiste africain porte dans la discussion une rigueur de déductions et une sévérité de méthode qu'on rencontre rarement au même degré chez les Pères de l'Église. Ou voit un honmie rompu aux habitudes de la dialectique, un logicien qui possède à fond et applique avec succès toutes les règles de ratta((ue et de la défense. C'est ainsi que sa critique du polythéisme dans le deuxième discours adressé aux nations nous le montre animant par le mouvement de rélo(juence une érudition pleine de sagacité. Sans doute, saint Justin lui avait fourni le modèle de cette pièce dans son Exhortation aux Grecs, et je dois ajouter que Tertullien l'a visiblement imité ; mais, comme toujours, cet esprit large et pénétrant sait rester original tout en profitant des travaux de ses devanciers. Vous allez juger, Messieurs, du progrès qu'avait fait l'apologétique chrétienne sous la plume de Tertullien, en voyant de quelle manière il sait exposer et diviser un sujet :
« Si je demande à Varron qui a introduit les dieux, il me répond aussitôt que ce sont les philosophes, les peuples ou les poètes. Voilà donc les dieux divisés en trois classes : les dieux physiques, qui doivent leur existence aux philosophes, les dieux allégoriques, éclos dans le cerveau des poètes; enfin les dieux nationaux, que les différents peuples ont adoptés. Puis donc que les philosophes ont produit leurs dieux naturels à force de conjectures, (|ue les poètes ont emprunté à la fable leurs dieux mystiques et que les peuples se sont
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forgé des dieux civils au gré de leurs caprices, où faudra-i-ll chercher la vérité ? Dans les coDJectures ? Mais qui dit conjecture, dit incertitude. Dans la fable ? Mais c'est un tissu d'absurdités. Dans l'adoption populaire ? Mais une divinité adoptée n'est qu'une divinité passive, sans compter qu'elle est municipale. Bref, parmi les philosophes il n'y a qu'incertitude, parce qu'ils sont en désaccord ; chez les poètes ce sont des récits honteux, partant qui ne méritent pas Paltention ; quant aux peuples, tout y est passif, car tout y est le fruit du caprice. Or, le propre de la divinité, si on veut rester dans le vrai, c'est de n'être ni appuyée sur des conjectures incertaines, ni souillée par des fables indignes, ni déterminée par des adoptions passives. Il faut la concevoir telle qu'elle est réellement, certaine, intègre, universelle, parce qu'elle est commune à tous. Mais d'ailleurs, comment croire à un Dieu, sur la foi d'un récit quelconque, ou d'après la décision d'une cité ? Il est plus raisonnable de ne rien croire du tout que d'admettre un dieu conjectural, un dieu dont j'aie à rougir, ou un dieu consacré par l'adoption*. »
Vous savez. Messieurs, quel soin mettaient nos orateurs chrétiens du dix-septième siècle à faciliter l'intelligence de leurs discours au moyen d'une division exacte et rigoureuse, La scolastique avec ses habitudes de discussion et d'analyse avait amené ce progrès dans l'éloquence sacrée. TertuUien devance le travail des siècles par la régularité des partitions oratoires. Bourdaloue lui-même, qui excelle à démembrer une proposition et à la retourner sous toutes les formes pour mieux la graver dans l'esprit de ses auditeurs, n'a rien de